ACTE II, SCÈNE YI
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Très volontiers.
MONSIEUR JOURDAIN
Après, VOUS m’apprendrez l’almanach, pour savoir quand il V a de la lune, et quand il n’y en a point.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l’ordre des choses, par une exacte connoissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j’ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix : A, E, I, O, ü»
MONSIEUR JOURDAIN
J’entends tout cela.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.
MONSIEUR JOURDAIN
A, A. Oui.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut ; A, E. jomj-'
MONSIEUR JOURDAIN
A, E ; A, E. Ma foi, oui. Ah ! que cela est beau !
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Et la voixl, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.
MONSIEUR JOURDAIN
A, E, 1, 1, 1, 1. Cela est vrai. Vive la science !
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.
MONSIEUR JOURDAIN
O, O. Il n’y a rien de plus juste : A, E, I, O, I, O. Cela est admirable! I, O ; I, O.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
LE BOURGEOIS GKNTILUOJMME.
MONSIEURJOURDAiN.
O, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi Tune de Fautre, sans les joindre tout à fait : U.
MONSIEUR JOURDAIN
U, U. Il rFy a rien de plus véritable : U.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE. /yrOf
Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la i^oûe : d’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U. ^
MONSIEUR JOURDAIN
U, U. Cela est vrai. Ah ! que n’ai-je étudié plus tôt pour savoir tout cela !
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.
MONSIEUR JOURDAIN
Est-ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles-ci?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d’en haut : DA.
MONSIEUR JOURDAIN
DA, DA. Oui î Ah ! les belles choses ! les belles choses !
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
L’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de dessous : FA.
MONSIEUR JOURDAIN
FA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal î
♦ LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
^ Et FR, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du
1. Le poète italien Alfieri, qui semblerait avoir eu le même maître de français que M. Jourdain, a laissé éclater de la manière la plus comique son indignation contre cette voyelle : « L’w français, dit-il, m’a toujours déplu par sa maigre articulation, et par la petite bouche que font tes lèvres de celui qui le prononce : on diroit la grimace ridicule des singes. A présent même, ajoutc-t-il, depuis cinq ou six ans que je suis en France, quoique j’aie les oreilles pleines de cet U, je ne puis m’empêcher d’en rire toutes les fois que j’y prends garde au théâtre, et surtout dans les salons. » {Memoires d' Alfieri, tome I, page 121.),