‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 4 sur 122 · DIVERTISSEMENTS · texte numérisé non relu

DIVERTISSEMENTS

Chant» — MM. Vernouillet, Fontaine, MO® Jacob, du Conservatoire national de Musique.

Danse — MM. Mariüs, François, Perrot, E. Berge, du Théâtre national de l’Opéra.

LeŸ diver tisse meJits de danse 07it été réglés par MOc Laure Fonta, de V Opéra.

Cette représentation suggéra à M. A. Vitu les réflexions suivantes :

« Parmi les grands ouvrages de Molière, je n’en connais pas qui soient restés si vrais, si vivants, si actuels que le Bourgeois Gentilhomme .

<c Connais-toi toi-même ! » oserai-je dire à ceux de mes contemporains qui voyagent à travers la vie à peu près comme ces Anglais qui lisent en chemin de fer le handbook et ne regardent pas le paysage. Comment! on osera dire que le cas de M. Jour ain est une maladie disparue, et qu’il n’y a plus de bourgeois-gentilhomme dans notre société démocratique où tous les hommes sont égaux ! Mais regardez donc autour de vous ! A aucune époque la superstition des titres, la soif des distinctions, l’amour des hochets et du

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panache n’ont régné plus despotiquement sur les hommes. La noblesse n’est plus rien dans TÉtat ; elle tient une place d’autant plus grande dans les mœurs. Le marchand d’aujourd’hui, comme au temps de Molière, méfiant envers les pauvres et les humbles, livre sa boutique au pillage des escrocs qui s’affublent d’un titre sonore ; M. Dimanche s'incline plus bas que jamais devant don Juan, qui, de son côté, ne s’abaisse plus à lui demander des nouvelles de son petit dernier ni du petit chien Brisquet.

a — Mon gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux garçons quelu que chose pour boire ! — Tenez, voilà pour mon gentilhomme. — a Monseigneur^ nous vous sommes bien obligés. — Tenez, voilà « ce que Monseigneur vous donne. — Monseigneur, nous allons « boire tous à la santé de Votre Grandeur. — Tenez, voilà pour ma « Grandeur. S’il étoit allé jusqu’à l’Altesse, il auroit eu toute la « bourse. » De bonne foi, croyez-vous qu’il faille remonter jusqu’à Molière pour entendre ce dialogue ? Mais non, vous l’avez mille fois surpris à l’entrée des restaurants et des spectacles, et vous avez vu plus d'un cuistre se rengorger en s’entendant appeler mon ambassadeur par un ramasseur de bouts de cigares.

« Le ridicule du bourgeois qui veut trancher du gentilhomme est plus répandu que jamais ; la Révolution française l’a vulgarisé, bien loin de le faire disparaître. Gomme la qualité de gentilhomme ne se prouve plus, comme il n’existe plus de charges de magistrature ni de finance par lesquelles la noblesse s’acquière, comme les terres ne sont plus seigneuriales et ne confèrent plus de titres à ceux qui les achètent, l’entrée de la noblesse, si largement ouverte à la bourgeoisie d’autrefois, lui est fermée depuis 1789, aussi se disputet-elle avec une ardeur fébrile les titres et les cordons, du moins ceux qui se peuvent encore acheter.

« Si j’entreprenais de raconter ici tout ce que j’ai vu déployer de volonté, d’imagination, de persévérance, ce que j’ai vu de trucs et de tours à la Mascarille exécutés par quelques-uns de mes contemporains les mieux posés, je remplirais plusieurs numéros du journal où j’écris. Ils en ont tant fait que les chancelleries étrangères sont devenues prudentes. Mais on ne peut ni tout prévoir ni tout refuser.

« Et le curieux, c’est que la manie de M. Jourdain descend des sommets de la haute bourgeoisie et s’infiltre dans les couches modestes de l’industrie et du négoce. J’ai connu un très notable officier ministériel, né de tabellions et tabellion lui-meme, qui est mort dans la peau d’un marquis des croisades. Je sais un ancien dentiste qui est duc (notez qu’en ne connaît pas de duc qui se soit fait dentiste, c’est trop difficile).

« N’était-ce pas encore un bourgeois gentilhomme que ce marchand de cravates qui a mal fini, et qui, baronnifié sous Louis- Philippe par de hautes influences dont la moindre n’était pas celle d’une spirituelle personne dont Paris galant a pleuré récemment la perte, aimait à discuter, devant les gentilhommes devenus ses pairs, sur le parti qu’il aurait pris pour ou contre l’émigration, s’il avait

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vécu du temps de la Révolution française. Aurait-il émigré comme les Polignac? C’est une question qu’il agitait sans la pouvoir résoudre. Il a eu le temps d’y réfléchir en faisant tourner le tread milL

« La chasse aux commanderies, aux canonicats, aux ordres fantastiques de la maison d’Este et des Quatre Empereurs^ aux dignités chimériques telles que membre de l’Institut de France et d’Algérie, «st si courue et si fructueuse qu’elle fait vivre un certain nombre éle maisons de confiance, qui trouvent dans ce commerce l’honneur non moins que le profit.

« N’est-ce donc pas hier qu'un ex-marchand de cirage, qui s’était déclaré proprio motu délégué-général du président irresponsable et intangible d’une république qui reste à découvrir, exécuta, en faveur d’un banquier de second ordre, une cérémonie d’investiture non moins solennelle et non moins audacieuse peut-être que la mamamouchification de M. Jourdain, cérémonie qui se termina par l’élévation de tous les assistants au grade de commandeur d’un ordre transatlantique ?

a Voilà pour la fausse gentilhommerie.

« Mais les mœurs ? Comment nous reconnaître à travers les bizarres personnages dont Molière entoure son grotesque héros ? » Vraiment! les mœurs! Elles ont changé tant que cela? Il n’y a donc plus de quinquagénaire vieilli derrière le comptoir à qui la fantaisie vienne, en son été de la Saint-Martin, de goûter les plaisirs défendus ? Il n’y a donc plus de gentilhomme libertin qui se fasse un plaisir de présenter l’enrichi ou le parvenu d’hier à quelque femme aimable qui n’en est pas moins du monde, et qui entretienne sa maîtresse avec les écus de sa dupe ? Tous les comtes Dorante sont donc morts, et toutes les marquises Dorimène aussi ? Ce n’est pas ce que dit la chronique, si j’en crois certaine aventure qui date d’hier, dans laquelle Dorimène aurait souffleté Jourdain en présence de Dorante, qui avait commandé le souper en cabinet particulier.

tt Et cet entourage de complaisants et de pique-assiettes, philosophant, chantant ou dansant, ambubajarum collegia, pharmacopo* lae, mendici, mimae, balatronesy vous imaginez-vous que les Jourdains et les Jourdaines de notre âge n’en soient pas dévorés comme leurs aïeux et aïeules ? Allez-y voir : je vous donnerai des adresses. — Ici, vous m’arrêtez d’un air triomphant : « il n’y a plus de de théorbes, ni de théorbistes. » C’est vrai : la chanteuse en tient lieu chez les uns, la maîtresse de piano ou le ténor chez les autres, sans compter le régisseur de petit théâtre et ses aides, chargés de la surintendance des spectacles de société.

« Vous me concéderez au moins que le maître de philosophie ne « se peut plus rencontrer ; l’espèce en est perdue si jamais elle « exista ; pure caricature I » Ne vous avancez pas. Je vous assure, moi, que la science des o, des u et des i était encore professée, en 1872,

I sans changement notable, devant les élèves de l’École polytechnique ! par un philologue patenté.

« Les costumes diffèrent, j’y souscris ; la différence est évidente ;

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sous Louis XIV les hommes se coiffaient d’une perruque; ce sont vos femmes qui portent perruque aujourd’hui.

« Mais, enfin^ vous m’abandonnerez les tailleurs dansants, qui « rentrent dans la farce pure et qui sont dignes des tréteaux de la « foire plutôt que du noble proscenium de la Gomédie-Erançaise. » C’est précisément là que je vous attendais, pour vous prendre en flagrant délit de préjugés et pour vous contraindre à reconnaître l’étonnante actualité du Bourgeois uentühomme. Eh ! quoi ! il vous fâche que le tailleur de M. Jourdain amène ses gens pour habiller son client en cadence et pour lui passer le bel habit de la manière qu’ils ont coutume de faire aux personnes de qualité ?

« En vérité, vous me confondez, et je ne croyais pas qu’on pût ignorer à ce point les usages et les modes de son temps. Mais consultez, je vous prie, la première Dorimène venue, elle vous dira que les choses ne se passent autrement pour les femmes de nos jours qu’elles ne se passaient pour les hommes en 1670; et que tel grand couturier, lorsqu’il daigne essayer lui-même, fait jouer par son pia niste à l’année un morceau qui correspond au sentiment de sa composition couturière, pendant que la cliente se promène en cadence sous son œil inspiré...

a D’où je conclus que, puisqu’il n’y a contre le Bourgeois gentilhomme d’autre reproche que de manquer d’actualité, il faut s’en tenir au jugement du grand Roi, et répéter à travers les siècles ces paroles définitives : « Molière, votre pièce est excellente! »

Sur la mise en scène et l’interprétation, voici les appréciations du meme critique :

a On sait que Molière, encadrant sa belle comédie dans les fêtes du château de Chambord, l’intitula comédie-ballet; elle renferme, en effet, plusieurs divertissements chorégraphiques et des intermèdes de chant; Tun de ces derniers, celui de la cérémonie turque, offre seul les proportions et le caractère d’une composition musicale un peu suivie. La Comédie Française a voulu, ce soir, donner au public l’aspect général de cette sorte d’opéra en prose. Les simples intermèdes ont été fort bien rendus par MM. Vernouillet, Fontaine, Pujol et mademoiselle Jacob, élèves du Conservatoire, et par quatre jeunes danseurs de l’Opéra.

« Quant à la cérémonie turque, il faut reconnaître, pour dire les choses comme elles sont, qu’elle ne supporte pas la comparaison avec l’exécution magistrale qui en eut lieu, il y a quatre ans, à la Gaîté, par les soins de MM. Vizentini, Duquesnel et Wekerlin. C’était M. Danbé qui conduisait l’orchestre ; les parties concertantes étaient tenues par MM. Montaubry, Habay, Fugère, mesdame Perret et Luigini ; enfin, M. Vautliier chantait le Muphti avec sa voix splendide et un entrain qui rappelait la verve florentine de Baptiste Lulii, le créateur du rôle. M. Wekerlin avait reconstitué les parties de flûtes, de hautbois et de bassons, tandis qu’à la Comédie-Française on nous donne seulement le quatuor, dont la maigreur accuse plus que de raison le sentiment généralement triste de

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la musique de Lulli et la monotonie de ses formules scolastiques.

« Mais si M. Got ne fait pas oublier M. Vauthier dans le rôle chanté du Mupliti, il garde l’intégrité de son talent supérieur dans le’ personnage du maître de philosophie, et la Comédie-Française supplée victorieusement aux imperfections de sa musique par la présence des excellents artistes qui composent la troupe entière, et dont la vue est toujours agréable au public. Les costumes sont d’ailleurs fort beaux, notamment ceux de M. Mounet-Sully et de mademoiselle Groizette.

c( M. Thiron se montre extrêmement comique dans le rôle de M. Jourdain, auquel il donne un délicieux cachet de sottise naïve.

« M. Laroche est fort bien placé dans le rôle de Dorante, qu’il joue avec une politesse sournoise, très spirituellement étudiée.

<c Quant à M, Delaunay, dont le talent fait venir au premier rang le rôle de Cléonte, il joue en perfection la scène où Gléonte oblige son valet à énumérer les prétendues imperfections de Lucile et le réfute avec enthousiasme. G’est la jeunesse, la flamme et l’amour même.

« M. Truffier, l’un des plus jeunes pensionnaires de la maison, a beaucoup réussi dans le rôle de maître à danser.

« Mesdemoiselles Reicheraberg et Jeanne Samary sont charmantes dans leurs petits rôles ; madame Broisat dit fort bien le sien, mais je crois qu'il faudrait choisir pour Dorimène une coquetterie plus accentuée ; Dorimène tout à fait honnête femme me paraît une espèce de contre-sens. Madame Jouassain est une excellente madame Jourdain, et le rôle, l’un des mieux tracés de la pièce, n’est pas facile à jouer dans la tradition, ayant été créé par un homme. »

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