Mémoires du chevalier d'Arvieux, t. IV, p. 2o
2. Le récit de cette plaisanterie a été publié en trois Tolumes in-12, sous le titre de : Mandarinade ou Histoire comique du mandarinat de M. l'abbé de Saint -Martin, marquis de Miskou, docteur en théologie et protonotaire du saint-siège, etc.. La Raye, 1738.
8 NOTICE PRÉLIMINAIRE
seize ans après la première représentation du Bourgeois gentiU homme.
Le musicien Lulli eut une grande part dans ce divertissement. Non seulement il composa la musique du Bourgeois gentilhomme, mais encore il remplit le rôle du Mupliti. A ce rôle se rattache une anecdote qu’on raconte ainsi.
« Lulli avait déjà reçu de Louis XIV des lettres de noblesse, quand on lui dit que, s’il voulait suivre la route ordinaire pour arriver à la gentilliommerie par une charge de secrétaire du roi, cette porte lui serait fermée, et qu’une personne de la compagnie s’en était môme vantée. Pour avoir le plaisir de narguer ses ennemis, il garda ses lettres de noblesse et ne les fit point enregistrer.
« Quelques jours après, il remplit de nouveau le personnage du Muphti dans le Bourgeois gentilhomme, à Versailles, chanta fort bien sa partie et chargea ce rôle par les danses, les pasquinades les plus folles. Le roi, qu’il divertit beaucoup, lui fit des compliments. Lulli s’empressa de lui dire qu’il avait fait tous ses efforts pour plaire à Sa Majesté, que son zèle pour la servir l’avait emporté sans doute un peu trop loin, et que malheureusement il allait en être puni, a Pourquoi donc? — Sire, j’avais dessein d’être secrétaire « du roi ; les secrétaires de Votre Majesté ne voudront plus me a recevoir. — Ils ne voudront plus vous recevoir ! repartit le « monarque; ce sera bien de l’honneur pour eux. Allez, voyez mon- « sieur le chancelier. »
« Lulli courut chez M. Le Tellier, et le bruit se répandit aussitôt que le Chiacchierone de Monsieur de Pourceaugnac et du Bourgeois gentilhomme devenait secrétaire du roi. Les secrétaires du roi se révoltèrent, ils murmuraient tout haut : « Voyez-vous le moment « qu’il choisit? A peine a-t-il quitté son bonnet pointu, sa barbe do « muphti, qu’il ose solliciter une charge honorable, et prétendre à « la qualité de secrétaire de Sa Majesté. Ce farceur, ce baladin, « encore tout haletant des pirouettes et des gambades qu’il vient de « faire sur le théâtre, demande une entrée au sceau ! »
« C’est ce que désirait Lulli; il les voulait pousser à bout, les irriter, afin que l’excès de leur dépit vînt ajouter à l’éclat de sa victoire. M. de Louvois, sollicité par messieurs de la chancellerie, et qui faisait partie de leur corps, en fut offensé vivement. Il reprocha à Lulli sa témérité : « Il vous sied bien, lui dit-il, d’aspirer à « une charge honorable ; vous qui n’avez d’autre recommandation « et d’autres services que d’avoir fait rire le roi. — Hé ! tête-bleu ! « vous en feriez autant, si vous le pouviez ! » La riposte était gaillarde; et, ajoute un contemporain, il n’y avait dans le royaume que le maréchal de la Feuillade et Lulli qui eussent osé répondre à M. de Louvois de cet air. Le roi dit un mot à l’oreille de M. Le Tellier, et alors ce chancelier changea de gamme, en adroit courtisan. Les secrétaires du roi vinrent lui faire des remontrances sur l’intérêt qu’ils avaient à ce qu’on refusât Lulli pour la gloire de leur
NOTICE PRÉLIMINAIRE
corps. Le chancelier les renvoya en employant à leur égard des termes plus désagréables que ceux dont Louis XIV s’était servi.
« Lulli reçut ses provisions avec des agréments inouïs ; le reste de la cérémonie s’accomplit avec la même facilité; ses confrères firent assaut de politesse pour l'accueillir. Lulli ne voulut pas montrer moins d’empressement et de galanterie : le secrétaire musicien donna le festik le plus somptueux à ses nouveaux camarades, et leur offrit un plat de son métier, en les invitant à la représentation du Triomphe de L'Amour^ annoncée à l’Opéra. Ils y vinrent tous, et l’on vit la chancellerie en corps, quatre rangs de gens graves, en manteau noir, en grand chapeau de castor, aux plus belles places de l’amphithéâtre, qui écoutaient avec un sérieux admirable les sarabandes et les gigues de leur confrère le musicien. Cette singulière décoration embellit le spectacle, et l’Opéra fit connaître à tout Paris que son seigneur, ayant voulu se donner un nouveau titre, n’en avait pas eu le démenti. M. de Louvois même ne crut pas devoir garder sa mauvaise humeur. Suivi d’une troupe de courtisans, il rencontra Lulli dans la galerie de Versailles, et lui dit en passant : « Bonjour, mon confrère ! » Ce qui fut regardé comme un bon mot de M. de Louvois »
Revenons à la nouvelle comédie, et racontons ce que Grimarest rapporte de l’accueil qui lui fut fait à Chambord. « A la première représentation, le roi n’avoit donné aucun signe de satisfaction ; et, à son souper, il ne dit pas un seul mot à Molière. Ce silence du monarque parut aux courtisans une marque certaine de mécontentement, et ils £8 mirent à traiter le poète comme un homme en disgrâce, c’est-à-dire à le déchirer, a Molière nous prend assurément « pour des grues, de croire nous divertir avec de telle pauvretés, » a disoit M. le duc de a Qu’est-ce qu’il veux dire avec son Halaba, « balachou? » ajoutoit M. le duc de ***. Le pauvre homme extra- « vague; il est épuisé. Si quelque auteur ne prend le théâtre, « il va tomber. Cet homme-là donne dans la farce italienne. » 11 se passa cinq ou six jours avant que l’on représentât cette pièce pour la seconde fois ; et, pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il appréhendoit le mauvais compliment du courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à la découverte, qui lui rapportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute la cour étoit révoltée.
« Cependant ou joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le roi, qui n’avoit point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière : « Je ne vous ai point parlé de votre « pièce à la première représentation, parce que j’ai appréhendé G d’être séduit par la manière dont elle avoit été représentée; mais, « en vérité, Molière, vous n’avez encore rien fait qui m’ait plus G diverti, et votre pièce est excellente. » Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté, et aussitôt il fut accablé de louanges par
1, Castil-Blaze, Molière musicien*
NOTICE PRÉLIMINAIRE
les courtisans, qui tous d’une voix ropétoient. tant bien que mal, ce que le roi venoit de dire à l’avantage de la pièce. « Cet homme-là est inimitable, » disoit le même duc de « il y a un vis comica « dans tout ce qu’il fait que les anciens n’ont pas aussi heureusement « rencontré que lui. »
Nous voyons, dans la Gazette, que la seconde représentation eut lieu le 16 octobre, trois jours, par conséquent, et non cinq jours après la première. L" Bourgeois gentilhomme fut encore joué à i Chambord le 20 et le 21 ; puis à Saint-Germain-en-Laye le 9, le 11 et le 1‘^ novembre 1. Lorsque la cour fut bien rassasiée de ce spectacle, Molière fut autorisé à en réjouir la ville. Robinet, dans sa lettre daté du 22 novembre, annonçait au public le Bourgeois gentilhomme^ en morne temps que la Bérénice de Corneille.
La première (nouvelle) en forme d’avis,
Dont maints et maints seront ravis,
Est que ce poème de Corneille,
Sa Bérénice non pareille,
Se donnera pour le certain Le jour de vendredi prochain,
Sur le théâtre de Molière;
Et que, par grâce singulière,
Mardi, Ton y donne au public,
De bout en bout et rie à rie,
Son eharmant Bourgeois gentilhomme^
C’est-à-dire presque tout comme A Chambord et dans Saint-Germain L’a vu notre grand souverain.
Mêmes avecques des entrées De ballet les mieux préparées.
D’harmonieux et grands concerts,
Et tous les ornements divers • Qui firent de ce gai régale
La petite oie à la royale. 2 J’ajoute encor, brièvement,
Qu’on doit alternativement Jouer la grande Bérénice Qu’on loue avec tant de justice,
Et le Gentilhomme bourgeois. »
L’on pourra donc, comme je crois,
Beaucoup ainsi se satisfaire.
La comédie nouvelle fut en effet jouée le 23 novembre ; la première représentation produisit 1307 livres, la deuxième 1260 livres. La Grange enregistre au 28 novembre la représentation de Bérénice,
t. Voyez à la fin de la pièce, le détail des frais occasionnés par ces représentations.
2. On nommait ^petite oie ce qui était l’agrément et l’ornement des choses ; dans la toilette, c’étaient les plumes, les rubans; en amour, c’étaient 2es premiers privilèges, les menues faveurs. En se rappelant les différentes applications de ce mot, aujourd’hui iausité, on comprendra ce que Robinet veut dire
NOTICE PRÉLIMINAIRE
qui produisit le premier jour 1913 livres, le second jour 1669 livres. Les deux pièces furent données alternativement : le Bourgeois gen~ tilho7nme eut vingt-quatre représentations jusqu’à la clôture de Pâques suivant, et Bérénice vingt.
Le Bourgeois gentilhomme a été donné à la Comédie-Française, avec la musique de Lulli, les intermèdes et la cérémonie turque, le jeudi 28 octobre 1880, à l’occasion du deux-centième anniversaire de la fondation de la Comédie-Française. La distribution fut telle :
Un Maître de philosophie. M\l. Got.
Cléonte.
M. Jourdain.
Dorante.
Govielle.
Un maître de musique.
Un Garçon tailleur.
Un Maître d’armes.
Un Maître tailleur.
Un Maître de danse.
Un Laquais.
M“^° Jourdain.
Lucile.
Dorimène.
Nicole.
Delaunay.
TillRON.
Laroche.
CoQUELiN cadet.
Prüdhon.
Roger.
Vu LAIN.
Richard.
Tr.CFPiER.
'Pronchet.
M^®s JoUA'SAIN
Reïchemberg.
Émilio Broisat.
J. Samary.