‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 73 sur 122 · DORIMÊNE, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, TROIS MUSICIENS, * LAQUAIS · texte numérisé non relu

DORIMÊNE, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, TROIS MUSICIENS, * LAQUAIS

DORIMÊNE. ,

Comment, Dorante ? voilà un repas tout à fait magnifique 1

MONSIEUR JOURDAIN

Vous VOUS moquez, madame ; et je voudrois qu’il fût plus digne de vous être offert.

(Dorimène, monsieur Jourdain, Dorante et les trois musiciens se mettent à table.)

DORANTE

Monsieur Jourdain a raison, madame, de parler de la sorte ; et il m’oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d’accord avec lui que le repas n’est pas digne de vous. Comme c^est moi qui l’ai ordonné, et que je n’ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n’avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis, [notre ami,]** s’en étoit mêlé, tout seroit dans les règles ; il y auroit partout de l’élégance et de l’érudition, ^ et il ne manqueroit pas de vous exagérer lui-même toutes les

* Les éditions de^ la pièce indiquent ici : Deux musiciens^ une musicienne. Le livre du ballet : Trois musiciens.

** Ces deux mots sont ajoutés par le texte de 1682.

1. Cliton n’a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner'le matin, et de souper le soir. Il ne semble né que pour la digestion. Il n’a de même qu’un entretien : il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s’est trouvé ; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages ; il place ensuite le rôt et les entremets; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service ; il n’oublie pas les hors-d’œuvre, le fruit et les assiettes ; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu. 11 possède le langage des

cuisines autant qu’il peut s’étendre C’est un personnage illustre dans son

genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusqu’où il pouvoit aller. » (La Bruyère, de l’Homme.)

pièces du repas qu’il vous donneroit, et de vous faire tomber d’accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d’un pain de rive^ à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d’un vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point trop commandant ; d’un carré de mouton goui*mandé de persil ; d’une longe de veau de rivière, ^ longue comme cela, blanche, délicate, et qui, sous les dents, est une vraie pâte d’amande ; de perdrix relevées d’un fumet surprenant ; et, pour son opéra, ^ d’une soupe à bouillon perlé, soutenue d’un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, ^ et couronnée d’oignons blancs mariés avec la chicorée. ^ Mais, pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et, comme monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrois que le repas fût plus digne de vous être offert.

DORIMÈNE

Je ne réponds à ce compliment qu’en mangeant comme je fais.

MONSIEUR JOURDAIN

Ah ! que voilà de belles mains!

DORIMÈNE

Les mains sont médiocres, monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.

1. Un pain de rive est un pain qui, ayant été placé au bord du four, et par conséquent, n’ayant pas été en contact arec les autres pains, est bien cuit sur les bords, et a un biseau doré.

2. Yeau de rivière, veau élevé en Normandie, dans les prairies voisines de la Seine.

3. Opéra, mot italien adopté par les Français., était assez souvent empkp'é dans le sens à'œuvre capitale. Voici quelques exemples de ce mot appliqué à d’autres choses qu’à la gastronomie :

Vous avez fait, seigneur, un opéra.

Quoi ! le vieiîx duc, suivi de Ciiprara Quoi ! la bravoure et la lualoiserie?

Gl ande est la gloire, ainsi que la tuerie.

Vous savez coudre avec encor plus d’art Peau de lion avec peau de renard.

(Là Fontaine, épître XI, à M. de Turenne, 1674.)

— « On ne doute plus du mariage de la comtesse de P***. C’est son amie <(ui a fait cet opéra ; le tout pour de l’argent. » (Madame de Scudéry, Lettre au comte de Bussy- Rabutin, 6 juin 1673.)

— « Vous vous souvenez bien de la lettre que vous m’avez promise dès que vous m’avez appris que je serois grand-père. Je m’attends à un opéra. » (Bussy-Rà- BüTiN, Ze/ifre à macramé de 6r***, 3 janvier 1676.)

4. Cantonné est une expression empruntée au blason, et qui signifie, ayant •à ses quatre coins. On dit : une croix cantonnée de quatre étoiles.

5. Dans une petite pièce intitulée : les Costeaux ou les Marquis friands, par

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