‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 93 sur 122 · TURCS CHANTANTS ET DANSANTS · texte numérisé non relu

TURCS CHANTANTS ET DANSANTS

Le muphti revient coiffé avec son turban de cérémonie, qv\ est d’une grosseur démesurée, et garni de bougies allumées à quatre ou cinq rangs; il est accompagné de deux dervis qui portent l’Alcoran, et qui ont des bonnets pointus, garnis aussi de bougies allumées.

Les deux autres dervis amènent le bourgeois, qui est tout épouvanté de cette cérémonie, et le font mettre à genoux, les mains par terre, de façon que son dos, sur lequel est mis TAlcoran, sert de pupitre au muphti. Le muphti fait une seconde invocation burlesque, fronçant le sourcil et ouvrant la bouche, sans dire mot ; puis parlant avec véhémence, tantôt radoucissant sa voix, tantôt la poussant d’un enthousiasme à faire trembler, en se tenant les côtes avec les mains, comme pour faire sortir les paroles, frappant de temps en temps sur TAlcoran, et tournant les feuillets avec précipitation. Après quoi, en levant les bras au ciel, le muphti crie à haute voix : Hou^.

Pendant cette seconde invocation, les Turcs assistants s'inclinent trois fois et trois fois se relèvent, en chantant aussi Hou, hou, hou. ^

MONSIEUR JOURDAIN, après qu’on lui a ôté TAlcoran de dessus le dos.

Ouf.

LE MUPHTI, à monsieur Jourdain.

Ti non star furba?

LES TURCS

No, no, no.

LE MUPHTI

Non star forfanta ? ‘

LES TURCS

No, no, no.

LE MUPHTI, aux Turcs.

Donar turbanta^. {Bis.)

LES TURCS

Ti non star furba?

No, no, no.

Non star forfanta?

1. Hou, mot arabe qui signifie lui, est un des noms que les musulmans donnent à Dieu : ils ne le pron-meent qu’avec une crainte respectueuse. Nous avons restitué dans le texte de cette cérémonie, et notamment dans ce paragraphe, d’après l’édition de 1682, quelques détails supprimés par i’éditeur de 1734.

2. Cette parodie facétieuse, qui sans doute passa pour fort innocente au XVII'* siecle, a paru de nos jours avoir plus de portée. Et, en elfet, il y a du Rabelais là dedans, c’est -à-dire de la mo(iucrie à outrance, excessive et profonde.

3. « Toi pas être fourbe ? — Pus être imposteur ? — Donner turban.

Page 1