‹ Le bourgeon; comédie en trois actesChapitre 41 sur 62 · I.A COMTESSE · texte numérisé non relu

I.A COMTESSE

que vraiment, au moment de l'aborder, j'hésite : un trouble m'envahit.

ÉTIENNETTE, inquiète.

Eh! mon Dieu, quoi donc, madame?

LA COMTESSE

J'espère que vous ne prendrez pas ce que je vais vous dire en mauvaise part et que vous me tiendrez compte do l'effort que je m'impose; nous sommes femmes: au fond de toute femme, il y a une mère!.., vous me comprendrez,

ÉTI ENN KTTE, empressée.

Parlez, madame! je serai trop heureuse si vous m'apportez une occasion de reconnaître tout ce qui a été fait pour moi dans votre famille.

EA COMTESSE

Merci de ces bonnes paroles!... C'est une pauvre mère affolée qui vient vous trouver. Il s'agit d'une question où je suis tellement incompétente...! si vous saviez : les uns me disent : « il faut faire ceci I », les autres me répètent : « n'en faites rienl » Je ne sais

plus à quel saint me vouer. Alors j'ai pensé à m'adresser à vous comme on s'adresse... à un avocat consultant. Vous avez tant d'expérience!...

ÉTIENNETTIl, un peu ébaubie.

Moi, madame! et en quelle matière?

LA COMTiiSSE.

Eh bien, voilà!... il s'agit de mon fils.

ÉTIENNETTE

De monsieur l'abbé?

LA COMTESSE

Oui! (Bas à Eugécie.) L'écrin...! (Celle-ci, qui a assisté à toute cette scène, comme si elle planait dans d'autres régions, a un sursaut, tel quelqu'un qu'on rappel e à la réalité. La comtesse après un temps.) PaSSe-UlOl

l'écrin!

Eugénie fait une moue de victime résignée, et ouvrant son réticule en tire successivement : un mouchoir, un paroissien puis un chapelet ; en le voyant, elle lève un regard au ciel, esquisse un signe de croix avec le chapelet — tout cela très discrètement — pendant que la comtesse donne des signes d'impatience.

LA COMTESSE, voyant qu'Eugénie n'en finit pas — avec un sourire gêné, à Étiennette.

Tout de suite madame!

Nouveau signe d impatience à Eugénie. Celle-ci a enfin trouvé 1 écriii. Elle le passe à la comtesse, lionteuscmcut, les hras tendus vers la terre et eu dé-

tournant la tête. Après quoi, elle range bien soigneusement son chapelet, son paroissien, son mouchoir et aj-ant refermé son réticule reprend son air pimbêche.

LA COMTESSE, aussitôt qu'Eugénie lui a remis l'écrin.

Mais d'abord laissez-moi vous offrir cette petite bagatelle.

ÉTIBNNETTE.

A moi?... Oh! madame, mais non... Il n'y a aucune raison...

LA COMTESSE

Si, si ! je sais ! Mon frère qui est bien renseigné m'a dit qu'il était d'usage... et puis n'est-il pas naturel que l'avocat-conseil perçoive des honoraires ?...

ÉTIENNETTE, qui a ouvert l'écrin.

Ohl madame, je suis confuse... la belle bague I

LA COMTESSE

Vous la garderez comme un souvenir des émotions que nous avons traversées ensemble! C'est mon fils en quelque sorte qui vous l'offre par mes mains.

ÉTIENNETTE

A ce titre, elle me sera chère par-dessus tout.

Elle se soulève pour déposer l'écrin sur la petite table près du paravent et vient aussitôt reprendre sa place.

LA COMTESSE, après un temps embarrassé. Brusquement, sans préparation.

Il est bien souffrant, le pauvre petit.

étiennettp:.

Qui ? monsieur l'abbé ?

EUGÉNIE, ne pouvant se contenir.

Je t'en prie. Solange.

LA COMTESSE, à mi-voix avec humeur, à Eugénie.

Ah ! laisse-moi, Eugénie ! (a Étiennette, — subitement radoucie.) Puisque VOUS voyez Maurice : il no lui est jamais arrivé chez vous d'être pris d'une faiblesse? d'avoir une syncope?

ÉTIEN'NETTE.

En effet, il y a trois jours. Cela nous a assez inquiétés.

LA COMTESSE

Eh bien, voilà!... 11 paraît que c'est le résultat d'un excès de santé.

ÉTIENNETTE

Ah?

LA COMTESSE

Oui.

Je ne saisis pas.

188 LE BOUUGEON

LA COMTESSE

Oui, évidemment!... à première vue cela a l'air d'un paradoxe; mais il paraît qu'en la matière, le trop est aussi préjudiciable que le pas assez !... Oh! ces enfants quelle cause de souci!... Il a delà neurasthénie, comprenez-vous? la sève... la nature, le... le bourgeon, je ne sais comment vous expliquer... (Bien ingôDumeut.) il faut qu'il niarchc !

EUGÉNIE, un coup au cœur.

Oh!

ÉTIENNETTE, se rejetant en arrière, estomaquée.

Comment?

LA COMTESSE, vivement.

Ce n'est pas moi qui parle, c'est le docteur! une façon dédire qu'il faut que... que...

ÉTIENNETTE

Oh! je comprends.

LA COMTESSE, avec une admiration pleine d'iiumiUlo.

Ah! vous comprenez! Comme vous «''tes instruite! Moi, sur le moment je ne comprenais pas... Eugénie non plus. (Eu-ônio pince les lèvres.) Mais quaud on m'a mis les points sur les i!... (avoc émotion.) Ali! madame de Ahirigny. ^'ous ne savez pas ce que c'est

LE BOUIlGEON 189

pour une maman, quand on vient lui dire brutalement]: « Eh I bien, voilà: vous avez un fils qui est un ange de vertu; désormais il n'en faut plus de cette vertu et à partir de maintenant il est désirable que... que... »

ÉTI KNN l'LTT E, affolée à cette perspective.

Oli! mais il ne faut pas! Il ne faut pas!

EUGKNIK, se dressant triomphante.

Ah! tu entends ! tu entends ce que dit madame ?

LA COMTliSSK.

Eh! est-ce que cela n'a pas été mon premier cri du cœur : « Il ne faut pas »? cri de révolte, d'indignation devant ce qui me

paraissait une monstruosité!.. (Avec amertume.)

et puis... quand j'ai vu tout le monde se mettre delà partie, se liguer contre moi...

EUGÉNIE, qui s'est rassise pendant ce qui précède.

Ah! pas moi,

LA COMTESSE

Non, pas toi: mais le docteur, mon frère,

monsieur le curé lui-même ! (La voix dans le

grave.) Oui, madame, monsieur le curé! Alors

peu à peu j'en suis arrivée à medemander où

était mon devoir ? Je me suis raisonnée ; je

me suis dit que la santé de mon enfant était

en jeu ; que peut-être j'étais une égoïste à vouloir pour mon fils un bien qui n'était apparemment pas celui qui lui convenait ; que si son tempérament devait être une entrave continuelle à ce qu'il avait cru être sa vocation, ce tempérament, en somme, c'était Dieu qui le lui avait donné; que s'il l'avait fait ainsi, c'est qu'il le réservait peut-être pour une autre mission; qu'on n'allait pas contre la volonté céleste... et alors, insensiblement, je me suis résignée au sacrifice qu'on attendait de moi...! je l'ai accepté... j'ai fini par le souhaiter ! (Approchant son fauteuil

légèrement d Étiennette et toute honteuse, sombrant la voix.)

J'ai fini par chercher à le provoquer... Ahl vous ne savez pas ce dont l'amour d'une mère est capable.

ÉTIENNETTE

Oh ! Madame ! Alors, quoi ? Vous voudriez jeter votre fils dans les bras de... ?

LA COMTESSE, toute désemparée.

Est-ce que je sais... I

EUGÉNIE, accablant la Comtesse sous sa réprobation.

Eh! bien oui ! Eh I bien, oui ! Voilà le fond de sa pensée : au moment où son fils va entrer au régiment, où il n'aura pas trop de toute sa fermeté pour lutter contre la

LE BOl^RGEON 191

contagion des mauvais exemples, au lieu de le fortifier dans ses convictions religieuses, elle en arrive à souhaiter... Ah!

Elle détonrno la tcto d'un fïosto de dôgo't. ÉTIENNETTE, reculant terrifiée.

Ah ! madame, vous ne ferez pas cela !

LA COMTESSE, suppliante.

Mais alors donnez-moi un conseil! Venez à mon secours ! Vous voyez hien que je suis un pauvre être désorienté, perdu... voyons il s'agit de Maurice : après ce qu'il a fait pour vous, il ne peut vous être indifférent.

ÉTIENNKTTE, un peu plus bas que le tabouret qu'elle vient de quitter et presque dos au public.

Votre fils I Ah ! Madame, si vous me demandiez ma vie... de me jeter au feu pour lui...

LA. COMTESSE, se levant et «'approchant d'Étiennette.

Oh ! je ne vous en demande pas tant : aidez-moi. Madame, aidez-moi. Vous êtes honno, vous êtes noble, vous... vous portez un grand nom.

ÉTIENNKTTE, humblement, sentant l'ironie de sa noblesse d occasion.

Oli !... ne parlez pas de mon nom.

LA COMTESSE, avec conviction.

Laissez donc : lorsqu'on croit pouvoir se

192 LE BOUIlGEON

parer d'un titre, c'est qu'on se sent de force

à le porter. (S'asseyant sur le tabouret que vient de quitter Ktiennette de façon à être plus près de celle-ci.)

et puis vous avez la noblesse du cœur qui est la première de toutes ! Mais comprenez donc que ce que je rêve pour mon fils c'est un être d'élection qui serait digne de lui ; une femme de sentiment si raffiné, si délicat, — qui l'aimerait assez et de façon suffisamment élevée — que les relations qui s'établiraient entre eux seraient bien plus une communion d'âmes que toute autre cbose.

(Sur un ton d'imploration.) Ail! si VOUS VOulicZ ! si

vous vouliez !

ÉTIENN'ETTE, ayant peur de comprendre.

Si je voulais...?

LA COMTESSE

Mais ne voyez-vous pas que vous êtes l'incarnation de la femme que j'ai rêvée? Vous êtes prête à vous jeter au feu pour mon fils, dites-vous? Eh bien, pour lui faites moins et plus : retenez-le par le charma qui se dégage de vous ; soyez son amie, sa confidente, sa conseillère ; et, mon Dieu, si

quelque jour... (Avec beaucoup déboute et d'une voix do moins en moins perceptible.) daUS l'ardcUr dc

VOS sentiments... vous en arrivez à... (Après

LE BOURGliON 193

un instant d'hésitation où on sent qu elle ne trouve plus ses

mots.) à la grâce de Dieu!

Sursaut de révolte chez Eugénie.

lîein !

LA COMTESSE

Mon pauvre petit, il est à vous !

KTIKNNETTK, les yeux hagards.

A moi ?

LA COMTESSE

Je vous le donne.

ÉTIEN.sETTE, passant au (2) en écartant du geste l'image évoquée parla comtesse.

Oh! non... Oh! non, non, pas ça!

LA COMTESSE, se levant.

Comment?

ÉTIENNETTE

Aon ! pas ça, pas ça !

Eugénie s'est levée en même temps que la comtesse ; son visage a pris une expression radieuse ; elle entrevoit l'intervention divine.

LA COMTESSE, qui n'en croit pas ses oreilles.

« Non »! Vous dites « non »! Ah! ça, je rêve? C'est moi qui ici m'humilie jusqu'à vous demander ce qui révolte en même temps mes sentiments de mère et mes pudeurs de femme ! Et c'est vous qui me repoussez ! qui dites non!

ÉTIRNNETTE, douloureusement.

Madame, je vous en supplie !

LA COMTESSE

Pourquoi ? Pourquoi ? Mon fils est jeune ; mon fils est beau !

ÉTIENNETTE, avec exaltation.

Oh ! oui!... oui !

LA COMTESSE

Elles sont légion les femmes qui seraient heureuses et fières...!

étiennp:tti-, id.

Oh! oui, certes !

LA. COMTKSSK.

Enfin, vous m'avez fait entendre que vous l'aimiez.

ÉTIENNETTB, à voix presque basse.

Oh! oui !

LA COMTESSE

Alors, je ne comprends pas ! à quel sentiment obéissez-vous donc ? (,Sur un ton de doux

reproche.) Car enfin, vous en avez accueilli qui ne le valaient pas.

ÉTIENNETTEj avec amertume, tout en remontant péniblement.

Ah! voilà!... voilà! oui; c'est sur cette réputation que vous vous êtes dit que vous n'aviez qu'à vous adresser à moi!

LA COMTESSE

Oh! madame!

ÉTIENNETTE, se retournant pour redescendre.

Oh! ne croyez pas qu'ici intervienne chez moi le moindre sentiment d'amour-propre froissé; non, le sentiment auquel j'obéis est plus haut que cela!... oui, j'aime votre fils, mais je l'aime d'un amour tellement pur, tellement élevé, tellement... chaste! qu'il a pris en quelque sorte quelque chose de supra-terrestre. Certes, quand il m'est apparu pour la première fois, alors qu'il me disputait aux flots, cela a été pour moi comme un coup de foudre! comment n'aurais-je pas été séduite par tant de courage, de beauté physique^

LA. COMTESSE, avec tout l'orgueil d'une mère.

Ah! n'est-ce pas qu'il est beau!

ÉTIENNETTE, levant les yeux au ciel.

S'il est beau!

LA COMTESSE, d'une traite, et en en ayant plein la bouche.

Oh! oui, il est beau!

ÉTIENNETTE

Malheureusement quelques minutes après ces instants d'émotion, je devais le revoir encore et cette fois il portait la soutane.

(So laissant tom))Ci- sur lo tabouret qu'occupait Eugénie. — Celle-ci pendant ce qui suit, derrière Étiennette et un peu à droite (2), écoutera comme en extase, les deux bras presque tendus au-dessus de la tête d'Étiennette.) Loltl il tjtb

comme une glace sur mon amour naissant. J'en ai compris aussitôt toute l'hérésie, toute l'impossibilité! Alors, ce qui était chez moi un désir dos sens, brusquement est devenu une dévotion pieuse. (Après un temps.) J'ai revu M. Maurice; peu à peu il s'est emparé de mon âme; il l'a transformée, pétrie à ses idées, à ses croyances; il a fait de la femme déchue, une pécheresse repentante; il m'a sauvée du mal. Oh! j'ai continué à l'adorer, oui!... j'ai continué, mais religieusement, dévotement, comme on adore au pied des autels : à genoux et prosternée.

LA GOMTKSSE, les yeux tixés à terre, hochant la tête.

Oui!... oui!

EUGKNIE, avec lyrisme.

C'est bien, madame! c'est bien ce que vous dites-là.

ÊTIE.VNETTE, se levant sur place.

Et vous voulez après cela que je profane ce sentiment devenu si pur... ? Oh! madame la comtesse! vous que monsieur votre fils

LE DOUhGliON 197

m'a appris à révérer comme une sainte, comme la plus vertueuse des femmes, estil possible qu'il ait pu naître en vous une pensée pareille !

LA COMTESSE, profondément humiliée.

Madame... !

EUGÉNI ■; (2), au-dessus d'Éliennette.

Et faut-il que ce soit madame qui te rappelle à tes principes? à tout ton passé?

LA COMTESSE, traversant la scène et gagnant le 1.

Assez, assez!... mon Dieu, ces paroles : il me semble entendre l'écho de ma conscience!... (Les yeux au ciel.) MoU DicU,, VOUS

voyez ma détresse, éclairez-moi ! enseignezmoi la vérité!

EUGÉNIE, avec le ton et le geste du prédicateur.

La vérité, la vérité ! c'est de notre bouche qu'elle sort!

ÉTIKNNKTTE

Vous tremblez pour la santé do votre fils!... Eh! madame, ne croyez donc pas ceux qui vous effraient ! c'est une crise passagère dont il se remettra : au-dessus de la santé de son corps, il y a la santé de son âme, qui a droit à votre sollicitude.

EUGÉNIE, avec énergie.

Absolument!

LA COMTESSE, ne sachant plus à quel saint se vouer.

Ah! mon Dieu !...

ÉTIENNKTTE, comme suprême argument.

Et puis, et puis...! je ne peux pas être à lui et je ne veux pas qu'il soit à d'autres ! (Sur un ton d'imploration.) Ah! madame, qu'il reste chaste! qu'il reste chaste!

LA COMTESSE, avec énergie.

Eh bien, oui! Assez de compromission commecela! assez d'intrigues équivoques!... J'étais égarée ; vous m'avez remise sur le chemin de la raison : merci, madame, je ne l'oublierai pas.

KTIENNETTE, radieuse.

Oui?

EUGÉNIE, avec un accent de triomphe.

Ah! je savais bien que la lumière se ferait.

Elle gagné la droite.

ÉTIENNRTTE.

Ah! madame, que je suis heureuse de vous entendre parler ainsi !

EUGÉNIE, s'inclinant avec respect.

Madame, je vous avais mal jugée; je vous fais réparation.

A ce moment on entend un bruit de rires à la cantonnade,des <r h dada ! à dada ! » et des « hue, là I hue ! >

LA COMTESSE

Qu'est-ce que c'est que ça ?

EUGÉNIE

« A dada » ?

ÉTIENNETTE, à part, gagnant au-dessus de la cheminée.

Mon Dieu, Heurteloup, je l'avais oublié..!

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