L. Cl
Sèvres, i«r novembre 1880.
Pierre CLADEL,
mon père; A
Jeanne-Rose MONTASTRUC,
m a mère:
Parents, je vous dédie ce livre écrit, entre vous deux, sous le toit familial.
Léon-Alpikien CLADEL
Paris, ier mai 1869.
LE
BOUSCASSIÈ
(JSa
'il est des chrétiens qui naissent tout vêtus, comme on dit en Quercy, le bouscassiè (bûcheron habitant les bois) ne fut certes pas du nombre.
En 1845 , des vendangeurs l'ayant trouvé sous une souche, nu comme un ver et venant d'éclore, le portèrent incontinent chez le curé du lieu. Bien que la recherche de la paternité fût interdite alors comme elle l'est aujourd'hui, ce recteur fit, à ce sujet, une enquête des plus minutieuses et qui n'aboutit point. Après maint et maint discours en l'air et force démarches
en tous sens, on avança trois ou quatre hypothèses et l'on finit par admettre la dernière et la plus vraisemblable : quelque fille des environs, jalouse d'anéantir la preuve de ses amours clandestines, avait sans doute, à peine délivrée, abandonné l'enfant. Encore humide de rosée et tout couvert de terre, il fut baptisé sans retard, afin qu'en cas de mort il pût se présenter en l'autre monde plus décemment qu'il ne l'avait fait en celui-ci. Comme il avait été relevé le jour de la fête et sur la paroisse de Saint- Guillaume-le-Tambourineur, on l'appela Guillaume ; et plus tard, pour le distinguer de ses divers homonymes, les paysans de la localité l'intitulèrent Inot, du nom même d'une veuve décédée sans progéniture, et à laquelle appartenait la vigne où, par un soir pluvieux d'automne, il avait été ramassé plus mort que vif. « Avant peu, nous ne l'aurons plus, » avaient pronostiqué, le voyant prêt à rendre l 'âme, ceux qui l'avaient recueilli ; c'est un ange ! et ses pareils ne s'aiment que dans les nues, il s'envolera ! » Mais à peine ondoyé, le nouveau catholique, né sournois sans doute, n'eut plus l'air de vouloir s'en aller là-haut et dès lors s'implanta ici-bas avec une opiniâtreté d'orphelin. N'ayant pour toute fortune que ses émoluments de fonctionnaire ecclésiastique et les légumes du potager confinant au presbytère, le desser-
vant, après avoir nourri durant quelques mois le marmot à la fiole, tantôt avec du lait de vache et tantôt avec du lait de chèvre , parla tout à coup de le transporter à l'hôpital de Moissac : « A la longue, disait-il, il achèverait de boire toutes mes messes et me mangerait, toutes crues, et l'aube et l'étole. » Oyant par hasard ce propos , un tailleur de pierres qui réparait l'architrave de l'église paroissiale affirma que, si l'on voulait lui confier cette « vermine », il s'en chargerait avec beaucoup de plaisir et la garderait tant qu'elle aurait envie et besoin de sucer. Attention ! il y avait eu moins de piété que de calcul en cette proposition , et celui qui l'avait énoncée était un malin. Il possédait une belle gardienne quadrupède dont la portée était morte et que le lait tracassait à tel point qu'on avait dû, pour la soulager, lui mettre un collier de bouchons de liège : « et si cela ne suffit point à la guérir, avait prononcé quelqu'oracle, il n'y a pas d'autre moyen de la sauver que de la traire abondamment et d'heure en heure, matin et soir. » Ayant donc emporté le petit que, pour dire vrai, le prêtre avait béni de grand cœur, le fantasque calculateur s'avisa de tenter aussitôt cette très singulière expérience : une chienne allaitant et faisant vivre un enfant, et le nourrisson sauvegardant la nourrice en la tétant.
Or, l'aventure réussit à merveille : la mâtine se tira d'affaire, et le poupard, gros et gras et turbulent, grommela bientôt comme un jeune dogue. En vérité, la chose était surnaturelle et valait qu'on la propageât. On n'eut garde d'y manquer ; on clabauda si fort que le Courrier de Tarn-ct-Garonne consigna le fait et y reconnut la main de Dieu; les facultés crièrent à l'impossible et les thaumaturges au miracle ; XX. SS. les évêques de Cahors et de Montauban, et S. E. le cardinal-archevêque de Toulouse lui-même en écrivirent au pape, et S. S. Pie IX, récemment élu, réunit le Sacré-Collège, où il fut sérieusement question de canoniser le bienheureux Guillaume - le - Tambourineur, qui devait bien être pour quelque chose dans le prodige. Et, tandis que la rumeur allait grandissant et faisait le tour du monde, grâce aux clairons de la presse ultramontaine, le môme qui n'en pouvait mais s'acharnait à la mamelle et croissait dans son coin. A}-ant délaissé le marteau pour la charrue, son premier outil, l'ouvrier de campagne, qui trouvait de plus en plus aimable la « petite cagne », s'en amouracha si bien que, même après l'avoir sevrée, il résolut de ne point s'en séparer encore. Par instinct, sans doute, elle redoubla de gentillesse, la finaude ! Avisée et bien avisée, elle courait dans les jambes de son maître, s'y frôlait avec des
cris inarticulés et doux, s'exprimant au mieux, car n'ayant que très rarement entendu la voix humaine, elle n'avait aucunement appris à parler. Il avait trois ans, Guillaume, et ne savait pas dire : papa, maman, ces deux mots si gentils et si tendres, les premiers qui sortent du berceau. Barbotant dans la mare avec les canards et les oies, rampant sous les vaches pensives devant la crèche, fréquentant les congénères de celle qui l'avait allaité, tantôt marchant à quatre pattes comme sa mère nourrice, et tantôt sur deux avec des allures de volaille, il se dirigeait à l'instar de ses compagnons qu'il avait pris pour modèles. Il mangeait à la manière canine, accroupi sur le ventre, grognant. Il hennissait comme le cheval et ricanait comme l'âne. Il se désaltérait à l'auge, ainsi que les porcs. Ses regards étaient parfois énigmatiques et graves comme ceux du bœuf, et parfois perfides et phosphorescents comme ceux du chat. Il savait bondir, grimper, ramper, montrer la griffe, découvrir la dent, soulever la croupe. Il digérait le foin et la paille aussi bien que le pain. Il avait peur de l'homme. Il redoutait la nuit. Il aimait le grand air et le soleil, l'enfant trouvé. Ses tribulations, hélas! étaient loin d'être finies. Un beau matin, l'ancien tailleur de pierres, malade, ne se leva point. En vrai fils du Ouercy qu'il était, il n'appela ni le mé-
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pour une chouette ; une douzaine d'œufs ou deux boisseaux de mil, ou bien encore un boisseau de blé pour une fouine ; une poule pondeuse ou un cinquième d'hectolitre de froment, de seigle, d'avoine ou de vesces pour la loutre et l'épervier ; enfin , soit une belle paire de coqs ou de chapons au choix, soit un demisac de haricots ou de fèves pour la buse, le renard et l'autour. A ce métier-là, le vagabond s'entretenait tout l'été. L'hiver venu, nouvelle industrie. Il gardait pour un chevrier des environs \m troupeau de chèvres, et certes, à le voir agir au milieu d'elles, aux bouches des ravins et sur les flancs des collines, il eût été difficile de dire lequel des deux était le plus vif et le plus effronté, de lui ou du bouc.
Quelque précaire que fût son existence, il se développa néanmoins, et si bien qu'à peine âgé de huit ans, on lui en eût supposé treize. « lnot se muscle et devient joli comme une fleur, » disaient les campagnards qui le regardaient passer avec ses grands yeux bruns effarés, agile comme un chevreuil et vêtu d'une peau de mouton dont une couturière compatissante lui avait confectionné une veste et des culottes. En cet équipage, il avait l'air d'un bélier à tête humaine et troublait beaucoup les dévotes du pays, qui l'appelaient « Ouaille du diable ! » et faisaient à son aspect le signe de la croix.
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Effrayer les gens, lui !
Par un gros temps d'orage, un maçon de Martignolles l'aperçut pleurant et tremblant sous une meule de chaume.
— Hé ! le tout petit, qu'as-tu? lui demandat-il avec pitié.
Le pauvret étendit ses mains et montra le ciel. Il avait peur du tonnerre.
— Où donc travailles-tu maintenant, pécaïre, Inoutet ?
Il haussa les épaules à droite, à gauche, en tous sens, et fit enfin comprendre en s'agitant ainsi que, pour le moment, il n'avait pas d'occupation et souffrait la faim.
Le gaillard ayant besoin d'un manœuvre l'emmena sur-le-champ, et le même jour il lui mit une truelle entre les mains.
Au bout d'un mois , son auxiliaire gâchait admirablement bien le mortier et promettait de devenir un bâtisseur hors ligne. Il devait cependant en être autrement. Tout à coup sa vocation parla ; quelle parole ! Un certain soir qu'il broyait de la glaise à la lisière d'un bois, il aperçut deux scieurs de long, l'un dominant un tronc d'arbre posé sur une chèvre très haute, l'autre en bas , sur le sol , et tous les deux à la fois poussaient à qui mieux mieux une énorme scie luisant au soleil comme un miroir. Ouvrant de grands yeux en présence de cette
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pour une chouette ; une douzaine d'œufs ou deux boisseaux de mil, ou bien encore un boisseau de blé pour une fouine ; une poule pondeuse ou un cinquième d'hectolitre de froment, de seigle, d'avoine ou de vesces pour la loutre et l'épervier ; enfin, soit une belle paire de coqs ou de chapons au choix, soit un demisac de haricots ou de fèves pour la buse, le renard et l'autour. A ce métier-là, le vagabond s'entretenait tout l'été. L'hiver venu, nouvelle industrie. Il gardait pour un chevrier des environs un troupeau de chèvres, et certes, à le voir agir au milieu d'elles, aux bouches des ravins et sur les flancs des collines, il eût été difficile de dire lequel des deux était le plus vif et le plus effronté, de lui ou du bouc.
Quelque précaire que fût son existence, il se développa néanmoins, et si bien qu'à peine âgé de huit ans, on lui en eût supposé treize. « lnot se muscle et devient joli comme une fleur, » disaient les campagnards qui le regardaient passer avec ses grands yeux bruns effarés, agile comme un chevreuil et vêtu d'une peau de mouton dont une couturière compatissante lui avait confectionné une veste et des culottes. En cet équipage, il avait l'air d'un bélier à tête humaine et troublait beaucoup les dévotes du pays, qui l'appelaient « Ouaille du diable ! » et faisaient à son aspect le signe de la croix.
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Effrayer les gens, lui !
Par un gros temps d'orage, un maçon de Martignolles l'aperçut pleurant et tremblant sous une meule de chaume.
— Hé! le tout petit, qu'as-tu? lui demandat-il avec pitié.
Le pauvret étendit ses mains et montra le ciel. Il avait peur du tonnerre.
— Où donc travailles-tu maintenant, pécaïre, Inoutet ?
Il haussa les épaules à droite, à gauche, en tous sens, et fit enfin comprendre en s'agitant ainsi que, pour le moment, il n'avait pas d'occupation et souffrait la faim.
Le gaillard ayant besoin d'un manœuvre l'emmena sur-le-champ, et le même jour il lui mit une truelle entre les mains.
Au bout d'un mois, son auxiliaire gâchait admirablement bien le mortier et promettait de devenir un bâtisseur hors ligne. Il devait cependant en être autrement. Tout à coup sa vocation parla ; quelle parole ! L"n certain soir qu'il broyait de la glaise à la lisière d'un bois, il aperçut deux scieurs de long, l'un dominant un tronc d'arbre posé sur une chèvre très haute, l'autre en bas , sur le sol , et tous les deux à la fois poussaient à qui mieux mieux une énorme scie luisant au soleil comme un miroir. Ouvrant de grands yeux en présence de cette
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machine inconnue et si grande et si jolie, le mignon eut son premier désir, absolu, tyrannique, immodéré comme tous les désirs des enfants, il eut envie de toucher à cette éblouissante lame qui tour à tour montait et descendait.
— Yeux-tu apprendre l'état? lui demandèrent en plaisantant les ouvriers qui lisaient clairement dans ses prunelles.
— Oh ! oui ! répondit-il tout de suite en rougissant de plaisir.
Il avait les larmes aux yeux et, confus, tirait la langue.
Ses interlocuteurs se mirent à rire, et le plus âgé des deux dit en lui prenant l'oreille :
— Nous verrons ça, si tu es sage.
La besogne faite, ils s'en allèrent, emportant leur bagage.
Inot suivit l'outil.
Le lendemain, il graissait la scie; six mois après , il en aiguisait les dents avec une lime ; au bout de l'an, il en jouait. Tant que dura l'exploitation du bouquet de chênes qu'ils avaient entreprise, les patrons firent rendre en travail à leur apprenti la soupe et la science qu'ils lui donnaient ; aussi, quand ils quittèrent la région pour aller opérer ailleurs, celui-ci n'avait plus rien à leur envier ; il maniait aussi bien qu'eux-mêmes les chevrons et les troncs d'arbres ; il connaissait à fond l'exercice du cric et
de la hache ; il savait le métier. Extraordinairement robuste pour son âge. il suppléait, par son adresse, à la force qui lui manquait encore pour les gros œuvres. A peine chôma-t-il huit jours après le départ de ses maîtres, les scieurs de long. Il servit , après ce laps de temps, moyennant vingt sous par mois et la nourriture, un riverain du Lemboux qui défrichait une sapinière.
Ah ! la première pièce de monnaie qu'il reçut en payement de son travail faillit le rendre fou de joie : il l'envoyait en l'air, la faisait rouler à terre, se précipitait sur elle comme un chat, la mettait dans sa bouche, la crachait et l'exposait au soleil ; il en avait peur alors et s'empressait de l'enfouir : après quoi, furtif, il grimpait aux arbres avec la vélocité d'un écureuil et se perdait dans le feuillage de leurs ramures avec des cris de bonheur inouïs. A la vérité, s'il se comporta fort étrangement en cette occasion, il avait, d'ailleurs, en toute circonstance et quoi qu'il fît, des allures si singulières qu'elles frappaient d'étonnement et d'une certaine inquiétude tous ceux qui, par hasard, en étaient témoins et le faisaient fuir des gens même de sa profession. En forêt, toutefois, il frayait avec quelques bûcherons qui lui apprirent définitivement à parler, car il pratiquait encore le grognement beaucoup
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plus que la parole. Heureux d'apprendre, il questionnait avec avidité tout le monde sur tout, à propos de tout. Aussi, bientôt en sut-il assez pour désirer et se créer un gîte. Ingénieux comme un mohican, il se construisit, avec un peu de glaise et des branchages, une hutte sur un massif communal qu'on appelait la Crête des Chênes ; et c'est là qu'il se blottit dès que son engagement fut expiré.
Quelques idées lui étaient venues, il commençait à penser un peu.
Vivre libre en travaillant ici, là, partout, au jour le jour, lui parut préférable à rester en condition. Il avait sa cognée, elle le sustentait et cela le rendait fier. Le pain qu'il avait digéré chez les autres lui avait été toujours amer et dur. Il trouva délicieux celui qu'il mangea dans sa cabane. Orphelin, il aimait instinctivement et de toutes ses forces l'indépendance, comme il eût aimé sa mère. L'espace était sa propriété, le ciel son toit, la forêt sa niche, les arbres étaient ses frères. Oh ! les arbres ! il éprouvait on ne sait quelle compassion, on ne sait quelle terreur, quand ils tombaient sous sa hache, et plus d'une fois, saisi d'épouvante, il s'était enfui, loin d'eux, échevelé. Leurs branches et leurs troncs lui parlaient, disait-il; ils se plaignaient de ce qu'il leur faisait du mal ; il les avait bien entendus crier, il les avait bien
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vus saigner sous le fer, les pauvres ! On ne put jamais le ranger à la raison, il ne voulut plus en frapper un seul autour de lui. Ceux des autres bois, passe encore ! ils n'étaient pas de sa famille, et d'ailleurs, s'ils se lamentaient, il cognait plus fort pour ne les entendre point.
Indomptable à la peine et toujours satisfait du salaire, il ne manquait jamais d'ouvrage. On savait et l'on répétait à La Française, comme à Lauzerte, qu'en trente coups de merlin il abattait un chêne centenaire ; aussi l'employai ton de préférence à tout autre et sa réputation lui valait-elle déjà l'inimitié des gens du métier, qui ne le désignaient entre eux que par ce mot de cruel mépris : « Poupo-canios (tète les chiennes) ! » En plus d'une occasion, il avait déjà reçu cette injure à bout portant, mais soit qu'il ne l'eût pas comprise, soit qu'il eût dédaigné d'y répondre, il ne l'avait point relevée. Impunis, les railleurs redoublèrent d'insolence. Une après-midi qu'abrité du soleil, il faisait sa méridienne, étendu sur l'herbe d'un tertre, à l'ombre d'un troène, une bande de mauvais plaisants s'en vint à passer sous bois :
— Hé ! tombé du ciel ! Ohé ! pacant issu de chienne huguenote. Hé ! Né sous un chou ! lui cria l'un d'eux ; ohé ! nous savons que ta gueuse de mère galope et jappe ; apprends-nous comment marche ton père et ce qu'il est.
A cette attaque, Inot se leva très tranquille et répondit sans la moindre colère à celui qui l'avait si grossièrement insulté :
— Bûcheron à qui je n'ai jamais rien fait, si tu veux t'amuser à mes dépens et me donner à souffrir, je te ferai baiser ma mère à ton corps défendant et connaître aussi mon père, qui te contraindra vite à baisser les yeux.
— Ton père ! tu veux dire, bâtard, tes pères qui courent à quatre pattes et la queue en trompette, à travers le pays.
Il devint tout pâle et sauta d'un seul bond sur l'agresseur qui roula sous le choc ; ensuite saisissant celui qu'il venait de terrasser, il lui colla la face contre terre, et pesant de tout son poids, il lui criait : « Tiens ! embrasse et mords ma mère ! » Et quand le patient eut la bouche pleine de sable et de gazon, il le retourna sur le dos, et l'écrasant d'une main, lui dilatant de l'autre les paupières, et le tenant immobile et châtié sous les rayons du soleil, il lui dit en présence des autres farauds qui n'osaient point intervenir : « Regarde mon père, à présent ! »
Cette leçon exemplaire, infligée au turlupin le plus venimeux et le plus solide des environs, arrêta les langues comme par enchantement; et désormais Guillaume, qui venait de finir ses dix-huit ans, vécut sans être ouvertement
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en butte aux injures des jaloux et des méchants. Encore qu'il eût appris de la vie tout ce qu'en savaient ses semblables, les forestiers, à peu près tout ce qu'on en sait aux champs, il avait non seulement conservé la sauvagerie de ses allures, mais ses goûts natifs s'étaient encore accrus. Aux hommes, il préférait toujours les choses et les bêtes qui ne lui avaient jamais été cruelles, et si, quand on lui parlait, il avait souvent l'air distrait, en revanche, il écoutait attentivement durant de longues heures les mugissements des boeufs, la voix de l'âne et celle du cheval, le clairon du coq et les abois du chien, la musique des oiseaux et la chanson des sources, les murmures des arbres et des blés, le souffle du vent et tous les bruits et toutes les rumeurs de la campagne. Initié, dès son plus bas âge, à leur commerce et partant à leur langage, il comprenait sans doute à merveille ce que se disaient les animaux, car, en les épiant, il riait parfois aux larmes et parfois pleurait tout de bon, aussi.
« Sourds que vous êtes, dit-il un jour à des terrassiers qui lui demandaient pourquoi il était chagrin et préoccupé, n'entendez-vous pas là-bas, au fond du val, cette brebis qui bêle et réclame son agneau qu'on lui a pris et tué ? » Les journaliers échangèrent un coup d'oeil et se mirent à rire tous ensemble.
Il fronça le sourcil et ne reprit sa besogne interrompue que lorsqu'il n'entendit plus l'ouaille bêler et gémir en la vallée.
Oui, certes, il aimait les bêtes.
A quelques jours de là, se trouvant en basse plaine moissagaise, dans une famille de métayers qui l'avaient loué pour qu'il défonçât un terrain où rampaient une épaisse vigne-vierge et d'autres végétations sarmenteuses, il éprouva, chez eux la première grande émotion qu'il ait eue de sa vie en voyant mourir un vieil âne gris, qui, d'après beaucoup de gens de la contrée, avait toujours bien rempli son devoir et n'avait jamais, hélas ! mangé tout son soûl.
Le pauvre ase !...
Étendu de tout son long sur sa litière infecte et les quatre fers en l'air, il regardait tristement les traverses du râtelier où pendaient quelques chardons et des brindilles de foin. Ses yeux pleins de larmes témoignaient qu'il souffrait beaucoup et quelque chose de plus encore ; ils criaient... ils disaient qu'il ne voulait pas mourir. Aussi rigide qu'un pan de pierre et tout plaintif il respirait bruyamment ; à de longs intervalles ses flancs jouaient comme un soufflet de forge ; humides, ses naseaux se dilataient et se resserraient alternativement et douloureusement. Toute la famille l'entourait : l'aïeul, ne le perdant pas de vue, appuyé sur
une tige de houx, taciturne; le fils de la maison, lui préparant dans une auge un breuvage de vinaigre et de son ; la bru, lui bouchonnant avec de la paille le dessous du ventre où, les poils, un peu moins rares et plus argentés là que sur le dos dont le cuir était usé jusqu'à la chair et jusqu'à l'âme par le bât et le bâton, suintaient tout grumelés , hérissés et froids ; les enfants , un garçon de neuf à dix ans, s'amusant à lui mordiller méchamment les oreilles ; une fillette, lui tenant la queue haut levée et, souriante, examinant comment était fait l'âne.
Inot, debout, accoudé sur sa cognée, écoutait et regardait.
Accroupi sur le seuil de 1 etable, le museau au ras du sol, un grand chien velu des Pyrénées semblait comprendre ce qui se passait autour de lui ; parfois il levait sa tête inquiète, et lugubrement il grommelait. L'âne toussa, renifla, péta. Puis, ayant poussé un profond soupir, il battit des jambes et son œil s'agrandit. Dans ses prunelles lumineuses vinrent se réfléchir les arbres qui bordaient la mare, en face de l'étable, et les feux de l'horizon lointain. Il expirait... En ce moment même, on entendit au dehors un cheval qui allait l'amble et bientôt après le curé de Saint-Paul d'Espis apparut au milieu de la route, monté sur son double
bidet de Gascogne. Ayant mis pied à terre et donné un coup de pied au chien qui barrait le passage, il entra dans lecurie. Agreste, trapu, raboteux et brutal, l'abbé ! Dédaigneux du chapeau romain, il portait l'antique tricorne et, à la place des bas noirs rejoignant la culotte de basin au-dessus des genoux et des doux souliers de castor à boucle de métal, en usage encore, il avait, lui, de lourds brodequins de vache archiferrés, une paire de bas bleus de laine au-dessous de guêtres de camelot, et brochant sur le tout, l'ignoble pantalon laïque. Sous sa soutane, ouverte de haut en bas, on voyait un gilet à boutons de corne, et dans le gousset de son pantalon de cuir-laine, une grosse montre d'argent avec une courte pipe, en terre, culottée. Ayant relevé jusqu'au coude les manches de son habit, il s'agenouilla sur la litière, ensuite, prenant entre ses mains la tête de l'âne à demi mort, il dit, sérieux :
— Écoutez, si Celui d'en haut le veut, la bête guérira, mais, sans coïonner, je crois bien qu'elle a trop pâti...
La famille entière éleva les bras au ciel et le vieux murmura :
— Notre pauvre, pauvre bourriquet !...
On perçut un sanglot. Tout le monde détourna la tête et l'en vit alors l'étranger affligé qui pleurait à genoux et répétait à chaque instant :
— Aïe !... Aïe !
Il faisait un soir superbe. Au moment de s'éteindre, le soleil resplendit souvent avec plus d éclat que jamais ; il en était ainsi ce jour-là : les cépées, les prairies, les vallons, les coteaux aux grands arbres encore chevelus et teints de rouille par l'automne, s'enlevaient tout en noir dans les flammes du couchant. Au pied d'un mamelon de marne aux couches imbriquées, une petite rivière dont les berges s'allongeaient pareilles à des talus d'or et de cristal réverbérait les cieux embrasés, les cieux immenses. Se précipitant au versant de la colline, inégal et tortueux, un bois de châtaigniers, au milieu des gloires solaires, s'amalgamait si bien avec le firmament qu'il semblait en faire partie. A l'opposite, vers l'Orient, les ombres encore timides descendaient lentement sur la terre l'enveloppant d'une sorte de manteau de gaze, et l'on apercevait quelquefois derrière la vapeur, entre deux nuages, furtives et blanches, les cornes recourbées de la lune. En bas, au loin, dans la campagne, bourdonnaient sans cesse des rumeurs vagues, et parmi ces rumeurs on distinguait tout à coup des piétinements à travers les halliers, des hennissements de chevaux, des cliquetis de grelots, le chant des coqs, les roulades du rossignol, les cloches des paroisses circonvoisines sonnant Y Angélus, des mélopées
2/f. LEBOUSCASSIli
traînantes récitées par les bouviers qui regagnaient chacun leur gîte, des coups de fouet, des jurons, le grincement de mille roues sur le gravier des routes, et par-dessus tout cela, l'on ne peut dire quel bruissement infini venu des airs, des gorges, des monts, des forêts, du ciel, de la terre et des eaux, on ne sait d'où, le verbe de la grande nature peut-être ?
Celui qui allait finir, l'âne, tremblait de tous ses membres ; ses veines et ses artères s 'écartant en réseau saillaient engorgées et dures au long de tout son corps ; ses sabots emplis de fumier et de boue retombaient sur ses boulets inertes ; sa langue déjetée passait entre ses dents jaunes et usées ; ses gencives étaient blanches, ses naseaux morveux, son oreille énervée, son œil éteint : tout en lui se mourait. Sous sa peau tendue à se rompre, on lisait les muscles, les os, les nerfs, les vertèbres ; on suivait des yeux tout le squelette. 11 râlait. Deux fois encore il considéra la crèche, deux fois il eut l'air de sourire, et son sourire disait : Merci ! Il rendait l'âme...
Soudainement, dans le pré, de l'autre côté de la route, en face de l'étable, éclatèrent des cris de bestiaux qu'on menait boire : les bœufs, les taureaux, les moutons, les chèvres, les chevaux, les mules, les vaches, les génisses, les porcs, se répondaient joyeux en se vautrant sur l'herbe,
et les canards et les oies épeurés allaient en troupes, cancanant et trompetant, et les chiens pasteurs aboyaient.
Un hennissement subit et prolongé déchira les airs et domina pendant un instant les clameurs diverses. Les oreilles de l'agonisant déjà roidi frissonnèrent et se dressèrent toutes droites. Il avait reconnu la voix d'une vieille jument poulinière arrivée en même temps que lui à la ferme, il y avait de cela plus de vingt ans. Elle hennit de nouveau. L'âne, alors, se soulevant à demi sur ses genoux, regarda d'un œil vitreux , romme s'il pouvait le voir encore, le pré plein de soleil où quelquefois , trop rarement , on lui avait permis de paître, et, comme s'il eût entendu les appels réitérés de la jument, sa compagne, et qu'il eût voulu lui répondre, il essaya de braire...
— Il était ferré de neuf, fit l'aïeul jusque-là silencieux. Fils, il te faudra lui tirer ses fers et puis tu le pèleras ; sa peau vaut au moins trois écus de six livres.
A ces paroles, le mercenaire, qui n'avait pas encore branlé ni soufflé mot, se plaça devant le grison expiré et dit résolument :
— Halte-là, gens ! Personne d'ici ou d'ailleurs ne touchera, je vous le jure, pour lui faire encore du mal, à cette bête morte.
On n'osa rien répondre au bouscassiè.
Deux heures plus tard un grand trou baillait sous la crèche de l'étable ; Inot y roula doucement le mort et l'y ensevelit.
Après quoi triste et grave il revint en forêt. Et, loin de sourire aux clartés de la nuit, ainsi qu'il souriait au soleil en se rendant dès l'aube du jour à la tâche, il frissonnait ce soir-là, comme la feuille des arbres en retournant au logis et murmurait on ne sait quels mots en regardant les étoiles. On eût dit qu'il psalmodiait une prière.
— Il est « à lunes ! » affirmait-on aux hameaux et dans les campagnes où ses faits et gestes étaient tôt connus de tout le monde, il est un peu fou, mais il n'écraserait pas une fourmi ! c'est un brave, très brave cœur !
En somme, on s'était fait à lui : si d'aucuns le craignaient parce qu'il avait prouvé qu'il savait mettre au pas les rétifs, on l'aimait aussi parce qu'on s'était aperçu maintes fois qu'il était bon. Avait-on embourbé, crac, il arrivait. Etait-on gêné de sa présence, une, deux, il trottait déjà loin. Homme, enfant, femme ou vieillard, chien ou chat, il suffisait de lever la patte et de réclamer ainsi ou tout autrement son assistance, il était toujours et partout prêt à donner un coup de main ou d'épaule à quiconque en avait besoin, il appartenait tout
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à tous. « Eh, toi? » « Me voici. » « Là-bas, ohé ! » « Me voilà ! » Quel cadet aimable et sans pareil ! Et puis il vous obligeait gratis : on ne pouvait pas être meilleur; on n'avait jamais vu sous le ciel un chrétien catholique apostolique et romain tel que lui ! Chose étrange ! au grand étonnement de tous, il devint tout à coup inabordable. On le vit refusant toute sorte de travail, s'enfoncer sous bois, s'agenouiller devant les plantes et les fleurs, leur parler, les caresser et s'étendre sur elles avec des soupirs et des plaintes. Ce manège qu'on ne savait trop à quoi attribuer avait pourtant une cause, et la voici :
Quelque temps avant que ce changement d'humeur s'opérât en lui, le lirol (l'étourdi) besognant sur la rive languedocienne du Tarn, en face de Sainte-Livrade, entendit subitement des clameurs d'angoisse et du haut de l'arbre qu'il émondait, il aperçut sur la berge une jeune fille poursuivie par un gros chien de montagne, qui pantelait et marchait, la queue basse. Rouma, le passeur, debout dans sa barque, au milieu de la rivière, avait laissé tomber ses avirons, et criait, appelant au secours d'une voix désespérée.
L'enfant, embarrassée dans les osiers de la rive, était sur le point d'être atteinte. Inot déboucha brusquement du bois de Pignerox.
La cognée haute, il courut droit à l'animal, qui, dressé sur son train de derrière, ouvrait une gueule remplie de bave. Intrépide, le bûcheron y précipita le tranchant de sa hache ; alors le monstre s'abattit tout d'une pièce, et son dompteur, lui mettant le pied sur le ventre, l'acheva d'un seul coup de revers.
A ce moment, le passeur abordait à la rive. Aussi blanc que sa chemise, il s'approcha de Guillaume, lui serra les mains sans pouvoi rien dire et le conduisit auprès de la pauvrette, à demi morte de frayeur.
— Embrasse-le, Janille, balbutia-t-il enfin, il t'a sauvée !
Aussitôt, elle accola son libérateur, et toute tremblante encore :
— Brave bouscassiè, je le dis devant mon père, que je vive cent ans et même plus, je n'oublierai point le chien enragé, qui, sans toi, m'aurait mordue.
Ce baiser, ce bon baiser, c'était la première caresse humaine que ce fils de la Nature eût jamais reçue. Il en était saisi à en mourir et consterné comme d'un viol accompli sur sa personne. Anxieux, il frissonnait de tous ses membres sous les yeux de la mignonne qui, l'examinant avec douceur et surprise , semblait le trouver charmant. Et cela se conçoit qu'il parût tel à la fille du passeur.
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Plutôt petit que grand, bien fait, autant de force que de souplesse, un peu rugueux, hâlé comme ceux qui vivent au grand air sur les monts, pâle de cette pâleur chaude et bise qu'ont les feuilles du hêtre aux approches de l'automne, chevelu, des traits rudes et mâles avec des mollesses enfantines, imberbe er et l'air aussi farouche que hardi, c'était un beau gars que Guillaume Inot de la Crête-desaes. Au bois comme au bourg, il allait le plus souvent tête nue et son aimable et longue figure sauvage, sentant la faîne et le gui, apparaissait ainsi tout entière au jour avec ses narines inquiètes, interrogeant sans cesse le vent, et ses lèvres haut retroussées aux coins de sa fraîche bouche entr'ouverte, et ses dents aussi blanches que le lait en leurs gencives si rouges qu'elles semblaient sanglantes, et ses étroites oreilles un peu pointues au sommet et lui prêtant on ne sait quelle apparence indécise de faune ou de jeune loup, desquels il avait d'ailleurs, la couleur de poil et le poil en broussailles. Enchevêtrés , en effet , comme des ronces , ses cheveux brun fauve, où, parmi des brins de mousse et d'c-corce de chêne, se promenaient en tous sens des fourmis forestières et des à bon Dieu, lui ceignaient les tempes et formaient au-dessus de son front à pic une sorte de visière naturelle on ne peut plus touffue et
sous laquelle les claires prunelles jumelles de ses grands bons yeux châtains, innocents et fiers, étincelaient et flambaient, au milieu d'une forêt de cils, ainsi que deux lumignons.
Attirée à lui, Janille le regardait avec un trouble sans cesse grandissant.
Une espèce de veste grise, serrée aux flancs par un ceinturon en peau de bique, où s'assujettissaient des annelets de crin et de chanvre; des chausses larges et flottantes prises aux genoux par des jambards de coutil ; des sandales de toile à semelle de corde et rubans rouges de laine, en tous points pareilles à celles des chasseurs basques ; une gourde en bandoulière ; un collier de glands encore verts et de marrons d'Inde en leur enveloppe épineuse autour du cou ; les innombrables et microscopiques boutons dont était semé son gilet de bure à revers amarantes ; un baudrier de joncs auquel, après la besogne et pendant la marche, il accrochait une foule d'outils et sa bonne hache célèbre en Bas-Quercy : cet accoutrement assez barbare et fort insolite aux champs aussi bien qu'en forêt, imprimait on ne sait quoi d'irrégulier à sa physionomie et contribuait à laisser croire aux gens du pays qu'il en avait vraiment un petit grain au cerveau. — Sans-Peur, d;t Rouma en lui montrant dans la verdure un chaume assis au bord de
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l'eau, de l'autre côté du Tarn, ma maison est la tienne, il faut que tu me promettes aujourd'hui de nous y visiter, et souvent.
Inot n'aurait pas promis de venir au bac de Sainte-Livrade qu'il y serait tout de même venu. Quelque chose de nouveau, bien nouveau, certes, il ne s'expliquait pas quoi, de fort et de doux, remuait tout au fond de son cœur. Ayant toujours sur la joue le baiser de Janille, il sentait couler en ses veines comme une liqueur abondante et vive, et de ses entrailles montait à sa tête une espèce de bourdonnement qu'il n'avait jamais, jamais entendu.
Lame ravie, à son retour en forêt, il examinait les arbres, ses vieux amis, qui lui paraissaient cent fois plus grands, cent fois plus beaux. Emerveillé de tout ce qui se présentait à ses yeux, il s'assit, le trouvant riant et superbe, sous un châtaignier ravagé par la foudre et dont les bras noirs et difformes, et les racines à nu lui avaient jusque-là toujours donné d'insurmontables inquiétudes. L'air lui semblait meilleur, la terre plus aimable, le ciel plus serein et plus proche de lui ; la nature entière le remplissait de joie : heureux, il riait, il pleurait, et ses larmes augmentaient son ivresse. Au fond d'une gorge, il eut envie de chanter et chanta.
Plus loin, un peu plus loin sur le haut
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d'une colline, il se mit à genoux et joignit ses mains, extasié. Dans son extase délicieuse, il lui semblait qu'une grosse boule nageait en sa poitrine et le brûlait en y nageant. Il était heureux , bien heureux , sans en démêler au juste la raison.
Tout à coup, à la vue de sa cabane, il resta les bras ballants, désorienté. Qu'elle était triste et muette et sombre ! Il y entra sans empressement et même avec regret. Presque aussitôt il en ressortit, étonné de n'y plus rencontrer ce charme qu'hier encore il y trouvait et préférait à tout. Que se passait-il donc en lui ? Pourquoi ses mains, en s'appuyant l'une contre l'autre, lui causaient-elles une sensation si pénible et si cruelle ? Il avait froid, il avait chaud, et dans la même seconde. Pourquoi ne pouvait-il tenir en place et pourquoi tremblait-il ? Qu'avait-il enfin ? Inhabile à concevoir sa peine, il s'étendit sur son lit de feuilles sèches, y cherchant en vain le repos.
Au milieu de la nuit, il se leva, le souffle lui manquait ; il était en nage, il crut que son heure était venue et, palpitant, eut peur de la mort à laquelle il n'avait jamais songé. Les ténèbres lui pesaient, il ouvrit la porte de sa hutte et s'assit sur le seuil. Point de lune. Pas une étoile. Agglomérés dans l'ombre noire, les arbres étaient invisibles. On ne dis-
tinguait ni massifs ni clairières. Il frissonnait de terreur en regardant la terre obscure et le ciel obscur comme elle. Brisé de fatigue, il descendit vers l'étang voisin et s'y baigna le front. A l'aspect de son image réfléchie par les eaux, il sourit; il se trouvait plus gracieux et bien plus joli que les autres bûcherons.
Cette découverte le rendit tout aise ; il marcha plus léger dans le bois : il recommençait à tout voir en beau. Mais une femme qu'il aperçut de loin, entre les branches, lui causa de tels saisissements que, pour ne pas tomber, il dut s'appuyer contre un rouvre. Instantanément il porta la main à sa joue. Sous ses doigts, il sentit le baiser, le baiser ineffaçable de Janille. Il comprit alors. Ému plus que jamais, il devina qu'il aimait la bellote et que seule, elle était la cause de cette émotion opiniâtre et diverse à laquelle il obéissait.
— Elle, se dit-il, elle ! il faut que je la voie !
Aussitôt il s'achemina vers Sainte-Livrade. Une heure après, il s'arrêtait sur un coteau, considérant, tout troublé, de petites langues de fumée qui serpentaient au loin, au-dessus de la chaumière bénie. Les jambes lui faillirent au même instant : il ne put avancer ni rétrograder et, jusqu'au crépuscule, il se tint à la même place. A la tombée de la nuit, il se retira, convaincu qu'il n'oserait jamais paraître
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chez Rouma. Le lendemain, à la pointe de l'aube, il était à son poste sur l'éminence ; il y passa de nouveau toute la journée et puis il en redescendit aussi timide qu'il l'avait été la veille et bien plus malheureux.
Une quinzaine durant, il hésita sans cesse à dépasser son observatoire, et le seizième jour, il se décida spontanément à s'avancer de trois cents mètres. Autant de distance à franchir encore. Xe sachant s'y résoudre, il imagina d'aller à trois lieues en arrière passer la rivière au pont en fil de fer du Saula, puis de longer le côté gauche du Tarn jusqu'à Pignerox, et là, de se cacher dans le bois sis en face de la maisonnette du passeur, laquelle on distinguait très bien sur l'autre bord. 11 répéta cela tous les jours pendant un mois, sans se lasser. Un soir qu'à son ordinaire il guettait au plus épais d'un fourré, se faisant tout petit caché sous les ramures de la rive gauche, il vit ou crut voir enfin « celle qui l'empêchait de dormir », assise vis-à-vis sur la berge opposée.
Ivre de crainte et de plaisir, il tressaillit dans le feuillage et rampa vers une touffe de viormes entrelacés au-dessus de l'eau. C'était Janille, c'était bien elle. Avec ses yeux d'amoureux, il la reconnaissait à merveille. Elle raccommodait des filets et tournait souvent la tète du côté du Ouercy. Ses pendeloques d'or
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ardaient au soleil ; elle avait les pieds nus, et ses cheveux fins et roux comme le poil des bœufs arrosaient sa camisole ample de cotonnade.
— Oh ! dit-il ébloui, qu'elle est luisante !
Et la buvant des yeux, il était travaillé d'une foule d'idées aussi folles les unes que les autres : ainsi, tantôt pour attirer l'attention de la blonde, et lui révéler qu'il était là, près d'elle, il songeait à se jeter à la nage, au milieu du Tarn ; tantôt il voulait pousser un grand cri, puis coup sur coup essayer de traverser la rivière à gué ; tantôt, enfin, grimper à la cime d'un peuplier émondé fraîchement et se laisser couler de haut en bas au tronc de l'arbre en produisant le plus de bruit possible.
Assurément, il n'exécuta rien de tout cela, rien ; et, loin d'avoir la hardiesse de se démasquer, il reprit, aussitôt que le soleil fut couché, le chemin de la Crête des Chênes, furieux contre lui-même et souffrant de son peu de courage. Il était désolé. Depuis un grand mois qu'il se comportait de la sorte, ne mangeant pas, ne dormant pas et faisant au moins une vingtaine de lieues par jour, il dépérissait à vue d'œil. A la longue, un tel régime eût fini par l'abattre. On lui porta secours, heureusement : un matin , quelqu'un s'en vint heurter à la porte de son logis.
« Si c'était elle ! »
Ce n'était point la fille du passeur, c'était le passeur lui-même, en personne, qui se montra tout rayonnant et de neuf habillé.
Le soir même, afin d'honorer Sainte-Livrade, dont c'était la fête, Rouma donnait à souper sur l'eau, dans sa bagarre ; il avait voulu que celui qui l'avait si bien assisté fût du festin. Ni si, ni mais, il fallait que le jouvenceau le suivît, et sur l'heure. A ces mots inattendus Guillaume faillit devenir fou de surprise et de joie : il ôta d'un bahut une veste de bouracan neuve qu'il n'avait pas encore mise et se prit à l'épousseter ; ensuite, il bouleversa de fond en comble son intérieur pour y chercher une cravate écarlate qu'il tenait à la main. Au moment de partir, il se plaignit d'un grand mal à la tête et tenta de rester en forêt. Il ne savait ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait. En route, il commit des gestes baroques, souriant et gémissant en même temps, devenant blême et cramoisi tour à tour. A deux portées de fusil du Tarn, il attrapa 1' « inviteur » par le bras, ouvrit la bouche toute grande et ne sut que formuler. Rouma, qui ne semblait pas trop surpris de cette agitation singulière, lui dit très doucement :
— Allons, voyons, conte-moi ton tourment.
Inot montra sajoue.
Le passeur, ému, s'essuya les yeux et lui serra rudement les mains.
— Saint-Dieu vivant ! n'aie pas peur, garçon, dit-il, viens avec moi sans crainte ! Arrive, arrive. Elle ne te croquera pas, je t'en réponds, la doucette.
Quoiqu'il n'eût compris qu'à demi ces paroles, l'amoureux les sentit bonnes et marcha plus bravement devant soi. La rumeur des eaux franchissant le barrage du Tarn, augmentait à chacun de ses pas et bientôt il entendit le tic-tac du moulin de Sainte-Livrade : son cœur battit à l'unisson.
— Tè! bouscassièrot, voici la petite! fit tout d'un coup Rouma.
Guillaume leva ses yeux qu'il tenait baissés et vit devant lui Janille qui pâlissait et laquelle le vit pâlir aussi.
— Ding-dong! embrassez-vous, les tourtereaux, dit le passeur ; et que ça sonne !
Embarrassés autant l'un que l'autre et rouges alors comme des guignes, ils s'embrassèrent si gauchement qu'on les pria de recommencer.
Ils ne purent, les nigauds.
— Ah ! malaisés que vous êtes, on va se truffer de vous, enfants, au festival.
Les fêtes patronales, que l'on chôme en Quercy religieusement, offrent dans tous les villages à peu près les mêmes pratiques. On y
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« Si c'était elle ! »
Ce n'était point la fille du passeur, c'était le passeur lui-même, en personne, qui se montra tout rayonnant et de neuf habillé.
Le soir même, afin d'honorer Sainte-Livrade, dont c'était la fête, Rouma donnait à souper sur l'eau, dans sa bagarre ; il avait voulu que celui qui l'avait si bien assisté fût du festin. Ni si, ni mais, il fallait que le jouvenceau le suivît, et sur l'heure. A ces mots inattendus Guillaume faillit devenir fou de surprise et de joie : il ôta d'un bahut une veste de bouracan neuve qu'il n'avait pas encore mise et se prit à 1 epousseter ; ensuite, il bouleversa de fond en comble son intérieur pour y chercher une cravate écarlate qu'il tenait à la main. Au moment de partir, il se plaignit d'un grand mal à la tête et tenta de rester en forêt. Il ne savait ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait. En route, il commit des gestes baroques, souriant et gémissant en même temps, devenant blême et cramoisi tour à tour. A deux portées de fusil du Tarn, il attrapa 1' « inviteur » par le bras, ouvrit la bouche toute grande et ne sut que formuler. Rouma, qui ne semblait pas trop surpris de cette agitation singulière, lui dit très doucement :
— Allons, voyons, conte-moi ton tourment.
Inot montra sa joue.
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Le passeur, ému, s'essuya les yeux et lui serra rudement les mains.
— Saint-Dieu vivant ! n'aie pas peur, garçon, dit-il, viens avec moi sans crainte ! Arrive, arrive. Elle ne te croquera pas, je t'en réponds, la doucette.
Quoiqu'il n'eût compris qu'à demi ces paroles, l'amoureux les sentit bonnes et marcha plus bravement devant soi. La rumeur des eaux franchissant le barrage du Tarn, augmentait à chacun de ses pas et bientôt il entendit le tic-tac du moulin de Sainte-Livrade : son cœur battit à l'unisson.
— Tè ! bouscassièrot, voici la petite ! fit tout d'un coup Rouma.
Guillaume leva ses yeux qu'il tenait baissés et vit devant lui Janille qui pâlissait et laquelle le vit pâlir aussi.
— Ding-dong! embrassez-vous, les tourtereaux, dit le passeur ; et que ça sonne !
Embarrassés autant l'un que l'autre et rouges alors comme des guignes, ils s'embrassèrent si gauchement qu'on les pria de recommencer.
Ils ne purent, les nigauds.
— Ah ! malaisés que vous êtes, on va se truffer de vous, enfants, au festival.
Les fêtes patronales, que l'on chôme en Quercy religieusement, offrent dans tous les villages à peu près les mêmes pratiques. On y
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maître ayant déclaré qu'il ne contrarierait en rien le choix de Janille, la Roumanenque, acariâtre et passionnée, aimant son mari autant qu'elle le craignait, se garda de trop faire la grimace et tint la bouche close. Lui-même, le richard, homme retors s'il en fût, et cependant facile à subir, ainsi que ses pareils, le virtuel ascendant d'une nature honnête et forte, ne tarda pas à céder, sans y prendre garde, à l'influence de son beau-frère, et parvint à s'accoutumer encore assez vite à l'idée d'un mariage possible entre sa nièce et le bouscassiè. Bref, les affaires, en somme, marchaient passablement bien, et, pendant qu'elles allaient ainsi, les prétendus s'aimaient chaque jour davantage et mieux. Aux champs comme à la ville, pas de meilleur instituteur que l'amour. Inot, hier encore presque sauvage, s'ouvrait déjà tout entier aux choses douces de la vie. Une certaine mollesse de mouvement atténuait ce que son œil avait gardé de farouche. On ne le voyait pas, ainsi que jadis, escalader les collines et courir désordonné sous bois, exhalant on ne sait quoi d'agressif et de brutal jusque dans ses attendrissements. A présent, paisible et l'air débonnaire, il semblait, il était heureux de vivre. En lui, il y avait, à cette heure, de l'homme et de l'enfant. Ainsi, par exemple, si Rouma lui parlait avec la tendresse grave d'un
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père, il éprouvait alors des joies espiègles, absolument enfantines et comme des envies de badinage et de jeu ; mais, au contraire, assis seul aux côtés de Janille, il contemplait, sérieux, le soleil et les campagnes, et prenait, à son insu, des poses mâles et sévères, comme en prend machinalement le mari protecteur, tranquille auprès de sa femme.
Ingénus, ayant tous deux l'âme blanche, ils ignoraient tout et ne savaient que s'embrasser, sans y mettre la moindre malice, et ce fut elle qui, la première, eut le pressentiment de l'amour et devina la pudeur. Une fois qu'ils regardaient ensemble des ramiers roucoulant à travers les branches, lui la vit devenir toute rouge, et cela le troubla beaucoup. Il y pensa toute la nuit ; il eut beau vouloir songer à toute autre chose, il n'entrevit que palombes se becquetant. Tout à coup, il se souvint d'un jars avec lequel il jouait dans son enfance, chez le tailleur de pierres, et le jars, blanc comme neige, lui apparut comme jadis, se rengorgeant et trompetant et se mouvant, ailes déployées, au milieu du vivier, parmi les oies.
Bientôt des images de même nature, et plus précises, se représentèrent à foison et très obstinément devant lui : tantôt il se rappelait un joli coq roux empanaché qui, ses plumes d'argent et d'or au vent et la crête en feu,
chantait après avoir couvert ses poules, et tantôt il se représentait un grand taureau noir qui, l'œil plein de flammes et le mufle barbouillé d'écume, enfonçait ses pieds fourchus dans le sol gras d'un pâturage en faisant onduler sa queue au-dessus de sa puissante échine, et beuglait en léchant ses vaches éparses dans la prairie : à ces souvenirs enivrants et dont, à cette heure, il s'expliquait peut-être un peu la tyrannie, une foule dïdées naquirent et se mirent ensuite à fermenter dans la tête de Guillaume, et le lendemain, quand il reparut en présence de Janille, il fut embarrassé comme elle-même l'avait été la veille.
Autant l'un que l'autre, ils éprouvèrent, à dater de ce moment, un mélange d'angoisse et de honte, lorsqu'ils se trouvèrent ensemble et seuls. On eût ri vraiment de leurs postures. A peine osaient - ils échanger encore et de temps en temps une de ces œillades amoureuses et fraternelles qu'ils se prodiguaient naguère ; effrayés d'eux-mêmes à présent, ils balbutiaient avec confusion si leurs yeux, qui se fuyaient et se cherchaient sans cesse, arrivaient à se rencontrer enfin. Cet embarras réciproque disparut tôt, il est vrai, mais leur commerce avait déjà pris un autre tour. Adieu les bonnes embrassades ! Ils ne savaient plus jouer ensemble ni se prendre avec tendresse quand ils en avaient
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envie ; ils sentaient tous les deux également bien que ce n'était plus la même chose.
Inquiets, loin detre toujours d'accord et de respirer côte à côte en silence et les mains jointes, comme autrefois, ils se mutinaient maintenant, se boudaient, se faisaient des niches ; les querelles venaient à propos de rien et partaient de même ; les brouilles suivaient les reproches, qui préparaient les raccommodements, et les raccommodements étaient si doux, ô mon Dieu! « Pourquoi ceci? Pourquoi cela? disaient-ils à l'unisson ou tour à tour. Regardemoi. Tes yeux sont méchants., Ils sont beaux. Ils sont affreux. Arrive ici. Ya-t'enlà. Reviens. Je veux que tu te taises. Que tu parles. Et que tu ries. Laid ! Laide ! Qu'il est beau ! Qu'elle est belle! Petit Guillen ! Petite Janote! Amie! Ami ! Menut, Menuàeto ! Le fou ! La folle ! » Et tous les mots éternels et sublimes de la comédie adorable des blanches innocences virginales prêtes à se déflorer.
O printemps de la vie!...
Au milieu d'un champ de luzerne, un soir que, par aventure, ils avaient bien fait les gentils, les câlins, il la saisit si brusquement entre ses bras et la couvrit de si fougueux baisers, que, toute confuse, elle se cacha la figure entre les mains et murmura : « Que tu m'as fait du mal, méchant ! » Mais cela fut dit
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avec langueur, avec cent fois plus d'amour que de colère, et Janille, éperdue, appelait, au lieu de la repousser, la caresse ardente et virile de Guillaume.
Rouma, le bon Rouma, laissait dire et faire, lui ; si sa femme grommelait, il se contentait de répondre en plaisantant : « Ah ! les petits perdent patience ! il n'y a pas de mal à ça ! Pardi, certes! Il faut bien qu'ils s'aiment pour se marier, et les noces sont proches, il va bientôt tirer au sort ! Après ça, femme, on dansera, je te l'assure. » En effet, le jour du tirage approchait, et le passeur, ayant parfaitement prévu la conjoncture, comptait sur la sacoche de son beau-frère : le futur pouvait porter un mauvais numéro, Fonsagrives avait promis, en ce cas, d'acheter un homme.
Il n'était donc pas besoin de se tourmenter ; aussi, le patron, sans se préoccuper autrement de l'avenir, se laissait-il aller à des songes couleur de soleil et d'eau. Déjà le fils le suppléait au bac. Ensemble, dès l'aube, ils posaient sur la rive, entre les herbes aquatiques, des nasses qu'ils retiraient le soir, au crépuscule, pleines de carpes et d'anguilles. Au retour de la pêche, ils apercevaient la mignonne qui les attendait, impatiente et gracieuse, sur la berge; et, tous les trois, avant que de rentrer à la cabane, causaient assis parmi la verdure ou
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rêvaient doucement sous les yeux aimables des étoiles.
Et si le temps, au lieu detre au beau, menaçait, on allait causer une heure ou deux à miportée de fusil du Tarn avec le vieil Andoche Kardaillac, qui jadis avait servi sous la première et grande République.
Un homme curieux entre tous les hommes du Ouercy, ce vétéran.
On le nommait X Ancien! Il avait vu Jemmapes et Fleurus. Il avait été blessé presque mortellement à Waterloo. Il était avec ceux qu'on appela les brigands de la Loire. Les jeunes du village s'escrimaient à le faire babiller le soir, à la veillée. Il leur racontait tout ce qu'il avait vu jadis, et certes, il avait vu beaucoup. Il leur disait la mort du Roy, puis les guerres, les grandes guerres de 93, et cela, dans Tidiome du pays. Ses familiers, petits et grands, prétendaient qu'on lui avait bien coupé le fil de la langue, et que c'était un savant, un brave homme et un batailleur.
Ingambe et très vert, malgré son grand âge, il travaillait aux champs été comme hiver, en plaine ou sur les monts, et, n'eussent été ses yeux qui commençaient à faiblir, il eût encore abattu non moins de besogne qu'un morveux de cinquante ans.
A la saison des neiges et du gel. il venait à
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son tour passer quelquefois la soirée chez le pa=seur. Celui-ci l'accueillait en jetant dans l'âtre une brassée de copeaux de bois sec et de javelles, et les petits approchaient de la cheminée un vaste fauteuil de chêne noir où l'on entendait travailler le ver. L'Ancien y prenait place et posait ses pieds sur les landiers de fer qui s'avançaient hors de l'âtre. On était tout yeux et tout oreilles, et bientôt on oyait des histoires de guerre extraordinaires, et si terribles que chacun en les écoutant avait mal au ventre et froid aux cheveux. A la vérité, il était sans pareil, le vieux guerrier ! Il avait vu tant de choses si marquantes et si belles qu'il méritait bien à coup sûr le respect et l'admiration que tout le monde avait pour lui dans la contrée.
Inot et Janille qu'il recherchait avec passion et qui. de leur côté, l'affectionnaient aussi beaucoup, organisèrent immédiatement après la Xoël une petite fête en son honneur.
Aidés de deux bouviers du pays, anciens soldats, Jean Lestouq qui s'était battu en Crimée ainsi que dans la Baltique, et Pierre Ouogoreux médaillé d'Italie, ils firent appel à toute la jeunesse des environs, et la veille du premier de l'an, s étant mis à la tête des gens de Sainte-Livrade et de ceux venus des villages voisins, ils arrivèrent entre quatre et cinq heures de relevée chez l'Ancien , absent à ce
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moment-là. Son petit-fils Éloi Kardaillac qui causait avec Rouma leur dit que le Pepe (aïeul) était au labour, mais qu'il ne pouvait tarder à rentrer, vu que la nuit tombait et que les bœufs n'avaient rien mangé depuis onze heures de l'avant-midi.
L'on attendit.
Au bout d'une demi-heure, on vit, en effet, venir l'Ancien. Il était grand et maigre ; ses cheveux blancs tombaient sur ses tempes, et, par derrière, ils étaient attachés avec un ruban de soie noire, et la queue était encore fournie ; entièrement dépouillé, le sommet de son crâne un peu pointu luisait comme un vieux marbre. Bien qu'il eût près de cent ans, l'homme ! il était droit comme un I, et son œil miroitait comme l'acier. Il marchait tenant d'une main la corne de la charrue et de l'autre l'aiguillon. En marchant, il parlait à ses bœufs efflanqués et couverts de sueur. Il avait le tablier de basane que portent les laboureurs du pays, et comme eux il était vêtu de cadis, et comme eux, en sabots.
Inot et Janille coururent à lui, et, après lui avoir, au nom de tous, souhaité la bonne année accompagnée d'une foule d'autres, ils lui présentèrent une couronne de laurier fraîchement coupé. Cette offrande le troubla beaucoup et le fit réfléchir un peu, puis il dit qu'il ne savait pas s'il devait la prendre, mais qu'il
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était bien content tout de même qu'on la lui eût apportée, et, après avoir embrassé le passeur et ses enfants, il invita tout le monde à boire un verre de piquette. Les gens de Sainte- Livrade entrèrent dans la borde, et bientôt, le verre à la main, ils burent à la santé de l'Ancien, debout au milieu d'eux. Quand ils eurent trinqué, bu et encore trinqué, Lestouq, qui s'était battu en Crimée et dans la Baltique, sortit des rangs, et dit avec familiarité, mais plein de respect, pourtant : « Ah çà ! l'Ancien, contez-nous quelque chose, parlez-nous de quelque bataille. »
Le vieux laboureur, ayant tressailli, répondit : « Enfants, je veux bien ! » Et, sans quitter son tablier de basane, il alla prendre à l'une des quatre quenouilles d'un grand lit à baldaquin un vieux morion de fer à crinière, tout bossue, et un sabre de grosse cavalerie usé d'estoc et de taille. Ayant dégainé et mis le casque en tête, il dit :
« Ce jour-là, mes enfants, ils étaient bien au moins sept pour un ! Le général nous dit qu'il fallait tous mourir ou leur passer dessus. Nous aimions le général, il était si j'o/i, si brave, si vaillant, le plus brave de nous tous. Nous répondîmes : « Oui, général !» Et le général dit : « Tant qu'elle vous aura, camarades, la patrie ne risquera rien, agissons de notre
mieux et ça ira. » Nous répondîmes : « Oui, général. » Nous aimions tous le général. 11 n'y en avait pas un autre pareil à lui dans l'armée. Sa cavale et lui, c'était tout un. Il ne craignait rien. Il sautait comme un lion. Il se moquait des balles et des boulets et des grenades, oh ! ma foi, comme de la pluie et des grêlons, c'est-à-dire qu'en le voyant se démener, nous avions tous du feu dans le sang. Et ce jour-là, il frappait si fort qu'il en fit à lui tout seul avec son esprit et son espase (épée) autant ou presque autant que toute l'armée avec le fusil, le sabre et le canon. On l'apercevait partout en même temps, avec ses longs cheveux roides encadrant son beau visage pâle, et ses grands yeux noirs qui luisaient terriblement et nous rendaient tous à moitié fous. « En avant! » criait-il toujours de sa voix sonnante, et nous autres, Lorrains, Bourguignons, Normands, Auvergnats, Bretons, Champenois, Picards, Provençaux, Alsaciens, Basques, Savoyards, Quercynols, Gascons, Français du Nord et Français du Midi, nous tous mêlés, infanterie, cavalerie, artillerie, hussards, chasseurs, grenadiers, piquiers, dragons, cuirassiers, guides, chevau-légers, canonniers, fuséens, nous marchions escadrons sur bataillons et bataillons sur escadrons et nous enfoncions tout, tout : les hommes, les canons, les fourgons, les cais-
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sons, les équipages, les ânes, les chevaux et les mulets de l'ennemi. Fallait voir! Et l'on chantait tous ensemble : « Allons, enfants de la patrie ! Aux armes, citoyens ! » et, rouges de sang de haut en bas, rouges à faire frémir, au bruit des clairons, des trompettes, des tambours et des fifres, on travaillait ferme la peau de l'Allemand et de l'Anglais. Que c'était beau, cela, mon Dieu ! que c'était beau ! Fantassins et cavaliers, en avant, marche ! En avant ! Et pas de quartier ! Et, serrés les uns contre les autres, en tas comme des moutons, saouls de musique et de poudre et pleins de l'amour du pays, avec nos piques, nos sabres et nos baïonnettes, nous suivions toujours le général, et le général, lui, de plus en plus blême sous ses grands cheveux qui pendaient, portant son chapeau en bataille, brandissant d'une main son épée et de l'autre le drapeau tricolore, fonçait dans la fumée noire, dans la flamme des pièces et sous l'averse de la mitraille, avançait toujours et toujours au cœur des brigades étrangères... Enfin, l'ennemi se rendit. Andoche Kardaillac, moi, j'étais là!... Nous avions gagné la bataille, les tyrans tremblèrent, la République fut contente. Et celui qui nous commandait, acheva l'Ancien d'une voix religieuse et les yeux mouillés, c'était le général Marceau!...
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Il se tut.
Tout, le monde avait envie de pleurer ou pleurait autour de lui.
La première émotion passée, on baisa ses mains vaillantes et vénérables, qui tremblaient toutes froides, on toucha son vieux casque d'airain et son sabre ébréché qu'il avait rapportés de la Grande-Armée, et tout en l'étreignant, chacun le mesurait de l'œil.
— Un autre récit, pepe (aïeul), encore un récit !
Et, tandis qu'il reprenait haleine, on lui ceignit le front de la couronne de lauriers qu'Inot et Janille lui avaient, en arrivant, offerte au nom de tous.
Il rougit et puis il pâlit.
Tout à coup transporté d'orgueil et de joie aux nobles souvenirs qui vivaient en son âme, il redressa l'échiné et dessina des gestes superbes : armé toujours de son antique lame et son casque chevelu dansant tout hérissé sur sa tête blanche laurée, il se campa d'aplomb sur ses vieilles jambes encore solides, et, dune voix ferme et retentissante comme un clairon, il raconta brièvement toutes ses campagnes et toutes ses aventures et toute sa vie.
Il dit les villes innombrables et magnifiques dont il avait escaladé les remparts ; les fleuves larges comme des mers qu'il avait traversés à la
nage et sous le feu des ennemis ; les montagnes hautes comme la mère Pyrénée franchies à cheval; il dit le Rhin, aux bords duquel, sans pain et sans souliers, les soldats de la République mouraient presque toujours victorieux en criant : « Vive la Nation ! la Liberté ou la mort ! » Il dit l'Egypte avec ses déserts brûlants et pestiférés, il dit l'Italie où les femmes ont les cheveux aussi noirs que l'aile des corbeaux, il dit la Russie avec son froid mortel et ses neiges sans bornes, il dit Moscou calciné jusque dans ses racines de pierre, il dit l'Espagne et le sac de Saragosse, il dit la Hollande et les chevaux galopant sur la glace, lancés à l'assaut d'une flotte étrangère, il dit les Alpes où les soldats en passant à cheval, près des aires, dénichaient les aigles épouvantés, il dit la Bérésina, l'Essler, et les calamiteuses noyades ; il dit les mornes affreux de Saint-Domingue ; et puis, après avoir mentionné les pays qu'il avait parcourus le cul sur la selle, la latte et le pistolet aux poings, il dit quels furent les divers belligérants que la France avait vaincus : il dit le Kaiserlick sans cesse détruit et sans cesse ressuscitant de ses cendres, il dit le Cosaque camus toujours affamé de vol et de carnage ; il dit le Dalmate brave de loin, lâche de près, aussi cruel que poltron et toujours fourbe ; il dit l'Italien chantant dans les tueries avec des
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harpes et des mandolines, sa maîtresse et la Madone ; il dit les fils du prophète : l'Africain monté sur des chameaux ou des dromadaires, l'Arabe en burnous qui, ne composant jamais, avale ses yatagans plutôt que de les rendre ; le turc accompagné de femmes voilées, l'oriental en turban, l'intrépide et luisant mameluck qui tourbillonnant autant que son cimeterre et cousu sur son cheval harnaché de bandelettes de soie et de métal volait aussi vite que l'air et venait mourir dans la gueule des canons ; il dit les hordes asiatiques qui mangeaient des chandelles de suif et les arrosaient de sang; il dit les prêtres espagnols vêtus de longues robes qui n'en finissaient plus, se battant un crucifix d'une main et l'escopette de l'autre ; il dit l'Anglais insaisissable dans ses grands navires de guerre et si meurtrierà la France : il dit le Polonais ami, le brave des braves, leste entre tous les « chargeurs » du monde ; et puis il dit le nègre féroce, aussi noir que le jais, effrayant avec ses gros yeux blancs roulant comme des boules de porcelaine et sa tête ronde à cheveux de bélier, le nègre infernal de Saint-Domingue habillé comme un guerrier d'Europe et se défendant comme une bête, la poitrine traversée de balles, et la baïonnette ou le sabre encore dans le flanc ; il dit enfin les soldats de toutes les puissances de la terre, et tandis qu'il parlait,
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héroïque et naïf, il semblait qu'il entendît au loin au milieu des rumeurs sourdes de la bataille les grosses pièces d'artillerie gémissant sur leurs affûts, et la terrible fusillade, et les charges de cavalerie, et le feu roulant des bonnets à poil formés en carrés, et la marche irrésistible des grands cuirassiers bardés de fer, et le choc des boulets sur les retranchements, et le martellement des sabres et des lances et des crosses de fusil sur les casques et les cuirasses, et le bourdonnement des tambours et les chants des clairons, et par dessus tout cela, le cri de cent nations diverses expirant égorgées autour de leurs drapeaux ou broyées sous les sabots des chevaux hennissant échevelés, cabrés, rouges de sang jusqu'au poitrail ; le cri des peuples agonisant sous une pluie d'obus et de mitraille, en présence de leurs maîtres, empereurs et rois et ducs, qui ne disaient pas seulement : « C'est bien ! »
Il avait dit.
Tous les bras l'embrassaient, et toutes les bouches le baisaient.
— Il est beau ! répétait-on avec enthousiasme et candeur, il est rajeuni ; il n'a que vingt ans, il se battrait encore comme un lion et comme un aigle contre les ennemis de la France ; il est étonnant, il a grandi. Voyez ses yeux, ils brillent comme s'il était encore dans la bataille,
au milieu des tonnerres. Et sa bouche? elle parle même lorsqu'il ne dit rien ; il est superbe, il ne devrait jamais mourir !
Et de nouveau, toujours, encore, on le touchait, on l'embrassait et l'on criait à l'envi :
— Vive l'Ancien ! vive l'Ancien !
A son tour, il frissonnait très ému, lui, le pauvre vieux soldat, et n'étant plus dans le feu du discours, il se soutenait à peine et balbutiait comme un enfant. On pouvait lui faire beaucoup de mal et peut-être même le tuer en le fatiguant davantage. Il fallait en finir. Rouma qui veillait à tout et dirigeait tout, donna le signal du départ.
Une fois encore, on acclama le vieil Andoche Kardaillac, « le grand vétéran, » et puis, enfin, après lui avoir souhaité de vivre au moins autant d'années qu'il en avait déjà vécues, on s'en alla comme on était venu, tous ensemble, en chantant, lnot et Janille en tête du chœur ; mais, avant que de se quitter et de rentrer chacun chez soi, l'on farandola quelque peu sous la coudrette au clair de la lune et au son du chalumeau, le long de la rive droite du Tarn. Ah ! si le passeur, sa fille et toute la compagnie avait l'air satisfait de l'emploi de son temps, celui qui de tous se montrait encore le plus en train et le plus réjoui, c'était bien certainement le bouscassiè !
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Comme il « la coulait douce, » lui, depuis qu'il habitait le bord de la rivière. Elle était tellement agréable, cette vie-là, qu'elle n'aurait pu l'être davantage. Aujourd'hui, c'était une joie et demain une autre, et par-dessus tout le plaisir indicible et sans pareil au monde de voir quotidiennement, à toute heure de la journée, qu'il plût ou qu'il fît beau, celle qu'il trouvait admirable entre toutes les filles du pays et qu'il idolâtrait. Oui, par moments, lui, tant il jouissait, croyait vivre et vivait réellement en paradis : il était heureux.
Vrai! Rien ne lui restait à désirer, rien : à défaut de la cognée, il maniait la gaffe et l'aviron ; s'il eût préféré peut-être aux rumeurs dolentes des eaux la voix superbe des chênes sous le vent, sa forêt aux rivages, en revanche, n'avait-il pas avec lui Rouma, qu'il aimait autant que soi-même ; et n'avait-il pas Janille, qu'il aimait cent fois plus ? Adorant les siens, il était non moins adoré par eux, et le bonheur habitait la maison. On était content de tout, et tous les jours, aujourd'hui comme demain. Et si l'amitié, certes, ne manquait pas, l'ouvrage non plus ne faisait jamais défaut.
Outre son bac et quelques lopins de terre à soigner, le passeur avait encore une autre occupation assez importante : il remorquait de grandes gabares chargées de grains ou de bois
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ou de plâtre à destination de Sainte-Livrade et des environs.
Comme il n'existe pas entre Moissac et Montauban de chemin de halage sur les rives du Tarn, un singulier mode de transport naval y était alors usité pour desservir les usines riveraines : on amarrait à l'avant des bateaux un câble énorme jalonné de palonniers de fer en arbalète ; à chaque palonnier on attelait une paire de bœufs, et il en fallait dix, vingt, trente paires à la file, plus ou moins, selon la cargaison. Une sorte de banc à dossier de cuir commandait le joug des bœufs colonels, et sur ce siège en forme de trône se ^plaçait le guide qui dirigeait l'attelage à travers les flots.
Inot, le fou, raffolait de ce genre de navigation. Le rude métier de bouvier-nageur, auquel Rouma l'avait dressé, convenait à sa nature active et robuste. Il n'était jamais si joyeux et si fier que lorsqu'il gouvernait la nage. Accroupi sur le joug, tenant entre ses mains l'aiguillon comme un sceptre, il avait l'air de quelque dieu mythologique voyageant monté sur des monstres marins.
Les bœufs tiraient et s'efforçaient en reniflant. Tantôt ils avaient pied, et leurs fanons et leurs croupes ruisselantes apparaissaient hors de l'onde ; tantôt, mufles au ras de l'eau, ils nageaient en haut fond, et leurs cornes ondu-
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laient, blanches et brunes, à la surface du Tarn. Attentif à la manœuvre, et ses yeux vigilants se promenant de l'une à l'autre de ses bêtes, il coupait en biais les tourbillons et les remous, entrait avec certitude dans les sinuosités invisibles du chenal, et la lourde et noire barque avançait contre le courant au sein des eaux qui miroitaient au soleil.
Si cette locomotion marinière ne manquait pas de pittoresque, elle n'était pas non plus exempte de périls. On citait plusieurs sinistres qui avaient eu lieu en rivière. Rouma, qui ne cédait que très rarement à Guillaume la conduite des gabares, avait eu plusieurs fois l'intention d'abandonner ce dangereux métier.
Malheureusement, très malheureusement, il différa toujours son projet.
Au cœur de l'hiver, mandé par divers maîtres de bateaux à Moissac pour remorquer des barques chargées de houille et retardées par une récente inondation, il se mit en route, bien que les eaux fussent encore grosses.
Le bateau qu'il s'était chargé de haler remonta très bien jusqu'à cinq cents mètres environ en aval de Sainte-Livrade. A cet endroitlà, nommé Zoygx, le Tarn, rétréci dans son lit, fait un brusque coude, et le courant se précipite et moutonne entre deux blocs abrupts de granit très élevés et presque à pic. Remar-
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quant que l'attelage faiblissait, le conducteur voulut relâcher. On lui donna l'ordre de pousser en amont. Il obéit. Comme les bœufs fatigués n'avançaient presque point, on lança sur eux des chiens de rivière dressés à cet usage. Le câble se roidit sous l'effort des bêtes à cornes mordues et lacérées, et la barque glissa péniblement de nouveau contre le vent et le flux. Presque aussitôt le passeur sentit s'affaisser le banc du haut duquel il guidait la manœuvre ; il baissa la tête et regarda sous lui. Les bœufs porteurs s'enfonçaient épuisés. Un des deux ne résistait même plus au courant.
Il fallait agir et vite.
Excellent nageur, et, du reste, homme fort courageux, Rouma ne tergiversa point. A)Tant dépouillé la plupart de ses vêtements, il se jetait à ia rivière comme les bœufs s'engloutirent ; par malheur, en ce moment même, une de ses jambes s'embarrassa dans le joug. Quoique sous l'eau, conservant toute sa présence d'esprit, il tira de sa poche une serpe qui ne le quittait jamais et parvint à rompre la lanière de cuir où sa jambe était prise. Habile et prompt, il se dégagea. Libre de ses mouvements, il remontait à l'air, à la vie, il se sauvait... O douleur ! Atteint tout à coup entre les omoplates par l'un des bœufs submergés qui se débattaient dans l'asphyxie et la mort, il se
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sentit perdu, perdu sans ressources. Ses membres, comme paralysés par le choc qu'il venait de recevoir, refusèrent d'agir, et, torture indicible, en cet instant, il avait derechef cinquante pieds d'eau sur lui, la respiration lui manquait, et, dans ses oreilles, mugissaient tous les bouillonnements et toute l'horreur du gouffre.
Il pria Dieu.
Bien que le flot le fit tournoyer comme un fétu de paille, il avait encore tout son sangfroid. Avide d'air, il ouvrait la bouche et buvait malgré lui. La rivière passait et pesait sur sa tête. Il fallait mourir, c'était écrit ! il fallait mourir. Opiniâtre, avec cette surnaturelle énergie dont disposent parfois ceux qui vont s'éteindre, il troua brusquement et d'un seul effort le couvercle immense et lourd qui l'accablait, et réussit à s'élever, à se maintenir quelques secondes à fleur d'eau. Vaine et suprême lutte ! il périssait. Alors, avant de rendre l'âme, il embrassa d'un œil mourant les rives natales où vivait tout ce qu'il aimait, et, consolation amère que lui devait au moins le destin, il eut le temps, avant de sombrer, de voir Guillen, son fils Guillen, se précipiter au milieu de l'abîme pour l'en arracher, et là-bas, au loin, Janille éplorée, à genoux sur la berge et tendant les bras vers le ciel, hélas ! éternellement impassible et sourd aux angoisses humaines.
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Il est des deuils que l'on ne peut s'accoutumer à croire de toute durée : on est depuis longtemps déjà séparé d'une âme qui vous était chère entre toutes, on vieillit, le temps s'écoule et fuit et vole, et l'on s'attend toujours cependant à voir reparaître ceux que l'on pleure et qui ne sont plus.
Un mois après la mort de leur père, Elle et Lui, qui l'avaient vu mourir sous leurs yeux, n'avaient pas encore pu s'habituer à l'idée de l'avoir perdu. Partout, à toute heure de la journée, ils croyaient l'entendre, ils croyaient le voir :
« L'heure du repas approche, il ne peut être loin, pensaient-ils ensemble ou séparément; il va venir, il vient, il approche, il arrive, il va paraître à la tête de la colline, ou sous les arbres de la rive, ou dans sa nacelle, au milieu du Tarn. »
Hélas! ces bonnes chimères s'évanouissaient vite. Alors ils examinaient en silence le fleuve, et tantôt c'était elle qui sanglotait, disant : « Où donc est-il? Seigneur du ciel, où donc est-il?» et tantôt c'était lui, fondant en larmes, qui s'écriait : « Père Rouma, notre pauvre père Rouma ! »
Remplis de piété filiale, ils s'oubliaient entièrement eux-mêmes pour ne songer qu'à celui qui les avait quittés ; ils s'en voulaient d'avoir
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une seule pensée qui lui fût étrangère, et s'en accusaient avec amertume.
« Oublies-tu donc qu'il est mort? » disaitelle, si quelque sourire flatteur effleurait les lèvres du futur la regardant avec tendresse ; et si l'orpheline, à son tour, un peu moins abattue, arrivait à se soustraire un tout petit instant à l'obsession du souvenir et des regrets, les yeux de son amant lui adressaient bien vite ce reproche : « Eh ! quoi ! tu n'es déjà plus chagrine ! Ah! s'il revenait, que dirait-il, lui?»
Quoiqu'affligés ou plutôt parce qu'ils l'étaient, ils se désiraient autant et plus que par le passé, mais ayant toujours peur de se blesser réciproquement par des mots qui ne fussent pas en rapport avec l'affliction dont l'âme de chacun d'eux était pleine, ils se contraignaient à se taire, et, tout en souffrant du silence obstiné qu'ils gardaient en présence l'un de l'autre, ils ne cherchaient aucunement à le rompre. Où donc était le temps que, sans crainte de se paraître mauvais, ils exprimaient tout ce qui leur passait par la tête et tout ce qui leur chantait au fond du cœur... Ah! sans doute, ils étaient tout l'un à l'autre et plus que jamais tout leur était commun aujourd'hui, mais le deuil avait peut-être tué sans retour et leurs joies et leurs jeux : ainsi que jadis, Janille ne se faisait plus belle en se parant tan-
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tôt d'une façon et tantôt d'une autre ; elle laissait flotter incultes au long de ses épaules ses cheveux, qu'elle tressait et lissait naguère avec tant de soin ; elle ne s'escrimait plus à se coiffer, à marcher, à saluer comme une dame ; elle ne mettait plus des branches de lilas ni des roses dans son chignon, elle ne piquait plus à sa camisole des simples sauvages qui sentaient si bon, elle ne se mirait plus avec plaisir au miroir des sources ; elle était trop triste pour être coquette, et Guillaume, navré comme elle, ne faisait pas non plus le galant comme autrefois ; il ne pensait plus à couper des roseaux qu'il perçait de cinq trous et à jouer sur ces amboises les branles et les chansons du pays ; il ne faisait plus parade de sa force et de sa souplesse en escaladant les arbres et les talus, en sautant par-dessus les fossés et les haies ; il ne songeait plus à parler aux échos, il restait dolent auprès de sa maîtresse et n'osait maintenant rien inventer pour la divertir et se rendre lui-même plus aimable. Oui, vraiment, ils étaient bien changés tous les deux ; elle, gémissait et se fanait les yeux à pleurer sans répit, et lui, toujours et partout une seule idée le préoccupait : retrouver le corps du passeur, probablement englouti dans quelque caverne sous-fluviale au bas d'une ligne de rocs. En vain avait-il, à cet effet, sondé le Tarn à
la nage, plongé dans toutes les eaux, exploré vingt fois le lit de la rivière, de Moissac à Sainte-Livrade, ses recherches avaient en tous lieux et sans cesse été stériles ; néanmoins, il n'y renonçait point. Y renoncer ! Il eût fallu renoncer aussi par suite au projet pieux qu'il avait de conserver la dépouille mortelle de Rouma dans un hêtre évidé par la foudre et dont le tronc creux et large pouvait très bien, à son avis, servir d'urne sépulcrale.
Attentif à sa douleur et tout pénétré d'elle, il était certes loin de prévoir quelles devaient être les conséquences funestes de la catastrophe qui l'avait frappé si profondément à l'improviste, et cependant, un coup non moins cruel que celui qui l'avait atteint le menaçait déjà.
Ne sentant plus peser sur soi la parole et l'œil imposants de feu son beau-frère, Antoine Fonsagrives n'avait pas tardé longtemps à revenir à son ancienne opinion ; il le reconnaissait très bien au jour d'aujourd'hui : sa sœur, la veuve, vo)Tait juste, il fallait couper court au mariage en question et déclarer au bouscassiè qu'il ferait bien de retourner sous bois. Extraordinairement avisée et fine, quoique brutale à l'excès, la Roumanenque, avant que d'agir, résolut d'attendre que le désespoir causé par la mort de son époux à sa fille, s'assoupît; elle eût craint, en précipitant trop les choses, de
pousser l'amoureuse à commettre quelque sottise, peut-être irréparable : un coup de tête est sitôt fait.
« A la fin des fins, se dit-elle, la petite cessera de réclamer son père à cor et à cri, et l'adorateur, cet intrigant, se fatiguera sans doute aussi, lui, d'avoir l'air de plaindre mon pauvre homme, qui s'est noyé. Patientons un peu, ça viendra. »
L'heure arriva trop tôt que la veuve du passeur appelait de tous ses vœux. Requis au nom du gouvernement, par le maire du canton, Inot dut se rendre à La Française pour y subir le sort. Il y alla, ne s'imaginant même pas que les conditions acceptées par le langueyeur du vivant de Rouma fussent en rien changées, et tranquille, ayant mis la main dans Youle, il tira. Vraiment, la chance fut loin de le favoriser : il accrocha le numéro I.
« Un ! tout ça !... Pardi, ma miselle trouvera que je suis bien maladroit », se disait-il tout guilleret en revenant à Sainte-Livrade.
Eh bien ? lui cria-t-elle de loin aussitôt qu'elle l'aperçut.
Il répondit :
« Ah ! que tu vas rire !... Imagine-toi que j'ai porté le plus petit.
— Oh ! quel malheur ! fit-elle en regardant le ciel avec effroi, nous sommes perdus.
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— Eh ! perdus ! Ah ça ! mais, qu'est-ce que tu as, Janille?
— O Guillen, mon tendre ami, ma mère m'a dit ce matin...
— Achève, meou.
— Sainte Vierge ! Sainte Vierge !
— Allons, nigaude, allons donc, parle un peu, pour voir?
— Oh! chéri, chéri, ma mère m'a certifié que si tu tombais au sort, il te faudrait aller à l'armée.
Il pâlit à ce coup et marcha sans prononcer un mot et trébuchant à chaque pas vers la Roumanenque qui, plantée sur le seuil de sa bicoque, le salua par cette question :
— As-tu bien choisi le chiffre, au moins?
Il secoua la tête, et la veuve, insolente et joyeuse, s'écria :
— C'est bien dommage que tu ne sois ni borgne, ni boiteux, ni bossu !
Puis, avec une allégresse encore plus insultante, elle trempa la soupe aux choux et prépara la salade de pissenlits, les deux mets dont se composait habituellement le repas du soir.
— Allons, viens manger, toi, dit-elle, quand la table fut mise ; arrive, sot, et crois cette bonne vérité que voici : l'appétit, c'est le principal ; le reste, pas grand'chose.
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Il s'assit, posa sa tête dans ses. mains et ses coudes sur la table, et de temps en temps il regardait sa blonde qui, s'efforçant au repas, mouillait de larmes chaque bouchée de pain.
— Non ! je ne peux pas manger, dit-elle enfin en cachant sous ses dix doigts sa figure aussi blanche que de la cire et tout en larmes.
La Roumanenque, à qui ces paroles étaient en quelque sorte adressées, affecta de n'y pas répondre et, froide comme un glaçon, ne desserra plus les dents de la soirée.
— Et surtout ne te fais pas de mauvais sang, dors bien ! cria-t-elle au garçon, qui, le cœur gros, allait se coucher dans la grange.
Il se retourna tristement.
En dépit de la recommandation, il ne put fermer l'œil, et, toute la nuit, il ne fit que répéter, en se roulant dans la paille : « Je ne veux pas quitter la mienne, moi ; je ne veux pas la quitter. »
Au point du jour, il se leva et descendit au bac, selon sa coutume.
L'embarcation chargée de moissonneurs qui se rendaient aux champs, était au beau milieu de la rivière.
— Ohé ! l'ami, qui t'a donc donné l'ordre de prendre le bateau? demanda-t-il à l'homme qui le manœuvrait.
— Qui?... la Roumanenque! répondit celui-
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ci en abordant, et c'est moi qui, dès aujourd'hui, te remplace, bouscassiè.
Guillaume eut envie d'arracher la gaffe au brutal, mais il se contint et courut s'expliquer avec la veuve. Elle était en train d'empâter ses oies et paraissait très paisible.
— Inutile de tant babiller, toi, dit-elle avant qu'il eût ouvert la bouche, je sais ce que tu veux me dire. Ecoute bien, mon frère ni moi, nous ne pouvons tacheter un homme, et toi, tu ne peux plus rester ici. Du moment qu'il te faut quitter le pays, tu ne dois plus penser à ma poulette. Si je te gardais encore dans ma maison, on finirait par trouver cela très laid et les gens m'en voudraient, bien sûr. Retourne chez toi sans t'inquiéter, je te le conseille ; le chagrin, je te l'ai déjà dit, est une mauvaise compagnie et fait maigrir.
Hébété par ces coups de couteau, le malheureux tenait ses yeux et sa bouche grands ouverts et ne bougeait point.
— A quoi donc ça t'avancera-t-il, reprit la veuve inexorable, de rester ainsi devant moi, planté comme une borne à bord de route? Imbécile ! ton mieux est de remonter en haut, dans tes bois. Est-ce que tu te figures qu'on te doit quelque chose, ici ? Parle, on te paiera.
C'en était trop ! Il fondit en larmes et s ecria, désolé :
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— Roumanenque, avant de partir, je veux embrasser...
Il ne put finir.
— Embrasse-la et va-t'en ! grommela la mégère, après avoir appelé sa fille, qui sortit aussitôt de la maison.
— Qu'as-tu, Guillen ? dit-elle, en le voyant tout en pleurs et blanc comme un linge sous ses grands cheveux bruns, épars.
— On m'a fait affront!...
— Un affront ?
— Ta mère me renvoie d'ici, Janille ; adieu ! s'écria-t-il désespéré ; je ne reviendrai plus ; adieu! mamie, adieu!...
Cela dit entre deux sanglots, il s'éloigna.
Sans trop savoir où le portaient ses jambes, indécis comme celui qui n'a pas de demeure et n'a pas de famille, il marchait à l'aventure. Habitué à considérer comme sienne la maison du passeur, il se demandait ce qu'il allait devenir à présent qu'on l'en avait dépossédé. Seul ! il était seul, encore une fois condamné à vivre seul. « Ah! mon Dieu, répétait -il en marchant à l'aveuglette ; ah ! mon Dieu. » Comme il côtoyait le précipice de Tallambolit, il regarda dans le vide et se dit ingénument que pour lui, le mieux était de sauter au fond du trou. Toutefois, il résista à la tentation et suivit machinalement le chemin de la forêt.
— Hé ! lui cria-t-on comme il passait devant l'église paroissiale de Saint-Guillaume le Tambourineur; arrive ici, filleul!
Inot s'arrêta sur place, et, levant la tête, il vit à table son parrain le curé qui, dodelinant de la tête, à son habitude, et, par hasard, barytonnant à l'opposite, était en train de déjeuner avec Thècle, sa servante, au milieu de la cour du presbytère , sous un gros et bel orme à mille branches, un des plus grands arbres du pays.
On était en pleine belle saison ; le ciel luisait, il était un peu plus de midi ; les canards et les oies trompetaient, barbotant ensemble dans la mare et la volaille picorait tout autour ; allant par bandes, les dindons s'arrondissaient avec emphase et des pintades stridaient en chœur ; indolente, une ânesse broutait les chardons poussés au bas du talus qui défendait le jardin potager, et tout à coup ruait, effarouchée de son ombre ; errant çà et là, un cochon du Tong-King, aussi rose que dodu, fourrait son groin dans toutes les immondices rurales, et, grognant de plaisir, semait de ses fientes le sol blanchâtre de la cour; orgueilleux, juché sur la capote d'un cabriolet, un grand coq blanc chantait de minute en minute, dressé sur ses ergots ; au-dessous de lui, dans une hotte d'osier appendue au coin d'un mur, une
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poule venant de pondre, déchirait l'air de ses cris ; une autre, entre les roues de la voiture, gloussait en conduisant ses poussins ; enfin sur les toits des bâtisses, à droite, à gauche, en tous sens, voletaient des passereaux gloutons et voleurs, emportant qui des miettes de pain et qui des débris de viande tombés de la table abbatiale autour de laquelle, rengorgés et boursouflés, se poursuivaient avec mille roucoulements d'arnour plusieurs couples de pigeons pattus aux plumes changeantes, et rôdait une vieille chienne podagre et chauve qui, parfois, grommelait en montrant ses chicots à un chat hydropique soufflant tout hérissé.
« Quelle joie et quel soleil en ce coin de terre ! »
Inot considéra pendant quelques instants cette tranquille demeure où, jadis, vingt années auparavant, il avait été recueilli venant de naître et nu comme un ver ; ensuite il alla s'asseoir sur un banc de pierre auprès de son parrain, qui, dès l'abord, frappé de sa tristesse mortelle, lui dit :
— Ah ça! mon ami, qu'as-tu donc? tu n'as pas l'air, sais-tu, detre content.
— Hélas ! parrain, hélas !
Si le curé de Saint-Paul d'Espis était aigu comme une ortie et brutal comme un bâton de houx, le desservant de Saint-Guillaume le
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Tambourineur, au contraire, était tout lait et tout miel, lui.
— ...outre! fit-il en voyant Inot si consterné, ça va beaucoup plus mal que je croyais ; voyons, filleul, conte-moi vite ça.
Guillaume obéit.
Tandis qu'il jasait en se lamentant , le soleil, en son plein, envoyait dans les branchages de l'orme de brusques éjaculacions de lumière qui accrochaient un monde d'étincelles à chaque feuille, et parfois, un rayon se jouait dans la chevelure épaisse et grisonnante du curé et lui mettait comme une gloire autour du front. Radieuse aussi, Thècle, la brave servante, s'épongeait la face avec un mouchoir de cotonnade, et, tout en mastiquant, soupirait des litanies. Ayant mangé comme trois, bu comme quatre, pris café, gloria, petit verre et cœtera, ouvert son bréviaire, flatté la chienne qui était morose, caressé le chat qui ronronnait en bombant le dos, fait la nique à Thècle adossée au tronc de l'arbre et qui le couvait de l'œil, le saint homme s'assoupit enfin, murmurant, onctueux et satisfait : « O mon Dieu! ayez pitié des pauvres qui n'ont nul asile et des matelots qui sont sur la mer... per omnia sœcula sœculornm... Amen!... A... A... men! »
Et le bouscassiè parlait toujours.
— Assez ! babillard, assez ! lui dit Thècle en
lui montrant le curé qui sommeillait, il s'endort ; tu reviendras un autre jour lui demander conseil.
Inot se leva doux et triste comme une ouaille et s'en alla.
Chemin faisant, il confiait son malheur aux buissons de la route, qui peut-être l'écoutaient et l'entendaient, eux.
Après mille et mille zigzags et plusieurs heures de marche, il arriva sous bois enfin, et bientôt il aperçut entre les arbres des futaies le toit de sa cabane. La porte en était entrouverte, et par l'entre-bâillement se glissait un rayon de soleil. Il entra, s'assit sur une escabelle, et ses yeux parcoururent tristement les murs qu'il avait bâtis ; autour de lui ses vieux meubles, ses outils, Balento (Vaillante), sa cognée, toutes les choses qui lui étaient jadis familières semblaient lui sourire et lui souhaiter la bienvenue ; il y voulut toucher, et se souvint, en y touchant, du jour qu'il les avait quittées sans regrets, plein d'espérance et fou de bonheur.
Ce jour-là, mais c'était hier!... Oui, c'était hier qu'il avait sauvé la vie à Janille, et que Rouma lui disait : « Enfant, ma maison est à toi... bouscassiè, tu seras mon fils ! » Hier, hier encore, il avait une famille, et maintenant il était seul, de nouveau orphelin. En perdant
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Rouma, n'avait-il donc pas assez perdu? Janille ! fallait-il qu'on la lui ravît aussi, elle !... Atteint à l'âme par cette idée terrible, il resta plus d'une heure immobile et comme privé de sentiment. Tout à coup, au fond de son esprit apparurent diverses scènes de sa vie durant le séjour de plus d'un an qu'il avait fait aux rives du Tarn.
« On était en hiver, par les grands froids ; les arbres étaient couverts de givre et la terre gelée retentisssait sous les pieds des passants comme les dalles de l'église sonnent le dimanche sous les sabots et les souliers ferrés des chrétiens ; on était allé dépouiller le maïs dans une borde voisine ; en travaillant on chantait de douces chansons ; Andoche Kardaillac, s'il était là, parlait de la Première et Grande République, et puis le passeur, pécaïre ! racontait à son tour de jolies histoires qui faisaient rire et pleurer et qui vous donnaient aussi la chair de poule ; il disait l'Ascension du mage de Saint- Camus de l'Ursinade ou bien les Amours du Chevalier et de la Bergère ; on écoutait, chacun de ses oreilles, hommes et femmes, et les vieilles, filant au rouet, oubliaient quelquefois de mouiller le chanvre et restaient là, bâillant comme des canes ; subitement, quelqu'un de la compagnie avançait sur le pas de la porte et
regardait les étoiles du ciel ; il se faisait tard, bien tard; alors, chacun, de son côté, rallumait sa lanterne, et sur le coup de minuit, tout le monde s'en retournait le long des chemins de traverse, et le plus heureux de la société tenait, en regagnant le logis, sa fiancée par la main. « Oh ! le bel hiver !
« A quelque temps de là, la saison changeait petit à petit ; et puis, un matin, la campagne était embellie et réjouissait l'oeil ; il y avait de la verdure au fond des vallons et sur les coteaux, les feuilles avaient poussé tout le long des arbres et les branches des chênes s'allongeaient toutes brillantes de rosée et sentant bon ; aimables musiciens, les oiseaux du pays faisaient entendre leurs mille ramages, et les hirondelles, revenues de leur voyage annuel, filaient brunettes et blanchettes, au milieu des airs, avec de jolis petits cris et montrant leur aimable bec ourlé de jaune et leur fine queue fourchue ; oh ! que les champs étaient gracieux en ce moment ; tout croissait, montait sur pied ; les blés, les seigles, les maïs, se courbaient sous le vent, et prenaient, en ondulant ainsi, toutes les formes et toutes les couleurs ; amoureuse et tout en travail, la terre s'ouvrait en fumant aux baisers du soleil : on avait la vie au cœur et du cœur à l'ouvrage, par ces
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temps-là ! la rivière était claire, l'air embaumait, on s'amusait à la pêche, on maniait l'aviron, et le promis, heureux comme un roi, remorquait les lourdes gabares, assis sur les cornes des bœufs.
« Oh ! le beau printemps !
« Ensuite arrivait le temps du grand soleil ; on se sentait fondre en eau, la terre se crevassait et demandait à boire par toutes ses crevasses, la verdure se grésillait à la chaleur et grillait sur pied, êtres et choses semblaient vivre dans le feu ; pourtant, il fallait agir : l'heure était venue des forts travaux : « allons, debout, les enfants ! debout ! » et l'on se levait à la lumière des étoiles, on se rendait dans les prés, on aiguisait la faulx, on s'espaçait et puis, à l'œuvre ; aux premières blancheurs de l'aube, halte-là ! tout le monde s'asseyait autour des noyers épars dans la prairie et chacun tirait ses vivres de son havre-sac ; on frottait d'ail ou d'oignon un coin de pain, on le saupoudrait de sel, ensuite, en avant, les mâchoires ! et, quand on avait soif, la grosse bouteille commune passait de main en main, on la tenait en l'air à la force du poignet et chacun, à son tour, buvait à la régalade ; « au travail, hommes, au travail ! » on devait se remettre à l'ouvrage, et cette fois sous le
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grand soleil ; le ciel vomissait de la braise, et la terre brûlait en flammes comme le ciel ; on était aveuglé ; les faulx qui luisaient comme des miroirs tranchaient l'herbe ainsi que les vipères qui s'y cachaient, et les faucheurs, suant et peinant, fauchaient toujours, à peine abrités sous leurs grands chapeaux de paille de riz ; à midi, halte de nouveau ; personne n'en pouvait plus ; on ruisselait de sueur, on était trempé ; chacun avait sa chemise collée à la peau. Vite, on courait s'essuyer et se refaire l'estomac à la borde où la soupe fumait sur la table : « une, deux ! » on l'avalait toute chaude, ensuite on s'allongeait dans les granges et l'on faisait sa méridienne ; une couple d'heures après, on se relevait dispos, et l'on se dépêchait de charger sur des charrettes le foin qu'on mettait vitement à couvert de peur de la pluie ; oh ! quels nobles travaux ; on dormait peu ; tandis qu'on était au lit, les aiguilles de la pendule ne faisaient jamais le tiers du tour du cadran, on mangeait à la hâte comme des affamés et l'on se cassait les ongles à la besogne ; et tous les jours ainsi, jusqu'à la moisson ; à la moisson, autre affaire : on quittait la grande faux et l'on prenait la faucille ; un fainéant eût été malheureux à ces heures- .à; d'abord on coupait le blé, puis on le mettait en gerbes, ensuite on préparait l'aire, on
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battait le grain à coups de fléaux, et tandis que le grain sortait des épis et que le fléau tapait, tapait, on fredonnait en travaillant... enfin, le soir, à la brune, après la journée faite, on amassait la récolte, on serrait les outils, on avalait une dernière bouchée de pain, et le père disait : « Ohé, les petits, allons avant de nous coucher, nous asseoir au bord de la rivière et respirer un peu la fraîcheur de l'eau. » « Quel été, quel été !
« Juin, juillet, août s'éteignaient enfin, et les vendanges arrivaient, joyeuses; on s'assemblait et, par troupes, on montait aux vignes allongées au revers des collines ; on longeait la route, filles et garçons, un panier au bras et la serpette à la main, et l'on entourait, tout en escaladant les pentes, le char où, maintenus par des câbles, bruissaient, vides encore, les noirs et profonds cuviers ;«ah ! Caoubet ! ah ! Laouret ! » et les fiers bœufs blancs du Ouercy, couronnés de pampres, envoyaient leurs langues au long de leurs mufles, dans leurs naseaux, et se léchaient, et mugissaient, contents de voir tout le monde content ; on cheminait, on plaisantait, et l'on entrait tous ensemble dans les champs ; et puis, à la besogne ! à chacun son rang de souches ! on vendangeait en goûtant à la grappe, on oupait à droite, on coupait à
gauche, ensuite on allait verser les paniers pleins de raisin dans le cuvier où, presque nu, Jacou, Toinil ou Pierres, écrasait sous ses pieds en sabots et les rouges et les blancs ; Saint-Dieu ! quels travaux de plaisance et quels amusements sans pareils ! les garçons embrassaient les filles en les barbouillant de lie, et celles-ci, vraiment, en faisaient tout autaut, en ayant l'air de ne pas y toucher. . . ; à la tombée de la nuit, enfin, on rentrait au logis, et c'était elle, la belle, enveloppée de bluets et de coquelicots et de roses sauvages, qui tenait en ce moment l'aiguillon et touchait les bœufs, lesquels, comme s'ils avaient eu de la connaissance, obéissaient avec plaisir à ses moindres caprices et la suivaient préférablement à leur bouvier...
« Oh ! quel automne, oh ! quel automne !
« Et puis un mois ou quarante jours après les vendanges, à l'entrée du nouvel hiver avant les semences, on coulait le vin, on dansait dans les chais au son de l'amboise et du tambour : Il riait, le vieux, et se divertissait de tout son cœur ; eux, les jeunes étaient aux anges et n'eussent donné pour rien leur part de paradis... On voyageait dans le ciel ! Attendu, désiré, le dimanche arrivait enfin ; alors, ils partaient ensemble, tous les trois,
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pour le hameau où se tenait la fête votive ; ils jouaient, eux, les deux hommes, à la palette ou bien aux quilles ; elle, au Qui demie gagne; et quand la nuit commençait à tomber, ils revenaient au bac par d'étroits chemins, à travers combes et collines, contents, cent fois plus contents qu'ils n'auraient pu le dire et, tant ils jouissaient, imbéciles à demi. »
— Non! dit Inot intimement déchiré par ces souvenirs, je ne veux pas quitter la terre où dort Rouma, je ne veux pas vivre séparé de Janille, je ne veux pas déserter mon pays.
Et, sans tarder davantage, il allait revenir au grand galop à Sainte-Livrade, revoir la sienne, lui parler, lui faire comprendre et lui prouver clair comme le soleil qu'il était impossible qu'ils ne se vissent pas chaque jour, à tout instant, comme par le passé. Certainement qu'après l'avoir entendu plaider, elle le suivrait à la Crête-des-Chênes ; il l'y garderait en secret, il saurait l'y défendre et contre le langueyeur et contre tout le monde à la fois. Hors de lui, l'esprit troublé par la douleur, il écoutait les plus extravagants desseins qu'elle lui suggérait, s'élançait pour les exécuter et s'arrêtait aussitôt, convaincu qu'il ne résisterait pas à sa peine, et qu'il était fou.
La nuit vint. Il se résigna, quoique avec
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beaucoup de peine, à ne prendre un parti que le lendemain, et le lendemain au point du jour, sa première pensée fut celle-ci : « Je ne peux pas vivre sans elle ! Il me la faut, je la veux, il me la faut. » Oubliant qu'il avait soif,*qu'il avait faim, il partit. Il eut vite atteint Pignerox. Embusqué comme jadis sous les arbres de la rive, il épia le bac, la maisonnette, espérant que la blonde se montrerait tôt à lui.
Vaine attente ! Le soir arriva quil ne l'avait pas encore vue. 11 tremblait, impatient, et l'impatience lui donnait la fièvre : il ne savait que penser, que croire : « Pourquoi ne paraissaitelle pas ? Elle aurait dû paraître au bord du Tarn. » Et, se forgeant mille idées et se faisant toutes sortes de peurs, il trouvait bons tous les conseils de son désespoir, admettait toutes les exagérations de sa folie ; il avait le délire : peut-être que sa mie avait abandonné le pays, peut-être qu'elle était morte ! Absente ou présente, vivante ou morte il la lu fallait.
Enfin, il n'y tint plus et passa, tout habillé, le Tarn à la nage. Il faisait nuit, et nulle lumière ne s'allumait au-dessus du rivage, derrière la fenêtre de la petite, ni derrière les vitres, au rez-de-chaussée de l'oustalet. Pourtant, c'était l'heure du souper. Pourquoi ce silence, cette obscurité ? La maison était-elle déserte.
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abandonnée? Il rampa jusqu'au seuil de la porte. On parlait à l'intérieur... Et même l'on s'y disputait à voix haute. Il reconnut aussitôt le verbe aigu de la Roumanenque et celui, plus gros, de Fonsagrives. La veuve du passeur disait :
— Elle ne fait que suer et trembler ; les nerfs ! A mon sens, c'est peu de chose. Et, d'ailleurs, on ne meurt pas d'amour!
Avait-il bien entendu?... Quoi! son trésor, sa reine souffrait et souffrait du mal dont il était atteint. O mon Dieu!... Cela lui fit peine et plaisir à savoir. On babillait de plus belle au dedans de la bâtisse. Il retint sa respiration et comprima de ses deux mains les battements extraordinaires de son cœur : il était tout oreilles.
Le langueyeur parlait à son tour :
— Elle était bien rouge tout à l'heure, répéta-t-il trois ou quatre fois. Attention ! il ne faudrait pas que cela tournât à mal.
Qu'avait-on dit ? Était-ce bien vrai ? Comment ! Elle était là, là, malade, fort malade, séparée de lui rien que par un mur, et ce mur, il lui était interdit de le franchir. « Oh ! c'était terrible ! oh ! c'était affreux ! » Au moins vingt fois en une minute et cent fois en un quart d'heure il eut envie d'entrer de force chez les Rouma pour embrasser son amie : il ne crai-
gnait ni la Roumanenque ni son frère, et rien ne l'eût arrêté s'il n'avait pas eu peur de troubler la chérie et de la rendre plus souffrante en la troublant.
« Oh ! du moins, si pour l'amour d'elle, je n'entre pas là, je ne bougerai d'ici que je ne sache du nouveau! » se dit-il en se réfugiant dans une vigne qui touchait presque à la maisonnette ; après quoi, tremblant, immobile sous les ramures, il tint ses yeux braqués sur la chambre d'en haut, jusqu'à ce qu'il s'affaissât sur lui-même, écrasé de fatigue et toujours trempé jusqu'aux os par l'eau limoneuse et glaciale de la rivière. Le soleil était déjà levé, lorsqu'il s'éveilla tout en sursaut croyant entendre à ses oreilles une voix bien connue qui l'appelait : aussitôt que ses yeux furent ouverts, il aperçut, en effet, une des plus sûres compagnes de Janille, la Ouorate de Pignerox qui l'examinait avec anxiété.
— Que tu m'as fait peur, bouscassiè, dit-elle ; ah ! foi de moi ! piètre et terreux comme te voilà, je t'ai cru mort dans ma pièce.
— Je voudrais bien l'être; oh! mon Dieu! très chère, si tu savais...
— Pour voir, parle.
Il ne se fit pas prier et raconta ce qui s'était passé, tous ses chagrins.
— Sois sage. Reste là, dit la mâtine après
*4 LE BOUSCASSIL
avoir attentivement écouté la confidence ; attends-moi, je reviens sur le coup. »
Elle descendit trottant menu vers la rivière, et Guillaume, se soulevant au-dessus des souches, la vit entrer chez le passeur : elle en ressortit presqu'aussitôt et remonta le coteau, tout essoufflée.
— Eh bien, que dit-elle ?
— Un moment, laisse-moi respirer un peu, je t'en prie.
— Ah ! méchante Marion.
— Oui, je sais que ce n'est pas pour moi que tu lèches mes mains... Or donc, voici la chose : Elle n'aime et ne veut aimer que toi. Tu la verras bien sûr avec son oncle au prochain marché de La Française. Elle te conseille de ne pas trop te montrer aux environs de Sainte- Livrade et d'avoir un peu de patience jusqu'au jour du marché. « Qu'il ne se désole pas, je «l'aime de tout mon cœur et je vais mieux, tout «s'arrangera, je l'espère », m'a-t-elle dit comme je la quittais. Voilà! C'est tout. Es-tu content ? Suis-je méchante?
— Après elle, Quorate, je te le dis comme je le pense, tu es bien la plus jolie plante de la contrée.
— Écoute encore, étourdi, monte à travers ces souches jusqu'à la cime du coteau, puis ensuite, regarde de ce côté-ci, fit-elle en désignant
une des fenêtres de la maison de Rouma.
Comprenant à merveille, il eut bien vite escaladé la rampe ; Janille, à sa croisée, agitait un mouchoir blanc. Il la vit très bien ; elle était un peu pâle, la pauvre mignonne, et paraissait avoir bien perdu. Du bout des doigts, elle lui envoya deux baisers ; il les lui rendit au double, at, plaçant sa veste, qu'il avait dépouillée, au bout d'une longue branche d'arbre, il la secoua jusqu'à ce que la croisée eût été refermée. Alors, il revint chez lui, la jambe alerte et la joie au cœur : « On ne l'avait pas oublié. Sa fidèle l'aimait toujours autant. Il le savait bien, pardi ! Patience ! Le jour du marché serait bientôt venu. Les affaires s'arrangeraient. Il touchait à la fin de ses misères. » Et ce disant, il dansait de joie. En arrivant à la Crête-des-Chênes, il rayonnait. Plus de tristesse, au diable les soucis ! il but, mangea, travailla, dormit; la nature n'avait pas cessé d'être belle, et le soleil n'avait jamais été si luisant.
Le mercredi, jour du marché, se fit bien attendre un peu, mais il vint tout de même à la longue. Parti de la forêt au chant de l'alouette, Inot entrait à La Française avant que les paysans d'alentour et les marchands forains, gent matinale s'il en est, y fussent arrivés. En quelques minutes, il eut parcouru la ville.
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Assuré que Janille ne s'y trouvait pas encore, il alla s'asseoir en face du portail de l'église, au bord de l'Esplanade ; il verrait très bien de là le langueyeur et sa nièce gravir la côte. Au bout de plusieurs grosses heures d'attente, et comme il commençait à s'impatienter, il aperçut enfin Fonsagrives qui s'avançait seul. Tout seul ! la chose était bien étonnante! Où donc était son accordée ? Marchait-elle derrière son oncle avec des femmes du pays? Oui, c'était probable. Elle paraîtrait bientôt au tournant des pentes. Il la voyait, il l'entendait presque. Encore un petit moment, elle serait là... Mais non, elle ne se montrait pas du tout. La foule, animaux et chrétiens, arrivait à la file, de tous côtés, tout le monde arrivait, tout le monde, hormis elle.
« Est-ce qu'on l'avait retenue là-bas ? Oh ! que non ! Après tout, il n'était pas encore tard ; à peine midi. Raisonnablement elle ne pouvait être rendue : il 3' a loin de Sainte-Livrade à La Française. »
Ainsi se désolant et se consolant tour à tour, Guillaume s'aveuglait à regarder les gens qui se faisaient de plus en plus rares au long de la montée, et cependant le temps passait. L'horloge de la commune sonnait les heures d'abord si lentes et qui galopaient à présent. Midi, personne ; une heure, rien.
LE BOLSCASSIÈ 87
« Ah ! pour le coup, bernique ! Janille, hélas ! ne viendrait pas. »
Ahuri, troublé, ne sachant que faire, Inot se mit à courir au hasard devant lui. Le cœur lui battait fort. Il était si pâle et si hagard que les gens du pays assemblés sur la Place de la Volaille se retournaient pour le suivre des yeux et se le montraient du doigt. On savait toute son histoire. Les mots pleuvaient, grêlaient, emportant la peau. Que de venin ! Chacun disait la sienne.
En somme, on était d'accord :
« La jeune Rournanenque était une sotte idéale et travaillée du diable, elle avait refusé, sans y regarder à deux fois, bien des laboureurs cossus aux poches bourrées de papier ayant cours et de pistoles ; elle leur préférait un pauvre misérable marche-sans-sabots qui ne gagnait pas seulement de quoi manger deux onces de viande une fois l'an. Heureusement pour la poulette, sa mère y voyait clair et chantait un autre refrain. Elle avait coupé crête, ailes, éperons et sifflet au coq ; elle avait tranquillement congédié le prétendu. Bref, cette alliance, qu'on avait crue cimentée à chaux et à sable, était démolie. Fonsagrives le langueyeur avait dit au dernier marché de Cazes- Mondenard, et ce en présence de plus de deux cents témoins, que c'était une affaire finie, bien
88 LÊBOUSCASSIÈ
finie, tout à fait finie, et que nul n'entendrait sa nièce et son courtisan à elle dire oui devant M. le maire ni devant M. le curé. D'ailleurs, l'ambitieux, qui était tombé au sort, n'avait pas longtemps à rester au pays : droit comme un arbre et solide comme un roc, ayant tous ses membres en règle, la bouche bien garnie et capable de mâcher la cartouche, un estomac de fer, il serait reconnu propre au service et vite envoyé sous les drapeaux. Il partirait, c'était sûr, avant les prochaines flammes de la Saint-Jean. A la longue, la mijaurée parviendrait bien à se consoler du départ de son galant ; elle était trop drue pour manquer jamais de partis : elle n'avait qu'à lever le doigt pour se faire épouser. Plus d'un particulier possédant prés au fond des combes et vignes sur les pechs, des terres de première qualité, libres et franches d'hypothèques, des boisseaux de piécettes jaunes et de bon poids, la guignaient de l'œil et ne demandaient pas mieux que de se rendre avec elle par-devant le notaire pour y passer l'acte des fiançailles. Il faudrait bien qu'elle se décidât à se marier un jour ou l'autre. Elle se marierait, la fine goujate ! plutôt deux fois qu'une, pardi bien ! et jamais, jamais plus, à La Française ni ailleurs dans la contrée, il ne serait question du bouscassiè de la Crête-des-Chênes, destiné proba-
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blement à ne point revenir de l'armée et à y quitter ses os, le vaut-pas- cher ! enfant de quelqu'une et non pas de quelqu'un. »
Allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ici, là, partout, Inot, borgne de chaque œil et sourd des deux oreilles, errait comme une âme en peine à travers ces discours et gesticulait et se parlait à lui-même, tout haut, sans en avoir conscience. On le suivait des yeux, on se le désignait du doigt, il n'était question que de lui, rien que de lui.
— Voyez, gens, disait-on, voyez-le, il a perdu la carte ; il ne fait que broncher.
Il trébuchait, en effet, à chaque pas et regardait le monde à la façon d'un homme abasourdi tombé don ne sait d'où.
Vraiment, il faisait pitié.
Comme, pour la centième fois peut-être, il longeait la grand'rue, il se trouva tout d'un coup nez à nez avec la Quorate, qui « le cherchait partout, ayant bien des choses à lui dire entre quatre yeux et tout bas dans une oreille. »
— Oh ! s'écria-t-il en élevant les mains, à ta mine je vois et je sens que tu vas m'apprendre un gros-gros malheur !
— Innocent, tais-toi donc.
Elle parvint à le calmer en lui jurant que Janille se portait aussi bien que possible et
go
l'aimait lui, Guillaume, autant que jadis et même plus.
— Mais où est-elle ? répétait-il à tout instant, et pourquoi ne l'ai-je pas encore vue ? Elle devrait être ici depuis longtemps.
— Sa mère l'a empêchée de sortir ; elle n'a pu quitter Sainte-Livrade.
A cette nouvelle, Inot eut bras et jambes cassés, et, fort alarmé derechef, il fit bientôt entendre toutes sortes de plaintes.
— Il ne faut pas te désoler comme ça, reprit la commissionnaire ; les choses, que diable ! ne vont pas de mal en pis. Elle est d'accord avec son oncle. Il est ici, Fonsagrives ; va le trouver, il te recevra bien, très bien ; il t'estime, il veut le mariage, lui.
— Mais c'est elle, elle que je réclame. Où, quand la rencontrerai-je, à présent ?
— Ici même, le jour de la Foire des Chiens. Elle 3' viendra n'importe comment, tu peux tout à fait y compter.
— Le jour de la Foire des Chiens ! Que distu? Pas plus tôt?... Autant ne plus la voir jamais, alors !
— Mon Dieu ! deux semaines sont cependant si vite passées.
— Quinze jours ! Attendre quinze jours. Ecoute, Marion, mon amie, écoute...
— Eh bien ?
— Oh! Quorate!...
— Xe te tourmente pas, voyons, et tâche de ne pas lâcher trop de sottises.
— Oh ! tiens ! dit-il exaspéré, je te le jure, brunette, je me coucherai comme un chien dans un coin et n'en bougerai plus.
La messagère avait beau faire, avait beau dire, il n'avait plus d'espérance, il n'avait plus de courage, il n'irait pas parler au langueyeur... A force de prières et pour obéir au vœu de Janille, il se rendit pourtant. Inquiet et blême, il alla rôder sur la Place aux Cochons. Fonsagrives, facilement reconnaissable à son chapeau rouge qui lui servait d'enseigne, pratiquait joyeusement : habit bas et manches de chemise retroussées jusqu'au coude, il terrassait, à l'aide d'un bâton de houx, porcs, truies, gorets et verrats aborigènes et exotiques ; ensuite, il examinait si la langue ou les yeux ou le groin de ces animaux, que, avant de conclure marché, les propriétaires et trafiquants de bestiaux avaient soumis selon le rite à son décisif arbitrage, ne recelaient point de stigmates de ladrerie ou la preuve de tous autres vices compris dans les cas rédhibitoires. On faisait le cercle autour de lui. Ses saillies avaient du succès. Emphatique et goguenard, il opérait et pérorait.
— Hé ! langoyûr, fit Guillaume en langue romane ; ohé Foicnsagribos, ohé !
92 LEBOUSCASSIÙ
Celui-ci, qui l'avait bien vu venir à travers bêtes et gens, se retourna d'une seule pièce et s'écria tout à coup comme un homme que l'étonnement renverse, et saisi de pitié :
— Bah! Vraiment, c'est toi. Quelle triste figure tu fais, garçon. Ah ça! mais que se passet-il ? Es-tu malade ? On dirait que tu vas tomber. Qu'est-ce donc ? Approche, sonne. Qu'est-ce que tu as, bouscassiè ? Tu ressembles au chevalier Jean de la Désolation et tu peines comme lui. Le diable soit! Tu me troubles tellement avec ton menton pointu long d'une aune, que je suis tout à fait sens dessus dessous et que je vois, les Anges me bercent et les Saintes me grattent ! la lune, cette garce de lune en plein midi. Parle, voyons ? Veux-tu que je quitte la besogne ? As-tu besoin de moi ? Dis tout de suite. Que te faut-il ? Du courage ? En voici. Mon sang? On peut s'ouvrir la veine pour t être agréable. Allons, dégrafe les dents et remue la langue, s'il te plaît. Que puis-je pour toi, le « langoyeur » que je suis?
A cette multiplicité de questions, à ce torrent de mots exhalés tout d'une haleine, Inot ne sut d'abord que répondre et resta longtemps bouche béante ; enfin, harcelé sans relâche, il osa s'expliquer nettement. En trois mots, il eut dit. Alors le rusé compère prit un air lamentable, leva les bras au ciel et jura par les trois
Dieux, le Père, le Fils et la Colombe, que si les choses ne dépendaient que de lui, elles seraient bientôt arrangées. Il désirait, lui, Fonsagrives, de mener à bonne fin un mariage préparé par feu son beau-frère le pauvre Rouma ; prêt, il était prêt à tirer les écus du sac pour acheter un homme au « citoyen » et faire en même temps plaisir à la « citoyenne » ; il était prêt à faire tout et même davantage ; il n'exigeait, lui, le bon apôtre, avant de se mettre en train, qu'une chose, une simple petite chose : le consentement de la Roumanenque ! « Car, après tout, dit-il en manière de péroraison, ma sœur est la mère de sa fille, et moi je ne suis que l'oncle de ma nièce ! »
A défaut d'autre, le garçon dut se contenter de cette unique raison que son interlocuteur, expansif au possible, appuya de force embrassades et répéta, sans se lasser, à bouche que veux-tu, jusqu'au moment qu'ils se quittèrent au plus épais de la foule qui les épiait, en ouvrant tous ses yeux.
En définitive, il avait beaucoup parlé, mais au fait, qu'avait-il dit, l'oncle? et comment démêler à travers son verbiage une intention bonne et qui fût arrêtée tant soit peu ? Coûte que coûte, il fallait attendre qu'il s'expliquât clairement. Attendre ! et justement c'était là le difficile ; ne pas voir Janille avant la Foire des
Chiens ! A quoi se distraire et que devenir jusquelà?... La solitude qu'Inot avait autrefois tant aimée et tant recherchée lui était maintenant insupportable... Il appréhendait de se trouver seul, en forêt. Au milieu du silence, il s'écoutait trop, il s'entendait trop, et les choses qu'il se disait sans cesse l'effrayaient et le tuaient. En ce moment, il préférait vivre partout ailleurs qu'à la Crête-des-Chênes, mais de quel côté tirer? Où se rendre, où?...
Fort perplexe, il se rappela par hasard que Janty Baboulêne, le cantonnier de Saint-Guillaume le Tambourineur, lui avait appris qu'à Moissac on avait besoin de journaliers jeunes et solides et qui sussent nager ; il s'agissait du dérochement d'une digue sur l'emplacement de laquelle on se proposait de jeter les piles d'un pont.
« Le bruit de l'onde, pensa-t-il, m'empêchera probablement de faire attention à celui qui se passe dans ma tête, et, par ainsi, je serai peutêtre moins malheureux. »
Et, ce disant, au lieu de prendre la voie qui l'eût conduit au pied de la forêt, il suivit la grande route royale jusqu'à Moissac. Il était nuit, lorsqu'il entra chez la « Mère des compagnons tailleurs de pierre », où il coucha. Le lendemain, à l'aube, il se rendit au chantier, sur le Tarn. « — Inot, ancien bouvier-nageur
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à Sainte-Livrade » : il n'eut qua se nommer au surveillant des travaux, il fut embauché surle-champ et se mit tout de suite à l'œuvre. Apre besogne que la sienne ! Il avait à desceller, à concasser sous trente pieds d'eau les assises de la digue et devait ensuite en apporter à force de bras les fragments dans une cuvette en fer que, aussitôt emplie, un cric soulevait hors de la rivière.
Obéissant, infatigable, il travaillait comme quatre et semblait ne pas connaître le danger : aussi le chargea-t-on de certaines opérations très périlleuses et très difficiles devant lesquelles avaient reculé les hommes les plus rudes du paj^s ; il les accomplit à souhait, tranquillement. Une chose étonnait surtout les autres ouvriers : comment s'}T prenait-il pour rester si longtemps sous l'eau, sans respirer? Avait-il un secret pour cela ?
— Tirons le câble, s'écriaient-ils parfois, hissons-le ; il doit être étouffé.
Les cordes étaient amenées, qui lui ceignaient les reins ; il émergeait, triste et calme, et disait, interrogeant tous ceux qui se trouvaient autour de lui :
— Pourquoi me déranger ainsi, gens ? Et pourquoi me remonter à l'air avant que je vous en avertisse par les signaux convenus ?
A d'autres moments, au contraire, il sortait
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spontanément du Tarn, s'asseyait effaré sur les charpentes de l'échafaudage, et, comme frappé d'épouvante, écoutait clapoter le courant. Il n'en fallut pas davantage, cela suffit pour qu'on lui trouvât l'esprit de travers, et même quelque chose de fatal dans le regard.
« Qui sait Pila peut-être commerce avec îe Diable, murmuraient les mercenaires, il ne mange rien, il ne boit pas ; à l'auberge on l'entend soupirer toute la nuit ; il ne dort jamais, et crèverait pourtant à la peine le plus vaillant et le plus fort d'entre nous ; il y a là quelque chose de plus ou de moins ! Ensuite il se lève et va courir quand il n'y a pas de lune ! Où vat-il errer ainsi, la nuit ? où va-t-il ? »
L'on ne se trompait pas absolument, il ne dormait guère et vagabondait souvent, lorsqu'il faisait noir. C'était bien lui qu'un roulier avait rencontré deux fois, à minuit, près de la Cappelette, au centre du carrefour des Nonnettes, à cinq lieues de Moissac et tout au bout de la côte de Saint-Guillaume le Tambourineur; c'était lui, certainement, encore lui qu'un pêcheur avait vu, bien avant le lever du soleil, debout sur une roche et non loin des ruines du moustier de Sainte-Livrade... Oh! oh! qui sait? il fréquentait vraiment, en ce cas, les sorciers et les loups-ga^ous, et n'avait-on pas tort de se signer quand, le matin, il entrait au
chantier, les yeux rouges, mal peigné, tout fangeux et piètre comme la mort.
« Attention ! Ne frayons pas avec lui, disaient les plus superstitieux ; si, par hasard, il touchait du petit doigt de sa main gauche les paumes de nos mains, ça nous porterait malheur un jour ou l'autre, à coup sûr : il est maudit. »
Une fois entrée dans la tête de la plupart des gens employés aux travaux de la digue, cette idée y grandit très vite, et ceux-là qui passaient pour ne croire ni à Dieu ni à diable, en vinrent bientôt eux-mêmes à la prôner à l'envi ; pour quel motif? un d'assez étonnant et que voici :
Le dimanche qui suivit son admission au chantier, Inot, avec quelques autres plongeurs de rivière, se leva de très grand matin et partit, en leur société, pour Montauban, afin de s'y procurer un objet de grosse quincaillerie, lequel, absolument indispensable à la besogne commune, était tout à fait introuvable à Moissac. Arrivés entre neuf et dix heures de la matinée au faubourg de Ville-Xouvelle, on prit une « aillade » au Cheval gris, et, le ventre plein, on alla tous ensemble au quincailler. Emplettes faites, on visita les places et les églises nombreuses, on parcourut toutes les rues de la riante capitale du Bas-Ouercy, puis
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ensuite on repartit, chacun ayant sa besace au dos et son bâton de voyage à la main. Au moment de sortir de la ville et comme on passait devant le bureau de l'octroi, quelqu'un de la compagnie ayant proposé de traverser le Cours, on franchit le fossé qui le sépare de la route royale et l'on marcha dans l'herbe, sous les vieux arbres moussus des quinconces, jusqu'à la pointe occidentale de la grande promenade urbaine et là, causant et raillant, on s'étendit sur un parapet de briques et l'on regarda couler à cent pieds au-dessous de soi la rivière, ondoyante et bruyante, entre les deux superbes moulins si renommés, celui des Albarèdes et celui de Ville-Bourbon.
Un temps très beau ! L'on était au commencement d'avril et le soleil éclatait comme en juin.
Assise à l'embouchure du Tescou, sur les bords du Tarn qui la coupe en deux, la ville, avec son pont hardiment maçonné, ses clochers joyeux emplis de carillons, ses maisons en brique cuite d'un beau rouge exposées au levant, celles du faubourg toulousain baignant dans l'eau, son coquet hôtel municipal à pavillons coniques, ses quais où régnent encore des vestiges des remparts que rasa Richelieu, son île étroite et charmante, écrasée à demi sous le poids de grands peupliers toujours verts et minée d'un
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côté par les eaux, la ville, au-dessous des coteaux ondulés du Fau qui lui font un lointain d'ombre douce et de verdure, la bonne Ville et Cité Montalbanaise, autrefois Montauriol, sommeillait en pleine lumière sous ses cieux cléments et magnifiques, et le ciel, sans tâche aucune, avait, ce jour-là, le bleu pur des ciels de l'Italie.
— Aimable et bien plaisante localité ! dit Inot qui, quoique ravi d'admiration, pensait à Janille et eût voulu la voir profiter du coup d'œil ; il y a du monde et du soleil partout !
En effet, à droite, à gauche, en maints endroits, sur les deux berges du Tarn et notamment sur celle que le Cours surplombe et couronne, on ne voyait que promeneurs de l'un et de l'autre sexe, endimanchés : artisans, ouvrières des faubourgs, militaires et bonnes d'enfant, bourgeois avec leurs femmes. Au bas du plateau, vers les Albarèdes, surtout au lieu dit de La Fontaine-des-Folles, où les gens du peuple ont coutume de boire bouteille et de se divertir, dimanches et fêtes, il y avait foule, et, parmi les rumeurs qui sans cesse en sortaient, on distinguait de temps à autre un grand bruit de voix d'hommes et les aboiements enroués et furieux d'une troupe de chiens.
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— On se bat peut-être là-bas ; si nous allions y voir?
— Allons-y!
Guillaume eut beau dire qu'il se faisait tard et qu'on avait un « bon bout de ruban à suivre pour aboutir à Moissac », on ne voulut aucunement l'entendre et l'on fit même mieux; on l'entraîna. Tandis qu'on approchait d'une basse hôtellerie en plein vent où le monde abondait plus que partout ailleurs, la clameur persistait sans cesse grandissante et l'on se trouva bientôt au milieu d'une bande d'individus qui se disputaient en se mettant réciproquement le poing sous le menton et les yeux vis-à-vis. Hideux la plupart, quelques-uns en guenilles, ils tenaient tous en laisse d'énormes dogues écumants, saignant de la mâchoire, les yeux hors de l'orbite et le corps scarifié de coups d'ongles et de coups de crocs.
— Eh ! donc, amis, quels sont ces chevaliers qui s'amusent à faire battre entre elles ces bêtes à moitié folles de colère et toutes décousues?
— Ce sont les bouchers de la ville et les équarrisseurs.
— Enfuyons-nous d'ici , camarades , croyezmoi !
Mais, loin de se rendre à l'avis du bouscassiè qui leur conseillait toujours de ne point s'ar-
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rêter là, ses compagnons se faufilèrent au plus épais de cette gueusaille où, tapageant et sacrant, erraient quelques soldats de la garnison , en goguette , et trois ou quatre hercules forains en maillots couleur de chair, sous pantalons et blouse d'ouvrier. Epanoui, glorieux comme un paon et taillé comme le colosse de Rhodes, un de ces derniers, élevant subitement sa voix aussi rauque que celle des dogues, interpella un grand vaurien à face odieuse, lequel, sentant le relent et la boisson, lavait au revers d'un fossé son chien hurlant tour meurtri :
— Cailîet (équarrisseur), si tu voulais p.
local que tu surveilles, on pourrait rire et gagner quelques liards ; il y a des coui-coui tout préparés, ici ; moi, moi-même, je les ai apporla sont là.
Ce disant, le fier-à-bras indiquait un vaste baraquement à toit de dosses, à l'intérieur duquel on apercevait, remisés derrière la porte béante, un tas de planches de sapin et des chevrons.
Sans lever la tête, et se grattant la nuque, l'autre grommela.
— Part à deux, oui ; sinon, non.
— A deux, soit !
— En ce cas, c'est convenu, vas-y d'aplomb et tout de suite.
Ils disparurent l'un et l'autre dans l'ombre de
la spacieuse remise, et lorsqu'après un assez long moment, ils en ressortirent tous les deux ensemble, on les vit agiter à qui mieux mieux un gros paquet detoupes enflammées et crier à pleins poumons :
— Ohé ! là-bas ! Ohé ! margoulins, rappliquez donc ici !
Sans doute, on savait très bien à quel spectacle ces paroissiens-là conviaient la foule, car beaucoup de personnes se retirèrent en murmurant : « Tas de cochons ! » et d'autres, au contraire, accoururent, très empressées, à l'appel de l'hercule et pa}-èrent à la porte les deux sous d'entrée exigés par lui.
— Viens donc, Inot, enfournons là, lui dirent ses camarades.
— Allez voir, vous autres, je reste ici. Vous me direz, en sortant, si c'était joli. Pour moi, je pense que rien de bon ne peut provenir de ce sauteur ventru à tête d'oiseau et dont chaque jambe, je gagerais, pèse au moins un quintal.
Les plongeurs de rivière pénétrèrent à la queue leuleu dans la baraque.
Huit ou dix minutes après qu'ils s'y furent introduits, il s'en échappa de petits glapissements si bizarres et si plaintifs, entremêlés d'aboiements si féroces et d'éclats de rire si barbares que Guillaume, l'ami des bêtes, qui se promenait au dehovs de long en large, en son-
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géant à ses amours, s'arrêta sur place et se dit, ému :
« Qu'est-ce qui se passe donc là-dedans ? il semble, par ma foi, que quelqu'un y pleure et réclame du secours !
Et, malgré soi, les singuliers gémissements, se faisant à chaque seconde de plus en plus lamentables et déchirants, il courut jeter un coup d'œil dans l'enceinte, à travers les interstices de la charpente.
« Oh ! les scélérats, s ecria-t-il presque aussitôt en se rejetant tout frémissant et tout blême en arrière, les sacripants, les païens, les bourreaux !
Il venait, en effet, de voir une chose horrible, trop souvent pratiquée en Quercy et dans certains autre pays du Languedoc, où, généralement, on se délecte à l'aspect et à l'odeur du sang.
Enduits de térébenthine à laquelle on avait mis le feu, chacun d'eux ayant ses quatre petites pattes clouées sur deux planchettes de bois blanc entre-croisées, six ou sept pauvres rats brûlaient tout vifs, entourés de bouledogues qui montraient à chaque instant les crocs de leurs ignobles gueules camuses, et c'était pitié que de voir les crucifiés se tuant à dégager leurs membres sanglants, agoniser dans les flammes et craindre encore, au milieu
de leur atroce agonie, un coup de dent que les chiens, en dépit des profondes brûlures qu'ils s'étaient déjà faites aux babines ainsi qu'aux gencives, hasardaient de nouveau, de temps en temps, entre deux bonds. Et la chose, enfin, arriva!... Le dogue affreux de l'équarrisseur à qui l'hercule avait proposé l'entreprise, habitué depuis longtemps à ce genre d'exercices, sauta de côté sur les malheureux rongeurs qu'il boula dans la poussière, éteignit adroitement le feu
qui les consumait ; ensuite au lieu de happer
sa proie après l'avoir envoyée en l'air à plusieurs reprises, ainsi qu'on s'attendait à le lui voir faire, il s'abattit, assourdissant les gens de ses cris, et se traîna sur le ventre, une des deux pattes de derrière en très piteux état et les reins à demi brisés.
Inot venait d'apparaître, son pal de cornouiller à la main.
Ecarter les tortionnaires qui donnaient un tel spectacle, élargir le cercle des curieux, se jeter sur les autres dogues aboyant avec furie et piétiner sur leurs corps, enfin, donner le coup de grâce aux martyrs à peu près calcinés sur leur croix : une seconde lui suffit pour accomplir tout cela.
D'abord personne ne bougea, mais le premier étonnement passé, chacun de ceux qui se trouvaient là regarda son voisin, et bientôt
tout le monde se mit à crier d'un seul jet, en menaçant l'intrus campé debout et les bras croisés au milieu de la baraque :
— A la porte ! le paysan ! A la porte, à la porte !
Immense et lourd, le bateleur, alors, étendit ses mains aux doigts spatules, et par ce simple mouvement, ayant arrêté tous les cris et toutes les menaces , il gronda sourdement dans ses crins de brute et puis, ensuite, avec un sourire féroce :
— On se charge de ça, dit-il ; hop ! qu'on se recule un brin.
Ayant dit, il retroussa les manches de sa chemise de couleur, et ses bras monstrueux et velus, avec des veines et des tendons roides comme des cordes, se montrèrent à tous les regards.
Inot, les 3-eux emplis de commisération, examinait, en ce moment même, si les suppliciés étaient bien morts et ne souffraient plus. Sentant tout à coup un poids écrasant s'appesantir sur ses épaules, il releva la tête, et dans la fumée et dans la poussière condensée audessus, bien au-dessus de son front, il aperçut la face empourprée, orgueilleuse et sotte de l'hercule forain.
— Eh bien ! dit-il, l'homme ! Que te faut-il ? Que me veux-tu ?
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L'autre répondit :
— Te fouetter le cuir, moutard ; abaisse tes culottes...
— Insolent!
On rit d'abord à gorge déployée ; ensuite on redevint sérieux en voyant le poing colossal et carré du saltimbanque se balancer dans l'espace et prêt à broyer le crâne de Guillaume, pris au collet; on se regardait en silence, et tout à coup on fit :
— Ah ! mon Dieu ! »
Le géant, ayant reçu deux coups de tête successifs au creux de l'estomac, gisait sans connaissance et comme une masse inerte à terre, étendu de tout son long sur le dogue estropié du chenapan, et c'était lui, le croquemitaine, lui qui s'était proposé de fesser le morveux, que le morveux fustigeait à tour de bras.
— Oh! mais ça, c'était nouveau; quel pendard, ce malingre-là !... »
Malheureusement, cette affaire, qui plut à quelques-uns, déplut au plus grand nombre. Equarrisseurs et bouchers, suivis de leurs chiens, se ruèrent tous ensemble sur le « paysan ». Un contre trente! En vérité, que pouvait-il, le brave ? Tout d'abord, il se contenta de se tenir à la parade, évitant les morsures des bêtes et les poings des hommes, et ne ri-