LE SOLDAT DU QUERCY
Bonjour, adieu, ma Rofalic!
Ah! pauvre, entends mon cœur qui bat ;
Bonjour, adieu, ma Rofalie!
Moi, ie pars 6" vais au combat.
LE 1ÎOUSCASSIE
Quitter fa maitreffe et fa mère, Et fa charrue & fou ami; Quitter fa maitreffe & fa vitre, Et fou chien qui parle à demi :
Seigneur, ah! c'eft, cela, terrible, Qui vous travaille tout l'efprit; Seigneur, ah! c'cjl, cela, terrible, Qui vous tracaffe jour & nuit.
Oh! je t'écrirai de l'armée
Au moins deux ou trois fois par an:
Oh! je t'écrirai de l'armée
Et te dirai tout mon tourment.
Quand je ferai dans la bataille, Pour notre France & pour le Rov ; Quand je ferai dans la bataille, Je penferai toujours à toi.
Va, ne crains pas que dans les villes Ou j'irai coiffé de lauriers ; Va, ne crains pas que dans les villes Ton amant vienne à t'oublier.
II fe peut bien qu'une étrangère Trouve ton Jean-Pierre à fon goût; Il fe peut bien qu'une étrangère Veuille dormir à vies genoux.
Oh! n'aie pas peur, ma tendre mie, Qu'il ne fe paffe rien de laid; Oh! n'aie pas peur, ma tendre mie, Rejlera mon cœur où il est.
Tranquille, file ta quenouille Près du ruijfeau, dans les vallons; Tranquille, file ta quenouille, En gardant tes jolis moutons.
Promène-toi dans les bocages, En tournant ton petit fufeau ; Promène-toi dans les bocages, Et fais l'amour... avec l'oifeau.
Tu te diras : « Il ejl fidèle, » Il faut bien que moi je le fois ! » Tu te diras : « Il e fi fidèle! »
En ejfuvant tes cils en foie.
ouscasste 129
Ne pleure pas, va voir mon père, Mes frères, fœtus, via mère aujji; Ne pleure pas, va voir mon père, Et dis que je retourne ici.
On meurt quelquefois à la guerre, Mais pas toujours, heureuj entent ; On meurt quelquefois à la guerre, Sans revoir ami<; ni parents.
Je te promets, ô ma chérie, De faire tout pour te revoir; Je te promets, ô ma chérie, De faire toujours mon devoir.
A cheval, fahre & lance aux griffes, Je fauterai fur les canons; A cheval, fahre & lance aux griffes, Je me battrai comme un lion.
Et Von verra, je le fuppofe, Ce que je peux fur mes ètriers ; Et l'on verra, je le fuppofe, Que je fuis un vaillant guerrier.
Cuirajfe au dos, couvert du cafque, Et tout criblé, rouge de fan g ; Cuirajfe au dos, couvert du cafque, fe faucherai comme un payfan.
Rouge de fang & noir de poudre, Je faucherai tètes & bras; Rouge de fang & noir de poudre, fe fendrai tout de haut en bas.
Et fi l'Anglais demande grà Je lui dirai : « Rends ton drapeau!
Sinon, Anglais, aucune grà\ .
Et tu vas bar tir Jour là-haut... »
Si le moufquet ou la mitraille Cajfaient mes jambes & mes bras; Si le moufquet cr la mitraille faifaient mourir tout là-bas,
Ah! je mourrais, fidèle o~ brave, Et l'ennemi, va, le dirait; Ah! je mourrais, fidèle cr brave, En cmbrajfant ton beau portrait.
LE UOUSCASSIE
MI
Avant d'aller en Purgatoire, Si je fens qu'il me faut périr ; Avant d'aller en Purgatoire, Je t'envoie mon dernier foupir.
Puis on me mettra mort en fojfe, Les membres froids, le cœur auffi; Puis on me mettra mort en fojfe, Loin de ma belle & du Q .
Mère du Fils, vous, la Marie, Au nom du Père & Saint-Efprit ; Mère du Fils, vous, la Marie, fe vous implore au nom du Chrijl.
O Rebie, vierge et pourtant femme, Fous, mère & feenr du Bon-Dieu roi t O Reine, vierge & pourtant femme, Aye~ pitié de moi, foldat !
Exaucez-moi, Madame Blanche, Ah! par bonté, perle du ciel ; Exaucez-moi, Madame Blanche, Protèges-moi du coup mortel.
LE BOUSCASSIH
Puis vous, Jèfus, ne dans Vétable, Entre la vache & le mulet ; ■ Puis vous, Jèfus, ne dans Vétable, Mais aujourd'hui dans un palais ;
Et vous, Pigeon, fainte Colombe, Aux ailes d'or, au bec d'argent ; Et vous, Pigeon, fainte Colombe, Qui conduife^ les pauvres gens :
Prie^ tous deux votre vieux Père, De m 'épargner le fer, le feu ; Prie^ pour moi votre vieux Père, En barbe grife, en manteau bleu.
Marie, Jofepb & faint Pandoâe, O bon Ramier, ô doux Agneau, Marie, Jofeph & faint Pandoàe, Veille^ sur ma chair & mes os.
Or, je vivrai pour mon amie, Et reverrai notre clocher ; Or, je vivrai pour mon amie, Et rentrerai pour Vèpoufer.
LE BOUSCASSIÈ I 3 3
Je reviendrai couvert de gloire, A ma^ bergère & vers mes bœufs ; Je reviendrai couvert de gloire, Avec des fous, des habits neufs.
Ah! je nous vois, chère maitreffe, Cheminant tous deux bras-à-bras; Ah! je te vois, chère maitreffe, Superbe dans tes falbalas.
Eux ! ! ! dira-t-on dans le village, En nous voyant tous deux paffer ; Oui, l'on dira dans le village, Que le Roy m'a fait Chevalier.
Et moi, je te ferai nui Dame!
L'èvêque viendra nous bénir ; Et moi, je te ferai via Dame, O paflourelle, avec plaifir.
Adieu, salut, ma Rofalie!
Ah! pauvre, entends mon cœur qui bat;
Porte-toi bien, ma bonne amie,
Moi, je pars & vais au combat !
I ] \ LE BOUSCASSTÉ
Il ne chantait plus, le bouvier, qu'on l'écoutait encore. On ne remuait point, on s'entendait respirer. Un sanglot retentit enfin, et ce fut comme un signal ; aussitôt des gémissements et des désolations, et des hélas ! et des mon Dieu! soulevèrent toutes les poitrines et sortirent de toutes les bouches : un concert de plaintes.
— Amis, il faudra tout laisser! et notre mère et nos amours.
Et l'on s'embrassait fraternellement, on se criait au revoir, on échangeait un éternel adieu ; l'on se pressait les mains avec désespoir, on pleurait et l'on gémissait.
— Hélas ! nous ne labourerons plus nos terres si grasses.
— Sans pareilles au monde...
— Les premières de toutes /
— Nous ne reviendrons peut-être jamais plus au pays.
— Et mon père, qui ne peut plus travailler ; il manquera de pain.
— Adieu campagnes, adieu verdure, adieu soleil, adieu Quercy !
— Fils, c'est triste.
— Oh ! bien triste...
— Du jus! encore du jus! Sang-Dieu, pompons et noyons le chagrin.
— Oui, certes, oui.
— Holà, l'aubergiste, du meilleur! Et nous autres buvons à tire-larigot, écoutez ceci : le vin est la consolation des mâles ; nous en sommes !
On suivit, hélas ! sur-le-champ cet exécrable conseil. Pots et cruches de grès, emplis de blanquette, énormes dames -jeannes où moussaient le « rouge » de Villemade et « le clair » du Saula furent apportés à l'instant, et l'on but à pleine gorge... on aurait bu la mer et ses poissons pour tout oublier.
Inot, qui n'avait pas encore soufflé, songeait toujours à Rosalie. Il se disait qu'il l'avait rencontrée en quelque endroit et qu'il la connaissait très bien et qu'il l'aimait beaucoup. En son esprit passait et repassait, vague, une image.
— Ah ! murmura-t-il comme s'il rêvait, elle ne s'appelle pas Rosalie ! elle porte un autre nom.
Et ne s 'étant jamais senti la tête si pesante, il cherchait à rassembler ses idées sans pouvoir aucunement y parvenir. Autour de lui, le vacarme avait recommencé de plus belle : les gobelets de verre et les carreaux de vitre vibraient à l'unisson : un tapage effroyable, un sabbat !
Emplis de tristesse et d'alcool, les conscrits avaient beau pousser de grands éclats de rire
I36 LE BOUSCASSIÈ
qui finissaient en hoquets de souffrance et cris de colère, il restait étranger à tout cela ; sa pensée était ailleurs ou peut-être nulle part. Tout à coup, il dressa l'oreille. Un de ces êtres connus sous le nom de marchands dliommes, et dont un décret de 1856 avait indirectement supprimé l'ignoble industrie qui va revivre, grâce à la nouvelle loi sur l'armée, s'était écrié en toisant un gars de haute taille à qui l'on réservait sans doute la canne de tambourmajor :
— Toi, si tu ne veux pas tâter de la gamelle, tu n'as qu'un seul moyen à choisir : te faire sauter un harpion, celui qui tire la gâchette. Un forgeron, le diable me brûle ! peut s'estropier sans le vouloir avec son outil ; une, deux, ça y est... On croira que tu ne l'as pas fait exprès, et le gouvernement ne te molestera pas une seule minute. Economiser deux sacs de cent pistoles chacun et ne pas aller trimer la galère là-bas, au régiment, au diable ! A ta place!... Un peu de mauvaise peau de chrétien, qu'est-ce que c'est que ça? Si j'étais toi, pan!... Une, deux, et...
Un geste horrible acheva le sens du discours.
Guillaume avait voulu gagner la table où pérorait le drôle, mais un remous de vin lui montant au cerveau, il trébucha, perdit le
LE BOCSCASSIE
fil de son idée et retomba sur son banc, en proie à l'un de ces rêves sans tête ni queue que font, tout éveillés, ceux que l'ivresse absorbe. Lorsqu'il recouvra ses sens pour ainsi dire oblitérés, les conscrits, accoudés sur le balustre de la terrasse et' penchés en dehors, s'écriaient à qui mieux mieux :
— Oh! quelle fille!
— La douce lumière !
— Incomparable fleur, aussi rose que blanche!
— La perle des campagnes !
— Une étoile d'aube !
— La rose du Quercy !
— Quelle reine !
— Avec ses mitaines, ses rubans, sa gorgerette et ses pendeloques, elle est, ma foi, tout à fait attrayante !
— On la boirait.
— Et bien mieux que ça... Tonnerre ! on la mangerait.
— On ferait bien les deux à la fois, Dieu le Vieux me damne !
— Et même plus.
— Sans regimber !
— On te croit, Ignace.
— Elle a des cheveux aussi blonds et plus luisants que les sous en or.
~ Pour jolie, elle l'est.
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— Jolie et des rares.
— Sans égale.
— Oui, par l'éclair !
— Hé! mais C'est elle, ohé! donc, approchez, ohé ! vous autres.
— Que dis-tu donc ainsi, laboureur de Saint- Jordif
— Je dis que je la remets.
— Ah bah !
— Certes, oui.
— Parle !
— Hé! non, je ne m'abuse pas, je ne me trompe pas du tout.
— Achève donc.
— Quoiqu'elle ne soit pas habillée de noir, c'est bien elle.
— Qui donc? animal-bégayeur, qui donc, enfin ?
— Eh! pardi, la fille de l'ancien passeur du Tarn.
— La petite du pauvre Rouma?
— Celle du bouscassiè ?
— Oui, oui, celle-là même, la maîtresse de cet endormi, la jeune et fraîche Roumanenque de Sainte-Livrade !
A ces dernières paroles, Inot, réveillé, s'élança sur la galerie.
« Elle ! c'était ePe ! »
En deux bonds, il franchit les vingt marches
;OUSCASSIE
de l'escalier aboutissant au foirail. Il n'avait plus mal à l'estomac ni même à la tête, il était dégrisé.
— Janille, cria-t-il avec toute son âme dans la voix, Janille !
— Guillen !
Ils se sautèrent au cou.
Heureux, ils s'embrassèrent si souvent et de si bon cœur que, du haut de la terrasse, les conscrits disaient, moitié goguenards, moitié émus : « Sacrodi ! positivement, on dirait deux tourterelles. »
— Enfin, c'est toi. ma charmante, ma belle menue.
— Oui... je te cherchais. Que faisais-tu là? Tu vas donc au cabaret , à présent ? Laid ! Au cabaret ?
— Ils m'y ont amené presque de force, ceuxci ; je t'assure...
— Est-ce que tu veux aller à 1 "armée avec eux? dit-elle en souriant.
— Que non !
— N'aie pas peur!... Et regarde-moi donc en face un peu. Tu ne vois pas comme je suis contente?
— Oh ! si. Tes prunelles brillent comme des astres, la mienne.
— Et je suis heureuse parce que tu ne seras plus malheureux.
— Vrai ?
— Bien vrai.
— Malheureux ! oui, je l'ai été beaucoup, Janille, mais je ne pense plus du tout à mes peines, à présent : je te vois, je te touche, je te tiens.
— Eh bien, nigaud! ne pleure plus, puisqu'enfin tout s'éclaire et que notre chagrin est fini.
— Fini !...
— L'oncle est pour nous ; il nous soutient, te dis-je, il nous sauve.
— En es-tu bien sûre ?
— Oui, sûre.
-- Ah ! je doute...
— C'est la vérité pourtant ; il t'achète un homme.
— Il me ferait remplacer... Oh! pourvu que tu n'aies point rêvé cela.
— C'est décidé, tout à fait décidé, lui-même m'a chargé de te dire de le joindre à l'S de la Côte-Neuve, où lui, et moi, nous passerons avant une demi-heure... Au revoir, dans un moment, Guillen. Il me semble que je ne foule plus la terre et que je vole, tant je suis légère.
— Où cours-tu donc ainsi?... Tu me quittes déjà ?
— Notre protecteur m'attend au foirail, làbas, tout là-bas.
— A bientôt, alors, n'est-ce pas, ma toute fine, à bientôt?
— Oui, au bas de la côfe.
— J'y vais de ce pas, sur le coup; arrivez sans tarder, vous autres.
— Oui, va vite.
Et Janille, s'acheminant vers l'endroit où le langueyeur officiait, traversa le marché des bêtes à cornes qui trépignaient et mugissaient sous l'œil aveuglant des nues.
« Ohé ! lui craient les bouviers du pays, tu veux donc te faire estropier, mignonnette ! Attention à mes taureaux de Gascogne, ils n'aiment pas le rouge, et ton mouchoir de cou, ma fille, est écarlate et semble teint de sang ; attention ! prends garde à toi, téméraire Roumanenquette !... »
Mais elle, se faufilant entre une forêt de cornes droites ou courbes, où le soleil accrochait des anneaux de lumière, flattait de sa main les grands bœufs ruminant, immobiles et patients sous une nuée de mouches, et leur parlait, amicale :
« Houp-là ! doucement, le roux! allons, serre-toi, le blanc! avance, le noir ! et toi, recule, l'isabelle. »
Arrivée au marché aux chevaux, elle se glissa comme une ombre derrière les croupes les plus chatouilleuses, et c'était miracle que de la
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voir filer, sur la pointe des orteils, au milieu des étalons et des juments qui se cabraient échevelés et souvent hennissaient tous ensemble dans la poussière et le vent.
« Ooou! Là! là! Bijou! To, to, Favorite! I ! Martin, Hue ! »
Et les joyeux maquignons s'écriaient, émerveillés :
— On jurerait que mes genêts d'Espagne sont ensorcelés par cette jeunesse ; ils ne bronchent pas.
— Et mes ânes du Poitou, qui, les bougres, mordraient père et mère à la sourdine, ne Lui disent rien ; oh ! c'est curieux ! il y a là un miracle !
— Ah ! par exemple ! ceci dépasse tout ce qu'on a vu : mes mules de Limoges ne branlent pas avec Elle et se comportent comme des fillettes ; est-ce assez surprenant cela, Saint-Dieu !
Cependant, elle s'éloignait...
Dès qu'il ne distingua plus dans la cohue le fichu quadrillé de sa promise, Inot, lui, longea la rampe du Puits Public, prit une ruelle, traversa la halle au blé, passa sous le mai planté en l'honneur du dernier maire du canton, et, coupant en biais la place de la Commune, où d'une part on ne voyait qu'oies grises de Grenade-la-Garonnaise, oies blanches
du Lot, et d'autre part, que poules et coqs d'Inde, en telle abondance qu'on eût dît la terre recouverte d'une nappe noire semée de larmes rouges, il déboucha devant l'église du bourg sur le parvis de laquelle aboyaient et se démenaient, innombrables, attachées à des pieux, les bêtes dont cette fameuse foire annuelle de La Française a tiré son nom de Foire des chiens.
Il en était venu de tous les points du Midi : du Gévaudan, du Roussillon et de l'Auvergne, de la Gironde et des Cévennes, de la Provence et de la Gascogne ; aussi, y en avait-il de toute race et de toute espèce, de toute taille et de tout pelage.
Et, d'abord, attifés, pomponnés, les chiens de luxe et de ville :
« Havanais, king-Charles, terre-neuve, griffons, moutons, terriers anglais et terriers d'Ecosse, dogues, boule-dogues, grands et petits Danois, barbets, caniches, roquets et carlins. »
Ensuite, ceux de chasse, à courre ou d'arrêt, à la plume et à la bourre :
« Couchants, courants ; braques, épagneuls, bassets à jambes torses, lévriers à long poil, lévriers à poil ras, limiers pour menu gibier et d'autres de grosse vénerie ; et parmi ces derniers, des cornauds et des clabauds, des allants
et des trouvants, des chiens bute et des chiens d'aguail. »
Enfin, et ceux-là de beaucoup les plus nombreux et les plus remarquables, originaires, tous ou presque tous, du pays ou des contrées limitrophes, les chiens rustiques et les chiens ouvriers :
« Au premier rang, utiles entre les plus utiles de la campagne, les maigres et tristes labris ou farous, dont la robe noire est pareille à la toison des béliers et qui, pâtres irréprochables, surveillent et conduisent les troupeaux ; ensuite, fidèles au maître, les matins trapus et carrés, animaux de garde qui sont aussi bêtes de trait aimées du petit trafiquant forain, lequel, allant quotidiennement de bourg en bourgade vendre des allumettes ou des aiguilles ou des sucreries ou de la faïence ou de la porcelaine, brûle, assis dans un singulier petit véhicule à deux roues traîné par eux, la politesse aux diligences rencontrées sur les routes ainsi qu'aux voitures privées assez imprudentes pour faire assaut de rapidité ; puis, les chiens de semailles à la crinière aussi noire que l'ébène, effilés, longs comme des fourmiliers, et qui protègent contre les pigeons, la volaille et les oiseaux mangeurs de grain, les terres où passe le semeur et celles où la semence n'a pas encore germé; les vireurs, semblables à des
lynx et que le boulanger de campagne, après leur avoir limé les griffes des pattes de devant, emploie à tourner la roue du blutoir ; les bartassies au pelage indécis, tigré de bigarrures gris de fer, bigles et vairons, dont l'œil noir ou châtain est morne et farouche, tandis que l'autre, pers, gris, vert ou roux, brille, limpide et plein d'une tendresse troublante ; les huissiers, ronds, courts, bas sur pattes, et qui, de mêmes mœurs que le chat, ne suivent point ou suivent très peu leur maître, mai? n'abandonnent jamais la maison natale qu'ils habitent ; les sysclayres, glapissant comme le chacal, glabres, ayant les yeux à fleur de tête ainsi que le chien turc, faméliques et chastes, et, qu'en certains endroits, parce qu'ils flairent de très loin le cadavre, et qu'ils hurlent à la mort, on nomme goas sangnineîics ! (chiens de sang) ; épais, ragots, au poil rêche et touffu, le cou tout enfoncé dans les épaules, nerveux, rageurs, le plus souvent jaunâtres et la robe tachée de blanc, les doguins, que l'on envoie à l'âne, au loup, à l'ours, au taureau, lorsque les maîtres de combat, descendus des montagnes pyrénéennes et faisant leur tournée en Ouercy, ont planté leur tente au milieu de la place de quelque village ; le Pyrénéol, superbe et royal, avec sa gorge bombée et sa grande queue empanachée de magnifiques crins blancs, ami
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des enfants et des vieillards, capable d'affronter le lion ; et puis encore, parmi des chiens sans caractère, une nuée de métis de toute figure et de toute peau, variétés inconcevables, imprévues, inouïes, impossibles et qui sont ; enfin, un animal inquiet et sauvage, à l'oeil hostile, aux babines boursouflées sous une muselière de fer, aux oreilles en pointe de couteau, le féroce et fauve loubar, enfant du loup et de la chienne, engendré, lorsque les loups manquant de louves, vont, la nuit, affamés d'amour, en quête de femelles, hors des forêts, et s'accouplent, tout pantelants et tout hurlants, à certaines bêtes domestiques de leur famille, en la saison du rut.
Tranquille au milieu d'un vacarme étourdissant, Inot, en contemplation, admirait tout ce monde de quadrupèdes.
On fouaillait ceux-ci ; l'on cajolait ceux-là. Chasseurs, amateurs, maquignons, bouviers, bergers, citadins et paysans, chacun vantait sa marchandise ou dépréciait celle d'autrui. Beaucoup d'affaires, nul crédit ; tout au comptant. On se faisait payer et l'on payait aussi rubis sur l'ongle. « A tant le « caniot ? » « Oui. » « Non. » Et voilà. Qui parlait d'écus, qui de pistoles ; on poussait à la vente. Un Alpin était acheté jusqu'à cinq cents francs et tel grand Terre- Neuve se soldait par un sac de mille. A droite, la
n; BOUSCASSIÈ
a vin et
bête à vingt louis ; à gauche la bête à , sous. Et l'on tapageait ; et l'on criait, en français, en gascon, en basque, en catalan : une vraie confusion de langues. Achats sur achats ; échanges sur échanges, avec ou sans remise ; un immense chassé-croisé. Là, toute une meute qui changeait de propriétaire ; ici, quelque chien d'agrément, dont on se défaisait pour n'avoir pas à nourrir une bouche inutile et, par surcroît, à payer l'impôt. Tirés à hue et fouettés à dia, les chiens de chasse. Uro, Turlo, Flambeau, Noubelou, Cascard. Diane, Azely, Xip, Yz, Zoul, Oï, Rampa, Biru, Pisté, Ramonette ou Tendresse,' Haut-la-Caille ou Fend-1'Air, après avoir flairé leurs frères du chenil d'hier, s'en séparaient encore assez allègres et partaient avec d'autres suiveurs de piste, leurs camarades éventuels. Mais, les chiens de berger !... Rugissant, montrant les crocs à l'acquéreur, effarés, haletant, tirant la langue, rebroussés, sautant de ci de là, maintenus à grand'peine par la corde assujettie à leur collier, rebelles pour la première fois de leur vie à l'ordre du maître, ils restaient sourds à sa voix, et pour en avoir raison, il fallait les ficeler comme des paquets et les emporter ainsi liés en maison étrangère. Quelques-uns, plus résignés, mais non moins sympathiques, sentant très-bien que toute résistance serait vaine, envisageaient d'un dernier et long
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regard, avant de s'expatrier, celui qu'ils aimaient tant et qui les avait vendus, et, soupirant, agitant tristement l'oreille, ils le quittaient à reculons, la larme à l'œil et l'air navré. D'autres rampaient, implorant leur conducteur et lui léchant les pieds ; d'autres enfin, indociles à ce qu'on exigeait d'eux, s'ingéniaient, sournois, à ronger le frein, et débarrassés, ils s'enfuyaient à toute vitesse et la queue basse vers la chaumière natale, obligeant ainsi leur maître impitoyable à revenir parfois sur le marché conclu.
« Braves bêtes ! dit Inot tout remué, comme elles aiment leur pays ! »
Et, morne, il tourna le dos à ce spectacle, contourna le parvis de l'église et descendit à pas lents vers le val. Les filles et les femmes du bourg, qui revenaient de la fontaine publique située à mi-côte ou bien s'y rendaient, tenant de la main droite l'anse de la cruche de grès qu'elles portaient sur la tête, avaient beau passer, souriantes et fraîches comme des roses, à côté de lui, lui, tant il était pensif, ne les apercevait même point. Auprès de là, s'étant arrêté devant la grille du parc de « Moussu l'Marquis » il regarda, machinal, les cygnes noirs et les cygnes blancs qui, parés et gréés, les ailes enflées comme des voiles au vent et le cou recourbé comme une proue de navire, voguaient
dans un large bassin aux margelles de pierre de Sept-Fonds, et puis, il seblouit à considérer avec fixité deux paons juchés sur un toit de chalet, l'un blanc d'argent, sommeillant, les ailes tombantes, et l'autre, azuré, faisant la roue et luisant avec les milliers d'yeux de son radieux plumage, autant qu'un rais de soleil en plein midi.
« Quels oiseaux! »
Au son de sa voix, ce mélancolique observateur, très absorbé, s'éveilla soudain et se mit à courir à toutes jambes ; ayant gagné promptement le bas de la côte-neuve, il s'assit au pied d'un orme qui couvre de sa ramure une pierre oblongue où sont inscrites les distances kilométriques, et là, caché par le tronc de l'arbre et la pierre routière , il attendit au passage la nièce et l'oncle. Impatient, il portait de temps en temps les yeux au sommet du plateau merveilleux où, blanche et fière avec ses maisons en briques et son clocher peint à la chaux, la ville cantonale, à cheval sur le dernier piton du dernier rameau de la dernière montagne du Quercy, s'élance et pétille dans l'air salubre, au milieu des rayons et des gloires, sous un ciel embrasé.
Déjà les populations rurales commençaient à s'ébranler sur l'Esplanade. Les achats étaient faits, les ventes finies ; les rues dégorgaient
LE EOUSCASSIJU
bêtes et gens qui dévalaient confondus. Il était à peu près six heures du soir ; le soleil rasait la profondeur des combes ; les blés, les seigles, ici jaunissant et là tout verts encore, ondulaient sur les coteaux où les arbres s'enlevaient sur un fond de pourpre aussi nettement que des plaques de métal découpées et percées à jour ; espacés et rares, des amandiers en fleurs oscillaient, neigeuses aigrettes, aux flancs des collines arides du Pays-Haut que le printemps n'avait pas encore faites chevelues. A droite, à gauche, en tous lieux, dans l'étendue apparaissaient, poudreux et tout gris, les rubans entrecroisés des routes, tantôt, droites comme des I, suivant en ligne directe les hauteurs couleur d'ocre ou d'outremer, et tantôt s'engageant, après mille zigzags, entre les gorges et sous les bois, en tous sens troués par la lumière. Extraordinaire spectacle et dont, hélas ! on ne peut traduire la sublime beauté. Là-haut, tout en haut, La Française et les champs du Quercy : mamelons hérissés de forêts, rochers imbriqués bossuant le sol, explosions de chaleur et murmures éternels des brises ; en bas, à mille pieds au-dessous, à la base de la montagne que le bourg quercynois couronne, les plaines immenses du Languedoc : terres unies et grasses, et nourries de limon, grandes prairies bordées de peupliers et de saules, vignes ram-
pantes, vastes chanvrières, noirs et rouges sillons fraîchement labourés attendant le maïs ; ombrages pleins de fraîcheurs et, sous les frondaisons encore clairsemées, parmi des terrains de toute nuance et formant qui des losanges, qui des carrés, qui des triangles, qui des parallélogrammes , qui des rectangles ou des trapèzes, innombrables casiers d'un échiquier gigantesque, ici, là, partout, à perte de vue, des cabanes, des fermes, des moulins, des hameaux, des villages, des églises avec leurs clochers pointus comme des aiguilles et leurs tours. Au fond de la vallée, enflé des eaux de l'Aveyron et des eaux du Tescou, celles-ci jaunes et bourbeuses, celles-là, limpides et vertes, allant ensemble côte-à-cô;e, mais sans jamais confondre leur double cours au sein de l'onde vive et pure qui les reçoit, tourmenté, musical, houleux, ici rapide comme un torrent et là calme comme un lac, hérissé d'îles et d'îlots, étendu sur un lit de fraîches et molles herbes aquatiques, superbe, animé, s'enroulant et se déroulant, aux ardeurs du couchant, ainsi qu'un reptile interminable et tout en feu : le Tarn. A sa gauche, les rives et les plates campagnes languedociennes semées d'étincelles et couvertes de verdure ; à sa droite , la berge quercynoise, inégale, altière, sourcilleuse, projetée comme un promontoire au-dessus des
Basses-Terres et des eaux de la rivière refoulées ensemble dans la plaine sans bornes, et sur cette berge à pic, haute comme une falaise de l'Atlantique, un manoir féodal arborant sa tête chenue où grimpent la saxifrage et le lierre et laissant voir à travers les larges crevasses longitudinales de ses vieilles murailles grisâtres percées de part en part comme un crible des pans énormes et splendides du ciel du Midi. Plus loin, enfin, à l'extrême horizon, vers l'Espagne, immaculées, colossales et magnifiques au cœur des nuages moutonnants, les croupes inaccessibles et prodigieuses des Pyrénées.
« Ah ! dit-il en extase et religieusement accroupi sous l'ormeau, l'on me condamnerait à ne jamais plus voir cela ; je défie les juges et le bourreau !...
Cependant, en tumulte, pêle-mêle, piétons et cavaliers, chars-à-bancs et chariots se pressaient le long des deux côtes, la Vieille et la Neuve, au bas desquelles, le flot des campagnards une fois rompu, les uns suivent à droite les voies et sentiers du Quercy, les autres descendent à gauche les rampes du Tarn, longent ensuite la route tordue en spirale autour du mont et trônant au-dessus de l'abîme, et puis s'éparpillent enfin dans les chemins de traverse dont est sillonnée la banlieue montai-
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banaise. Inexprimable branle-bas ! Suffocante cohue ! Ici, des charrettes Umonières chargées de lames de fer ou de pierres de taille, de sacs de grain ou de farine, entraînées par de vigoureux et superbes chevaux entiers de Normandie, alezans ou bai-brun, ayant tous ou presque tous des balzanes autour des boulets ainsi qu'au chanfrein ; là, de lourds tombereaux, pleins de sable, de marne ou de chaux et cahotant dans les ornières ; plus loin, des chars-àbœufs qui, geignant sous le faix, roulaient indolemment ; des jardinières mal assises sur leurs ressorts et dans lesquelles, enfouies parmi des denrées de toute nature et des paquets de toute sorte, tressautaient et s'entrechoquaient de haut en bas des familles rustiques tout entières, y compris l'aïeul et le nourrisson ; enfin, venaient des fardiers aux roues démesurées et desquels la chaîne massive enroulée autour d'un énorme essieu supportait tout le poids d'un hêtre plusieurs fois centenaire ou celui d'un faisceau formidable de chevrons. Allant à fond de train, des tilburys, des cabriolets, des berlingots, des berlines, des chaises urbaines, celles-ci d'une forme antique et celles-là construites selon le goût du jour, passaient comme des flèches entre les pesantes carrioles et trouaient les troupeaux. Stridentes et totalement délabrées une foule de voitures publiques, diligences
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coucous, pataches, omnibus, caisses de wagons ajustées sur des roues de messageries, diables, camions presque hors d'usage et dont s'était débarrassée quelque prudente administration de chemins de fer, chars à fourrage et vieux fourgons d'artillerie, on ne sait encore quels singuliers engins servant de transports, ces mille coches dévalaient tous ensemble avec un bruit inouï de ferraille, affreusement secoués en tous sens par le trot inégal et pénible de leurs maigres haridelles poussives, borgnes, aveugles, arquées, teigneuses, galeuses, édentées, chauves, chassieuses, harassées, fourbues, horribles, sanglantes, expirantes, et les postillons, assis ou debout sur le siège, au-dessous de la bâche où le conducteur, flanqué de son lou-lou jappant avec furie, sonnait de la trompette, achevaient de les tuer à grands coups de manche de fouet, au milieu des rires et des invectives du peuple amusé du spectacle, et qui s'écriait d'une seule voix : « Hue ! les rosses ! £n avant ! les mazettes ! Ventre à terre et mors aux dents, sacré nom de Dieu ! » Fouettées, harcelées, martyrisées, éperdues, les pauvres bêtes lépreuses roidissaient leur encolure, et, chancelant entre les brancards, finissaient par fournir un petit temps de galop. On entendait alors comme un écroulement de maisons, et les voitures publiques, accrochées,
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dégringolaient deux à deux, quatre à quatre, se perdant dans un nuage opaque de poussière... Après les carrosses, les écuyers. Debout sur leurs mules criblées de pompons et de grelots, des meuniers faisaient tourbillonner et bruire les cordes noueuses de leurs fouets qui rhythmaient des fanfares ; enveloppés de leurs immenses limousines, des montagnards lauzertains avaient peine à contenir les indomptables bardeaux qu'ils montaient, et c'était étrange que de voir ces bêtes à tête et corps de baudet, ainsi que l'ânesse qui les avait conçues, hennir comme l'étalon qui les avait engendrées ; sévère au milieu des vestes bleu-de-ciel, des camisoles écarlates, des jupes omnicolores et riantes, apparaissait brusquement la robe noire de quelque placide curé : bien assis sur son bidet hongre, le tricorne collé à la nuque, les rênes aux dents, il s'efforçait à lire son bréviaire et cheminait cahin-caha; derrière lui, tout habillés de rouge et sonnant de la trompe, des piqueurs marquaient le pas entourés chacun de sa meute, dont chaque chien donnait de la voix. Avalanche d'hommes, de chars et d'animaux, bruyante comme le tonnerre ; amalgame de couleurs crues agitées dans le soleil et la poussière : les charretiers juraient, les bêtes se cabraient, des femmes, des vieillards, des enfants se juchaient afin de se garer sur les piles de cailloux qui
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jalonnent la voie ; on entendait dans la bagarre renâcler les chevaux, beugler les bœufs, clatir les chiens, grogner les porcs, bêler les ouailles, vociférer les gars; et ce tohu-bohu de monde et de bétail se ruait tourbillonnant dans la route encombrée, et, tout à coup, bêtes et gens, piétons, cavaliers, rouliers et postillons, s'arrêtaient, effarés à l'aspect d'un tronc et dune sombre tête d'homme, vivant et parlant, lequel, coiffé d'un chapeau ce marin et lié avec des sangles de cuir dans une sorte d'auge profonde assujettie à la cime d'un madrier dont l'autre bout avait été fiché en terre, surgissait à l'improviste à l'un des tournants du chemin et racontait de cette voix rude et rauque commune à tous les loups de mer, comme quoi, matelot du grand navire à trois ponts : la Ville-de-Paris, il avait eu, dans les haubans de ce vaisseau, embossé devant la rade, les quatre membres emportés à la fois par un seul paquet de mitraille russe, au bombardement de Sébastopol... On écoutait, émus, ce récit lamentable, et, poussés par un nouveau flot d'animaux et de chrétiens sans cesse accru, l'on passait outre après avoir fait l'aumône au mutilé. Quel encombrement ! quel bruit ! quelles clameurs! Au milieu de la foule épaisse et difficile à percer, des bœufs arrivaient par caravanes ; ils s'avançaient et mugissaient avec mélancolie,
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en regardant à travers les haies les gras pâturages ; alarmées, des juments hennissaient d'inquiétude, tandis que leurs poulains gambadaient autour d'elles ; on entraînait des vaches, ayant la plupart leur veau suspendu gourmand à leurs mamelles gonflées de lait ; en larmes, des brebis, d'une voix lamentable, réclamaient leurs agneaux tassés dans le véhicule rouge du boucher et pleurant à fendre lame, tandis que, parmi de noirs ou de blancs troupeaux de moutons, des béliers irascibles se heurtaient ; éperdus, des pourceaux qu'on traînait sur le gravier de la route avaient des cris douloureux et risibles ; sottes et se dandinant toutes grotesques, des oies, en bandes, dressaient leurs têtes de vipères et claironnaient en chœur ; idiots, des canards jabotaient en sourdine et des dindons sautillaient, dolents, sur la plante de leurs pattes et sous les gaules des guides ; se précipitant, tombant, se relevant, trébuchant sous une grêle de cris et de horions, un âne abasourdi s'areboutait parfois opiniâtrement sur ses sabots et, dominant une seconde la clameur générale, il se prenait à braire. Enfin, enfin ! dans les rayons du couchant et les volutes de poussière, parmi les claquements de fouet, le bruit argentin des grelots, les jurons, les rires, les vociférations des maquignons et des rouliers, les bestiaux beuglant ahuris, et les voi-
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tures enchevêtrées, des galants poussaient droit devant eux, se tenant par la main, ne voyant, n'entendant rien qu'eux-mêmes au milieu du tumulte excessif, et si les prunelles magnétiques de chacun d'eux se rencontraient, attirées réciproquement de l'un à l'autre, ils semblaient aussitôt prêts à défaillir sous les caresses et les langueurs endormantes du regard — les amoureux !
Inot, toujours adossé contre la pierre routière, souriait rêveur aux amants et pensait à la « sienne. » Il se flattait que peut-être il serait bientôt heureux avec elle et par elle et qu'ils vivraient paisibles ensemble au fond du bocage aimé... Comme il songeait à cela, du haut d'une charrette bondée de cages de volailles, jaillit tout à coup le chant d'un coq. A ce cri, qui pouvait bien être un adieu suprême au pays natal, Guillaume eut les entrailles remuées d'une pitié fraternelle. Il se dit que sa peine à lui serait aussi bien grande s'il était forcé de déserter ses campagnes toujours hantées de verdure et de soleil, ses bois et son amie, tout ce qu'il aimait à plein cœur. Alors, pour la centième fois, ses yeux interrogèrent la côte. Il tressaillit. Fonsagrives, en habit de velours merde d'oie et coiffé de sa rouge enseigne, arrivait, flagellant son âne. En arrière et sous la queue de sa monture anhélait un grand chien
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de pâtre, un labri noir et long-poilu comme un bouc. Cinq à six pas en avant, marchait Janille, heureuse, un panier au bras. Guillaume alla vers elle.
— Adiou, ma mie ; et puis après, saluant le langueyeur et lui tendant la main : Adiousias, oncle, adiousias !
Fonsagrives eut un air on ne peut plus agréablement étonné.
— Par cet éclair ! fit-il en frappant sur la ceinture de laine écarlate dont il était ceint et qui rendit un son métallique, c'est le bouscassiè!... Je suis si content de te voir, garçon, que je ne le serais pas davantage si Ton me donnait un plein chapeau de pistoles. Approche un peu que je descende de mon âne, prends letrier; et toi, nièce, attrape vite la bride au bourriquet.
Elle obéit en souriant.
— Voyez-vous, les enfants, c'est toujours ainsi, reprit le langueyeur après avoir mis pied à terre ; quand on caquette avec la poule, on voit venir le coq. Nous parlions de toi, junhomme, sans en dire du mal ; bien au contraire ! demande à la nièce...
Enchanté, ravi, l'innocent regarda sa maîtresse, qui, la maligne, cligna des yeux.
— ... Marchez donc un peu devant moi tous deux ensemble, pour voir. Aussi vrai que je
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m'appelle Olivier-Pancrace Fonsagrives, et que je n'ai jamais eu peur d'un litre de rouge ou de blanc, vous faites la paire, et quelle paire ! De Lauzerte-Cadurcine à La Française, en cherchant bien, on ne trouverait pas mieux que vous. Oui, peut-être qu'il n'y a pas en ce monde vos pareils ; vous êtes juste de la même taille. Par saint Alpinien ! on vous mettrait au joug et vous seriez bien accouplés. Ah ! Viédaze ! ce que c'est que d'être jeunes et de s'aimer ainsi. Vous devez vous croire en paradis, Saint Dieu ! tout à fait en haut, à côté des saints et des saintes sous la roue du soleil, au mitan des cieux.
— Eh ! je te l'avais bien dit, nigaud, souffia-t-elle à l'oreille du sien, il est tout à fait pour nous, tu vois.
— Vrai, répartit le trop crédule sauvageon qui nageait dans la joie et parlait de cœur, vous êtes un brave homme ; vous êtes franc comme l'or, langueyeur.
— Brave !... On raconte partout que je le suis, et je trouve qu'on a raison. Moi, je ne dois rien à personne, et l'on me doit plus de quatre deniers. Si j'en trouve l'occasion, je bois un coup, j'en bois deux et même trois. A cela, je ne vois point de mal. Ce que j'ai, mes vignes, mes prés, ma borde, je ne l'ai point gagné sans suer à la ragj du soleil. Mais il ne s'agit
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pas de ça!. .La nièce, il me semble que je t'ai dit d'aller devant avec l'âne ; le coquinet et moi, nous avons besoin de mettre le cœur sur la main, sans témoins; il est franc, je le suis comme lui ; nous ne passerons pas par quatre chemins, et nous arriverons droit où nous voulons arriver... Allons! file donc, petite, et rondement !
Elle avait déjà pris les devants et trottinait, accorte et joyeuse, à côté du grison qui, flairant ânesses et cavales, ricanait doucement en relevant la queue.
— Ici, Talabar ! Un chien bien appris et sage ne doit jamais quitter celui qui le nourrit et le loge. Ohé ! Talabar, on te cassera les reins, animal sans raison et qui fais celui qui n'entend rien à l'ordre. Ici, milo Dioux ! Talabar, Talabar, ici !
Le labri abandonna la fillette, qu'il suivait, tout frétillant, et revint comme à regret et la queue basse occuper de nouveau son poste derrière les talons de son maître dont la marche s'accélérait...
— A présent, bouscassiè, reprit Fonsagrives en essuyant les grosses gouttes de sueur qui perlaient au bout de son nez bourgeonné, cramoisi comme une tomate, et se mêlaient aux la7-ges paraphes violets que le vin rouge du terroir avait dessinés aux coins de sa grande
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bouche lippue ; à présent, m'ami, que toi et moi nous sommes tête à tête et bien seuls (oh! je ne compte pas mon aboyeur ; tu dois comprendre qu'il n'ira pas redire nos chansons), à présent que personne ne nous gêne et que nous pouvons nous déboutonner à notre aise, nous allons nous expliquer, garçon, mais auparavant, donne-moi ton bras que je m'y appuie, le soleil m'a tapé sur la caboche, et puis mes jambes qui se font vieilles et maigres sous mon ventre qui pousse, engraisse, et s'arrondit à vue d'ceil, tirent, les sacrées gueuses ! à hue quand je veux qu'elles tournent àdia... Vois-tu, mon cher futur neveu, primo, d*abord avant tout, il faut être raisonnable ; écoute-moi bien : il y a, comme cela, dans la vie des jours qu'il fait froid et des jours qu'il fait chaud ; aujourd'hui, l'on rit et demain on pleure ; et, pendant cela, le temps passe, passe, passe si vite qu'on n'y fait pas attention. Moi, qui te parle, et qui suis heureux comme une carpe au fond de l'eau, j'ai eu des peines si traversières que la tête m'en virait comme une aile de moulin à vent, et que je pensais tout de bon à me détruire. Par bonheur, on me fit comprendre que la vie est trop courte pour songer à la raccourcir. Aujourd'hui que je ne me souviens plus de mes anciennes tablatures, je ne consentirais pour rien au monde à m'égratigner tant seulement le cuir, pour
rien au monde, non, monsieur. Mais parlons un peu de toi, l'ami ! Tu ne possèdes, que je sache, absolument rien qui vaille au soleil ; ce n'est certainement ni de ta faute ni de la mienne. Après cela, tu vaux, dit-on, et, je le crois, ton pesant d'or, quoique minable. Ouvre l'ouïe. A ta place, vois-tu, mon gaillard, voici ce que je me dirais : « Je suis jeune, je n'ai ni père ni mère, ni biens ni monnaie, et je ne peux pas m'empêcher d'aller où veut que j'aille le gouvernement, puisque je lui appartiens, étant tombé au sort. Bon ! alors, je vais à l'armée, et je demande la permission à mon capitaine de me rendre chez les Arabes. Une fois chez eux, j'en tue autant que j'en peux tuer, j'en crève une demi-douzaine par jour, s'il y a moyen, et si j'attrape quelque bonne balafre, tant mieux! On me sert une pension que je me mange ensuite tranquillement, dans un coin, sans me faire de la bile, en me grattant à mon aise la sole des pieds et en buvant plutôt dix fois qu'une à la santé de ceux que j'ai matés et dont la mort me rapporte l'agrément de bien ripailler, tout le long de l'an, avec de bons chrétiens qui payent toujours, comme de juste, leur écot et quelquefois aussi le mien, bien entendu... » Ce que je me dirais parlant à ma personne, si j'étais à ta place, enfanteau, tu viens de l'entendre, mon ami, tu viens de l'en-
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tendre. Es-tu content de mes fredons ? Tu devrais letre, si tu ne l'es pas, et me sauter au cou pour me prouver que tu sens bien l'amitié que je te porte. A présent, si ça peut te faire plaisir, embrasse-moi, petit, tout à ton aise. Vrai, ne te gêne pas, appelle moi le brave des braves, le meilleur des meilleurs, le premier des premiers, appelle-moi ton oncle, appellemoi ton père, appelle-moi ta tante, appellemoi comme tu voudras, je ne me fâcherai de rien et resterai ton dévoué quand même et toujours, je te le jure sur trente-six mille têtes de saints, devant Dieu et devant les hommes, bouscassiè !
Tremblant comme la feuille, lnot s'était planté en face du langueyeur, qui, les narines au vent, se dandinait appuyé sur son bâton noueux, avec la présomption d'un Saint-Jean- Bouche-d'Or.
— Un peu de patience, garçon, reprit-il, l'œil cruel comme l'acier et les lèvres caressantes comme du velours, un peu de patience, je n'ai pas encore fini ! Tu me regardes de travers comme si mon raisonnement ne te convenait pas. 11 est pourtant solide et sage comme pas un. Fais appeler devant moi, le maire, le curé, le notaire, l'huissier et même le médecin, y compris le vétérinaire, et je te parie cent contre cinq qu'ils me donnent raison, l'un après
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l'autre ou tous ensemble. Ah ! pardi ! que le cou me saute, si je ne te vois pas venir. J'entends bien. Très bien. A l'armée tu n'auras pas ta bellote. Tu as de l'amitié pour elle, je n'en disconviens point. Certes, elle vaut que tu l'aimes : elle est jeunette, elle est blanche comme l'aube, elle est douce comme une agnelle, elle a la bouche en cœur et plus rose qu'une rose... rose; elle a de grands yeux fendus en amande et couleur de la violette, elle a les cheveux aimables et roux comme le soleil et l'or, on dirait qu'on l'a pétrie dans les coquelicots, les églantines et les scorsonères et qu'elle est sortie telle qu'elle est, d'un moule tout neuf, la demoiselette ! Oui, oh! mais oui ! J'en tombe d'accord, elle est pure et neigeuse comme le lys; et j'en conviens aussi, de Moissac à Montauban, en longeant la rivière du Tarn, et de Moissac à Cahors en allant de montagne en montagne, on ne trouverait pas une pucelle de son calibre ; oui, ma foi ! c'est le plus joli pucelage qu'il y ait dans nos contrées. Il ne faudrait pas avoir de goût pour la trouver haïssable... Pourtant, tends l'oreille de mon côté, fils. Moi, je suis vieux et je connais beaucoup de choses que tu ne sais pas encore, entre autres celle-ci : Que ce soit en France ou bien à l'étranger, une femme en vaut toujours une autre, et toutes ensemble ne
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valent pas le quart du quart d'un homme, si mal raboté qu'il soit. En tout temps, en tout pays, un mâle a toujours valu plus qu'un million de femelles. Ah ! Des femmes, est-ce qu'il en manque? Il y en a autant et plus que des mouches. Il en pleut. Il en neige. Il en tombe de partout. Ne te chagrine donc pas. A défaut de celle que tu guignes, tu dénicheras toujours bien une compagne pour t'aider à la couler douce; ah! m 'ami, crois-moi, tu en trouveras toujours une, deux, trois et même dix, sois tranquille.
— Jamais, jamais, jamais, je n'aimerai que Janille !
— Que dis-tu là, mon bougie, ah ! bon Dieu ! que dis-tu là?
— La vérité pure de mon âme, Olivier Fonsagrives de S lint-Paul de la Rivière ; oui, langoyeur, la vérité!
— Pauvre bouscassiè, tu résonnes comme un méchant tambour de basque! Eh! tiens, Talabar, mon chien qui est là, Talabar ne dirait pas les coïonnades que tu dis, et même je parie que mon bourriquet, plus financier que toi, trouverait mieux la marche à suivre. Ah ! si tu causais ainsi : « Votre palôte a bien quelque chose et moi je n'ai rien ; en l'épousant je ferais une affaire cossue; » moi, je te répondrais que tu mets le doigt où il faut. Voilà la question,
la vraie, la seule ; il n'y en a pas d'autre. Elle, l'infante, te plaît, tu lui piafs, d'accord ! Mais depuis quand est-ce l'usage que celui qui a de la viande épouse une donzelle rapiécée, et que celle qui a les poches garnies prenne en mariage un chevalier qui ne possède sous la courbe du ciel qu'une bouche pour tout avaler. Doucement ! tu roules des yeux comme une vipère à qui l'on marche sur la queue. Oui, je te conçois. Tu veux dire que ce n'est pas l'intérêt qui te fait aimer la nièce. Il se peut. Mais écoute-moi : celle que tu trouves si drue et qui l'est, remercions Dieu ! celle-ci serait bien près d'être laide, si la monnaie ne la faisait pas luire un brin. Que veux-tu que je te roucoule encore, moi ! Son père, Rouma, te l'avait promise, et ma sœur, la Roumanenque, veut la garder. Encore, peut-être on te l'aurait donnée si tu n'étais pas tombé au sort. Maladroit que tu es, pourquoi ne laissais-tu ce bout de chiffre, le plus petit, ce gros 1 au fond du sac? A présent, il te faut partir, aller à l'armée. C'est un malheur, un malheur sans remède. Voilà ! mais j'en connais qui te valent et qui décamperont sans ruer. C'est un malheur! Je n'y peux rien. Rien du tout. La mignarde, qui n'entend goutte aux affaires du monde, espérait que je t'achèterais un homme. Il faut être juste : elle, puisque je n'ai pas d'enfants et que je suis bien décidé à
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ester veuf, sera mon héritière.... plus tard! Oui, plus tard : regarde-moi, je suis encore jeune. Soixante ans ! Qu'est-ce que c'est que ça! Rien ne m'empêche de vivre encore autant et davantage. Le Ribal de Saint-Carnus, qui a servi sous l'Ancien, a, je le sais, onze dix passés ; pourquoi ne deviendrais-je pas aussi vieux que lui ? Notre voisin, Andoche Kardaillac, qui s'est battu sous la première République, laboure et fauche et sarcle, et pourtant, il est antique, le citoyen ! Est-ce que quelque chose m'empêche d'arriver à lage auquel est arrivé ce noble guerrier ! Ma caisse est en fer. Je vais comme l'horloge de Saint-Pierre à Moissac et je bois comme un trou. Mes cheveux sont poivre et sel, c'est vrai ; mais de ceux qui me restent, on couvrirait encore la toiture de plus d'un pelé. Quant à mes dents, elles tiennent ; il ne m'en manque pas une seule. Holà! regarde-moi ce râtelier de requin, bouscassiè..... quelle gueule prospère, eh ! l'ami ? Franchement, bâti comme je le suis, on peut se foutre de la camarde et je m'en fous. Oui, mais, attention ! En vieillissant, je ne pourrais plus langueyer les porcs ni les châtrer, et, que je le veuille ou non, il faudra que je vive de mes revenus qui ne sont pas gros, gros, je t'assure. Vingt-cinq cents francs qu'il faudrait pour te payer un remplaçant ne se récoltent
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point comme cela sous les fers d'un cheval. Les tirer de mon capital, que'nenni ! S'il m'arrivait un jour de manquer de pain, parents, amis et connaissances, chacun dirait : « Bonsoir, Fonsagrives et la compagnie ; mange, si tu peux ; crève, si tu veux ! « Pauvre et caduc, cher cœur, ça quadre assez de travers, Dieu me damne ! et, quand ça se trouve ainsi, l'on finit ordinairement dans le cul de quelque hôpital. Ah! mon bon petit ami chéri!... Vingtcinq cents francs!... Attrape-les ailleurs. Je ne veux pas me démunir ; et puis j'ai des dépenses à faire : il faut que je répare mon pigeonnier qui tombe en mies ; il faut que je change mon bourriquet qui n'en peut plus, il est poussif, arqué, fini ; regarde-le. Un beau matin il me tomberait dessus si je n'y prenais garde, et m'aplatirait comme un œuf. Il faut que je le remplace par une bonne cavale bretonne qui me portera bien, sans broncher et sans me faire des bêtises. Tu vois, il me faut beaucoup, beaucoup d'argent, et ne peux te prêter un simple denier. Vingt-cinq cents francs ! Viédaze ! Je ne suis pas assez riche pour te faire ce cadeau ! Tiens ! Si tu veux savoir le fin fond de ma pensée : ce que je ne fais pas pour toi, je ne le ferais pas pour mon fils, si j'en avais un. Il partirait, il irait à l'armée, il irait au diable, je te le jure devant le vieux gouver-
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nant de là-haut qui m'entend et qui peut me fusiller roide si je ne dis pas vrai. Donc, à la fin des fins, ton plan est de partir et d'oublier Janille qui, crois-moi, ne demande pas mieux, au fond, la pauvre enfant, que tu la plantes là !
— Tu mens, langoyeur, tu mens ! aussi vrai qu'il y a toujours eu et qu'il y aura toujours des arbres sous le soleil! tu mens ! tu mens ! tu mens ! s'écria le bouscassiè froid et pâle comme la mort.
— Oh ! oh ! ! oh ! ! ! La Janille ne m'a pas dit cela, je suppose qu'elle le pense; car io! Founsagribos, qui connais les femmes, j'estime qu'elle est faite comme toutes celles que j'ai vues. Ecoute, jeté le répète encore un coup, les femmes, noble et brave bouscassiè, que je porte en mon cœur, les femmes, c'est un bétail mignon et capricieux, traître et méchant, qu'on doit mener à coups de fourche. Il faut que je t'instruise à fond, car je vois que tu n'entends rien de rien à la question. Ecarquille bien ton esprit, innocent, et sache ce que c'est que le mariage dont tu te montres si fort en goût. Attention! Y es-tu? Je commence. On en a toujours trop des noces et de ce qui s'ensuit. Tiens, voici la chose au plus simple ainsi qu'au plus commun. Un poul s'associe à quelque poule de la contrée. Oh ! ça va bien, très bien,
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d'abord. Un peu plus tard, le coq ne bat plus que d'une aile, ne pique plus que d'un éperon, et sa glousse se trouve la bien mal servie. Aie! aie! aie! Un beau matin, elle voit passer au ras de la maison noubiale (nuptiale), quelque jeune et vaillant chanteur étranger, cric, crac ; elle s'accroupit d'elle-même et puis, elle se relève, augmentée : Et voilà: Ou'arrive-t-il ensuite ? On dit plus tard de long en large, à travers le pays : Savez-vous pourquoi tel ou telle ressemble si peu à son père? c'est que ce particulier est de la grrrande, grrrrrandissime confrérie de Saint-Joseph ; il en porte de longues à faire trembler un cerf; il est cornard, il est cocu. Voilà ce que c'est, bouscassiè ; Voilà ce que c'est ! Tu connais les femmes à présent. Elles sont toutes de la même pâte, et Janille, nostro Janillo...
Les yeux de Guillaume avaient pris une expression si douloureuse et si terrible, que son bourreau n'osa pas retourner davantage le couteau dans les blessures qu'il avait faites. Il eut peur, ce perfide, ce lâche, ce cruel, qu'excédé de souffrance, le martyr, à la fin des fins, ne le saisit entre ses mains, réputées les plus tenaces du pays et ne le cassât « lui, pauvre vieux ! » sur les genoux, ainsi qu'une vieille branche.
— O mon Dieu ? ne te fâche pas, garçon, balbutia-t-il mielleux et le verbe tremblant ;
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aussi vrai que me voilà, j'aime tout plein la nièce, et pour lui faire plaisir, je suis prêt à te donner tout de suite un coup depaule, et même deux.
Inot eut le geste d'un homme qui rencontre un reptile et va marcher dessus, et puis, se contraignant, il dit entre ses dents serrées, ce mot, ce seul mot :
— Serpent !
— Au revoir, tête brûlée, dit le langue3^eur s'esquivant au plus vite, il faut que je parle à ce farceur de Cônis qui me doit neuf écus de six livres, et qui passe sur la route sans avoir l'air de me reconnaître... « Hé! toi qui file! arrête un peu; ne décampe pas si vite, je t'ai vu, tû ne m'échapperas pas comme ça, mon gaillard ! » Au revoir, polisson ; les affaires avant tout, tu comprends... (Un moment, Talabar ! Attendsmoi donc un brin, chien de misère!)... Il faut les faire quand on peut; adieu donc, Inot de mon cœur, et porte-toi bien. Sans rancune, fils! sans rancune. Je t'aime quasiment comme si tu étais mien, et je t'ai parlé de même, bouscassiè...
L'on eût dit Guillaume pétrifié. Toutes ses forces vives s'étaient exhalées dans ce cri : « Tu mens ! » que l'insinuation féroce du discoureur lui avait arraché des entrailles. « Ohé ! l'endormi, lui cria un charretier, si je t'avais écrasé, tu
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l'aurais bien voulu, par exemple ! A-t-on jamais vu quelqu'un se jeter ainsi sous les roues des limonières ! » Un moment après, un bûcheron du voisinage le prit par le bras, et lui dit en riant : « Que fais-tu là sur la levée, planté comme un pieu ? Que regardes-tu donc à terre ? On dirait franchement, que tu y vois des perles ' Allons! Allons, suis-moi, viens vite. » Il répondit à l'interpellant, qui voulait à toutes forces l'emmener en forêt : v< Laisse-moi, Victor- Alexis ! » et resta, chancelant, sur ses pieds, ainsi qu'un corps sans âme, au beau milieu de la route royale.
Une grande rumeur se produisit tout à coup derrière lui, vers La Française. Il tourna la tête et vit les mécontents avec lesquels il avait bu à l'auberge des Trois-Poux, chez Astaruc le gascon, qui s'en revenaient tous ensemble, à leurs champs. Ce n'étaient plus les mêmes êtres. Adieu l'honnête et belle émotion qu'une heure auparavant, au cabaret, ils avaient tous ressentie en entendant chanter leur camarade, ému comme eux, à l'idée affreuse de quitter et la famille et le pays. Exaspérés à présent par l'eau-de-vie et le vin, ils s'avançaient, hurlant, dans les flots de poussière soulevés à chacun de leurs pas et suivaient, tumultueux et désordonnés comme des moutons, leur porte-drapeau secouant au vent
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la branche de chêne, où s'entre-choquaient à grand branle et socs de charrue et cornes de bœufs. A cheval l'un et l'autre, et dos à dos, sur la haute jument gris-pommelé du Perche, Yzède, le fifre infatigable de Saint-Charles- Borromée, et Matalenou, le tambour fameux de Sainte-Pétronille en Forêt, qu'on avait rencontré à La Française, sonnaient à qui mieux mieux une marche guerrière, étroitement entourés de toute la bande. « Au galop, enfants, au grand galop ! » Et, sans même apercevoir Inot qui, de son côté, ne les voyait guère, ils passèrent bras à bras et comme une volée de mitraille devant lui, tous braillant à tue-tête et d'un air vraiment terrible l'antique chanson du SOLDAT DU QUERCY.
Cuiraffc au dos, couvât du cafque, Et tout criblé, rouge de fang ; Cuiraffe au dos, couvert du cafque, Je faucherai comme un parfait.
Rouge de fang & noir de poudre, Je faucherai tètes 6" bras; Rouge de fang & noir de poudre, Je fendrai ton! de haut en bas.
LE BOL-SCASSIIi 175
Et Jï l'Anglais demande -grâce Je lui dirai : « Rends ton drapeau « Sinon, Anglais, aucune grâce... »
A leurs patriotiques, mais sauvages accents, on sentait que, le fusil ou la baïonnette, ou le sabre aux mains, ces louveteaux des campagnes quercynoises, enrégimentés et précipités dans la bataille, eussent tout éventré devant eux, hommes et chevaux, sans faire quartier à l'ennemi, même vaincu. Toutes les vieilles haines nationales, assoupies ou mortes, revivaient dans leur bouche au nom exécré de Y Anglais. Envoyant dans les airs les strophes de leur hymne de guerre, ainsi qu'ils eussent envoyé des crachats à la face de l'étranger, ils traversèrent comme un boulet râmé la foule, rangée au long des fossés de chaque côté de la route, et disparurent bientôt en des tourbillons de poussière, avec des bruits de tonnerre et d'ouragan.
Réveillé par la clameur guerrière et rendu presque entièrement à lui-même, Inot, enfin, releva la tête, et portant la main à la hauteur de l'œil, il aperçut au loin sa mie qui tenait l'âne par la bride et marchait h petits pas.
S étant mis à courir afin de la rejoindre, il eût bientôt dépassé Fonsagrives, en train de se chamailler avec le débiteur accroché au passage, et rattrapé les conscrits engagés on ne sait pourquoi, sous les arches d'un aqueduc coupant une ancienne voie romaine. Il courait, il sautait à travers le monde, il volait, et, tout en nage, il criait à chaque pas :
— Ohé! Janille! Ohé!
Il y avait entre elle et lui trop de distance encore, et trop grand était le tapage que faisaient sur la route et les chemins d'alentour, équipages, gens et bestiaux, pour qu'elle put l'entendre.
— Aoo-oh! Janille ! Oh!
Elle crut enfin ouïr son nom au milieu de la bagare, et s'arrêta.
— Janille! Janille!
— On m'appelle, et c'est lui-même ; il doit être bien aise !
Elle fit aussitôt volte-face.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle à l'aspect de Guillaume, qu'elle s'attendait à revoir si radieux, est-ce que l'oncle ne t'aurait pas tenu de bonnes et franches paroles? Est-ce qu'il a changé d'avis? Est-ce que, par hasard, il nous abandonne ?
Il branla la tête ayant la mort dans les yeux.
— Hélas! soupira-t-elle, je te comprends; hélas ! mon Dieu.
— Ce n'est pas tout, dit-il alors, sévère, en la regardant profondément dans les prunelles : Es-tu franche, toi?
— Quoi donc ?
— Es-tu loyale ?
— Oh! Guillen.
— As-tu le cœur ami de la langue? Il faut que tu me parles ici, fille, avec ton corps et ton âme ensemble.
Elle joignit les mains, tout affligée, et deux grosses larmes roulèrent sous ses cils, cependant que la bourrique s'en allait, la bride sur le cou.
— Mienne, reprit-il, l'oncle, qui y voit très clair, pense, estime, juge que tu ne m'aimes pas ; il m'a dit, entends-tu, que tu ne m'aimais pas.
— L'oncle! il t'en a imposé!
— Je voudrais bien croire à ton discours et pourtant, je ne peux.
— Il en a menti, je te le jure!...
Et, révoltée, elle était, en proférant cela, superbe d'énergie.
— Ah ! mienne...
Une lueur de paradis passa sous les paupières mi-closes de l'amant, et toute sa face en fut à l'instant rassérénée.
IjS LE BOUSCASSIE
— Oui, je te crois; oui, n'est-ce pas, ma toute fidèle, que tu m'aimes ? Le pacant ! Il m'a semblé qu'il m'ouvrait les chairs et m'arrachait le foie.
— Oser te dire... et toi, coupable aussi, tu l'as cru!
— Pardonne-moi, si tu savais... Il ne faut pas trop m'en vouloir.
— Oui, je te pardonne ; mais ceux à qui je ne souhaite que du bien, et qui me font du mal ont tort, et grand tort de se comporter de la sorte. Ecoute-moi ; cela ne se passera pas comme ça, non, oh! non, ami... Je veux te voir, te parler longuement, demain.
— Demain ?
— Oui, demain, sans faute où vas-tu travailler?
— A la Guirlande-des-Chênes, sous Rochemonille, en forêt.
— Y resteras-tu toute la journée ?
— Oui, de l'aube à la nuit, du chant de la farlouse à celui des rainettes.
— J'irai t'y joindre.
— (Juand ? Dans la matinée ou bien à la vesprée ?
— A la brune ; y seras-tu, sûrement, Guillen, y seras-tu ?
— Janille, j'y serai.
— Dès aujourd'hui, sois tranquille, tneou,
on ne me mènera plus à la lisière ainsi qu'on l'a trop fait jusqu'ici... mais, crois-moi, va-t'en vite à présent, car j'entends venir derrière nous le mauvais langueyeur. A demain soir, à demain.
— A demain donc !
Et, sur le point de se quitter, s'étant pris les mains et noué les doigts, ils se baisèrent tendrement d'un long regard, où leur âme avait passé toute, et ce baiser ardent et chaste durait encore qu'un immense cri d'effroi fit explosion autour d'eux.
Ils s'éveillèrent, troublés, et tressaillirent en entendant en arrière la parole stridente de Fonsagrives qui criait hors de lui, fort essoufflé :
— Gare, nièce; gare-toi!...
Cent, deux cents, trois cents voix humaines, que la peur étranglait, éclatèrent ensemble au même instant :
— Lou taourel! (le taureau) lou taourel ! lou taourel !
Inot se retourna... Bon Dieu! Le péril était là, terrible, et la mort peut-être aussi. Soulever de terre et comme une plume Janille défaillante, et l'emporter avec lui dans un petit chemin creux ourlé de haies et sillonné de fondrières à droite de la grand'route, il fit cela, rapide comme l'éclair. Une seconde encore, et, franchi l'un des deux talus entre lesquels était
iSo LE BOUSCA5SIÈ
encaissé le sentier surplombé d'un dôme de ronces, ils eussent été hors d'atteinte, elle et lui.
— Biro! Biro! Biro!
Par ce nouveau cri, en vingt secondes autant de fois répété, la foule, avertissant Guillaume qu'il n'avait pas le temps d'escalader la pente au sommet de laquelle il voulait se réfugier, il déposa sur l'herbe, au revers du fossé, sa fiancée, aussi blême qu'une morte, et fit face à la bête, dont le souffle humide et chaud lui avait mouillé les reins.
C'était un taureau brun fauve de Gascogne, agile et plein de feu, que les conscrits avaient affolé par leurs vociférations, et qui bondissait et beuglait, ayant des lambeaux de vêtements à la pointe des cornes, et du sang au poitrail. Le fichu rouge et blanc de la Roumanenque l'avait attiré. Noirs, ses yeux étincelants s'étaient posés sur Inot qui, renonçant à fuir davantage, ramassé sur les jarrets et les mains à demi jetées en avant, à la façon des pâtres-dompteurs des montagnes du Rouergue, attendait sans broncher, il courba la tête et couvrit d'écume ses fanons, ensuite, étonné peut-être qu'on osât l'affronter de la sorte, il se cabra tout à coup, et puis ses ongles déchirèrent la terre, tandis qu'il mugissait, le mufle au ras du sol, la queue ondulant éployée et bruissant comme une flamme audessus de ses reinc.
LE BOUSCASSIÈ iSl
Hommes et femmes du pays, arrêtés sur la Route-Royale, bouviers et rouliers, debout sur leurs charriots, maquignons à cheval et se haussant sur les étriers, bergers accotés sur leurs houlettes, tout un monde immobile et comme pétrifié de terreur, regardait l'homme et l'animal en présence l'un de l'autre et s'observant tous les deux.
— Ho ! Seigneur-Dieu ! s'écria quelqu'un, ô Jésus-Maria !
La bête avait bondi, furieuse, en avant, et, sous ses sabots, le gravier et le sable volaient de toutes parts.
— O la fillette !
— Elle est morte !
— Ils sont perdus !
— Aie! Aie !...
Habiles et bruyantes, les mains de Guillaume s'abattirent tout à coup sur les cornes baissées du taureau.
— Miséricorde ! aïou !
Tous les yeux en ce moment se fermèrent, mais pour se rouvrir presque aussitôt, et fouiller de mille regards avides, le chemin creux où chacun s'attendait à voir les amants étendus côte à côte sans vie ou, tout au moins, grièvement endommagés. On ne remarqua rien d'abord, si ce n'est une masse de poudre montant en tourbillons, et l'une des haies qui
l82 LU BODSCASSIÉ
vibrait, très agitée ; ensuite, la poussière se dissipant peu à peu, l'on aperçut quatre membres velus et noirs, se trémoussant follement, un ventre ainsi qu'un mufle tournés vers le ciel, ensuite toute la charpente de la brute renversée sur le dos, et puis, enfin, portant à bras le corps sa promise saine et sauve, le vainqueur qui se dressait, pâle, mais calme, à la crête du talus. De grands soupirs de soulagement sortirent alors de toutes les poitrines, et les conscrits, enthousiasmés, surpris de ce qu'avait fait sous leurs 3'eux, le « petit ermite de la Crête-des- Chênes, » s'élancèrent vers lui, qui parlait tendrement à la sienne mourante, tandis que la sauvage bête à cornes, malencontreusement tombée dans le ravin trop étroit pour qu'elle pût se relever sans assistance, beuglait, allongée sur l'échiné et les quatre fers en l'air.
— Un capable, un dégourdi, c'est toi, vraiment. Es-tu blessé ?
— Non.
— Oh! Viens boire quelque chose, ami; rien de tel qu'un glou-glou pour vous apaiser le sang.
— Un bon coup de pied au flanc gauche, une bonne pesée sur la corne droite du rebelle, et le voilà sens dessus dessous en train de gagner l'avoine... Ah! certes, c'est une solide poigne que la tienne, mignon, foi de berger du Ouercy !
LE BOUSCASSIÈ I 8 ;
— Positivement, c'est travailler comme il faut. cela!
— Camarades, c'est un intrépide, celui-ci ; vive le bouscassiè!
Mais lui, dédaigneux de louanges et ses mains dans celles de Janille, encore toute tremblante, rompit le cercle des curieux, et s'avança droit à Fonsagrives, ahuri complètement.
— Tiens, langueyeur, fit-il en le regardant bien en face, on te la cède pour aujourd'hui, reprends-la ; mais tâche d'avoir soin d'elle à la maison...
Et cela dit, ayant écarté tous ceux qui voulaient le retenir, et fait du coin de l'œil un signe d'intelligence à son amie, il prit à travers champs et s'enfonça dans les seigles. Un quart d'heure après, la belle côtoyant toujours la grand'route et précédant son oncle maternel remonté sur l'âne et flanqué du labri, la belle, qui suivait encore des yeux son sauveur, le vit qui gravissait en galopant les rocailleuses et désertes pentes de la Pandouille au-dessus desquelles plane en tout temps un vol épais de corbeaux, et non loin du château seigneurial de Rey-Naou.
— Mais qu'est-ce qu'il a donc à s'esquiver ainsi ? se demandaient les gens qui ne l'avaient pas non plus perdu de vue ; est-ce qu'il en a
184 LE BODSCASSIÈ
réellement un grain au cerveau, comme on disait dans le temps ; il s'en va là-haut comme un fou !
D'abord, réconforté parles paroles de Janille, 1 not ne pensait déjà plus au danger qu'il venait de courir avec elle, mais subissait de nouvelles défaillances et de nouveau se désespérait ; aiguillonné par sa pensée comme un cheval par l'éperon ou le taon, il allait à droite, à gauche, ahuri. Sa dernière espérance était morte, on l'abandonnait, tout le monde l'avait leurré, trahi, personne ne le seconderait, il en était bien sûr à cette heure. A la fin, le langueveur avait parlé clairemeut ; il s'était démasqué de telle façon qu'on voyait en lui, jusque sous le visage et dans l'esprit. Le traître ! le scorpion! il avait osé dire, il avait dit : « La nièce ne demande pas mieux que tu la plantes là! » Non, non, elle n'avait jamais nourri ni tramé de telles noirceurs. Et pourtant.., s'il était vrai que toutes les femmes sont fausses, et s'il était vrai qu'on ne pût se fier à aucune d'elles!... Si le dénonciateur n'avait fait que répéter, après tout, des propos que ses oreilles, toujours aux écoutes, eussent bien et très bien entendus... Alors, oh! alors...
Guillaume, irrité, se mordait les poings et menaçait le vide.
« O Janille! Janille... Mais il avait tort de
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se monter contre elle et de songer à la chagriner. Il avait tort, il le sentait. Il venait de la voir, de lui parler, et savait, pardi bien ! à quoi s'en tenir sur elle. Elle était sincère, irréprochable, elle avait le cœur sur la main et l'âme sur les lèvres, et c'est pourquoi ni demain ni jamais, il ne consentirait à s'en séparer ; il savait, il savait trop bien qu'en ce moment elle souffrait et peut-être plus que lui-même ; elle l'aimait. Aussi, quoi qu'il advînt, il ne la quitterait point. Ah ! Non ! il ne s'en irait pas du pays. Qu'on essayât de l'en arracher et de l'en éloigner, on verrait... Avec Balento, sa cognée, qui l'avait si bien servi toujours et partout, il cognerait quiconque ferait mine de l'aborder; il fendrait celui, ceux, tous ceux qu'on chargerait de le prendre. Il ne s'en irait pas, oh non ! Avec celle qui lui était due, et qu'il adorait, il se cacherait dans les bois, au fond des grottes, et bien fin serait le limier qui les y dépisterait. Et quand bien même on trouvât sa trace, il ne se rendrait pas encore. Il était agile : il s'enfuirait par des chemins inaccessibles à travers les rochers ; il était fort : il poserait sur ses reins sa chérie, et la porterait ainsi jusqu'au bout du monde, sans être fatigué du poids... Il était courageux : il tiendrait tête à une meute d'hommes ou de chiens. Hélas !... tout cela, certes, était bon à dire, mais
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plus difficile à faire : par force, par ruse ou par famine, on finirait bien toujours par l'avoir, par le réduire et le mettre à quia ; et, malgré les larmes de sa mie, on le traînerait à l'armée, on l'y garderait sept ans et peut-être davantage au bon plaisir du gouvernement. Le Gouvernement ! s'écriait-il avec colère, oubliant ou plutôt ignorant qu'il subissait la loi commune, le Gouvernement ! il commandait en maître ; oui ! Mais de quel droit ? Est-ce que, lui, l'enfant trouvé le connaissait, le Gouvernement ? Est-ce qu'il lui devait quelque chose ? Est-ce que le Gouvernement lui avait servi de père et de mère? Est-ce qu'il lui avait donné des habits, quand il avait froid? Du pain, quand il avait faim ? Enfin qu'avait-il fait pour lui, le Gouvernement ? Rien, rien du tout. Alors, que réclamait-il ? Inot ne l'avait jamais vu, ne lui avait jamais parlé, ne savait même pas comment il était fait, et voilà que tout de même il arrivait, le Gouvernement, et disait : « Bouscassiè, tu as vingt ans, tu es soldat, tu m'appartiens! » Oh! c'était fort, cela! C'était terrible. Terrible à faire trembler! Oui, c'était affreux. Quelle injustice ! Il ne la supporterait pas. Il se révolterait!... Se révolter? A quoi bon? On ne le laisserait pas davantage vivre en paix, dans un coin, avec sa mie. Il faudrait céder. Céder, c'est-à-dire partir, aller au régi-
LE bouscassu:
ment. Non, cent fois non, on pouvait le couper en morceaux, il ne partirait pas. Partir. Il aimait mieux se détruire de ses mains ; il y était décidé!... Mais après, lorsqu'on l'aurait couvert de neuf pans de terre, il ne verrait plus sa maîtresse, plus jamais, jamais plus. Que devenir donc? Encore, s'il connaissait quelqu'un au monde qui fût riche, autant que généreux, et qui voulût le tirer de peine, il lui donnerait bien en échange, sans marchander du tout, les trois quarts du sang qu'il avait dans les veines;... mais il ne savait à qui s'adresser ; il ne connaissait personne qui fût capable de lui dire : « Ne te tracasse pas, pauvre malheureux, je te rendrai service, je te prêterai la somme qu'il te faut pour t'affranchir, et tu me la rendras un jour ou l'autre, plus tard, dès que tu pourras. » Il ne savait autour de lui personne fait de cette pâte, et puis, d'ailleurs, ceci devait être vrai qu'on lui avait souvent et bien souvent répété : « Les gens qui sont contents de leur sort, et que rien ne tourmente, ne font pas attention à celui qui pâtit et n'exposeraient pas quittement deux liards pour le soulager. >^ Hélas donc ! que faire ? Mourir ? Ah ! c'était bien triste! Attendre du secours? Mais de qui, de qui, de qui ?... »
— Xotre-Dame-des-Bois! Ah! quelle idée! et comment, fichtre! ne m'est-elle pas venue
plus tôt, s ecria-t-il tout à coup en se frappant le front ? Un être, un seul ici peut, s'il le veut, me dire de quelle manière tout cela bientôt tournera : mon voisin. Si celui-là ne sait pas comment je dois m'y prendre pour ne pas aller à l'armée, c'est que le bon Dieu luimême l'ignore. Oui, sans manquer, j'irai chez lui, demain, demain matin, au premier chant du coq...
Le gaillard en question, était l'empirique, le sorcier du pays. En grand renom dans une contrée où pourtant abondent les industriels de cette espèce, on reconnaissait en deçà comme au delà du Tarn que, pour parler avec les morts et leur tirer les vers du nez, il n'avait pas son pareil. Au dire de tout un chacun, il n'avait qu'un rival en Quercy : le Pittourre, mire de La Grelon-Vescinalière ; un supérieur : Dardayrcell, le mage de Saint-Bartholomée Porte-Glaive, à ce moment très attaqué de l'estomac et sur le point de rendre l 'âme, affirmait-on. Le Prince des mages mort, ces deux finauds auraient à se disputer le trône. On tenait plutôt pour celui de l'endroit : Adam Escarrolis, à la fois vétérinaire, rebouteur, droguiste, théurge et confident du Diable ; il n'était pas de jour qu'on ne le consultât pour les causes les plus diverses. En dépit de ses septante-sept ans sonnés, il était constamment
LE BOLSCASSIÉ I$9
en selle ; on le rencontrait à travers combes et collines tous les jours, sauf le jeudi. Le jeudi, Guillaume en était instruit, ce docteur recevait chez lui, en sa maison, assise dans le tuf au fond d'une douve, non loin de laquelle sort d'un sol rougeâtre et spongieux, une grosse motte calcaire appelée la Roche aux Corneilles, que les infiltrations des eaux ont percée à jour comme un crible et qui confine à des landes où croupit un marais, la Nasse aux Vipères ; site fort bien approprié : l'homme était un habile compère.
Il était en train, ce matin-là, de raccommoder une vache auvergnate qui, la veille, s'était à moitié dessolée, en labourant, lorsqu'il entendit marcher auprès de lui, tout au bas de la douve.
— Encore un! dit-il. Quel est celui-ci ? Je ne le reconnais pas à la démarche. Il a l'air detre bien pressé. S'il n'a pas le sou, tant pis pour lui ! Mais s'il a ce que je souhaite en poche, on pourra rire un peu. Franchement, ses pieds ne touchent pas à terre. 11 vole. Le voici. Quel est-il ?
Inot parut.
— Très expert, dit-il, avec on ne sait quoi de respectueux dans l'œil et dans l'accent, tes lumières sont sans pareilles ; il faut que tu m'éclaires, et de suite.
Escarrolis se passa lentement la main dans ses grands cheveux blancs, qui retombaient rudes comme une crinière de bête sur le col de son long camisard en toile écrue, et le camisard entr'ouvert sur le devant du corps laissa voir une poitrine couleur de brique, rugueuse et fanée assurément, mais solide encore, et dont les poumons jouaient réguliers et puissants, ainsi que des soufflets de forge. Ombrageux et sournois de la base à la cime ; œil, bec et serres d'accipitre : il était long comme un échalas, aussi maigre qu'un clou, tanné de peau, le mage !
— Eh bien, bouscassiè, je ne demande pas mieux ; explique-toi, répondit-il en pesant toutes ses paroles.
— Savant, tel est le cas : il importe que je sache ce qui m'attend cette présente année et les autres à venir.
— Oui, sans doute, pitchou (petit), je te comprends très bien, mais voici la vache de Sargalac que je dois ramener à son maitre, et tu vois, elle est dans un piètre état et ne peut aller ventre à terre. Ensuite, je suis forcé de passer à Montuluberet, chez la Draguiniante, qui se plaint de ce que les morts la tracassent la nuit ; enfin, il faut que je me rende sans faute au Mas, chez le second ûe Bernad-Pescayre, à qui j'ai hier arrangé sa jambe cassée
LL DOUSCASSIÉ I9I
à trois endroits. Ainsi, ma journée est bien prise, et je ne peux guère t'écouter. On doit servir avant tout, tu le comprends, est-ce pas ': mon bel ami, ceux qui vous payent et sur le bout de l'ongle...
— Hé ! mais, observa le visiteur presque suppliant et fort désappointé, je te payerais aussi, moi, comme de juste.
Il n'était évidemment pas sourd, oh ! non ! l'individu !
— Serais-tu, par hasard, devenu riche, toi, pierrot ? demanda-t-il de sa bouche câline ; et, depuis quand, cela ?
— Riche, nenni. Mais j'ai la quelques pistoles que je te donnerais de bien bon cœur, si tu me révélais...
— Eh ! tu n'as pas besoin de jacasser davantage ni de mettre les maisons sur les épis. On te comprend, cadet ; on lit à fond dans ton cerveau Ce que tu veux savoir, nigaud, moi je le sais. Oui, c'est bien malheureux pour toi que cet estimable Rouma se soit noyé. Sage patron que le passeur de Sainte-Livrade ! On n'en fait plus de chrétiens tels que lui. Las ! s'il existait encore !... Outre, s'il n'était pas dans l'eau. Mais inutile d'insister davantage, il ne peut aujourd'hui rien pour toi, le pauvre misérable. 11 est mort ; tu dois en prendre ton parti, bouscassiè, La Roumanenque, je le sais bien,
ic;2 LE BOUSCASSIÈ
n'est pas commode à museler, elle. Et Fonsa- • grives!... oh! je le connais aussi de la caboche \ aux orteils, le langoyeur. Il n'aime que son cadavre, à lui, le fripon ! aussi, je te le certifie : de ce côté-là, rien, rien à faire. Ah ça! mais tu; l'aimes donc bien, la jeunette, à ce qu'on tambourine partout... Hier, à la Foire des Chiens, ce n'était qu'un cri ; tout le monde, à La Française, parlait de tes amours ; on publiait que tu l'aimais, ta prétendue, au point d'en avoir perdu le boire et le manger... Est-ce vrai, cela, dis ?...
Avant qu'Inot eût répondu, le mage qui s'était mordu la langue reprit bien vite, en corri- 1 géant sa maladresse :
— Holà! Ne dis pas non, ensorcelé, la Janille est tout pour toi, tu ne respires que pour elle, je le sais ; les âmes, les âmes m'en ont informé.
— Les âmes !...
— Oui : celles qui sont à jamais en Paradis aussi bien que les autres qui pâtissent pour l'heure en Purgatoire ou brûlent et brûleront éternellement dans l'Enfer.
— Escarrolis, sorcier renommé de mon pays, que m'annonces-tu là!... Les âmes t'ont appris que je ne pouvais pas vivre sans elle, et que je préférais cent fois mieux mourir que de la quitter?
LE BOL'SCASSIE I93
— Oui bien, elles m'ont renseigné sur tout cela ; puis, tiens ! pas plus tard que l'autre semaine, je vis dans la nuit noire, l'âme blanche de Rouma...
Les yeux de Guillaume attendri se remplirent aussitôt de larmes.
— Ah ! tu l'as vu, lui, pêcaïre ! Que je voudrais le voir aussi, moi.
— Le voir!... Oh! oh! tu n'en aurais donc pas peur, pitchou ?
— Peur! moi, j'aurais peur de mon si tendre père de la rivière ! Ah çà ! mais que dis-tu ? Tu plaisantes sans doute, sorcier ; oh ! que non, je n'aurais pas peur de lui qui m'aimait tant.
Escarrollis se gratta l'oreille, et s'étant signé précipitamment :
— On a cependant raison, ajouta-t-il à voix basse, de redouter un brin ceux qui reviennent... il sied de les craindre et de les soulager par des prières; autrement... ils vous font du mal, les morts !
Inot, murmura :
— Celui qui fut le passeur ne me fera jamais aucun mal.
Le mire, interloqué, trouva prudent de changer de conversation.
— A te parler franchement, mon cher, reprit-il en levant les yeux au ciel, je te plains
de tout mon cœur. Elle est, pardi ! bien luisante, ta jouvencelle, et nul mieux que moi ne comprend que tu ne veuilles pas l'abandonner seule au pays, et t'en aller agoniser, toi, qui sait où ?
— L'abandonner ! Je te répète que j'aimerais mieux mourir.
— Sans doute; aussi, mon ami, je ne soutiens pas que non.
— Alors, si tu peux, révèle-moi vite, céans, on te le demande à genoux et même à mains jointes... tiens, regarde !jete supplie agenouillé... révèle-moi tout de suite, là, sans mentir, s'il faudra que nous nous séparions cette année, elle et moi.
Le matois sourit.
— Têtu, va, je t'ai déjà dit que je n'avais pas une minute à perdre avec toi. La vache de Sargalac est là qui peine, on me réclame à Montuluberet, on m'attend chez la Draguiniante, et l'on me mande enfin chez la borgnesse de Tapy...
— Mage, bon mage ?
— Impossible !
— On te récompensera bien de ton travail et de tes discours, donc, coûte que coûte, aie pitié de ma peine...
Escarrolis eut l'air de céder à quelque mouvement du cœur.
LE BOUSCASSIi; ig j
— Allons, reprit-il, avance dans la maison tout de même, l'ami. J'épouse ton tintouin, car, moi, j'ai l'âme sensible et je suis bon comme le pain.
Ils entrèrent dans une pièce assez obscure et si basse qu'on en touchait presque le plafond avec la tête. Au reste, rien d'insolite à l'intérieur. Une table de chêne, des bancs de même bois autour de la table. Haut sur pieds, un lit à rideaux ramages, selon la vieille mode. Aux murs, et collées contre, quelques estampes d Epinal : le Juif-Errant, Geneviève de Bradant, le Jugement dernier ; S. M. Louis XVIII, roi de France et de Navarre ; Bonaparte, premier consul ; Napoléon en costume d'empereur romain, et debout sur la Colonne ; Louis-Philippe I", roi des Français ; La Fayette en cheveux blancs ; Mandrin et Cartouche étendus sur la roue; M. Malborough, porté en terre par quatre z-officiers ; le Béarnais, armé de toutes pièces et sur son cheval de bataille ; Henri V, enfant; Louis XVI portant sa tête à la main, ainsi que saint Denis, et montant au ciel avec Marie- Antoinette, décollée aussi ; les maréchaux Bernadotte et Soult, en grand uniforme brodé sur toutes les coutures, séparés par une Sainte Philomène gardant ses moutons : enfin deux larges enluminures : le Jardinier de Sainte- Hélène et le Retour des cendres à Paris. En-
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tassés aux coins des parois, quelques coffres et plusieurs livres in-folio sur une planche, au-dessus de la huche à demi-pleine de farine. Une ouïe de terre sur le feu presque éteint et de grands chenets de fer débordant de 1 atre et luisant dans l'ombre. Appendues à la muraille, au-dessus du chambranle de la cheminée, plusieurs armes : un mousquet à rouet, une carabine, un arc, un fusil à pierre, une claymore venue on ne sait d'où , quelques vieux bancals ébréchés et rouilles, puis un briquet dans son fourreau. Bref, en somme, rien qui fût diabolique là, rien, si ce n'est quelques engins : instruments de chirurgie et fioles d'apothicaire, avec quantité de ferrailles de divers calibres et de lourds chevalets de sapin, audessus desquels erraient des sabots de cheval encore ferrés et, récemment arrachées des fronts qui les avaient portées, plusieurs cornes de bœuf. Enfin, un trépied ! et là-dessus, deux bêtes : un matou noir comme un charbon, avec des yeux flamboyants, accroupi sous un crâne humain ; et jacassant sur ce test, une pie. Ils se tenaient absolument immobiles tous les deux, l'oiseau comme le chat, et leur immobilité de pierre était telle que Guillaume les regardait, intimidé.
— Courage ! assieds-toi sur cet escabeau , bouscassiè, dit le patron de la caverne, heureux
LE EOUSCASSIE
du trouble de son client ; un peu de patience, chéri ! je reviens.
En effet, il ne fit que sortir et rentrer; entre ses doigts crochus une jolie petite cane grise, cravatée de vert et coiffée de blanc, cancanait, tout épeurée.
Inot ouvrit de grands yeux.
— Eh ! que veux-tu faire de la bestiole, mage ? demanda-t-il, étonné.
— Silence! huguenot; tais-toi, païen; ne m'interroge pas, excommunié. Mon intention ne te regarde pas encore. Je te la dévoilerai tout à l'heure. Mais avant tout, il y a lieu de s'arranger, car, d'après moi , les bons comptes seuls font les bons amis !
Sur ce, Adam Escarrolis déposa la cane sur un bahut et, s'étant mouché, tendit les deux mains.
— Eh ! quoi donc ?
— Appointe.
— Hein! appointer?
— On paie les frais d'avance ici ; c'est la coutume, et je la respecte, ma foi. Baille d'abord une pistole et demie.
Guillaume tira d'une des poches de sa culotte une petite bourse de cuir à coulisses, qui contenait toutes ses épargnes, y prit une pièce d'or de dix livres et paya.
— Deo Grattas ! dit l'autre, satisfait ; on te bénit trois fois.
J98 LE BOUSCASSIÈ
Et, traçant avec du blanc d'Espagne un cercle au beau milieu de la chambre, il y plaça sa dupe ; ensuite, il s'arma d'un long roseau vert ainsi que d'un grand missel à fermoirs de métal ciselés.
— Ohé, pitchou !
— Plaît-il?
— Attention ! ouvre l'oreille, voile la prunelle et tiens-toi tout à fait tranquille, bouscassiè de la Cresto des Casses. Il est nécessaire que tu ne voies point l'évangile oùje vais lire. Autrement, l'âme que j'appellerais ne viendrait pas. Et si tout de même elle se présentait et que tu la visses, oh! cela pour toi, je te le dis, irait très mal. Il serait capable, Diou me damne! de te flamber les yeux, l'Esprit. Abaisse encore les paupières... ainsi. Bien, très bien. Reste comme ça. Ne respire pas trop fort. Ne branle ni doigt ni poil. Y es-tu ?
— J'y suis.
— As-tu l'œil bien clos ?
— On n'y voit goutte.
— Tu le jures.
— Je le jure.
— Alors, je débute.
— Oui, commence, et de suite apprends-moi si pour rester avec...
— Innocent, tais-toi donc! ô misérable, ne dégrafe pas les dents ou le tonnerre se met
LE BOUSCASSIE I99
à chanter et te coupe en morceaux. Avance un peu tes lèvres et baise ce livre saint. Très bien. Agenouille-toi. Parfait. Ecoute adoncques une prière sempiternelle et baise-moi la panse. Inot obéit.
— Tiens tes bras en croix ! reprit, après avoir marmotté d'étranges litanies, l'enchanteur d'une voix sourde et prolongée, à laquelle il s'efforçait de donner un accent lugubre, et répète mot pour mot tous mes verbes et fredons. Entends-tu? pitoyable pécheur, qui m'implores, entends-tu ?
— J'entends.
— Une, deux... es-tu prêt, bien prêt à partir, enfant ?
— Tout prêt.
— ...Et trois!... ô Guillaume...
— Et trois ! ô Guillaume...
— Mon saint patron...
«... Mon saint patron... »
— Assistez-moi...
« ... Assistez-moi... »
— Je vous en conjure...
« ... Je vous en conjure. »
— Et vous...
« Et vous... »
— Sainte Trinité...
« Sainte Trinité... »
— Pardonnez-moi...
« Par donnez- moi...
— Mes péchés...
« Mes péchés... »
— Ainsi...
« Ainsi...
— Soit-il...
« Soit-il..
— Assez !
v< Ass... »
— Chut!... A moi, maintenant de parler seul, écoute l'antienne et frémis de la base à la cime, effronté.
Guillaume qui s'était tu, n'aurait pas remué pour un empire, et d'un organe lent et fort, Escarrolis imposant comme un mitrophore, pria tel quel :
« Ame, qui que tu sois, arrive sur ce papier, et désigne-moi la ligne que tu voudras. Honnête âme, par le Père et par le Fils, et par le Pigeon Blanc, autrement dit le Saint-Esprit, ainsi soit-il, je te prie et même te commande d'avancer à l'ordre... Arrive, arrive, arrive ! Eh ! Qu'est-ce que c'est que ça, l'âme ? Approche donc!... Ici, méchante citoyenne, avance, on dirait que tu ne veux pas venir ; pa, da, bic ; pa, da, boc ; pa, bic; pa, bac ; pa te te bic; te
bac, tri, trou, rac Ah! tu te décides enfin,
mauvaise âme... » Eh ! là-bas, toi, sacrilège, ne bouge pas au moins.
Inot n'osait respirer. Il éprouvait à la fois la crainte et le désir de voir des choses terribles et monstrueuses lui apparaître. Attentif, il entendit tout à coup gronder les entrailles du magicien et celui-ci, brandissant son sceptre de roseau vert et prononçant d'autres paroles cabalistiques, évoqua de nouveau les morts.
« Excellente âme ! montre-moi le feuillet que je dois lire ; hâte-toi. — pa da bic, to, to, to, to, totem ! — Est-ce cette page ? non ; Ame, tu dis non. Est-ce celle-ci? pas du tout. Cette autre? non plus. Ah! je vois... ô mon Dieu! C'est celle-là. Merci!... Comme elle est noire et couverte de sang de chrétiens et de moelle de bêtes. Très bien ! Ame, très bien..., parfait ! » Ouvre davantage l'oreille , si c'est possible, bouscassiè.
Toujours docile, Guillaume essaya d'obéir encore, et le nécromancien lut à haute voix :
« Que le galant ne pleure point, ça lui ferait « beaucoup de mal. Qu'il ne rie mie non « plus ; il n'y a pas de quoi rire. Il sera peut- « être heureux et peut-être malheureux ; il y « a du pour et du contre ; je n'en puis dire « davantage, saint Pierre et saint Paul et <.< sainte Matantette me le défendent : consulte s< la cane, officiant. »
Après une pause, ce singulier prêtre s'écria :
... Maintenant, tu peux regarder à ton gré, pitchou ; l 'âme est remontée en Paradis, et tu ne cours ici, pour le moment, aucune espèce de risque.
Inot rouvrit les yeux et ne sut point remarquer, l'ignorant ! que le mage, échevelé, tenait le missel à l'envers.
— Eh bien ! as-tu entendu ce qu'a déclaré l'habitante du ciel? Il faut consulter l'oiselle, que voilà.
— L'oiselle? demanda Guillaume, ahuri; l'oiselle !
— Oui, tu vas voir.
Et saisissant de la main gauche la cane, qui se remit à crier lamentablement, l'astucieux étendit l'autre vers le vieux briquet d'infanterie accroché par sa dragonne à la muraille entre deux fémurs.
— Eh ! que prétends-tu faire, sorcier ?
— Rien que ceci : décapiter cette malheureuse.
— Oh ! que nenni ? la décapiter ! Et pour quel motif?
— Afin de complaire à l'Esprit.
— Halte-là! Non pas ça... La pauvre aimable bestiole !
— Il faut qu'elle nous apprenne ton sort, il le faut, bouscassiè. Sois tranquille : elle ne souffrira pas beaucoup. Une fois tronquée, elle
galopera sans tête et tout en saignant autour de la chambre, et, quand elle ne branlera plus, nous autres, nous compterons les gouttes de sang qui seront tombées de son cou par terre...
— Oh, non, non, je ne veux pas que tu tues cette innocente.
— Alors, bernique ! tu ne sauras rien de ce que tu désires savoir.
— Et pourquoi ?
— Parce que c'est elle, elle seule qui nous apprendrait la chose que nous ignorons encore.
Inot tremblait.
— Explique-toi, mage, dit-il fort ému, je ne te comprends pas.
— Cervelle de bourriquet et tête de porc, écoute donc... Selon qu'elles seraient arrangées sur le carreau, les gouttes de sang diraient blanc ou noir, ou jaune ou vert, ou rouge ou bleu. Tu m'as l'air de tomber du ciel, toi, voyons, écoute et conçois donc un peu. Si les gouttes de sang sont en ligne droite sur le plancher, bon signe ; en demi-rond, mauvais signe ; en rond, tout à fait mauvais signe ; en carré, misérable, tu n'aurais plus qu'à te pendre alors. Allons, décide-toi ; parle vite, animal, la raccourcissons-nous, cette braillarde ? Une, deux, et son bec va voler au-dessus de nous, et tu la verras sauter à travers nos jambes,
couler rouge comme un robinet de barrique, et courir, guillotinée.
L'excellent cœur hésitait à se prononcer. On eût dit qu'il craignait de s'y résoudre, et même il était devenu tout pâle et frissonnait en regardant la cane qui, fort triste et peut-être aussi très intelligente, le regardait avec douceur. Enfin, il remua ses lèvres, mais aucun son n'en sortit.
— Oui ou non ? Si tu diffères, il ne sera plus temps, bouscassiè !
Guillaume songea qu'il sacrifierait tout au monde et donnerait au moins la moitié de sa vie pour savoir s'il ne serait pas forcé d'abandonner Janille et dit presque oui. Le mage, aussi solennel qu'un pape, tira la lame du fourreau...
— Non, non ! Il ne me plaît pas que tu pratiques ainsi. Jette ce sabre immédiatement; trouve un autre moyen de me dire la bonne aventure, je ne veux pas de celui-là, tout court : lâche l'oiseau.
— Soit, à ton aise ; mais alors tu aurais mieux fait de ne pas venir ici. Qu'est-ce que tu y auras appris, et quel profit en rapporterastu, je te le demande ?
— Il n'y a donc pas d'autre manière, de m'instruire ; ô mire, ne connais-tu donc point d'autre magie ?
A son tour le vieil aigrefin, pris au dépourvu, devint pensif.
— Un autre, si fait, dit-il après réflexion, en dardant ses yeux avides sur sa victime ; oh ! ma foi, si, je connais bien une autre méthode ; seulement, bouscassiè, la pistole que tu m'as donnée en arrivant ici n'en payerait pas l'emploi.
Guillaume se fouilla rapidement et montra derechef toute la fortune qu'il avait gagnée à Moissac en plongeant dans la rivière.
— Et combien donc te faudrait -il, cette fois-ci, Seigneur maître de la Nasse-aux- Yipères ?
— Une pistole encore... c'est-à-dire... deux... Attends!... Trois, au moins, il y a beaucoup, beaucoup de frais.
— Oh! bigre! c'est bien cher!... Encore trois! Je vais rester sans un sou, ne put s'empêcher de dire le naïf.
— A prendre ou bien à laisser... choisis» ajouta doucement le bon sire, qui craignait un refus.
Chimériques alarmes : Guillaume eût donné sa veste et ses culottes et tout ce qu'il y avait dedans pour savoir enfin son destin et celui de Janille.
— Allons ! tiens ; artisan de sortilèges et de maléfices, voilà, dit-il.
Le pipeur eut peine à réprimer sa joie et,
cynique, il promena sur ses lèvres une langue d'un pan.
— Un peu de patience, pitchou, mon cher pitchou, susurra-t-il avec force aimables grimaces et tout plein de tendresses ; il est indispensable pour l'expérience, que je dise un Pater et que j'attise le feu. Pater... noster, qui es in cœlis...
— Dépêche-toi !
S'étant immédiatement agenouillé devant le foyer fumeux, Escarrolis rapprocha les tisons qui s'y calcinaient et, joues gonflées, soufflant dessus, il obtint bientôt un peu de braise ardente qu'avec de petites pinces il retira dextrement des cendres.
— ... Et ne nos inducas in tentationem ! Approche, imbécillas, viens ici, près de moi, retiens ton haleine et tends la patte, l'une ou l'autre, la droite ou la gauche, ça ne fait rien à l'affaire.
— Eh, mais, tu plaisantes! que penses-tu? tu veux me rôtir, à présent, dit le trop simple d'esprit en allongeant tout de même ses deux bras.
Sagace, le mage examina très minutieusement les doigts, le dos, le creux des mains de celui qu'il bernait avec tant d'impudence et sourit.
— Terrien, si tu te roussis, prononça-t-il,
LE BOUSCASSIÈ 20"J
mauvais signe ; si le charbon ne fait que te piquer un peu le cuir, ça n'ira pas trop mal ; mais si tu ne sens rien de rien, alors, alors tu pourras être content : tes souhaits s'accompliront... peut-être.
Ayant dit, il posa quelques escarbilles sur le plus épais des durillons qui bossuaient les paumes calleuses du bûcheron et, rance, une odeur de brûlé ne tarda pas à se répandre dans la chambre, mais le patient ne broncha point.
— Eh bien, garçon ?
— Je ne sens rien encore, répondit il, tout joyeux.
— « Attends, ça va venir.,. » Ave, Maria, gratiâplena, Dominus...
Un léger grésillement se fit entendre : on eût dit d'une feuille sèche se tordant dans des braises.
— Escarrolis ! Ohé !
— Je suis là, monsieur.
— Aïe ! Aïou !
— Ça pique? Ça chauffe?... Ora pro nolis peccatoribus...
— Un petit peu.
— Bast! tiens bon... Nunc et in hora moriis nostrœ...
— Aïe, aïe, aïou... Ça me pèle et me consume : mauvais signe, hélas!... je serai obligé
de quitter ma pauvrette; oh! quel malheur... Aïou !
— In nomine Patris et Filii... Encore un moment de souffrance, Inoutet, et nous verrons si le feu te brûlera toujours... et Spiritûs Sancti.
— Janille, oh! ma Janillette, il est certain que je serai bientôt loin de toi, à l'armée... à l'armée. Aïel A l'armée!... Aïe! il faudra nous... Aïe!... séparer.
— ... Amen.'... » Séparer! Peuh ! Ce n'est pas sûr que vous devrez en venir là, tous deux ; regarde, dit l'opérateur avec emphase, le charbon est éteint et ne t'a pas rongé beaucoup ; presque rien ! la chair nullement entamée ; à peine si le cuir gonfle et s'il y a de l'eau dans la cloque.
— Oh ! ça m'est égal ! Le cuir pourrait bien être emporté, la chair et les os grillés dit tristement Guillaume ; ce n'est pas ça qui me tourmente...
— Eh !... Eh !... c'est le signe qui te tracasse, certes, je le sais bien. Il y a du pour et du contre... C'est vrai, très vrai... Rien de décisif!... Ah !... Si tu n'étais pas si gêné, j'essaierais bien encore de faire autrement parler le sort... Aperçois-tu là-bas ce talisman,... cette fiole?
— Oui, certes.
— Elle contient, avance-toi... ces choses, on ne doit pas trop les crier sur les toits, car on en serait puni pour quelques jours, elle contient des larmes de la Marie.
— Ah!...
— Des pleurs de la sainte Vierge, oui, pitchou, de la Trè=-Sainte Vierge, et recueillis au Calvaire !...
— Et qui te l'a dit ?
A cette demande inattendue, le consultant s'interrompit et se caressa la nuque, encore une fois tout attrapé.
— Oui me l'a dit !... qui me l'a dit? répondit-il, hé ! je le sais.
— Et qu'aurais-tu voulu faire avec ça; toi, vieux ?
— Ah, cadet, cadet, si tu n'étais pas si pauvre !...
— On n'a plus un seul liard, dit le superstitieux vraiment désolé.
— Comment?
— Hélas ! ruiné.
— Ruiné ?
— Pas le moindre denier et les toiles de mon gilet se touchent. Sans ça ! Je te donnerais bien encore tout ce que tu voudrais, va, pour savoir enfin si l'on me permettra de demeurer dans les brandes avec Elle.
Apparemment le charlatan était très misé-
ricordieux, au fond. Il toisa de pied en cap celui qu'il avait rançonné sans aucun scrupule, et puis, comme vaincu par un irrésistible accès de générosité, il lui dit sans plus chicaner et fort gracieux :
— On doit s'obliger entre amis, menu.
Donc, comme je suis bon garçon et que tu l'es autant que moi, ça ne te coûtera rien, ce coup-ci !
Cette dernière épreuve fut très brève ; le rusé compère versa trois gouttes d'on ne sait quel liquide noirâtre sur un nouveau charbon enflammé placé de même que l'autre sur le cal le plus dur de la main qu'on lui tendait avec empressement et tout aussitôt la vaporisation eut lieu.
Très anxieux, l'enfant attendait la sentence et regardait fixement la physionomie en ce moment sérieuse du vieillard.
— Que veux-tu que je te chante, bouscassiè, la fumée est allée à droite, à gauche, en zigzag, queue en bas, queue en haut ; cubic-cubac! 69 ! il y a toujours, mon fils, du pour et du contre. Un autre jour, tu reviendras me voir, et cela réussira peut-être mieux. Nous avons encore beaucoup de systèmes à mettre en pratique ; et plus tard, si tu as de l'argent, nous consulterons le crachat de saint André, l'urine de saint Ma^loire et la crotte miraculeuse de
sainte Zoé Prédicante. Écoute-moi, tâche de revenir ici la semaine des Trois Jeudis, c'est une fière semaine pour les Esprits. Ils proclament tout ce qu'on veut à cette époque. Et puis, en ce temps-là, je mets toujours une pipe en perce et, pardi ! tu pourrais voir Notre-Seigneur Jésus de Nazareth par le trou de bonde de la barrique... Allons, il est temps que tu démarres. Au revoir, bonne santé, mon digne ami, je vais à ma besogne...
Et, là-dessus, le sycophante, ayant gémi d'une façon toute particulière et murmuré tout doucement : « Aïci, Margot! eh! béni, Goulut! » une bruyante palpitation d'ailes ainsi que des miaulements inouïs se manifestèrent à l'instant même.
— Eh là! qu'es aco ?...
Les deux bêtes que Guillaume, en entrant dans la chambre, avait remarquées sur les chevalets de sapin à l'entour du crâne apposé parmi les sabots de cheval et les cornes de bœuf, s'étaient, à l'appel de leur éducateur, réveillées de leur immobilité léthargique, et toutes les deux, à présent, se démenaient et grondaient à l'envi : le chat, faisant : « miaou ! miaou ! » monté sur la cruche de l'évier et montrant, tout hérissé, ses yeux jaunes et clairs dans un abîme de poils aussi noirs que la nuit ; la pie étendant ses ailes fris-
212 LE BOUSCASSIH
sonnantes, juchée nu sommet de la tête chevelue du magicien, et, miracle, elle parlait, cette agace !
« Amen! Amen! Amen! AUcluia! » répétaitelle sans cesse.
L'infortuné recula jusque sur le seuil de la maison et sortit très marri.
— Salut, sorcier, salut !
— Au revoir, bouscassiè ! lui cria de loin Adam Escarrolis, debout sur le pas de sa porte et montrant le soleil qui cependant rayonnait splendide et braisillant dans l'azur immaculé du ciel ; attention à l'eau, ne te mouille pas surtout, tu t'enrhumerais !...
Inot revint sous bois, assez peu satisfait de l'horoscope et fort morose. Oiseaux de deuil, des étourneaux et des geais lui apparurent à tous les coins de la route, et des merles moqueurs sifflaient autour de lui, pendant qu'il pensait à son sort :
« O misère! ô malheur!... après une nuit blanche, si longue, si longue, il aurait bien mieux fait de ne pas se lever à la pointe de l'aube et de ne point se rendre à le Nasse-aux-Vipères. Hier encore, une ressource lui restait : consulter le destin et suivre les conseils du mage, qui peut-être seraient bons ; aujourd'hui l'Esprit avait parlé, mais parlé peu clairement. A quelle branche, à quelle paille s'accrocher,
et que devenir et que décider à présent ? Attendre encore, attendre toujours, attendre quoi ? Mais il arrivait, il était arrivé le moment de se rendre à la Grande Ville de Montauban, afin d'y passer le conseil de révision, conformément a la loi. « cher garçon , lui avait dit le médecin, tu es fait au moule, et tu seras, mon petit, j'en ai bien peur, sinon le plus beau grenadier, au moins le plus joli voltigeur de ton régiment. » « Il faut, mon fils, se courber sous les volontés impénétrables de Dieu, penser aux Apôtres et fréquenter Eglises et Curés. » C'est tout ce qu'il avait pu tirer avec beaucoup de peine de son bonasse parrain le titulaire de Saint-Guillaume le Tambourineur. « Vingt-cinq cents francs, avait à son tour déclaré le langueyeur, ne se trouvent pas sous le pied d'un cheval, aussi tu peux rallier ton bataillon ; il ne te reste rien de mieux à faire. » « Il y a du pour et du contre » avait enfin prononcé le mage ; il y a du pour et du contre, ce qui voulait dire à coup sûr : tes peines ne sont pas finies, et tu en auras encore bien d'autres, pauvre malheureux!... O Janiile! Janille! Elle allait venir au bois, il la verrait, lui, Guillaume, avant le coucher du soleil, il pleurerait avec elle, il l'embrasserait encore une fois : il l'embrasserait comme du pain, et puis... elle s'en irait, reviendrait à Sainte-Livrade. Et se
reverraient-ils jamais, eux deux ? O malheur ! ô misère ! »
Hélas ! ce fut avec ces diverses idées se reproduisant sans cesse sous mille et mille figures qu'il dévala découragé tout plein jusqu'à la Crête-des-Chênes. Sombre et chancelant, il entra dans sa cabane, en ressortit presque aussitôt, la cognée à l'épaule, et se dirigea vers une garenne qu'il eut bientôt atteinte et dont il se mit à désobstruer les terriers si fort endommagés par un récent éboulement que les lapins n'y pouvaient plus pénétrer, « les doux petits ! » Autant par charité que pour tromper le temps, il travailla sans répit avec acharnement jusqu'à la tombée du jour. Et puis, se disant que sa belle devait être en route pour le rejoindre, et que sans doute il allait bientôt la voir poindre entre les bordures de quelque venelle, il gagna d'un coup de pied la lisière de la forêt, et là, considéra fort attentivement les traverses rayant les innombrables mamelons dont est toute bossuée la campagne du Bas-Quercy.
— C'est encore trop tôt, se dit-il, les poules ne songent pas à se coucher et ma mie n'arrivera que sur le tard.
Deux sentiers menaient de la plaine sous bois : l'un coupait une moraine et s'élançait en droite ligne vero les hauteurs ; l'autre con-
tournait les rampes comme un escalier en spirale, et s'il était moins roide, il était aussi plus long que le premier : « A coup sûr, elle prendra le plus court des deux. » Et, après avoir examiné ces chemins montants et s'être bien assuré qu'ils étaient déserts l'un et l'autre, le bouscassiè s'assit sous un cormier, au tronc foré duquel bourdonnait et chantait une ruche d'abeilles en travail. Du sommet du plateau forestier, il plongeait sur la vallée ambiante ou paissaient mille troupeaux et ses yeux pouvaient s'étendre non seulement jusqu'au castel de Sainte- Livrade dont, entre deux vallons, on voyait au loin, dans le bleu, les fines et charmantes tourelles assises sur un des bords escarpés du Tarn.
— Eau, ciel et terre ! murmura-t-il, ô mon pays!...
Il avait fait, durant toute la journée, une chaleur des plus accablantes. Vertical et blanc comme au temps de la canicule, le soleil avait tellement chauffé la terre, qu'elle s'était fendillée et par places entr'ouverte sous le feu des rayons. Au soir, la température avait un peu fraîchi. Tout au loin, un point noir, qui, depuis plusieurs heures, s'était formé à l'horizon, grossissait et menaçait. Quelques gouttes d'eau qui tombèrent, roulant de ci de là comme des boules, furent si vite absorbées par le sol,
2l6 LE BOUSCASSIÈ
qu'elles n'y laissèrent nulle trace. Un instant après, tout le ciel se rembrunit en un clin d'œil et se brouilla. De grandes nues couleur de rouille se firent fuligineuses, et, vibrant, le soleil y apparut comme un orbe de fer incandescent, au milieu des fumées d'une forge. Il semblait vironner sur lui-même ainsi qu'une roue de char. Les arbres et les hautes herbes frissonnaient sous une bise qui soufflait par intermittences et venait du nord. Plus larges et plus lourdes, les gouttes de pluie claquaient en s'aplatissant sur la terre embrasée qu'elles semaient d'éclaboussures.
Soudain le vigilant guetteur eut froid, et remit sa veste de bure, qu'au fort de la chaleur, il avait jetée avec sa hache au pied d'un églantier.
— Oh ! pardi! se dit-il naïvement, en me recommandant de ne pas me mouiller, il savait bien, le devineur, qu'il pleuvrait tantôt! Il pleut, et beaucoup ; il va même pleuvoir davantage.
En effet, il plût bientôt à torrents. La bise devint rafale, la rafale, orage ; les tiges et les feuilles cliquetèrent sous l'averse ; le tonnerre gronda dans la nue. A peine si, parfois, l'on apercevait, amalgamées dans l'ombre, à l'horizon, les lignes superposées des collines, où, naguère, violentes de et difformes silhouettes
s'enlevaient en noir sur le fond enflammé du firmament. Des rumeurs de tempête sortirent des cavernes des bois : la campagne apparaissait tout à coup distincte entre deux éclairs et s'évanouissait aussitôt comme une vision fantastique. Il était impossible que la mignonnette se risquât en forêt par un temps pareil. Hélas ! son amoureux ne l'espérait plus, et, fort affligé, se désolait.
— Tout m'en veut, s'écriait-il au milieu des éclairs et sous la pluie battante ; oui, tout, et même le Lustre de là-haut! Ah! moi, je n'ai pas de chance...
Heureusement , l'atmosphère se rasséréna comme par miracle. Un arc-en-ciel décrivit sa courbe immense dans la nue, et, l'orage apaisé, des fils de la Vierge montèrent épars dans l'air et l'astre reparut soudainement avec toutes ses magies. A la cime des coteaux, comme au fond des ravins, il y eut des reflets d'incendie, un rossignol, sous les branchages, salua l'éblouissement du couchant comme il eût salué l'aurore, et presqu'au même instant, le gars, qui fouillait de l'œil les sinuosités du val, vit ou crut voir un point blanc bouger à travers la moraine.
« Si c'était elle ! O mon Dieu, mon Dieu ! Si c'était elle ! »
Une fille !... il ne se trompait pas, c'était bien
2l8 LE BOUSCASSIÈ
une jeunesse qu'il apercevait... Oh ! ce ne pouvait être qu'Elle ; ce devrait être Elle... C'était Elle ! Et, fou d'espérance, il s'élança dans le chemin creux, et poussa bientôt un cri de joie : il avait reconnu son idole, la riveraine du Tarn, qui grimpait le sentier, agile et souple comme une chèvre. Aussi jaunes que le soufre, une dizaine de papillons voltigeaient gracieux autour de son front abrité par un toquet de paille et, tantôt, ils se posaient sur ses yeux bleu de ciel et tantôt sur ses lèvres saines et vives comme des fleurs nouvelles.
— O toi, ma vie !...
Elle était tout en blanc et pieds nus, ainsi que les femmes qui travaillent aux champs, et n'avait point, ce jour-là, ses pendeloques d'or. Tombant à peine au-dessous du mollet, ses jupes de toile laissaient à découvert ses jambes fines et nerveuses que le soleil avait roussies, et qui portaient à la cheville des bracelets de terre ; ses orteils, polis par la pluie, souriaient du bout de l'ongle. Elle avait marché vite, elle suait un peu : sa camisole s'était moulée sur ses seins, dont on voyait darder les pointes, et qui, délicats sans être mièvres, robustes sans être balourds, transparaissaient roses et fermes comme des boules de grès. Un bouquet de verveine et de romarin était piqué à sa ceinture, et sous la peau couleur d'orange de sa
gorge ou\Tée et si bien ciselée, et si bien ajustée, ô merveille ! par l'innocente nature, se ramifiaient mille petites veines bleues que le travail avait légèrement gonflées. Arrivée au haut de la rampe, elle ôta sa légère capeline, et ses cheveux, aussi pesants, aussi roux que les épis en juin, lui ruisselèrent sur les épaules, encadrant son visage au milieu duquel, fraîche et rouge, la bouche éclatait comme un coquelicot au milieu des blés mûrs : Inot tout confondu, qui la couvait des yeux bouche bée et mains jointes, ne l'avait jamais trouvée si jolie.
— Janille, ma Janille, lui dit-il en l'embrassant, on n'a de la vie tracé d'image qui te vaille, et, s'ils étaient gentils, ceux qui peignent les murailles au dedans des églises devraient bien me tirer ton portrait...
Ayant lâché le râteau qu'elle avait sous l'aisselle, et posé sur l'herbe des marguerites blanches et des boutons d'or frais cueillis qu'elle portait dans son tablier de toile de linon, à son tour, elle accola son accordé, mais si tristement qu'il craignit que quelque chose de mauvais pour eux ne fût encore survenu depuis la veille.
— Eh! qu'as-tu donc, amiguetto ? interrogeat-il, ennuyé.
— Je t'avais promis de venir et me voici, répondit-elle ; je pense qu'à présent tu ne
croiras plus, méchant, que je ne suis pas franche et loyale.
— Lorsque j'ai cru cela, j étais si malheureux, ma chère, et ce cruel langueyeur m'avait causé tant de mal !
— Il a pu, vilain, te faire douter un moment de moi, lui...
— Sa langue est si fine.
— Oui , mais toi , supposer que je suis capable de te trahir, oh ! quel crève-cœur pour moi, si tu savais, ingrat !
Ce reproche amer fut tout aussitôt corrigé par un tendre sourire.
— On t'excuse pour cette fois-ci, reprit-elle en lui prenant les mains et l'attirant doucement sur son sein ; avance, viens, je ne t'en veux pas du tout.
Ayant bien entrelacé leurs doigts, ils se prirent à marcher à travers les lichens et la bruyère. Unis, ils allaient d'un même essor, et leurs bras, simultanément balancés, marquaient l'allure. Pour la première fois, depuis que Guillaume avait quitté Sainte-Livrade, ils se trouvaient seuls, bien seuls. Ils se sentaient, tous les deux, et tout gênés et tout changés. Une foule de désirs qu'ils ne connaissaient pas jadis les assaillaient à chaque instant, et dans leurs veines courait avec le sang quelque chose d'endormant et de doux. Avec non moins d'effroi
que de plaisir, ils s'entendaient soupirer et ne savaient trop quelle contenance garder lorsque leurs bouches qui s'attiraient irrésistiblement se rencontraient tout à coup. Etonnés et tout alanguis, sous leurs paupières mi-closes et qui s'alourdissaient sans cesse davantage , ils voyaient, non sans trouble, leurs prunelles noyées en des gouttes limpides qui n'étaient pas des larmes. Ils ne savaient que se dire, et ne trouvant même pas de mots pour traduire ce qu'ils éprouvaient, ils se parlaient du regard et du geste. Oh ! s'ils n'étaient pas aussi simples, ils étaient aussi timides, et peut-être encore plus qu'autrefois. A certains moments, ils avaient peur de ce que réclamaient leurs doigts, de ce que sollicitaient leurs yeux. Hors de soi, la même inquiétude amoureuse harcelant leurs âmes, ils tremblaient l'un et l'autre comme la feuille, lorsqu'ils entrèrent en forêt. Enveloppés de l'éclat du couchant, trouant la lumière de la cime de leurs fûts rigides comme des mâts, les arbres offraient à l'œil les teintes rubescentes des coraux, et semblaient, vus à distance, avoir la transparence du cristal. La ramée était pleine de musiques et portait un monde de chanteurs ; le rossignol y donnait la réplique à la fauvette ; les verdiers, les linots, les chardonnerets, les rouges-gorges et les pinsons tenaient le chœur, et les moineaux ponc-
LE BOUSCASSTE
tuaient les trilles des solistes. A la pointe de chaque feuille et de chaque brin d'herbe miroitait et frissonnait un globule de pluie, et l'air était imbu de moiteurs balsamiques. Ecoutant le bruit de leurs pas et les battements de leur cœur, les amants avançaient en silence et voyaient fuir devant eux des perspectives tout en pourpre et tout en azur aussi profondes que la nuit. Tête baissée, ils traversaient des massifs qui leur barraient l'horizon, et lorsqu'ils relevaient le front, ils apercevaient brusquement à droite, à gauche, en avant, en arrière, à travers les taillis, des pans de ciel qui semblaient crouler dans les buées crépusculaires. Elle ouvrait de grands yeux, et lui, heureux de la voir ravie des choses qu'il aimait, souriait d'aise. Ouverte aux sensations, et bien à son insu prédisposée à les goûter toutes, elle cherchait à s'expliquer et pourquoi les bois ne lui avaient jimais paru et si larges et si creux, et comment il se faisait qu'elle fût si fort frappée à présent de leurs beautés, au milieu desquelles elle était pour ainsi dire née, et qui jusque-là l'avaient toujours trouvée ou laissée à peu près indifférente. Emu non moins qu'elle-même, et parce qu'elle l'était, et surtout remué de la voir toucher avec attendrissement aux arbres vénérables auxquels il avait si souvent conté ses tourments et ses joies, son ami la guidait tout
doucement parmi les végétations et s'y frayait bien vite un passage, la forêt lui étant aussi familière qu'elle l'est au chevreuil et qu'elle l'est à l'oiseau. « Prends garde, disait-il en sondant le sol avec sa cognée, ici, le terrain manque sous les bromes ; et là, la vase abonde. Attends ! va doucement , attention ! Défietoi des acacias , ils égratignent, les taquins ! Ne passe pas trop près des arbousiers, ils pleurent et leurs larmes sont poisseuses. » Et la vierge, dont le trouble augmentait à mesure que l'ombre se faisait plus épaisse, admirait en passant les hêtres royaux bien assis dans le sol et trônant avec tranquillité, les aliziers criblés de fleurs blanches, les maigres cornouillers, les houx, les buis, les bouleaux, les peupliers grêles et droits, les frênes au feuillage d'argent, les arbres-nains, les noirs pommiers de montagne écarquillant, tout rachitiques et tout gibbeux, et tout nabots, leur mille petits bras fourchus et durs, les ormes poudrés de mousse, les pins et les mélèzes aux cheveux rêches, les sorbiers aux têtes pyramidales et touffues, les noueux et noirs érables, et les sauvages genévriers, accroupis en groupes, et, seuls entre tous les arbres déjà fleuris, méditant encore leur floraison prochaine.
— Oh ! dit-elle, comme c'est grand et beau, tout ça !
Le soleil s'éteignait.
Appuyés doucement l'un contre l'autre, ils montèrent la pente d'un vaste mamelon, au sommet duquel bourdonnaient de hautes masses de verdure et d'où s'échappait, rayonnant, tout un réseau de sources plaintives. Ils étaient seuls, tout seuls ; leurs souffles se confondant et leurs doigts se mêlant, ils s'entendaient avec bonheur respirer ensemble, ils prenaient à se toucher un plaisir sans bornes. Autour d'eux mille voix graves et douces bruissaient sous bois, et la nuit qui descendait lentement, très lentement avec son cortège d'étoiles, donnait aux choses cette grandeur auguste et sereine dont les êtres s'émeuvent.
— Tiens!... regarde, dit-il, lorsqu'ils eurent atteint la crête de l'éminence, regarde en bas, à tes pieds, céleste.
— Oh! fit-elle, quel nid!
En effet, c'était un nid que la Guirlandedes-Chênes, un nid de cent mètres de profondeur, large d'autant. Les bords en étaient habités par les patriarches de la forêt, chênes dix fois séculaires qui lui faisaient en même temps qu'une enceinte tout empanachée, un dôme de feuilles semblable, vu d'en bas, à la voûte d'une cathédrale avec ses arceaux, ses arêtes, ses nervures et ses hauts contre-forts. On y descendait par un talus naturel où les
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bûcherons avaient depuis longtemps pratiqué des marches, et l'on n'en touchait le fond, qui recevait les racines des grands arbres assis à l'orifice, qu'après s'être enfoncé dans une mer de fougères. Tous les oiseaux des bois y peuplaient, et la flore forestière y régnait dans toute sa sauvage splendeur. On était au printemps : le travail de la germination et les épousailles des oiseaux y avaient lieu conjointement, tout y parlait mariage : et les branches qui s'enlaçaient, et les fleurs qui se cherchaient, penchées sur leurs tiges, et les mousses entrouvrant leurs urnes, et le lierre qui se collait étroitement autour des troncs des chênes, et les liserons curieux de se poser partout où ils pouvaient prétendre, et les ronces qui s'alliaient indissolublement, et les ramiers voyageant par couples, heureux d'être unis et s'unissant sans cesse, et les mille parfums des plantes qui se pénétraient l'un l'autre, et les insectes s'endormant ivres et pâmés dans les calices des flenrs, et les bourgeons impatients d'éclore, et la rosée féconde comme une semence coulant jusqu'aux matrices de la terre, et la lune ellemême, enfin, insinuant au plus épais de l'ombre la caresse invitante et molle de ses rayons, et sous laquelle s'accomplissait le prodige des conjonctions universelles.
La blonde, en extase et prise d'une sorte
de vertige, écoutait avec épouvante les végétations fermenter au-dessous d'elle, dans un gouffre de feuilles et de gramens.
— Approche, petite, dit le brun à voix basse, allons nous asseoir tous les deux au fond du trou, sur la sauge.
Elle lui mit les bras autour du cou, et comme ils dévalaient au doux roucoulement des palombes amoureuses, elle aperçut parmi de hautes herbes aquatiques un étang qui, sous les premières lueurs émises par les étoiles, luisait comme un miroir d'étain. Ourlé de nénuphars et parsemé de glaïeuls, il laissait voir, limpide, les algues et les plantains se mariant étendus sur les ouates de son lit. L'eau, que perçaient de ci de là les glaives courbes de l'iris, réverbérait et montrait à rebours des trembles, des charmes et des aulnes inclinés vers elle, et l'ombre de chaque arbre réfléchi paraissait avoir un corps et vivre et frissonner comme l'arbre lui-même.
— Si tu n'étais pas avec moi, vaillant, ditelle, j'aurais peur!
Et ses yeux étaient attirés aux grands chênes proférant leurs membres au ciel et planant audessus d'elle ainsi qu'une immense couronne. Lui, qui marchait comme marche dans un temple le prêtre qui croit y avoir vu Dieu, s'arrêta. Les gazons, détrempés par les eaux
pluviales, étaient çà et là semés de flaques obscures ; le sol s'émiettait et fuyait sous les pieds. Ayant pris sa promise sous les aisselles, il la porta délicatement et tout rempli de piété, sur un tertre entouré de roseaux et qui s'élevait comme un autel entre deux saules. Et les saules chenus, vêtus de lierre et de mousse et les bras écartés, ressemblaient autant à des vases qu'à des candélabres. On entendait dans leurs troncs, absolument creux, bruire et frémir on ne sait quoi.
— C'est la sève ! dit Inot, qui se laissa tomber sur les pimprenelles et les marguerites à côté de l'élue.
Elle lui prit les mains, s'en entoura le cou, et tous les deux, poitrine contre poitrine, au milieu du silence et de l'ombre, ils écoutèrent religieusement les pulsations de leur cœur...
Un grand moment après, Janiile, éperdue, parla la première.
— Dieu ! que nous serions heureux ici, nous autres, sur cette terre et sous ce ciel; oh ! quel dommage qu'on ne veuille pas nous y laisser établir ensemble !
— Oui, quel dommage ! répéta-t-il avec le regard de ceux qui remontent péniblement du rêve à la réalité.
— Quand tu seras parti, tu ne m'oublieras pas, au moins, toi ?
— Parti!... Que dis-tu?
— Je te demande si tu m'aimeras toujours, à l'armée ?
— Toujours, oui, toujours; ou du moins tant quil y aura des arbres sur la terre et des étoiles là-haut, je t'aimerai, mienne, je te le jure par notre Rouma, qui dort, le pauvre ! au fond de l'eau.
— Je te crois et te fais aussi le même serment ; aie confiance, et quand tu passeras la frontière pour camper chez l'ennemi, tu sauras qu'au pays ta moitié pense à toi sans cesse. Et moi je me figurerai que tu ne songes pas du tout à l'Espagnole, à l'Italienne, à l'Allemande, à l'Anglaise, à la Russe, ni à aucune de ces étrangères que l'on prétend si belles et si tendres aux Français.
— O mon lys, ô ma fleur, faudra-t-il donc que je t'abandonne ?
— Hélas ! Seigneur Dieu ! dit-elle, comment faire autrement ?
— Mais si je m'en vais, si je te quitte, le chagrin me tuera, bien sûr, avant que je reçoive mon congé.
— Tu ne mourras pas, oh ! mourir, je te le défends ici, moi ! D'ailleurs, vois-tu, je prierai tant le bon Dieu qu'il te protégera contre le sabre et le canon des ennemis, et j'attendrai ton retour.
LE BOUSCASSTF. 229
— Sept ans ?
— Je t'attendrai bien plus longtemps encore, si, par malheur, il le faut ; je te le promets par la Marie tout habillée d'azur et d'or, et blanche !
— Et moins aimable que toi, j'en suis très sûr, quoique je ne l'aie jamais vue, acheva-t-il avec conviction.
— Ne t'emporte point, reprit-elle, je vais te conter une chose qui s'est passée à la maison : Hier, à la vesprée...
— Hier?
— Oui, hier, après que nous fûmes arrivés de la Foire des Chiens, il y eut une grande explication entre le fourbe et sa sœur. Ils s'entretinrent de ce qui s'était passé dans la journée et de ton courage en face de la bête qui nous avait poursuivis tous les deux. Et dans la soirée, après souper, ils recommencèrent à causer, me croyant endormie. La porte de ma chambre étant ouverte, ils parlaient fort, et je les voyais et les entendais bien. Ils étaient à table, assis vis-à-vis l'un de l'autre, et la veuve de celui que nous perdîmes répétait toujours : « Il n'y a que ce moyen de tirer le bouscassiè de la tête de la petite, c'est le seul. » Et lui finit par dire à la longue : « Tu as raison, Roumanenque, il faut, bon gré mal gré, prendre ce parti ! J'ai l'affaire de la nièce... Un pacant qui a des écus
23O LE BOUSCASSIE
et qui n'est pas si mal... Avant quinze jours, si tu veux, notre héritière sera mariée. » Entendant cela, moi, je me levai tout de suite et me montrai, sans barguigner, à moitié nue, à mes parents. « Oncle, et vous, mère, leur disje à tous deux , écoutez-moi ; celui que je désire m'a sauvé la vie deux fois, la première en tuant un chien enragé qui voulait me mordre ; en ce temps-là mon pauvre père Rouma vivait encore ; la seconde, hier, en terrassant un taureau qui, sur la route, avait déjà blessé beaucoup de monde. Ainsi donc, vous en conviendrez, il est juste que j'épouse celui qui m'aime et que j'aime aussi; je suis à lui, ne veux être qu'à lui ; voilà ! » L'ancienne ne répondit rien à mes paroles, mais son frère dit : « Tout ça, c'est des chansons ! Épouse, si tu veux un galérien monnoyê, mais non pas celui-là qui, misérable comme Job et même pire, est à pâtiras et n'a pas le sou. »
— Tonnerre des cieux ! il s'est exprimé de cette façon ?
— Ainsi.
— Quoi ! cet aspic, cette vipère a sifflé de la sorte ?
— Ainsi que je te le raconte, sans y changer rien.
— Il a osé!... Qu'il ne passe jamais, jamais sur mon chemin !...
LEBOUSCASSIÈ 2 3 I
— Oh! non, nous devons nous contenter d'avoir pitié de lui. Tu ne lui feras aucun mal. Il est vieux, et puis, c'est l'oncle. D'ailieurs, ne te dépite pas. A ma mère comme à lui, je résisterai quand même et toujours, avec l'aide du bon Dieu.
— Le bon Dieu ! répéta-t-il, lui, dont les yeux interrogateurs scrutaient en vain de toutes parts la voûte étoilée du ciel ; le bon Dieu, je ne le connais pas !
— Aie confiance, insista-t-elle, je n'aimerai jamais que toi seul.
Il y avait de la résolution dans son accent ; une expression intrépide, douloureuse, dans ses regards, comme si elle allait accomplir un sacrifice. A son cou pendait une petite médaille de cuivre. Elle la baisa pieusement et se réfugia davantage entre les bras du préféré qui la sentait frémir et murmurer une prière.
Le nid était plein de vibrations, d'arômes et de lueurs. Tout s'étreignait et se caressait au ciel comme sur terre, et l'air empli de tiédeurs était comme imprégné d'amour. La nature entière s'ouvrait avec recueillement aux efforts du grand Tout et concevait la végétation future. Arbres et gazons frissonnaient dans la nuit. Un souffle immense et doux ondulait à travers la forêt.
— Oui, je t'aime, dit Janille, qui, défaillante, se faisait toute petite sur le sein de Guillaume, oui, je t'aime !
Il se pencha sur elle, parfumée, et la respira longuement.
— Non, non, je n'ai jamais senti dans les bois une telle fleurette...
Elle sourit. Leurs yeux se touchaient presque. Il était en elle, elle était en lui. Tremblants, ils se regardèrent en admiration et se virent simultanément jusque dans l'âme et jusque dans l'idée.
— Ami, brave ami, dit-elle, ne me regarde pas ainsi.
Sans pouvoir rien répondre, il lui baisa les paupières avec ferveur; elle voulut et ne put se rejeter en arrière, et sa bouche fut frôlée du frais duvet qui foisonnait aux lèvres de l'époux.
— Sainte Marie ! soupira-t-elle ; oh ! Sainte Marie Virginale !
Une tiède brise abaissa vers l'autel de gramens les grands bras des saules et les longs cheveux des roseaux. Un rossignol chanta. Les hautes herbes embaumaient. Il sortait de l'encens du calice des fleurs. Immaculé comme l'Hostie, le disque de la lune apparut argenté dans le ciel. Au loin, tout au loin, les cloches de quelque église forestière sonnaient la Bénédiction...
LEBOUSCASSIE 255
« Us communiaient. »
— Guillen, dit-elle enfin, heureuse et toute honteuse de leur bonheur, Guillen, la lune nous épie.
— Elle peut bien nous épier, nous ne faisons rien de mal.
Ayant baissé la tête, elle eut, cette enfant, dépouillée de sa robe d'innocence, le premier sourire heureux de la femme !
— Que ton cœur bat fort, fit-elle en appuyant une de ses tempes à la poitrine de l'homme, et d'une voix si faible qu'à peine il l'entendit ; écoute, et tu l'ouiras ; il gazouille, il bégaye, il chante.
— Comme le tien , répondit-il de même ; écoute aussi, toi.
— J'entends, oui! je les entends; ils se parlent tous deux.
Eperdus, naïfs, ils s'écoutèrent respirer, et quand, joyeux de s'entendre vivre, ils relevèrent le front et se virent auréolés des feux lunaires, ils s'écrièrent ensemble, dans leur ivresse, en joignant les mains :
« Que tu es beau ! »
« Que tu es belle ! ! »
Et pendant qu'ils s'admiraient l'un l'autre, d'eux-mêmes éblouis, la Guirlande-des-Chênes ondoyant à travers l'éclat de la nuit, semblait
prête à se détacher de l'espace et à descendre sur leurs fronts, efflorescente et grandiose couronne conjugale.
« Qu'ils étaient heureux! De même qu'ils voyaient mutuellement palpiter leur image au milieu de leurs prunelles, ainsi chacun d'eux apercevait sa propre joie réfléchie au fond de l'autre. Et comme ils se comprenaient ! Que de choses ils avaient apprises déjà! Combien ils en apprenaient encore à chaque instant, et que ces choses étaient bonnes ! Ils osaient s'étreindre enfin ; ils n'avaient plus peur, lui d'elle, elle de lui, plus peur du tout. A présent, ils étaient braves. Aussi, comme ils se souriaient en songeant aux jours passés, et avec quelle confusion malicieuse et charmante ils détournaient leurs yeux qui disaient : « Autrefois, hier encore, nous ne savions pas ! » Ils savaient aujourd'hui. Qu'il était agréable de savoir ! Et qu'il était bon d'aimer et d'être aimé! S'aspirant, se pénétrant, se buvant, ivres d'eux-mêmes, se touchant de l'esprit comme du corps, ravis autant qu'on peut l'être, ils ne rêvaient rien de meilleur que la félicité dont ils avaient 1 ame pleine et qui en débordait à chaque instant. Il n'y avait rien, rien sous le ciel de si doux que Janille pour Guillaume;
il n'y avait rien, rien de si doux sur la terre que Guillaume pour Janille ; elle était pour lui la Reine du monde, et pour elle, il en était le Roi ! »
— Tu grelottes ; tes mains, tes bras, tes lèvres sont gelés, est-ce que tu as froid, la mienne? dit-il, en la baisant ainsi qu'un dévot baise une relique.
— Non, répondit-elle subitement rembrunie, oh ! non, je n'ai pas froid, mais je pense qu'il se fait tard.
— Tard! répéta-t-il, en se tâtant le front et comme s'il cherchait le sens d'un mot absolument inconnu.
— Vois. Les étoiles là-haut, disent l'heure. Il est très tard... Hélas ! il me faut revenir à la maison.
— Il ne pouvait pas durer, misère de moi ! notre contentement ! Non, non ! il était trop fort pour cela !
— Ne te tourmente pas de cette manière ; je reviendrai souvent ici, tous les jours si je peux, et si tu veux. Au nom de Dieu, pour l'amour de moi, je t'en conjure ! ne te fais pas de la peine.
— Y penses-tu? Nous quitter, ah! mais, y penses-tu ?
— Va ! je donnerais bien tout au monde pour rester ici.
— Je le sais, je veux le croire et je le crois, j'en suis sûr, et pourtant... Oh! que je suis à plaindre, moi.
— Chéri, ne pleure pas, dit-elle en pleurant elle-même, je ne veux pas que tu pleures!
— Soit ! plus de larmes ! fit-il avec un immense effort sur lui-même, et puisqu'il le faut, arrachons-nous d'ici.
L'ayant prise par la main, il l'aida à descendre du tertre pour eux sacré désormais, et tous deux ensemble, plongeant de nouveau à travers la verdure, et fuyant tristes dans la lavande et dans le thym, ils gravirent côte à côte la rampe intérieure de laGuirlande-des-Chênes. Ensuite, après avoir retrouvé, lui sa cognée, elle son râteau, que, de concert, ils avaient déposés au seuil du nid, ils reprirent à travers bois la route qu'ils avaient déjà suivie à la tombée de la nuit. Encore qu'ils allassent très lentement, et que la lisière de la forêt fût assez éloignée de la Guirlande-des-Chênes, il leur semblait pourtant que le chemin était devenu bien court, et l'amante, ayant le cœur gros, examinait l'amant, qui ne parlait point et marchait à pas inégaux, absorbé.
— Qu'as-tu, meou ? disait elle, angoissée de temps à autre.
— Rien, répondait-il invariablement, et son visage anxieux s'assombrissait davantage à chaque pas.
Ils venaient de sortir du bois et, tout pâles, tout défaits, ils s'avançaient en silence vers le sentier de la moraine.
— Adieu ! mien, aime-moi, pense à moi, fîtelle en le pressant de toutes ses forces et la gorge grosse de larmes.
Sec et froid, il la repoussa presque avec dureté, disant :
— Tiens-toi !... Je veux t'accompagner jusqu'à la plaine.
« Qu'est-ce qu'il a, mon Dieu ! qu'est-ce qu'il a, le pauvre ? » se demandait-elle affligée et pendant qu'il chancelait et trébuchait au milieu des genêts, en poussant de profonds soupirs.
— Fille, s'écria-t-il au bas du chemin creux, et comme ils passaient devant la haute croix de pierre qui en marque l'issue; ici, j'en appelle à ton bon sens, comment veux-tu, Fillefemme, que nous nous séparions, nous autres, à présent ?
Elle ne sut que répondre : ces paroles sonnaient sa propre pensée. A ce moment même, elle s'avouait ingénument que depuis qu'elle s'était donnée à lui et qu'il l'avait possédée, il lui était beaucoup plus cher qu'auparavant et
qu'elle ne saurait plus se passer de le voir chaque jour.
— Aller à l'armée ! y rester sept ans ! Je ne le pourrai pas !
Et s'étant laissé tomber au pied d'un bouquet de sureaux, il se lamentait et ne voulait pas être consolé.
— Laisse-moi ; trop belle, laisse-moi, répétait-il sans cesse.
Seigneur Jésus ! ayez pitié ! faisait-elle en élevant au ciel ses mains jointes ; ayez pitié de lui, Seigneur Jésus !
— Écoute, dit-il brusquement, avec on ne sait quoi de farouche dans la voix et de crispé dans le geste ; écoute, mignarde, et peut-être volage, et peut-être vicieuse! on m'a conté, je ne sais où, que quelquefois ceux qui se quittent en se disant : Au revoir ! ne se retrouvent plus, jamais plus.
— Hélas !
— Oui, l'on enseigne que tantôt c'est l'homme qui oublie son amie et que tantôt c'est la femme qui rêve un autre amant. On m'a prêché cela. Je ne voulais pas y croire. Il paraît tout de même que c'est vrai. Serais-tu de celles qui mentent, toi?
— Guillen !...
— Janilie, Janille, dit-il en promenant sur elle des regards amoureux et cruels, il n'est pas
possible que tu me trahisses, toi ! Je ne peux supposer que tu sois capable de faire ce qu'ont fait celles dont on m'a parlé. Vois-tu, princesse, aussi vrai que je t'aime un millier de fois plus que moi-même, si tu m'étais infidèle, je te forcerais à te repentir de me l'avoir été. N'aime jamais que moi, rose trémière, rien que moi, rien que moi. Par le lustre de là-haut ! s'il te prenait le caprice d'être aimable à quelqu'un d'ailleurs ou d'ici, celui-là, sur mon âme, je le trouverais, soit la nuit, soit le jour, et je le ferais mourir, et je tuerais, après lui, son père et sa mère, et ses parents et ses amis. Eût-il autant d'années à vivre que le noyer que voici a de fleurs, je les lui prendrais toutes, toutes jusqu'à la dernière, et ma cognée userait à lui scier le cou, autant et cent fois plus de temps qu'elle en met à fendre un fouteau bien dur et bien vieux. Et .toi, dolente souveraine, et toi ! tu me verrais si malheureux que ma peine te ferait souffrir et que tu me supplierais à genoux de mater mss souffrances pour adoucir les tiennes. Mais moi, je me tourmenterais sans cesse et tu m'entendrais te crier à tout moment : Gémis de mon malheur et du tien, gémis éternellement, ma reine ; gémis jusqu'à ce que les arbres, tournés à l'envers, se tiennent debout sur leurs cimes et montrent leurs racines au soleil ! Blanche comme un cierge, à genoux au mi-
24O LE BOUSCASSIE
lieu de la moraine, Janille n'avait ni souffle ni voix.
— Réponds, enfant de Rouma, ordonna-t-il, il faut que tu répondes.
Elle posa les mains sur son sein et fit signe qu'elle suffoquait.
— On exige que tu parles, et, par le Dieu ! tu parleras.
Il était blême, il la secouait et la meurtrissait d'un bras barbare.
— Que veux-tu que je fasse, le mien ami ? demanda-t-elle enfin, pleine d'obéissance, et que te dire ?
— Ce que tu penses.
— Ah ! tu l'ignores ?
— Oui!
— Je pense, je crois, reprit-elle en le regardant avec idolâtrie, je sais que je préférerais employer à mourir tout le temps que tu resteras à l'armée, plutôt que de lever l'œil sur un qui ne fût pas toi ; je pense aussi que je sacrifierais tout de suite les prunelles de mes yeux pour que tu ne te désoles pas ainsi ; je pense encore que je t'aime de tout mon cœur, et que je t'aimerais toujours autant, même si tu me faisais du mal.
— Elle dit qu'elle m'aime, et, si je pars, elle est capable de me trahir, grommelait-il, en toisant le ciel.
LE BOUSCASSIÈ 24I
— Te trahir, moi ! Par la Marie conçue sans péché, je ne suis pas assez méchante pour commettre celui-là. Seigneur ! Xotre-Seigneur ! Quelle misère sans pareille est la mienne ! Ne t'arrache pas les cheveux et ne te roule pas comme ça, mon ami, sur les sureaux que tu mords... Je te certifie et te jure, que je t'adore au point de te donner tout ce que j'ai, si je ne te l'avais pas donné déjà. Tu ne te rappelles donc plus ? Mon Dieu ! il ne se souvient pas que je l'aime à en perdre l'esprit. Il ne se souvient pas que je suis sa femme, que je suis sienne, tout à fait sienne ; il ne se souvient de rien; il se courrouce et pourquoi?... Ne t'irrite plus. Ami, mon ami, mon bon ami ! Oh ! comme tu te lamentes, Guillen. Écoute -moi donc, écoute-moi, prête-moi, que je les essuie, tes yeux, tes pauvres jolis yeux qui coulent et qui saignent. Je t'en prie et t'en supplie, cœur de mon cœur, entends-moi comme il faut ; crois à ce que je te dis, crois-y, c'est la vérité, la vérité pure de mon âme : je serai toujours la tienne, et jamais celle d'un autre.
— Un autre... !
Il eut un cri sauvage et brandit sa lourde cognée.
Elle répéta :
— Non, quoiqu'il advienne ! non, jamais celle d'un autre.
— Un autre ! Elle a dit un autre ! Elle a pu dire cela.
— Fais de moi ce que tu voudras, le mien ami, je t'aime !
Et comme si elle eût attendu le coup mortel, la gentille plia les genoux, courba la tête et, résignée, mit ses mains en croix sur sa poitrine.
— Ah ! fit-il en reculant épouvanté, les bourreaux n'oseraient!... Aïe! aïou !... Va-t'en toi! Ton nom n'est plus Balento.
Rejetée avec force, sa hache, en tourbillonnant, s'enfonça jusqu'au manche dans le tronc d'une yeuse.
— Incomparable et sainte beauté dont mon être est rempli, reprit-il bientôt avec une exquise expression de repentir, et tout apaisé, que je suis méchant et que vous êtes bonne, vous !
Elle ne sut que l'embrasser encore, pendant qu'il disait, contrit et pleurant à chaudes larmes :
— Le chagrin de nous quitter m'avait fait perdre la tête, et ma langue remuait malgré moi; j'étais devenu fou.
— Fou?
— Tu dois m'en vouloir, petite !
— Oh ! non.
Il sourit et balbutia :
— Quel démon je suis et quel ange elle
est!... Toi, la bonté même, me pardonneras-tu d'avoir aboli ta gaîté !
— Je n'ai plus de chagrin, dit-elle, tu vois, je ris.
Il lui baisa les mains avec adoration ; ensuite, s'étant vite approché de l'yeuse, il en retira délicatement la cognée qui vibrait encore dans l'entaille.
— Tu as pitié de l'arbre, et tu prétends que tu n'as pas bon cœur !
— C'est que l'outil, aiguisé d'hier, coupe beaucoup, ma chère : il a fendu l'écorce et taillé dans le vif, il est allé très profond... jusque-là; tè, mire.
Elle s'approcha, curieuse de voir, et pendant qu'elle examinait la blessure de l'yeuse, Lui qui promenait machinalement ses doigts au tranchant de la hache, Lui tressaillit jusqu'en ses fondements : il s'était remémoré tout à coup les paroles sinistres que la veille, à l'auberge des Trois-Poux, chez Astaruc le Gascon, à La Française, un misérable trafiquant de chair à canon avait adressées, entre deux verres de vin, au conscrit trop bien charpenté pour être mis à la réforme.
— Oh ! bourdonna-t-il entre ses dents serrées, oui, mais oui !
— Quoi, quoi ?
— Sauvé ! délivré !
— Jésus-Maria !,.. Qu'as-tu à présent et pourquoi mâches-tu si fort tes lèvres? oh comme tu frémis ! Eh ! qu'as-tu ? questionna-telle, effrayée à nouveau.
— Ne t'inquiète pas, ce n'est rien, réponditil en s'efforçant en vain à déguiser sa funeste inspiration, et quoiqu'en effet je branle un peu, je pourrais bien encore te reconduire jusqu'à la Borde-Noire, et peut-être même jusqu'à Sainte- Livrade.
Ils sortirent à petits pas de la moraine, témoins de cette crise, et, bientôt après, ils cheminaient entrelacés et pensifs à travers la plaine endormie à cette heure et baignée, en presque toute son étendue, de tièdes et blanches clartés sidérales.
— Eh bien ! parle-moi, continua-t-elle, après un grand moment de silence, on dirait que tu recommences à t'attrister ; ah ça ! pourquoi tes nerfs se crispent-ils, et pourquoi regardes-tu toujours tes doigts?
— Il le faut; c'est décidé, murmura-t-il, et bien décidé.
— Décidé ; quoi ?
-Ça!
— Quoi donc !
— On a découvert le moyen, je te jure que je l'ai trouvé.
— Le moyen ?
— Oui, oui.
— Pour l'amour de Christ de Nazareth, explique-toi mieux.
— Eh bien ! sache-le, ma belle : je n'irai pas à l'armée.
— Du tout ?
— Pas du tout.
— Ah!
— Femme, je t'affirme que je ne sortirai pas du pays et que je resterai toute ma vie ici, près de toi.
— Par exemple! Bien sûr? Et comment t'y prendras tu pour cela ?
— De la bonne manière : un système infaillible, assurément.
— Tiens!... pour voir, indique-le moi, supplia-t-elle en s'accrochant à lui, toute joyeuse ; expose-moi ça.
— Il convient que j'y réfléchisse encore..., on te le confiera plus tard... demain, oui ; mais aujourd'hui, non, non !
— Ainsi, c'est ton espérance, nous ne nous séparerons point ?
— Telle est ma conviction !
— O Seigneur, Seigneur du ciel ! à nous de vous bénir! moi je vous remercie et remercie aussi la Madone.
Elle riait et pleurait tout à la fois, et sans en demander plus long, elle l'embrassait à
246 LE EOUSCASSIÈ
chaque instant, et répétait sans cesse et sur tous les tons avec des grimaces adorables et folles :
— Oh ! que je suis contente ! Oh ! que je suis contente !
Il faisait bien de son mieux pour avoir l'air de partager la joie dont elle était inondée ; il lui disait bien des mots tendres et veloutés comme ceux qu'elle inventait ; il lui rendait bien caresse pour caresse et baiser pour baiser ; il lui serrait doucement les mains, il lui prenait la tête, il lui souriait bien, et pourtant on ne sait quoi de pénible démentait ses sourires ; il y avait dans ses regards une amertume qui persistait à les assombrir, quoi qu'il fît pour les rasséréner.
— Adieu, dit-il, en s'arrêtant auprès du tournant de la Borde-Noire, en une traverse aboutissant à la rive droite du Tarn ; adieu, la mienne, et dors en paix, cette nuit !
— Hé ! tu ne viens pas un peu plus loin avec moi ?
— Non, répliqua-t-il soucieux, mille soins me réclament... Te verrai-je demain?
— Oui, peut-être.
— Il faut, à tout prix, que nous nous entretenions de cette affaire...
— A ton gré.
— Je demande que demain soir tu reviennes là-haut.
— Alors, puisque c'est ta volonté et que la femme doit toujours obéissance à son mari, je m'incline.
— Et si la Roumanenque et l'autre tirent sur toi les verroux ?
— Oh! si l'on m'enferme... Eh bien ! je sortirai tout de même.
— Ainsi, c'est entendu, je compte tout à fait sur toi.
— Tu peux y compter.
— Adieu donc! Embrasse -moi, encore, encore, encore !...
Et, tout à coup, après l'avoir repoussée, il la reprit à bras-le-corps et la baisa de nouveau, cette fois avec tant de passion, avec tant de furie, que la mignonne, déchirée par de si fougueuses caresses, souffrait et pleurait de son bonheur; enfin, il s'arracha douloureusement à l'étreinte étroite de celle qu'il aimait par-dessus tout au monde, et remonta vers la forêt, en courant.
— Très-Sainte-Vierge ! se disait Janille, qui bientôt le perdit de vue; pourquoi s'en va-t-il comme ça si vite?...
Elle s'assit très perplexe, au bord d'un champ de lin.
« O mon Dieu ! quelque chose le pousse à mal, je le crains. Il m'a parlé bien drôlement, et m'a quitté de même tout à l'heure. Il
tremblait en m'embrassant. Il avait les yeux troubles et le visage à l'envers. Il était tout chair-tourné. Qui sait ! il a peut-être une mauvaise idée...
En vain s'opiniâtra-t-elle à conjecturer le probable, et, sinon le vrai, du moins le possible, elle ne trouva rien qui pût offrir quelque prise à ses appréhensions, lesquelles ne cessaient pas de s'accroître à chaque instant. Elle avait peur, grand peur ; pourquoi ? comment ? elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir, et néanmoins elle eût juré qu'elle avait raison, trop raison de s'alarmer à ce point... Absorbée en ses réflexions, à peine appréciait-elle les bruits ambiants, et cependant la campagne était pleine de rumeurs ; on entendait quelques chants de cigales ; les raines tapageaient, juchées sur les ramures où, chaudes sous les plumes maternelles, pépiaient des nichées de passereaux et de friquets ; les grenouilles coassaient à fleur d'eau parmi les marécages ; allègres, des lièvres et des hases jetaient leur petit cri plaintif et jouaient dans l'herbe au clair de lune; ici, là, partout, crépitaient des myriades de grillons ; il y en avait autant qui bruissaient dans le val que d'étoiles luisantes à la voûte du ciel.
— Lou Xoc ! secria-t-elle en sursaut, l'oiseau de malédiction !
Le hibou qu'elle venait d'entendre gémir auprès d'elle, au milieu du feuillage, ulula derechef au faîte d'un châtaignier au front difforme...
« Ah ! plus de doute, à présent. Un malheur le ou plutôt les menaçait elle et lui, car ils lie faisaient qu'un, eux deux ! Hélas ! elle ne s'était pas trompée. Elle n'avait pas eu tort de craindre, hélas ! Ses craintes étaient confirmées à présent. Il était en péril, et le péril devait être grand, très grand, puisque l'avertisseur était là voletant et miaulant à gauche, vers le bois. »
— Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-elle, je vais le rejoindre !
Elle se leva, courut, vola droit au bocage. A peine ses pieds touchaient-ils à terre, elle avait vraiment des ailes. En cinq minutes, elle fit un kilomètre, en moins de temps un second, et tout aussi vite un troisième. Bientôt elle atteignit la moraine. A chaque coude du sentier et derrière chaque pli du sol, elle cro)*ait apercevoir le fugitif. Elle l'avait dans les yeux. Ici, là, partout, de tous les côtés, elle le distinguait et l'appelait à tue-tête : « Ao-oh ! Guillen, ao-oh!... » Hélas! ce n'était pas lui, jamais lui. Vainement se crevait-elle les yeux à s'assurer si quelque ombre humaine ne se profilait pas au milieu des langues de lumière allongées par
25O LE BOUSCASSIE
les étoiles aux croupes des mamelons ; elle ne discernait rien, rien que les silhouettes menaçantes des buissons et des tiges, et la masse noire et compacte des futaies où semblaient bruire des harpes éoliennes...
— Comme il a galopé ! se disait-elle hors d'haleine en gravissant les rampes forestières, je ne le découvre nulle part. Où donc est-il à présent, où donc? « Ao-oh ! Guillen, ao-oh ! Ah ! ho ! ho ! aoh ! » Il ne m'entend pas ; je ne le vois pas. Il est trop loin.
En effet, il était loin, déjà loin, sous bois. Sur le point d'arriver en sa demeure il répétait sans cesse en se tâtant les bras, les mains, les doigts :
— Ce moyen est sûr; on l'a pratiqué fort souvent, ici comme ailleurs. Une, deux, ça y est. On croira que tu ne l'as pas fait exprès, forgeron, et le gouvernement ne te tracassera pas , et tu n'iras pas a l'armée. Une! deux, et... Il avait raison, pardi ! bien raison, le marchand d'hommes !...
Et ce dément trottait, galopait, se frayant un passage à travers les ronces et par-dessus les fondrières, escaladant les déclivités d'un terrain mobile et crayeux et qui s'escarpait davantage à chaque pas ; il courait tête baissée devant soi, sans qu'aucun obstacle pût ralentir sa course. Un bouleau déraciné barrait la pente,
il le franchit. La rampe était coupée çà et là, par des ravines, il passa outre. Un épais et sombre fourré s'offrit à lui, tout hérissé d'épines, il s'y jeta violemment. On eût dit un loup rôdant parmi les taillis, ou bien un sanglier roulant dans sa bauge. Enfin, après avoir troué de part en part les broussailles qui lui cachaient l'horizon, il déboucha, les vêtements et la peau déchirés, sur un plateau conique où, gigantesques, des arbres innombrables confondaient leurs cimes dans la nue. Il était au sommet de la Crête-des-Chênes, il était devant sa cabane...
— Enfin!
... Adossée à des troncs énormes et chenus, elle avait l'air d'une ruche tapie sous la frondaison. Toit de chaume, charpente de branchages à peine équarris, murs de terre, envahis de mousse et couronnés de saxifrages, deux fenêtres, l'une au levant, l'autre au ponant, un seul étage. Le seuil s'enfonçait sous un hangar. Il y avait là, dans un coin, à droite, appendus à des pieux, quelques ustensiles de bûcheron : une masse, plusieurs maillets, une scie, une romaine, une faux dentée, des serpettes et des ciseaux d'émondage ; à gauche, des coins de bois, des piquets épars sur le sol, un sarcloir, une échelle, une pioche, un hoyau, des pelles, des bêches, quelques fléaux à battre le blé,
plusieurs faucilles à couper la moisson, une grande faux entaillée et tout oxydée, une écobue, un faisceau de perches, une chèvre, un cul-de-chêne en guise de billot ; enfin, tout près de la porte, un lit de feuilles où le rêveur aimait à reposer, la nuit, quand le temps était beau.
— Courage!...
Ayant pénétré sous le hangar, il y déposa sa cognée, et s'assit, entre deux piliers, sur la pierre du seuil.
— Il le faut, dit-il, allons!
Et, tragique, il songea.
La forêt tout entière était plongée dans ce grand silence nocturne qui courbe l'homme au recueillement et le remplit d'une vague et religieuse terreur. Rien ne se mouvait, tout était immobile au faîte ainsi qu'à la racine des arbres géants alignés dans l'ombre et dont, parfois, aux clartés stellaires, les fûts tors et noueux apparaissaient semblables aux colonnes colossales d'un temple. Aucun brin d'herbe, aucune feuille n'étaient agités du moindre frisson, et tout vivait cependant, quoique rien ne donnât signe de vie. On sentait, plutôt qu'on ne l'entendait, une immense respiration, latente et régulière, qui semblait sortir des entrailles augustes de la terre et s'étendre en ondes invisibles au sein de l'air. Habitué dès
lenfance à ce sommeil imposant de la nature , lequel , qu'on soit sur les eaux , à la cime des montagnes ou dans les solitudes forestières, attendrit les cœurs les plus durs et trouble les plus hardis. Inot, dont l'existence était peut-être intimement liée à celle des hêtres et des chênes séculaires au milieu desquels il était né, parmi lesquels il avait grandi, les considérait, intrépide, avec une piété triste, et, penché vers eux, il écoutait... Entendait-il bruire en eux 1 ame universelle des choses qui s'y mouvait depuis tant de mille ans et comprenait-il cette mystérieuse langue que parlent les mers, les monts, les bois?... il joignit les mains et se prosterna sur le seuil même de sa hutte. Quand, après une longue et muette prière, il releva son front qui, docile à l'ordre don ne sait quel Dieu occulte, s'était incliné vers la terre, les alentours resplendissaient, visités de la lumière douce des astres, et des buées odoreuses montaient lentement à travers ia ramure. Ému jusqu'aux larmes, il voyait à la pointe de chaque branche d'arbre étinceler une étoile, et chaque étoile semblait un fruit normal appendu dans le feuillage et qu'une main humaine eût pu cueillir... Et ce fils de la nature, ébloui, pleura. Sa forêt natale!... il ne l'avait jamais vue si glorieuse, si noble, si belle, si grande ! Avait-elle voulu se montrer à lui telle
quelle, dans sa majesté divine, au moment du suprême adieu. « Mère, mère, je ne veux pas te quitter, je veux vivre auprès de toi. » Ce cri qui lui gonflait la poitrine expira dans sa bouche. Il s'était remis debout, un tremblement terrible ébranlait tout son corps ; soudain l'expression respectueuse de ses regards changea. Ce n'était plus « Amour ! » que disaient ses yeux ; ils disaient : « Colère ! » et bientôt, ils dirent : « Haine ! » Il venait de voir, il voyait encore au milieu d'une éclaircie où frappait en plein la lune, de vieux arbres qu'on avait abattus la veille sur l'ordre de la commune ; et les membres épars et tout saignants ainsi que les troncs mutilés de ces chênes antiques d'où sortait, lui semblait-il, une sorte de lamentation presque humaine, pareille à quelque longue plainte d'agonie, avaient brusquement porté son âme à des pensées de destruction et de mort. En proie à leur tyrannie, il s'était rappelé que, pris un jour de fureur subite contre des bûcherons chargés par l'autorité municipale de détruire un coin de sa forêt chérie, il avait, ne permettant à personne d'y toucher, assailli de ses propres mains cent rouvres vénérables ; il se voyait encore par un ciel éclatant, sous une pluie de branches et de feuilles tombant de toutes parts autour de lui, cogner, tandis que l'écho redisait le gémissement lamentable et
prolongé du bois, cogner, à moitié fou de rage et de douleur, cogner les arbres sacrés, et, sacrilège, plonger Balento, sa hache meurtrière toute ruisselante du sang des ramures, au cœur des plus hauts et des plus nobles hôtes du pays. A ces souvenirs de carnage qui réveillaient tout ce qu'il y avait encore en lui de farouche et d'insoumis, il se sentait frémir dans tout son être, et l'idée de ne pouvoir jamais se soustraire à l'expatriation dont il était impérieusement menacé le possédant et le poussant, il allait, cette fois, accomplir un bien plus sanglant sacrifice : avec toute son énergie, avec toutes ses forces, avec tout son désespoir, il allait se ruer au milieu de la plus épaisse et de la plus solitaire des futaies, et là, sabrant et fauchant, amonceler débris sur débris ; ensuite, il se dresserait au-dessus des victimes immolées, et debout au comble d'un immense amas de branchages auxquels il aurait mis lui-même le feu, il s'ensevelirait sous les restes fumants de sa forêt dévorée par les flammes ; et quelques heures plus tard, au soleil levant, les populations épouvantées des campagnes du Quercy, attirées sur le lieu du sinistre par la lueur de l'incendie, chercheraient en vain la butte verdoyante et magnifique, où, près de la nue et la veille encore, apparaissaient superbes et se balançant dans les airs, les colosses prodi-
256 LE BOUS CASSIÈ
gieux de la Crête-des- Chênes. Oh! cela valait mieux, cent fois mieux, que de languir au loin, sur la terre étrangère, et de s'y éteindre à petit feu, ainsi qu'agonisent les timides et les femmes; oui, oh! oui, cette belle mort était préférable au moyen horrible enseigné par le marchand d'hommes et, puis-qu'enfin il fallait en finir, autant en finir tout de suite, en succombant comme un brave, comme un homme, les pieds sur la terre natale, les yeux sur le ciel natal. « Avec toi, s'écria -t -il en adjurant la forêt, avec toi, je mourrai, mère ; avec toi, je vais mourir. »
— Et Janille?...
Il retomba, défailli.
« Janille ! » 11 avait peur de la mort à présent. « Janille !... » Il était lâche, il était vaincu. « Janille ! Janille ! » Il voulait vivre ; il avait soif de vivre...
Et tout plein d'elle, empli de cette émotion incomparable et miraculeuse que ni le soleil, ni la terre, ni l'eau ne lui avaient jamais donnée, encore tout palpitant au souvenir de cette félicité suprême à laquelle la blonde
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l'avait initié quelques heures auparavant, et dont la pensée seule lui causait de si douces langueurs et de si délicieux vertiges , il en revint à se dire que pour coexister paisible avec sa femme aimée et ses bois amis, il n'y avait réellement qu'un moyen unique, et que c'était celui qui l'avait déterminé naguère à se séparer si brusquement de son amante au ras de la Borde-Noire.
— Allons, il le faut ! dit-il une seconde fois en mesurant le ciel.
La lune, naguère argentée, à présent toute rouge et voguant dans l'espace, éclairait jusqu'au moindre recoin de la maisonnette. Des hirondelles, sorties de leurs nids adhérents aux solives du porche, ricochaient autour de lui, qui, pâle, ne bougeait pas. Étudiant ses deux mains l'une après l'autre, il semblait qu'il eût à choisir l'une d'elles. L'examen fut long, minutieux. Il avait l'air d'hésiter. Enfin, il se dressa, saisit sa cognée, en éprouva le tranchant, et, résolu, tranquille, il étendit sa main droite sur le billot. Un rayon de lune passa sur le fer de l'outil. Le bouscassiè tressaillit, secoua son front et dit :
— J'ai froid!
Ses yeux allèrent alternativement de la cognée au billot et du billot à la hache suspendue en l'air. Muscles et nerfs, tout son corps se
roidit. Au-dessus de sa tête étincelait l'instrument fatal qui ne s'abattait point, Tout à coup la main condamnée se rétracta. Seul, un doigt, celui qui tire la gâchette, l'index, apparut, allongé sur le cul de chêne.
— A toi, frappe juste, Balento !
La cognée descendit.
— Couard, dit-il.
Plus fort que sa volonté, l'instinct lui avait fait retirer un peu le doigt. Le coup, mal asséné, n'avait emporté que l'ongle. Cela ne suffisait point... Alors, méthodique et brutal, il assujettit à l'aide d'une corde son poignet sur le billot.
— Pour voir, à présent.
La hache remonta, verticale.
in
Un cri remplit la Crête-des-Chênes, cri de désespoir et d'effroi, cri de folie ! Et Janille, échevelée, en pleurs, en sanglots, la cotte et la peau déchirées par les ronces, surgit au milieu du massif, et d'un bond atteignit le seuil de la cabane.
Trop tard...
Hélas ! c'en était fait !
Inot venait de s'abattre sur un tas de javelles, et, palpitante, tronquée, encore attachée au cul-de-chêne, sa droite éjaculait des flots de pourpre.
LE BOUSCASSIt 259
— Guillen, mon Guillen, Guillen, Guillen, Guillen !
Comme il ne bougeait pas, elle crut qu'il était mort.
— Il s'est assassiné, pécaïre ! au secours! Il s'est tué !...
— Du calme ! apaise-toi, petite, dit-il en revenant à lui ; ce n'est rien ! à présent, nous ne nous quitterons plus. Ils me laisseront ici, je n'irai pas à l'armée : ils ne me prendront pas comme me voilà ; regarde !
Il montrait sa main...
— Seigneur ! Notre Seigneur ! s'écria-t-elle en le couvrant de baisers et de larmes, tu as osé cela, cela !
— Pour ne pas t'abandonner, j'aurais osé bien davantage.
Elle avait déjà dépouillé sa camisole et la mettait en lambeaux.
— Oh ! mon Dieu ! te faire tant de mal ! disait-elle tout aspergée de sang, en lui bandant la blessure ; quelle plaie ! oh ! mon Dieu ! mon Dieu !... Ton doigt, ton pauvre doigt, je veux le porter moi-même en Terre-Sainte, au cimetière du bienheureux Guillaume, ton patron... Ah! pour faire cela, malheureux, quel courage il t'a fallu!
— J'ai pensé à toi, reine, et je me suis dit que c'était bien peu de chose que de me ro-
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gner un morceau de ma chair pour l'amour de toi.
— Le mien ami, le bien chéri !... Moun Angel et moun Rey (mon Ange et mon Roi)... Je suis ta femme!... et si ma mère et le méchant langueyeur viennent ici me chercher, ajouta-t-elle avec décision, ils s'en retourneront au bord de la rivière, sans moi.
— Donc, enfin, c'est bien vrai ! dit-il accroché de sa main suppliciée au cou de sa mie, et de l'autre embrassant la forêt ; je ne déserterai pas tout ce que j'aime !
Hélas ! il se trompait du tout au tout en présumant que son cruel sacrifice ne serait pas suivi d'autres épreuves !...
Arrêté la nuit suivante pendant son sommeil par une brigade de gendarmerie, il fut, malgré les larmes et les supplications de sa gardienne, transporté sur une charrette au Castel-Rial de Montauban. En prison, il apprit que celui des bûcherons qu'il avait si bien gourmé jadis était venu le dénoncer, et qu'il aurait à rendre compte de son amputation à qui de droit. Accusé de s'être mutilé volontairement pour se soustraire à la conscription, il passait, en effet, quelques jours après devant un conseil
LEBOUSCASSIÈ 2ÔI
de révision qui le déféra sur-le-champ aux tribunaux criminels. Au parquet on lui fit coup sur coup subir divers interrogatoires ; aux juges et greffiers qui lui parlaient de son doigt coupé avec préméditation, il répondit invariablement qu'il aimait et voulait revoir la « sienne » : on ne put jamais lui en tirer davantage. Heureusement pour lui, celle-ci n'avait pas perdu la tête et n'était pas restée cinq minutes inactive. Elle avait eu la bonne idée d'aller conter ses peines à certain tonsuré très original, le même qui jadis avait baptisé, puis nourri quelque temps le bâtard à la fiole. Au récit qui lui fut fait, le pacifique desservant de la paroisse rurale, bien que difficilement accessible à la pitié, se sentit remué jusqu'aux entrailles. Sans perdre une minute, en dépit des aigres observations de sa servante Thècle qui l'appelait en rageant : «vieux fou, vieux timbré, vieil intrigant, toujours prêt à se mêler de ce qui ne le regardait pas, » il sella lui-même son bidet d'Auvergne et partit au petit trot pour la ville capitale de la province. On prétendait et l'on avait bien raison de prétendre dans les campagnes qu'il avait la manche fort longue : son voyage au chef-lieu de Tarn-et-Garonne eut d'assez heureux résultats. Il vit le préfet du département, il vit le maire de la ville, il vit le général commandant la subdivision militaire, lequel était bel et bien
2Ô2 LE BOUSCASSIÈ
cousin du maréchal de France, ministre de la guerre et membre du conseil privé du souverain, il vit l'évêque du diocèse, il vit les RR. PP. Jésuites, directeurs du petit et du grand séminaire, il vit de très hautes dames, il vit aussi beaucoup de petit monde, il vit le diable et son train, et puis, il vit enfin son filleul tout dépéri dans le fond de sa prison. Il lui servit des assurances assez consolantes, entr'autres celles-ci que l'affaire marcherait très vite et que lui, l'inculpé, ne resterait pas, s'il plaisait à Dieu, encore longtemps enfermé. Cela dit, il embrassa le prisonnier et revint, toujours au petit trot, vers ses ouailles. Un bien digne homme, en dépit des fredaines que lui reprochait sa jalouse gouvernante ; un bon diable, et son protégé ne tarda pas à s'en apercevoir. En effet , on instruisit vite la cause, et comme l'accusé n'avait pas de quoi se payer un défenseur, on lui nomma un avocat d'office. Ce que c'est pourtant que de nous ! Le sort clément dont certain abbé campagnard, assez serviable , était probablement le vicaire, voulut que le choix du tribunal tombât sur un novice inscrit le dernier au barreau et l'aîné des fils du commandant de place. On vantait ses capacités et son goût, il arrivait de Paris : toute la ville assiégea le Palais de Justice le jour qu'il s'y fit entendre. En somme,
si les présomptions abondaient, on ne pouvait élever une seule preuve contre le sauvageon, et son dénonciateur, assigné comme témoin, eut beau dire et dire « qu'il avait vu sous bois cette canaille se traînant avec peine et la main droite encore emmaillottée de linges tout trempés de sang, » ce témoignage, au yeux du tribunal, était loin d'établir d'une manière péremptoire la culpabilité du prévenu. Sans doute, le ministère public comprit très bien aussi que les poursuites manquaient de base, car il argua presque avec mollesse et s'appliqua même à disculper celui qu'il était chargé de noircir. On se garda fort de contredire l'orateur, et les juges, en acquittant le pauvre hère, eurent donc la satisfaction de contenter bien des gens à la fois et d'être non seulement très agréables au commandant de place, qui, tout criblé de décorations, assistait, en grand uniforme, aux débuts de sa progéniture, mais encore au jeune défenseur luimême, ancien élève des Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, et qui d'ailleurs avait trouvé pendant sa plaidoirie des accents d'éloquence à ce point entraînants que la chambre tout entière avait éclaté en applaudissements et qu'une jeune paysanne en larmes, et délirante au milieu de l'auditoire, avait voulu franchir la barre et s'élancer vers l'inno-
cent ému comme elle sur le banc des malfaiteurs , et lui tendant les mains. En entendant prononcer par le président sa mise en liberté, le garçon fit un saut terrible de joie et retomba dans les bras de son amie inconsolable jusqu'à ce moment et dès lors consolée, et tous deux, ayant salué le monde qui les environnait, ils sortirent du palais, se tenant par les doigts à la manière des amants rustiques. Il avait été déclaré judiciairement que le conscrit ne s'était pas endommagé à dessein : en conséquence, le lendemain du jugement rendu par le tribunal de première instance de Montauban, un conseil de révision tenu dans cette même ville reconnut sans difficultés aucunes le gars impropre au service militaire et le réforma séance tenante. O bonheur ! on ne l'enverrait pas aux pionniers en Afrique ; il n'irait donc point à l'armée, on ne le priverait plus de sa blonde, il était libre enfin. Heureux de ce beau dénoûment, ils coururent tous les deux ensemble et d'une seule traite en annoncer la nouvelle au titulaire d'une cure rurale. En apprenant de quelle manière les débats s'étaient terminés, le vieil ecclésiastique poussa deux soupirs de satisfaction, entra dans sa plus belle soutane, et s'étant aussitôt remis en selle, il se rendit dare dare à Sainte-Livrade, chez la Roumanenque; elle refusa d'abord et de telle sorte à consentir
au mariage de sa fille avec ce repris de justice ! que, pour l'amener à composition, il fallut employer mille blandices ; heureusement, le zélé négociateur avait la langue bien pendue et parlait d'or ; amadouée , la veuve du passeur obéit si bien aux avis qu'on lui donnait sans compter, qu'un mois plus tard elle conduisait elle-même sa jouvencelle, tout habillée de blanc, et la guirlande au front, à l'église de Saint-Guillaume le Tambourineur, où l'heureux soupirant, accompagné du vénérable Andoche Kardaillac qui parlait aux gens du cortège de la Première et Grande République, arriva tout habillé de neuf, un bouquet de lys à la main. Après la messe qui fut dite au son des cloches branlées à toute volée, les deux conjoints furent embrassés chaudement par le jovial « parrain », encore couvert des ornements sacerdotaux, et puis, étant sortis de la sacristie en échangeant l'anneau d'or que chacun d'eux avait autour du doigt, ils durent présider la fête conjugale. Olivier Pancrace Fonsagrives, inévitablement pavoisé de sa rouge enseigne et flanqué de son inséparable labri Talabar, était de la réjouissance aussi, lui ! Sa bourse restait intacte ; il trouvait tout à souhait : « Un dégourdi tel que toi, brave bouscassiè, que je porte en mon cœur, bredouillait-il sans cesse en cajolant le nouvel époux, avait seul la chance de devenir
le mari de ma nièce et même mon neveu, parole de loyal langoyeur ! » Et chaque protestation de cette nature était à l'instant appuyée d'un bon coup du fameux sirop à M. le curé, car le repas nuptial eut lieu dans la plus grande pièce de l'antique presbytère, où, chose fort rare et presque unique en ce monde , on vit ce jour-là fraterniser et trinquer avec effusion l'Amour, le Vin, la Gloire et la Foi. Nopce et festin enfin terminés, Inot et Janille revinrent tous deux seuls en forêt; ils y sont, y vivent, y prospèrent : lui, bûcheronne ; elle, jardine. « Oh ! les amoureux de la Crête -des -Chênes, dit-on dans le pays, ils respirent et sonnent par la même bouche, on ne peut pas se mêler davantage ni mieux, et, par le flambeau des airs ! on jurerait qu'ils ne font qu'un, elle et lui. »
Moulin de Lu Lande en Quercy. — i8£6.
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Achevé d'imprimer
le 21 janvier mil huit cent quatre-vingt-un