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Inot les suivit, machinal.
Une grosse heure après, il fut tout étonné de se trouver avec la bande entière, à la Française, dans le cabinet du médecin, un jovial, très populaire.
— A ton tour, toi, mignot ; déshabille-toi, dit cet excellent docteur, dont le bon drille avait un jour dégagé le cabriolet embourbé jusqu'au moyeu dans une fondrière ; ah ! c'est regrettable, ajouta-t-il en l'examinant de pied en cap, tu es fait au moule, garçon, et tu seras, j'en ai bien peur, non pas le plus grand ni le plus beau grenadier, mais, à coup sûr, le plus joli voltigeur de ton régiment.
Ulcéré par ces paroles de très mauvais augure et pourtant si sympathiques, il se rhabilla tout comme un automate et rejoignit au dehors ses compagnons de route assemblés sur l'Esplanade et dansant un branle au dessous du balcon de pierre de la maison des anciens seigneurs du village.
— Et maintenant, goguelus, que la visite est finie, s'écria le porte -drapeau, que l'on me suive.
— Où ça, Jean la Flême?
— Aux Trois-Poux, au coin de la Grand'Rue, chez Astaruc le Gascon.
— En route !
— A l'auberge! A l'auberge!
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Ivres déjà presque tous, précédés du fifre, applaudis et hués par la foule, ils traversèrent comme un orage la Place de la Commune et s'engouffrèrent dans une hôtellerie ayant pignons sur la grand'rue et terrasse par derrière au-dessus du champ de foire. On s'assit sur la galerie , vers laquelle montaient les rumeurs du foirail, et le rouge et le blanc coulèrent aussitôt à pleins bords. Inot, les coudes appuyés sur la table et la tête dans les mains, n'entendait ni les mugissements des bœufs, au dehors, ni les vociférations des conscrits, au dedans. On lui cria de vider «sa coupe» ; il ne bougea point. Un moment après, il trempait ses doigts dans le liquide et traçait sur la table des raies et des ronds qu'il regardait sans les voir. Enfin, il but. On lui remplit de nouveau son gobelet, qu'il vida d'un trait et dix fois de la sorte, sans y songer. Autour de lui, on riait, on chantait, on hurlait, on agitait la flamme des èruleous (punchs), on répandait le vin à torrents, on cassait les bouteilles ; le tapage et la clameur avaient beau grandir, il restait obstinément aveugle et sourd et cloué sur son banc. Oppressé, les émanations de l'alcool et la vapeur du tabac le suffoquèrent à la longue ; il voulut se lever, ne put : la tête lui pesait au moins un quintal. Il ne distinguait plus ni les objets ni les gens qui l'entouraient et croyait
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voir distinctement, très distinctement, des personnes et des choses absentes qui s'évanouissaient presque aussi vite qu'elles se montraient, et comme de la fumée. Parfois, il lui semblait qu'il tournait très rapidement sur lui-même et qu'il roulait au fond d'un précipice : alors, il s'accrochait à tout ce qu'il rencontrait sous ses mains et se redressait en sursaut. De loin en loin, il avait pourtant une idée lucide; ouvrant de grands yeux et l'oreille allongée, il entendait très bien alors parler les conscrits, autour de lui, mais ne pouvait nullement retenir leurs paroles.
— Ohé ! fanfan de mon âme, à la tienne ! cria tout à coup un d'entre eux, hume encore cette petite goutte d'eau-de-vie.
Il tendit de nouveau son verre, qui fut heurté cent fois en un clin d'œil, et but à sa propre santé sans avoir la force de riposter à celui des tapageurs qui, béant et titubant, avait porté le toast.
— Hôtelier, du kirch !
On apporta la liqueur demandée, et le tumulte grandit.
Après avoir bien braillé, cogné longtemps aux tables, vidé maintes bouteilles de ce poison, et qui en jaugeaient ! englouti force rogommes, maculé les murs et le sol, ri, glapi, beuglé, tapé, lassé leurs poings et leurs poumons, ils se re-
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cueillirent à la fin, les conscrits, et s'exprimèrent à voix grave : il était, à présent, question du pays qu'il leur fallait déserter, et que beaucoup d'entre eux probablement ne reverraient plus, et l'émotion, en parlant de cela, les avait tous gagnés et les tenait aux entrailles. Ceux-ci, terrassés de douleur, les bras ballants et le menton appuyé sur la poitrine, regardaient sans cesse au même point et n'avaient pas l'air de voir; ceux-là se lamentaient en contant leurs peines ; quelques-uns avalaient leurs larmes, d'autres les laissaient couler au long de leur visage et tomber lourdes sur leur corps ; chacun souffrait, l'expansif comme le taciturne, et tous regrettaient au fond du cœur la terre où, vingt années auparavant, ils étaient nés et qu'ils n'avaient jamais quittée encore et qu'ils allaient abandonner, hélas ! peut-être pour toujours. L'un d'eux, brun et trapu, qui tremblait tout pâle sur sa méchante escabelle, se leva soudain dans le grand silence, réclama la parole, ôta son béret de laine, étendit la main droite, et pieux :
— Camarades, dit-il, vous allez ouïr une chanson qu'un de nos anciens, qui la tenait de son père, et celui-ci l'avait apprise au berceau, chantait en allant à la guerre, il y a plus de quatre jours : c'était au temps où l'on portait une tresse de poils derrière la tête et
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des culottes étroites, si courtes qu'elles n'allaient pas aux genoux, pareilles à celles que j'ai vues autrefois à mon grand-oncle maternel, Upou de Penne d'Aveyron, et qui se trouvent à la maison, dans notre armoire. Ecoutez, paysans, mes compagnons ! écoutez, vous tous, les amis!
On se serra les uns contre les autres, et chacun ouvrit les oreilles et les yeux. Il allait se passer quelque chose d'extraordinaire, eût-on dit. Tout le monde avait un éclair à l'œil et le frisson à la peau. L'on entendait voler des mouches.
— A toi, bouvier! fit quelqu'un ; on t'écoute, Aîné de Sardijoux.
Etant monté sur une chaise, celui-ci posa la main sur son cœur, s'humecta les lèvres et chanta :