SCÈNE UNIQUE
CHARLES, allumant une cigarette.
Quel bonheur!
Forestier, je te trouve froid I
CHARLES
Qu’est-ce que tu veux! j’ai ure idée que je n’avais pas voulu te dire d’abord, de peur de te co itrarier, mais que...
HENRI
Quoi donc ?
CHARLES
Eli bien, s’il faut te l’avouer, je trouve qu’en organisant celte petite fô;e du souvenir, tu as commis une imprudence... ou, si tu l’aimes mieux, une maladresse.
HENRI
Une maladresse!
CHARLES
Imperitia... chez les anciens... impair chez les modernes, qui n’y regardent pas de si près.
HENRI
Ah ! je te trouva' s froid tout à l'heure, maintenant je te trouve sévère.
CHARLES
Sévère... mais juste.
HENRI
Enfin, pourquoi?
CHARLES
Pourquoi? pourquoi? Ah! un mot,' d'abord! me permets-tu de 'e parler du fleuve du Tendre?.
HENRI, riant.
Tu es insupportable.
CHARLES
Réponds... c’est important.
Eh bien , oui.
CHARLES
Merci I à charge de revanche... Je te dirai donc que le fleuve du Tendre peut être descendu, mais qu’il ne faut jamais le remonter.
HENRI
Je ne comprends pas.
CHARLES
Ah! tu ne comprends pas? Eh bien, sais-tu ce que nous eussions fait tous quatre ici, ce soir, si ces dames étaient venues? Sais-tu ce que nous ferions encore, si elles venaient ?
HENRI
Nous ferions un bon dîner.
CHARLES
Pas du tout, car on vient de te dire qu’il serait détestable. Nous ferions ce que j’appelle le bout de l’an de l’amour.
HENRI, riant.
Très-jolie, l’image!
CHARLES
Oui, le bout de l’an de l’amour; et les bouts de l’an, vois-tu, Henri, ce n’est plus cela. Les yeux lisent bien les mêmes versets, la bouche récite bien les mêmes psaumes, mais l’émotion est partie, la ferveur est absente. Alors, on ne se gène guère pour parler de celui qui n’est plus; on le discute, on le juge, quelquefois on le condamne, et l’on s’en va dîner... Eh bien, mon cher, généralement, en est de même aux bouts de l’an de l'amour.
HENRI
Ce qui donnerait à entendre qu’avant minuit nous aurons dit pis que pendre du défunt.