‹ Le bovarysmeChapitre 17 sur 30 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

LE BOVARYSME DE Ll VERITE

LE BOVARYSiUE DE LA VÉRITÉ

î. Le Bovarysme, condition essentielle de la vie phénoménale, ne peut être tenu pour un cas pathologique. Inversion du point de vue précédent : le Bovarysme comme loi de la vie phénoménale. — II. La vérité comme mensonge et comme principe de toute conception bovaryque. — III. Le pouvoir de se concevoir aufre est la forme que prend dans la conscience le fait pur et simple de devenir autre, essence de la vie phénoménale qui est une chose en mouvement.

Tous les chapitres précédents ont été rassemblés sous le jour d'une même idée générale : on y a présenté le Bovarysme comme un cas de pathologie. Mais les conclusions auxquelles ont abouti les derniers de ces chapitres sont de nature à faire douter de la validité de cette qualification. Le phénomène bovaryque s'y est en effet montré d'une application universelle. Il est apparu comme la loi même et comme la condition de la vie phénoménale. On ne saurait donc le considérer comme une maladie sans considérer, du même

coup, comme une maladie la vie phénoménale tout entière, c'est-à-dire la vie telle qu'elle nous est donnée.

Le boudhisme n'a pas reculé devant cette déduction à laquelle s'est également attaché, avec Schopenhauër, tout le pessimisme contemporain. Un pareil verdict répond donc à un état de sensibilité, réel chez certains êtres, et qui parvient d'ailleurs à se complaire à lui-même en des attitudes de détachement religieux ou esthétique : des hommes qui ressentent la vie comme une souffrance trouvent en ces postures une méthode et un moyen anticipé pour se soustraire à la vie. Mais le fait que la vie phénoménale persiste, l'ardeur dont témoigne l'humanité à la conserver et à la perfectionner interdisent de reconnaître la valeur d'une loi générale au vœu de cette sensibilité épuisée qui, pensant abolir la vie, n'abolit avec elle-même, dans l'effort de renoncement où elle se rétracte, qu'une maladie de la vie.

Le tait de l'existence phénoménale demeure donc la seule réalité donnée. Il emporte avec lui son excellence et la confère aux lois dont nous le voyons dépendre. Aussi nous faut-il considérer comme la modalité normale de la vie cette contrariété selon laquelle, sous le regard de la conscience, toutes les choses se conçoivent autres

qu'elles ne sont. Il nous faut aller jusqu'à conclure qu'il y a identité entre connaître les choses et les connaître autres qu'elles ne sont et que cette seconde définition de la connaissance implique la connaissance tout entière, selon son mode unique. L'être métaphysique se conçoit autre qu'il n'est» le moi psychologique se conçoit autre qu'il n'est, voici les fondements de la vie phénoménale. Cette constatation doit justifier désormais à nos yeux toute la suite des phénomènes, depuis les plus généraux jusqu'aux plus particuliers, qui ont été exposés dans la première partie de cette étude et oii s'est manifestée en acte, à quelque degré, la faculté de se concevoir autre. Cette fausse conception, que toutes les choses vivant d'une vie consciente prennent d'elles-mêmes, doit être tenue pour la loi même de toute vie phénoménale. C'est l'impuissance à faire sortir d'elle-même cette illusion qui doit être envisagée dorénavant, en toute entité, comme une tare et comme le symptôme d'un déclin.

Il convient donc de reprendre une à une chacune des manifestations bovaryques qui ont été

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étudiées précédemment afin de leur restituer, du point de vue que nous a fait découvrir une analyse plus complète, un aspect de santé qu'une observation faite d'un point de vue subjectif tendait à leur enlever. Avant, toutefois, d'entreprendre cette œuvre de réparation à l'égard d'un principe injustement déprécié, iln'estpas sans intérêt d'analyser les causes de cette humeur chagrine qui engagea dans cette voie calomnieuse les analyses précédentes. Il semble en effet qu'elle ait sa source en un sentiment profond de la nature humaine, et, pour cette raison, elle peut nous révéler quelque chose d'important touchant le mécanisme de la vie.

Si, après avoir mis en lumière l'universalité et la fatalité du mensonge bovaryque, on s'est gardé ici de formuler une évaluation pessimiste de la vie et de ses conditions, il faut reconnaître que cette même constatation de fait serait de nature à motiver un autre jugement chez l'immense foule des hommes qui vivent et assurent par leur confiance et leur ardeur les progrès de la vie. Ceuxci ne perdent pas courage lorsque quelque mensonge particulier leur devient apparent et les meilleurs s'efforcent seulement de le retrancher. Cette tâche leur fixe un but qui, atteint, leur procure de la joie. Mais leur courage viendrait

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sans doute à défaillir s'il leur fallait constater que tous leurs efforts ne vont qu'à remplacer un mensonge par un autre et que les conditions mêmes de la vie phénoménale les condamnent à créer sans cesse des perspectives plus ou moins fausses. C'est que ces hommes sont menés par une croyance majeure qui est le ressort de leur activité : sous des noms plus ou moins symboliques et concrets ils croient à la vérité et tout leur effort se propose de réduire à cette conception idéologique les modes de la vie, d'imposer à la vie phénoménale ce joug : le joug de la vérité. Or, si l'on se reporte aux origines de la vie phénoménale, telles qu'elles ont été montrées ici, si l'on €st bien convaincu de l'évidence de cette proposition, qu'aucun état de connaissance n'est possible que d'un objet pour un sujet, en sorte que toute entité vivante ne prend conscience d'ellemême qu'au moyen d'une falsification de soi, il apparaît que la vérité n'a pas de place dans la vie phénoménale, qu'on ne peut imaginer et situer l'idée de vérité qu'en un état d'identité absolue entre toutes les choses oii toutes les choses se confondraient et s'évanouiraient et oti cesserait, avec toute différence et tout reflet, toute conscience. Il faut donc reconnaître que l'on touche ici, avec l'aspiration à la vérité, à une nouvelle

croyance bovaryque d'une force extraordinaire et qui jouit dans l'esprit des hommes d'un caractère sacré. Elle consiste à appliquer aux modes de la vie phénoménale une conception qui exclut la vie phénoménale, la loi d'un autre état que nous ne pouvons imaginer et décrire qu'en niant à son sujet tout ce que nous savons de la vie ordinaire, — en niant qu'il soit soumis aux conditions du temps, de l'espace, de la cause et que la diversité y ait place. Au moyen de cette illusion suprême, l'homme, concevant la vie phénoménale autre qu'elle n'est en son fond le plus essentiel et rassemblant toutes ses forces pour la réduire à cette fausse conception, s'élance constamment vers l'impossible. Son élan, en raison du but inaccessible vers lequel il se dirige, est condamné àun recommencement perpétuel. Condamné, c'est le terme dont useraient les philosophes pessimistes, mais on dira ici que, par la vertu de cette illusion métaphysique, l'élan humain est assuré d'une ardeur toujours renaissante. Une force est ainsi engendrée sans fin, que la vie phénoménale tourne à son profit. Se croyant destiné à atteindre la vérité, l'homme à tout moment crée le réel. La vérité prise pour but est le moyen d'une chose toute différente.

Avec cette conception de la vérité, telle qu'elle

vient d'être analysée, on touche au ressort le plus important du mécanisme de la vie. On se voit, en même temps, initié au secret qui va permettre de réhabiliter le mensonge bovaryque et de lui restituer sa valeur positive. Si, en effet, le pouvoir départi à l'homme de ce concevoir autre qu'il n'est a pu apparaître sous un jour défavorable, une telle dépréciation avait pour origine la foi en ce concept d'une vérité dont on vient de montrer le caractère illusoire. C'est au nom de la vérité que le pouvoir de se concevoir autre était diffamé. Désormais, cette idée de vérité se manifeste elle-même comme le type et l'ancêtre de tout mensonge. C'est elle, voyons-nous, qui, d'une façon suprême et par un sortilège métaphysique, dupe l'esprit des hommes. Loin d'être le point fixe sur lequel il était permis de s'appuyer pour mesurer tout le reste, elle est le prisme qui fausse et modifie à notre vue tous les aspects de l'univers. Nous connaissons, maintenant, qu'elle est faite pour un monde qui n'est pas le nôtre et qui, par définition, nous est inaccessible. Dès lors, l'idée perd tout crédit au regard de la connaissance analytique : il nous faut réformer tous les jugements que nous avons portés lorsque nous subissions son influence et nous en laissions imposer par son prestige. Ce qui était

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méprisé à cause d'elle doit être remis en honneur ou considéré tout au moins d'un regard non prévenu.

Sous ce nouveau jour et dans ces conditions nouvelles, le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est va reconquérir sans conteste la place que lui assigne son caractère d'universalité. Que le fait de se concevoir autre soit inhérent à toute existence consciente d'ellemême, voilà ce qu'il nous faut désormais accepter comme un axiome irréductible et contre lequel il n'était permis de s'insurger que du point de vue d'une fausse sensibilité intellectuelle. Dès que cette maladie de l'intelligence est guérie, il n'est plus d'autre attitude à prendre à l'égard de cet état de choses que celle qui consiste à l'enregistrer dans l'esprit et à en faire un mode d'explication universel puisque l'on voit qu'il domine la vie phénoménale, la seule qui nous soit donnée, et qu'il se tient à son commencement. Or, ce qui éclate tout d'abord dans ce spectacle de la vie phénoménale, c'est qu'elle nous apparaît comme

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une chose en mouvement. A notre vue l'univers se meut : ou le mouvement est, de toute éternité, la loi et le propre de la vie — ou le geste métaphysique qui brise le sceau de l'unité et pose l'objet devant le sujet, déclanche aussi le ressort qui engendre dans le temps et dans l'espace le mouvement du multiple sous l'influence de la cause. Quelle que soit l'hypothèse, il reste que la vie phénoménale ne nous est donnée que dans le mouvement. Elle n'est pas figée dans le fait de l'existence pure et simple. A vrai dire, elle n'est pas, elle devient. Elle devient, cela signifie — et c'est un pléonasme de l'énoncer — qu'elle devient à tout moment autre qu'elle n'était.

Ainsi la loi d'une chose en mouvement et qui n'existe qu'à la condition d'être toujours divisée avec elle-même, de n'atteindre jamais à un état de repos, c'est de devenir à tout moment autre qu'elle n'est. Devenir autre est la loi de la vie. Or dans l'être qui prend conscience de la vie qui l'anime et en forme une représentation, cette loi se transforme et devient la nécessité de se concevoir autre.

Avec le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, on possède donc le rythme même de la démarche de la vie en tant qu'elle prend conscience d'elle-même. Le fait de se con-

cevoir autre est le reflet de cette réalité que nous imaginons objective et qui constamment devient autre. Se concevoir autre, c'est vivre et progresser. C'est de ce point de vue nouvellement acquis, et avec ce nouveau parti pris d'optimisme qu'une revue rapide des diverses sortes de Bovarysmes étudiées jusqu'ici avec quelque prévention, sera efficace pour remettre au point les conclusions précédentes. Il devra apparaître au cours de cette revue que toute conception bovaryque est pour la vie une attitude d'utilité, soit qu'elle desserve une utilité purement vitale, soit qu'elle soit le moyen d'une utilité de connaissance.

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