CHAPITRE I
LE BOVARYSME DE l'iNDIVIDU ET DES COLLECTIVITÉS
I. La faculté de se concevoir autre, considérée sous son aspect normal, se confond avec la faculté d'éducation. Elle est un appareil de mouvement et comporte un pouvoir d'exhaussement. — Limites de ce pouvoir : sa subordination au pouvoir d'évoluer. — II. L'importance de la faculté bovaryque justifie les déviations où cette faculté survit à son efficacité. Attitudes esthétiques et morales en présence de cette constatation. — III. D'un point de vue d'observation positive, sous quelles conditions une conception bovaryque est-elle bienfaisante? Quelques principes d'évaluation. — Confirmation de ces principes par la biologie. — Application de ces principes à des groupes sociaux.
Il est aisé, en ce qui touche à la psychologie individuelle, de restituer au pouvoir de se concevoir autre sa valeur active et son caractère de bienfaisance. 11 suffit, pour accomplir cette œuvre de réhabilitation, de confesser le vice inhérent à la composition de cette étude.
A la suite de Flaubert, dont la vision éclaire d'une lumière si vive ce pouvoir de métamor-
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phose, on n'avait considéré tout d'abord de ce pouvoir que les conséquences pernicieuses. Chacun des types humains envisagés au cours du chapitre consacré au Bovarysme individuel apparaissait bien halluciné par le pouvoir de l'exemple et de la notion. Mais cette hallucination qui le détournait de la satisfaction de son propre moi, ne parvenait pas à l'égaler au modèle qu'il avait choisi. Le personnage se concevait autre qu'il n'était, mais il ne réussissait pas à réaliser la conception nouvelle qu'il s'était formée de lui-mêuiB. Il faut l'avouer, les exemples que l'on avait mis en scène n'étaient propres à illustrer qu'un cas particulier des effets de la faculté bovaryque, tandis qu'ils repoussaient dans l'ombre tous les cas où le pouvoir de se concevoir autre emporte avec lui le pouvoir de s'égaler au modèle, d'acquérir par le moyen d'un phénomène d'aimantation des qualités nouvelles. De ce fait, la faculté tout entière de se concevoir autre semblait frappée de discrédit.
Comme conséquence du procédé que l'on vient d'exposer, ce fait encore s'était produit sur lequel il convient d'attirer spécialement l'attention : le cas pathologique, aperçu le premier, avait été défini tout d'abord par l'énoncé du pouvoir normal qui s'y manifeste. Le Bovarysme^ avait-on
formulé, est le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'esta et sous cette définition, on avait étreint une propriété de l'esprit beaucoup plus vaste que celle que l'on croyait toucher et que suscitait alors le paysage psychologique découvert par Flaubert. On s'aperçut bientôt que, pour coïncider exactement avec les objets que l'on décrivait, la formule devait être complétée. On adopta alors cette définition qui limitait le phénomène à son expression pathologique : Le Bovarysme est la faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est en tant que l'homme est impuissant à réaliser cette conception différente quil se forme de lui-même. Mais par-delà la restriction apportée par la nouvelle formule, l'esprit continua de percevoir comme élément principal du Bovarysme ce pouvoir de se concevoir autre sur lequel le Bovarysme des personnages de Flaubert avait attiré l'attention; le Bovarysme devint ce pouvoir même, si bien que l'on en est venu à conserver ici pour désigner la faculté d'évolution elle-même ce terme de Bovarysme qui fut employé d'abord pour désigner une défaillance de cette faculté.
Une telle transposition a pour effet, on le sait, de modifier quelque peu le sens que comporte le mot dans l'œuvre de Flaubert. Mais il a paru
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avantageux, pour deux motifs, de consacrer méthodiquement cette confusion qui, par un ennoblissement du spectacle que l'on considérait, s'était d'elle-même établie dans l'esprit. Par le fait da malaise ou de la douleur qui fixent sur eux notre attention, nos états pathologiques ainsi qu'on l'a noté déjà, nous sont mieux connus que les autres, en sorte qu'ils évoquent des idées plus claires et qui nous font mieux pénétrer dans la nature des choses. C'est ainsi que le pouvoir de se concevoir autre se manifeste avec une clarté d'autant plus vive chez tous les personnages de Flaubert, que ceux-ci, par leur impuissance à s'identifier avec le modèle qu'ils ont élu, nous laissent mieux voir l'écart entre la réalité qu'ils représentent, dont ils ne peuvent se détacher et qui persiste sous nos yeux — et celle que leurs gestes nous dessinent. D'autre part, il a semblé que s'il est aisé de classer dans le domaine de la pathologie tels cas extrêmes où la conception diftérente qu'un être se forme de lui-même est accompagnée d'une impuissance absolue à se réaliser, il est un nombre beaucoup plus grand d'autres cas où il est fort difficile de discerner si l'acte, par lequel un être se conçoit autre qu'il n'est, est de nature à augmenter ou à diminuer sa puissance. Or dans tous ces cas, ce que l'esprit distingue toujours avec
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netteté, ce qui continue de se montrer comme la marque caractéristique du phénomène, c'est ce pouvoir de se concevoir autre, cette sensibilité par laquelle l'être humain offre prise aux images, nous enseignant qu'il peut être par elles déplacé, entraîné hors du lieu psychologique oti il est présentement situé.
Le Bovarysme apparaît donc en son essence ainsi qu'un appareil de mouvement. Dans tous les cas pathologiques qui furent tout d'abord énoncés, ce pouvoir moteur s'exerçait avec une force insuffisante ou dans une direction que contredisaient, soit les circonstances du milieu, soit le mouvement même dont était animée déjà la réalité à laquelle il tentait de s'appliquer. Dans les cas normaux où il sera maintenant considéré, il va au contraire s'exercer d'une manière efficace ; il va comporter un pouvoir de réalisation et d'adaptation, c'est-à-dire qu'il sera un moyen pour un être d'ajouter quelque chose à sa personnalité, de la modifier sans la détruire, de la déplacer sans la briser.
Le Bovarysme, comme appareil de mouvement, «ette définition fixe son importance à l'égard
d'une réalité dont on a constaté qu'elle n'est saisissable que dans le devenir. Plongé dans cette atmosphère du devenir qui enveloppe tout le réel, l'homme obéit à la loi du changement : il devient autre. Physiquement, il se transforme depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse ; il en est de même intellectuellement et moralement aussi. Mais tandis que le premier changement s'opère sous des conditions purement physiques, que l'intervention des autres hommes et du milieu ne peut modifier que d'une façon insensible, la croissance intellectuelle et morale semble déterminée en grande partie par cette intervention, par l'exemple immédiat des paroles et des actes, par la notion qui est le legs des exemples et des efforts passés.
On a dit, dans la première partie de cette étude, l'importance considérable de la notion par oii les bénéfices que réalise l'effort individuel et qui ne profitent guère chez les autres animaux qu'à l'individu, sont transmis par l'homme à ses descendants, que ce legs dispense de recommencer le labeur des ancêtres. C'est ici le lieu d'insister plus fortement qu'on ne le fit alors sur ce caractère de bienfaisance de la notion. Grâce à ce pouvoir d'enfermer les résultats de l'effort individuel dans cette forme transmissible, les générations peuvent ajouter bout à bout la suite de leurs efforts et en former
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une somme qui va toujours grossissant. De la sorte l'humanité historique tout entière parvient à composer un seul et même être, un être dont la jeunesse est illimitée puisqu'elle se retrempe dans la jeunesse individuelle de chaque génération naissante, un être aussi dont la mémoire et l'expérience vont s'enriebissant sans cesse. Par le pouvoir de la notion chaque individu se conçoit d'une façon supérieure autre qu'il n'est, il voit se refléter dans sa conscience individuelle l'image abstraite de la pensée humaine tout entière.
L'efficacité de la notion repose donc sur l'existence de ce pouvoir bovaryque qui permet à. l'homme de s'approprier et de s'assimiler les résultats d'un effort qu'il n'a pas lui-même accompli. Ce pouvoir bovaryque se confond ici avec la faculté d'éducation. Se concevoir autre par le moyen de l'éducation, subir la suggestion de la notion, c'est se déplacer et progresser, c'est se montrer capable de saisir la corde tressée par l'industrie de l'humanité, et de hisser, par un raidissement de l'effort, sa propre et frêle personnalité jusqu'au plateau conquis et aménagé par les meilleurs de l'espèce. Le Bovarysme est donc bien ici un pouvoir d'exhaussement. C'est sous le jour de cette idée qu'il a été considéré naguère, et qu'on en a fait l'application à un cas de littéra-
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ture, en une étude consacrée aux Goncourt et h ridée d'art 1.
Il importe toutefois de fixer ici les limites précises dans lesquelles s'exerce avec efficacité le pouvoir bovaryque, d'indiquer son rôle et sa place par rapport à un pouvoir plus vaste qui l'embrasse et dont il n'est le représentant qu'à un moment déterminé : le pouvoir d'évoluer. Le pouvoir d'évoluer ne fait qu'un avec la loi du devenir dont il est la traduction sous une forme active et subjective. Or le pouvoir de se concevoir autre n'intervient que durant la période où ce pouvoir d'évoluer s'exerce sous le regard de la conscience. Il n'est en quelque sorte qu'un ^pouvoir de seconde main. Toute nouveauté sort de l'inconscient et manifeste l'évolution du devenir : mais sitôt que cette nouveauté s'est formulée et a été convertie en notion en une première conscience individuelle, la voici propre à se refléter dans toutes les intelligences et à être transmise à un grand nombre d'esprits. Ainsi propagée elle va exercer sur toute