LE RÉEL
I. Le Bovarysme comme moyen de production du réel. — II. Mode de production de la réalité psychologique. — III. Modes de production de la réalité objective : Un compromis entre un principe de mouvement et un principe d'arrêt ; — un compromis entre un principe de dissociation et un principe d'association.
— IV. L'utilité humaine cause arbitraire de la création du réel,
— Utilité de connedssance. — Utilité vitale. — V. Au caractère illlusoire de la croyance en une vérité objective s'oppose la nécessité de cette croyance pour l'invention du réel. — Point de vue intellectuel et point de vue moral. — L'irrationnel, source du réel. — La durée, condition de son apparition et de son déclin.
Dans la première partie de cette étude, les conceptions où l'homme témoigne de son pouvoir de déformation à l'égard des choses et de lui-même, avaient été observées sous le jour d'une présomption défavorable. Il semblait alors que l'intervention néfaste de ce pouvoir détournât sans cesse l'esprit humain d'atteindre un état de certitude, de perfection et de repos, qui semblait devoir être le but de tout effort et dans lequel semblaient devoir se résoudre, en une harmonie bienheu-
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reuse, toutes les divergences et toutes les oppositions où se manifeste le fait de l'existence phénoménale. Cet état que l'on convoitait et qui seul semblait digne de susciter et d'orienter l'aspiration humaine devait être procuré par la connaissance et la possession de la vérité.
Dans la seconde partie de cette étude, poussant plus loin les premières analyses que l'on avait instituées, on en vint à découvrir que cette conception de la vérité dont on se réclamait pour décréter l'imperfection de la connaissance humaine, était elle-même un produit de cette aptitude de l'esprit h concevoir les choses autres qu'elles ne sont. On constata, qu'avec l'aspiration vers la Vérité, l'homme propose à la vie phénoménale un but qui, atteint, irait à supprimer la vie phénoménale, qu'avec cette aspiration, il applique à ce qui est situé dans le devenir et dont l'essence est le mouvement dans la diversité, la loi de ce qui par hypothèse serait immuable et reposerait, inconcevable, dans l'identique.
Cette remarque qui réduisait à néant l'idée d'une vérité régulatrice de l'effort universel, arbitre suprême de la conduite et but de la connaissance, l'idée, en un mot, d'une vérité objective, cette remarque releva la faculté bovaryquc de la mésestime où elle était tenue du point de vue de la
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croyance à celte vérité. On aperçut qu'il n'y a pas lieu de tenir rigueur à un pouvoir qui nous fait concevoir les choses autres qu'elles ne sont si, à vrai dire, les choses ne comportent pas une réalité fixe, et, dans la troisième partie de cette étude on reprit avec complaisance l'examen des diverses conceptions au moyen desquelles l'esprit, par la vertu de ce pouvoir de déformation, nous ouvre sur les choses les perspectives où nous les saisissons. Il reste maintenant à fournir une dernière explication sur la définition que Ton a donnée du pouvoir bovaryque de l'esprit. Cette définition procède de l'ancien style. Elle date de l'époque oi^i la foi en l'existence d'une vérité objective était le point de départ de toute spéculation mentale. Du point de vue auquel on se tient actuellement, le pouvoir de concevoir les choses autres qu'elles ne sont ne doit plus apparaître que comme une expression mythologique du pouvoir pur et simple de connaître, ce que l'on nommait le pouvoir de déformation de l'esprit doit apparaître ainsi qu'un pouvoir créateur. Il n'y a pas de vérité objective, mais la croyance en une vérité objective n'en continue pas moins à gouverner l'humanité. C'est du point de vue de celte croyance que la définition du Bovarysme est donnée, ^^rincipe de toutes les autres conceptions bovaryques, la croyance en une vérité
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objective qui ne parvient jamais à se satisfaire intellectuellement, est comme toutes ces autres conceptions le moyen de quelque chose. On va montrer au cours de cette dernière partie qu'elle est, avec l'ensemble de ces conceptions, le procédé d'invention du réel.
Quelque manifestation de la réalité que l'on considère, il apparaîtra que cette forme quelconque doit son existence à un état d'antagonisme entre deux tendances d'une même force. Il apparaîtra que, dans tous les cas, chacune de ces tendances aspire à supprimer l'autre, afin de régner seule, qu'elle exprime cette aspiration en une suite de propositions qui se donnent pour des vérités et dont le faisceau constitue la Vérité. Il apparaîtra, qu'à supposer réalisé le vœu de l'une ou l'autre de ces tendances, ce triomphe causerait, avec la ruine de cette tendance, la suppression de toute réalité.
Il en est ainsi en ce qui touche à la réalité psychologique où toutes les autres formes de la réa-
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lité se viennent refléter, et il en est ainsi, soit que l'on conteste, soit que l'on accorde l'existence du monde exte'rieur. Dans la première hypothèse, le moi assume le rôle de l'Etre universel : il devient l'unique substance de l'Univers. Il ne parvient donc à se réaliser dans un état de connaissance qu'en se ■divisant en objet et en sujet. Or il est évident que chacune de ces attidudes du moi, attitude objective, attitude subjective, à mesure qu'elle se perfectionne, qu'elle s'idéalise et qu'elle s'efforce de prévaloir, risque, en abolissant l'attitude contraire, de se supprimer elle-même. Parle triomphe absolu de l'attitude subjective, il arriverait en effet que, faute d'un objet pour déterminer le sujet, celui-ci qui ne prend conscience de lui-même que comme objet, s'abîmerait dans l'inconscience. Par le triomphe absolu de l'attitude objective, l'objet, faute d'un sujet pour le percevoir, se verrait privé de toute forme, de tout contour, de toute propriété; il s'évanouirait et se dissiperait dans l'insaisissable. Il est donc vrai que, dans cette hypothèse, chacune des attitudes du moi ne subsiste, et ne laisse subsister avec elle quelque réalité, qu'autant qu'elle ne parvient pas à un règne absolu, qu'autant qu'elle demeure limitée et définie par l'existence de son contraire. La réalité est donc bien ici un compromis entre deux forces dont l'une
tend à convertir en objet — matière inanimée, spontanéité inconsciente ou automatisme — toute la substance de l'Etre ou du moi, dont l'autre tend et transformer en sujet — miroir, œil, regard, contemplation — toute cette même substance de l'Etre ou du moi.
Dans l'hypothèse où l'on accorde l'existence du monde extérieur, les conclusions auxquelles il faut aboutir demeurent encore les mêmes. Les objets du monde extérieur ne deviennent des réalités pour le moi que par le moyen des sensations de plaisir ou de douleur dont ils l'affectent. Le moi n'entre en rapport avec eux et ne réussit à les distinguer que dans l'émotion qu'il ressent à leur occasion ; c'est de l'unique substance de cette émotion qu'il tire la représentation qu'il s'en forme; c'est cette émotion même dont une part plus ou moins grande se transforme en connaissance. Dès lors, le même antagonisme apparaît, que l'on a vu surgir dans l'hypothèse précédente et cet antagonisme engendre les mêmes conséquences. C'est ainsi que la force d'analyse que nous usons à prendre conscience de nos émotions est soustraite à la force au moyen de laquelle nous les éprouvons : notre colère tombe sitôt que nous nous absorbons tout entiers è. la considérer. Voici abolie par hypertrophie du désir de connaître
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avec la disparition de l'objet que nous nous proposions de connaître, la possibilité de sa connaissance. Ce n'est point sans vérité que Ton a constaté que les grandes passions sont muettes et sont inhabiles à se dépeindre : de fait elles ne se connaissent pas, toute leur force, tendue vers l'acte, est aveugle sur elle-même. Au contraire le poète, qui meurt d'amour ou de jalousie, revient à la vie dès que sa passion, reflétée dans le miroir de sa conscience, s'est objectivée en ses strophes. L'activité du sujet qui veut connaître s'exerce en lui à tout instant aux dépens de son activité spontanée. Chez les poètes, chez les artistes de tous ordres, que possède à quelque degré le Génie de la Connaissance, il existe une tendance à faire de leurs émotions des spectacles, et, cette transformation de leur activité les dispense parfois de la satisfaire, d'une façon durable, sous sa première incarnation. C'est dans ce sens qu'il faut entendre la remarque de Nietzsche, « les poètes savent toujours se consoler' ».
Ainsi une hypertrophie de l'activité de la conscience a pour effet chez l'individu de supprimer l'activité passionnelle. Avec l'abolition totale de cette activité, voici abolie, avec l'objet qui se reflé-