‹ Le bovarysmeChapitre 22 sur 30 · Humain, trop humain (Ed. du Mercure de France), p · texte numérisé non relu

Humain, trop humain (Ed. du Mercure de France), p

264 LB BOVARYSMB

tait dans la conscience, l'activité elle-même de la conscience oii plus rien n'apparaît. Nietzsche s'est élevé avec force dans son Zarathoustra contre ces purs contemplatifs, contre ces dévots « de l'immaculée connaissance » qui se posent devant la réalité objective ainsi que des miroirs aux cent faces et ne veulent être que des reflets, renonçant, pour mieux connaître, à se mêler aux acteurs du drame phénoménal et retranchant de leur âme toute passion et tout désir. Dans un monde où le spectacle ne persiste qu'autant que les spectateurs consentent à être aussi en partie des acteurs, il lui semblait que ce dilettantisme était une menace pour l'intérêt dramatique de la représentation. On pourrait objecter, semble-t-il, à cette préoccupation du philosophe que, par le fait de la multiplicité des êtres, de la diversité des désirs et des goûts, les purs spectaculaires sont assurés de n'être jamais sevrés de leur spectacle. Cependant, à pénétrer plus profondément dans le mécanisme de l'acte qui aboutit à connaître, il apparaît que malgré l'existence des nombreux objets que présentent à leurs regards les formes de la nature inanimée, les floraisons végétales, les activités animales et les passions humaines, ces contemplatifs risquent pourtant, par l'exagération de leur passion, d'en voir disparaître l'objet. Ils n'entrent en effet en

LB BOVARYSME 205

relation avec tous ces objets du monde extérieur, ainsi qu'on vient d'en faire la remarque, qu'autant que leur sensibilité est encore affectée par eux ; quelque joie à considérer les formes et les couleurs leur rend seule perceptibles les formes et les couleurs, quelque émotion, au contact des passions humaines leur permet seule de connaître les passions humaines. Cette joie de curiosité affirme encore et maintient l'existence du sujet. Elle joue le rôle de la couche légère de gélatine qui, au fond de la chambre noire, se montre sensible à, l'action de la lumière et s'empare, pour le fixer, du reflet des objets. Si l'on retranche cette joie, comme étrangère à l'acte même de la connaissance, voici le pur contemplatif privé de toute communication avec les objets de sa contemplation; le voici supprimé lui-même comme sujet par cet effort suprême où il tente de convertir en objet de contemplation cette dernière passion qui Tanimait encore en tant que sujet.

L'exagération contraire aboutit à un même résultat. La tendance à accomplir des act3s avec perfection, en vue seulement de leur utilité et sans aucun souci de leur valeur représentative, a pour conséquence un automatisme dès qu'elle est réalisée. Cet automatisme, qui semble probable en ce •qui touche aux actes pourtant complexes de cer

266 LE BOVAnYSME

tains insectes, les abeilles, les chenilles, les fourmis, qui semble le cas normal en ce qui touche à toutes les fonctions gouvernées par le grand sympathique, respiration, digestion, circulation du sang, cet automatisme se peut observer également à l'égard de toute une série d'actes habituels qui sont exécutés tout d'abord sous le regard de la conscience, mais qui, enregistrés par l'organisme d'une façon parfaite, s'accomplissent par la suite inconsciemment. Ces actes cessent en quelque sorte d'exister pour celui qui les accomplit dans le moment qu'il les accomplit. Ils ne témoignent par la suite qu'ils furent pourtant accomplis, que par leurs conséquences, perçues et appréciées en un. temps postérieur, alors que la complexité desnouveaux actes à commettre a fait surgir chez l'individu l'apparition de la conscience.

Au lieu de ces brèves périodes d'activité automatique et qui n'intéressent qu'un nombre de mouvements coordonnés relativement minime, on peut imaginer dans une vie sociale mieux réglée, de laquelle on serait parvenu à éliminer l'accident et l'imprévu, des suites beaucoup plus longues d'actes automatiques. En idéalisant l'hypothèse on irait jusqu'à imaginer une vie humaine devenue entièrement automatique oii la conscience n'apparaîtrait jamais et que l'on ne conçoit, à

LE BOVAHYSMB 267

vrai dire, soustraite au néant, que par l'acte de perception consciente que l'on fait en l'imaginant.

Ce qu'il faut retenir de ces développements, c'est que la réalité psychologique de quelque façon qu'on l'imagine, est bien un compromis entre deux forces dont l'une s'exprime en une tendance à agir et l'autre en une tendance à prendre conscience, à titre de spectacle, des actes accomplis, c'est que cette réalité qui a pour support les combinaisons les plus diverses, les états d'équilibre les plus variés entre ces deux tendances, se Toit abolie dès que l'une d'elles, triomphant de l'autre absolument, l'exclut: en sorte que, selon un Bovarysme essentiel, l'existence de quelque réalité psychologique suppose l'antagonisme de ces deux forces, dont chacune tient les conditions de sa mort pour les conditions de son triomphe et ne persiste dans l'être que par la vertu de sa défaite tout au moins partielle.

Cette réalité psychologique quel'on vient de montrer conditionnée par la loi d'un Bovarysme essen-

tiel est, ainsi qu'on l'a dit, la source de laquelle s'élèvent toutes les autres formes du réel. Le moi psychologique n'est pas autre chose que le lieu oîi la substance de l'être se divise, selon une infinité de proportions, en objet et en sujet et compose, pour se saisir, une infinité de compromis entre un principe d'acte et un principe contemplatif. C'est seulement dans ce lieu psychologique, 011 éclot le phénomène de la connaissance, qu'il est possible d'observer les formes diverses de la réalité, car c'est là seulement que la réalité prend forme objective, c'est là seulement que se rencontrent des objets.

De même que la réalité psychologique est un compromis entre un principe d'acte et un principe de contemplation, on peut remarquer tout d'abord, en ce qui touche à l'objet considéré isolément, qu'il apparaît et prend forme sous le regard de la conscience, à la suite d'un compromis entre un principe de mouvement et un principe d'arrêt.

La réalité phénoménale, a-t-on dit est située dans le devenir. Empiriquement à notre vue l'univers se meut. Métaphysiquement, le geste analytique selon lequel l'Etre se divise en objet et en sujet est proprement le geste créateur de la réalité phénoménale et ce premier mouvement, brisant le sceau de l'unité, fait jaillir la source d'un mou-

vement sans fin. Instituant les perspectives de l'espace, ce geste créateur ne parvient à lier les choses entre elles par le mécanisme de la cause, à varier indéfiniment, devant le regard du sujet, le spectacle de la multiplicité des objets qu'en livrant toutes les choses au flux du temps. C'est parmi cet écoulement du temps que toutes les choses, objets et sujets tour à tour les unes pour les autres, se rencontrent et se considèrent, ardentes à assouvir le désir de connaissance intégrale dont on a fait le principe de la vie phénoménale. Ce flux du mouvement vient-il à s'arrêter, voici l'univers phénoménal figé dans l'espace: ainsi de quelque fleuve immense dont la surface se serait glacée et qui serait devenu soudain impuissant à faire mouvoir les bateaux lourds de denrées et les barques chargées de messages que ses eaux agiles portaient vers les contrées les plus distantes. Les échanges sont supprimés entre des peuples qui tombent dans l'oubli les uns des autres, un rideau tombe devant des regards sur une partie du spectacle du monde. Mais à côté de cette image restreinte, voici, dans l'hypothèse métaphysique que l'on élève, parmi l'univers immobile, l'abolition de toutes les relations infiniment nombreuses que réalisait seul, entre objets et sujets, le mécanisme de la cause par l'intermé-

diaire du temps, en sorte que, supprimant tout état de conscience, cette hypotlièse se montre elle même inimaginable, la vision qu'elle suscitait s'évanouissant dans l'abîme où elle entraîne avec elle toute existence phénoménale et où s'anéantit toute représentation.

Sans mouvement, il n'y a donc pas de réalité objective. Si toutefois le fait du mouvement conditionne le réel, il ne saurait le constituer à lui seul. L'idée abstraite du mouvement ne donne naissance à aucune représentation possible. Elle ne laisse apparaître un objet qu'autant qu'on la suppose appliquée à un principe immobile qui, sous l'action du mouvement, est contraint de se déplacer d'un lieu dans un autre.

Si l'on considère, pour le mieux concevoir, ce phénomène de réalisation par rapport au sujet, il apparaît que tout état de conscience où le sujet s'empare de l'objet, exige le recul d'un spectateur rapportant à lui un fait accompli déjà, par lequel il est nécessaire qu'il ait été devancé, par rapport auquel en conséquence il témoigne de l'existence d'un pouvoir d'arrêt et de ralentissement. L'intervention de la mémoire, élément indispensable du fait de conscience, a pour effet de resserrer dans la minute présente et de maintenir unis ensemble deux tronçons de la durée qui tendent

^ se séparer l'un de l'autre, s'enfuyant vers les directions opposées de l'avenir et du passé. C'est par l'entremise de ce principe d'arrêt et de concentration que s'érigent, au-dessus de l'écoulement de la substance phénoménale, ces observa:toires où la vie prend conscience d'elle-même dans l'illusion de l'individualité et delà personne.

L'état de conscience, qui suppose pour se constituer l'intervention de ce principe d'arrêt, persiste, se perfectionne et s'amplifie par l'exercice du même principe. La conscience s'empare des phénomènes et les possède d'autant mieux qu'ils s'écoulent plus lentement : passé un certain degré de véhémence, elle cesse de percevoir, avec le changement qui est le mode du mouvement dans l'objet, l'objet lui-même. Ainsi l'objet ne se con- <îense sous le regard du sujet qu'autant que le principe d'arrêt qui a pour mission de refréner la violence du flux phénoménal remplit son office. Son vœu est de glacer la surface de l'océan des apparences : réalisé intégralement, il irait, ainsi qu'on l'a dit, jusqu'à supprimer toute réalité; mais il est limité par cette force incoercible du mouvement, animée d'un désir non moins absolu et dont il ne réussit jamais à triompher entièrement. La réalité objective se voit donc engendrée par la lutte entre ces deux forces opposées : elle

dure tout le temps qu'elles se dressent l'une contre l'autre, et, ainsi arcboutées, se soutiennent sans parvenir à se vaincre. Elle apparaît au point d'intersection de deux tendances dont l'une est une puissance ;de mouvement et l'autre une puissance d'arrôtrLa réalité objective consiste en un certain état de ralentissement du mouvement. Elle est du mouvement ralenti, au degré et dans les limites oii la perception dans la conscience de l'objet par le sujet devient et demeure possible.

Si, avec un plus grand détail, on observe k l'égard de la matière l'exercice de ce pouvoir double et contradictoire qui se manifeste dans la production de la réalité objective, on peut considérer le principe de mouvement qui vient d'être décrit comme un pouvoir de division à l'infini, le principe d'arrêt qui lui était opposé comme un pouvoir de cohésion. A employer deux termes qui s'opposent plus nettement on peut dire que la réalité phénoménale, en tant qu'elle se manifeste en des formes matérielles, est un compromis entre des forces de dissociation et d'association.

Cette remarque n'est, à vrai dire, qu'une ap-

LE liOVAllVSME 27$

plieation des raisonnements précédents. Il apparaît suffisamment qu'il n'est pas de connaissance possible de l'indivisible et du continu que, d'autre part, une matière qui irait se divisant à l'infini, reniant à tout moment ses états antérieurs, et répudiant toute détermination, serait de même insaisissable. Il faut donc conclure que la réalité consiste en un état d'équilibre entre deux forces, dont l'une tend à disjoindre et à diviser sans cesso le continu et l'homogène, dont l'autre s'oppose à ce travail de disjonction, s'efforce de maintenir assemblés, de soustraire à la possibilité d'une division nouvelle les états fragmentaires déterminés déjà par la force adverse parmi la trame du continu. La réalité matérielle se formule dans la mesure où le pouvoir de cohésion triomphe partiellement de l'autre. Les parties qu'il réussit à maintenir liées entre elles se détachent alors, visibles et précisées quant à leurs contours, sur le tissu inconsistant et sur la fuite de tout le reste.

Après avoir écarté la conception d'une vérité objective assignant un but fixe à l'évolution de la vie, on a situé précédemment la cause de la production du réel, dont on vient de déterminer quelques modes, dans un désir de connaissance de soi-même, attribué à l'être métaphysique.

A considérer les choses d'un point de vue plu3 positif, il semble possible de situer cette cause productrice de la réalité phénoménale dans un désir du sujet. A vrai dire, il est impossible en théorie de construire quoi que ce soit en dehors du sujet, en dehors du moi humain. La création de l'objet et du sujet qui, du point de vue métaphysique, est tenue pour l'œuvre de l'être universel mû par un désir de possession de soi-même dans un état de connaissance, s'accomplit en chaque moi humain. C'est là que nous la percevons d'une façon empirique. Des sensations de douleur et de plaisir affectant le moi, transformées par le moi en perceptions, situées par le moi, dans l'espace et dans le temps, voici toute la substance de l'univers. La douleur et le plaisir déterminent ici et

LE BOVARYSMB 275

fixent le sujet qui disperse hors de lui, parmi les perspectives de l'espace et du temps, les causes de ses douleurs et de son plaisir. Le monde objectif tout entier sort ainsi du fait confus de la sensation, enfanté par ce labeur d'artiste et de poète qui transforme en couleurs, en sons, en odeurs, en résistances et en contacts ce phénomène indistinct et solitaire. Or, pour créer ces apparences, le moi ou l'esprit fait un usage constant des deux procédés que l'on a décrits; il utilise à son service ces deux forces que l'on a montrées modelant la matière objective par les rapports qu'elles soutiennent entre elles. D'un geste analytique il divise et délimite : c'est ainsi qu'il distingue la perception de la sensation ; mais, pour distinguer les formes objectives en lesquelles il imagine les causes de son propre changement, pour préciser les modifications où il prend conscience de lui-même, pour les différencier les unes des autres, il modère cette force de dissociation qu'il a tout d'abord déchaînée et contraint, par un geste contraire, quelques parties de cette substance, qui va se désagrégeant, à s'associer selon des combinaisons variables, d'une durée plus ou moins longue, d'une solidité plus ou moins grande, selon qu'il les comprime avec plus ou moins de force. C'est par ce double geste

276 LE nOVAlîYSMR

d'association et de dissociation que l'esprit crée la diversité du monde phénoménal et rend la connaissance possible.

Au moi créateur comme à l'être universel de la métaphysique, en l'absence d'une vérité objective qui commande leur activité, on ne saurait attribuer d'autre raison d'agir, de créer la réalité phénoménale et d'en déterminer les formes, qu'un principe d'utilité personnelle dont nous ne saisissons le sens que dans les fins où il semble qu'il aboutit. L'utilité humaine, parce qu'elle représente en cet ordre la seule réalité qui nous soit connue, l'utilité humaine apparaît donc la loi qui préside à l'invention de toute réalité.

Il semble tout d'abord, pour le moi humain, comme pour l'Etre universel que cette utilité s'exprime dans la joie de connaître : tous les efforts de l'homme, pour augmenter la somme de ses sensations heureuses au détriment de ses déplaisirs, se heurtent, ainsi qu'on l'a montré, h cette faculté de mécontentement qui transforme l'assouvissement de ses convoitises en une sensation d'ennui ou en un malaise nouveau : à cette fin, que les individus semblent poursuivre et qu'ils ne réalisent jamais un surcroît de bien-être, \\ semblerait donc qu'il convienne de substituer cette autre qui

LE DOVAnVSMB 277

se montre sans cesse el par chaque effort accomplie, l'embellissement et l'enrichissement du spectacle phénoménal offert à l'esprit. La raison d'être de l'activité du moi s'exprimerait en une formule <le pur intellectualisme : transmuer la sensation en perception^ transformer en spectacles des émotions. Mais la loi de Bovarysme, qui gouverne l'existence du réel, intervient ici, ainsi qu'on l'a montré, pour imposer à la tendance que traduit cette formule, comme condition de sa persistance, le frein d'une tendance contraire. Le vœu d'intellectualisme, attribué à l'individu comme on l'attribua à l'Etre universel, est condamné, pour jouir de ses réalisations partielles, k ne s'assouvir jamais intégralement, à, se voir toujours contrarié par le vœu contraire, par la tendance passionnelle dont il tire sa substance et où il prend ses racines. Du point de vue même de cette interprétation purement intellectuelle de l'existence phénoméiiale, il faut donc faire place à la tendance de l'être humain qui s'exprime en ce vœu : fonder son bonheur sur la sensation. Cette tendance be traduit sous deux aspects : l'un passionnel, l'autre moral. Sous ces deux aspects, un même but est envisagé : il s'agit de réaliser un état de contentement, avec la sensation comme moyen et comme matière première. Sous le premier aspect, ce contentement

278 LE BOVAP.YSME

est recherché dans un assouvissement immédiat de la sensation. Sous le second aspect, sous la forme du souci moral, la recherche est, à vrai dire, la même, quelques voies tortueuses et détournées où elle s'engage pour atteindre son but. Mais, avertie par les obstacles et les déboires rencontrés au cours des premières expériences, elle se propose de trouver pour la sensation, en même temps parfois qu'un état de raffinement, un mode d'assouvissement collectif et le plus universel possible, c'est-à-dire combiné de telle sorte que la joie de l'un ne contrarie plus la joie de l'autre. Sous ce double aspect passionnel et moral, le rôle de la sensation, considérée comme but, est considérable dans la vie phénoménale : c'est elle qui prépare le spectacle, les intrigues et les complications dont l'esprit spectateur va se repaître ensuite d'un point de vue analytique ou esthétique. C'est elle enfin qui, avec le fait passionnel de la joie esthétique, rend possible la connaissance et la contemplation. L'intellectualisme, pris comme but de l'existence, suppose donc tout d'abord le fait de l'existence, il est de plus intéressé k son exubérance. La vie se montre le support et le moyen indispensable de la connaissance, son intensité détermine strictement l'horizon de la connaissance future : on a déjà précédemment

LE BOVARYSMB 279^

touché la même conclusion en montrant le Génie de l'Espèce serviteur et moyen du Génie de la Connaissance.

Les considérations précédentes nous avertissent qu'à côté de cette utilité de connaissance qui fut tout d'abord désignée comme cause de toute invention de réel, il est nécessaire de faire place à une autre utilité, qui s'exprime dans la recherche du bonheur par la sensation, et qui semble jusqu'ici avoir donné naissance à presque toute spéculation philosophique, ainsi qu'à toute conception religieuse, économique ou politique. Intervertissant les termes de la proposition précédente, ce souci fait de la connciissance un moyen et de la vie le but.

Vivre a une telle importance, pour connaître que les esprits qui spéculent du point de vue de la connaissance comme but se doivent montrer bienveillants pour ces intelligences adverses, en se gardant d'attendre ou de réclamer d'elles une indulgence pareille. Il faut donc reconnaître que, pour la plus grande part de l'humanité, les joies et les souffrances attachées à la sensation et à ses dérivés sont si fortes qu'elles expliquent tous les efforts tentés pour augmenter et fixer les états de joie, pour diminuer et abolir les états de souffrance. Les bienfaits provisoires, mais immédiats,,

apportés à tout moment de l'évolution historique, et en toutes occasions, par l'industrie de l'intelligence, expliquent suffisamment que l'humanité ait considéré la connaissance comme un moyen d'améliorer la vie, et bien que la plus grande part des développements précédents aient eu pour objet de faire voir en cette croyance une illusion, il n'y a pas lieu, du point de vue intellectuel, de penser que cette illusion puisse disparaître.

Que l'on se place au point de vue de l'intellectualisme tenant la vie pour un moyen dont la connaissance est le but, ou que l'on se place au point de vue de l'illusion vitale tenant ia connaissance pour un moyen, dont la vie heureuse est le but, ce que l'on se proposait de mettre ici en évidence, c'est, d'une part, que selon la rigueur du principe bovaryque, chacune de ces conceptions, qui tend à envahir tout le champ du réel, ne reçoit ellemême sa réalité que des limites que lui inflige la conception contraire; c'est, d'autre part, que dans l'une et l'autre hypothèse, toute l'activité dépensée dans le monde a pour principe unique l'utilité humaine sous l'un ou l'autre de ses deux aspects, qu'il lui faut en sorte toujours supposer pour but de satisfaire une titilité de connaissance ou de satisfaire une utilité vitale. Ainsi faut-il expliquer par l'un ou l'autre de ces deux mobiles tout le

travail d'association et de dissociation par lequel on a vu que l'esprit engendre la réalité phénoménale.

On a dit que parmi le mouvement de dissociation universelle qui commence avec la division de l'Etre en objet et en sujet et se propage en une suite indéfinie de subdivisions, l'espritserait impuissant à saisir aucun objet si, par une décision arbitraire et qui ne se justifie que par un désir de connaissance, il n'usait à quelque moment de son pouvoir d'arrêt. Par l'exercice de ce pouvoir, le morcellement indéfini qui entraînait la substance phénoménale en une différenciation incessante d'elle-même prend fin : ce qui était fluide et échappait à toute étreinte se glace et s'immobilise sous le regard de l'esprit qui s'en peut emparer. En même temps le triomphe de ce pouvoir d'arrêt crée dans l'esprit une fiction : quelque objet f^'agmentaire et que le pouvoir de dissociation pourra dissoudre dès qu'il viendra à l'emporter sur le pouvoir adverse, quelque objet fragmentaire est tenu momentanément pour une unité indécomposable, pour un corps solide qu'il est possible de combi-

282 LE BOVARYSMB

ner avec d'autres unités analogues afin d'en composer la diversité des corps de l'univers. Cette présomption s'exprime en une suite de vérités et tant que s'exerce avec efficacité l'action prépondérante du pouvoir d'arrêt, l'esprit construit à loisir, au moyen de ces vérités, un système de connaissance dont il ordonne entre elles toutes les parties. Au contraire, la digue qu'opposait au mouvement ce pouvoir d'arrêt vient-elle à se rompre, le caractère fictif qu'impliquait le récent état de connaissance se dévoile au regard de l'esprit qui va s'ingénier à recommencer son œuvre de construction systématique à l'égard d'un état plus fragmentaire de la substance phénoménale immobilisée par une intervention nouvelle et victorieuse du pouvoir d'arrêt.

Ce processus de connaissance est aisément observable en tant qu'il se manifeste dans les procédés de la connaissance scientifique, c'est-à-dire de la connaissance la dernière venue. On voit bien en effet que la science ne parvient à se constituer qu'en tenant pour vraies des propositions et des conceptions qu'une analyse plus pénétrante doit montrer par la suite illusoires. La biologie dont les progrès récents ont été très rapides nous offre un exemple saisissant de cette nécessité qui contraint l'esprit, pour saisir ou inventer quelque

réalité, à concevoir toujours les choses autrement qu'elles ne sont, à considérer comme indivisible ce qui est composé, comme un ce qui est multiple, comme stable ce qui est instable, comme immobile ce qui se meut. L'objet de cette science en effet s'est en peu de temps entièrement transformé. L'idée de ce qui est vivant attachée par les premiers observateurs à l'animal tout entier fut ensuite reléguée dans la cellule. L'animal ne fut plus qu'un édifice aux formes diverses construit en grande partie avec de la substance morte pour abriter la vie multiple des cellules. Sous le microscope, la cellule elle-même apparut bientôt un composé dont le noyau se déclara l'élément vital prépondérant. En dernière instance, il est apparu que la cellule, avec son noyau, n'était que le point central où se tenaient et duquel rayonnaient divers ferments en lesquels se concentre actuellement au regard scientifique la réalité vitale. Toutes ces conceptions où s'est tour à tour arrêté l'esprit scientifique ont été des vérités eu •leur temps. Pour fausses qu'elles aient été reconnues depuis, elles n'en ont pas moins été les moyens par lesquels s'est constitué le savoir. Ces vérités ont ^té le lieu où, en concevant la nature des choses autre qu'elle n'est, l'esprit humain est parvenu à se former quelque image de la réalité phénoménale»

Cette fausse conception, qui se manifeste à la source et se montre le moyen de tout savoir scientifique, soutient également nos notions le plus universellement acceptées et qui semblent le plus incontestables. Si nous ne les voyons pas changer, si, en raison de leur durée, elles assument à nos yeux un caractère d'éternité, et nous masquent, sous l'apparence de la loi, l'acte arbitraire qui leur donna naissance, c'est parce qu'en raison de leur utilité fondamentale, au point de vue de la connaissance, l'esprit exerce à leur profit, avec une ténacité extraordinaire, le pouvoir d'arrêt dont il dispose. Que nos idées se modifient et se transforment touchant la nature et le siège de la substance vivante, que des perspectives diverses apparaissent, que des états divers du savoir humain se succèdent sur ce point extrême, ces métamorphoses du spectacle qu'il nous est ainsi donné de contempler ne sont point de nature à mettre en péril l'intégrité de notre faculté de connaissance elle-même. Sans doute sont-elles propres au contraire a piquer vivement notre curiosité et à stimuler notre ardeur à connaître. Il en est de même en ce qui touche à beaucoup d'autres parts du domaine scientifique, où l'on voit que les vérités se succèdent et se détruisent les unes les autres, sans qu'il en résulte autre chose qu'un épanouissement et une

LE noVARYSMB 285

exubérance de la faculté de connaître. Mais aucun système de connaissance ne serait possible s'il no comportait à sa base des éléments plus durables, des unités de connaissance en quelque sorte inaltérables. Ce sont ces unités qui, se retrouvant combinées entre elles selon les assemblages, il est vrai, le plus divers, en des systèmes de connaissance plus complexes, réussissent à former par leur fixité un lien entre ces divers systèmes et les maintiennent tous sur un même plan de connaissance.

Ce caractère d'utilité fondamentale pour l'exercice de toute connaissance subséquente suffirait à expliquer l'autorité en apparence souveraine et l'aspect nécessaire des notions de temps, d'espace et de cause, ainsi que des lois arithmétiques, géométriques ou logiques qui se bornent à décrire les conséquences de ces notions et les relations qu'elles nouent entre elles. Aussi quelques philosophes ontils contesté déjà le caractère de nécessité métaphysique de ces notions et de ces lois. Quelques savants ont eu la même hardiesse ou le même scrupule. Il semblerait permis, d'après les uns et les autres, de supposer qu'une conception du réel, différente du tout au tout de celle que nous avons formée, fût possible, fondée sur une conception différente du temps, de l'espace ou de la cause, ou inventée

peut-être avec d'autres artifices, d'autres points de repère, d'autres conventions arbitraires, d'autres moyens de connaissance. Dans cette hypothèse, la haute antiquité de ces notions primordiales, leur durée considérable, le nombre infini de connaissances secondaires qu'elles soutiennent, seraient les seules causes qui les garantiraient contre la possibilité d'une dissociation; elles ne tiendraient plus leur autorité d'une loi inhérente h la nature des choses, mais elles la recevraient d'une considération d'utilité intellectuelle.

En dehors de cette hypothèse, une autre apparaît seule imaginable, celle qui fut posée par Kant, que développa Schopenhauër et h laquelle on s'est rallié en un livre précédente Elle consiste à tenir pour une conséquence inévitable et métaphysique de la dictinction de l'être en objet et en sujet l'intervention de ces notions de temps, d'espace et de cause. Ces notions seraient alors les moyens et les conditions nécessaires de tout ^tat de connaissance.

Cette interprétation laisse, comme l'autre, subsister dans toute sa rigueur le point de vue de Bovary sme dont l'exposition fait l'objet de cette

Page 1