De Kant à Nietzsche (Ed. du Mercure de France
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^tude : car ces notions primordiales, et que Kant veut a priori, ne sont autre chose que les formes de toute connaissance possible. Du point de vue métaphysique, elles sont les moyens précisément par lesquels l'Être unique se conçoit autre qu'il n'est, en prenant concience de lui-même dans la multiplicité phénoménale. D'un point de vue plus positif, elles se montrent encore le moyen inflexible par lequel le contenu de toute connaissance apparaît nécessairement indéterminé, inconsistant et instable, en proie à la possibilité d'une dissociation indéfinie, le principe de causalité contraignant l'esprit, à l'occasion de tout phénomène quel qu'il soit, à remonter sans répit de cause en cause, sans lui permettre de toucher jamais une origine première, les lois de l'espace et du temps secondant, par leur élasticité sans limites, la tâche de la causalité pour égarer l'esprit, donnant naissance à ces antinomies qui nous avertissent du caractère fictif de toute connaissance et aboutissent à nous présenter l'univers, ainsi qu'on s'est efforcé de le montrer au deuxième ehapitre du livre précédemment invoqué ^ comme un svstème d'illusionisme. C'est contre cet écou-
1. Be Kant à Nietzsche : L'instinct de connaissance, Kant et l'Hindouisme.
lement indéfini de la substance phénoménale, entretenu et causé par les lois formelles que l'on vient de dire, que s'élève, pour créer le réel, ce pouvoir arbitraire de l'esprit qui, suscité par une utilité de connaissance, immobilise et charge des liens de la vérité cette matière fluide, lui imposant, le temps de la saisir, une forme définie, la tirant du chaos pour la réaliser.
En ce qui touche aux réalités créées sous l'action d'une utilité vitale, comme en ce qui toQche aux réalités créées sous l'action d'une utilité de connaissance, il est aisé de montrer que l'utilité humaine est l'unique auteur de ces réalités et confère seule, et par une intervention tout arbitraire, à la substance phénoménale qui s'écoule, la rigidité et la durée qui la rendent saisissable. Gela est aisé pourvu que parmi les réalités créées par cette autre forme de l'utilité, comme on l'a fait k l'égard des réalités créées par une utilité de connaissance, on choisisse celles dont l'invention est le plus récente.
Les vérités scientifiques nous apparurent les dernières venues parmi les créations de l'utilité
intellectuelle, elles nous montrèrent aussi, sous leur aspect provisoire de vérités successives, leur valeur purement transitoire, leur caractère de moyen pour atteindre des conceptions nouvelles et des représentations plus complexes. Les vérités morales, c'est-à-dire celles qui, dans l'ordre vital, semblent aussi les dernières venues et se sont constituées, comme les vérités scientifiques, avec la collaboration ou tout au moins sous le regard de la conscience humaine, les vérités morales vont aussi nous laisser voir, malgré le masque rigoureusement dogmatique qu'elles affectent durant le temps de leur règne, leur caractère éphémère et leur rôle secondaire de moyens pour procurer des fins très difi"érentes des buts vers lesquelles elles ordonnent de tendre.
Parmi les réalités qui intéressent directement la vie, il n'en est pas de plus manifeste que celle qui se traduit dans le fait de la perpétuité de l'espèce et qui a pour moyen la génération. Aussi voit-on que l'homme s'est préoccupé à toutes les époques et dans toutes les contrées, de promulguer une morale propre à réglementer les relations des sexes. La morale ainsi promulguée a pour effet de procurer la fin voulue par l'utilité vitale, soit la multiplication de l'espèce, et c'est du fait de cette
utilité vitale que les vérités religieuses ou rationnelles, oiji cette morale s'exprime, tirent leur consistance et leur crédit. Or il convient de noter que ces vérités, tandis qu'elles atteignent en réalité ce but, la multiplication de l'espèce, s'assignant toujours un autre but, un but chimérique et qui n'est jamais accompli. Cette loi de contrariété bovaryque s'exerce donc encore ici, qui oppose à la volonté consciente des hommes et à leurs desseins prémédités une volonté secrète et plus forte, au profit de laquelle est exploitée une énergie suscitée en vue d'une autre fin. C'est ainsi, pourne faire entrer en ligne de compte que des exemples invoqués déjà et familiers, c'est ainsi que les anciens Hindous, les premiers Grecs et les premiers Romains pourvoyaient à la satisfaction du vœu de l'espèce par la croyance que l'on a décrite en une vie posthume et souterraine. Leur intérêt posthume exigeait qu'ils se pourvussent de descendants : car seuls ces descendants pouvaient, au gré de leur croyance, apporter à leurs mânes les repas funèbres. Or il j nous apparaît que la croyance de ces anciens peuples était chimérique, et que les mânes n'avaient souci des nourritures dont les vivants leur avaient assuré, par la procréation d'une famille, le bénéfice et le tribut, mais il nous apparaît bien que cette croyance chimérique, en leur
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faisant redouter le célibat, en les contraignant à contracter des unions consacrées selon les rites religieux et sociaux, et à élever une famille, il nous apparaît bien que cette croyance singulière favorisait le vœu de l'espèce.
Par une voie plus paradoxale encore le christianisme atteignit le même but. Il érigea en vertu suprême la chasteté. L'effort des hommes pour se conformer au précepte, s'il échoua sous sa forme absolue, réussit du moins à contenir la volupté dans les limites de la monogamie, resserrant les mailles de la famille, ce milieu le plus propre, dans une société organisée, à faire éclore, à faire vivre et à développer l'enfant. La chasteté prise pour idéal fut ainsi l'un des moyens par lesquels le monde barbare christianisé peuplal'Europe.
Dès qu'il s'agit de l'homme, d'ailleurs, vivre se confond avec vivre socialement. Tout ce qui a pour effet de rendre possible la vie sociale et d'en favoriser le développement doit être considéré comme utile à la vie même de l'espèce. Dès lors, Une reste qu'à rappeler les considérations que l'on a fait déjà valoir en l'un des chapitres précédents. On y montrait comment l'idée chrétienne, en prêchant le renoncement à la vie immédiate, le détachement des biens terrestres, la fraternité.
l'égalité entre les hommes et le mépris du savoir, en modérant par cette doctrine absolue, sans la [réduire toutefois, l'énergie excessive du monde barbare, qui sans ce frein ne fût pas parvenue à se coordonner, a rendu possible l'organisation des sociétés modernes que l'on voit fondées sur le principe de hiérarchie, qui sanctionnent le droit de propriété, qui, par l'accroissement du savoir, tendent à l'accroissement du bien-être, qui, sur tous les points et dans toutes leurs conclusions, contredisent et renient le principe chrétien, ce principe chrétien qui aida à les fonder et qui, développé avec outrance, aboutirait à les supprimer. Afin de mettre encore en lumière le rôle prépondérant de l'utilité humaine en tant qu'elle confère la puissance aux vérités propres à constituer le réel, il convient de faire remarquer que ces vérités ne survivent pas à leur utilité. Ayant procuré le bénéfice qu'elles étaient aptes à procurer, elles s'affaiblissent et meurent parmi les groupes sociaux où elles ont accompli leur office. C'est ainsi que la vérité chrétienne ayant réalisé en Europe l'un de ses effets indirects les plus importants, le peuplement des grands territoires occidentaux, s'effrite peu à peu parmi les consciences. Si la vie abondante de l'espèce n'a d'autre intérêt que de rendre la connaissance possible, si
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elle n'est elle-même, ainsi qu'on en a posé l'hypothèse, qu'un moyen pour la connaissance de se réaliser, on peut imaginer que des vérités nouvelles seront un jour inventées pour réglementer dans les limites qui conviennent le nombre des naissances sur une planète oii il est déjà possible de prévoir une densité trop grande de la vie humaine.
Ainsi les vérités ne sont indissolubles qu'en apparence et durant le temps qu'elles sont utiles à la vie ou à la connaissance. L'utilité qui les a formées les laisse sans force dès qu'elle cesse de les vivifier. Les vérités n'ont par elles-mêmes aucune réalité objective, mais elles sont des moyens de créer des réalités, c'est-à-dire des phénomènes, mœurs, sentiments, actes, états de connaissance. C'est pourquoi les vérités, au gré de l'utilité humaine, se forment et périssent, voient s'associer et se dissocier les éléments qui les composent. M. Remy de Gourmont a mis en scène avec un art concret et une clarté parfaite dans son beau livre, la Culture des Idées^, ce travail d'association et de dissociation. Les chapitres qui traitent de la Morale sexuelle ou de la Dissociation des
A. La Culture des Idées, par Remy de Gourmont (Ed. du Mer» cure de France),
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Idées ouvrent sur ce point les aperçus les plus neufs. Aussi les esprits curieux d'assister à cette genèse et à cette agonie des vérités réputées absolues trouveront-ils au cours de ces pages à se satisfaire pleinement : dans le milieu historique ils verront, en de multiples exemples, se joindre ensemble dans un but d'utilité, intellectuelle ou vitale, des éléments idéologiques qu'une utilité différente montrera bientôt désunis. Dans une étude précédente sur la Nature des Vérités^ ces exemples ont été d'ailleurs mis à contribution pour illustrer des développements parallèles à ceux que l'on vient d'exposer ici.
A s'efforcer en quelques traits de marquer le centre du point de vue que toutes les considérations précédentes avaient pour objet de créer, on pense devoir mettre en évidence ce fait : l'incompatibilité absolue qu'il a fallu constater — entre