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LE BOVARÎSME COMME FAIT DE CONSCIENCE SON MOYEN : LA NOTION

1. La formule bovaryque, impliquée comme intuition dans la vision de Flaubert : sa sûreté comme méthode d'investigation philosophique. — II. L'image projetée dans la conscience par l'éducation, principal moyen du Bovarysme. — la notion, forme abstraite et humaine de l'image. — III. Les dangers de la notion : moyen possible de transmettre et de propager l'erreur : Ouï-dire. — Elle propose à l'individu des manières d'être qui dépassent son pouvoir de réalisation. Difficulté de distinguer parmi les notions, celles qui doivent demeurer de simples objets de connaissance de celles qui peuvent fixer des buts à une activité individuelle.

L'analyse de l'œuvre de Flaubert, dont on vient d'exprimer de la façon la plus succincte les conclusions, se rdsume en une vue psychologique que l'on a précisée en ces termes : l'homme a la faculté de se concevoir autre qu'il n'est.

Cette formule va être pour l'enquête philosophique un moyen auquel il est permis de se fier

en toute assurance parce qu'elle est une donnée. positive. On entend par là qu'elle est donnée dansune intuition d'art. Elle est en quelque sorte le décalque du mode de vision propre à Flaubert. Ainsi elle n'est pas la conséquence déduite selon des procédés dialectiques, plus ou moins arbitraires, et dans une intention préméditée, d'une longue suite de raisons abstraites. C'est une vue directe. C'est en quoi elle implique certitude.

Il importe de distinguer entre les procédés intellectuels du psychologue et du critique et •ceux de l'artiste. La vision de l'artiste est une lumière qui, projetée sur les réalités, les fait émerger de l'ombre. Le psychologue ou l'esprit critique constate alors seulement l'existence de ces réalités, maintenant inventées, les nomme et les classe. Flaubert fut, dans toute la force du terme, h un artiste. Il faut donc se garder de penser qu'il îj ait écrit ses livres dans le but de démontrer l'exac- / titude d'une loi psychologique et de la formuler. Il faut se garder de croire qu'on lui prête ici cette intention. Aucun souci sans doute ne fut plus éloigné de son esprit et son parti pris d'art pur, excluant, comme subalterne, toute préoccupation morale ou scientifique, est une garantie de son indifférence k cet égard. Mais s'il ne se dirigea pas consciemment vers un tel but, ce but fut

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impliqué clans la forme même de sa vision, qui, à vrai dire, le créa. Toutes les réalités qu'il rendit visibles et distinctes se manifestent tributaires de la définition qui a été donnée ici du Bovarysme. Toutes, elles nous suggèrent le sentiment d'une contrariété fatale entre la destination naturelle d'une énergie et le but vers lequel cette énergie oriente consciemment son effort. C'est parce qu'elle est impliquée dans un fait de vision que cette définition emporte avec elle la certitude de l'existence de son objet.

Il est malaisé de décider si le monde est un phénomène de pur idéalisme - ou s'il comporte une réalité objective, si nos perceptions ont pour unique origine nos sensations s'élevant de nousmêmes et engendrant les phénomènes, ou si elles se forment à l'occasion d'un objet extérieur : mais quelle que soit l'hypothèse, la réalité n'existe pour l'esprit qu'avec le fait de la perception. Une couleur n'existe, un son, une odeur n'existent, que s'ils sont perçus. Toute réalité est à vrai dire une création d'art, soit qu'il faille inventer l'organe qui la perçoit, soit qu'il la faille inventer elle-même par une métamorphose de la sensation. Il n'est de réalités que de cette sorte, et ces réalités il n'est pas permis de les contester. Les raisonnements que l'on poursuit à

leur occasion peuvent être justes ou erronés, mais elles-mêmes ne sont ni vraies, ni fausses, elles existent. Tel est le caractère de la formule bovaryque: elle n'est pas la conclusion d'un raisonnement, elle est l'expression d'un mode de vision et peut devenir aussi une méthode de vision.

Avant d'user de cette méthode et de la mettre à profit en l'appliquant à divers ordres de phénomènes, on peut rechercher à quelles conditions mentales est liée la faculté bovaryque; à mieux connaître le mécanisme de cette lorgnette, il sera possible d'en faire par la suite un meilleur usage. A vrai dire ce n'est point la cause et l'origine première de cette faculté que l'on va tenter de découvrir. Elle est la réalité donnée, qui existe par elle-même, et ne dit pas son pourquoi ; elle est la réalité sans cause. Mais il est possible de distinguer les phénomènes les plus généraux qui l'accompagnent. /

A première vue, la faculté de se concevoir autre apparaît liée au fait de la conscience : il s'agit ici de la conscience psychologique, un miroir oij se viennent refléter les images des réalités. Or, il arrive que chez l'homme, la conscience possède la propriété, à un degré beaucoup plus élevé qufr

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chez toutes les autres espèces, de refléter, en même temps que l'image des sentiments, des pensées, des actes individuels, l'image aussi des sentiments, des pensées, des actes étrangers. A première vue encore, il semble que l'apparition de ces images dans la conscience comporte un pouvoir d'excitation de l'énergie individuelle, exerce sur elle une attraction, la déterminant dans une certaine mesure à se développer à leur ressemblance. Cette apparence psychologique fonde le principe de l'imitation dont M. Tarde dans son bel ouvrage ^ a fait ■à juste litre l'un des deux pôles de l'évolution humaine. Voici l'image projetée et miroitant dans la conscience, pourvue d'un pouvoir de causalité : elle fascine, elle est un principe d'hypnose et de suggestion. On voit aussitôt comment l'individu court le risque d'être égaré, de prendre le change, de se concevoir autre qu'il n'est à l'instigation de celles de ces images qui furent projetées dans sa ^conscience par des activités étrangères.

Il importe de remarquer qu'en naissant, l'individu n'est pas une substance inerte prête à jj recevoir de l'extérieur sa forme et sa réalité. De 11 son hérédité, il tient des aptitudes et des inapti- '/ ludes, une virtualité qui le destine à certains

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