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CHAPITRE IV

Î,E BOVARYSME DES COLLECTIVITÉS I SA FORME IMITATIVE I. Les modes de la Révolution. — II. La Renaissance.

Lorsque Ton s'applique à considérer l'individu, «» le milieu social apparaît à son égard comme une cause de Bovarysme. Entre les individus d'un même groupe social, on rencontre en effet nombre de nuances et de variétés. Or l'idéal commun, qui s'exprime dans la loi, dans la coutume, dans le préjugé, dans les mœurs, se propose à tous avec un même caractère d'uniformité. La suggestion qu'il exerce a donc pour conséquence de rapprocher les uns des autres tous ces individus distincts en contraignant chacun d'eux à se départir dans une certaine limite de son originalité, en lui persuadant de se reconnaître en un modèle quelque peu différent de lui-même. Mais, si cessant de considérer Tindividu isolé, on porte la vue sur le groupe qui le contient, on s'aperçoit que ce groupe lui-môme, considéré à son tour comme une entité

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distincte, n'échappe pas non plus à la possibilité et au danger de se concevoir différent de lui-môme. Pour le groupe, pour la collectivité, de quelque nature qu'elle soit, ce fait de Bovarysme se réalise aussitôt qu'un certain nombre des individus qui le composent subit la fascination d'une coutume étrangère au lieu de subir la suggestion de la coutume propre ài son groupe. Voici dès lors la collfectivité divisée avec elle-même : sa réalité acquise la prédispose à de certaines manières d'être et elle est incitée par quelques-uns des siens à en adopter d'autres. Le mal est ici beaucoup plus facile à constater qu'il ne l'était dans l'intimité d'une psychologie individuelle, car il s'exprime par une division entre les différents individus du groupe, les uns demeurant fidèles à l'imitation de la coutume héréditaire, les autres s'appliquant à imiter le modèle étranger. Cet antagonisme engendre un défaut de convergence dans l'effort commun, et ce dommage, ainsi que chez l'individu, se traduit, tantôt par des effets superficiels et comiques, tantôt par des conséquences plus graves, déterminant un rendement moindre de l'activité générale, une dépréciation de l'énergie collective, une production moins parfaite, une impuissance et jusqu'à une complète désagrégation.

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La Révolution française, à n'en considérer que le décor, n'a pas laissé que de montrer parfois le ridicule qui s'attache à un essai d'imitation impuissant à se réaliser et voué à la parodie. C'est ainsi que l'engouement pour Rome et la Grèce ne pouvait donner à des Français duxvm' siècle, produits d'une longue hérédité chrétienne, les sentiments et les conceptions d'un Grec ou d'un Romain. Impuissants à faire revivre en eux l'âme antique, les hommes de la Révolution en ont été réduits à imiter les Romains et les Grecs par les côtés extérieurs. Or cette reproduction des apparences d'une énergie, lorsqu'elle n'est pas précédée de la reproduction de l'énergie même qui engendre dans la réalité ces apparences, cette reproduction est proprement une parodie. C'est ce que fut en partie la phraséologie de la tribune à la Constituante et à la Convention. C'est ce que fut celte appellation de citoyen dont on fit un terme égalitaire ; une conception politique qui devait aboutir à substituer, plus fortement que ne l'avait fait le pouvoir royal, l'état à la cité, était

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mal venue à relever ce titre de citoyen, d'origine si particulariste, inventé naguère pour consacrer une distinction et un privilège. De même les tribuns et les consuls n'eurent de commun que le nom avec ceux de la Rome républicaine. L'imitation du costume sous un ciel si différent mit ce Bovarysme de l'antique au point de la caricature. Cette mode eut tant de faveur que Bonaparte, soit qu'il en ait subi l'engouement, soit qu'il ait jugé politique de l'exploiter pour sa gloire, revêtit le jour du sacre la pourpre des Césars et que les yeux n'en furent point étonnés. Les imitations religieuses furent aussi grossières ; rien ne pouvait être plus contraire à la religion concrète d'un grec que la divinisation des idées abstraites, que ce culte de la déesse Raison, inauguré avec un appareil emprunté aux rites du paganisme, dans la vieille cathédrale gothique de la Cité, à Notre- Dame.

Il va de soi que s'il s'agissait d'apprécier en son ensemble la Révolution et son œuvre, ces quelques traits seraient de valeur si mesquine qu'ils ne vaudraient pas même d'être cités; mais de telles remarques n'ont d'autre objet que de préciser par des exemples, ainsi qu'on l'eût pu faire avec des cas d'anglomanie, les conséquences les plus superficielles du Bovarysme d'une collectivité.

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Du même point de vue de cette imitation de l'antiquité dont on vient de montrer quelques effets superficiels, et considérant cette même psychologie de l'esprit révolutionnaire, Fustel de Coulanges a noté, au début de son grand ouvrage, quelques conséquences plus graves du Bovarysme historique. « L'idée que l'on s'est faite de la Grèce et de Rome, a-t-il écrit, a souvent troublé nos générations. Pour avoir mal observé les institutions de la cité ancienne, on a imaginé de les faire revivre chez nous. On s'est fait illusion sur la liberté chez les anciens et pour cela seul, la liberté chez les modernes a été mise en périP. » D'un point de vue plus général, on pourrait aussi montrer que la Révolution française exprime un Bovarysme idéologique dont le mécanisme caché sera l'objet par la suite d'un complet examen, et qui, en la circonstance, a pour effet de substituer une réalité rationnelle à la réalité historique, de mettre le fait concret sous le gouvernement de l'idée abstraite.

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