La Cité antique, p. 2 (Hachette et C
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On peut dès h présent noter que tout remous profond de l'énergie d'une collectivité sociale donne naissance, en même temps qu'à un progrès parfois et à des changements heureux, à des phénomènes de Bovarysme qui marquent une solution de continuité dans le développement du groupe et introduisent dans sa composition, avec des éléments hétérogènes, qui ne sont point assimilables, un principe d'affaiblissement et de désorganisation.
La Renaissance peut être considérée comme l'une des époques où Ténergie d'une société s'est transformée de la façon la plus violente sous l'influence d'un modèle offert par une civilisation antérieure. Ainsi la vie d'un individu est tout à coup métamorphosée par l'effet d'un legs qui le rend possesseur d'une richesse inattendue. 11 semble que grâce à la découverte d'un trésor accumulé par l'efl'ort des meilleurs hommes de l'Humanité, la tâche des hommes du moyen âge, en mal d'enfanter eux-mêmes une civilisation, ait été soudainement allégée. Ils se sont vu placer devant
les yeux des modèles parfaits, mettre en main des méthodes — merveilleux instruments de mentalité; — ils se sont vu montrer des raccourcis, ouvrir des portes dérobées et soudain ils se trou-"^ vèrent de plain-pied avec un territoire oiî fleurissaient l'art, la science et le goût, où s'épanouissaient déjà la connaissance et la beauté. Le pouvoir de la notion comme appareil de transmission a montré ici toute son efficacité. Par son entremise, deux forces ont été mises bout à bout et additionnées, une économie d'efforts a été réalisée; grâce aux issues qui lui furent ouvertes l'énergie intellectuelle d'une époque, rassemblée jusque-là sur elle-même, put se dépenser en des réalisations immédiates, alors qu'elle eût dû peut-être s'exténuer longtemps encore en recherches et en inventions de procédés et de moyens. En même temps, il faut demeurer d'accord que jamais principe de fascination plus puissant ne fut projeté dans les consciences, ni ne fut plus propre à détourner de leur propre voie des activités en formation. Sous l'influence de l'idéal hellénique et latin le génie du moyen âge fut contraint de biaiser, de se concevoir différent de soi-même. Il méprisa quelques-unes de ses propres aspirations pour s'attacher à un idéal en partie étranger et qui ne lui était pas entièrement accessible.
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Si l'on restreint à notre pays l'observation du cas pathologique, il faut constater d'ailleurs que le principe de suggestion, qui détourna de la satisfaction de soi-même le groupe français de cette époque, se fortifia ici d'un nouvel appoint qui en augmenta le danger. L'Italie, qui avait précédé la France dans la découverte et dans l'imitation de l'antique, lui présenta, à côté des modèles de l'Atlique et de Rome, des modèles italiens, des œuvres déjà parfaites en quelques ordres, dans la peinture notamment et dans la sculpture. La France du xvi* siècle a donc eu à se défendre contre l'attraction d'un double foyer lumineux. Elle n'y a pas toujours réussi et le dommage fut ici d'autant plus sensible que le génie franc, mêlé déjà au génie latin, représentait sous son aspect le plus original et avec son développement le plus haut la civilisation du moyen âge. Or cette civilisation à mesure qu'on l'étudié avec moins de prévention, apparaît d'une rare fécondité en richesses réalisées ou virtuelles. La faculté d'inventer des des formes originales, ce qui est proprement la génialité, y fut poussée au plus haut point, tant chez quelques grands hommes que parmi la foule anonyme. Il faut se remémorer que les provinces à cette époque inventent une langue. Fondant les débris des idiomes barbares dans les formes
latines, elles composent un dialecte qui est, à cette époque et à la suite de la conquête normande, la langue littéraire de la Grande-Bretagne aussi bien que de la France et d'une partie des pays germaniques. Une bonne part de l'invention romanesque dont la littérature italienne de la Renaissance a tiré profit est l'œuvre des conteurs français du moyen âge, et le thème des épopées, commun au pays de race franque, germanique et normande, s'est développé dans l'Ile de France, où se résume à cette époque, du ix* au xii' siècle^ l'efifort original d'une mentalité humaine qui ne doit encore que peu de chose à la culture antique. Cette langue que les conteurs ont recueillie de la bouche populaire et dont ils ont fait déjà un instrument d'art, cette langue va devenir celle de Rutebeuf, de Villehardouin, de Joinville; elle va atteindre sa perfection avec Villon, et on retrouve encore sa saveur, bien que masquée déjà, dans les vers de Marot.
Cette énergie de l'esprit, qui enfantait une langue, s'exprimait en même temps par une passion de savoir qui, s'exerçait dans tous les sens. Suscitant le goût de la recherche et de l'érudition^ ^ cette curiosité passionnée aboutissait à la découverte de la beauté antique, et il est permis de penser que si cette trouvaille fut par la suite le
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moyen de l'un des bonds les plus prodigieux de l'esprit humain, elle fut elle-même la conséquence et l'un des eÉFets d'une activité déjà formée et qui avait sa source en elle-même. La nouveauté de certaines recherches en fait foi. Il semble en effet difficile de faire honneur à l'antiquité, si pauvre sous ce rapport, de l'étonnant essor de l'esprit scientifique et il paraît plus équitable de voir, en cette manifestation de l'esprit oîi excellera l'humanité moderne, le fruit venu à maturité de la discipline et de l'ardeur intellectuelle du moyen âge.
li n'en reste pas moins qu'ayant découvert la Vénus hellénique, l'homme du xvi° siècle fut fasciné par sa splendeur et il est aisé de relever dans notre littérature, dans notre architecture et dans nos arts plastiques les déviations que subit le génie national du fait de cette admiration. C'est d'abord la langue littéraire que déforme, selon la judicieuse remarque de M. Remy de Gourmont^, l'invasion des mots grecs : introduits par les savants qui ne font état que de leur valeur significative, n'aj^ant pas été accommodés et mis au point par le gosier et l'oreille populaire, ces mots ne parviennent pas à se fondre dans la substance
1. L'esthétique de la langue française (Ed. du Mercure de Ft Quca),
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«onore du langage; ils y résonnent comme de fausses notes. Les vices qui résultent de cet alliage se rencontrent jusqu'en des poètes de la valeur de Ronsard : ils donnent à l'œuvre de la pléiade cette apparence artificielle, si différente de l'aspect vivant et naturel de l'œuvre des poètes précédents. Les déchets que l'on rencontre dans la prose de Rabelais n'ont pas d'autre origine. L'inconvénient fut tel qu'il fallut réagir. Les écrivains du XVII* s'iècle réformèrent la fausse conception que l'on s'était faite de nos nécessités verbales sous l'empire d'un enthousiasme aveugle; les mots mal venus et qui n'étaient point en harmonie avec nos formes sonores furent en partie chassés du langage. On ne saurait douter pourtant que notre langue n'eût été plus homogène et plus pure, si cette uUuvion ne l'avait un moment recouverte.
En peinture de même, la Renaissance a substitué, dans les pays de culture française, à une école originale qui, avec les van Eick, avec Memling, avec Glouet, comptait déjà des maîtres, les modèles italiens. Il n'a pas fallu moins de deux siècles pour que le goût national se dégageât de ce servage et avec Boucher, avec Greuze, avec Fragonard nous restituât une peinture française.
Parmi les arts plastiques, la sculpture est celui
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OÙ le génie de notre race s'est toujours montré excellent. Les œuvres antérieures à la Renaissance, celles particulièrement qui sont dues au ciseau des statuaires bourguignons témoignent déjà d'une attachante beauté. Aussi, le don naturel est-il ici si fort, qu'il ne semble pas que l'imitation de l'antique ait détourné nos artistes de la direction originale vers laquelle ils inclinaient. Jean Goujon, Germain Pilon, Jean Cousin semblent n'avoir tiré que des bénéfices de la vue des modèles qui leur furent proposés et n'avoir perdu à cette contemplation aucune des qualités qui leur étaient propres.
Pour ce qui est de l'art de construire, si une même disposition naturelle a permis à nos architectes d'accommoder en quelque mesure le goût antique aux besoins si différents des temps modernes et aux nécessités d'un autre climat, il est trop évident que c'en est fait, dès la Renaissance, de notre architecture religieuse. Bientôt le style jésuite va montrer dans toute leur difformité les œuvres d'une sensibilité qui a perdu conscience de ses propres manières d'être et se conçoit à l'imitation de modèles dont elle est impuissante à s'approprier l'âme secrète.
Si l'architecture civile conserve encore quelque pureté à l'époque de Louis XIII, là aussi, pour-
tant, l'imitation du modèle étranger nous opprime «t cette influence va grandir. Si belle que soit par ses proportions la colonnade du Louvre, il est impossible de ne pas sentir qu'elle répond pourtant à des besoins nés sous un autre ciel et qu'elle n'aura pas ici mission de satisfaire.
Ainsi, en tous les ordres de l'activité mentale, l'influence de la culture antique a coatraint l'esprit français, au xvi' siècle, à se concevoir quelque peu différent de lui-même, et on ne saurait nier que cette fascination ne se soit fait sentir parfois avec trop de force et au détriment de la civilisation déjci formée qui la subissait.