Le bracelet
Pendant l'hiver de 1838, au milieu d'une nuit de carnaval, je fis, sans trop savoir comment, la connaissance d'un grand garçon qui me plut à première vue, sans que j'en puisse dire la raison, par une de ces sympathies subites qui échappent à l'analyse. Il paraît que ma figure lui revenait assez, puisque nous échangeâmes nos adresses en nous promet-
tant de nous visiter. Le lendemain j'allai le Voir; au bout de huit jours nous étions liés d'amitié. Comme il m'a prié de ne pas le nommer, en m'autorisant a publier son histoire, et que d'ailleurs on l'appelait tout court M. Rodolphe, je me contenterai de lui donner ce nom de baptême.
On qualifie communément d'originaux les gens qui ne font jamais de concessions aux ennuyeux; Rodolphe était donc, si l'on veut, un original. Il avait fait à part lui un calcul de chiffres qui gouvernait toute son existence. La vie, disait-il, se partage environ comme ceci : un gros tiers pour le sommeil ; un tiers pour la toilette, les riens et les affaires, ce qui ne vaut pas mieux que de dormir; un sixième pour les soucis et les contrariétés inévitables (ce n'est pas trop dire), et le dernier sixième, dont un garçon , libre comme l'air, peut disposer entièrement. C'est donc à peu près quatre heures par jour qu'on possède et qu'on ne saurait défendre avec trop
d'acharnement contre tout ce qui voudrait les entamer. Par suite de ce beau raisonnement , notre jeune homme vivait un peu isolé, craignant les servitudes de la société, fuyant les sots comme la peste, et tachant de ne faire que ce qui lui convenait. Quand il mettait la main sur le marteau d'une porte , on pouvait être sûr qu'il y avait dans la maison une personne qu'il aimait , à moins que ce ne fût pour toucher la modique pension qu'un banquier lui remettait exactement le premier de chaque mois.
Moi-même qui l'ai connu intimement, j'ai pris long-temps pour de la froideur ses habitudes réfléchies; mais j'ai vu qu'il s'échauffait plus que bien d'autres, dans les occasions qui en valaient la peine. Pour preuve qu'il avait le cœur bon, je dirai seulement qu'il ne voulait pas voir souffrir une mouche , et que la plupart de ses amis lui devaient de l'argent. On doit bien penser que nous ne donnerons pas l'histoire d'un jeune homme sans parler
(le ses amours : le lecteur jugera donc, à la fin de ce volume, si notre héros pouvait ressentir et inspirer une forte passion.
Rodolphe méprisait les creuses jouissance» de la vanité : il ne pensa jamais à paraître ce qu'il n'était pas, et se montrait ennemi de l'étalage. Pour celle raison il lui fut donné bien gratuitement un brevet de sagesse qu'il ne méritait guère. A présent qu'il vient d'exécuter avec tranquillité la plus grande des folies, il y a encore parmi ceux qui l'ont connu des gens qui s'écrient : «Est -il possible qu'un garçon si sage ait commis cette extravagance ! » Les jugemens du monde passent rarement l'épiderme , et j'ai souvent entendu dans la bouche de Rodolphe une comparaison qui, pour être triviale, n'en a pas moins de vérité : « La plupart des gens, disait-il, croient qu'un homme est fait comme une carotte qu'on trouve jaune au dedans de même qu'à l'écorce. »
11 suffit que vous n'ayez pas le goût du
luxe ni la passion du jeu, et qu'on ne vous voie jamais en public avec des femmes galantes, pour que vous soyez un garçon rangé ; Rodolphe passait donc pour tel , et en effet quoiqu'il n'entendît rien aux affaires, il craignait les embarras d'argent et le désordre. Il aimait beaucoup le plaisir; mais, au rebours des gens qui pensent que les difficultés le rehaussent, il abandonnait sans regret tout ce qu'il fallait acheter par des fatigues, de l'inquiétude et des ennuis. Lorsqu'il rencontrait de grands obstacles à ses volontés, il s'efforçait de tourner ses désirs sur un autre objet plutôt que de s'irriter et de vouloir vaincre comme font les hommes énergiques , et souvent il riait d'un travers général de l'espèce humaine qui, n'ayant pas cinquante ans d'existence probables, fait ses arrangemens comme si elle en avait deux cents à vivre. Quand notre jeune homme renonçait à quelque entreprise qui lui tenait au cœur, ce n'était point qu'il manquât d'ardeur, mais bien de pa-
tience; car il ne savait pas attendre, et disait avec Mirabeau que cette vertu était celle des ânes.
En de'dommagement d'une qualité souvent nécessaire, Rodolphe avait reçu la présence d'esprit et la vivacité à saisir l'occasion. La déesse chauve ne lui passait guère à portée du bras sans qu'il s'emparât d'elle, et lorsqu'elle lui échappa, ce ne fut jamais sans y laisser sa dernière poignée de cheveux, c'està-dire qu'il en tira toujours quelque chose. De peur que le lecteur ne vienne à s'étonner de certaines contradictions dans la vie de notre héros, ajoutons que tout ceci était vrai pour l'ordinaire ; mais que, dans la passion, ce jeune homme n'avait pas la tête meilleure qu'un autre, et qu'on ne devait plus alors demander raison de sa conduite qu'à sa passion même, aussi bien que pour un malade ou un fou : c'est ce qu'on verra par la fin de cette histoire. "* .
La moitié des pages qu'on va lire sont de
la main de Rodolphe , et si nous avons raconté, en nous servant de la première personne, les événemens qu'il avait omis, c'est pour que l'ensemble en fût présentable. A partir du chapitre suivant, c'est donc le personnage lui-même qui va parler. Il n'a pas pris soin d'expliquer son caractère, c'est pourquoi nous avons pensé qu'il n'était pas inutile de faire précéder son récit de quelques observations. C'est en partant pour un voyage, d'où certainement il ne reviendra jamais, qu'il nous a permis de donner au public ses aventures véritables, auxquelles nous n'avons rien ajouté. Nous aurions eu plutôt la tentation d'en supprimer quelques passages ; mais, au moment de le faire, nous nous sommes rappelé que jamais dépositaire de Mémoires n'a reçu que des blâmes pour les avoir altérés. Il nous a semblé d'ailleurs qu'on pourrait trouver de l'intérêt dans une peinture exacte de la vie d'un garçon qui voit souvent en un seul jour des sociétés très diverses :
assis le matin auprès d'une grisette et l'aprèsmidi à côté d'une belle dame ; débraillé à certaines heures et l'instant d'après enfermé dans une cravatediplomatique. Nous prierons les lecteurs sérieux de ne pas trop s'irriter des premières folies de jeunesse de notre ami Rodolphe, ni de l'allure un peu délibérée de son récit : son dessein, en écrivant ces pages, n'a pu être de les livrer à l'impression, et la dernière moitié de ce petit Mémoire nous a paru assez grave pour faire passer le reste.
Béni soit le jour où mon vieil oncle Bouvard, obligé de venir dans la capitale pour un procès, me proposa de me conduire à Paris! J'avais quinze ans alors ; le clocher de Chartres était ce que j'avais vu de plus beau, et, pendant un séjour d'un mois, mon oncle me ût visiter toutes les merveilles de la première ville du monde. J'aurais volontiers 6té mon
chapeau tout le long des rues tant mon imagination était frappe'e des grandeurs de la civilisation. Au milieu du vacarme des équipages et de la foule des gens affairés, la vie du parisien m'apparut plus brillante qu'un songe d'or. Dieu puissant ! si vous m'aviez fait naître en Ecosse, ou dans une de ces contrées dont les liabitans ne peuvent s'éloigner sans ressentir le mal du pays, je n'aurais rien osé mettre au dessus de vos créations ; mais ayant reçu le jour dans les plaines de la Beauce , vous me pardonnerez d'avoir laissé mes désirs s'étendre comme l'horizon sans bornes de mon sol natal , et d'avoir donné la préférence aux beautés de l'Opéra sur celles de la nature !
— Est-il possible, disais-je en revenant dans ma province, qu'il soit accordé à un million de Français de passer leur temps dans un séjour digne des immortels, où l'on voit tous les soirs danser des divinités chaussées de satin blanc, pour ses trois livres douze sous !
L'Opéra ne joue que trois fois par semaine, penseront les gens ponctuels. Je languissais au milieu des champs de la Beauce comme un épi couché par la pluie. Enfin je fus émancipé à dix-huit ans! mon oncle et tuteur en me rendant ses comptes, me dit sagement :
— Il faut qu'un garçon de ton âge voie le monde ; tu feras bien de voyager. Si tu veux me laisser le gouvernement de ton bien, je t'enverrai six cents livres tous les mois ; avec cela on vit par toute la terre.
J'embrassai le digne homme, et je partis pour la capitale. Je ne dirai pas comment mes illusions dorées s'envolèrent une aune, comme les feuilles d'automne au vent de la Saint- Martin. Au bout de cinq ans j'avais goûté ces délices que je croyais trop précieuses pour de simples mortels, et la ville merveilleuse offrait à mon esprit autant de satiété que de boue à mes chaussures. Je dormais à l'Opéra; je baillais dans les bals; les maisons où j'étais admis contenaient une imposante majorité de
sots ; les plaisirs publics avaient bien perdu de leur attrait pour moi. Je délibérai entre trois partis extrêmes : faire un voyage, ou me créer des occupations et mener une vie tranquille dans un petit cercle d'amis, ou encore lâcher d'être amoureux. Les deux derniers partis demandaient des soins ou des recherches ; le premier me parut donc préférable. J'avais déjà pensé aux préparatifs du départ, et je traçais mon itinéraire, lorsqu'un incident futile dérangea mes projets.
Je demeurais alors dans un de ces squares de la Chaussée d'Antin qui ressemblent à des colonies, tant ils peuvent contenir de monde : en face de mon logement était un étage entier qui n'avait pas encore eu de locataires. Je m'aperçus un matin que d'épaisses tentures avaient été mises aux fenêtres et que l'appartement était habité. Le concierge m'apprit que c'était par un colonel de la Restauration, qui avait pris, avec sa retraite, une femme beaucoup plus jeune que lui. La dame ne raffolait
pas de son mari ; on le savait par les domestiques; mais elle était la sagesse et la douceur mêmes. Je ne prêtai pas d'abord une grande attention à ces détails. Je regardais notre ciel pâle en songeant avec joie que je verrais bientôt celui de l'Italie, lorsqu'une fenêtre s'entr'ouvrit dans l'appartement du colonel. Un bras d'une petitesse remarquable sortit à moitié pour arroser une caisse de myrte. Nous étions en septembre, et à cause de la chaleur, ce bras était nu. Commela cour du square était longue et étroite, la distance qui me séparait de la fenêtre n'était pas grande : j'eus le loisir de remarquer la blancheur et la délicatesse de formes du petit bras ; il me parut trop mignon pour appartenir à une femme, et je pensai que, sans doute, le colonel avait une fille de quatorze ans au plus. Cependant je m'étonnai que le concierge ne m'en eût rien dit, car je le savais prodigue de discours. D'ailleurs il ne m'avait pas parlé de la jeune dame comme d'une personne qui eut la tren-
laine, et on ne peut guère à moins avoir un enfant de quatorze ans. Pourquoi je me mis à vouloir éclaircir ce point , c'est ce que je ne puis expliquer. Toujours est-il que notre ciel ne me sembla plus aussi terne, et que je ne me pressai point d'acheter mes malles et mes ustensiles de voyage.
Le lendemain, je savais que la femme du colonel n'avait que vingt ans et qu'elle était fort petite ; mais j'appris aussi qu'elle vivait dans une retraite absolue, ne recevant personne, et ne sortant guère. Il était aisé à une cervelle désœuvrée de bâtir lh~dessus un roman. La jeune dame s'ennuyait de son mari, qui était sans doute jaloux, brutal peut-être, et tyran comme dans les opéras comiques. A l'appui de ces conjectures, je remarquai les fenêtres closes hermétiquement malgré la belle saison, et je crus voir un air de précaution craintive dans ce bras qui se montrait à peine jusqu'au coude pour verser de l'eau sur le myrte. Comme cette opération se ré-
pétait tous les jours entre neuf et dix heures du matin, je pensai qu'en paraissant aussi à ma fenêtre régulièrement, il y aurait un coup d'œil pour le voisin ; mais au bout d'une semaine je n'avais pas même vu l'épaule de la dame. Ma curiosité commençait à se piquer, et mon imagination avait déjà orné l'inconnue d'une foule de charmes; il était donc urgent de s'assurer qu'elle était jolie. Voici le moyen que j'employai :
Je plaçai devant ma fenêtre l'étui d'une basse , habillé de ma robe de chambre et surmonté d'une tête de mort, le tout cravaté convenablement et coiffé d'un bonnet h la grecque; puis je me tins en embuscade au fond de ma chambre. Une douzaine d'enfans et de grooms s'assemblèrent bientôt dans la cour et poussèrent de grands cris devant ce mort qui prenait le frais. Un rideau se souleva dans l'appartement de la voisine ; j'aperçus vaguement à travers les vitres une figure très pâle et qui me parut insignifiante, des
cheveux et des sourcils noirs , des yeux assez beaux , mais entourés d'un demi-cercle bleu qui nuisait à leur vivacité en donnant à la physionomie quelque chose de maladif.
— Il est bien difficile d'être amoureux , disje en retirant mon mannequin de la fenêtre. Que le colonel soit jaloux à son aise , ce n'est pas moi qui le chagrinerai.
Cependant le bras mignon continua de se montrer les jours suivans : il était aussi charmant que d'habitude. Je me demandais si on ne pouvait pas aimer une femme pour ses bras seulement. Tous calculs faits , la réponse fut négative, et je résolus de ne plus songer à ma voisine ; mais je ne tardai pas à reconnaître qu'il n'était pas si difficile que je le pensais d'avoir la tête prise , car la mienne fermentait tout doucement. Il s'opéra un mélange singulier dans mon esprit entre la femme que j'avais vue et celle que je m'étais figurée d'abord.
Comme je n'avais pas la moindre envie de
rêver creux ni de me prendre de passion pour un être imaginaire , je m'en allai chercher des distractions chez un bon vivant de mes amis.
Théodore Desbordes était un de ces heureux gaillards h larges épaules qui portent sur leur visage une empreinte inaltérable de gaîté , dont l'appétit est toujours ouvert pour les jouissances de la vie, et qui s'effrayent plus du manque d'argent que des créanciers. Sa compagnie était un remède souverain contre la mélancolie. Je ne lui connaissais d'autre défaut que celui de ne rien vouloir prendre au sérieux et d'estimer trop les mérites du libertin. Il était mauvais sujet avec une franchise qui approchait de la fanfaronnade; d'ailleurs spirituel, habile à organiser les parties de plaisir , et la coqueluche des grisettes. Il disait avec orgueil que le ciel avait eu soin de mettre jusque dans son nom de famille l'avertissement de sa destination sur la terre , de peur qu'il ne vînt à oublier
qu'il était né pour les débordemens. Lorsque je lui racontai ce qui venait de m'arriver:
— Je vois ce que c'est , dit-il avec une emphase comique. Nous avons de l'ennui ; le petit bras de la voisine nous a ébloui. Le mal n'est pas encore chronique, et je vais t'indiquer le remède ; il ne s'agit que de tourner le côté malade de ton cœur vers un autre objet. Ce feu naissant ne doit pas s'éteindre : je lui trouverai des alimens. Voici pour la théorie ; avisons maintenant à la pratique ; il faut ouvrir le registre de mes connaissances.
Théodore prit gravement son portefeuille, et lut à haute voix :
— Mademoiselle Henriette , modiste , rue de r Arbre-Sec, ne peut sortir de son magasin qu'à sept heures du soir. — Cela ne vaut rien. — Pauline , ouvrière en robes , rue Maubuée , âgée de seize ans , adore le spectacle. — Ceci est mieux , mais je n'ai pas noté les heures de liberté. — Célina , bonnetière , rue d'Orléans; le jeudi et le dimanche seulement.
— C'est aujourd'hui mercredi. — Mademoiselle Maria , lingère en fin , dix-sept ans au plus , folle de la tour de Nesle , possède une mère. — A une autre. — Nous avons bien un ange de jeunesse et de beauté , rue des Arcis , et brunisseuse de son état ; mais elle n'a pas d'assez bonnes façons pour toi. — Elise et Florence, amies inséparables, raccommodant admirablement les dentelles, et sensibles aux charmes du vin de Champagne. — Voilà notre affaire.
Théodore se mit à son bureau pour écrire le billet suivant :
« Mesdemoiselles ,
« Si vous n'avez pas oublié le petit service que je vous ai rendu, je vous prierai de m'en rendre un grand à votre tour. J'ai chez moi un aimable garçon de mes amis, qui a des chagrins , et qui , dans ce moment , n'a pas de maîtresse pour le consoler ; vous seriez bien aimables de m'aider à lui faire passer une soirée agréable, eu acceptant un petit dîner
que je vous offre sans cérémonie. Vous trouverez une volaille de Chevet et le vin de Champagne de rigueur. Nous tâcherons de vous amuser, et nous ne vous ferons la cour que si cela vous convient. Si vous acceptez , ayez la complaisance de dire au porteur à quelle heure il faudra que le couvert soit mis.»
Par un raffinement de discrétion et par respect pour l'orthographe, Théodore ne demandait jamais aux grisetles de réponses écrites. Un commissionnaire porta le billet, et revint annoncer qu'on pouvait tenir le dîner prêt pour cinq heures.
Si je n'avais toujours regardé comme impertinentes les apostrophes d'un écrivain à son lecteur, j'adresserais ici une longue allocution à la personne bénévole qui tournera ces pages, pour invoquer sa patience. Quelque légères que soient les circonstances qui ont servi de prélude à la passion dont on va lire l'histoire, il faut bien que j'en donne tous les
détails. Ces lutilitës sont comme mie espèce de prologue de ma vie. Puisse du moins leur côté plaisant leur servir de sauvegarde !
En attendant le moment fixé, Théodore me donna quelques renseignemens précis sur nos deux convives. Il avait rencontré ces demoiselles dans une fête champêtre des envivirons, un soir que l'orage avait interrompu les danses ; et comme elles ne trouvaient point de place dans les voitures publiques , il leur avait offert de les ramener h Paris en fiacre. Florence était une fille de vingt ans, d'une beauté régulière selon les lois de l'art plastique. Elle manquait de cette finesse de formes qu'on estime à présent et dont les anciens ne faisaient point de cas. Ce n'était pas par la petitesse des extrémités qu'elle brillait ; mais elle avait ces proportions solides et largement accentuées qui satisfont l'œil du statuaire. Elle paraissait d'ailleurs au dessus de ses camarades par ses manières et la recherche de sa toilette; mais sous le rapport de l'esprit
elle laissait à désirer. Élise ne lui ressemblait en rien ; elle avait une mine réjouie et chiffonnée, de la fraîcheur et ce qu'on appelle la beauté du diable. Sans être absolument brouillée avec la grammaire, elle ne se piquait pas de parler comme une marquise. Elle avait cependant de l'esprit naturel, et goûtait le plaisir avec cet en-train et cette vivacité qui ont une vertu communicative.
Au moment où cinq heures sonnaient h la pendule, nous entendîmes des rires dans l'escalier. Théodore courut au devant de ces demoiselles.
— Peut-on savoir le motif de votre gaîté ? dit-il en les introduisant.
— C'est , dit Florence , que cette Élise ôte toujours son chapeau dès qu'elle entre dans une maison ; nous n'étions pas encore sous le vestibule qu'elle tenait déjà sa capotte à la main.
— Je ne sais pas pourquoi je déteste les chapeaux, dit Élise; c'est une invention très
incommode. Les miens ne sont jamais droits sur ma tête, et je m'en débarrasse le plus tôt possible.
— J'aurai bien de la peine à former cette petite fille.
— La baronne fait mon éducation.
— Je ne savais pas que vous fussiez baronne, dit Théodore à Florence.
— C'est un surnom que ces demoiselles me donnent.
— Nous l'appelons baronne , reprit Élise , parce qu'elle a des airs de grande dame, et qu'elle ne veut pas faire ses robes elle-même. Comment trouvez^vous cela? eîb iiabille les autres et il lui faut une ouvrière !
Madame la baronne, dit Théodore, permettez que je vous présente mon ami Rodolphe , jeune homme intéressant par ses qualités et son esprit , et qui a le malheur de ne savoir que faire de son temps.
— Monsieur a du vague dans l'ame? dit Florence.
—Précisément, répondis-je ; et nous avons pensé que pour le chasser, il n'y avait rien de meilleur qu'un diner copieux et la société des jolies femmes.
On servit la volaille et le vin de Champagne. Le diner fut animé par une joie bruyante et pleine d'abandon. Nos grisettes montraient leurs belles dents par un rire permanent. A dix heures du soir, je proposai une promenade suivie d'un souper improvisé chez moi. Je donnai le bras à Florence et nous prîmes le chemin le plus long pour, aller au square, où je demeurais.
Vers minuit, Théodore, affublé d'une robe de chambre , nous récitait des parades ; nous faisions un vacarme à réveiller toute la maison. En regardant par hasard les fenêtres de ma voisine , j'aperçus son ombre et son rideau soulevé. Elle paraissait chercher d'où venait le bruit :
— C'est vous qui en êtes la cause , dis-je , comme si elle avait pu m'enlendre.
— Mesdemoiselles , s'écria Théodore , je vais vous raconter comment mon ami Rodolphe est devenu amoureux de sa voisine en la voyant arroser un pot de fleurs.
Théodore fît un récit grotesque de mes confidences, dont les grisettes s'amusèrent beaucoup.
— Je ne connais pas votre voisine , dit Elise ; mais je gage bien que pour le bras , la baronne lui rendrait des points.
— Montrez votre bras, chère baronne, reprit Théodore ; montrez-le par ordre du médecin.
Florence releva une de ses manches jusqu'à l'épaule, et mit à l'air un bras admirable.
Théodore vit bien qu'à partir de ce moment, je regardais la baronne avec d'autres yeux.
— Voilà ce que j'avais prévu , dit-il. Mais il faut dans l'intérêt de mon malade, approfondir une question importante. Répondez franchement, baronne : avez -vous un amoureux?
— J'en avais un la semaine passée ; il m'a joué un mauvais tour, et je m'en suis séparée.
— C'était même un imbécile, dit Elise, quoiqu'il eût une jolie figure. Il faut que vous sachiez, messieurs, que la baronne était devenue amoureuse de ce garçon-là dans un magasin, en achetant sept aunes d'indienne. C'est une sottise dans notre condition que de ne pas choisir au-dessus de soi.
— Vous êtes pleine de bon sens, assura Théodore en vidant son verre.
— Quant à la première inclination de la baronne, reprit Elise, je n'y ai rien compris. C'était un monsieur romantique en veste de velours, qui parlait comme au mélodrame; il s'adonnait d'ailleurs r la boisson et aux scènes de jalousie, deux choses que j'ai en horreur. Peut-on aimer un homme qui porte un poignard !
Je déclarai que si la baronne voulait m'accepter pour serviteur, quoique je n'eusse pas de poignard, je serais charmé de lui plaire.
— Eh bien! on verra, répondit Florence.
J'employai le reste de la soirée à faire chaudement ma cour. Il était deux heures lorsque Elise apporta les schalls et les chapeaux.
— • Assez de folies, dit-elle, n'oublions pas que demain nous devons être debout à huit heures du matin.
— Je suis bien ici , disait la baronne étenue sur un sopha.
— Bon! je sais ce que cela signifie.
Les deux grise ttes chuchotèrent ensemble un moment; je compris que mon sort se décidait-
Elise fit signe à Théodore de l'emmener.
— Attendez-moi, cria la baronne!
Puis elle se coucha tout-à-fait sur le sopha en feignant de s'y en dormir.
Ceux qui connaissent un peu ces êtres intéressa ns et décriés qu'on nomme grisettes ne s'étonneront pas de la naïveté avec laquelle Florence obéissait au caprice du moment. N'ayant pas les plaisirs d'une position
Olevée, il est juste qu'on n'en ait pas les contraintes. La grisette est de toutes les femmes celle qui se rapproche le plus de l'état de nature. La dissimulation ne lui servirait à rien. Elle ne songe pas à cacher ses faiblesses ; le monde a bien autre chose h faire que de s'en occuper. Elle vit dans un cercle où la plupart du temps on ne sait pas même son nom de famille. Il y a telles femmes du plus grand monde pour qui le soin de leur réputation est une terrible affaire. On gouvernerait un vaste empire avec ce qu'elles emploient tous les jours d'habileté pour accommoder ensemble leurs passions avec les exigences d'une société implacable sur l'article des apparences. Sans vouloir débattre le haut prix auquel certaines beautés s'estiment, et malgré le mépris qu'elles professent pour les grisettes, il faut avouer qu'elles ont là une concurrence formidable. La grisette n'a pas mille convenances à consulter, mille scrupules à vaincre, mille dangers à courir : la fantaisie
est sa seule boussole. Point de réputation, point d'embarras ; aussi voyez comme l'embonpoint colore son visage.
Au bout d'une heure, Florence avait compris qu'elle serait mieux dans un lit pour dormir que sur un canapé.
— Je fais peut-être une sottise en vous cédant, disait-elle.
— Est-ce que vous ne vous cédez pas un peu à vous-même ?
— Si certainement ; mais je n'ai pas tout ce qu'il vous faudrait. Vous me plairez plus que je ne vous plais, et si vous me laissez là j'en aurai peut-être du chagrin.
— Vous, du chagrin ! avec ces belles joues rondes! et comment faites-vous quand le chagrin vous arrive?
— Je me couche de bonne heure, et je dors beaucoup.
Parmi les agrémens de la grisette, il faut citer l'obligation où elle se trouve de se rendre tous les matins à l'atelier ou au magasin.
Comme elle n'a pas de grandes ressources dans l'esprit , les heures finiraient sans cela par sembler longues. Les femmes qui aiment à voir leurs maris se livrer à des travaux bureaucratiques comprendront pourquoi l'aiguille de la grisette ne nuit pas à la durée de ses liaisons. Le lendemain, dès huit heures, Florence mettait sa robe en chantant la romance de X Andalouse. Elle déjeuna des restes du souper, et partit à la hâte emportant son corset sous son schall.
Pour la première fois, depuis plus de quinze jours, je ne songeai pas à regarder le bras de la voisine, et je demeurai au lit jusqu'à onze heures à lire quelques chapitres de Montaigne. Je me souviens que je tombai sur ce passage des Essais : « Femmes sont plus savantes que nous en amour, et devinent de si loin que volontiers les croirait-on sorcières. Qu'elles se dispensent de la cérémonie et entrent en liberté de discours, nous ne sommes plus qu'enfans auprès d'elles en cette science.
Serait-ce, comme dit Platon, qu'elles aient été garçons débauchés autrefois? C'est une discipline qui naît dans leurs veines, et que ces bons maîtres d'école, nature et jeunesse, leur soufflent continuellement dans Tame. Elles n'ont que faire de l'apprendre, elles l'engendrent. Elles sont dressées dès l'enfance aux 3î?tremises de l'amour. Leur grâce, leur attifure, toute leur instruction ne regarde qu'à ce but. »
Quelle fut ma surprise, en achevant cette lecture, de trouver ma voisine installée devant sa fenêtre ouverte avec un métier à tapisserie ! Entre elle et moi il n'y avait plus ni vitres ni rideaux ; je l'avais mal jugée : c'était le plus gracieux visage que j'eusse jamais rencontré ! Mais pourquoi se montrait-elle si complaisamment après s'être tenue longtemps cachée? Avait-elle donc deviné tout ce qui s'était passé en moi et voulait-elle ramener à elle un cœur à moitié pris qui allait s'échapper? Quoiqu'elle tînt ses yeux invaria-
blement fixés sur son ouvrage, et qu'elle ne fît pas mine de se douter que je la regardais, il me semljla que sa présence se rattachait à la visite des grisettes et à mon vacarme nocturne.
— Montaigne est un grand philosophe î pensai-je.
La voisine resta dans la même position deux heures durant avec une constance inébranlable. Nos regards se rencontrèrent enfin lorsqu'elle ferma la fenêtre. Je vis deux prunelles noires d'une expression si douce et si pleine d'innocence que je fus dérouté dans mes conjectures.
Le magasin où travaillait Florence était près du square. Elle venait chez moi le soir et me quittait le matin. Après son départ, la voisine ne tardait guère à se montrer ; je la voyais arroser son myrte et se mettre à l'ouvrage. Le colonel sortait dans ce moment là, et ne rentrait qu'après midi. C'était l'heure où la jeune dame se retirait en dirigeant vers
moi ses yeux une seule fois. Comme les femmes ne se laissent jamais manquer de raisons propres à justifier leurs démarches, j'étais libre de croire que ce n'était pas le retour du mari qui l'obligeait à disparaître, mais bien le soleil qui tournait à midi derrière la maison et venait l'incommoder. Quant au regard, il s'expliquait naturellement : ce n'est qu'en fermant sa fenêtre qu'on daigne jeter un coup d'œil au dehors et qu'on remarque la présence d'un voisin. Grâces à la réserve de la dame et à l'assiduité de son travail, je ne craignais pas de lui sembler indiscret par mon attention. Un excellente lorgnette me permit de m'assurer que le cercle bleu placé au dessous de ses yeux tenait à l'extrême finesse de la peau, et que toute sa personne était d'une rare perfection.
Ces manèges durèrent jusqu'au dimanche, qui était le jour de liberté de Florence. Les fenêtres de ma voisine demeurèrent fermées, et j'allais m'empresser de croire qu'elle voyait
avec peine que j'eusse une maîtresse, lorsque je l'aperçus traversant la cour avec un livre de messe à la main. Le soir, Théodore amena chez moi une bande joyeuse de grisettes. C'étaient toutes les camarades d'atelier d'Elise et de Florence. On voulut faire des crêpes, et comme ma batterie de cuisine n'était pas au complet, ma vieille chambrière alla courir dans la maison pour emprunter les ustensiles nécessaires. Elle revint bientôt armée d'une poêle à frire.
— C'est, dit-elle, la femme du colonel Gallemand qui me l'a prêtée. Sa cuisinière lui en a demande la permission ; le colonel qui se trouvait là s'est mis à rire en disant : « II faut que les jeunes gens s'amusent. Donnez une poêle à notre voisin. Quand j'étais sousofficier, j'ai fait plus d'une fois des crêpes avec des fillettes. »
— Le colonel n'est donc pas méchant ?
— C'est le meilleur homme du monde, et j)as fier.
— Quel Age a-t-il?
— Quaranle-cinq ans tout au plus.
— Quarante-cinq ans , dit Elise ; il est bien ancien pour sa femme.
J'avais assez de confiance dans le gros bon sens d'Elise, et je répétai avec elle :
— En effet, un mari de quarante-cinq ans est un peu ancien pour une femme de vingt.
La nuit se passa bruyamment entre les crêpes et les jeux de toutes sortes. Le soleil était levé quand la bande tumultueuse sortit de chez moi, en faisant retentir les escaliers de rires et de cris.
Le lendemain au soir, j'allai voir Théodore qui me retint jusqu'à minuit. Je m'en revins à la hâte en songeant que Florence m'attendait. Dans le moment où je tirais la sonnette du square, un fiacre s'arrêta devant la grille. Le colonel en descendit avec sa femme .
— Il faut que le gardien soit endormi, disje en voyant qu'on ne venait pas ouvrir.
— Sonnez fort, dit le mari.
Je tirai à regret la sonnette ; mais par un hasard inouï, dont je n'ai pas assez remercié le ciel, rien ne bougea dans le square.
— Le drôle se moque de nous! s'écria le colonel en faisant un carillon à tout rompre.
Le vent était froid.
— Je suis transie, murmura la dame.
— Voilà ce que c'est , Christine ; vous ne voulez jamais vous couvrir. Ces femmes n'ont aucun soin d'elles-mêmes.
— Vous n'êtes pas plus sage que moi, vous qui n'avez pas de manteau.
— C'est bien différent ; j'ai fait la campagne de Russie sans gagner un rhume,
— Madame, dis-je en étant mon paletot, permettez-moi de vous offrir ceci.
— Je vous remercie, Monsieur; c'est inutile, on va sans doute venir.
— Acceptez, Christine, dit le colonel; cela vaut mieux que de vous rendre malade.
J'enveloppai la jeune dame dans le paletot.
— Dieu! que c'est lourd et qu'on est bien là-dessous! disait-elle en faisant des mouvemens d'épaules fort gracieux.
— Voyez si ce pendard de gardien viendra nous ouvrir ! répétait le mari en agitant la sonnette avec colère.
— Sans doute il est occupé à fermer l'autre grille.
Cette autre grille était à trente pas de nous; le colonel, perdant patience , y courut : l'occasion s'offrait miraculeusement.
— Aurai-je le plaisir de vous voir demain à votre fenêtre, madame? dis-je saîT|s perdre une seconde.
— C'est probable, monsieur, à moins que vous ne dormiez jusqu'à midi, comme ce matin. Cela nuit beaucoup à la santé de veiller ainsi; vous menez une vie à mourir jeune.
— Je ne suis pas convaincu de la nécessité de vivre vieux; mais je tiendrais peut-être davantage à ma santé si quelqu'un y prenait intérêt.
— Vous n'avez donc pas de mère?
— Pas d'autre parent qu'un vieil oncle. Une femme aimée pourrait seule changer mes habitudes. J'attends qu'il plaise à Dieu de m'envoyer cet ange sauveur.
— Vous ne le trouverez pas dans le monde que vous voyez.
— J'ai voyagé à sa poursuite ce soir, comme l'ambitieux de la fable courant après la fortune. Il ne tiendra qu'à vous que je l'aie trouvé à ma porte en revenant au logis.
— Je ne m'appartiens pas comme la fortune, et je ne puis me donner qu'une fois ; ainsi n'y pensez pas.
— Le colonel arriva là-dessus, et le gardien parut avec ses clefs.
— J'ai mille remerciemens à vous faire , monsieur, ajouta la dame quand nous fûmes entrés ; vous pouvez reprendre votre paletot.
— Gardez-le pour monter chez vous , madame; vous me le renverrez demain. Un ser-
vice en vaut un autre ; vous m'avez piété hier une pièce de votre cuisine.
— Je vous l'offre comme un témoignage de ma reconnaissance. Mon ami, ajouta la dame en riant, vous permettez que je fasse cadeau à monsieur d'une poêle?
— Très volontiers ; c'est un bon commencement pour monter son ménage. Cela lui donnera l'envie de se ranger.
— Je ferai graver sur ce meuble qu'il me vient d'une jolie dame , et je ne déjeunerai plus qu'avec des omelettes. %
— Faites-le, je vous en prie, monsieur; l'idée que vous attacherez du prix à une poêle à frire m'amuse infiniment.
Je souhaitai le bon soir à mes voisins, et, tandis qu'ils montaient à leur appartement, je m'arrêtai dans l'obscurité au pied do Fescalier. J'entendis le mari qui disait :
— Ce jeune homme-là me plait.
— Il a de l'esprit, répondit la dame; mais il voit de la mauvaise compagnie.
— Bah ! parce qu'il se diverlit avec des grisettes! J'en ai fait bien d'autres quand j'élais lieutenant. La première fois que nous donnerons une soirée, nous l'engagerons.
Après la rencontre nocturne qu'on vient de lire , ma voisine se montra moins avare de regards que les jours précédens ; mais je compris à la mobilité de ses prunelles qu'elle craignait de me voir risquer des signaux. Peutêtre attendait-elle ma première hardiesse pour cesser brusquement ses apparitions , car les pluies de septembre commençaient h refroidir
rail'. Ce tut sans doute pour me récompenser de ma discrétion qu'elle continua d'ouvrir sa fenêtre en dépit du mauvais temps.
La plaisanterie étant le plus sûr moyen d'arriver à la familiarité , je résolus d'utiliser les armes que la jeune dame m'avait données- Les femmes sont obligées par position à prendre l'amour avec tant de sérieux qu'on doit s'estimer heureux de pouvoir leur en présenter les commencemens sous la forme du badinage. La poêle à frire me fut pour cela d'un grand secours. Je la suspendis à la muraille à côté de mes gravures les plus belles et dans un endroit où elle ne pouvait manquer d'être vue. La première fois que la voisine remarqua cet étrange ornement, elle oublia toute contrainte, et partit d'un rire franc et irrésistible, que mon air de gravité contribua encore à prolonger. Dieu sait combien cette précieuse poêle m'a valu de sourires , à combien de regards elle a servi de prétexte, et tout ce qu'elle m'a épargné de calculs et de ménagemens !
Je ne dirai pas que je fusse encore bien amoureux de ma voisine, car le ciel m'a construit de telle sorte que l'amour ne saurait me frapper comme la foudre. Tant qu'on ne m'a pas donné d'espérance, je puis revenir en arrière sans qu'il m'en coûte beaucoup. Cependant Florence , malgré l'épaisseur de son esprit, s'aperçut bientôt que mes pensées voyageaient loin d'elle.
Un matin qu'elle resta chez moi plus tard que d'habitude , elle vit à travers les rideaux la femme du colonel assise à sa fenêtre et devina , d'un coup d'œil, tout ce qui s'était passé.
— Voilà donc cette femme sur laquelle vous aviez des idées avant de me connaître? dit-elle , d'un ton railleur. Je ne vous en fais pas mon compliment ; elle n'est pas jolie. Vous avez continué sans doute à lui faire la cour, car je sens bien que je n'ai plus l'honneur de vous plaire.
— Si vous ne me plaisiez plus, rien ne
m'obligerait à vous tromper, et je vous conseillerais de ne plus revenir.
— Je vais bien savoir la vérité.
Florence ouvrit une fenêtre.
— Puisque vous n'êtes pas amoureux de cette femme , vous ne craindrez pas qu'elle nous voie ensemble. Venez donc ici h côté de moi.
Je m'appuyai sur le bord du balcon. Florence saisit le moment oîi la voisine levait les yeux sur nous, pour poser un de ses bras sur mon épaule.
— Au diable les grisettes! m'écriai-je en faisant un bond en arrière.
— • Les grisettes! répondit Florence en colère , les grisettes valent bien vos belles dames qui dupent leurs maris.
— Les grisettes ne se gênent pas pour duper leurs amans sans y être forcées , et parce qu'elles se donnent au premier venu, elles auraient tort d'être fières.
— Vous êtes le premier venu [)our votre
voisine aussi bien que pour moi. Je m'estime autant que votre bourgeoise, entendez- vous ? Je vais lui dire son fait à cette mijaurée.
— -Taisez-vous! dis-je en fermant la fenêtre; allez-vous-en sans bruit, et conduisezvous décemment ; je n'aime pas les façons de harengère.
— Une harengère! parce que je n'ai pas, comme votre voisine , un air cliétif et des yeux cernés. Faites la cour tant que vous voudrez à cette petite...
Florence voyant que je saisissais une cravache, gagna la porte et disparut.
Le soir j'entrai en consultation avec Théodore.
— Ma voisine, lui disais-je, n'ignore pas que je suis occupé d'elle ; mais les femmes ne tiennent pas compte de ce qu'elles devinent , il faut encore le leur déclarer officiellement.
— Il n'a été donné à l'homme, répondait Théodore, que trois moyens de faire connaitre sa pensée : les signes , la parol(^ el les écri-
lures. Nous en chercherions vainement un quatrième. Commence dès demain des signaux amoureux par les fenêtres, ou écris une lettre , ou bien prends bravement ton chapeau et ta résolution pour aller faire une visite à la jeune dame.
— Réfléchissons mûrement : les signes ne réussissent qu'avec les petites pensionnaires ; on ne doit les employer que 'si les autres moyens sont impraticables. Dans l'envoi d'une lettre il y a un danger : si je ne reçois pas de réponse, je fais une sotte figure et je pass e pour un impertinent. La visite semble plus hardie, et c'est le parti le plus sage. Il faut seuiementque le hasard me fournisse un prétexte.
— Tous les moyens sont bons si tu plais, et mauvais si on ne veut pas de toi; mais je préfère aussi la visite, comme laissant une plus grande part au bien jouer. Quant au hasard, il se moque de nous, et pourrait te faire attendre pendant six mois.
— Je m'en rapporterai pourtant à lui. Si
dans trois jours il ne m'a pas olïeri une occasion, j'oublie ma voisine et je cherche fortune ailleurs.
En rentrant chez moi , je trouvai une énorme bourriche accompagnée d'une lettre.
— Monsieur, me dit le concierge, le colonel Gallemand a regardé ce chevreuil en disant que c'était du gibier magnifique.
J'ouvris l'épître de mon oncle Bouvard.
« Mon neveu, nous avons eu dans les bois de Fretteval une grande chasse. Je t'envoie un chevreuil, quatre lièvres et deux faisans. C'est un joli cadeau pour donner aux belles dames de Paris que tu courtises, et un moyen de te faire engager à diner. Profites-en. »
Ma chambrière porta aussitôt la bourriche entière chez le colonel avec un billet ainsi conçu :
« Monsieur,
« On m'a dit que vous aviez admiré, en passant, le gibier que j'ai reçu de mon pays. Comme je connais peu de monde k Paris, et
que mou ménage de garçon ne me permet pas d'utiliser de si grosses pièces, je prends la liberté de les offrir à madame Gallemand pour la remercier de la belle poêle à frire dont elle m'a fait présent. »
Le surlendemain j'étais assis à table auprès de la femme du colonel avec trois autres convives étrangers. L'un d'eux était un peintre, homme d'esprit, qui parlait bien de son art et le pratiquait mal ; le second était un jeune néologue, qui se croyait un grand homme pour avoir analysé des vaudevilles, et qui appliquait à la conversation la phraséologie du feuilleton ; le troisième était un de ces hommes favorisés du ciel qui passent pour charmans sans avoir rien de très bien, et sans jamais dire un mot qu'on puisse citer. Un tailleur habile et des manières distinguées composent tous leurs agrémens physiques; une prononciation harmonieuse et des jeux fins de physionomie forment le fond de leur esprit. Ce sont des gens heureux qui plaisent à tout le
monde sans qu'on saclie pourquoi. Lorsqu'ils entrent dans un cercle nouveau, on les trouve d'abord insignifians ; mais il se rencontre toujours une personne qui les déclare aimables, et les autres répètent sans réflexion qu'ils sont aimables.
Madame Gallemand me fit compliment de ma lettre a son mari; elle assura qu'elle s'en était beaucoup amusée. Elle raconta notre rencontre à la porte du square, et comment je l'avais préservée du froid avec mon paletot. Elle parla même de la poêle à frire ; mais non de l'usage que j'en avais fait ni de la soirée des grisettes. En mettant ainsi les convives au courant de nos premières relations, il se trouva qu'elle en avait détruit en peu de mots tout le pittoresque. Ce fut bien pis encore lorsqu'elle vint à dire le plus simplement du monde qu'elle me voyait tous les matins à ma fenêtre, que je me levais fort tard, et que les jeunes gens d'à présent se fatiguaient à faire de la nuit le jour. C'eût été
après cela une étrange fatuité de ma part que de penser encore qu'il y eût entre nous rien de particulier. Enfin, je me trouvai subitement classé dans la catégorie des indifférens, et comme la réunion n'était pas assez nombreuse pour que la conversation fut divisée, il m'était impossible de protester contre cette violence. Tout cela était si habilement arrangé qu'il me fallait choisir entre ces deux conjectures : ou je m'étais trompé en croyant avoir fait la plus légère impression sur ma voisine, ou du moins elle regrettait d'avoir eu trop de laisser-aller et m'interdisait formellement d'en prendre aucun avantage. Une fois qu'elle m'eut ainsi assigné une position, elle abandonna les discours à leur marche naturelle. On parla de voyages et de ritalie; le jeune peintre exalta les beautés de Naples, et moi je plaidai en faveur de Rome. Une discussion s'engagea. Je me trouvai seul de mon avis.
— Naples ! s'écria le jeune néologue feuil-
letoniste, c'est la ville enivrante aux nuits fantasques et embaumées, aux jours dorés et lumineux, aux molles désinvoltures, aux femmes nonchalantes et passionnées. Si triste que soit l'habitant du Nord qui débarque sur ses bords, il y trouve un intermède joyeux entre les accès du spleen qui serre son front. — Naples est délicieuse, assurait l'homme charmant avec un air fin. J'y ai moins dépensé d'argent que dans les autres villes, et cependant je vous assure que je ne m'y suis rien refusé. Vous pouvez m'en croire ; c'est à la lettre : je ne m'y suis rien refusé.
La discussion est une arène où les femmes nous jugent et dont elles aiment à suivre les combats. Malgré les soins qu'elles mettent à témoigner une égale considération pour tous les hommes, il y a un point qui les trahira éternellement, le regard. C'est par là que les secrètes pensées se devinent. On parvient à gouverner le reste à sa fantaisie. La parole, le ton, le geste peuvent se régler; on s'entend
parler et on se voit agir ; niais on ne connaît pas son regard. Si vous voulez donc pénétrer dans l'anie d'une femme, les yeux en sont le vrai chemin. Avant de quitter la table, j'avais lu dans ceux de ma voisine ce qu'elle pensait de ses convives. Elle avait écouté le néologue avec une légère ironie, et moi avec attention et curiosité ; quant à l'homme charmant, elle avait approuvé ses lieux-communs sans examen, avec la confiance qu'on doit à un esprit souvent mis à l'épreuve. Si l'un de nous avait obtenu quelque faveur, c'était lui.
Le colonel se prit d'amitié pour moi, et ne le dissimula point. Il avait tiré de sa cave du vieux Bordeaux auquel je fis un accueil si cordial que le digne militaire en fut touché.
— Monsieur, me dit la voisine au moment du départ, quand votre société ordinaire vous manquera, et que vous aurez une soirée à perdre, vous nous ferez plaisir en venant causer avec nous. Je suis presque toujours chez moi dans l'après-dîner.
— Mes soirées sont libres dans ce moment, madame. J'ai rompu avec ma société ordinaire, à la suite d'une petite querelle.
Je rentrai dans mon appartement la tête prise, l'esprit perplexe et le cœur agité. Je me promenai une heure entière à grands pas, les yeux fixés sur la pointe de mes souliers.
— Voilà donc, pensais-je, le résultat de cette rencontre si désirée ! encore une entrevue, et je suis enregistré pour toujours parmi les visiteurs sans conséquence. J'ai la permission de venir débiter des lieux-communs, et de me faire écraser par la supériorité incontestable de l'homme charmant. Non, pardieu ! je n'en profiterai pas. Je vous défie, madame, de me tenir confondu dans la foule. Entre nous, ce sera tout ou rien, et je prétends au moins me faire distinguer par mon absence. Que le sort arrange les choses comme il l'entendra; je suis résolu à ne point suivre les grandes routes dans cette occasion.
Le bien et le mal procèdent souvent par veines. Je reconnus bientôt que je n'avais plus les dés pour moi. Madame Gallemand cessa tout à coup de se montrer. Le myrte fut retiré de la fenêtre ; pendant huit jours je n'aperçus pas même l'ombre de ma voisine. L'ennui commençait à m'assiéger. Je m'apprêtais à courir les rues pour chercher quelque aventure, lorsque je reçus une lettre anonyme pleine d'injures et de menaces, qui me fit réiléchir sur les vices de la giisette. L'épître était d'une incroyable orthographe. C'est assez qu'on en voie le style par le passage suivant:
« Quand l'on prend une cravache pour vous taper dessus, l'on ne vous doit plus rien. L'on vous apprendra à mépriser les autres, parce que vous avez plus d'argent qu'eux. Le colonel saura de quoi il retourne pour lui par la petite poste. Une autre fois ne faites pas tant d'embarras, etc. »
Ce chef-d'œuvre était évidemment de Flo-
rence. Le sermon le plus éloquent ne m'eût jamais inspiré pour les femmes à inclinations basses la moitié du dégoût dont je fus saisi à cette lecture. Je déchirai la lettre en jurant de rompre avec les grisettes, et pour effacer l'horrible impression que je venais de recevoir, je courus chez ma voisine. Elle était seule auprès du feu, occupée à lire un roman.
— Madame , lui dis-je , après les complimens d'usage, cette première visite sera peutêtre la dernière.
— Vous allez partir pour un voyage? répondit-elle avec calme.
— Point du tout. C'est vous sans doute qui croirez nécessaire, après ce que je vais vous apprendre, de m'interdire l'entrée de votre maison. Rassurez-vous , ceci n'est pas le préambule d'une déclaration d'amour.
— Alors c'est pour vous que je m'effraie. Je gage que vous aurez fait quelque folie de jeunesse, et que vous vous attendez à quelque affaire scandaleuse?
— Kien de tout cela.
Je racontai comment avait fini ma liaison avec Florence, et la menace qu'elle m'avait faite d'envoyer une lettre anonyme au colonel pour exciter ses soupçons.
— Vous vous alarmez trop facilement, dit la jeune dame en riant. Je serais bien à plaindre si ma tranquillité n'était pas au dessus de pareilles misères. Quand la lettre arrivera, mon mari la jettera au feu sans y prendre garde. Je ne renoncerai pas à votre connaissance pour si peu de chose. Il ne faut pas cependant que cela vous empêche de profiter de la leçon. Je comprenais aisément l'attrait des femmes qui n'ont point de réputation h garder ; à présent j'en vois les inconvéniens : je vous conseille de renoncer à leur commerce.
— Cela est aisé à dire. On ne rompt pas avec ses vingt-cinq ans. On ne met pas à volonté ses passions de côté, comme un habit dans une ai'nioire.
— Mais c'est donc une maladie que vos vingt-cinq ans?
— Assurément. Au point de vue de la société, la jeunesse est un état maladif, puisqu'on ne peut satisfaire ses penchans sans risquer d'être blâmé ni sans faire la guerre à son prochain.
— Je conçois qu'un homme ait besoin d'user de tout, pour acquérir une expérience nécessaire ; mais quand une fois on a reconnu par quelque affaire désagréable le vide et les dangers de la dissipation, à quoi bon y persister par système?
— Aussi n'est-ce pas de ma part un système. Vous avez dû comprendre, madame, par le silence qui règne depuis huit jours dans mon appartement, que je me suis amendé. La lettre de cette Florence est venue compléter mon dégoût. Je sens qu'il n'y a de bonheur que dans les relations intimes d'un cœur honnête ; en un mot, je suis parfaitement dispose^ ii devenir amoureux ;
mais il est facile de prévoir ce qui va m'arriver : on ne se fait pas aimer de qui on voudrait. Je vivrai patiemment un mois ou deux dans la solitude, et puis l'ennui viendra; l'occasion s'offrira : je retomberai dans Tornière.
— Le vrai moyen de vous en préserver serait en effet d'être amoureux,
— Je le suis plus qu'à moitié.
— Nous y voilà ! vous attendez que je vous demande quelle est la femme qui vous occupe, pour me répondre, en prenant un détour ingénieux, que c'est une personne petite, avec des cheveux très noirs et une robe verte comme celle que je porte.
— Non, je vous dirai sans détour ingénieux que c'est vous.
— Cela revient au même. Vous me trompiez donc en assurant que vos paroles n'étaient pas le prélude d'une déclaration d'amour.
— Je n'avais pas d'intention de ce genre en venant ici. Le hasard en a décidé.
~ Eh bien ! je vous donnerai une cxplica-
tion franche. Je voudrais vous éloigner d'une vie qui ne peut manquer de vous devenir funeste. Je vous crois digne d'exciter d'autres affections que celles des grisettes ; mais ma résolution de vivre sage est bien plus arrêtée que votre projet de renoncer à vos folies. Je vous le dis sans affectation , comme j'ai entendu sans colère la déclaration que vous m'avez faite. Ne vous imaginez pas que ce soit une disposition d'esprit que le temps ou votre persévérance puissent changer. Je veux vivre sage, et pour cela je me refuse même les plaisirs de la coquetterie. J'ai vu autour de moi, et jusque dans ma famille, quelques exemples terribles du danger des passions, et j'ai fait sans bruit le serment de m'en garder soigneusement. Ce n'est donc pas des autres que je me défie, c'est de moi-même. Je ne vous parle pas de scrupules ni de mon mari, quoique ces raisons soient aussi graves que d'autres, mais parce qu'elles sont communes a toutes les femmes. Jî' ne puis vous empé-
cher d'être occupé de moi ; cependant je suis trop loyale pour ne pas vous prévenir que je ne vous donnerai aucun espoir, et que je pousserais la prudence jusqu'à vous fermer ma porte si vous réussissiez h me toucher par votre amour. Essayez donc d'être épris d'une autre. Si je ne la connais pas, je ferai des vœux pour que vous lui plaisiez , en la plaignant de toute mon ame.
— Pour devenir amoureux, madame, il faut rencontrer un concours de qualités, de charmes et circonstances qu'on ne trouve pas souvent. Ce que je ressens pour vous, comment le tourner sur une autre? Je conclus seulement de ce que vous m'apprenez que les difficultés sont plus grandes que je n'aurais pu le supposer. Il est possible que vous cessiez d'être maîtresse de vos sentimens comme j'ai cessé de maîtriser les miens, et que vous m'aimiez un jour sans pouvoir vous en défendre. Cette espérance là, rien ne saurait me la ravir.
— Gl —
— N'en conservez pas d'autre, et si cela suffit pour vous distraire de votre vie dissipée, je m'en féliciterai. Surtout gardez-vous de croire que je mette aucune exagération dans mon langage. Je sais que bien des femmes s'amusent à se donner pour plus difficiles qu'elles ne le sont; ce n'est point ma manière. Au fond, il est rare et agréable d'être amoureux. Demeurez en cet état le plus que vous pourrez ; quand cela vous ennuira, vous n'aurez pas même besoin de m'avertir que vous faites retraite. De mon côté, il n'y aura rien de changé ; nous pourrons donc rester aussi bons amis qu'auparavant.
— C'est peut-être une chose rare que d'être amoureux; pour agréable, quand on ne réussit pas à plaire, je le nie. Mais comme vous parlez de cela délibérément!
— Vous ne savez pas que j'en suis au moins à la sixième édition de mon discours. Je commence à le réciter de mémoire. Je vois bien peu de monde ; mais les jeunes gens qui vien-
lient chez moi, se sont tous brûlés à la même lumière. Comme ils ne s'en portent que mieux, je ne crains pas de vous voir tomber malade. Vous serez le moins ardent de mes adorateurs, et pour cette raison celui que je préférerai.
— J'ignore tout-à-fait ce qui va m'arriver demain. Peut-être vous aimerai-je avec une véritable rage à cause des difficultés.
— J'ai trop de conscience pour vous retenir par la moindre coquetterie ; mais je souhaite qu'il en soit ainsi, dans l'intérêt de votre esprit, de votre bourse et de votre santé ; car les nuits blanches et les femmes sottes vous feront du tort- La conversation se prolongea ainsi jusqu'à
dix heures. Nous fûmes interrompus par l'arrivée des visiteurs. On raconta des histoires plaisantes, et j'en tirai de mon sac plusieurs qui divertirent la jolie voisine. Dès le premier jour , je me trouvai au même point que les autres dans ses bonnes grâces, à l'exception de l'homme charmant qui me parut conser-
ver sa position privilégiée à Taide de quelques balivernes débitées avec un excellent ton. Le colonel rentra bientôt d'un club où il passait la moitié de ses soirées. Il me frappa sur l'épaule amicalement, conta des facéties de garnison assaisonnées de jurons militaires, et que sa femme eut le bon esprit de faire passer inaperçues.
— -En vérité, disais-je en sortant, ce mari aurait épousé une servante au lieu d'un trésor, qu'il ne s'en trouverait pas plus mal.
On devine que je repassai dans ma tête les paroles de madame Gallemand. Quiconque sait lire dans les yeux d'une femme, et n'a pas perdu le sentiment de l'iionnéteté, aurait ajouté foi à ces paroles comme je le fis. Il était impossible d'élever un doute sur la sincérité de la jeune dame. Je m'étais épris d'elle en la croyant toute autre qu'elle n'était, et cette nouvelle personne que je voyais en elle me plaisait davantage que la première, Puisqu elle m'avait scrupuleusement refusé toute
espérance, j'étais bien forcé de m'en donner à moi-même,
— Qu'importe, pensais- je, qu'elle ait des raisons pour ne pas vouloir aimer ? n'est-ce pas toujours sans le vouloir qu'on aime? Après tout , ne suis-je pas aussi avancé qu'on puisse l'être à la seconde entrevue? Je regrette seulement de me voir malgré moi rangé parmi les habitués. Résignons-nous. A moins que le sort n'en décide autrement, suivons le grand chemin avec le reste du troupeau; et puis nous verrons.
— Nous verrons, répétai-je en tirant mon bonnet sur mes oreilles.
Et je m'endormis plus profondément que les amoureux n'ont coutume de le faire.
IT
Sur un trottoir de la rue Montorgueil , je m'en allais préparant un beau discours pour la prochaine visite à ma voisine , lorsque je me trouvai face à face avec Élise. Elle m'aborda pour me parler de la lettre d'injures que Florence m'avait écrite. Ce vilain procédé l'avait indignée ; c'était humiliant pour le corps honorable des grisettes.
— Je ne sais pas, me dit-elle, si vous vous êtes aperçu que la baronne est fort sotte.
— Dès le premier jour, répondis-je.
— Avec moi, monsieur, on n'a pas à craindre le danger des lettres. Je n'écris jamais, et pour cause ; d'ailleurs mon opinion est qu'il faut se quitter sans se fâcher.
Je fis compliment à Élise de son bon caractère, et par une transition qui n'était nullement préparée, je lui déclarai qu'elle était ce jour là plus jolie qu'à l'ordinaire, sans doute parce qu'elle se portait bien, et qu'elle n'engendrait pas de mélancolie. Six heures du soir venaient de sonner. C'est l'heure où , après une journée laborieuse , le cœur de la grisette s'ouvre volontiers au plaisir. Je proposai à Élise de dîner avec moi.
— Impossible, monsieur Rodolphe, répondit-elle ; il faut que je porte ces dentelles chez une dame qui demeure très loin.
— Nous voici justement devant le Rocher de Cancale.
Élise leva les yeux sur l'enseigne avec l'air envieux d'un chat qui regarde manger son maître.
— Allons, poursuivis-je, laissez-vous tenter, je vous mènerai en fiacre ce soir avec vos dentelles.
— Quand vous voulez une chose il faut qu'elle se fasse ; vous êtes comme Napoléon.
— Absolument comme Napoléon , ma chère.
Les tièdes parfums d'une cuisine succulente s'échappaient par la porte entr'ouverte du restaurant. Élise ôta son chapeau suivant son habitude, et entra en sautillant.
Si le ciel et mon oncle Bouvard avaient fait de moi un médecin , j'aurais souvent proposé le spectacle de la joie d'autrui comme un remède aux douleurs des hypocondriaques.
J'aurais volontiers tenu pour incurable celui qui ne se serait point déridé en voyant devant lui l'appétit et la joie incarnés sous la forme d'une jolie fille. Ce fut une sage pratique
des anciens que ces fêtes où les maîtres servaient eux-mêmes leurs esclaves pendant un jour, et les laissaient cuver sur leurs propres lits le vin dont ils les avaient gorgés. Outre le bel enseignement qu'y devaient puiser les orgueilleux patriciens de Rome, c'était aussi un préservatif contre cette vengeance que tire la nature de la trop grande abondance et de l'abus des délices.
Élise n'était blasée sur aucune des jouis^ sances de la vie ; celles du luxe et de la bonne chère surtout lui causaient des transports de bonheur comme étant plus rares que les autres. L'argenterie, la forme des verres, la porcelaine, quoique ébrèchée par un long service, tout excitait son admiration, jusqu'au simple papier bleu du cabinet où nous étions enfermés. Les pieds étendus devant un feu pétillant, la carte du restaurateur entre les mains avec la permission d'évoquer du fond de la cuisine des mets bizarres et inconnus, la grisette se croyait transportée dans un monde
fantastique; le bien-être lui sortait par tous les pores, et ses yeux bleus lançaient des llammes plus claires que celles des bougies.
— Si j'avais cent mille francs de rente, disait-elle, je viendrais diner ici tous les jours ; je ferais mes courses en fiacre, et j'aurais une loge à un théâtre des boule varts.
— Eh bien ! répondis-je, puisque votre ambition ne va pas plus loin , nous ferons aujourd'hui comme si vous aviez les cent mille livres de rente.
A huit heures du soir, nous étions installés dans une baignoire de la Gaîté. Une fois en face de la scène, les grisettes n'ont plus d'oreilles que pour les acteurs. Élise dévorait le spectacle , et pleurait à verse des sentimens ampoulés d'un insipide mélodrame. Le souvenir du Rocher de Cancale revenant de temps a autres offrir des images plus riaiites , elle interrompait le cours de ses larmes pour s'écrier avec enthousiasme :
— Quel dîner fin nous avons mangé !
Au milieu de ce contlit de joie et d'attendrissement, Élise me parut charmante. Je ne songeais plus qu'à sa fraiche personne, à ses dix-huit ans et à l'occasion présente. Les infortunes de l'héroïne et les agrémens de la soirée avaient si bien frappé son imagination qu'il me suffit du temps des entr'actes et de quelques mots de galanterie pour m'ouvrir son cœur à deux battans. A minuit, nous revenions dans un fiacre. ^
— Je serais fâchée, me disait- elle, d'avoir comme vous de l'esprit et de l'instruction, puis que cela ne sert qu'à vous dégoûter des meilleures choses. Vous vous êtes ennuyé ce soir.
— Il est vrai que mon seul plaisir était de regarder le vôtre : mais je vous avouerai que je compte un peu sur vous pour m'en dédommager.
— Vous allez me demander à voir mon domicile?
— Précisément.
— Voilà bien les hommes! ils sont tous les mêmes. Que dirait-on si je faisais entrer un garçon dans ma chambre h cette heure-ci? Ce serait un beau bruit dans la maison demain matin ! Il y a une demi-douzaine de commères qui demeurent à côté de moi , et qui n'attendent que cela pour jaser sur mon compte. Il est vrai que je pourrais m'en moquer ; mais c'est que je ne serais plus bonne à jeter aux chiens.... Vous aurez soin de vous cacher pour que mon portier ne se doute de rien.
La voiture s'arrêta rue Saint-Denis, devant une petite porte basse. Je m'attachai à la robe d'Elise pour traverser une allée combre et étroite. La grisette, une chandelle h la main , me fit monter quatre étages et m'introduisit chez elle.
Le réduit était curieux h voir. La fenêtre était en guillotine et le plafond en mansarde. Par la connnode et le lit de bois peint, c'était une chambre à coucher ; mais en jetant les
yeux sur un réchaud à charbon et sur un vaste pot-à-beurre tenant lieu de fontaine, on pouvait à la rigueur prononcer le mot de cuisine. Un guéridon en acajou, égaré au milieu des meubles de sapin, s'efforçait d'attirer à lui l'attention et de se croire dans un salon ; deux lithographies de Déveria révélaient une intention de boudoir, et une petite glace entourée d'un cadre gris faisait d'un angle profond le cabinet de toilette. Des planches chargées de pots et de cartons espéraient en vain échapper aux regards en se tenant dans les régions supérieures. Une armoire de noyer, affaissée sur elle-même et penchée par décrépitude, trahissait la chétive valeur de son contenu, et deux uniques chaises de paille attestaient de l'isolement où vivait leur jeune maîtresse. Tout cela d'ailleurs était d'une propreté parfaite et rangé avec un ordre méthodique.
Quand nous eûmes passé en revue son appartement dont elle plaisantait avec moi de bonne grâce, Élise tomba dans un grand em-
barras. Une fois qu'une grisetle vous a ouvert son domicile passé onze heures du soir, il est tacitement convenu qu'on n'en sortira plus avant le jour. La cérémonie du coucher fut longue et accompagnée de légers combats. La brusquerie et la marche rapide des circonstances vers le dénouement causaient à Élise une certaine frayeur; pour la ménager, j'admirai d'abord ses cheveux blonds qui étaient fort beaux, et je feignis de ne pas remarquer les épaules blanches et rondes sur lesquelles ils tombaient; mais aussitôt que je quittai le langage de l'artiste pour celui de l'amant , elle souffla la lumière , et se réfugia dans son lit.
Elise était une de ces heureuses créatures qui prennent gaîment la vie comme elle se présente , sans jamais réfléchir au lendemain. Elle paraissait dépourvue de prévoyance , ce don fatal qui fait le malheur et la supériorité de l'homme. C'était une nature ouverte et bonne , douée des instincts de la femme pri-
niilive , le dévouement et la complaisance poussés jusqu'aux limites approchant de la servilité. Pendant les quinze jours que dura notre liaison , elle m'en donna mille preuves. • Comme j'avais reconnu les inconvéniens et le danger d'installer chez soi une maîtresse en titre , il fut convenu entre nous que je la verrais dans son logement, où j'envoyai les meubles qui lui manquaient. Elle suppléait si bien par son zèle à la privation d'une servante , qu elle me laissait à peine le temps d'exprimer un désir. J'avais , comme beaucoup de jeunes gens , la manie de fumer , et lorsqu'en cherchant dans mes poches , je venais à m'apercevoir que je n'avais plus de cigarres , Elise descendait , en chantant , ses quatre étages. Elle préparait les verres d'eau sucrée, tirait ma robe de chambre de l'armoire , et m'apportait mes pantoufles. Ces soins ont plus de prix qu'on ne pense , et donnent à la grisette un certain charme dont l'équivalent existe dans le plaisir qu'un garçon pourrait prendre
à servir de même une princesse qui daignerait venir chez lui.
Honnêtes parens que le ciel favorise de l'envoi d'une fille , et qui appelez sur son berceau les dons des fées, n'oubliez pas de lui souhaiter, avant toutes choses, la bonne humeur inaltérable. Avec la bonne humeur , il n'est pas de mauvaise fortune ; la beauté , les vertus et les talens ne sont rien sans elle. C'est le présent le plus précieux que la nature puisse faire à votre enfant pour son bonheur, et pour celui de ses amans.
Par suite de cet orgueil commun à tous les hommes , qui leur fait estimer leur bien plus qu'il ne vaut, je me complaisais à penser que, dans un autre temps et sous une meilleure direction , Elise eût été une femme remarquable. Le docteur Gall eût assurément trouvé sur le crâne de cette jeune fille la protubérance de la vénération ; car , malgré ia vie déréglée , elle n'aimait point les discours impies : elle allait à la messe trois ou quatre fois
l'ail , lorsqu'elle passait par hasard un dimanche devant l'église , et je ne doute pas que la simple prière qu'elle adressait à Dieu ne fût bien reçue dans le ciel. Il ne lui manquait qu'une sorte de respect , celui de soimême. Je dois dire à sa louange que jamais il n'y eut entre nous le plus léger nuage. Elle n'était pas de ces femmes qui sondent vos regards et pèsent la moindre parole pour mesurer l'amour qu'on a pour elles. Puisque rien ne m'obligeait à venir , il était assez clair que j'y trouvais du plaisir par cela seul que j'arrivais tous les soirs. Que ce fût de sa part imprévoyance ou discrétion , je lui étais obligé de ne jamais me demander si je l'aimais ; la question m'eût mis à la gêne , car il m'en coût3 de mentir et j'étais au fond amoureux de na voisine , comme on sait.
Allant qu'il m'en souvient, ce fut environ le douz ème jour de ma liaison avec Élise, que je lui reprochai d'avoir des souliers ronds tandis que h mode voulait qu'on les portât pointus.
— J'aurais bien à faire pour être à la mode, répondit-elle; mais si cela vous contrarie, j'achèterai des souliers pointus.
Je ne sais pourquoi ces pieds ronds par le bout me restèrent dans l'esprit comme une chose extrêmement disgracieuse. Cette image me poursuivait chaque fois que je pensais à la grisette, et m'empêcha de retourner chez elle pendant quarante-huit heures.
Le troisième jour j'arrivai dans la noire maison de la rue Saint-Denis plus tôt qu'à l'ordinaire. Élise n'était pas rentrée , mais le portier me confia la clef de la chambre. Je devinai immédiatement par le désordre des meubles la scène qui s'y était passée le matin. Deux chaises placées tout auprçs l'une de l'autre avaient encore l'air de causer ensemble. Le canapé trahissait une escarmouche. Le lit bouleversé de fond en comble attestait que la grisette avait fini par perdre la bataille. J'éclatai de rire en songeant que j'avais préparé quelques phrases pour rassurer mon infidèle sur
les motifs de mon absence. Le parti le plus sage était de s'en aller sans bruit. Je rendis la clef au concierge en le priant d'avertir Élise qu'elle ne devait pas m'attendre. La lettre suivante, évidemment dictée à un écrivain public, vint m'apprendre que je ne m'étais pas trompé dans mes conjectures :
4 Mon petit, je croyais que vous ne m'aimiez plus. Il y avait un jeune homme bien gentil qui me faisait la cour ; je ne l'aimais pas tant que vous, mais il me faisait beaucoup rire. C'était la Sainte-Catherine hier ; il m'a régalée d'une foule de choses. Il est venu me voir ce matin quand je ne m'y attendais pas. Ma foi! voilà comme cela s'est fait. Je serais fâchée que cela vous fasse de la peine. Si cela ne vous fait rien, faites-le-moi savoir; je ferai avec lui comme s'il n'y avait rien de fait. Je vous embrasse bien. »
Cette pièce curieuse resta sans réponse et lîit casée dans mes archives. Il faut l'avouer ; c'est toujours un quart-d'heure pénible que
celui delà déception daus la plus mince affaire galante. L'amour - propre vous demande compte de sa blessure quelque légère qu'elle soit. C'est précisément parce que vous n'étiez pas amoureux que l'initiative de l'infidélité vous appartenait. Jusqu'à ce que l'impression soit effacée , ^ous avez beau ajuster avec soin le nœud de votre cravate , votre vanité n'a plus son habit des dimanches. Vous entendez une voix intérieure qui vous répète, d'un ton railleur , que vous êtes abandonné. Vous doutez de vous-même , et vous ne vous sentez pas bien sûr de n'être pas chauve. J'en appelle à tout homme de bonne foi qui a serré la boucle de sa ceinture et brossé son chapeau pour aller voir sa maîtresse , et qui a trouvé visage de planches avec une lettre de congé.
Malgré les plaisanteries dont j'assaisonnai le récit de mon infortune , Théodore vit bien que j'étais médiocrement satisfait.
— Gardons-nous , disait-il gravement , de blâmer la légèreté des femmes. S'il y a quel-
que variété dans nos plaisirs , c'est à cela que nous le devons. Ce que l'un perd l'autre le gagne , et d'ailleurs cette rupture arrive à propos pour te rendre à ta voisine que tu commençais à négliger. Tourne tes pensées vers elle , et obéis aux volontés de la Providence.
Le soir venu , j'étais à la porte de madame Gallemand, et je posais une main indécise sur le cordon de la sonnette.
— Madame achève de s'habiller pour aller au bal , me dit la camériste. Je vais lui demander si elle veut vous recevoir.
— - Faites entrer , cria une voix douce , du fond de la chambre à coucher.
— Je veux avoir votre avis sur ma toilette , ajouta la dame quand je fus entré ; mais voyons d'abord pourquoi vous êtes resté quinze jours sans me faire de visite.
— Hélas ! madame , je n'ai que de mauvaises excuses. J'ai mal tenu les engagemens que j'avais pris.
— • Je comprends. Les grisettes sont comme le vin : Qui a bu boira , dit le proverbe. Vous avez fait une rechute. Contez-moi cela. Les conseils ne coûtent rien. Je vous en donnerai d'autres , que vous ne suivrez pas mieux que les premiers.
— Donnez-moi cette fois des ordres , et que le ciel m'écrase si je manque d'obéissance !
— Ah ! je vois que votre nouvelle aventure est encore une leçon.
Je racontai l'histoire de ma rencontre avec Elise , et comment la liaison avait fini. Madame Gallemand, de bout en face d'une Psyché , riait de tout son cœur en attachant les dernières épingles à sa robe de bal.
— Pauvre garçon ! dit-elle quand le récit fut achevé. Je vous plains sincèrement ; non pas de ce que vous êtes trompé , mais parce que vous le serez toujours. Cela me donne à penser que vous n'êtes pas dans le fond mauvais sujet. Votre imagination court après les plaisirs faciles ; mais votre cœur demande sa
part : il s'enivre de vins frelatés jusqu'à ce que la potion devienne trop amère. Alors il se fâche , et s'en prend à la bouteille comme s'il ne savait pas le faible prix qu'elle lui a coûté.
— La faute n'est-elle pas à vous , madame , qui me dites que les vins plus précieux ne sont pas d'un prix que je puisse payer par aucun sacrifice?
— Pourquoi voulez-vous dérober dans la cave du voisin ? cherchez ailleurs. Mais laissons la comparaison. Comment me trouvezvous dans cette toilette ? D'où vient que vous froncez les soucils ?
— J'enrage de ce que vous êtes charmante ; de respirer cette atmosphère de jeunesse et de grâces qui règne autour de vous ; de vous voir tant d'esprit , un cœur si pur et si plein de richesses , et de penser que jamais ce trésor ne saurait m'appartenir. On serait envieux à moins.
— Calmez- vous. L'envie ne vous empê-
chera pas demain de voler auprès de quel- (ju'autre grisette , et dans quinze jours vous reviendrez encore avec un péché de plus sur la conscience et des yeux amoureux.
— Donnez-moi seulement une lueur d'espoir , et dès cet instant il n'y a plus pour moi d'autres femmes que vous sous le ciel.
— Je ne vous donnerai pas d'espoir , parce que ce serait une tromperie. Mon mérite est de jouer franc-jeu ; je ne veux pas le perdre. Si jamais vous voyez que je vous craigne , que j'hésite à vous recevoir et que je refuse de vous écouter , alors vous pourrez concevoir des espérances ; mais les difficultés n'en seront que plus grandes , ainsi ne souhaitez pas trop que je sorte de l'indifférence.
— Dites-moi donc au moins que vous voyez avec peine ma dernière rechute, et commandez-moi d'être plus sage à l'avenir.
— Je vous le commanderais , si je vous croyais capable de faire ce sacrifice à un sim-ple sentiment d'intérêt.
— Dites seulement d'amitié , et je fais le sacrifice.
— Eh bien ! d'amitié soit.
— Il faut que je m'engage d'honneur.
— Point de serment ; une simple promesse suffit.
— Je vous promets de renoncer aux grisettes : je veux que ce soit une rupture définitive.
La jeune dame tendit amicalement sa main à celle que je lui offrais , et le sourire ne s'effaça pas de son visage tandis que je déposais un baiser sur ses doigts. Avec la rapidité de l'éclair , ma pensée se reporta au premier jour où j'avais aperçu ces doigts mignons par la fenêtre , et je m'écriai intérieurement :
— N'y a-t-il pas un grand pas de fait depuis ce moment-là?
L'espérance qu'on venait de m'interdire brisa aussitôt les écluses et pénétra impétueusement dans mon cœur. Cette fois je me sentis amoureux tout de bon.
Christine relirait doucement sa main de la mienne. Je tenais encore le bout du doigt majeur ; il allait m'échapper, lorsque je me penchai de nouveau en disant:
— Vous avez-là un joli bracelet.
— C'est un camée antique.
— Cela vous sied à ravir. Mais que vous avez le bras bien fait et le poignet mince !
— - Je porte de vrais bracelets d'enfant. Je vous donnerais celui-ci en vous permettant de manquer à votre promesse si vous trouviez un bras de grise tte qui ptît le mettre.
— J'aimerais la grisette qui le mettrait à cause du point de ressemblance qu'elle aurait avec vous.
— Prenez la mesure de mon bras si vous voulez.
— Faites mieux : donnez-moi le bracelet lui-même. Ce sera le talisman qui me préservera d'une nouvelle erreur.
— C'est aller un peu loin. Cependant je me suis vantée, vous avez raison de profiter de
mon imprudence. Je vous donne le bracelet. La convention est sérieuse au moins ?
— Vous avez ma parole d'honneur.
— Bon ! dit-elle en battant des mains, vous êtes pris ; vous voilà doublement forcé d'être sage.
Christine ôla le bracelet que je mis dans la poche de mon gilet.
— Vous voyez, reprit-elle, que j'ai confiance dans votre délicatesse : je vous crois incapable de faire usage de mon présent pour me nuire.
— Oh ! nous ne sommes plus au temps de la régence ; mais si je viens à rencontrer une grisette qui ait le bras aussi mince que vous ?
— J'ai dans l'idée que ce sera une bonne fille qui vaudra mieux que les autres.
— Et si dans la création entière je ne trouve pas votre pareille, je reviendrai nécessairement à vous, car vous ne pouvez pas me condamner à une privation éternelle.
— Je consentirai peut-être à échanger
ce bracelet contre un autre moins étroit , si la sagesse vous pèse beaucoup et si l'épreuve dure trop long-temps. Contentez-vous d'abord de celui-ci.
— Je dois vous prévenir d'une chose, c'est que je serai obligé de faire cadeau du bracelet à celle qui le mettra. Les grisettes aiment prodigieusement les bijoux.
— Cela ne m'inquiète pas. Vous aurez encore mon bracelet dans six mois.
Le colonel orné d'une cravate blanche et d'un habit bleu, vint avertir sa femme que la voiture attendait.
— Vous allez passer la nuit à danser, disje à Christine. Vous aurez les joues pâles demain. Cela détruit la santé de veiller ainsi. Je vous rends la leçon que vous me donniez l'autre jour.
— Et vous avez raison , répondit-elle en riant. Il faudra que vous me cherchiez un talisman qui modère mon goût pour le bal.
— Je vous trouverai cela.
— Son premier enfant sera le talisman, dit le colonel.
— ^Allons, Christine ! ajouta-t-il sans remarquer le sombre accueil que je faisais à sa plaisanterie, donnez -moi le bras et partons.
— Attendez, il me manque un bracelet de ce côté. En voici un avec une émeraude qui fera bien. Mettez-le moi, je vous prie, afin que je ne sois pas obligée d'ôter mon gant.
Le colonel ne pouvait venir à bout d'attacher le bracelet.
— Que la peste soit des ajustemens de bal! je n'entends rien à leur maniement. x4ppelez votre femme de chambre.
— Permettez-moi d'essayer? dis-je en prenant la place du mari.
J'attachai le bracelet sans difficulté. Christine fit un sourire plein de malice.
— Vous vous en acquittez à merveille, monsieur, comme si vous en aviez l'habitude. Ce talent vous servira, je vous le prédis.
— S'il plait à Dieu, madame, ce ne sera
— sapas la dernière fois que je vous rendrai ce service.
— L'occasion peut s'en présenter de nouveau.
— Dix heures vont sonner ! s'écria le colonel ; dépêchez-vous, Christine.
— Monsieur, me dit la dame avec une assurance à faire trembler, quand vous voudrez donner un joli cadeau à l'une de vos connaissances, choisissez un bracelet avec un camée monté sur une double chaîne.
— C'est à vous que je voudrais l'offrir, madame.
— Partons ! reprit le colonel. Remettons à demain les galanteries, mon jeune ami. Je vous souhaite le bonsoir.
Tandis que la voiture sortait de la cour, je murmurais entre mes dents contre ces formidables privilèges qui donnent à un mari le droit de présence à toute heure du jour et de la nuit, et qui lui permettent de vous arracher sa moitié entre deux phrases pour l'em-
mener où il lui plaît dans une machine roulante.
Et celui-ci était encore un des moins incommodes !
— Que vais - je faire de ceci? disais - je h Théodore en lui montrant le présent de ma voisine.
Il prit le bracelet et l'examina soigneusement.
— C'est un joli bijoux, dit-il en le tournant entre ses doigts. Le camée en est beau; la chaîne est lourde : il y a bien pour ( ent
francs d'or. Voilà de quoi séduire la plus lière grisette de Paris. Le placement n'en est pas difficile. Tu peux courir avec cela les boutiques, et la première fille de comptoir qui te plaira sera heureuse de conclure le marché. Si le bracelet ne lui va pas, tu y feras ajouter quelques mailles.
— Fi ! m'écriai-je, ce serait un vol. J'ai donné ma parole et je n'y veux pas manquer. Je rendrais plutôt le bracelet en disant (jue je suis incapable d'observer le traité.
— Comme tu voudras ; mais alors il faut chercher un bras assez mince pour ce joyau. Tu y trouveras un double avantage, savoir une aventure amusante, et un récit à faire qui ne pourra manquer de piquer au jeu ta voisine. Tu auras soin d'exagérer les charmes de la grisette , de dire que son bras est digne du cadeau. Un petit remerciement à la jeune dame pour le plaisir qu'elle t'aura procuré sera d'un bon effet. Elle voudra te prouver que ta maitresse n'est rien auprès de sa
précieuse personne. Toutes les femmes se croyent incomparables. Tu lui offriras, un genou en terre, de renoncer à ta conquête el de racheter le bracelet à prix d'or. Vous tomberez dans les bras l'un de l'autre, et la paix sera signée.
— On voit bien que tu parles de l'affaire d'un autre et non de la tienne. Je n'ai nul désir de chercher une maîtresse.
— Eh bien ! va te jeter aux pieds de ta belle et dis-lui que tu ne pourrais jamais consentir à lui manquer de fidélité pour un bras cent fois plus joli que le sien.
Elle me répondra ce qu'elle m'a déjà dit. Tout cela ne vaut rien. Il faudrait une idée nouvelle.
— A quoi bon une idée nouvelle? Quand on désire une chose, on la demande jusqu'à ce qu'elle soit accordée. Pourquoi ce bracelet, ces conventions, cette parole d'honneur, ces conseils, ce semblant d'amitié? Qu'importe à cette petite femme que tu aies ou non d'autres maîtresses ? Quand on est
résolue à ne point se rendre , on ne parlemente pas. Je gage qu'elle se moque de ta crédulité en jurant qu'elle ne veut pas donner d'espérance.
Je pris mon chapeau et je sortis sans répondre à ces impertinences. En arrivant chez moi, je me mis à regarder le bracelet. Le camée représentait Harpocrate, dieu du silence. Je le portai comme une bague, et je remarquai que la chaîne faisait justement deux fois le tour de mon doigt. La géométrie d'Euclydes m'apprit que le bras de Christine avait pour cette raison quatre fois la grosseur de mon doigt, et la recherche de ce problème fut ma seule occupation pendant le reste de la journée.
La réunion était plus nombreuse un soir qu'à l'ordinaire chez ma voisine. Le peintre que nous avons déjà vu, se mettait en frais de paradoxes; le jeune feuilletoniste néologue ornait la conversation de fleurs artilicielles ; l'homme charmant prouvait ingé-
iiieusement que la couleur verte peut souvent l)araître bleue à la lueur des lampes ; le colonel buvait du punch. Madame Gallemand rompit en visière aux lieux communs et s'approcha de moi :
— Eh bien! me dit-elle, avez-vous colporté l'anneau de Peau-d'Ane ?
— Pas encore, madame, répondis-je : il m'est démontré par le calcul des probabilités, que ce serait une peine inutile. Que chercherais-je, puisque je sais où est Peau-d'Ane? Je ferai mieux d'attendre qu'il lui plaise de reprendre son amulette.
— Vous avez la chance de rencontrer une Cendrillon.
— Je finirai par me mettre à la poursuite de Cendrillon, si, comme dans le conte de fées, Peau-d'Ane est une coquette qui ne songe qu'à sa robe couleur du soleil. Mais ce n'est pas le moment de traiter ce sujet : je prends l'attitude du personnage représenté par le camée antique.
Christine mit en souriant son doigt sur sa bouche, et nous retournâmes à la conversation générale. On parlait du plaisir de recevoir des lettres.
— J'ai beaucoup aimé les correspondances, disait plaisamment le peintre : mais depuis peu j'ai reçu tant d'épîtres de mes créanciers que cela m'en a dégoûté. J'ouvre plutôt mes lettres avec le sentiment de la crainte qu'avec celui de l'espérance.
— Les lettres ! s'écriait le jeune néologue, sublime invention par laquelle l'amant fait franchir l'espace aux acres pensées qui débordent sa poitrine. C'est une délicieuse chose, voyez-vous, que de respirer avec son ame, les parfums d'ambre et de rose qui ruissellent d'un cœur de femme sur un frêle papier.
— Pour moi, disait Christine, quoique je ne reçoive jamais de ces ruisseaux à l'ambre et à la rose, j'ai une véritable passion pour les lettres. L'arrivée d'un papier cacheté est
souvent un événement d'importance. Je me dis : Un ami a pensé à moi. — Et puis la curiosité s'excite et se satisfait à la fois.
L'homme charmant après avoir réfléchi sur le sujet, assura qu'il fallait chercher l'intention d'une lettre dans le post-scriptum, et cette vérité, digne des préceptes de M. de La Palisse, obtint le succès qui lui était dû.
Le lecteur s'étonnera peut-être si je lui dis que cette conversation eut une influence considérable sur mes amours. Rien n'est plus vrai cependant, et en voici la preuve : en songeant le lendemain aux paroles de Christine, il me vint à l'idée d'entamer avec elle une correspondance. Son goût pour les lettres pouvait me servir de prétexte ; il ne fallait que m'éloigner de Paris. Je pris au passage une voiture publique sur la place de la Concorde. Il se trouva qu'elle allait à Marly. Malgré la mauvaise saison, je louai pour huit jours une chambre dans ce village, et delà j'écrivis à ma voisine le billet suivant :
« Madame,
« Vous avez, dites-vous une passion pour les correspondances. Vous aimez à voir qu'un ami absent a pensé à vous. Je me suis éloigné de Paris exprès pour vous donner votre plaisir préféré. Pourrez-vous librement recevoir mes lettres pendant le temps que je vais passer à la campagne ? Vous plaira-t-il de les lire et d'y répondre ? Voilà tout ce qui m'occupe pour aujourd'hui.
« Peut-être allez- vous trouver mauvais que je prenne acte de vos moindres paroles ; mais mettez-vous un instant à ma place: doit-il sortir rien d'indifférent de la bouche d'une personne que l'on aime ? — Vous avez un grand goût pour les lettres ; vous me le dites. — Je vous écris ; quoi de plus simple? Je fais, d'ailleurs, comme les malades qui s'imaginent qu'ils seront plus à l'aise en changeant de position : il me semble que je penserai mieux et plus librement à vous au
grand air. Je réclame votre intérêt pour une inquiétude d'esprit dont vous ne pouvez nier d'être la cause. N'était-ce pas aussi un sûr moyen d'observer le traité signé entre nous que de partir ? Je ne veux pas même avoir d'occasion de rechute, et je me retire dans la solitude pour une semaine au moins. Vous avez carte blanche pour vous moquer de cette résolution idyllique , si cela peut servir d'assaisonnement à une correspondance, et en effet ma démarche vous semblera sans doute ridicule ; mais je ne m'en effraie pas. Répondez-moi, madame, je n'attends plus que cela pour partager votre passion pour les lettres.
«Marly, 15 décembre. »
La réponse m'arriva le surlendemain. En voici le contenu :
« Non, monsieur, votre démarche ne m'a pas semblé ridicule. Je la trouve seulement originale, et je ne déteste pas l'originalité de bon
Qloi. Je puis recevoir vos lettres sans danger, «t j'aurais mauvaise grâce à ne vouloir pas.les lire, après vous avoir fait part de mon goût dominant. La présence d'esprit est estimable et vous sert d'excuse.
« En songeant à votre résolution subite de partir, au lieu de m'en moquer, comme vous m'en donniez la permission, j'ai fait un retour sur l'esclavage de notre sexe : ce n'est, me suis-je dit , qu'une bizarrerie , mais elle me serait interdite. Que vous êtes heureux d'aller où il vous plaît sans avoir à essuyer une bordée de mais et de pourquoi ! Je vous envie le privilège du libre exercice des jambes, ainsi n'essayez pas de vous rendre intéressant dans votre solitude ; on ne vous plaindrait pas.
« Après ces premières réflexions il m'en est venu à l'esprit de plus sérieuses. Que vous ayez pris acte de mes paroles et que la conversation de l'autre jour serve de thème à une lettre, je le comprends; mais à quel pro-
pos une correspondance suivie ? ne sais-je pas d'avance tout ce que vous voulez m'écrire? Votre fuite est une de ces manœuvres comme en font les vaisseaux pour marcher contre le vent. Qui sait même si vous n'aviez pas affaire à la campagne, et si vous n'utilisez pas dans l'espoir de vos plaisirs futurs , un ennui forcé? il est commun de voir les hommes donner de fausses couleurs à leurs actions. Que l'amour que vous dites ressentir pour moi soit vrai ou faux , cela n'importe guère, puisque je suis résolue à ne point vous aimer; mais j'ai toujours été irritée de voir mettre des démarches ordinaires sur le compte d'un sentiment dont bien peu de gens sont capables, et que tout le monde a la prétention de connaître. La nature a mal arrangé les choses en donnant aux hommes la faculté d'aimer fortement dans Tâge où ils ne savent pas inspirer l'amour. Vous avez passé cet âge ; vous entrez dans celui où l'on exprime plus qu'on ne sent. Votre démarche est une habileté ; de
là vient ma inëfiaiice. Si vous voulez qu^elle ne s'augmente pas et que la correspondance aille plus loin, tenez-vous au chapitre de. la plaisanterie. Je me livrerai alors volontiers à mon goût pour les lettres, et nous pourrons y trouver tous deux quelque plaisir.
* Paris, le 17 décembre. »
Je ne pouvais guère espérer une réponse plus favorable. Le point important était gagné. On me permettait d'écrire, et malgré l'ordre de m'en tenir au badinage, il était aisé de voir que la galanterie ne serait pas mal reçue. Ma seconde lettre fut écrite le quatrième jour :
« Madame ,
« J'avais la meilleure volonté d'obéir à vos ordres en ne sortant pas de la plaisanterie ; mais, en conscience , puis-je laisser sans réponse l'accusation de mensonge et de mau-
vaise foi? Vous lue soupçonnez d'avoir des affaires à la campagne , et vous qualifiez ma démarche de manœuvre. Ce ne serait pas là de Thabileté, mais de la fourberie, et je ne dois pas souffrir un reproche que je n'ai pas mérité.
« Où donc avez-vouslu que les hommes ne pouvaient aimer passé vingt ans? L'univers est plein d'exemples du contraire. A aucun âge, madame, on ne réussit bien à exprimer plus qu'on ne sent, et, pour ma part, ne me suis-je pas toujours gardé auprès de vous de l'exagération? Si vous convenez que le refus de lire mes lettres eût été de mauvaise grâce, il en est de même de votre méfiance. Jetez seulement les yeux sur la date que porte ce papier ; regardez par votre fenêtre ce ciel de décembre couvert de nuages gris ; pensez au triste état de la campagne, à cette nature souffrante, au froid de l'air, aux bois privés de feuilles et à la terre noyée par les pluies, et dites-moi si vous connaissez beaucoup de
gens qui voulussent jouer une comédie à ce prix. La bonne foi porte en elle-même ses garanties et n'a pas besoin d'être plaidée devant ceux qui en ont l'intelligence. J'abandonne donc ce sujet, persuadé que vous n'y reviendrez plus.
tf Je conçois, madame, votre envie pour le libre exercice des jambes. J'apprécie mal cet avantage, n'ayant jamais pensé qu'il pût m'échapper. Cependant vous paraissez l'estimer si haut que, pour jouir de mon bonheur, je me suis embourbé ce matin dans les bois. Je suis rentré mouillé, glacé jusqu'aux os, et de plus fort sombre. Je me figurais l'embarras et les regrets que vous auriez eus si, pour satisfaire une fantaisie, vous m'eussiez accompagné dans les passes difficiles que j'ai franchies. Un feu clair et le diner m'ont remis. Je n'ai plus voyagé qu'en esprit au coin de la cheminée; j'ai roulé dans ma tête des projets qui ne s'accompliront pas , et ruminé des paroles que je ne vous dirai peut-être jamais.
« Demain j'irai à Paris pour quelques iieures; mais je serai de retour ici en même temps que votre réponse. Remarquez, en passant, qu'il ne tenait qu'à moi de ne vous en rien dire. Voyez combien l'amour a de conscience : il me serait pénible de savoir que si vous daignez penser à moi demain, votre imagination m'aurait supposé ici, tandis que j'aurais été ailleurs.
« Adieu, madame, le bracelet ne me quittera pas pendant mon séjour dans la ville des plaisirs. Je dois à ce talisman ma sagesse, mon isolement et mes privations. En aurai-je une récompense? Ce n'est pas le silencieux Harpocrates qui me le dira.
• Marly, 18 décembre. »
Pendant cette journée que je passai à Paris, je demeurai chez Théodore jusqu'à minuit, et je ne rentrai au square qu'après le coucher de ma voisine. J'en sortis le lende-
main avant son lever afin de ne point la voir, îl ne fallait pas me montrer, sous peine de retomber dans le chemin battu. Ce calcul fut deviné avec une vraie sagacité de femme. Le 20 décembre j'étais à Marly vers trois heures. l^a réponse de Christine n'arriva que le soir.
« Monsieur,
« Je me reprochais hier de vous avoir accusé injustement ; mais je ne vous cache pas qu'aujourd'hui mes soupçons reviennent. J'ai toutes les peines du monde à ne pas voir un grain de calcul derrière vos démarches. Je vous accorde seulement le mérite de mettre à exécution ce que bien d'autres se contenteraient de rêver. Je m'étais demandé si je vous verrais chez moi pendant votre séjour de quelques heures à Paris, et j'aurais parié cent louis que non. Vous voyez que rien ne m'échappe. Il ne vous reste, pour trouver grâce, qu'à m' avouer le motif qui vous a empêché de venir, et prenez garde à vous si
VOUS me faites un mensonge. C'est pour vous punir que je ne me suis pas pressée de vous répondre, et parce que je n'étais pas sûre que ma lettre vous trouvât de retour à Marly. Je n'aime pas, lorsque j'écris, à faire quarantaine dans les loges de portiers.
« Les nouveaux scrupules m'arrivent en foule. Il viendra un moment oii vous serez en droit de me demander pourquoi tous ces discours et pourquoi je vous ai prêté l'oreille. Vous savez si bien profiter du moindre avantage et invoquer à propos mon sentiment de justice, que je commence à vous craindre ; j'ai prévu à l'avance votre meilleur argument afin de vous l'interdire. Une autre pensée a diminué mes scrupules : le pire qui puisse arriver c'est que vous m'accusiez injustement de coquetterie, et ce n'est pas après tout un des sept péchés capitaux. Ne vous l'ai-je pas déjà dit : je crois qu'il n'est rien de plus difficile ni de plus agréable que d'être amoureux. Là est le grand point; le
reste importe peu. Si donc vous me reprochiez un jour de n'avoir pas jeté de l'eau sur le feu, je vous répondrais comme ce seigneur auquel un pauvre demandait l'aumône : « Il a faim, et il ose se plaindre! » Adieu, monsieur, j'attends l'aveu de votre calcul; mais je cherche ce que vous pourriez avoir encore h me dire après cela, et je ne trouve rien.
« Paris, 20 décembre. »
Ce n'était pas trop de la soirée entière pour relire cette lettre et peser chaque phrase. Il était minuit quand je repris la plume. La recette pour intéresser les femmes, c'est de leur parler un peu de soi et beaucoup d'ellesmêmes.
« Ma première question en débarquant ce matin, madame, fut sur l'article de la correspondance. La peur et les regrets m'ont pris en ne trouvant pas un mot de vous ici. J'ai^
pensé que vous étiez irritée contre moi, et j'aurais volontiers avalé toutes les épîtres pour qu'il n'en fut plus question.
« Je partage votre répugnance pour les lazarets des portiers ; mais je n'en ai pas à Marly. Ce sont les gens de ma vieille propriétaire qui reçoivent ce qui m'arrive. Lorsque je n'y suis pas, les lettres sont déposées sur ma cheminée ; la trace de votre petit doigt est donc encore toute fraîche le long des pages quand je les ouvre.
« Mon dessein n'est pas de mentir ni de dissimuler avec vous. On vous fera l'aveu que vous ordonnez. Je ne suis pas allé vous voir parce que je désire devenir une autre personne à vos yeux par la correspondance. Vous avez mérité les cent louis pariés. Je renonce aux argumens que vous avez prévus et je vous donne l'absolution de tout reproche de coquetterie.
« Je conviens avec vous que ie point important c'est d'être amoureux... pour devenir
heureux par l'amour ; mais dans quel livre avez-vous puisé qu'il était agréable d'aimer tout seul ? La réponse que vous citez du grand seigneur au mendiant est étrange dans votre bouche. Entendez-vous par là féliciter ceux qui ont faim d'éprouver un mal que vous ne pouvez pas sentir? Vous flattez-vous à votre âge de n'aimer jamais? Vous croyez sans doute vous connaître, et vous n'avez encore jeté sur vous-même que des regards distraits. D'où viennent votre aversion et vos craintes ? Cela n'est pas naturel ; les motifs en doivent exister dans cette fausse vie que nous fait la société. Un cheval ne nait pas ombrageux ; c'est une frayeur ou un accident qui lui donnent ce défaut. Que vous est-il donc arrivé ? Si vous avez demain une heure où vous ne sachiez que faire, confiez ce secret à un ami absent. Il n'y a point de remède aux maux qu'on ne dit pas. Pourquoi , vous autres femmes, faitesvous des mystères impénétrables de choses que cinq minutes de conversation franche
pouriaient renverser? En recevant le bracelet , j'ai fait un sacrifice à un sentiment d'amitié ; que serait cette amitié sans la confiance ? Ouvrez-vous à l'anachorète des bois de Marly.
« Adieu, madame; il est une heure du matin. Le vent gémit dans mes portes mal jointes. Ma lumière est la seule qui veille dans ce pays perdu , pourquoi donner aux choses de faux noms ? Je ne suis pas un original , faisant ce que les autres se contenteraient de rêver : je suis tout simplement un homme qui vous aime.
« Marly, 21 décembre. »
La réponse ne se fit pas attendre.
« Oui , monsieur , vous me comparez avec justesse à un cheval ombrageux ; je m'ouvrirai volontiers à l'anachorète des bois de Marly.
« J'avais une sœur que j'adorais et qui me le rendait de toutes ses forces. La pauvre enfant fut mariée comme moi , sans savoir ce qu'elle faisait. Au bout d'un an , elle avait une passion secrète pour un homme digne d'elle; mais qui la perdit sans le vouloir. Ce ne serait rien qu'une faute, si elle n'entraînait à sa suite des mensonges nécessaires et des soins trompeurs qu'une ame droite ne sait pas .prendre. Ma sœur était trop loyale pour dissimuler. Un éclat eut lieu et fut suivi d'une séparation à l'amiable. Il n'y avait pas de cela six mois que déjà son amant ne l'aimait plus. Vous n'ignorez pas comment est le monde. Les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles regardent comme une maladresse. C'est gâter le métier. Celle qui n'a qu'une faiblesse et un malheur est accablée par celles qui ont eu mille bonheurs et mille faiblesses. L'exemple m'a profité.
« Vous savez maintenant pourquoi je passe la vie les bras croisés. Faites vos réflexions,
monsieur. Croyez-vous encore que cinq minutes de conversation franche puissent changer mes idées? Voici la conversation franche, et ce sont les vôtres qui changeront. Revenez à Paris. Que votre lumière ne veille plus au milieu des bois en cette saison jusqu'à une heure du matin. Mon scrupule d'aujourd'hui c'est de vous voir dans l'agitation. Ecrivezmoi un billet de retraite galamment tourné. Je veux vous laisser de cet épisode de trois semaines un souvenir agréable. Vous direz : J'ai connu une femme parfaitement sincère. « Je vous sais gré d'avoir été vis-à-vis de moi sans exagération ; voilà pourquoi je me suis reproché de vous avoir tenu long-temps dans le doute. Sou venez- vous seulement de quelques plaisanteries échangées entre nous, et en attendant que votre cœur ait trouvé de l'occupation ailleurs, aimez-moi juste assez pour n'en être point incommodé. Je vous rends votre parole. Les grisettes vous consoleront.
« Paris, 22 décembre. »
En voyant Christine amener d'elle-même la correspondance sur un terrain sérieux , je conçus de véritables espérances. Au lieu du refroidissement qu'elle croyait faire naître, ma tête s'échauffa davantage, comme on le verra par la lettre suivante :
« Madame,
« Si on découvrait dès le premier jour à un amoureux , tous les obstacles qu'il lui faudra surmonter , il se rebuterait peut-être ; mais , par bonheur, les difficultés arrivent une à une, et les plus grandes ne se présentent pas les premières.
« Je conçois que le malheur d'une sœur vous ait fait impression, cependant les catastrophes de ce genre sont extrêmement rares , si l'on pense au grand nombre des liaisons du monde. J'ai fait mes réflexions. Jamais je ne vous écrirai de billet de retraite ; votre lettre a produit l'effet contraire à celui que vous attendiez.
« Il y a cela de bon dans les maladies du cœur, qu'on est aussi ingénieux à se créer des espérances que des craintes. Je ne suis pas moins sincère que vous, madame : je nourris l'espoir de vous toucher par ma persévérance. L'amour est une fatalité à laquelle on ne réussit pas à se soustraire. Je pense de la jeunesse ce que les paysans disent de l'hiver : quand le froid n'est pas dans un bout, on le trouve dans l'autre; si vous n'aimez pas à vingt ans , vous aimerez à trente. J'entreprends un travail dont un autre recueillera peut-être le fruit ; mais à coup sûr vous aimerez.
« Jamais je ne fus moins porté qu'aujourd'hui vers les femmes auxquelles vous me conseillez de retourner. Je ne veux pas reprendre ma parole. Je tiens au talisman ; mais pourquoi me montrer les talons lorsque je ne bougeais pas de place? Est-ce que j'aurais fait un pas dans votre cœur sans le savoir? Je vous le demande pour mettre votre franchise
à l'épreuve, et pour vous prouver qu'il n'y a pas de calcul derrière mes démarches, car ma question n'a rien d'habile ni de profond. « Vous avez mal réussi à calmer mon agitation ; pourquoi vous en affligeriez-vous si je ne me plains pas? Je ne veux pas encore abandonner la campagne ; il me semble que j'y suis dans la position d'un homme qui négocie au loin un mariage par procuration. Pour me décidera revenir il faudrait m'y engager autrement que vous ne le faites. Si vous m'assurez qu'il est dans l'intérêt de mon amour de retourner auprès de vous , je pars ; tant que je n'en serai pas persuadé , je préfère demeurer ici. Ce n'est pas qu'il soit fort agréable de courir les bois tout seul ; mais il ne me convient pas de me distraire de l'unique pensée que j'ai dans l'esprit. Je la promène sous les châtaigniers à travers le brouillard; je la caresse au coin du feu ; je me la roule autour du corps avec ma robe de chambre , et je la garde sous l'oreiller pour la reprendre au ré-
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veil ; vos lettres sont l'aliment qui la soutient. Je la sens avec plaisir grandir en moi tous les jours. Comment cela finira-t-il? Je ne m'en inquiète pas. Il n'est pas dans mes allures de m'apitoyer d'avance sur moi-même. Continuez à m'écrire sans scrupule. Lorsqu'il m'arrivera de laisser brûler ma lumière jusqu'au milieu de la nuit, je ne vous en dirai rien. a Adieu, madame . il n'est que dix heures, et je vais me mettre au lit. Je ne serais pas si sage à Paris. Encouragez-moi donc par une bonne lettre.
« Marly, 23 décembre. •
La réponse me parvint quatre heures plus tôt qu'à l'ordinaire.
« Je sais à présent , monsieur , tout le danger de la sincérité ; je la pratiquerai cependant jusqu'au bout. Oui, vous avec fait un pas dans mon cœur , je vous l'avoue ; mais je
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ne veux pas vous en laisser faire un second. Ce n'est plus pour vous que je m'inquiète , c'est pour moi-même. Revenez ; je vous en prie et je vous l'ordonne. Il vous serait d'ailleurs inutile de rester davantage à Marly; cette lettre sera la dernière que je vous écrirai. La correspondance doit finir-là. Je vous crains plus de loin que de près. Je m'imagine qu'en vous voyant , l'impression que j'ai reçue s'effacera. — Mais qu'y a-t-il donc de si touchant dans votre envie de courir les bois par les boues de décembre? Venez en rire avec moi pour que ma colère se passe. Je vous recevrai demain soir. Obéissez-moi. Vous apporterez le bracelet.
• Paris, 24 décembre. »
C'eût été risquer trop que de ne pas me rendre à cet ordre. L'entrevue du lendemain promettait d'ailleurs un tête-à-tête. Il n'y avait pas à hésiter. J'arrivai au square à sept heures
du soir, le 25 décembre. Mon premier soin fut de regarder aux fenêtres. Ma voisine avait soulevé son rideau, et je vis son ombre dans la même attitude que moi. Le cœur me battait en montant les escaliers. Je ne respirais plus en entrant dans la chambre de Christine. Nous demeurâmes silencieux pendant une minute. A travers mon éblouissement, je m'aperçus qu'elle tremblait autant que moi, et qu'elle n'osait tourner son visage vers le mien ; cependant, comme le côté plaisant de toutes choses frappe d'abord les gens naturellement gais, elle se remit la première et s'écria en faisant un rire charmant :
— Jamais je ne fus si déconcertée de ma vie. Nous serions mariés par procuration, comme vous le disiez, que je n'éprouverais pas plus d'embarras.
— Un mot nous mettrait tout de suite à l'aise. Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu, et vous verrez comme la contrainte disparaîtra.
— Laissez-moi au moins le temps de voir clair dans ce que j'éprouve. Je vous avouerai les choses comme elles sont : je suis bien près de vous aimer; mais je résiste encore de toutes mes forces. J'invoque à mon tour ce sentiment d'amitié auquel vous avez dû vos armes contre moi. C'est mon dernier recours. Je veux que vous me rendiez un service désintéressé.
— Je gage qu'avec cet air si doux, vous allez exiger quelque énorme sacrifice.
— Si vous me refusiez ce que je vais vous demander, je vous accuserais de m'avoir fait perfidement la guerre sous les dehors de l'amitié. Ce serait mal me récompenser d'avoir été plus franche et plus naturelle que bien des femmes. Voici le service dont j'ai besoin : malgré la répugnance que vous y trouverez, je veux que vous retourniez aux grisettes, au moins pour un temps. Il faut vous efforcer d'y prendre le même plaisir qu'autrefois et de mener la même vie. Si vous ne m'oubliez
pas au milieu de la dissipation, si vous ressentez un amour sérieux, il faudra bien que je finisse par le partager.
— L'épreuve est singulière. Je ne vous cache pas qu'il m'en coûte beaucoup de m'y soumettre. Les grisettes eussent-elles cent fois plus de prix qu'elles n'en ont , comment me mettre à poursuivre d'autres femmes à présent que je vous aime ? Puis-je jouer ce rôle avec conscience lorsque je ne craindrai rien tant que de réussir?
— La plupart des hommes, en recherchant une femme, ne perdent pas leur goût pour le sexe entier. C'est là dessus que je fonde mon espérance. La tâche n'est pas aussi difficile que vous la faites. Vous vous en acquitterez mieux que personne. Promettez - moi d'essayer.
— J'y consens ; mais redites-moi bien que si je ne réussis pas à vous oublier, vous ne chercherez pas davantage à m'éloigner de vous.
— Je vous en donne ma parole.
— A quel temps fixez -vous la fin de l'épreuve?
— Un mois ; est-ce trop ?
— C'est beaucoup plus qu'il n'est nécessaire. Si dans quinze jours il n'y a rien de fait, le succès sera plus que douteux.
— Vous y mettrez du zèle ?
— Tout le zèle possible dans ma position.
— Allons ! dit Christine en souriant, voilà ma dernière planche de salut. Si je vois en faisant mes emplettes quelque grisette charmante, je vous l'indiquerai. Quant à la convention du talisman, il va sans dire qu'elle devient nulle.
— Un moment ! je ne consens pas à l'annulation du traité. Je garde le bracelet. Il faudra que la grisette puisse le mettre ; elle ne saurait me plaire sans cela. C'est d'ailleurs un moyen d'aller vite en besogne que l'offre d'un bijoux précieux.
— Permettez du moins que je vous en
donne un autre plus large. ChrisUne ouvrit un tiroir et me montra le bracelet orné d'une ëmeraude.
— Tenez, reprit-elle, voici celui que vous m'avez attaché le jour que j'allais au bal. Faut-il que nous l'échangions contre le camée?
— Cela me répugne; j'aime mon emblème de la discrétion.
— Eh bien! gardez-les tous les deux. Lorsque vous aurez donné l'un vous me renverrez Tautre pour m'avertir du succès.
— Non, je m'en tiens au bracelet d'Harpocrate. Si dans huit jours je n'avais rien trouvé, ou si par miracle je rencontrais un trésor dont le seul défaut fut d'avoir les poignets trop gros, je vous demanderais l'émeraude.
— A la bonne heure. C'est une affaire sérieuse, entendez-vous. J'exige que vous fassiez tous vos efforts pour réussir.
— J'en prends l'engagement sans peine,
car je suis sûr de vous aimer davantage dans quinze jours.
— Qui sait? vous disiez vous-même qu'on ne peut répondre de ses sentimens, et vous aviez raison, puisque les miens ont changé. Il vous en arrivera peut-être autant.
— Cela ne m'inquiète pas.
Après un instant de réflexion, Christine reprit :
— Je ne veux pas vous revoir de cette semaine. Dans huit jours vous viendrez me conter ce que vous aurez entrepris.
— Les conditions sont dures ; mais j'en passerai encore par là.
— Je vous avertis que j'ai des moyens de m'informer si vous agissez avec la bonne foi et le zèle prorais.
— Comment ! vous allez me faire suivre par des espions ?
— Qu'il vous suffise de savoir que votre conduite me sera connue. Ne perdez pas une minute; la soirée n'est pas encore avan-
cée, vous pouvez l'employer utilement. Prenez votre chapeau et mettez-vous à l'œuvre.
— Vous conviendrez que je suis d'une docilité bien étrange.
La jeune dame se leva et me conduisit jusqu'à la porte de sa chambre pour m'obliger à partir.
— Savez-vous, lui dis-je, que si je réussis à vous oublier auprès d'une autre, ce sont des adieux éternels que je vous fais dans cet instant?
— Comment ! répondit-elle, nous ne resterions pas amis ?
— C'est douteux, car il est probable que nous ne pourrions jamais nous revoir sans danger.
— Vous avez raison.
Christine baissait les yeux. Une pensée pénible contractait légèrement son front et ses sourcils. Elle me tendit la main en murmurant un adieu ; mais elle sentit tout à coup qu'elle se livrait. Elle retira sa main sans me
laisser le temps de m'en emparer, et recula d'un pas en ajoutant :
— Monsieur , si nos relations doivent finir là , j'en conserverai du moins un souvenir agréable.
Je fis un salut et je sortis ; mais au milieu de ces paroles cérémonieuses, nos regards avaient tenu un tout autre langage, et tandis que nous parlions de séparation éternelle, nos cœurs venaient de s'unir. Je m'éloignai avec la persuasion que dès cet instant nous étions devenus amans.
Une fois hors de la compagnie de sa maîtresse, il n'y a pour un amoureux qu'une occupation supportable, c'est de faire confidence à son meilleur ami de ses tourmens et de ses impatiences. Mon premier soin fut donc de courir chez Théodore, le soir même. Il mit toute la complaisance du monde à m'écouter, à raisonner gravement sur la
conduite que je devais tenir, et surtout a calculer les probabilités de mon bonheur. C'était, selon lui, avant les quinze jours révolus que je devais réussir. Il ne s'agissait que de tuer le temps pour gagner l'heureux moment ; mais nous différions d'opinion sur un point important : selon l'habitude des amoureux, je voulais revoir Christine le plus tôt possible, et Théodore insistait pour que je demeurasses dans l'attente.
— L'épreuve à laquelle on te soumet, disait-il, n'est qu'une de ces ruses dont les femmes sont si fécondes pour satisfaire deux instincts particuliers à leur sexe, l'hésitation et l'exercice de leur puissance. Elles ne se donnent jamais, quoi qu'il leur en coûte, sans tergiverser éternellement, ni sans un peu de tyrannie. Nous ne devons pas les encourager à ces manèges et le moyen de les en punir est de faire semblant de prendre leur comédie au sérieux. Lorsqu'elles vous interdisent de revenir avant huit jours, il en faut mettre
dix ; lorsqu'elles vous commandent, par une finesse mal cachée, de faire des efforts pour les oublier, il faut leur montrer que cela n'est pas impossible, et combien elles s'aventurent. Il faut s'arranger pour qu'elles n'ignorent pas le zèle qu'on met à leur obéir. Les artifices cessent bientôt quand on leur répond par une bonne foi imperturbable. Si tu m'en crois, tu ne retourneras point chez ta belle avant qu'il lui plaise de te rappeler. Ce ne sera pas long, car la solitude et le désœuvrement paraissent intolérables après les premiers engagemens de l'amour. Il faut qu'elle enrage de ses propres inventions, et qu'elle en soit punie, ne fût-ce que pour le bon exemple.
Je n'avais qu'une faible confiance dans ces spéculations. Je répondais avec raison que les règles générales sont l'ouvrage des séducteurs de profession et que l'amour véritable n'a rien à démêler avec elles. Cependant Théodore prenait un vif intérêt à mes
succès et je sentais que ses raisonnemens ne manquaient pas de justesse. Il m'arracha la promesse de laisser écouler les huit jours convenus avant de retourner chez Christine.
— Mais que faire pendant une semaine ?
— 11 faut se divertir, reprenait Théodore. Le plaisir ne nuit jamais.
Malgré les sages conseils de mon confident, je rentrai chez moi fort abattu. Pendant des heures entières mes yeux ne quittaient pas les fenêtres de ma voisine, et je savais par cœur les plis que faisaient ses rideaux.
L'amour est une étrange maladie, un phénomène plus merveilleux que le magnétisme auquel on ne veut pas croire. Supposez pour un instant que jamais on n'ait encore vu d'homme amoureux et qu'un sujet vînt se présenter à une académie de médecine, en disant :
« Je ne sais ce qui se passe en moi. Depuis que j'ai rencontré une certaine personne, je ne songe plus qu'à elle. Son souve-
iiir me trouble l'esprit. Je m'agite en prononçant malgré moi son nom ; à Fidée de la revoir il me prend des transports comme ceux de la fièvre. Tout me semble insipide et triste dans le monde. Si cette personne me regardait avec colère, je crois que j'en mourrais : son éloignement me cause une mélancolie invincible, comme si les sources de ma vie se fussent transportées en elle. Je donnerais ma fortune, un de mes membres peut-être, pour avoir l'assurance de ne jamais la quitter. Je sais bien qu'elle n'est pas la plus belle créature qui soit sur la terre, et cependant je ne cesse de répéter qu'il n'est rien de si parfait. Elle est cause que je n'ai plus ni sommeil ni appétit, que la société des autres m'ennuie, que la nature n'a plus de charmes pour mes yeux. Jusqu'à ce que je l'aie retrouvée, que je l'aie saisie dans mes bras et qu'elle ait écouté avec intérêt le récit de mes souffrances, il n'y aura plus de repos pour moi. D'où vient cela ? »
— Ouais ! s'écriait la Faculté, voilà une prodigieuse manie !
— Ne le contrarions pas, dirait le savant Esquirol ; promettons-lui qu'il reverra cette personne, et donnons-lui des douches sur la tête. Ce n'est qu'un fou d'une espèce nouvelle.
— C'est un homme possédé du diable, penseraient les vieilles femmes.
Les uns diraient que cela vient des hypocondres, les autres du cerveau. Celui-ci ordonnerait les saignées, celui-là les bains. Le plus pressé serait de trouver pour la maladie un beau nom ayant une racine grecque. On se disputerait à outrance. On dépêcherait le sujet dans l'autre monde à force de soins , et la paix serait signée sur son cadavre , où le scalpel découvrirait savamment la cause du mal dans quelque lésion imperceptible d'un organe.
Au lieu de cela, comme il n'est personne qui n'ait ressenti cette maladie, on n'y fait pas
attention. On dit: cet homme est amoureux, comme on dirait : il a faim, ou bien il transpire, et cependant le plus habile physiologiste, fût-il amoureux lui-même, ne saurait expliquer cette mystérieuse puissance qui nous jette hors de nous-mêmes, et nous gouverne à sa fantaisie pendant qu'elle nous tient.
Théodore commença par étudier en moi avec une curiosité ironique les progrès de l'amour. Il se payait de sa complaisance par des plaisanteries, et se promettait bien, en voyant les effets bizarres de ce mal, qu'il appelait le ver solitaire de l'ame , d'en éviter soigneusement les atteintes ; mais au bout de trois jours je remarquai qu'il s'ennuyait un peu de m'entendre rebattre cent fois les mêmes choses, et comme il m'était impossible d'aborder un autre sujet, je le débarrassai de ma présence en allant passer vingt-quatre heures à Marly.
Je revis avec plaisir ma chambre modeste ,^
la table vermoulue sur laquelle j'avais écrit ces lettres auxquelles je devais le premier mot favorable de ma maîtresse. Je soupirai en pensant que mon bonheur pouvait encore être fort loin dans l'avenir. J'allais enfin repartir pour toujours, lorsqu'en jetant un regard d'adieu sur les bois, j'aperçus l'inscription suivante, posée sur le mur de côté à l'extérieur de la fenêtre :
«. Marie Laurence, âgée de quinze ans, aimait beaucoup cette chambre et regrettera toute sa vie le temps qu elle y a passé. Elle recommande à la personne qui doit l'habiter aprèselle, la belle vue qu'on a de cette fenêtre, et lui souhaite beaucoup de bonheur. »
Sans avoir l'imagination aussi tourmentée que l'était la mienne, je me figure que tout le monde aurait répondu à ce regret par un sentiment sympathique. Il n'est guère d'ames assez grossières ni de constitutions assez matérielles pour n'être pas touchées de la mélancolie d'une jeune fille. Je posai mes coudes
sur l'appui de la Cenetre, et je me perdis dans un labyrinthe de suppositions sur Marie Laurence.
L'inscription était au crayon et par conséquent de fraîche date, car autrement la pluie l'eût effacée. Sans doute Marie était née dans ce village. Elle y avait passé son enfance. Les orages du destin l'étaient A'enus chercher jusque dans sa chambrette pour l'emportei" bien loin peut-être. Elle avait l'esprit romanesque, et certainement elle était jolie ; peuton être laide h quinze ans? Quelque revers de fortune l'avait entraînée à Paris selon toute probabilité. Le mauvais état de la maisonnette prouvait assez, que même avant ce revers, la paysanne n'était pas riche. Peut-être cette émigration n'avait-elle eu pour résultat que la misère ou la corruption. Marie Laurence devait être malheureuse, car son éducation paraissait au dessus de sa naissance : Tinscription ne contenait pas une faute d'orthographe. C'était une rencontre précieuse pour
moi, en ce qu'elle pouvait me servir à tuer quelques jours d'attente. Je n'ai pas besoin de dire qu'étant amoureux de Christine à en perdre la raison, je n'éprouvai qu'un simple sentiment d'intérêt et de curiosité. Je descendis chez ma vieille propriétaire pour recueillir des renseignemens, et voici ce que j'appris.
Marie Laurence était fille naturelle de Julie Laurence. La mère avait été dame de compagnie dans une riche maison du faubourg Saint-Germain. Le fils aine de la famille s'était épris d'elle et l'aurait épousée, si on l'eût laissé faire; mais les parens eurent assez d'empire sur lui pour l'en empêcher. On chassa la demoiselle de compagnie avec une dureté si cruelle que le jeune homme en fut indigné. Malgré ses promesses de ne plus revoir sa maitresse , il renoua une intrigue qui dura fort long-temps , et dont Marie Laurence fut bientôt le fruit. Cependant cette liaison eut une fin. Le jeune homme se maria sans avoir
reconnu sa lille naturelle , et crut avoir assez fait pour elle en donnant à la mère une maisonnette dans le village de Marly , avec un pré de bon rapport et un enclos de vignes. Julie Laurence manquait d'ordre et d'habileté pour gouverner son petit bien. Elle le vendit par fragmens et mangea son capital.
— Il ne lui restait plus , ajouta ma vieille propriétaire , que cette maison et le jardin que vous voyez , lorsqu'un de nos voisins lui mit en tête de les vendre pour acheter , avec le produit, une clientèle de commerce à Paris. Elle a changé les huit mille francs que je lui ai donnés contre un fonds de café, où je suppose qu'elle achèvera de se ruiner avant peu.
— Sa fille est donc demoiselle de comptoir?
— Sans doute ; et ce n'est pas un bel état pour une enfant élevée dans un pensionnat.
— Dans quelle rue de Paris est ce café ?
— Rue de la Calandre.
Le soir vers huit heures j'étais de retour à
Paris, et ne sachant trop que faire, je me dirigeai vers la rue de la Calandre. Je m'assurai, en parcourant cette rue dans toute sa longueur, qu'elle ne contenait qu'un seul café. Je tournai le bouton de cuivre , et je m'attablai en face d'un bol de punch.
L'établissement était de chétive apparence. La société n'y était pas nombreuse et ne me sembla pas choisie. Quelques charretiers en blouse buvaient de l'eau-de-vie avec un conducteur de diligence. Une jolie brunette d'environ seize ans présidait à la réunion , composée d'habitués de la maison : c'était évidemment la pauvre Marie. Elle paraissait écouter avec complaisance les propos un peu lestes que débitait un gros garçon de mine commune, appuyé sur le bord du comptoir. Des quinquets économiques répandaient une demiclarté lugubre. Par une porte entr'ouverte on voyait, dans la salle voisine, quelques piliers d'estaminet tourner autour d'un mauvais billard , et chaque coup amenait une querelle.
En découvrant la jeune fille que je m'étais plu à orner de mille agrémens , au milieu de ce monde grossier , mes illusions furent un moment ébranlées. Cependant je persistai à croire que dans ce bouge pouvait encore respirer un ange d'innocence; pour m'en assurer , je me rendis tout droit au comptoir.
La plupart des gens bien élevés éprouvent plus d'embarras dans une compagnie de bas étage que dans celle de personnes qui leur sont supérieures par le rang et la fortune. Il peut en effet sembler moins gênant de communiquer avec des princes qu'avec des gens du commun , qui manquent de savoir-vivre, et qui débutent par s'irriter de la répugnance que vous cause leur approche. La difficulté consiste à cacher cette répugnance et h conserver la supériorité que vous donne l'éducation, sans blesser l'orgueil de ses inférieurs, et sans fournir de prétexte à la familiarité. Pour moi, je ne connais point cet embarras,
et il m'a toujours semblé aussi facile d'entrer en conversation avec une marchande de pommes qu'avec une duchesse. Théodore, qui m'a souvent envié ce don naturel , l'explique par un air de bienveillance dans l'abord et par l'absence de toute fatuité.
Je m'avançai donc vers le comptoir du café le plus simplement du monde, et j'adressai à Marie un léger salut , en offrant une pièce de cent sous pour payer ma consommation. Le gros jeune homme, qui occupait la place, fit un pas oblique, et resta debout à suivre tous mes mouvemens , afin de reprendre sa position lorsque j'aurais achevé,
— Pardon , monsieur , si je vous interromps , lui dis-je; mais j'ai quelque chose de particulier à dire à mademoiselle Marie.
— Je connais cela, répondit-il d'un ton qui approchait de l'insolence, parlez à mademoiselle ; c'est juste : on a toujours des choses particulières à dire aux jolies femmes.
— Toujours serait trop souvent, repris-je;
mais quand l'occasion s'en présente , on a raison d'en profiter.
Je me tournai alors vers Marie Laurence; je lui appris que je venais de Marly , et je nommai la vieille dame qui avait acheté la maison de sa mère. Le gros garçon vit bien que j'en savais plus long que lui , et il eut assez de discrétion pour se retirer à l'écart.
Lorsque j'expliquai à la jeune fille la cause de ma visite , et que je lui rappelai son inscription, une rougeur charmante anima ses joues; elle baissa ses longues paupières d'un air intimidé , comme si le hasard m'eût ouvert un des replis cachés de son cœur. Je feignis charitablement de ne pas remarquer son trouble.
— C'est à moi , lui dis-je, que vos paroles étaient adressées , puisque j'ai habité votre chambre et que j'ai découvert le premier cette inscription. Vous m'avez souhaité beaucoup de bonheur, et je viens vous en remercier.
— Eh bien! monsieur, répondit-elle, vous
êtes- VOUS bien trouvé de mon souhait , et de votre séjour dans notre maison?
— Je ne sais pas encore ce qui en arrivera; mais le peu de jours que j'y ai demeuré est d'une grande importance pour moi.
Marie crut voir dans cette phrase une intention de galanterie, et devint plus rouge que la première fois.
— Ce n'est pas, poursuivis- je, que j'aie goûté le moindre plaisir dans votre chambre. J'y ai plutôt passé le temps dans l'inquiétude et les tourmens.
— Comment cela , bon Dieu?
— Si vous êtes curieuse de savoir les détails de mon voyage à Marly , je vous en ferai le récit volontiers, pourvu que vous me promettiez aussi de me raconter l'histoire de votre quinzième année.
— Mon histoire n'a rien d'intéressant ; mais j'écouterai la vôtre avec plaisir.
— C'est cela; vous prendrez peut-être de la confiance quand vous m'aurez entendu.
Sans nommer personne, je racontai h Marie que j'étais amoureux, et comment j'avais imaginé d'aller à la campagne pour nouer un commerce de lettres. Je lui parlai de l'obligation où me plaçaient mes sermens de courir les aventures, quoique je fusse uniquement occupé d'une seule femme. J'expliquai en peu de mots la convention du bracelet. En sa qualité de jeune fille romanesque , Marie ne pouvait suspecter les intentions de ma maîtresse. Elle me plaignit de bonne foi , me demanda si j'avais eu le courage de poursuivre d'autres femmes , et si j'avais essayé le bracelet à quelqu'un.
— Vous êtes, répondis-je, la première à qui j'ai adressé la parole depuis que ma maîtresse m'a ordonné de la fuir. Je ne saurais vous faire la cour , puisque je suis amoureux d'un autre côté; mais je vous essaierais de grand cœur le bracelet, et si vous pouviez le mettre, je vous le donnerais en ami pour vous remercier de l'intérêt que vous me témoignez.
— Prenez garde, monsieur; j'ai les poignets très minces.
— Tant mieux ! je voudrais qu'il pût vous aller. Si ma maîtresse est une ingrate et une coquette , il faudra bien que je cesse de l'aimer bientôt. C'est vers vous que je me tournerai.
— Mais je n'ai pas envie que vous me fassiez la cour.
— Eh bien! vous vous marierez un jour et ce sera mon cadeau de noces.
A l'idée du mariage, la jeune fille se mit à sourire. Elle prit entre ses doigts le bracelet que je lui présentais, et après l'avoir admiré , elle détacha la manchette de sa robe pour exposer à l'air un bras rond et blanc , d'une forme très agréable. Un désir enfantin de garder le joyau brilla dans ses yeux, tandis que, sans doute, un sentiment de convoitise animait aussi les miens à la vue du membre délicat qu'elle me montrait. Son espoir ne fut pas de longue durée : il s'en fallait d'un
demi-pouce que le bracelet ne lui allât. Noui» eûmes beau serrer le bi'as au risque de l'écorcher , les deux bouts de la chaîne étaient encore loin de se joindre.
— Quel dommage ! disait Marie d'un air désappointé; je ne retrouverai jamais l'occasion de posséder un bijou de cette valeur.
— Si je ne réussis pas dans mes amours , je vous en donnerai un autre plus beau.
— J'aimerais mieux que vous réussissiez , et avoir celui-ci.
— Que je réussisse ou non , vous aurez un bracelet ; je vous le promets.
Marie me fit observer que nous causions depuis assez long-temps , et me remit au lendemain pour me raconter l'histoire de sa quinzième année. Neuf heures étaient à peine sonnées. 11 me sembla que cette première tentative pour obéir aux ordres de Christine, méritait bien de lui être rapportée. C'était une occasion de la revoir avant le délai fixé- Je courus chez elle sans perdre une minute.
Elle était seule. Un sourire de satisfaction m'accueillit.
— Est-ce de la bienveillance? pensai-je , ou bien le triomphe de son amour-propre en voyant que je ne puis vivre loin d'elle?
Le démon me souffla aux oreilles que mon orgueil était d'aussi bonne maison que le sien , et qu'il fallait donner de l'importance à mon aventure , afin de voir quel effet cela produirait.
J'en atteste le ciel! j'étais dans ce moment même très amoureux , et il n'eût été besoin que d'un mot pour me faire tomber aux pieds de ma maîtresse ; cependant les froids raisonnemens de Théodore me revinrent en foule à l'esprit. Ce que les exhortations de mon confident n'avaient pu me persuader de faire, je l'exécutai par une résolution subite, au premier soupçon d'une offense pour mon orgueil, tant cette énorme passion est chatouilleuse!
— Je te vais bien prouver , disais-je intérieurement , que je [mis briser mes chaînes.
— Mais si elle allait me rendre ma liberté avec empressement!
Le cœur de l'homme n'est-il pas un dédale? Partagé entre des sentimens si opposés , je commençai mon récit d'une voix émue. Chris- ' tine, dès les premiers mots, devina que l'aventure n'était pas ordinaire. Elle fixa son aiguille , et posa son ouvrage sur la table , en se tournant vers moi d'un air attentif. Elle trouva l'inscription piquante, et donna des signes non équivoques de curiosité. Je lui fis le portrait de la jeune fille en me renfermant dans la stricte vérité. Je n'omis pas un mot de la scène entre Marie et moi. Lorsque j'en vins à parler du moment où nous avions essayé le bracelet , les sourcils de Christine se rapprochèrent par une légère contraction. J'insistai sur la circonstance en commençant par affirmer que j'avais été- frappé de la petitesse du bras avant d'y appliquer le joyau. Cette fois je remarquai clairement une agitation mal dissimulée, qui perçait par les coins
de la bouche et le mouvement de la colerette.
Hélas ! que n'ai-je su dès lors la véritable cause de cette agitation , et pourquoi faut-il que l'homme trouve en lui-même des obstacles à son bonheur? Au lieu de protester de mon amour et de faire gloire d'une faiblesse qui m'était plus chère que la vie, je demeurai sur la réserve.
Christine, un instant troublée, se remit en apprenant que le bracelet n'avait pu se fermer sur le bras de la jeune fille. Elle s'enfonça dans son fauteuil en croisant ses mains , et me regarda d'un air calme :
— Eh bien? dit-elle, quand j'eus achevé.
— Eh bien! répondis-je, que m'ordonnezvous à présent? Je vous ai rendu un compte exact des choses. Dois -je poursuivre l'aventure?
— Vous m'avez raconté les faits ; mais vous ne m'avez rien dit de vos impressions ni de vos sentimcns.
— Désirez-vous les connaître ?
— Sans doute.
— Cette jeune fille est charmante et mille fois digne d'être aimée : voilà pour mes impressions ; quant à mes sentimens , c'est une autre affaire : Elle m'intérese. Je voudrais la voir donner son cœur h un amant qui sût la rendre heureuse; mais probablement je n'aurai pas le bonheur de remplir cette tâche.
— Pour une première rencontre ce n'est pas mal. Et pourquoi étes-vous accouru si tôt me conter cela?
— Je vous l'ai dit : j'ai voulu prendre vos ordres avant d'aller plus loin.
— Ne vous les ai -je pas donnés une fois pour toutes? vous devez poursuivre cette bonne fortune.
— Vous oubliez, repris-je d'un ton piqué, que le bracelet n'allant pas au bras de Marie, je me trouvais arrêté par un serment dont vous seule pouviez me relever.
— C'est vrai; je n'y songeais plus. Je vous, rends votre parole.
— Ce n'est point assez. Si vons avez à cœur de me voir réussir , comme vous l'assurez , il faut me donner le bracelet à l'émeraude , qui sera parfaitement fait pour le bras de Marie.
— Je vais vous le remettre.
Tout ce que le ciel a donné de sagacité au regard d'un amoureux, je l'appelai à mon aide pour lire sur les traits de Christine ce qui se passait dans son ame. Elle me sembla plus jolie et plus gracieuse que jamais , et cependant je me sentis tout près de la haïr lorsqu'elle se leva pour chercher dans ses tiroirs. Il y avait bien quelque hésitation dans ses mouvemens. Son visage et ses mains annonçaient bien un peu d'émotion. Elle fouilla long - temps où le bracelet n'était point; mais enfin elle le trouva et me Toffrit du bout des doigts, sans oser me regarder en face.
Je saisis le précieux bijou; mais ce fut pour le lancer à l'autre bout de la chambre.
— En vérité, m'écriai-je, elle me laisserait
partir ainsi sans un regret ! Ah ! Christine ; ou vous m'avez trompé en me disant que j'avais un moment touché votre cœur, ou vous jouez à présent la plus cruelle et la plus odieuse comédie ! Comment ! vous me voyez accablé de tour mens, saisissant le faux prétexte d'un zèle que je ne puis avoir à vous obéir, pour passer une heure de plus auprès de vous, et vous feignez de croire que je voudrais sérieusement renoncer à vous! C'est avec cet air joyeux et empressé que vous volez au devant d'une séparation brusque et éternelle ! J'étais donc un fou de vous croire ? vous n'avez jamais eu pour moi un instant de faiblesse. Choisissez entre ces deux reproches : une coquetterie insigne et méchante, ou le mensonge.
La jeune dame me répondit avec un regard étincelant :
~ C'est vous qui jouez une comédie, depuis une heure que vous êtes ici. Vous osez vous mettre en colère de ce que je prends
pour de la sincérité une feinte qui se trahit par mille indices ! Ou vous mentiez en paraissant amoureux de moi, ou vous me trompiez tout h l'heure en affectant de vouloir poursuivre votre aventure. Je veux bien choisir entre les deux fautes celle qui vous est le moins défavorable : vous n'êtes coupable que d'un mouvement d'orgueil ou de vanité. Ce n'est pas un crime pendable ; mais avant que je vous aime, il faudra, s'il vous plait, vous corriger de ce défaut.
— Ne soyez point injuste, repris-je avec un peu de confusion ; n'exagérez pas mes torts. Ne savez -vous pas bien que si j'ai feint de vouloir poursuivre mon aventure, c'était pour chercher dans vos yeux un regret ? Mon dépit vient uniquement de ce que je n'y ai trouvé que l'indifférence.
— Je l'ai vu, dit Christine en souriant. Je vous pardonne ; mais c'est en vous imposant pour pénitence de rester jusqu'à l'expiration des quinze jours sans venir me voir, à moins
que je n'abrège de moi-même la longueur de l'épreuve.
— Vous n'avez aucune pitié.
— C'est ce que le temps éclaircira. Je suis peu satisfaite de vous aujourd'hui. Quand ma colère sera passée, je vous ferai savoir mes volontés. Retirez-vous, et pensez à racheter votre faute par de la patience.
— Je vous déclare qu'il me sera impossible de rester dix jours sans vous voir.
— Rapportez-vous entièrement à ma générosité. Allez demain rendre une visite à Marie, et demandez-lui l'histoire de sa quinzième année. Ne vous ennuyez pas : le sort est plus riche en événemens que vous ne l'imaginez ; je vous prédis que les dix jours auront de l'imprévu.
— Que le ciel vous entende ! Dites-moi au moins que nous sommes réconciliés.
— Je vous ai dit que je vous pardonnais et je ne puis faire davantage, car il m'aurait mieux convenu de vous quitter sur une querelle.
Tandis que je baisais la main de Christine, ses yeux me dirent par un regard plein de douceur, que je n'avais pas long-temps à languir, et je partis avec la joie et l'espoir dans le cœm* pour aller rêver à mon bonheur prochain.
Au milieu de mes préoccupations, je n'avais point songé à l'approche du premier jour de Tan. Je n'y pensai pas davantage pendant la nuit, à cause de ma dernière conversation avec Christine, où mon esprit trouvait une ample matière à réfléchir. Ce fut le lendemain seulement que je reconnus le 31 décembre au mouvement extraordinaire des rues et des boutiques.
Tant de gens maudissent le premier soîeil de janvier et l'usage des étrennes, que je regarde comme un devoir de m'en avouer le partisan. J'ai toujours pris un extrême plaisir h observer ces hommes vêtus de leur habit noir, qui s'en vont, avec un front soucieux, colportant les dragées et les cadeaux, laissant aux portes leur mauvaise humeur croissante, et mesurant leurs dépenses sur Téciielle des services reçus et des diners mangés pendant le cours de Tannée qui s'éteint. Que j'aurais aimé le l^*" janvier, si la fortune m'eût donné les moyens d'être magnifique, et qu'on a bien raison de forcer, par un usage, ceux qui tiennent les cordons des bourses, à les délier, une fois l'an, pour le bonheur des enfans et des femmes !
Si le l*^*" janvier est une époque de ruine et de corvées pour les gens qui jouissent de la cinquantaine , il n'en est pas de même des amoureux. J'étais du petit nombre de ceux qui se félicitent d'avoir à donner des étrennes.
La chose est assez rare j)our mériter d'être mentionnée. Malgré la défense formelle qu'on m'avait faite la veille de reparaître avant dix jours, il était impossible de ne pas rendre, dans les vingt-quatre heures , la visite de rigueur, sous peine d'être impoli a la face du monde. Le colonel lui-même eût remarqué mon absence. Démon de l'étiquette, je t'ai mille fois donné au diable ; mais je te fis , ce jour-là , une éclatante réparation.
Par le brouillard de la Saint-Sylvestre, je me lançai donc à travers les rues pour procéder à mes emplettes. En traversant les galeries de l'Opéra, j'aperçus un confiseur chez qui on se portait en foule, et j'entrai à la suite des autres acheteurs. Selon la manière usitée dans les magasins en vogue, on avait pris, pour une semaine, un renfort de filles de boutique, afin de servir plus de chalands à la fois. Rien ne m'obligeait à me presser, c'est pourquoi je me tins immobile dans un coin au milieu de l'agitation générale. Parmi les demoiselles
de comptoir, j'aperçus une personne d'une beauté remarquable. Ses yeux noirs, d'une grandeur presque exagérée , donnaient à sa figure quelque chose d'étrange qui attirait singulièrement l'attention ; sa taille mince et souple avait le balancement du roseau, et la longueur du cou permettait une variété infinie dans les airs de tête et les altitudes du corps. A la dignité nonchalante qui respirait dans ses manières, on Taurait prise volontiers pour une beauté milanaise. Tandis que les autres demoiselles faisaient, par circonstance, leurs mines les plus gracieuses, elle seule distribuait les bonbons avec la gravité d'une impé ratrice.
Je prétends qu'il existe danst^îe regard une force qui ne se sent pas seulement avec les yeux. Les femmes surtout, qui ont des organes plus déliés que les nôtres , savent comprendre qu'on les observe, fût-ce même de loin et par derrière. Les gens affairés étaient en grand nombre dans le magasin, et assié-
geaieiitla belle confiseuse. Elle i)ouvait à peine suffire aux demandes, et n'avait pas eu le loisir de tourner une seule fois ses prunelles de mon côté ; cependant elle sentit que je ne la quittais point des yeux, et ce n'est pas au hasard, mais à cette seconde vue magnétique qu'il faut attribuer la résolution subite qu'elle prit de venir à moi pour me dire :
— Et vous, monsieur, que vous servirai-je ?
— Ce qu'il vous plaira, mademoiselle, répondis-je galamment : je m'en rapporte à votre choix ; donnez-moi ce que vous aimeriez à recevoir.
Sans s'étonner de la réponse, elle posa le doigt sur une très jolie corbeille.
— Ceci vous conviendra , sans doute , reprit-elle ?
— Vous avez parfaitement deviné ce qu'il me faut ; mais qui vous a dit que j'avais à donner des étrennes à une dame plutôt qu'à un écolier, par exemple ?
— Pour un écolier, vous ne m'auriez pas laissé le soin de choisir.
— C'est tout-à-fait juste. Je retiens cette corbeille, et puisse la dame à qui je l'offrirai la recevoir de mes mains avec autant de plaisir que j'en ai à la prendre des vôtres !
— La corbeille lui plaira : mais le plaisir que fait un cadeau dépend souvent de la personne qui le donne.
— C'est bien ainsi que je l'entends.
La confiseuse avait rempli la corbeille de bonbons, et la soulevait entre ses belles mains pour me la présenter avec une grâce enchanteresse.
— Si j'étais peintre, lui dis-je en l'obligeant à rester dans cette posture, je voudrais vous mettre sur la toile comme vous voilà ; mais n'ayant que mon imagination où je puisse graver votre image, je la conserverai soigneusement dans mon souvenir. Vous m'offrez naturellement un des tableaux les plus agréables que j'aie jamais vus.
Lorsque tant de grandes daines se prennent il l'appal delà plus grossière (lillerie, doit-o»^ s'étonner qu'une fille de boutique ait trouv('' quelque plaisir aux témoignages d'une admiration sincère? Une légère teinte rose anima les joues pales de la belle confiseuse. Elle laissa pour moi ses façons de princesse ; ses lèvres consentirent à m'adresser un sourire imperceptible. Elle quitta la pose académique pour en prendre une plus simple, et rapprocha la corbeille de sa poitrine en TentouraîU de son bras gauche.
— Vous n'êtes pas moins jolie comme ceci, lui dis-je, en lut mettant dans la main le prix de mon emplette. Je mangerai sans doute ma part de ces bonbons ; jamais friandises du jour de l'an ne m'auront semblé meilleures.
— Adieu, monsieur , je souhaite que votre cadeau d'étrennes soit bien reçu. Il faut revenir nous voir.
Ces paroles furent accompagnées d'un second sourire, où je reconnus un peu les allu-
res de la grisette ; mais je sortis enchaîné de l'acquisition et de la rencontre.
Qu'on ne se fâche point de voir un homme amoureux comme je l'étais, demeurer accessible à tant d'impressions diverses; car ce sont les âmes faites pour éprouver une passion solide qui savent rendre justice à toutes les femmes. Ne faut-il pas, avant de se vouer à une seule, avoir en soi le culte du sexe entier ? L'amour est semblable à la folie : c'est une maladie qui se déclare par accident , mais dont vous ne sentirez jamais les atteintes , si la nature n'en a pas mis en vous le germe. Il se trahit par mille signes précurseurs de la crise violente. Bien à plaindre sont ceux à qui la vue de deux beaux yeux ne fait point de mal! Je n'ai pas besoin d'ailleurs d'avertir le lecteur que le regard de la confiseuse n'avait pas pénétré fort avant dans mon cœur, et que mon admiration n'allait pas au delà de celle de l'artiste pour une statue par. faite.
Les visiteurs se succédaient rapidement chez Christine. Elle me reçut avec une bienveillance ofTicielle, et mon arrivée ne compta pas pour une infraction aux ordres qu'elle m'avait donnés. Les femmes sont obligées de mener de front deux existences bien distinctes , celle qu'elles se font à elles-mêmes , et celle que leur impose le monde : c'était à cette dernière que se rattachait ma visite. Cependant comme je ne pouvais pas me décider à lever le siège à mon tour , il se trouva au milieu de la procession des porteurs de complimens, un intervalle de cinq minutes, dont je profitai pour raconter ma rencontre avec la belle confiseuse.
— Lui avez-vous essayé le bracelet? demanda Christine.
— Les choses n'ont pas été jusques-lh; mais si vous le commandez , je consens à en faire l'épreuve.
— Puisque l'usage vous a fourni ce matin un prétexte de me voir , il faut que cela me
profite comme à vous. J'exige que vous retourniez chez votre confiseuse. Je ne suis pas sans doute la seule dame à qui vous ayez à porter des dragées.
— Vous êtes la seule , au contraire. Je ne connais personne à Paris.
— Eh bien ! donnez des étrennes à Marie Laurence. Vous aurez ainsi l'occasion d'obtenir d'elle le récit de sa quinzième année.
— Je vous obéirai.
— En vérité , ajouta Christine , vous ne mettez aucun zèle à suivre mes ordres. Je suis obligée de vous dicter toutes vos démarches.
— C'est que je sais combien toute cette peine est inutile , et que Marie Laurence ni la belle confiseuse ne me changeront pas.
— Allons , monsieur , que faites-vous ici? une visite du jour de l'an doit être brève.
— Donnez -moi donc au moins votre main.
Christine me présenta sa main que je gar-
liai plus long-temps que l'étiquette du jour ne le voulait.
— S'il était vrai , lui dis-je , que je fusse pour vous aussi h craindre que vous l'assurez, pourriez-vous me laisser ainsi votre main sans éprouver quelque émotion?
La main fît un léger effort pour m'échapper ; mais je la retins entre les miennes.
— Assurément , poursuivis-je , il faut que je vous sois indifférent , pour que je ne sente pas dans un tel moment votre main frémir , et que vos yeux ne laissent percer aucun trouble.
La main trembla enfin , et pendant le temps que je mis à y déposer un baiser , son émotion avait gagné toute la personne de Christine. Je trouvai dans les yeux une expression de tendresse et de reproche qui me fit bondir le cœur. Toutes les flammes du désir éclatèrent en moi avec l'impétuosité de la foudre. Nous allions inliiilliblemint tomber dans les bras l'un de l'autre , qimnd la porte
s'ouvrit subitement. L'homme charmant dont nous avons parlé entra , tenant une boîte de sucreries moins fades que le compliment irréprochable dont il l'accompagna. Je répondis à son sourire bannal par un regard de détresse, puis je gagnai la porte. La jeune dame s'était jetée dans son fauteuil.
— Adieu , monsieur , me cria-t-elle d'une voix troublée; nous nous re verrons dans huit jours.
Je fis un profond salut et je sortis déses- |>éré. Les derniers mots de Christine avaient achevé ïïe me mettre hors de moi. Si Théodore m'eût rencontré dans ce moment , où je blasphémais contre les femmes et leurs hésitations , il m'eût poussé sans peine à quelque méchanceté digne du héros des liaisons dangereuses. J'enrageais de me sentir amoureux à en perdre le sens, au milieu de mon dépit. Ne sachant à qui m'en prendre, j'aurais volontiers tourné ma colère sur moi-même. Je n'avais raisonnablement aucun grief contre
Cliiislinc , et je croyais par iiislanl qite je la détestais. Soit que je l'aioiasse trop cependant pour m'occuper d'une autre femme, soit que ma haine fut générale, j'arrivai chez la confiseuse fort mal disposé à lui faire la cour. Je crus remarquer dans sa personne des défauts qui m'avaient échappé au premier coup d'œil. Ses airs de duchesse, en distribuant sa marchandise, n'avaient plus le même charme. Je l'abordai avec l'ironie sur les lèvres, et je ne trouvai plus en moi que des sentimens contraires à ceux du matin. On pourrait conclure de ces viremens singuliers que tout est vrai en amour , et que pour écrire un traité complet de cette passion , il le faudrait faire en deux parties, dont la seconde serait la réfutation de la première.
L'orgueil, ce triste soutien des cœurs en peine, m'inspira la belle idée de jouer l'indifférence et les airs dégagés. J'envoyai chez Christine une nouvelle corbeille accompagnée du billet suivant :
« Vous voyez, madame, que je suis sensible au reproche que vous m'avez fait de manquer de honiie volonté. Vous avez maintenant la preuve de mon zèle. Ce que je vous envoie a passé par les mains de la belle confiseuse. »
Le commissionnaire chargé de porter Tolfrande me remit une réponse :
« Votre zèle est louable , monsieur; il trouvera certainement la récompense qu'il mérite. Je m'amuse beaucoup de l'idée que vous m'inondez de bonbons pour retourner à votre confiseuse. Il vous reste encore une troisième occasion de la revoir. N'oubliez pas Marie Laurence. »
La raillerie ne fit que m'iriiter davantage; mais le lecteur lui-même peut rire à mes dépens, car je n'avais pas le courage de dire à ia confiseuse le moindre mot de galanterie. Je m'étais mis en tête de donner à ma maîtresse la crainte de se voir abandonnée pour celte marchande , et vers huit heures du soir
je procédai à un troisième envoi de bonbons. Cette lois je lus plus heureux que la première, et ma sotte comédie eut un plein succès. On me répondit par une petite lettre, que je baisai avec des transports de joie :
« 11 parait, monsieur, que vous êtes comme les soldats russes , qui meurent en faction lorsqu'on oublie de les relever. Je vous permets de quitter votre poste. Laissez-là cette redoutable confiseuse. Ne lui achetez plus que les étrennes de Marie Laurence , et bornezvous h demander l'histoire de la quinzième année. Tels sont mes ordres pour ce soir. Sils sont en contradiction avec mes paroles, osez m'en faire une querelle. »
Combien il faut que l'amour nous donne de forces pour supporter toutes ces brusques transitions, par lesquelles nous passons de la joie à la tristesse et du découragement à l'espérance ! Quel homme ne m'envierait l)as les sensations que j'éprouvai en lisant ce billet?
Je rentrai chez moi en bondissant à travers les rues , et je n'eus pas plus tôt jeté les yeux sur les lumières qui éclairaient l'appartement (le Christine , qu'il me fut impossible de ne point monter immédiatement chez elle. Je la trouvai au milieu d'un cercle de parens et de vieux amis. M.ilgré ses efforts pour cacher son trouble , je devinai quels combats se passaient dans son ame. Elle tombait dans la rêverie. Ma présence la gênait horriblement. Nous échangeâmes tous deux des regards supplians. Elle sut enfin trouver une occasion de me parler à Toreille.
— Il est bien mal à vous, me dit-elle, d'être venu malgré ma défense.
— Comment! répondis-je , me suis-je donc trompé en prenant votre billet pour un rap- })el ? n'est-ce pas encore fini ?
— ■ Il est étrange , en effet, qu'une pauvre femme demande huit jours de solitude pour laisser à ses scrupules le temps de faire leur testament.
— Dites-moi donc que c'est là votre occui pation, et je vous laisse à l'instant.
— Allez! vous êtes tous des êtres grossiers qui ne savez rien comprendre d'honnête ni de délicat.
Je pris mon chapeau sans attendre un mot de plus, et je sortis à la hâte; mais ce ne fut point pour aller chez la helle confiseuse , ni pour porter des étrennes à Marie Laurence. L'histoire de sa quinzième année me touchait fort peu , et le lecteur lui-même pensera sans doute qu'elle n'est plus de saison.
Si parmi les bénévoles personnes qui tourneront ces pages, il en est une dans une position semblable à la mienne, et qui vive dans l'attente du bonheur, puissent les heures lui paraître rapides. Six mois d'indifférence et de calme eussent été moins longs pour moi que les cinq jours qui suivirent le dernier entretien qu'on vient de lire au précédent
chapitre. Je vivais dans un tel état de végétation ou de fièvre qu'il m'est impossible de me rappeler les sensations qui traversèrent ma faible cervelle. Un seul fait mérite d'être rapix)rté avec quelques détails.
J'avais gagné tant bien que mal le cinquième jour de janvier, à force de lectures et d'occupations oisives, lorsque je reçus un billet sans signature, qui contenait les mots suivans :
« Vous êtes instamment prié de vous trouver au premier bal masqué de l'Opéra. »
Autant pour tuer une heure que par curiosité, je me mis en tête de découvrir, à l'inspection de la lettre, la personne qui voulait bien me donner ce rendez-vous. J'examinai d'abord l'écritare : elle ne paraissait jxis contrefaite , et c'était une main de femme. Je la confrontai avec celle de Christine ; mais aucune lettre n'avait la même forme, et le papier était différent : il n'était pas douteux que le billet fût d'une autre personne. Je savais d'ail-
leurs que madame Gallemand ne connaissait (loint encore les bals masqués, et cette lettre avait je ne sais quel air délibéré qui ne s'accordait point avec un début en ce genre. Je passai ensuite à l'examen de l'adresse. Par l'initiale du bureau d'arrondissement, je trouvai que la lettre avait été mise à la poste dans le faubourg Saint-Jacques , où je ne connaissais personne. Il se pouvait cependant que la belle confiseuse ou Marie Laurence eussent passé par ces quartiers lointains. Dans tous les cas, si le billet venait d'une grisette, elle paraissais savoir l'orthographe et avoir l'esprit dégourdi; telle fiit du moins mon impression.
La pire supposition était que le rendez- vous me fût donné par une de ces femmes qui doivent une entière liberté à leurs quarante ans et à la privation de toute famille , qui visent au bel esprit sans être précisément lettrées, et font de la galanterie par une vieille habitude ; espèces d'oiseaux de passage, insaisissables après Paques-fleuries , et que les bals
masqués ramènent comme le printemps fait les chauves-souris.
En consultant le journal et l'almanach, je m'assurai que le rendez-vous était pour le soir même. Je délibérai pendant plusieurs heures pour savoir si je m'y rendrais. Je disais alternativement oui et non ; mais à dix heures du soir, après avoir tourné cent fois la lettre entre mes doigts, je me décidai à m'habiller pour le bai ; et tout le monde eut fait comme moi : j'en appelle à quiconque est sorti de l'Opéra vers quatre heures du matin les jambes rompues et accablé d'ennui, en jurant de n'y jamais revenir.
Tandis que ma ménagère était allée me chercher une voiture de place, je regardai les fenêtres de ma voisine. Les dernièies lueurs d'un feu mourant éclairaient la chambre à coucher. Christine reposait, et sans doute elle s'agitait dans son lit, en songeant avec terreur à sa prochaine défaite. Elle pleurait peut-être à cause de moi ! et, pendant ce temps-là, je
ne savais pas rejeter la proposition d'un plaisir incertain qui ni'allait distraire de mon amour ! Avant de monter en voiture , je demandai négligemment à ma chambrière si elle savait des nouvelles de madame Gallemand.
— Oui, monsieur, répondit-elle ; on m'a dit ce matin qu'elle était un peu indisposée : sa porte a été fermée ; mais cela ne sera rien.
Je partis le cœur gonflé de remords; je réfléchissais en philosophe sur ma propre vanité. Assurément, quand même le domino mystérieux eût été la plus belle personne de Tunivers, une fois amoureux comme je Tétais, et dans les circonstances que le lecteur connaît, elle eût perdu ses soins à vouloir exciter en moi un caprice ; du moins, j'en étais persuadé dans le moment, et j'aurais repoussé avec horreur l'idée d'une infidélité. J'allais pourtant au rendez-vous par vanité pure, afin de dire à l'inconnue que j'étais entièrement à une autre, et que je n'avais
point d'yeux pour elle : je souhaitais au fond qu'elle fût jolie pour que le sacrifice fût de quelque prix. Rien autre chose n'aurait pu m'arracher du coin de mon feu, à mes réflexions et à l'unique pensée des promesses de Christine.
Personne n'avait plus de raisons que moi de garder, au bal masqué , un front distrait , et d'y vivre intérieurement. Mais, aussitôt que je me trouvai dans le foyer de l'Opéra, le prestige des lumières et de la musique, les murmures des conversations et la vue des physionomies qui trahissent l'espoir du plaisir pendant la première heure du bal, tout cela me jeta hors de moi-même. Je ne songeai pas combien de fois la sensation que j'éprouvais avait été suivie du dégoût. Je ne voyais plus que des femmes auxquelles le masque faisait supposer mille agrémens , et je m'abandonnais à la perspective d'une soirée amusante.
Cependant je me promenai long-temps sans trouver à qui parler. Ma chambre paisible, mon
cabinet et mes livres me revinrent à l'esprit comme des amis abandonnés ; mes paupières s'appesantirent, et l'ennui arrivait h grands pas. J'allais sans doute me retirer, lorsque deux dominos s'arrêtèrent en face de moi. , — Allons, ma chère, dit l'un d'eux, n'hésitez pas davantage ; prenez le bras de monsieur, et surtout n'oubliez pas de déguiser votre voix.
— Je n'ai plus la moindre peur, répondit l'autre domino en s'élançant d'un bond à mes côtés ; dans une heure vous viendrez me chercher ici.
Malgré l'assurance dont le masque faisait parade, sa main osait à peine s'appuyer sur mon bras ; mais pour ne pas augmenter son trouble , je feignis de ne point m'en apercevoir. En dépit du large domino qui l'enveloppait jusqu'aux oreilles, je crus remarquer que sa taille était bien faite, et que la personne était jeune. Il y a cela de précieux dans la j eunesse qu'elle perce sous les déguisemens :
on peut, à travers le domino, se tromper de dix ans sur l'âge d'une femme de quarante ans , et lui supposer la trentaine ; mais la vingtième année est un âge de résistance : on le reconnaît au premier regard, on le sent comme le parfum d'une fleur ; il se trahi^ dans la démarche, dans le moindre geste, la voix et le rire. S'il est quelques femmes habiles qui réussissent , à l'aide du masque , à se donner les apparences de ce bel âge, elles ne sauraient vous tromper de beaucoup, et il faut que la nature soit de moitié dans la supercherie.
Soit par lui-même ou pardesrenseignemens recueillis, le domino commença par me prouver qu'il me connaissait à fond. Ce n'était là qu'une formule d'usage pour entrer en matière, et sur laquelle nous passerons légèrement. Au lieu de chercher, selon l'habitude de la plupart des hommes , à deviner h qui j'avais affaire , je ne fis aucun effort pour éclaircir cette question. Tout le charme du
masque est détruit une fois qu'on sait à qui l'on parle, et cette vérité devrait être affichée en lettres d'or au foyer de l'Opéra. Mes recherches n'allèrent donc pas au delà du physique de mon domino. C'était une petite personne sautillante, qui avait le pied furtif, la main souple et le bras fort rond. Je l'aurais peut-être prise un moment pour Christine, si je n'eusse remarqué dès l'abord un embonpoint plus considérable que celui de madame Gallemand. Quant à la mèche de cheveux blonds qui sortait de la coiffe, je n'en tins pas compte, sachant bien que c'est la ruse obligée d'une brune; du reste, je ne pus voir à découvert aucune partie du visage , la barbe du masque étant soigneusement rabattue jusqlie sous le menton. Le langage de mon domino était de bonne compagnie, et comme je ne connaissais guère h Paris que des grisettes, j'aurais été fort désorienté s'il m'eût pris envie de savoir qui il était. L'émotion du premier moment s'était dis-
sipée en quelques minutes, et je compris à la gaîté de la dame que le bal masqué l'amusait infiniment.
— Je t'avertis , lui dis-je en profitant des libertés du domino, que si tu as le désir de m'intriguer, tu perdras ta peine. Je ne veux pas chercher à te deviner ; dis-moi plutôt si tu es jolie, et si tu es venue ici avec des intentions sérieuses?
— Que veux-tu dire par ces paroles ?
— Pour répondre à la question sans effaroucher tes oreilles, je te donnerai une définition du bal masqué, comme je l'entends.
— Arrête là ! s'écria la dame en m'interrompant; laisse-moi faire la définition moimême : Le bal masqué est l'occasion donnée aux femmes de se convertir en ailouettes, pour se jeter, toutes rôties, comme dit le proverbe , dans la bouche de qui elles veulent. N'est-ce pas là ta pensée ?
— Précisément. Celles qui viennent avec le dessein d'user de la permission dans toute
son étendue sont les seules qui connaissent le prix du domino, et voilà ce que j'appelle avoir des intentions sérieuses; les autres ne font que se livrer à des jeux d'esprit qui ne valent pas la peine qu'on se fatigue à veiller une nuit entière.
— Eh bien ! apprends que je suis venue simplement dans l'intention de causer avec toi ; mais, si j'en avais d'autres plus sérieuses, est-ce que tu profiterais de l'occasion sans scrupules ?
— C'est un point sur lequel nous délibérerons plus tard. Que viendraient faire les hommes au bal masqué s'ils ne laissaient les scrupules à la porte ?
— J'en apprends de belles ! Que dira ta maîtresse quand elle saura que tu as paru dans ce lieu de perdition ?
— Je n'ai point de maîtresse.
— Et tu n'es pas amoureux?
— C'est autre chose.
La dame partit d'un éclat de rire.
— Il est amoureux, dit-elle; ce doit être un amour bien gênant, une passion bien ardente!
— Plus que tu ne penses.
— Le pauvre garçon ! je suis sûre qu'il est allé ce soir chez sa belle prendre des airs languissans, pousser des soupirs, et peut-être gémir amèrement de la cruauté des femmes qui se font un jeu de martyriser les cœurs dévoués; et puis, les talons à peine tournés , il fait une gambade et le voilà au bal masqué , courant les chances d'un caprice de rencontre. C'est une bonne dupe que ta bienaimée.
— Qui sait? c'est peut-être moi qui suis une dupe, car je l'aime véritablement. Mais laissons cela : les affaires de cœur ne se traitent point ici. N'oublions pas que nous sommes dans un jour de folie.
— Tu as raison , et vive le plaisir ! quand son aile rapide passe à portée de notre bras, il faut le saisir au vol . La vie est courte. Nous n'aurions qu'à mourir demain.
— A la bonne heure , beau domino. C'est bien di(.
— Nous autres femmes , qui avons toujours la bride serrée , nous serions bien sottes , quand on nous la laisse un instant sur le cou, de ne pas savoir en profiter.
— Tu as donc un mari ?
— Hélas ! qui est-ce qui n'en a pas ?
— Et un amant peut-être?
— Justement : mon cœur n'est pas plus libre que le tien.
— Faisons ensemble un traité : que le plaisir nous unisse jusqu'à demain , et quand le jour paraîtra, nous retournerons à la raison et à nos amours ; car il n'est pas de caprice qui puisse m'arracher à ma maîtresse.
— Ni moi k mon amant.
— Voilà une heureuse rencontre. Je n'hésite pas à croire que ton masque cache une figure charmante ; et si je te déplaisais , tu serais sans doute au bras d'un autre. Accepte le marché.
— Un instant! les femmes se donnent et les hommes prennent, ce qui est fort différent. Cela mérite réflexion. Que dirais-tu, si ta belle faisait ce que tu me conseilles? Beau professeur , que ne lui exposes-tu ton plaidoyer en faveur du caprice , et comment Taccueillerais-tu , si demain elle venait t'apprendre qu'elle s'est prêtée à un passant ?
— Au diable la supposition ! tu me déconcertes; mais peut-être ma maîtresse est dans ce bal , plongée dans une intrigue et prête à me rendre le mauvais tour que je. ne lui ai point encore joué. Ah ! si on pouvait risquer un cheveu sur la vertu des femmes!...
— Mon pauvre ami ! tu te paies de bien mauvaises raisons. Rentre en loi-même , et réponds sincèrement : crois-tu ta belle capable de te tromper? crois- tu possible qu'elle soit ici et occupée d'un autre que toi? L'aimerais-tu véritablement, comme tu viens de le dire, si tu n'avais pas de confiance en elle ?
'^ÊÊÊf
— Tous les amans croient à la lidélité de l'objet aimé ; cependant combien en voit-on qui sont trompés?
— Ce n'est pas répondre h ma question. Dis en ton ame et conscience : ta belle est-elle capable de faire ce que tu me conseilles ?
Placé au pied du mur par cette interrogation , je conçus l'horrible pensée de mentir à ma conscience pour lever d'un mot le dernier obstacle au plaisir du moment ; mais ma langue refusa de proférer ce blasphème. L'image de ma bien-aimée revint à mon esprit : elle m'apparut penchée sur les bras de son fauteuil , la mélancolie et la tendresse dans les yeux , le front pensif et le cœur fatigué par les derniers combats d'une vertu qui doublait le prix de son amour.
• — Tu hésites , reprit le domino ; tu vas faire un mensonge.
- — Non, je ne mentirai pas : je te répondrai avec plus de sincérité que tu ne le désires : si je ne croyais pas la fidélité de ma
maitresse plus sûre que la tienne , je ne Taurais jamais aimée.
— Comme tu ne me connais pas , je ne m'offenserai point de la réponse. Vois combien je m'intéresse à toi et quelle est ma bonté : avant de Rengager plus loin avec moi , je te prie de réfléchir encore à ce que tu me demandes. Nous nous séparerons au jour en nous oubliant, dis-tu? Mais peux-tu assurer que les impressions de la nuit ne seront pas profondes? Sais-tu quels seront demain tes sentimens, et si ta passion pour ta belle n'aura pas été détruite en quelques heures ? Je t'aimerai peut-être moi-même , et je puis être dangereuse. Tu retourneras auprès de ta maîtresse avec une ame et des sens troublés. Ton cœur est plein d'un amour encore honnête , et demain il te demandera un compte sévère des égaremens de ton imagination. Je te donne cinq minutes pour prendre un parti.
Je me sentis tout-à-fait ébranlé par l'éloquence du domino.
— Puisque lu fais de si bonne morale au bal masqué , répondis-je, il faut que je t'ouvre le fond de mon cœur. Lorsque j'ai reçu ton billet ce matin , j'ai long-temps balance avant de me décider à venir. Tout entier à mon amour, je ne voulais pas m'en distraire. Un mouvement de vanité m'a conduit ici. Je suis parti , résolu à repousser tes avances et à faire à ma maîtresse le sacrifice du plaisir qui s'offrait. J'aurais voulu trouver en toi une Circée pour y avoir plus de mérite : mais j'avais trop présumé de mes forces : les circonstances et les charmes de ton esprit m'ont mené loin. Heureusement tu m'as montré recueil, et je profiterai de l'avertissement. Voici le parti auquel je m'arrête : nous nous bornerons au plaisir de la conversation ; tu retourneras à ton amant et moi à ma maîtresse. Je pourrai du moins me faire un mérite de mon sacrifice : je raconterai a ma belle que j'ai passé la nuit auprès d'une personne aimable , d'un esprit enjoué , d'une grâce infi-
nie, qui aurait volontiers cédé comme^moi à l'entraînement de la circonstance...
— Et tu ajouteras que tu es demeuré aussi inflexible que Scipion l'Africain ; mais prends bien garde à ceci : ou tu me peindras comme une femme peu séduisante , et alors tu n'auras fait aucun sacrifice, ou bien tu sauras inspirer à ta maîtresse de l'intérêt pour moi ; elle me plaindra, car il n'est rien d'humiliant pour notre sexe comme le refus. Elle est femme, et sans doute*elle a de l'esprit. Le rôle d'un homme qui se laisse prier est la chose la plus ridicule du monde. Tu seras reçu comme le chevalier de L'Herbolote, à son retour des Croisades.
• — Je ne connais pas ce chevalier de L'Herbolote.
— C'est une histoire que je vais te conter en deux mots. Ecoute-la bien, et fais-en ton profit.
Nous allâmes nous asseoir dans un coin, et le domino commença son récit en ces termes :
— Il y avait une fois un certain chevalier de L'Herbolote qui était amoureux d'une jolie princesse, nommée Violette. Celle-ci le lui rendait de tout son cœur. Après les aveux et les sermens , le chevalier, suivant la coutume du temps , éprouva le besoin de s'en aller à quelques milliers de lieues de sa maîtresse , pour faire proclamer à tous venans qu'elle était la plus charmante et la plus parfumée des princesses. Il s'en fut donc chez les Infidèles. Après maintes prouesses que rapporte l'histoire, il fut blessé grièvement et fiait prisonnier. Un vieux Turc, avec une dévotion toute musulmane , acheta le chrétien pour lui donner les joies du martyr. A cet effet, il le jeta dans un cachot noir, avec du lait caillé pour toute nourriture. Mais le vieux mécréant avait une fille. Blanche était son nom. Elle était belle comme la nuit , et avait des yeux si grands qu'ils faisaient presque le tour de sa tête , à la mode des femmes d'Orient. Elle alla en cachette visiter le prisonnier et panser
ses blessures. De la pitié à l'amour il n'y a qu'un pas. Blanche le fit sans y songer. Elle ne s'amusa pas à combattre ses sentimens ni aies cacher : ce n'était pas l'usage en Turquie. Elle employait la pantomime la plus éloquente pour exprimer sa tendresse, et ne comprenait rien aux grands bras que faisait le chevalier de L'Herbolote, lorsqu'il cherchait à lui faire entendre qu'il mourrait plutôt que d'être infidèle à la princesse Violette. « Sans doute je ne lui plais pas, hélas ! d pensait Blanche; et des larmes coulaient de ses beaux yeux. Chaque jour elle apportait du pilaw , des fruits délicieux et des fleurs au chevalier, qui lui donnait une leçon de français.
Lorsqu'ils purent se parler , L'Herbolote lui conta son amour pour Violette , afin de lui faire comprendre qu'il n'était point ingrat, mais fidèle. Blanche l'écoutait attentivement. Elle lui demanda en tremblant s'il aimait encore plusieurs autres femmes de son harem. En vain notre héros
voulut lui expliquer les mœurs de France et les lois de la chevalerie. Blanche répétait : « Que n'ai-je les cheveux d'or de votre Violette pour vous plaire ! » Cependant avec ce dévouement particulier aux femmes de tous les pays et de tous les temps, elle travaillait à lui donner sa liberté. Au bout de dix-huit mois , un matin elle arriva tenant à la main une bourse de sequins et la clef du cachot. Sa douleur était si touchante qu'elle aurait arraché des larmes aux murs même de la prison. Mais le chevalier pensait à son pays, à l'honneur que lui ferait près de Violette cette résistance. De retour en France il trouva sa belle remplie d'amour et d'inquiétudes : et comme il avait des intentions sérieuses, jour fut pris pour célébrer le mariage. Cette affaire réglée , il s'assit et commença l'histoire circonstanciée de ses aventures. Arrivé à son emprisonnement, il conta l'amour de Blanche sans en rien diminuer : sa sincérité servant à rehausser davantage sa vertu. Mais quand il
eût terminé son récit , il ne trouva dans les yeux de la princesse que de l'indignation : « Quoi! s ecria-t-elle , vous avez pu montrer tant de cruauté pour une aussi bonne et aussi adorable fille ! elle vous avait sauvé la vie , et vous Tavez peut-être fait mourir de chagrin ! Ah! chevalier , quelle affreuse ingratitude! » — « Princesse , répondit le chevalier, fallait-il donc manquer à la foi que je vous avais jurée? » — < Mon Dieu , dit Violette en pleurant sur le malheur de Blanche, qu'est-ce que cela vous coûtait? vous saviez bien que j'ai le cœur sensible et que je vous aurais pardonné. » Le chevalier de L'Herbolote demeurait pétrifié. Il renonçait à rien comprendre au cœur d'une femme, et bien d'autres ont fait comme lui depuis ce temps-là. Violette sut établir une distinction très délicate entre l'inconstance et l'infidélité, à la suite de laquelle , si j'ai bonne mémoire , elle retarda de six mois le bonheur du chevalier, afin de s'assurer qu'il n'avait pas eu le cœur endurci par
la lutte qu'il avait soutenue. Cependant dé cette fin je ne suis pas aussi sûre que du reste.
— Eh bien ! poursuivit le domino , que penses-tu de cet apologue? Vertueux Scipion, persistes-tu à croire que ton inébranlable constance charmera ta maîtresse? Es-tu bien sûr de gagner dans son estime, et de ne pas être accusé par elle de froideur et d'insensibilité?
— Je pense , répondis-je, qu'il ne faut pas sacrifier un plaisir certain pour un avantage douteux , et que le chevalier de L'Herbolote aurait fait sagement d'oublier un moment sa princesse dans les bras de la belle fille turque.
— Te voilà donc encore une fois retournée, faible girouette?
— • Ce sera la dernière. Je reviens à ma proposition. Au diable les scrupules et les vains sacrifices ! Soyons l'un à l'autre jusqu'à demain, et que le caprice devienne passion, si tel est la volonté du ciel.
— Réfléchis encore. Peut-être Violette avait-elle de ces caractères contradicteurs qui vous blâment toujours , de quelque manière qu'on agisse. Elle aurait peut-être grondé son chevalier bien plus sévèrement , s'il lui eût annoncé qu'il avait cédé à l'amour de Blanche.
— N'espérez plus me faire changer , madame. J'oublie ma maîtresse , et je ne pense plus qu'à vous.
— ■ Est-ce bien décidé?
— Irrévocablement.
— C'est à toi de savoir si ta belle a l'humeur douce et indulgente.
— Je ne m'en embarrasse pas. D'ailleurs, je n'avais de scrupules que vis-à-vis de moimême , car il existe entre nous un traité qui me met à l'aise.
Le domino me demanda quel était ce traité. Je lui racontai dans quels termes j'en étais avec Christine , et je lui fis part de la convention du bracelet.
— Peste ! s'écria le masque, ta belle a bien
des prétentions de croire qu'elle a le bras le plus mignon de tout Paris. Nous allons lui donner une leçon. Je vais mettre son bracelet.
La manche du domino fut retroussée : je vis avec joie un poignet si mince, que je doutai s'il ne l'était pas plus que celui de Christine. Nous essayâmes le bracelet ; il se trouva trop étroit de quelques lignes seulement.
Le domino en parut profondément étonné.
— Cest inouï! s'écriait-il; le chagrin ou Toisiveté m'auraient-ils engraissée? je ne puis le croire encore. Il faut que cette chaîne se rétrécisse quand on l'essaie. Ta beauté est une magicienne ; Tenfer ne veut point que nous nous accordions ensemble.
■ — L'enfer n'aura pas raison , et je m'attacherai à toi en dépit de tous les talismans du monde.
— Non, non; je vois que tu es un homme sentimental et superstitieux. Tu voudrais en vain briser le charme.
— Il n'y a plus a s'en dédire : le charme est brisé dans mon cœur.
Je présentai ma main ouverte et le domino y posa la sienne en gage de nos accordailles. Nous restâmes assis dans notre coin pendant une heure encore , et je laissai les jeux d'esprit pour parler à la dame un langage plus passionné; mais à mesure que je m'animais, il me sembla qu'elle perdait sa gaité. Bientôt elle baissa la tête et se mit à réfléchir d'un air distrait. Elle tira de sa poche un papier cacheté, qu'elle me donna.
— Séparons-nous pour un instant, dit-elle; attendez-moi ici , et tandis que je vais faire le tour de la salle, vous lirez ce billet.
Le domino se leva et disparut. Je dépliai alors le papier. Il contenait simplement une carte de visite sur laquelle je trouvai ces deux mots :
Il ne tenait qu*à moi de perdre un précieux quart d'heure à rester stui)éfait et honteux devant la carte de visite ; mais je compris, malgré mon trouble, que le mal n'était pas sans remède, si je parvenais à rejoindre Christine. Au lieu de la chercher dans la foule , je courus au vestibule du théâtre. J'avais eu le loisir d'examiner le domino de façon
à le reconnaître aisément. Cette manœuvre me réussit. Je vis bientôt paraître Christine accompagnée du masque qui l'avait conduite vers moi.
— Vous ne sortirez pas sans que je vous parle , dis-je en me mettant sur son passage.
— Monsieur, répondit-elle, la violence est défendue ici : les lois du bal masqué doivent être observées comme celles du duel. On ne peut les enfreindre sans manquer àThonneur.
— En vérité, madame , vous m'avez mis au désespoir.
— Voilà le danger de ces bals , s'écria le chaperon effrayé.
— Rassurez-vous, reprit Christine, je vais le calmer d'un mot.
Elle posa sa bouche contre mon oreille pour ajouter tout bas :
— Vous êtes un fou ; je vous pardonne.
— Cela ne suffit pas, répondis-je; de grâce accordez -moi encore cinq minutes d'entretien.
— Allons ! j'ai pitié de vous. Ecoutez-moi : j'avais préparc deux billets , en prévoyant à Tavance le cas où vous me seriez fidèle , et celui où vous ne résisteriez pas à la tentation. Vous ne méritez guère que je vous donne le papier qui me reste ; mais je sais comprendre l'entraînement du bal et les séductions du domino. Je n'userai pas de mes avantages. Tenez, ingrat, ceci vous rendra la joie et le calme.
Christine prit dans son sein le second billet , qu'elle me donna en appuyant dans le creux de ma main.
— N'est - ce point une supercherie pour m'échapper encore ? dis-je en demeurant devant elle.
— Prenez garde d'augmenter vos torts par des soupçons. Pas un mot de plus, monsieur, pas un murmure! Que demandez-vous? votre pardon ? eh bien ! c'est comme dans le Barbier de Séville : Già era scritto.
Elle souleva la barbe de son masque. Je
vis sa bouche qui me souriait. Elle y posa son doigt de telle sorte que je crus distinguer dans ce signe quelque chose de plus tendre que l'ordre de garder le silence ; puis elle saisit le bras de son chaperon et sortit. J'ouvris aussitôt le billet, et je laisse au lecteur à deviner quelle fut mon ivi'esse en y trouvant ce qui suit :
« Je ne vous apprends rien en vous disant que je vous aime. J'avance de trois jours la fin de vos épreuves, parce que je suis assez généreuse pour vouloir toujours donner plus que je n'ai promis ; puisse votre cœur trouver bientôt que je ne manque pas à ce principe, et rencontrer en moi plus qu'il n'a désiré ! Cela une fois dit , je me ferais scrupule de vous laisser souffrir seulement un jour encore. Je suis h vous. Le colonel Gallemand est parti pour un voyage d'un mois. Une heure après avoir lu ce billet, vous rentrerez au square et vous monterez chez moi. Je laisserai les portes ouvertes. Rodolphe , je ne
demande pas si vous estimerez votre bonheur aussi grand que mon sacrifice l'est h mes yeux. Mes hésitations sont finies. Si vous trouvez qu elles aient duré trop long-temps, et si vous ne me les pardonnez pas, la vengeance est en votre pouvoir. »
Il n'est personne qui , dans une situation comme celle où je me trouvais en ce moment, n'ait remarqué avec dépit combien les passions humaines sont entravées par les obstacles matériels qui ressortent des arrangemens et des habitudes de la vie. C'est dans l'instant même où Ton croit toucher au terme de ses fatigues , qu'il faut rassembler les ressources de son Imaginative pour commencer une guerre nouvelle. Lorsque le cœur devrait trouver quelques heures de trêve , afin de goûter paisiblement une satisfaction longtemps attendue, il faut, sans perdre une minute , songer à cent détails misérables. Combien une pauvre femme est obligée de se tourmenter l'esprit pour commettre une faute ,
et combien ses devoirs ne sont-ils pas impossibles, puisque la seule paresse et les difficultés sans nombre ne suffisent pas à la préserver ! J'aurais donné tout au monde pour n'avoir qu'à relire le billet de Christine , et m'abandonner à ma joie en attendant le moment fixé ; mais comment ne pas m'inquiéter des risques infinis auxquels ^-^s localités allaient nous exposer tous deux ^e gardien du square pouvait se promener la nuit dans les cours, et me voir monter ailleurs que chez moi. Le concierge placé au bas de l'escalier de madame Gallemand pouvait s'apercevoir qu'elle laissait la porte ouverte. Une autre personne pouvait encore rentrer après Christine et fermer cette porte ; je ne devais plus espérer de m'introduire chez elle , si cela arrivait , et il suffisait d'une combinaison puérile du hasard pour m'enlever un bien si chèrement acheté. Ces craintes me jetèrent dans un état de fermentation et de perplexité si cruel , que je n'ai jamais pardonné au monde
le mal que j'en ressentis. Dès cette époque je conçus le projet de briser, une fois pour toutes , ces entraves insupportables , pour peu que l'amour de ma maîtresse vînt à se monter sur le pied où était le mien.
Je dois dire cependant que le sort me servit à souhait le premier jour , et qu'il ne gâta mon boi^œur par aucun de ces accidens qu'il est si ingénieux à créer. La nuit était froide ; c'est pourquoi le gardien du square rentra immédiatement dans sa loge après m'avoir ouvert la grille. La porte placée au bas de Tescalier qui menait chez madame Gallemand n'était pas fermée. Je parvins , tremblant de peur, jusqu'à l'appartement du colonel. Christine m'attendait ; elle me conduisit doucement à sa chambre à coucher. Dès que nous y fûmes enfermés , nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre , et le transport de ce premier baiser me paya de tout ce que je venais de souffrir.
Sans doute si j'écrivais un roman, on pour-
rait s'attendre à savoir les circonstances de cette entrevue amoureuse , car le signe auquel on distingue les ouvrages d'invention est cette complaisance extrême de l'auteur à montrer l'intérieur des alcôves; c'est là le point où la plume est pressée d'atteindre et oîi l'esprit se donne carrière. Mais cette histoire n'est pas une fiction. Et quel amant pourrait jamais introduire le lecteur auprès du lit d'une maîtresse adorée ? Pour moi , c'est à peine si j'ai osé pousser jusque là les confidences en tête à tête avec un ami sûr et éprouvé. On ne saurait trop s'étendre sur le récit de ses sentimens ; on ne saurait mettre trop de soin à en noter les nuances les plus légères , car il y aura toujours des découvertes à faire dans le cœur humain; mais le chapitre des sens est connu de tout le monde , et on l'a bien rarement abordé autrement que d'une manière avilissante. Il y a dans le bonheur de la matière un côté sublime et divin , qui place l'homme physique au niveau de
l'homme moral , et c'est seulement sous l'influence de l'amour-passion qu'on peut comprendre toute l'élévation de l'ivresse des sens. Malheureusement la nature, avec une aveugle générosité, a fait le même don à tous les êtres vivans , et les plaisirs que le cœur anoblit sont au rang des exceptions. On me pardonnera donc de ne donner ici que très peu de détails sur cette nuit, dont le souvenir restera éternellement gravé dans mon ame ; mais dont je .craindrais de ne pouvoir parler sans tomber dans le travers de la déclamation.
Au lieu d'exagérer le trouble profond qu'elle éprouvait, Christine s'efforça plutôt de le dissimuler, pour ne pas nuire à mon bonheur; je le remarquai cependant au tremblement nerveux qui faisait frémir tous ses membres et à la pâleur de son visage.
Nous nous assîmes auprès l'un de l'autre sans prononcer une parole, tant nous étions bouleversés. Je pris à tâche de réprimer mes
désirs, afin de rassurer Christine. Aujourd'hui que ce moment délicieux est déjà loin, j'y pense encore avec émotion ; mais à l'idée d'écrire tout ce qui part du cœur dans les élans de l'amour, il me prend une fausse pudeur qui arrête ma plume, comme si j'allais commettre un sacrilège. Je me bornerai à dire que le langage de la passion rendit naturellement l'assurance à Christine, et qu'elle perdit bientôt celte terreur qui me représentait comme un vainqueur brutal^ prêt à s'emparer de sa conquête. Un incident comique acheva de chasser la contrainte. Nous étions obligés de parler à voix basse, de peur de réveiller la femme de chambre qui dormait dans une pièce voisine. Par une prudence dénuée de toute raison, Christine voulut en outre éteindre les bougies ; mais pour y suppléer, elle jeta un énorme fagot dans la cheminée avec la précipitation d'une cervelle troublée. Le feu se mit alors à pétiller avec tant de force et à donner tant de lumière que
les précautions devenaient un danger. A l'ordinaire, Christine était le bon sens et la raison même ; elle comprit à la fois ce qu'il y avait de plaisant dans la situation et combien était grande son agitation , dont elle ne s^était pas rendu compte encore. Nous fûmes pris tous deux d'un fou rire qui termina nos frayeurs ; mais après cet accès de gaité, je vis de grosses larmes rouler sur les joues de ma bien-aimée.
— Eh quoi ! lui dis-je, mon bonheur vous coûte- t-il donc si cher que vous puissiez pleurer dans un pareil moment ?
— Mon ami, répondit-elle en souriant, ce n'est point ma faute si les yeux n'ont qu'une manière de rendre mille émotions différentes. Ne vous méprenez pas sur la cause de mes larmes ; ce moment est aussi doux pour moi que pour vous. Je vois que vous m'aimez, et je ne veux pas rester en arrière.
Tandis qu'elle prononçait ces derniers mots, elle tourna vers moi des yeux pleins
de l'angueur et de tendresse. Elle jeta ses bras autour de mon cou, et je la soulevai entre les miens. Toutes les flammes de l'amour nous embrasèrent à la fois, et avant que ce transport impétueux se fût apaise, Christine était à moi, et nous étions dans ce lit dont j'avais résolu tout à l'heure de ne point parler.
Si la suite de cette histoire ne prouvait pas assez l'énergie de la passion qui nous a unis, les instans qui suivirent ce qu'on appelait, dans le siècle dernier, le moment de la victoire, suffiraient à démontrer combien notre amour était au dessus d'un simple caprice. Je cherchais dans les regards de ma maîtresse, en craignant d'y découvrir le repentir ou la honte, tandis qu'elle tâchait de lire dans les miens pour savoir si j'estimais mon bonheur aussi haut que les peines qui l'avaient précédé.
— Ne me gardez-vous pas quelque rancune ? disait Christine. Pensez-vous que j'aie
trop Jong-lenips attendu? Je sais que la plupart des femmes poussent la résistance jusqu'au point où elle devient de l'affectation ou une contradiction étrange, dont leurs amans tirent vengeance plus tard. N'ai-je pas lassé votre cœur à l'avance? Mes pensées n'ont plus d'autre but que de vous conserver long-temps, et je tremble d'avoir compromis l'avenir de nos amours. Ne vous irritez pas des efforts que j'ai faits pour ne pas succomber ; jugez plutôt par là du soin que je prendrai maintenant de vous rendre heureux. Si votre orgueil a été blessé, ne l'écoutez point, c'est le plus perfide conseiller que nous portions en nous-mêmes. Je vous le jure, mon ami, c'est d'hier seulement que j'ai cessé d'être maîtresse de mon cœur. La possession est une épreuve dont les effets ne peuvent se deviner ; consultez-vous : votre amour s'augmentera-t-il par la satisfaction, ou bien va-t-il décroître ? Ma vie est peutêtre attachée à cette question.
J'éprouvais tant de plaisir de ces sentimens aussi tendres que délicats, que j'aurais voulu les prolonger encore; mais il fallait bien dissiper les craintes de ma maîtresse. Avec quelle joie nous nous rassurions l'un l'autre! Christine avait raison de dire que la satisfaction de l'amour était une épreuve, car ce fut seulement après la première heure que nous pûmes voir clair en nous-mêmes, et au milieu de nos inquiétudes, je sentis combien les jouissances du cœur sont supérieures à toutes les autres.
Cette nuit passa si rapidement que nous fumes surpris par les premières lueurs du matin. Il fallut penser à nous séparer. Je rentrai chez moi sans fâcheuse rencontre. Lorsque je retrouvai ma chambre dans le désordre oii je l'avais laissée la veille, au moment du départ pour le bal, le sentiment de mon bonheur et du changement immense opéré dans ma destinée excita dans mon ame un mouvement de reconnaissance. Je remer-
ciai le ciel de ce qu'il avait fait pour moi, et puis je m'étendis dans mon fauteuil pour rêver à la succession d'heureux momens que me promettaient la tendresse et la liberté de Christine.
Il est fort rare au moins qu'on puisse compter dans ses souvenirs trente jours consécutifs d'un bonheur vif et sans aucun nuage, dont Tamour ait fait seul tous les frais. Les mariages s'arrangent singulièrement aujourd'hui, et je ne sais guère de lune de miel, à ma connaissance, qui ne soit un triste mélange confectionné par la main des notaires.
— ^16 — OÙ l'amour a remplacé son carquois antique par une écritoire, et son bandeau par une paire de lunettes. C'est dans les liaisons du monde que le cœur joue son rôle naturel et prend sa revanche-
Je puis assurer sans exagération que, pendant le mois qui suivit la nuit dont nous avons parlé tout à l'heure, je n'ai pas eu un instant de souci ni d'inquiétude. Christine se livrait à sa tendresse pour moi avec un abandon toujours croissant. Nous vivions dans une imprévoyance délicieuse, comme si le reste de l'univers eût cessé d'existerpour nous. Je passais auprès de ma maîtresse des journées entières, et quand minuit sonnait, nous avions encore toutes les peines du monde à nous séparer. Il nous restait mille choses à nous dire à l'instant du départ, et le lendemain, à l'heure du rendez-vous, c'étaient des transports de joie comme si nous nous fussions retrouvés après quinze jours d'absence.
La longue durée des liaisons dépend beau-
coup du ton que prennent les amans dès le début. L'amour physique est toujours le même, tandis que dans l'amour du cœur il y a des variétés infinies qui consistent absolument dans la tournure des idées. Les premiers instans en décident; mais ce n'est qu'après plusieurs entrevues qu'on sait au juste si les sentimens qu'on éprouve méritent le nom de passion. Ce premier point établi, on se dépasse et on se rejoint l'un l'autre. L'amour, comme la mélancolie, la tristesse, et bien d'autres dispositions de l'ame, s'augmente par l'exemple ; on s'y plonge profondément et on s'y entraîne de compagnie ; et puis il arrive un moment où l'on est à l'unisson, et où Ton n'a plus qu'à se soutenir réciproquement pour demeurer aussi long-temps qu'il plaît au ciel de vous laisser au plus haut degré de la plus douce des folies.
Il est rare qu'on soit organisé de manière à sentir vivement sans avoir aussi le don d'exprimer. Ma maîtresse était jeune, ten-
(Ire, impressionnable comme une sensitive, supérieure par son esprit et son éducation au commun des femmes ; elle savait me rendre compte de ce qu'elle éprouvait avec ce naturel particulier à son sexe et qui prête tant de charme au langage. Elle m'ouvrait les trésors d'un cœur virginal, et nous nous réjouissions ensemble des découvertes qu'elle y faisait tous les jours. J'apprenais ainsi à connaître qu'il existe pour les êtres intelligens une somme de bonheur à laquelle les autres ne peuvent pas atteindre.
Pour l'honneur de ma maîtresse et 'le mien, je dois dire que jamais il ne nous vint à l'esprit d'échanger un serment, et pourtant nous avions lieu d'espérer que nos amours seraient de longue durée. Cette manie si ordinaire des sermens ne nous vientelle pas de ce que nous sentons au fond notre fragilité ? Ce sont des garanties que nous nous demandons sans ignorer cependant qu'elles sont vaines. L'homme n'est pas
maître de ses organes et il voudrait l'être de ses sentimens! Il s'indigne à l'idée que sa volonté est impuissante pour conserver un bien dont la source est en lui-même. Il faut que cet instinct secret qui nous avertit de notre inconstance soit bien général et bien cruel pour qu'on voie les organisations les plus matérielles s'en alarmer.
Par son caractère, Christine était adorable. La bonne humeur ne l'abandonnait pas un instant. Ce que je voulais était immédiatement ce qu'elle souhaitait le plus au monde. Le sourire ne quittait pas ses lèvres. Dieu puissant, qui avez formé pour mon bonheur cet être charmant, je vous remercie mille fois de tout ce que j'ai puisé de joie et de consolations dans ces yeux expressifs où brillaient alternativement son cœur et son esprit !
Sous les apparences d'une constitution plutôt frêle que robuste, Christine jouissait d'une santé parfaite, et ce chapitre n'est pas
sans importance, car il est difficile que l'ame soit en bon état lorsque le corps souffre. Elle ne connaissait aucune des indispositions de petites-maîtresses dont tant de femmes finissent par être esclaves , après avoir commencé par s'en servir comme d'un moyen de résister au despotisme conjugal. Il faut, du reste, leur pardonner d'employer cette triste ressource : la position que le monde leur donne est si fausse et si injuste, l'oppression les accable si incessamment, que celles qui ne trouveraient pas à se retrancher sur une santé chancelante pour échapper à une tyrannie perpétuelle, seraient plus h plaindre que d'être sérieusement malades. Je ne rencontre jamais une de ces beautés pâles et étiolées dont Paris fourmille, sans me dire avec pitié : Voilà une pauvre femme qui a bien de la peine à suivre un peu sa volonté.
Christine était musicienne. Je me promettais un grand plaisir de cette ressource ; mais je ne sais comment cela se fit, le piano
ne fut pas ouvert une seule fois. Cette circonstance n'est à mentionner que pour donner une faible idée de la vitesse avec laquelle passaient les heures de nos entrevues. Pendant notre mois de liberté, nous n'avons pas eu un instant besoin d'autres secours que de nous-mêmes. L'esprit d'une femme aimée est si charmant ; il va comme sa personne avec tant de grâces et sur un pied si mignon que je ne me lassais point d'écouter Christine. La séparation forcée de chaque soir aurait dû nous servir d'avertissement et nous faire prévoir que ce bonheur ne pouvait pas durer toujours. Nous nous demandions bien comment il était possible qu'on se quittât lorsqu'on était si nécessaire l'un à l'autre ; mais nous fermions volontairement les yeux sur l'avenir, de peur d'introduire inutilement entre nous une pensée attristante. Cependant le moment fatal arriva. Christine me montra une lettre du colonel qui annonçait son retour ; notre dernier jour de tranquil-
Jité s'écoula comme un songe, et le lendemain, en ne me rendant pas auprès d'elle à l'heure accoutumée, j'avais encore peine à croire que notre existence allait changer. La société ne sait pas quels énormes sacrifices lui font les amans sans aucun profit pour elle.
Après le retour du colonel, mes visites se trouvèrent réduites à deux par semaine. Je n'osais point murmurer, 'car il est certain qu'il n'était pas au pouvoir de Christine de faire davantage pour moi ; mais j'amassais contre le monde une secrète colère qui ne pouvait manquer d'éclater plus tard ; cependant lorsque je voyais madame Gallemand être un sujet d'admiration ou de convoitise pour les jeunes gens qui venaient chez elle, je montais en moi-même au Capitole conune un triomphateur romain.
J'ai ri cent fois de la folie des amans qui ne savent pas cacher ce qu'ils éprouvent ; mais aujourd'hui je comprends pourquoi ils
se perdent si généralement par leur propre faute. Nous étions bien convenus, Christine et moi, de modérer nos regards imprudens, de ne point trop souvent nous parler, et d'éviter avec soin de donner prise aux soupçons; mais quand l'un de nous deux avait observé scrupuleusement cette consigne, l'autre s'alarmait aussitôt, devenait triste à la mort, et croyait déjà que tout le beau feu commençait à s'éteindre. Le mal de l'exagération s'en mêlait ; on voulait alors se parler à tout prix, et adieu la prudence! On se reprochait de trop bien réussir à se surmonter, et, pour expier ses torts, il fallait s'exposer de gaîté de cœur au danger. Le nombre des extravagances que nous commettions en ce genre est incalculable; mais s'il est des gens capables d'aimer avec passion et sagesse à la fois, je ne les connais pas, et je suis prêt à m'incliner devant eux.
Au premier rang , parmi les folies amoureuses, il faut placer la fureur de s'écrire.
C'est par les lettres que tous les amans se perdent ; on le sait et on le re'pète ; cependant on s'écrit des volumes entiers avec une sécurité d'esprit incroyable. Et ne croyez pas qu'on brûle ces lettres une fois qu'on les a lues ; on les garde soigneusement pour les relire un jour, ce dont on n'a jamais le temps. Prêcher les amans sur ce point serait peine inutile : aussi est-il bien convenu que tout mari qui veut savoir ce qui est au fond du cœur de sa femme, le découvrira infailliblement en forçant les tiroirs. J'avoue que nous n'étions pas plus sages que les autres sur cet article. Nous nous écrivions sans cesse et nous ne brûlions presque point de lettres. Vingt fois mes billets passèrent sous les yeux du mari ; mais on a encore de nos jours le respect du cachet, et c'est une chose assez rare que de voir la jalousie elle-même manquer à cette religion. Il est certain que les explications sont nécessaires à chaque minute entre deux amans ; les occasions de se
parler que laissent les arrangemens du monde sont dans une telle disproportion avec ce besoin de tous les instans, que les écritures peuvent seules y suppléer. Heureusement, le ciel a vu nos amours avec indulgence et nous a plus d'une fois prêté secours, je me plais à le penser. Souvent des orages passèrent au dessus de nos têtes sans nous atteindre , et les hasards minutieux dont la vie est remplie nous furent long-temps favorables.
Il n'est pas de femme qui n'ait une amie intime; celle de Christine était une petite madame Bourgoin, jeune blonde, d'une humeur douce et d'un caractère sûr, dont je n'ai rien dit encore, parce qu'elle n'avait aucune part aux événemens dont nous avons parlé jusqu'à présent. Madame Bourgoin avait un mari de son âge qu'elle aimait , et à qui elle faisait présent d'un enfant tous les ans. C'était elle qui par complaisance avait servi de chaperon à Christine pour la conduire au bal masqué. Si madame Gallemand eût osé se confier
à son amie et s'entendre avec elle , nous en eussions tiré un grand profit ; mais Christine éprouvait une répugnance insurmontable à prendre une confidente. Elle pensait que le jeune mari ne tarderait pas à tout savoir : il avait de son côté des amis intimes qui connaîtraient bientôt nos amours , et il n'y avait plus de raison pour que notre secret ne fît pas le tour du monde. Je n'eus pas le courage d'insister. Mais un léger incident nous fit voir que madame Bourgoin avait tout compris, et qu'elle était la discrétion même.
Un soir Christine me montrait en badinant une toilette qu'elle avait le projet de mettre le lendemain, pour aller dans un bal auquel, par paresse , je n'avais pas voulu me faire inviter.
— Tenez, me disait-elle avec malice , regardez cette robe bleue ; elle me sied fort bien. Pour vous punir de votre indifférence, je serai jolie demain et vous ne me verrez pas. ^
— Ce que vous prenez pour de l'indifTérenée n'est que de la sagesse, répondis-je. Je connais votre goût pour le bal , et je sais que l'amant reste relégué à la seconde place dans l'imagination d'une femme, au milieu des plaisirs d'une fête. J'enragerais peut-être de vous voir jolie pour tant de monde. Je serais peut-être jaloux , et il m'arriverait de troubler votre joie.
— Eh! mon pauvre ami, voilà un sentiment commun qui n'est pas digne de vous. Ne devinez-vous pas que le bal était mon goût dominant quand je n'avais rien autre chose à aimer , et qu'il n'en est plus de même à présent? Je donnerais toutes les fêtes du monde pour un quart d'heure de tête-à-tête.
— Ce que je vous ai dit, repris-je, n'est peutêtre vrai qu'à moitié; mais il est prudent que vous alliez au bal sans moi.
— Eh bien ! je veux que vous me voyiez dans ma robe bleue. Ayez soin de vous trouver demain au soir chez madame Bourgoin
j'inventerai quelque moyen de lui rendre une visite.
Le lendemain , vers huit heures du soir , Christine arriva en effet chez l'amie intime dans une toilette charmante. L'émotion donnait à sa beauté un éclat particulier, et à son sourire une expression indéfinissable.
Elle ne m'avait jamais semblé si jolie, et soit à cause du plaisir qu'elle y trouvait, soit afin de donner plus de prix à cette faveur en négligeant pour moi le bal, elle prolongea de beaucoup sa visite. Elle avait déclaré en arrivant qu'elle resterait seulement quelques minutes , mais au bout de trois heures elle ne songeait pas encore à s'en aller. La porte s'ouvrit et le colonel entra.
■ — A quoi diable pensez- vous ? dit-il avec sa brusquerie habituelle. Vous m'envoyez au bal où vous savez que je m'ennuie à périr, et pendant ce temps-là vous restez ici jusqu'à minuit! Que faisiez-vous donc de si attachant?
Le colonel me regarda d'un air où il n*y avait rien de soupçonneux, mais qui me déconcerta complètement. Christine était troublée aussi.
— Nous parlions d'affaires, dit madame Bourgoin pour secourir son amie.
— Il faut donc, reprit M. Gallemand, que ce soit bien important pour faire oublier le bal?
— Très important, répondit Christine.
— Et peut-on savoir ce que c'est ?
— Sans doute, je vous conterai cela en chemin. Montons d'abord en voiture.
M. Gallemand partit avec sa femme.
Quelques minutes avaient suffi pour remettre Christine de sa surprise. Elle savait bien la mesure de l'esprit du colonel. Au lieu d'imaginer un moyen de motiver sa visite elle raconta l'histoire d'un mariage projeté pour une jeune fille de ses amies. Elle assura que la négociation l'occupait beaucoup. M. Gallemand prit aussitôt le change; il n'en demanda pas davantage, et ne s'aperçut point que cette
affaire ne se liait que médiocrement avec l'absence de sa femme. 11 se mit à s'étonner de la confidence que lui faisait Christine, et oublia la circonstance qui l'avait amenée. Le lendemain, dans le courant de la journée, le colonel demanda seulement à madame Bourgoin si elle avait connaissance d'un mariage dont parlait sa femme.
— Certainement, répondit-elle, sans comprendre ce que disait le colonel ; vous savez bien que tout est commun entre Christine et moi.
— Et vous ne m'en avez rien dit hier ! Que ces petites femmes sont mystérieuses !
— Vous voyez cependant qu'on ne peut rien cacher à ces maris , tant ils sont curieux !
Nous apprîmes ainsi que l'amie intime nous avait devinés , et ce premier danger nous aurait été utile sans doute si les amans étaient capables de profiter d'une leçon.
Combien de fois n'ai-je pas donné à tou<s
les diables ces mille et une obligations qui absorbent la journée d'une femme, et dont personne ne se soucie au fond , mais auxquelles il faut céder pour garder seulement son rang et compter dans la société pour une personne qui sait vivre! Les jours, les semaines se trouvent dévorés ; chaque instant apporte une occupation qui presse , et lorsque vous jetez les yeux en arrière , vous ne savez même plus vous rappeler ce qui vous agitait si fort. En voyant toutes ces misères , décorées du titre d'usage, empiéter sur le plus précieux de ma vie, il me prenait une colère qui m'eût poussé à des extravagances si Christine ne l'eût partagée. Cependant les contraintes dont j'enrageais amenaient parfois des incidens comiques auxquels ma mauvaise humeur ne pouvait pas résister.
L'homme charmant s'estimait un person-nage accompli , et jouissait de cette douce satisfaction de soi-même avec laquelle on se croit sur le point de gagner les bonnes grâces
de toutes les femmes. Pour rien au monde il n'eût manqué de remplir les devoirs de la politesse, de porteries dragées une fois l'an, les bouquets aux jours de fêtes, et les cartes de visite au moment où l'occasion l'ordonnait. Faire moins que cela eût été à ses yeux un crime; mais aller au-delà en l'honneur d'une dame , c'était selon lui passer subitement à l'héroïsme et mériter des couronnes. Son empressement engageait volontiers les femmes à user d'une obligeance qui semblait voler au devant des désirs; mais à peine l'avait-on employé à quelque petit service, qu'il se croyait aussitôt un paladin gagnant le prix des vertus chevaleresques. Les brevets d'esprit se distribuent légèrement dans un certain monde , et les gens qui savent tourner élégamment le lieu commun sont les premiers à qui on en décerne. Je ne puis pas dire que l'homme charmant fût absolument dénué d'esprit; mais une fois hors des retranchemens de la civilité, on le trouvait médiocre,
et pour du jugement, il n'en avait pas l'ombre.
Un jour qu'on parlait chez madame Gallemand des Nouvelles de Cervantes, Christine, qui savait l'espagnol , témoigna le désir de les lire dans Toriginal. L'homme charmant offrit de se charger d'acheter cet ouvrage à la librairie étrangère et promit de l'apporter à sa première visite.
Au bout de trois jours un domestique vint remettre le livre espagnol et annoncer que l'homme charmant s'était donné une entorse en allant faire cette acquisition. Il insista sur ce point, et déclara que son maître lui avait recommandé de bien dire à madame Gallemaud que l'accident était arrivé dans l'escalier du libraire. Christine me fit part de ce message en riant aux éclats.
— Vous verrez , me dit-elle , que l'homme charmant va s'imaginer avoir exposé sa vie pour moi, et qu'il me demandera une reconnaissance sans bornes.
Le billet suivant, qu'elle reçut le lende-
main et dont elle me remit l'original , prouve qu'elle ne s'était pas trompée :
« Madame,
« Je vous écris démon lit de douleurs. Je ne sais si mon domestique vous aura dit que je m'étais foulé le pied en tombant sur les marches de la librairie étrangère. Votre livre, que je portais sous mon bras, est cause que je n'ai pu me retenir à propos avec la main , et que la chute a été plus grave. Je ne me plaindrai pas de ma blessure puisqu'elle est gagnée au service d'une jolie dame. Un autre pourrait murmurer de ce malheur; mais tout ce qui vient de vous , fût-ce un mal plus grand , est précieux pour moi. Voilà comme je suis. Ma résignation sera-t-elle un mérite à vos yeux? Je n'ose l'espérer; d'ailleurs le vrai dévouement n'exige pas de reconnaissance , et c'est à un sentiment plus tendre que je voudrais devoir ma récompense. Vous comprendrez au moins que vous me coûte?.
cher en pensant que ma blessure me prive du plaisir de vous voir ; mais je prendrais ma peine en patience plus facilement si vous m'assuriez que j'ai mérité un doux regard de vos yeux, par mon zèle à vous servir et par mon infortune.
« Agréez , madame , etc. »
L'homme charmant ne s'en tint pas là. Dès qu'il put quitter la chambre, il arriva chez madame Gallemand appuyé sur une canne , et à force de s'exagérer l'importance de son aventure, il finissait par se croire de bonne foi aussi intéressant qu'un héros de la Grande- Armée. Tout cela fut une source de rires et d'amusemens jusqu'au moment où les protestations d'amour prirent un caractère sérieux. Comme j'avais la faiblesse d'en être contrarié , Christine me rassura d'un mot :
— Il n'est rien de si facile , me dit-elle, que de mettre fin aux tendres déclarations de l'homme charmant ; son cœur ne se hasarde-^
rait pas à aimer sans être sûr de trouver du retour. Les bras lui tomberont d'étonnement quand je lui apprendrai que ses prouesses ne m'ont ni remplie d'admiration ni touchée profondément; mais l'excès de l'amour-propre a cela de bon qu'il ne peut consentir au rôle d'importun,
En effet l'homme charmant eut peine à revenir de sa surprise, lorsqu'il sut de la bouche de Christine qu'elle demeurait indifférente à son héroïsme et à ses malheurs. Il passa aussitôt à l'état d'un cœur blessé, trop grand pour faire un reproche , et prêt encore à se dévouer une seconde fois. Mais dans la suite on ne parla jamais favorablement de Christine en présence de l'homme charmant , sans qu'il fît aux éloges une restriction touchant l'ingratitude du beau sexe.
On a dit avec raison que les femmes se perdaient par la résistance. C'est presque toujours avant que les liaisons ne soient formées qu'elles se devinent. Un cœur qui résiste n'a rien à cacher ; l'attaque et la défense sont ordinairement publiques , et quand l'accord a lieu , il est trop tard pour dissimuler. On se trahit par les précautions mêmes. Pour
être vraiment habile, il faudrait alors continuer le jeu de la guerre , comme si la paix n'était point signée , et que l'amant sût feindre le découragement et l'abandon de ses projets ; malheureusement la vanité s'oppose à cette tactique , et pour cette raison je croirais assez qu'elle n'a jamais été pratiquée.
Au milieu de ces croisières d'observation qu'on établit les uns contre les autres, le monde est aussi aveugle que les amans sont peu précautionnés. Tant qu'un point de départ n'est pas donné, les femmes seules sont en butte à la généralité des regards inquisiteurs; heureusement elles sont formées de longue main à composer leur maintien. Tant que les soupçons indécis volent d'un homme à l'autre , le danger n'est pas grand ; mais une fois qu'ils sont fixés , il devient bien difficile d'éviter une surprise. Lorsqu'on veut savoir, dans un cercle , s'il y a une personne amoureuse de la maîtresse de la maison, il en existe un premier indice fort simple : regar-
dez l'homme qui sort le dernier ; celui-là est d'ordinaire le plus épris , car sous l'influence de ces charmes mystérieux qui se jouent de nos volontés, il n'est pas de douleur plus grande que celle de s'arracher de l'air que respire la femme qu'on aime. L'amant devenu heureux demeure sous la même puissance ; il s'éloigne aussi le dernier ; il espère toujours trouver le moment favorable pour glisser un mot à 1-oreille de sa maîtresse. L'amant jaloux manque rarement d'exécuter une sortie théâtrale, et celui qui se refroidit s'esquive volontiers sans être aperçu. Il ne faut pas tirer de ces observations des conséquences trop étendues ; mais , pour celui qui sait les mettre en pratique en consultant les caractères et les tempéramens, comme on dit en médecine, elles peuvent mener à la vérité. Ceci s'adresse aux personnes curieuses, car, pour ma part, je pense qu'il vaut bien mieux avoir de l'occupation pour son propre compte que de se mêler des affaires d'autrui , sans autre avan-
tage que la satisfaction de pouvoir dire comme Gicéron ; « J'ai trouvé, j'ai découvert, » ou le triste plaisir de nuire à son prochain.
Je ne sais si les amis du colonel avaient dressé un dossier de remarques comme celles qui précèdent ; mais la manière dont j'appris qu'on nous soupçonnait mérite d'être rapportée.
— Il m'arrive une chose étrange, me disait Christine un jour : tous les jeunes gens qui viennent chez moi se sont apparemment donnés le mot pour me faire la cour en même temps.
— La chose est étrange en effet , répondisje ; mais ne vous trompez-vous point?
— Il n'y a pas lieu de douter le moins du monde.
Christine m'apprit alors que l'homme charmant avait écrit une nouvelle épître de tendres reproches. Le peintre que nous avons montré dans le commencement de cette histoire , avait suivi la même marche et commencé, en outre , une guerre d'oeillades et de propos insinuans ; il joignait à cela
une ridicule manœuvre qui consistait à chercher perpétuellement avec son pied celui de madame Gallemand. De son côté le jeune néologue avait décoché le matin même le billet suivant :
« Madame ,
« Une douleur fauve brûle mes nerfs. Qu'il
« rirait d'épouvante , l'homme qui verrait
« dans mon cœur les ravages de Tamour qui
« ronge! Qu'il soulèverait sa lèvre avec dé-
« dain , cet homme , en comptant du doigX
« les plaies de ce cœur qui saigne par vous !
« car c'est pitié , madame , de voir comme je
« souffre ; je vous aime , voyez-vous ! je vous
« aime avec désespoir et terreur, et j'aspire
« à vous comme l'infortuné qui naufrage ,
ft après la terre bleue. Ce serait dérision que
« de fixer un œil sec sur un malheureux jeune
« homme qui sombre dans l'amour. Ah ! ten-
« dez-moi une blanche main qui sourit h mes
« souffrances. Dites que vous voulez les renie
« dre moins acres, et ouvrez- moi, par vos « douces paupières, un monde nouveau , un <c monde de joies et de fleurs, d'ivresse et de
< lumières , de musique et de passion , d'a- « mour et de pierreries. Car vous êtes bonne, « vous ! et il sera pénible à votre cœur de « jeune femme que je déchire ma poitrine « avec les ongles de l'angoisse ; et vous me
< rendrez ma gai té insouciante et fantasque , « et mes folles pensées et mon bonheur d'or. « Vous ne permettrez pas que le dégoût de « l'existence dresse en moi sa chevelure hir- « sute. Ah ! dites que vous ne le permettrez « pas ! J'attends votre arrêt comme l'accusé « sur la planche brune. Votre pardon c'est la
< vie avec ses parfums : votre colère , c'est la « mort avec ses ennuis de granit , c'est le « désespoir avec sa robe rouge. Quelle que « soit votre volonté , à vous qui êtes un ange ,
< je crierai : merci ! »
Après être resté un moment en contem-
plation devant cet effroyable morceau, je demandai à Christine si elle comprenait la cause de cette guirlande d'amoureux qui se formait autour d'elle.
— Je crois la comprendre , répondit-elle , et je n'hésitais à vous la donner que par crainte de vous affliger. Nous sommes découverts , n'en doutez pas. Si je n'avais pas de bonnes raisons pour faire une exception en votre faveur, je dirais dans mon impatience que votre sexe entier est la présomption même. On soupçonne que je vous aime, et cette raison qui devrait éloigner les déclarations est précisément ce qui les attire. Tous ces galans personnages ont peine à comprendre de quel droit vous auriez la préférence. En se comparant à vous, Tamour-propre leur persuade que je me suis aveuglée sur votre mérite , et que j'en reviendrai en leur faveur. Ils se disent : Puisqu'elle a pris un amant , pourquoi n'en choisirait-elle pas un second ? De là les importunités de notre peintre , les
reproches de l'homme charmant et la tirade d'éloquence du jeune néologue. Le pire de l'affaire, c'est qu'il faut ménager toutes ces vanités, de peur de me faire des ennemis, et cependant ce rôle m'est désagréable. Il m'en coûte assez déjà de tromper par nécessité, sans être encore réduite à paraître flattée d'hommages que je méprise et dont le motif est offensant pour moi.
La vérité de tout ce que m'avait dit Christine me frappa bientôt. Je remarquai des regards dont l'intention ironique était évidente. Lorsque je m'approchais de madame Gallemand, on s'écartait avec une discrétion affectée pour me donner la facilité de lui parler, et aussitôt que je laissais la place libre, on revenait faire sa cour , comme pour s'inscrire en date , quand mon règne serait terminé. Cette espèce de défloraison de nos secrets nous fut cruelle à tous deux. Je vivais dans un état d'irritation perpétuelle pendant les heures que je passais chez madame
Gallemand ; je préférai renoncer presque entièrement aux visites officielles. Christine prit d'abord mon absence pour un refroidissement. Au lieu de s'expliquer avec moi , elle garda le silence et demeura piquée. La vengeance est facile aux femmes dans ces occasions : Christine feignit de ne point s'apercevoir de la rareté de mes visites , et la première fois que je reparus, elle se donna le plaisir de me martyriser par des manèges de coquetterie. Mon cœur fut prêt à se briser lorsque je crus surprendre dans les yeux de ma maîtresse ces expressions d'incertitude qui annoncent que l'amour va changer d'objet. Je sortis furieux de jalousie pour écrire une épître pleine d'amertume. Heureusement Christine aussi exaspérée que moi, m'écrivait la pareille dans le même instant. Nos lettres se croisèrent, et furent la justification l'une de l'autre. Nous jurâmes de ne plus nous donner de ces chagrins inutiles, et ce premier nuage ramena une série de beaux jours ; mais
je commençais à penser que ce n'est pas peu de chose qu'une passion, et que le rôle d'un amant est plein d'épines et de soucis.
Un matin, en me rendant au jardin du Luxembourg où nous nous étions donné rendez-vous, je remarquai machinalement une voiture de place arrêtée en face de la grille, de l'autre côté de la rue. Il me vint un soupçon. J'allai poser ma tête à la vitre de ce fiacre, et j'aperçus l'homme charmant qui se tenait au fond de la voiture. Je me fis ouvrir la portière, et je montai m'asseoir vis-à-vis de lui.
— Puis-je savoir ce que vous faites ici? lui demandai-je aussi poliment qu'il me fut possible.
— Monsieur, me répondit-il, en hésitant, j'attends un de mes amis qui est entré dans cette maison,
— Dans quelle maison , je vous prie ? Votre voiture est arrêtée contre le mur d'un jardin.
— C'est je crois celle-ci, me dit l'homme
charmant, en me désignant la porte-cochère la plus voisine.
— Tenez, monsieur, repris-je, cessons les défaites si vous m'en croyez. Je sais ce que vous cherchez. Vous êtes venu pour jouer le métier d'espion. Cela se pardonne à un mari ; mais de la part d'un étranger , cela ne se tolère pas.
— Monsieur , dit l'homme charmant , parlons sans nous fâcher, ou bien je brise là , et vous n'en saurez pas davantage. Désirez- vous une explication franche ?
— Je pourrais m'en passer ; mais je prendrai sur moi de vous écouter tranquillement.
— Eh bien ! je suis venu pour m'assurer que vous êtes l'amant d'une personne dont j'étais amoureux avant de me douter que vous eussiez la préférence. lime fallait un éclaircissement, afin de pouvoir décider si je devais poursuivre ou renoncer à mes prétentions. Je vois à présent que je ne me suis pas trompé. Ce n'est pas ma faute si hier j'ai
entendu madame Gallemand vous dire : « A demain, à midi, au Luxembourg.» C'est à moi de vous céder la place, et je veux le faire en galant homme. Vous n'êtes point obligé de me croire ; mais je vous assure , monsieur , que votre secret sera gardé scrupuleusement.
J'avais sur le bord des lèvres d'ajouter :
— Il n'en est pas moins entre les mains d'un fat.
Mais je sentis tous les dangers d'une querelle et d'une affaire d'honneur dont le monde finirait par savoir l'origine , et je renfonçai mon dépit.
— Je vous avoue, répondis-je, que j'ai peine à me fier dans la discrétion d'un homme capable d'une inquisition comme celle que vous exercez dans cet instant.
— Vous êtes libre , monsieur, de vous fâcher ou d'éviter un éclat. Si vous regardez ma démarche comme une offense grave , je suis prêt à vous donner satisfaction sous le prétexte qui vous conviendra. Pensez-y jusqu'à
demain, monsieur, et vous me trouverez à votre disposition de toutes les manières. Si vous vous contentez de l'engagement que je suis disposé à prendre sur ma parole d'honneur, de ne jamais nuire à vos amours, même en laissant voir à madame Gallemand que je les connais , votre confiance me flattera , et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
Je pensai qu'on ne peut pas s'amuser à des délicatesses dans une position comme celle où j'étais. Puisque l'homme charmant était amoureux de ma maîtresse, je ne devais pas lui donner une apparence chevaleresque en me battant avec lui sous un prétexte de convention.
— Monsieur, lui dis-je , il ne s'agit pas de se livrer à des rodomontades. Je suis extrêmement contrarié de ce que vous avez fait, et je veux sortir de ce mauvais pas le moins mal possible. Je me contenterai donc de votre parole d'honneur, parce que je ne puis avoir mieux. S'il résulte de tout ceci
quelque malheur, c'est un compte que nous réglerons ensemble plus tard.
< — Je suis bien aise, monsieur, de vous voir raisonnable. Je vous donne ma parole de ne pas trahir votre secret ; j'abandonne toute pre'tention à gagner les bonnes grâces de votre maîtresse, et croyftz que si j'avais été fixé plus tôt sur vos relations avec madame Gallemand, je vous aurais épargné la contrariété que vous venez d'avoir.
L'homme charmant se vantait, car il savait depuis plusieurs jours ce qu'il venait seulement de vérifier ; mais je me gardai bien de vouloir rabattre son honnête présomption. Il est souvent dangereux de faire voir aux hommes qu'on connaît toute leur pensée ; le plus sûr moyen de tirer d'eux un bon parti €St de paraître les croire lorsqu'ils se donnent pour meilleurs qu'ils ne sont.
Il est d'ordinaire convenu entre amans qu'on doit partager peines et plaisirs. J'avais d'abord dessein de taire à Christine la fâ-
cheuse aventure du malin; mais, autant par respect du principe de communauté que par cette faiblesse qui vous prend auprès de la femme qu'on aime, je ne pus garder le silence. Contre mon attente , Christine ne s'effraya pas trop de l'introduction de l'homme charmant dans nos secrets. Les feintes lui étaient plus odieuses que tout le reste ; ses sourcils se rapprochèrent tandis qu'elle m'écoutait; puis elle soupira en disant :
— En voilà donc un pour qui je n'aurai plus à jouer la comédie.
Ce serait manquer de générosité que de chercher de mauvais motifs à de bonnes actions, c'est pourquoi je veux croire que la discrétion dont l'homme charmant fit preuve tenait h sa loyauté, et non pas à l'espoir que madame Gallemand prendrait note de son mérite pour l'en récompenser un 'jour. Il nous resta cependant de cette affaire une impression pénible, comme si nous eussions
senti rédifice de notre bonheur se lézarder de diffërens côtés à la fois. On verra tout à l'heure que cette sensation ne nous trompait pas, et que d'autres secousses plus graves nous étaient encore réservées.
Le résultat le plus réel des accidens dont nous venons de parler fut la dure nécessité de redoubler de prudence. Puisque nos secrets étaient connus de l'homme charmant, il était sage d'empêcher au moins que les autres amis du colonel ne vinssent à bout d'acquérir les mêmes certitudes. Christine eut le courage de me proposer une séparation com-
plète de quelques jours. Je m'y résignai en murmurant, et je m'enfermai dans ma chambre pour m'abîmer à mon aise dans mon ennui.
Théodore était la seule personne pour qui ma porte s'ouvrait. Il me trouva au coin du feu, regardant les chenets d'un air consterné, le genou dans mes deux mains, et répétant vingt fois de suite le même refrain sur un mode lugubre.
— Eh ! qu'est cela? disait-il en s'efforçant de m'égayer; est-ce que tu te prépares à exercer le noble métier de fossoyeur ? Quand tu t'enfonceras jusqu'aux oreilles dans la mélancolie, le temps n'en coulera pas plus vite. A quelque chose malheur est toujours bon. Il y a donc un côté avantageux dans ce qui t'arrive : cherchons-le, et oublions le reste; c'est ainsi que doit faire le philosophe. Pour moi , je pense que cette interruption sera utile à tes amours. L'homme ne connaît pas les bornes de ses désirs ; il les croit infinis
quand la satiété est à deux pas de lui. Qui sait si ton bonheur ne devra pas aux embarras du moment une longue prolongation ? La vie est précieuse ; c'est un crime que de la dépenser tristement lorsqu'on n'y est point forcé. Tu n'auras pas toujours vingt- six ans. Secouons un peu la tristesse, et nous reviendrons ensuite à l'amour avec plus d'énergie. T'imagines-tu, par hasard, que ta maîtresse s'enterre comme toi dans une idée sombre ? Je gage qu'elle va au spectacle, au bal, avec une nouvelle ardeur, et, à mon sens, elle fait bien. Imite-là. Organisons une partie de plaisir.
J'eus beau répéter à Théodore que l'ennui me suivrait partout, et que le repos était encore l'état que je supportais le mieux, il ne voulut rien comprendre à mes tourmens qu'il appelait des chimères. Quand on ne juge pas les choses du même point de vue, il est impossible de s'entendre. Le mal doit se mesurer par le degré de sensibilité de celui
qui soulTre et non d'une manière générale. Il n'y a pas lieu à discuter sur les plaintes d'un amant : à moins d'avoir les mêmes peines que lui, on ne saurait les apprécier ; mais, à coup sûr, l'être le plus malheureux qui soit au monde est un amant malheureux, par cette raison qu'il est le plus sensible des êtres.
Au bout de trois jours d'isolement et de marasme, je fus pris d'une fièvre lente qui me dura près d'une semaine. Théodore fut ma seule distraction; il me tenait assidûment compagnie, et sa gaité naturelle triomphait par momens de ma mauvaise humeur ; mais souvent aussi mon découragement le gagnait, et il se plaignait alors plaisamment d'un abatjour que, disait-il, je lui jetais sur l'esprit. Il soupirait du haut degré que ma folie avait atteint, et louait Dieu de lui avoir épargné ce qu'il appelait le purgatoire du cœur. Il frémissait lorsque j'assurais que si la fortune m'avait seulement donné cent mille écus de
biens, j'enlèverais ma maîtresse pour l'emmener dans quelque pays où jamais on ne pourrait nous retrouver. Il maudissait Christine du triste état où son amour m'avait réduit, et déclarait que si une occasion de lui parler se présentait, il l'accablerait de reproches. Toutes les femmes étaient des sirènes qui nous enlaçaient dans leurs replis et nous laissaient boire seuls le poison, tandis qu'elles puisaient dans notre mal l'insouciance et la santé. Comme il en était là on vint m'apprendre que Christine était malade, et ma ménagère m'apporta le billet suivant :
« Je n'y tiens plus, mon ami; cette vie est insupportable. Je suis au lit depuis hier, à force d'ennui. Je sens au fond de mon cœur que vous êtes aussi tourmenté que moi. Les choses ne peuvent plus aller ainsi. Je pensais ce matin combien ces heures interminables seraient rapides et douces si vous étiez auprès de moi, même en présence des importuns. Je sens toute la vérité de ce qu'a dit
La Bruyère : que le grand point pour les amans est d'être ensemble, etqu il n'importe guère alors si on est gêné, malheureux ou même persécuté. J'étais très souffrante cette nuit, et je songeais avec horreur à la douleur que vous causerait ma mort. Si vous me perdiez, croyez que la grande question du retour des trépassés sur la terre serait éclaircie, car je ferais tout ce qui est possible à une ame défunte pour revenir vous trouver, et vous pourriez assurer qu'il n'existe point de revenans si mon image ne reparaissait jamais à vos yeux. Trouvez un moyen de nous voir pour demain, et deux heures de tête-àtête nous rétabliront tous deux. »
Théodore m'offrit aussitôt son domicile.
J'envoyai son adresse à Christine, en la conjurant d'accepter, pour cette fois, un asile chez mon ami. Je savais d'avance tout ce que cette démarche lui coûterait, mais je comptai sur son amour pour surmonter ses craintes et ses scrupules. Je ne me trompai pas.
Le lendemain, ma maîtresse demeura trois grandes hem'es auprès de moi. Si on nous eût entendus raisonner gravement sur le bonheur que nous goûterions ensemble à fuir dans quelque contrée perdue, comme le Japon ou l'Amérique du Sud, régler l'emploi de notre temps et nous quereller sur des détails de rien, comme si cette folie eût été possible, on nous eût déclarés bons à mener à Charenton. Christine s'amusa beaucoup à fureter dans la bibliothèque de Théodore, et au moment de nous séparer, je lui proposai d'écrire sur le bureau de mon ami un mot à son intention. Elle prit une feuille de papier et y traça au crayon cette phrase : « Théodore, vous qui savez bien choisir vos livres et vos amis, ne serez-vous jamais amoureux? je vous souhaite ce mal que vous craignez tant, et une femme digne d'opérer votre conversion. »
Je m'attendais à voir Théodore donner le souhait au diable; mais la moindre bagatelle
qui s'adresse à nous-mêmes, est traitée avec plus d'égards que les affaires capitales de nos voisins. Le cœur du libertin s'attendrit à la lecture de cette phrase.
— Elle a écrit cela pour moi ! disait-il ; les femmes sont des êtres charmans. Elle a raison : il me manque d'avoir été amoureux une bonne fois pour connaître ce que c'est. Tu lui diras que je tâcherai de lui obéir.
Depuis ce jour Théodore changea de langage avec moi. Il me fit grâce de sa pitié pour mon sort et m'appelait souvent , moitié au sérieux et moitié en badinant , l'homme trois fois heureux.
Qui donc m'apprendra ce qu'on trouve de si délectable à jouer aux autres de mauvais tours? C'est un plaisir que je n'ai jamais pu comprendre; mais il existe, puisqu'on voit tant de gens s'en repaître. Il faut croire que le bonheur de leur prochain semble à ces gens-là autant de bien qu'on leur vole. Je reconnus un beau jour qu'on avait excité con-
Ire moi les soupçons du colonel. On ne s'était pas risqué jusqu'à lui dire qu'il était trompé , parce qu'un pareil avis est injurieux, mais on avait seulement assuré que j'étais amoureux de la dame.
Dans ce moment je fus h deux doigts d'une catastrophe ; le colonel eut assez d'empire sur lui-même pour me suivre du regard pendant quelques jours, sans rien témoigner de ce qu'il pensait. Il surprit dans mon maintien et mon langage des indices dont un homme plus clairvoyant eût conclu que j'étais amant plutôt que soupirant ; mais il donna par bonheur à ses remarques une interprétation différente. Il s'alla loger dans l'esprit que je voulais prendre les airs d'avoir obtenu les bonnes grâces de sa femme.
— Il y a , disait-il un jour avec des yeux flamboyans, certains jeunes gens, lovelaces de grisettes , qui ne seraient pas fâchés de mettre sur leur liste le nom d'une honnête femme. Ils tâchent pour cela de la compro-
mettre par des chuchotemens à Toreille et des familiarités; mais on voit clair, Dieu merci ! et ce sont des gants qu'ils ne se donneront pas. Il suffit , je pense , de les avertir qu'on connaît la manœuvre pour que cela finisse ; autrement on y mettrait bon ordre en deux mots.
Ce fut bien par une permission du ciel que M. Gallemand ne remarqua point la pâleur de Christine; pour moi, si j'eusse été moins troublé, j'aurais peut-être reconnu sur les visages des assistans quel était mon dénonciateur ; mais tout ce que je pouvais faire était de paraître ignorer à qui s'adressait ce discours, sans quoi la transparence de l'allusion m'eût obligé à vider la place pour ne plus revenir, ce qui n'était pas mon affaire.
A ma suivante visite, M. Gallemand m'accueillit avec des façons qui approchaient fort de la grossièreté. Il ne prit point d'ambages et me tourna franchement le dos quand je le saluai. Dans la conversation, il affecta d'abord
de ne jamais répondre à ce que je disais , comme si je n'eusse pas été présent. Je me hasardai par un mouvement de colère , à le forcer dans ses retranchemens en lui adressant la parole en face ; c'était risquer beaucoup, vu la rude écorce du personnage; mais il n'en arriva rien de fâcheux. Le colonel me donna une réponse sèche que la brusquerie militaire pouvait excuser. Il eut soin d'user avec les autres d'une politesse exagérée qu'on ne lui connaissait pas , afin d'établir un contraste bien sensible. S'il daignait me contredire , c'était en termes durs et d'un air irrité. Le sang me montait aux oreilles à chaque instant. Christine était au supplice. 0 patience ! je plains les amans réduits à cette extrémité.
Christine me faisait signe de prendre mon chapeau. C'était le plus sage, et j'allais suivre son conseil lorsque M. Gallemand relevant un mot que je venais de prononcer, îs'écria que mon opinion était ridicule et im-
perlineiile. Je répondis que le colonel se servait d'expressions qui n'étaient pas d'usage dans les discussions de bonne compagnie , et que s'il n'avait pas autre chose à me dire, je n'entendrais plus guère de ses paroles à l'avenir. Je sortis là-dessus profondément mortifié. Quand j'appris à Théodore ce qui m'arrivait , il se mit à courir autour de la chambre avec des cris de forcené , en répétant :
— Grand Dieu! qu'une maîtresse coûte cher ! mon pauvre ami ! quelle horrible histoire !
Le vent changea dans la nuit. Le colonel sentit qu'il avait été trop loin. Christine lui reprocha sa grossièreté, en se moquant de ses griefs contre moi. Il regretta de ne s'être pas remis à sa femme du soin de répondre aux prétentions qu'il me supposait. L'homme charmant me fut député, porteur d'excuses aussi honnêtes que l'âge et le caractère de l'offenseur le permettaient, et je ne me fis point prier pour accepter un accommode-
ment; mais on ne se remet pas à volonté d'une pareille secousse. Il me resta de ma mésaventure une colère concentrée qui me jeta dans un ordre d'idées qui devait finir par amener tôt ou tard un résultat. Malgré les réparations données , je n'en avais pas moins enduré devant des étrangers un affront énorme que rien ne pouvait détruire. Il m'était également impossible de me venger et de renoncer à ma maîtresse. Je me réveillais la nuit dans des transports de rage, et ma cervelle enfantait les projets les plus extravagans. J'oubliais que si la vérité eût été connue , je ne me serais pas trouvé en reste d'offenses avec M. Gallemand , et que l'amour de Christine était un ample dédommagement à l'injure du colonel. J'en venais jusqu'à me demander si Théodore n'avait pas raison de chercher fortune ailleurs que dans la bonne compagnie ; si la libre grisette ne valait pas mieux que ces femmes accompagnées d*un attirail de surveillans et d'ennemis; si l'es-
pionnage et les envahissemens du monde , les mille et une servitudes d'une vie de représentation, les dangers, les contraintes, la fréquentation d'une foule de sots et la suprématie d'un mari, n'étaient pas un formidable contre-poids à opposer à quelques plaisirs furtifs. Je concluais en feveur du système de Théodore ; mais toutes ces réflexions ne m'empêchaient pas d'être amoureux : elles étaient donc parfaitement inutiles.
Christine sut trouver le moyen d'engourdir ma douleur et de cicatriser la blessure en redoublant de tendresse pour moi. Elle fit honte au colonel de son mauvais procédé. M. Gallemand reconnut ses torts et promit de les réparer.
"' — De bonne foi, disais-je à Théodore, en lui faisant une juste peinture de ma situation, voudrais-tu être à ma place ?
— Bonté divine! répondait-il avec une emphase comique, être à ta place! recevoir des affronts sanglans ! vivre dans une crainte
perpétuelle! n'oser jamais mettre un pied devant l'autre, ni tirer le cordon d'une sonnette sans réfléchir et calculer si ce n'est pas un danger ou une faute! être esclave de cent considérations mesquines ! ne pas savoir s'il ne faudra pas demain se faire couper la gorge, et tomber dans une esclandre à servir de conversation à tout Paris ! j'aimerais mieux les galères ! je choisirais avec délices les galères plutôt que de vouloir être à ta place. — Cependant, reprenait Théodore, n'exagérons rien. Les esclandres sont rares. Personne n'aime à se faire tuer. Les choses se passent souvent avec plus de douceur. Tu as d'un autre côté l'amour d'une charmante personne, qui te paie de tes légers soucis. Cela vaut mieux qu'une existence vide comme la mienne. J'accepterais encore l'échange à la condition d'être amoureux fou pour connaître cet agréable état. Va, tu es un homme trois fois heureux, et plût au ciel que je fusse à tu place !
Traduites dans un langage plus sérieux, les plaisanteries de Théodore eussent rendu exactement toutes les fluctuations de mon esprit. Les avantages et les inconvéniens de ma position me frappaient tour à tour ; mais jusqu'alors du moins, le mal n'était pas encore grand et la balance était en faveur du bien.
Mes amours avec madame Gallemand ressemblaient assez à ces constructions bâties sur un terrain mouvant et prêtes à s'écrouler chaque matin ; à peine les a-t-on soutenues d'un côté, à grand renfort d'art et de machines, qu'elles menacent ruine par un autre bout. Pour parer d'une manière complète au dernier tremblement de terre et empêcher le
retour du danger , il fut décidé dans notre conseil privé que je ferais un semblant de cour à madame Bourgoin. Ce jeu n'avait rien de pénible ; l'amie intime était une petite femme blonde et fraîche , un peu trop grasse peut-être, mais la santé même, avec des yeux vifs , un visage rond et rempli de fossettes , une humeur douce couvrant une volonté ferme. Elle avait aussi la main belle , le pied mignon, de l'enjouement et plus de vertu qu'on ne l'aurait pensé à voir sa physionomie qui respirait la sensualité. Elle réunissait toutes les conditions désirables pour rendre un homme amoureux et lui bien faire perdre son temps.
Une guerre de plaisanteries s'engagea entre elle et moi ; le colonel et ses amis en étaient témoins, et prirent le change d'autant mieux que madame Bourgoin s'y prêtait avec beaucoup de complaisance. Elle avait sans doute deviné au premier mot ma ruse et le but que je me proposais , et comme
elle avait plus d'une fois tremblé pour son amie , elle entra tacitement dans le complot. Je ne sais comment elle s'y prit pour rassurer son mari , mais M. Bourgoin paraissait résolu à ne point s'alarmer. Les femmes sont tellement nos maîtres dans les affaires de ce genre, qu'à moins de recevoir leurs confidences , on ne doit pas espérer de connaître la profondeur de leur esprit. J'étais sans cesse assis auprès de madame Bourgoin ou bien appuyé sur le dossier de son fauteuil. Comme elle aimait son jeune mari et qu'elle ne voulait pas d'un amour sérieux , ce manège était un passe-temps à son goût. Les gens qui avaient échoué auprès d'elle ne revenaient pas de leur surprise en me voyant écouté favorablement. Ceux qui avaient eu soupçon de ma liaison avec Christine croyaient avoir pénétré au fond au cœur féminin en disant :
— Voyez ce que c'est que les femmes ! En voici une qui était sage, et parce que son amie a pris un amant, il faut qu'elle le lui enlève.
— Attendons, disaient les gens graves, qu'elle ait succombé pour lui faire son procès. Le jeune homme ne réussira pas.
— Il ne réussira jamais , pensait le colonel; j'en réponds , mais le pauvre garçon est bien amoureux.
— Il se mesure à forte partie , pensait un autre qui n'était pas habitué aux succès.
— Ce ne sont que des badinages et de la coquetterie , disaient les vieillards indulgens. C'est un exercice utile pour un jeune homme; cela lui forme l'esprit.
Le monde croit tout connaître; mais je puis affirmer sur une bonne expérience qu'il ne sait pas un mot de ce qu'il a sous les yeux , et que si la vérité lui arrive par force , il la comprend de travers et l'explique encore plus faussement lorsqu'il s'avise de remonter aux causes. Quand je racontai cette aflaire à- Théodore , il y prit beaucoup de plaisir.
— A la bonne heure! disait-il, voilà du moins une occupation agréable dans le rôle
d'un amant; c'est cette partie du métier que j'aimerais à remplir. J'y mettrais du zèle , et au lieu d'un chandelier pour déguiser mes amours, j'en voudrais avoir une demi -douzaine. Si la comédie devenait sérieuse , une femme mènerait à l'autre par une transition douce et sans intervalle. A ce prix-là je consentirais à faire les frais nécessaires pour former le premier anneau de la chaîne.
Quoique cette tactique fût bien éloignée de ma pensée , je convins avec Théodore qu'elle se pratiquait souvent. J'appris bientôt que ma maîtresse commençait à réfléchir sur mon assiduité auprès de madame Bourgoin. Comme il n'y avait aucune convention faite , et que Christine n'avait rien confié à son amie , je ne pouvais répondre que de mes intentions et non de ce qui se passait dans la tête de la dame.
Un jour que nous causions de nos chimères de voyage en Amérique , Christine me dit en riant :
— Avant de nous résoudre à partir , il faut savoir si vous deviendrez amoureux de madame Bourgoin.
— C'est un point éclairci d'avance , répondis-je.
— Vous vous trompez. Pouvez-vous me dire ce que vous éprouveriez si cette jeune femme vous donnait à entendre qu'elle vous aime? Vos sentimens de demain ne vous appartiennent pas. Vous jouez au bord d'un précipice , et le vertige vous prendrait peut-être au premier regard que vous jetteriez dans l'abîme.
— Eh bien ! rassurez-vous : la plaisanterie n'ira pas plus loin.
Le lendemain , le colonel ne me voyant pas comme à l'ordinaire auprès de madame Bourgoin , me dit à l'oreille :
— Vous renoncez à vos projets, jeune homme, et vous avez raison. Croyez-moi:
retournez aux grisettes.
L'amie intime dirigea plusieurs fois ses re-
gards vers moi, et comme je demeurais immobile , elle les reporta ensuite sur Christine d'un air attentif. Un sourire plein de bonté anima son visage. Elle se leva aussitôt et emmena son amie dans un coin. Elles y chuchotèrent ensemble pendant cinq minutes, et l'entretien se termina par un baiser qu'elles se donnèrent. La confidence avait enfin eu lieu. A la suite de cette scène , les accidens et contrariétés nous laissèrent deux mois de répit, pendant lesquels notre bonheur ne fut pas troublé un seul instant. Christine et son amie étaient sans cesse allant Tune chez l'autre, et je gagnais tous les jours quelques heures dérobées sur le grand nombre de ces visites. Lorsqu'une difficulté s'élevait, madame Bourgoin venait d'elle-même au secours de Christine , de sorte que les choses n'étaient pas poussées jusqu'à un éclaircissement complet. L'amie intime n'avait pas la tête moins bien organisée que madame Gallemand , et quand deux femmes veulent s'en-
tendre entre elles, il faut que le hasard se donne bien de la peine pour leur porter un coup qu'elles ne sachent point parer. Nous étions dans une de ces veines fortunées où il semble qu'un génie bienveillant prenne soin de vos intérêts. Tout s'arrangeait favorablement , comme si les précautions eussent été de luxe. Ce fut alors seulement qu'en nous livrant sans réserve à notre amour, il nous fut possible d'en mesurer l'étendue. J'ai vu des gens s'étonner que les amans ne puissent jamais être séparés pour cinq minutes sans avoir aussitôt un million de choses à se dire , qu'ils ne puissent se trouver en compagnie d'un tiers sans enrager de sa présence , et qu'au sortir d'une entrevue ils courent chacun à leur plume pour s'écrire des monceaux de lettres. Je m'en suis étonné comme les autres avant de savoir ce que c'était; mais à présent je serais plutôt surpris de la docilité avec laquelle les amans se soumettent à un régime de privations. Quand on aime il ne
VOUS passe pas dans l'esprit une pensée qu'on n'éprouve aussitôt le besoin de la communiquer. Vous croyez au sortir d'une conversation avoir soulagé votre cœur pour longtemps, et un mot prononcé sans réflexion éveille en vous des sentimens qu'il faut faire partager; un simple mouvement des sourcils demande une explication et fournit matière à dix pages d'écriture. Si on est contraint de garder pour soi ce qu'on éprouve , on ne vit plus qu'à demi , et tout ce qui n'est pas échangé se convertit en souffrances. Pour donner une juste idée de l'allure de nos amours, j'insérerai ici quatre de ces lettres, comme nous nous en écrivions perpétuellement, sans préjudice des heures que nous passions ensemble.
A l'une de mes visites du matin, je remarquai que Christine avait long-temps causé avec le jeune peintre qui venait la voir assidûment. Je ne fus pas fâché de trouver l'occasion de lui en parler à l'oreille.
— Ne perciez pas le temps, me réponditelle, à prendre de Tombrage pour des bagatelles. Vous n'avez pas encore le droit d'être jaloux et de craindre les autres hommes. Ah ! si nous nous aimions depuis quinze ans, à la bonne heure !
Il ne fallut que cette réponse pour me mettre Tesprit à l'envers, et j'écrivis aussitôt un billet dont voici à peu près la substance :
« Je viens à peine de te quitter, et je me suis déjà demandé vingt fois comment il se peut qu'un simple mot, dit en Tair et sans intention, me jette dans le trouble où je suis. Si nous nous aimions depuis quinze ans j'aurais le droit de craindre un changement ! voilà le thème de mes agitations d'aujourd'hui. Le temps se mesure-t-il en amour comme pour le reste, et les sentimens ne peuvent-ils pas s'avancer de quinze ans en quelques heures ? Avoir toujours l'un pour l'autre une tendresse du même âge, telle est la grande question. Si les séparations se font
lorsque la difl'érence est de vingt aimées, comment savoir si ton cœur n'a pas déjà six mois d'avance sur le mien? Un instant je me suis figuré que nos amours avaient vieilli moralement de ces quinze ans. Je voyais l'accord cesser entre nous, et nos pensées marcher sur des routes différentes. J'appelais encore, et l'écho ne me répondait plus dans ton ame. Je suis devenu aussitôt triste à en mourir. Qui peut assurer que demain nous n'allons pas nous réveiller à distance l'un de l'autre? Ne traite pas mes tourmens de visions. Un mot de ta bouche pourrait les dissiper; mais tu n'es pas là pour me le dire. C'est ainsi que j'aurais besoin de toi à tous les instans du jour, et que cent autres affaires passent avant celles de nos amours. Chaque matin apporte avec lui un attirail de pensées et de démarches pendant lesquelles le cœur attend que ce soit fini pour avoir son tour. Moi-même je suis souvent pris par le torrent. On a beau faire, on ne peut pas ne vivre
qu'en soi ; les harpons vous saisissent de tous côtés. Pour être vraiment l'un à l'autre, il nous faudrait la solitude et le calme des forêts. Au milieu de ces sacrifices au monde et de ces contacts étrangers, penses-tu seulement que c'est sur le bonheur de ma vie que le temps est prélevé ? Faut-il te le faire comprendre? Tu vois que le vent souffle d'un mauvais côté aujourd'hui ; je vais donc rester dans cet état jusqu'à ce qu'une lettre ou une parole de toi m'aient rendu la tranquillité. Compte les heures qui vont s'écouler avant que le mal soit guéri, et dis-toi bien que, sans le monde et ses contraintes, cette demi-journée de tourmens n'eût été peut-être qu'une conversation entre nous. Je conviens que je suis comme les enfansqui passent subitement de la douleur au plaisir; mais à la minute où ils pleurent comme ils ont le cœur gonflé, comme leurs larmes sont chaudes ! qu'imporle si le motif est frivole, puisqu'ils n'en suulfrent pas moins!... »
Je crois me rappeler que cette lettre était partie depuis une heure au plus, quand je reçus la réponse suivante :
« Mon cher fou, je devrais tourner sept fois ma langue avant de parler, lorsque nous sommes devant des étrangers, et sept fois ma plume entre mes doigts avant de t'écrire. Ce qui t'a si fort tourmenté aujourd'hui n'était bon qu'à nous fournir, comme tu le dis, un sujet de conversation. Puisque ton imagination est si prompte à supposer, comment n'at-elle pas trouvé ceci : Nos sentimens, il est vrai , peuvent vieillir tout à coup de quinze ans ; mais il se peut aussi que dans quinze ans ils soient restés aussi jeunes que le premier jour, tandis que nous aurons pris des années ? Cette pensée était le contre-poison naturel. Rassure-toi : mon amour a vingt ans comme moi-même, et il restera long-temps à cet âge. Je ne suis pas en peine de lui. Je me fais un scrupule de t'avouer que ta lettre et tes agitations folles m'ont causé un grand
plaisir el que je t'en aime davantage, car j'ai peur de t'encourager au mal. Y a-t-il rien de plus charmant que de rassurer celui qu'on aime et d'avoir à le gronder en lui répétant de cent manières qu'il est aimé ? Tandis que vous aviez ainsi le cœur gonflé comme un enfant, j'étais plongée dans la distraction, pour laisser mon ame courir auprès de vous. Je fermais les yeux pour mieux vous voir, et je vous croyais tranquille et content. N'ayez plus de ces doutes ni de ces mauvaises pensées ; mais s'il vous en venait, malgré ma défense, ne manquez pas de m'en faire part. Il y a tant de bonheur à échanger toutes ses sensations, que l'amour ne vous donnât-il que cette joie, serait encore la plus belle des passions. Je suis de ton avis : il nous faudrait vivre au fond des forêts ; mais ne caressons pas trop cette idée chimérique, de peur d'en venir à la pleurer comme une chose possible. Repose-toi sur moi du soin de chercher les occasions de nous voir. 11 est bien impor-
tant d'être souvent ensemble, quand l'esprit et la mémoire ne reçoivent plus d'alimens que par le cœur. Je sais combien il est cruel d'être seul à ruminer sur un mot ou une lettre, et combien la tête s'égare et vous offre de sujets de peine, tandis que réunis on se dit tout sans crainte : un baiser peut raturer l'expression qui déplait. Ne souhaite pas trop de hâter la marche du temps quand nous sommes séparés ; si nous pouvions, à volonté, réunir les heures que nous devons passer ensemble, notre vie ressemblerait à celle des insectes microscopiques, et nous perdrions ainsi les plaisirs du souvenir et ceux plus doux encore de Tespérance. Adieu, que vos inquiétudes changent de motif, et craignez plutôt que mon amour ne devienne trop grand, car je vous aime à faire trembler. »
Le lendemain, à peine levé, j'écrivais sur un autre ton :
« J'en conviens, mon amie, j'ai une damnée cervelle dont je perds la bride à chaque
instant. Il n'y a pas de jour où quelque triste pensée ne se glisse dans mon cœur, comme un lézard, par des trous que je croyais fermés. C'est toi qui me corrigeras de ce défaut ; mais je persiste à dire pour m'excuser que nous devons ces nuages à la contrainte et à la séparation. Si je passe un jour entier sans te voir, l'ennui s'installe sur mes genoux et m'applique sur le cœur un emplâtre achérontique sorti de la chaudière de Macbeth. Cependant je ne veux plus m'agiter pour la première mouche qui volera de travers. Hier, avant de me mettre au lit, j'ai ouvert au hasard un volume des Essais, et j'ai prié poliment Montaigne de me donner un avertissemert virgilien. Voilà ce qu'il m'a répondu : « Il ne faut avoir de ces esprits chagrins qui glissent par dessus les biens de la vie pour s'empoigner et se paître au mal. > — Ne vous fâchez pas, ai-je répondu, et je me suis couché de bonne humeur ; mais c'est ta lettre qui m'avait guéri et non le philosophe. iVvant
de le consulter, je m'étais saisi au collet et raisonné à fond. Ce matin je défie les sombres puissances. Tu m'as si bien arraché de Tesprit toutes les mauvaises herbes que je n'ai plus rien à craindre jusqu'à ce qu'il en soit venu d'autres. Je suis enfoncé depuis une heure dans mon fauteuil, et j'écoute une musique amoureuse qui sejoueenmoi. L'univers voudrait en vain me distraire de cette occupation. Mon cœur est plein de toi et mes pensées y font comme ces oisillons devenus gros qui ne peuvent plus tenir dans le nid et commencent h sortir leurs têtes par les bords. Je n'ai pas envie de vivre avec la rapidité des insectes microscopiques; mais que le temps est court lorsque nous sommes ensemble! Adieu. J'estime heureux ceux qui peuvent prouver à quel point ils aiment. Pour moi, j'en désespère en sondant mon cœur; il me semble que je n'y réussirais pas en bouleversant le monde. » Je donnerai encore ici la réponse qui me parvint dans la journée :
« En vérité , mon ami , je n'ose plus me plaindre des heures de séparation , quand je pense que je leur dois ces lettres qui me rendent si heureuse et qui me perdront peutêtre sans que j'y puisse jamais renoncer. Je porte une grande vénération à l'invention de l'écriture. Qu'importe si nous ne sommes pas toujours auprès l'un de l'autre , pourvu qu'il n'y ait rien de perdu entre nous! avec quel plaisir je reçois ces petits billets où je trouve chaque matin les parfums de ton cœur ! avec quelle joie je t'ouvre le mien afin que tu examines tout ce qu'il renferme d'amour pour toi , comme un botaniste compte les étamines d'une tleur. Il y règne une aurore perpétuelle, et il n'y a pas pour lui de nuit ni d'orages. Quand je me retire au dedans de moi-même , j'éprouve cette sensation de bien-être égoïste qu'on goûte dans une chambre bien close, tandis qu'il tonne et qu'il grêle au dehors. Imite-moi, et comprends ton bonheur. Nous pleurerons peut-être un jour le temps pré-
sent, Montaigne est un galant homme de t'avoir donne un bon conseil , et je le remercierai en mettant le doigt ce matin sur quelques unes de ses pages. Si tu viens me voir aujourd'hui, je te regarderai de toute mon ame, et les mauvaises herbes n'oseront pas pousser. Adieu ; prie le ciel de ne jamais savoir au juste la mesure de mon amour. Ce ne sont que des circonstances tristes ou violentes qui peuvent la donner; mais devine combien lu es aimé par mes regards, par ces paroles que je glisse à ton oreille quand je mets la bouche sous tes cheveux. Devine-le dans les transports de ma joie en te voyant, et dans ce chagrin qui s'empare invariablement de moi aux instans où nous nous séparons. Si le sort me fournissait l'occasion de t'en donner des preuves plus sérieuses, elles ne te manqueraient pas; mais que Dieu nous en préserve! >
L'amour va grand train lorsqu'on s'excite ainsi mutuellement. Il n'y avait entre
nous que de l'émulation sans exagération aucune , et nous ne disions rien qui ne fût senti ; mais la vie civilisée s'arrange de telle manière qu'il vaudrait mieux amoindrir ses sentimens et les enfermer dans un cercle étroit , que de les mettre en plaine et de leur donner de l'éperon. Nous étions lancés à franc-étrier sur le chemin qui mène aux catastrophes. Que les amans qui seraient tentés défaire comme nous profitent de l'exemple!
Je dirai ici, en passant, une observation que je fis pendant ces deux mois de bonheur, et dont les esprits philosophiques pourront s'amuser à chercher la solution.
Lorsque Théodore m'abordait en s'informant où en étaient mes amours, il me demandait habituellement : Aimes-tu toujours autant ta maitresse ? Et non : En es-tu toujours aimé? — De son côté madame Bourgoin disait à Christine : Ton amant est-il toujours aussi épris? Et non pas : L'aimes-tu toujours aussi fort ?
D'où vient cela? Pour la durée des relations, l'amour n'est-il pas aussi nécessaire d'un côté que de l'autre ? Pourquoi donc a-ton l'air de penser que le point important , c'est que l'homme soit amoureux? On a dit souvent que l'amant cessait ordinairement d'aimer le premier; mais c'est une erreur. Une foule de liaisons finissent par la raison contraire: les femmes ont seulement plus de faiblesse que nous dans les ruptures, et on les voit hésiter plus long-temps à avouer leur refroidissement. Il en est même qui poussent cette faiblesse jusqu'à prendre deux amans à la fois , l'un qu'elles aiment et l'autre qu'elles n'osent pas congédier. Celui qui voudrait à ce propos chercher querelle aux femmes pourrait dire que la grande affaire pour elles est d'inspirer de l'amour plutôt que d'en ressentir, et qu'elles peuvent alors trouver dans l'exercice et la puissance de leurs charmes un plaisir qui les trompe sur leurs propres sentimens; mais ce serait une chicane injuste
à laquelle je ne veux pas descendre. Je croirais être plus près de la vérité en disant que le commun des gens parle de l'amour d'une manière vulgaire , toujours au point de vue des sens et jamais h celui du cœur. C'est alors en effet que l'exaltation de l'homme est l'affaire capitale et qu'il faut s'inquiéter de l'amant plus que de la maîtresse ; mais cela ne suffit pas pour expliquer le problème. Je laisse aux savans le soin de trouver une solution plus satisfaisante , et nous allons reprendre le fil de cette histoire.
Comme la vie hasardeuse des matelots , la vie agitée d'un amoureux dispose à la superstition. On ne m'ôterait pas facilement de l'esprit que le ciel protège les amans qui s'aiment avec une égale ardeur , et qu'il les abandonne au hasard dans les momens où leurs cœurs ne vont plus à l'unisson. C'est une superstition comme une autre, et qui
vaut bien celle des miroirs cassés ou de la salière répandue.
Le vpisinage nous était, comme on le pense bien, d'un grand secours, et nous lui devions la plupart de nos entrevues. Un jour que j'attendais le signal convenu pour aller chez Christine, l'heure fixée s'écoula sans qu'elle parût à sa fenêtre. C'était la première fois qu'elle me manquait de parole. Comme il n'est personne à qui sa maîtresse n'ait donné ce tourment, je fais grâce au lecteur des craintes , des inquiétudes et des fureurs dont je fus le jouet pendant cette cruelle journée. Je m'empressai d'abord de croire qu'un grand malheur nous tombait des nues, et ensuite, d'accuser ma maltresse , selon l'usage en pareille occasion. Je reçus le soir un billet qui ne suffisait pas pour me rendre le calme , et dont je vais donner seulement quelques phrases.
« Je m'étais levée ce matin persuadée que la journée serait heureuse. Je me sentais
gaie comme une bergeronnette. Je m'habillais avec un peu de coquetterie dans l'espoir de vous voir aujourd'hui : chapeau neuf, rubans par-ci , épingle par-là , un petit bouquet dans le corset et dont une fleur devait figurer à la boutonnière de mon serviteur. Je sors un instant de chez moi ; c'était la matinée des fâcheux. Le premier que je rencontre me salue et s'arrête au coin d'une rue pour me regarder. Le second, l'homme charmant, marchait dans la même direction que moi : il m'aborde et m'offre son bras. Ne voulant pas rentrer au square avec lui , je vais faire une emplette dont je n'ai pas besoin, et je le quitte enfin. J'allais revenir près de vous, quand je me trouve face à face avec le colonel luimême : Vous retournez à la maison? me dit-il, je vais vous y conduire. — Me voilà prise au trébuchet. Je rentre dans la cage comme un oiseau qui s'est échappé. Telle est, mon ami , la relation exacte de mon expédition. » Le reste de la lettre était sur ce ton léger.
Au lieu de prendre la chose en patience et de m'amuser au moins de ce billet , je m'imagine que Christine n'a pas senti comme elle l'aurait dû la contrariété de l'entrevue manquée. Je lui réponds par trois pages de reproches ; à peine la lettre partie, je sens que j'ai commis une sottise; je prends mon chapeau, et je monte chez madame Gallemand.
— Je regrette que vous m'ayez écrit cette lettre , dit-elle , non pas que la querelle ait aucune gravité ; mais parce que ce sera une tache dans ma correspondance.
— Il faut la brûler , répondis-je , et je vous en écrirai une autre ce soir , pour la remplacer.
— A cette condition , je consens à l'autoda-fé.
La lettre fut jetée au feu. Elle flambait encore quand la porte s'ouvrit. On annonça le jeune peintre. Au bout de cinq minutes , le colonel entra aussi d'un air affairé.
— Christine, dit-il sans prendre le temps
de saluer personne, avez- vous trouvé sur cette cheminée un papier que m'avait remis le notaire?
— Je n'ai rien vu, dit madame Gallemand.
. — Il me semble pourtant l'avoir oublia dans votre chambre.
— Je n'en ai pas connaissance.
— Vous l'aurez brûlé par mégarde.
— Jamais je ne brûle aucun papier de peur d'accident.
— Jamais? repris le colonel en regardant le feu. Voyez comme vous êtes! En voici justement un petit morceau à moitié brûlé.
M. Gallemand se courba aussitôt et prit le papier entre ses doigts. Je frissonnai de la tête aux pieds en reconnaissant un fragment de ma lettre échappé aux flammes. Christine pencha sa tête en arrière et ferma les yeux comme si elle eût attendu le coup de la mort.
— Il n'y a rien d'écrit là-dessus , poursui-
vit le mari ; mais comme c'est un des coins du papier, je ne sais pas si ce n'est point ce que je cherche.
— Voyons cela , dit le jeune peintre : Dabord ceci n'est pas un papier de notaire; mais le reste d'une lettre.
— Croyez-vous ? demanda M. Gallemand.
— J'en suis sûr. Le timbre royal n'a jamais été apposé là-dessus : s'il s'agissait d'un procès criminel , un chiffon de papier comme celui-là pourrait servir de base à une foule de conjectures. C'est du papier anglais. Il ne contient pas un mot d'écriture; mais on y voit beaucoup de plis , ce qui le ferait prendre pour un billet doux.
— Pourquoi un billet doux a-t-il beaucoup de plis ?
— Pour qu'il tienne moins de volume et qu'on puisse le glisser plus aisément dans la main. Je sais ce que c'est, colonel. Quand un billet galant a séjourné dans une poche , il est froissé comme ce petit papier.
Madame ^allemand avait retrouve son sang-froid.
— Vous pensez donc, dit-elle, que j'ai brûlé ce matin des billets galans?
— Je ne dis pas cela , madame.
— Il n'y aurait rien d'extraordinaire , attendu que les femmes ont souvent occasion d'allumer leur feu avec des impertinences manuscrites. Elles n'en parlent pas, car le ridicule est une punition suffisante , et cela s'en va par la cheminée.
Le jeune peintre qui avait envoyé sa déclaration peu de jours auparavant , perdit contenance à son tour. Quant au colonel , je voyais à sa mine qu'il se méprenait sur le but de cette réponse, et qu'il la croyait à mon adresse.
— Monsieur le juge d'instruction , ajouta Christine en souriant , poursuivez donc votre examen, je vous prie.
— Volontiers, madame, reprit le peintre d'un ton piqué. Si , comme je vous le disais ^
ceci est un billet doux, il est de fraîche date, parce que le papier, quoique chiffonné, n'est pas encore jauni par la vétusté ou la poussière. On a dû l'écrire ' hier ou même ce matin.
— Vous me paraissez diablement retors sur cette matière , dit le colonel.
— Monsieur a peut-être eu de son écriture dans la cheminée de plus d'une femme , poursuivit Christine.
— Ce petit malheur peut arriver à tous les jeunes gens, madame; mais si vous vouliez joindre vos lumières aux miennes, nous pourrions encore faire des découvertes sur ce brin de papier.
— Restons-en là, dit Christine.
— Non , reprit le colonel , cela m'amuse ; continuez votre examen. Ce papier ressemble donc à un billet doux pocheté ?
M. Gallemand me jetait, en parlant ainsi, des regards moitié malins et moitié colères.
— Permettez , dis-je en tournant aussi le
fragment entre mes doigts : vous avez raison, ceci resseml)le à un morceau de billet, ou bien à une papillote, ou encore à tout chiffon de papier qu'on aurait froissé en enveloppant quelque chose dedans.
— C'est plutôt là le vrai, dit madame Gallemand.
— Un moment, ajouta le peintre : les plis d'une papillote sont irréguliers, tandis que ceux-ci sont tournés carrément et à angles droits.
— Vous seriez, reprit Christine, un juge parfait pour enferrer un innocent et embrouiller la vérité de manière à rendre l'éclaircissement impossible.
— Mais enfin, madame, mes suppositions sont vraisemblables. Trouvez-moi donc à quel autre usage ce papier aurait servi, car la papillote et l'enveloppe d'un objet quelconque n'ont pas d'apparence.
Sous la forme d'une plaisanterie, le peintre poussait Christine dans ses derniers reIran-
ciiemens, sans qu'il lui fût possible de s'en lâcher. Il fallait venir à son secours par une autre plaisanterie.
— Il y a cent raison, dis-je, pour que ce chiffon puisse être plié comme le voilà ; je me plais à croire que c'était une cocotte en papier pour amuser les enfans du colonel.
On se mit à rire, et les recherches n'allèrent pas plus loin ; mais j'appris bientôt par Christine que M. Gallemand avait plusieurs fois répété ce jour-là dans ses momens de distraction :
— Un billet doux pocheté contient beaucoup de plis et ils sont réguliers.
Cependant il oublia peu à peu le fragment de lettre trouvé dans la cheminée de sa femme, et il en revint tout doucement à ses idées habituelles ; c'est-à-dire qu'il se remit à croire, comme tous ceux dont c'est l'intérêt, que les jeunes gens n'ont jamais de maîtresse, et que, par conséquent, aucune femme n'a jamais d'amant.
A la suite d'une alerte comme celle que nous venions d'avoir, on ne manque pas de redoubler de prudence. Je m'étais bien promis de ne plus donner aucune prise au hasard, et j'avais lieu d'espérer que nous en avions fini avec le chapitre des accidens; mais, hélas! il n'en était qu'à la première page : une série de puérilités dont le sort devrait être honteux acheva de nous perdre.
Un matin , le colonel entra de bonne heure dans la chambre de sa femme ; il prit machinalement un mouchoir de batiste qui se trouvait sur la cheminée, et s'aperçut qu'il était marqué d'un R.
— Ce mouchoirn'est pas a vous, dit-il.
— Vous croyez, répondit Christine en balbutiant.
— Vous voyez bien que ce n'est pas votre marque.
— Je n'en sais rien. Il faut qu'on l'ait laissé chez moi.
— C'est ce que je pense. Il appartient à notre voisin, M. Rodolphe.
Il y a certaines dispositions nerveuses où une femme ne peut pas entendre prononcer le nom de son amant sans recevoir une commotion. Christine acheva de se troubler et tomba dans un fauteuil, anéantie.
— Qu'avez-vous donc? poursuivit le colonel ; d'où vient cet air bouleversé ?
— Je suis malade ce matin. Vous disiez que ce mouchoir appartient à monsieur...
— Oui, à notre voisin.
— Il l'a oublié à sa dernière visite, dit Christine en pâlissant.
— M. Rodolphe n'est pas venu nous voir depuis huit jours.
— Eh bien ! ce mouchoir est sans doute ici depuis ce temps-là.
— Et vous n'en saviez rien ?
— Je n'en savais rien. Qu'y a-t-il donc à cela de si étonnant?
— Cela m'étonne, et voilà tout.
M. Gallemand remit le mouchoir sur la cheminée, puis il sortit sans ajouter une réflexion.
De mon côté je m'étais aperçu de l'échange des mouchoirs; je me rendis aussitôt chez Christine. J'y arrivai trop tard d'une heure. La remarque du colonel était faite. Lorsque les déductions qu'on pourrait tirer directement d'un hasard pareil sont d'une énorme gravité, un mari hésite souvent à les rechercher. Le colonel voulait sans doute fermer les yeux sur cette circonstance qui ne lui semblait pas digne de servir de motif à des soupçons. Il m'avertit que j'avais oublié chez sa femme un mouchoir, et me fit aussi bon visage qu'à l'ordinaire. Il causa longuement avec moi, et me reconduisit en parlant jusqu'à l'antichambre oii j'avais laissé mon manteau.
Depuis le commencement de ma liaison avec Christine, par une espèce de dévotion amoureuse qu'on a le droit de trouver ridi-
cule, j'avais toujours porté le bracelet sur moi : il faut qu'en jetant mon manteau sur mes épaules, le damné joyau soit tombé sans que je m'en sois aperçu. A mon retour chez moi, je ne trouvai plus le bracelet dans la poche de mon gilet, où je le mettais habituellement. Si ce que j'ai souffert dans cette journée par l'inquiétude n'eût été amplement effacé par un mal plus réel, je m'en souviendrais comme du plus cruel tourment de ma vie. J'écrivis à Christine ce qui m'arrivait, et qu'elle se tînt en garde. Elle me répondit qu'il ne fallait pas trop s'effrayer et qu'elle ferait chercher le bracelet. On remua en effet toute la maison pour le retrouver. Le colonel, qui l'avait ramassé, garda le silence.
A minuit seulement, M. Gallemand entra dans la chambre de sa femme et lui dit :
— Voici votre bracelet , Christine. Il est tombé tantôt de la poche de M. Rodolphe. C'est une singulière coïncidence avec le mouchoir que vous aviez à lui ce matin. Je ne
pense pas que ce jeune homme vous ait volé un bracelet. Il me répugne de croire brusquement tout ce que cela pourrait faire supposer; mais il faut pourtant que vous me donniez une explication.
Il doit arriver souvent qu'une femme, obligée de vivre dans le mensonge, perde courage et se fatigue tout à coup de la tâche qu'elle avait entreprise. Lorsqu'un côté du caractère s'est long-temps exercé aux dépens des autres côtés, il vient un moment où l'équilibre tend à se rétablir; une circonstance en décide. La franchise et la loyauté de Christine souffraient depuis plusieurs mois. Ces deux qualités sont impérieuses ; elles avaient besoin de prendre une revanche éclatante.
— Je n'ai point d'explication à vous donner, dit madame Gallemand avec un accent plein d'énergie.
Le colonel devint pâle à son tour.
Comment cela? reprit-il ; vous ne m'avez donc pas entendu?
— Je vous ai parfaitement entendu.
— Mais vous ne sentez pas la portée de vos paroles.
Ecoutez , colonel : Je sais que je me perds et qu'il ne peut résulter de ceci que du mal ; cependant j'obéis à mon naturel. Je suis arrivée trop près du précipice pour reculer. Depuis long-temps j'aime Rodolphe et j'en suis aimée.
Aux prises avec une femme médiocre , le colonel se fût infailliblement montré trivial dans ce moment décisif; mais les organisations supérieures possèdent un ascendant qui élève les êtres grossiers malgré eux. M. Gallemand avait d'ailleurs cette finesse instinctive qui n'abandonne jamais le profond égoïsme. Il ne s'était point marié pour être adoré de sa femme. Il n'avait jamais souhaité autre chose qu'une amitié officieuse , de la liberté pour ses goûts de garnison , des soins pour ses jours de maladie , et de la distraction pour ses instans de mauvaise humeur. Chris-
line lui avait donne lout cela en échange d'un peu de complaisance sur l'article des bals et des relations du monde; mais il eût bien volontiers vécu isolé avec elle , et les gens qu'elle voyait n'étaient pas ceux qu'il eût%i* choisis. Peut-être le colonel a-t-il compris en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire , que la faute commise par une femme pou- * îvait donner au mari sur sa personne et ses actions une autorité absolue : il sentit qu'en retour du pardon il serait maître de gouverner Christine à sa fantaisie et de poser sm" elle une main de fer : qu'il n'avait plus à craindre l'indocilité ni le reproche de tyrannie , et qu'elle n'oserait jamais risquer une plainte ou un murmure de peur de se voir rappeler son infidélité. En pardonnant ùri crime , qui après tout ne le blessait pas au cœur, M. Gallemand avait une apparence de générosité à laquelle sa vie entière devait gagner. 11 exploitait désormais sa femme h son profit , et son égoïsme avait enfin la bride sur
le cou. Il ne lui fallait , pour amener ce résultat, qu'un peu d'adresse afin d'émouvoir la sensibilité de Christine par un mouvement imprévu. 11 n'est pas rare de voir ainsi un homme qui avait adopté un caractère dans une position donnée , en dérouler tout à coup un autre lorsque les circonstances changent. Si je ne me trompe pas , ces idées passèrent dans la tête du colonel, tandis qu'il faisait deux fois le tour de la chambre en silence ; au bout de ce temps , sa résolution étant fixée, il s'arrêta devant sa femme et lui dit avec une douceur dont elle ne le croyait point capable :
— Vous aimez ce jeune homme, Christine ! C'est un grand malheur ; mais vous avez bien fait de me l'avouer. II faut cependant prendre un parti : vous ne pouvez vivre avec lui, n'estce pas? Je n'entends pas cela. Vous portez mon nom, après tout. S'il doit y avoir un éclat , il sera complet : Je tuerai votre amant , ou il me tuera. Si vous avez assez de raison pour vouloir sauver votre réputation , je con^
sens à étouffer l'affaire. Nous continuerons à vivre en bonne intelligence ; mais il faut que ce garçon-là disparaisse, et qu'il ne revienne jamais.
— Je ne m'attendais pas à vous trouver si généreux. Que Rodolphe parte. Promettez- '^ moi seulement de me laisser la liberté de le pleurer à mon aise et de mourir de chagrin.
— Bah ! on ne meurt pas de chagrin , et d'ailleurs vous pleurerez tant qu'il vous plaira.
— Ne vous abusez pas , colonel ; je l'aime pour la vie. Faites vos calculs sur cette base.
— Je ne m'en effraie guère ; ne nous mettons pas martel en tête à propos de l'avenir. Que le jeune homme quitte cette maison à l'instant, sans cela je ne répondrais plus de moi. Je vais lui écrire , et si avant ce soir il s'est éloigné , tout ira bien , je vous le promets.
Christine aurait pu dès cet instant réfléchir sur la générosité du colonel, lorsqu'elle
l'entendit fermer au double tour la serrure de sa chambre à coucher et emporter la clé avec lui. M. Gallemand défendit avec empressement la porte aux visites , et demeura deux heures dans son cabinet à écrire plusieurs ^'lettres sur le même sujet , parmi lesquelles il en choisit une qu'il m'expédia enfin.
A quoi bon s'appesantir sur de vains détails , et qu'importe si le tressaillement que j'éprouvai, lorsque j'entendis sonner à ma porte, venait d'un pressentiment ou d'un simple hasard? Aujourd'hui ces événemens sont passés depuis si semaines. J'écris sous le toit de mon oncle qu'une maladie mortelle va bientôt m'enlever ; je tâche de fouiller froidement au fond de mon cœur à travers toutes ses blessures ; mais le sang s'échappe de nouveau. J'avais commencé cette histoire pour engourdir mon imagination , et il se trouve qu'arrivé à ce point de mon récit , je sens qu'il n'est pas de guérison possible. Je viens de faire comme un homme qui pour bien ex-
pliquer comment il reçut un coup de poignard , s'enfoncerait une seconde fois la lame dans la poitrine. Cependant il ne me reste plus que peu de mots à ajouter ; tâchons donc d'aller jusqu'au bout. Voici la lettre du colonel :
« Tout est découvert. Profitez du moment où je suis assez maître de moi pour éviter un scandale public. Partez aujourd'hui même , et qu'on ne vous revoie jamais. J'abandonne l'idée de me venger pour ne pas achever de perdre votre victime. Comprenez bien que ce n'est pas de mon intérêt qu'il s'agit , et que pour moi , j'aimerais mieux me trouver encore une fois en face de vous. Christine ne recevra de chagrins que de votre fait. C'est elle qui vous ordonne de vous en aller. Si vous sentiez assez peu quels sont vos devoirs pour hésiter, dans vingt-quatre heures il serait trop tard; je ne songerais qu'à mon offense. Que la responsabilité de ce qui arriverait retombe sur vous! V
J'avais un passe-port pour Chartres. J'envoyai aussitôt retenir un cabriolet de poste et des chevaux ; ils entrèrent dans la cour du square au bout d'une heure. Au pied de l'escalier , je levai une dernière fois les yeux sur les fenêtres de Christine. Elle avait voulu comme moi échanger encore un regard. Son rideau était soulevé ; j'aperçus son visage inondé de larmes. Qu'elle a dû souffrir dans ce moment , si j'en juge par la douleur qui brisa mon cœur! Tout ce qu'il y a d'amer et de terrible dans la séparation , je le sentis au plus haut degré que les forces de l'homme puissent supporter ; mais l'amour faisant une diversion subite , tout ce qui n'était pas matière en moi vola jusqu'à elle dans un adieu déchirant. Je me jetai en suite plus mort que vif dans la voiture et les chevaux partirent.
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Rodolphe n'en a pas écrit plus long sur ses amours ; mais nous tâcherons de suppléer à ce qui manque de ses Mémoires par le récit des événemens qu'il nous a racontés et par sa corrrespondance.
En traçant les dernières lignes qu'on vient de lire, il a omis de mentionner une circonstance assez importante. A quelques pas de la
grille du square le concierge avait couru après sa voiture pour lui donner une lettre. Dans son trouble, il n'ouvrit cette lettre qu'après avoir passé les barrières de Paris. Elle était de son oncle qui le priait en peu de mots d'accourir auprès de lui. M. Bouvard était attaqué d'une pleurésie qui ne laissait aucun espoir de guéri son. Rodolphe était son plus proche parent et celui qu'il préférait. Il voulait l'embrasser et lui faire part de ses dernières volontés. Le bonhomme était un de ces oncles rares et précieux qui prennent soin de leur fortune et l'augmentent tous les jours pour leurs neveux. Il avait alors soixantedeux ans, et avant sa maladie on lui en aurait à peine donné cinquante, tant la vie de campagne l'avait conservé. M. Bouvard s'était toujours promis de jouir de son revenu lorsqu'il aurait atteint le chiffre rond de quinze mille livres par an. L'habitude une fois prise d'amasser et de faire valoir, il aurait fait comme tous les thésauriseurs , et il se serait
proposé d'atteindre les vingt raille francs. Il avait gagné une fluxion de poitrine h marquer ses arbres la veille d'une grande coupe de bois , et il allait mourir avec quatorze mille francs de rente assurés. Les médecins l'avaient condamné ; il le savait et ne s'abusait point sur son état; mais on a vu tant de fois la nature se jouer des prévisions de la science qu'il conserva long-temps l'espoir de se guérir. Rodolphe restait auprès de lui assiduement pendant une partie de la journée à écouter ses projets d'embellissement de ses propriétés, et lui donnait, par complaisance et par tendresse, l'assurance qu'il entrerait dans toutes ses vues.
L'oncle Bouvard avait vécu dans un célibat systématique ; il ne parlait du mariage qu'avec effroi, et ses passions, qui avaient eu pourtant quelque vivacité, avaient toujours cédé le pas à une grande pusillanimité qu'il déguisait sous l'apparence d'une énergie farouche. Il avait toute sa vie médit des femmes
et donné son amour à l'agriculture ; mais il tremblait devant le beau sexe plutôt qu'il ne le haïssait. Souvent il s'était enveloppé d'un voile impénétrable pour courtiser une de ses vachères. 11 serait mort de honte s'il etît pensé qu'on le devinait, et il avait apporté h ces petites intrigues des soins et un mystère profond, comme s'il se fût agi de sauver la réputation d'une princesse. Personne n'était né plus que lui pour faire un excellent mari, un père tendre et heureux ; mais à la seule idée de paraître amoureux à la face de Tunivers et de s'unir à une jolie femme, dans l'église, en présence de sa commune assemblée, la rougeur lui montait aux joues et il se sentait prêt à défaillir. Les offres brillantes ne lui avaient pas manqué pendant sa jeunesse ; on lui avait proposé plus d'une belle et riche personne. Il avait répondu par des sarcasmes, en rejetant bien loin toutes les avances ; mais cette extrême timidité, cachée sous une forfanterie philosophique, avait fait le malheur de sa
vie. On appreiulra de la main du neveu comment le véritable caractère de l'oncle n'éclata qu'à son heure suprême.
Rodolphe se garda bien de troubler les derniers jours du malade par la confidence de ses peines de cœur. M. Bouvard aurait pu en être remué dangereusement. Rodolphe était le fils d'une sœur adorée, qu'il avait pleurée amèrement, et qui avait été la seule femme après sa mère dont il eût connu l'affection. Ce neveu était l'unique souvenir qui lui restât de son heureux temps, et pour rien au monde il n'eût voulu que l'existence de Rodolphe fût troublée. Notre jeune homme enferma du mieux qu'il put ses chagrins dans son cœur.
Pendant les six premières semaines de son séjour à Chartres, Rodolphe demeurait au plus quatre heures par jour auprès du lit de M. Bouvard, de peur que le malade ne se fatiguât trop à lui parler. Le reste du temps, il l'employait à écrire ce qui précède pour se distraire du sombre ennui qui l'assiégeait. Ce
travail ressemblait plus à des notes qu'à des mémoires ; nous avons essayé seulement de lui donner une forme régulière en le divisant par chapitres et en rétablissant l'ordre qui manquait. Nous avons complété cette histoire par une correspondance que Rodolphe nous a remise et que nous sommes auto- : risésà publier. Les lettres ont une importance si énorme dans la vie, elles compliquent et dénouent tant de drames que nous ne sommes pas étonnés du grand usage qu'en ont fait les romanciers. On ne connait pas suffisamment un homme par ses actions et ses paroles ; car il y a dans les sentimens et le caractère une foule de nuances et de traits qui ne percent que la plume à la main.
Les dernières pages du chapitre précédent furent achevées une semaine environ avant la mort de M. Bouvard. A cette époque commence la série de lettres qu'on va lire. La première est de madame Gallemand. Il paraît que la jeune dame ne savait pas exactement
l'adresse de Rodolplie, car ou voit sur l'euveloppe une foule de renvois et d'annotations. L'épître ne parvint qu'après un retard de trois ou quatre jours. Au bas de la réponse de Rodolphe on trouve son adresse à Chartres, et le reste de la correspondance n'offre plus de lacune jusqu'à la conclusion. Nous n'aurons donc plus qu'un mot à dire au lecteur pour lui apprendre le dénouement de cette histoire.
CHRISTINE A RODOI.PHE.
c Paris, le 2 novembre 18..
« N'en doutez pas , Rodolphe , il m'a fallu de bien graves motifs et un étrange renversement de toutes mes idées pour m'obliger à vous écrire. Au moment de la ruine de notre bonheur , je ne comptais plus vous donner qu'une derrière preuve de la grandeur de mon amour, en prenant soin que ma mort
VOUS fût annoncée ; mais la face des choses est changée : je veux à présent faire plus pour vous et adoucir le mal que vous causera ma perte. Je ne vous cacherai rien , mon ami. A travers les horribles tourmens de la rupture de nos liens , à l'instant où vous m'avez été arraché , je vous avoue que je trouvai encore de la place dans mon cœur pour la honte, et qu'il me semble cruel de mériter le reproche d'ingratitude et de trahison. Jamais je ne croirai qu'il existe des âmes pour qui ces mots odieux ne soient pas accablans. C'est alors véritablement que j'ai maudit comme vous les contraintes; mais parce qu'elles m'avaient forcée de descendre à des subterfuges indignes de moi. Mon mari avait tous les droits possibles de ne pas me ménager. Il pouvait me regarder en face et me demander où était cette loyauté de caractère dont j'avais donné d'autres preuves. Je n'aurais pas eu un mot à répondre , et comme le colonel ne se pique pas de choisir avec soin ses exprès-
sions, il y aurait eu de quoi rentrer en terre.
Au lieu (le cela , M. Gallemand a paru comprendre que s'il pouvait me pardonner des torts qui n'atteignaient quelui, la société ne serait pas aussi indulgente, et qu'elle devait les ignorer. Le secret fut promis et gardé. Je confesse que ce procédé me toucha beaucoup; cependant je sentis aussi que je vous aimerais éternellement , que vous étiez à cause de moi le plus malheureux des hommes, que vous m'accuseriez d'avoir accepté avec empressement l'offre de vivre en paix avec le monde en vous sacrifiant. Cette pensée était insupportable. Mon existence était d'ailleurs profondément troublée; l'avenir ne me réservait que gène et humiliations. Je bénis alors le ciel d'avoir accordé à mon faible sexe la faculté de se laisser tuer par une idée fixe , et je formai le projet de vous donner , en ne survivant pas à notre malheur , la triste satisfaction d'apprendre que j'étais inconsola-
ble. De toutes mes résolutions je n'ai conservé que celle de mourir. Il ne me reste plus d'autre parti, mon ami, et vous allez le comprendre; mais les scrupules qui m'avaient empêchée de vous écrire ne sont plus fondés ; je n'ai plus de ménagemens à garder, plus'de . reconnaissance qui m'arrête, et si les battemens de mon cœur sont comptés, ils seront tous pour vous.
J'avais d'abord le projet de vous faire une espèce de journal de mes derniers sentimens ; mais j'ignore si dans quelques jours je pourrai vous envoyer des lettres, et je profite de la liberté qui m'est encore laissée.
Dès la première semaine qui a suivi notre séparation, M. Gallemand s'est démenti dans son rôle de galant homme et de mari indulgent. Je m'étais bien trompée en croyant qu'il tiendrait sa promesse de me laisser vivre dans ma douleur. J'aurais su un gré infini au colonel d'épargner à mon désespoir le surcroît d'amertume que me donnait la pré-
sence de celui que j'avais offensé; mais M. Gallemand ne savait pas mettre en pratique la clémence sans restriction.
Le surlendemain de votre départ, je recourais à ces lettres dont nous avons bien fait d'être si prodigues; je mettais en ordre mes trésors , et je calculais combien j'en devais, lire chaque matin pour ménager cette précieuse ressource. On vint frapper à ma porte ; c'était le colonel. Je fermai mes* tiroirs et je le fis entrer , pensant qu'il avait quelque chose d'important a m'apprendre.
— Je m'ennuie , Christine , me dit-il , ayez la complaisance de me tenir compagnie.
Il s'installa sur un fauteuil et y demeura cinq heures de suite à me parler de cent bagatelles insignifiantes. Dans aucun temps je ne l'avais vu ainsi ; mais je voulais au moins montrer de la complaisance. Enfin je fus délivrée le soir, et je retournai à mes chères lettres. Le jour suivant, M. Gallemand repa-
rut à la même heure que la veille, et cette fois , au lieu de se borner à la conversation , il me présenta un journal en me priant de lui en donner lecture. Cette manière d'agir était si éloignée de ses façons habituelles que j'en étais stupéfaite ; cependant comme il eût été de mauvaise grâce de faire la difficile dans ma position toute exceptionnelle , je me résignai. Quand la lecture du journal fut achevée, M. Gallemand m'adressa des questions et m'obligea d'entrer dans le cercle étroit où se promènent ses idées , ses goûts et ses connaissances bornées. Tout cela m'eût semblé intolérable dans le temps même où je n'avais ni amour ni chagrin : jugez de ce que je devais souffrir dans l'état où je me trouvais. Quand je gardais le silence , le colonel m'engageait à secouer la mauvaise humeur , d'un ton qui me rappelait à mes devoirs de femme et de criminel rentré en grâce ; lorsque je parlais avec intention un langage au dessus de son intelligence, il en profitait comme
d'une leçon, se faisait expliquer chaque phrase , et déclarait h la fin que l'instruction était une belle chose, et qu'il était ravi de trouver à gagner dans ses entretiens avec moi. J'implorai le secours de madame Bourgoin; mais elle avait aussi un mari , des enfans , une maison à conduire : elle ne pouvait me consacrer que les soirées, et c'était pendant le jour que j'aurais eu besoin d'elle. Voyant qu'il ne fallait plus espérer d'être malheureuse avec tranquillité , je proposai au colonel de recevoir nos amis comme par le passé.
— Soit, me répondit -il; recevons du monde ; mais vous devez comprendre que les jeunes muscadins et les femmes évaporées ne sont plus de saison ici. Je puis me vanter de savoir que cette société-là ne vaut rien. Je vous amènerai quelques uns de mes amis, des anciens compagnons de guerre, des hommes sûrs qui se feraient un cas de conscience d'en conter à la femme d'un camarade. Vous m'entendez ?
— Je vous entends trop bien , dis-je en rougissant. Il est certain que vous pouvez me
j^. témoigner de la défiance sans que j'aie le • droit de me plaindre.
— Il n'y a pas de défiance là dessous ; mais enfin , l'expérience donne la sagesse , comme on dit, et nous sommes tous faibles. Il est bien décidé que je ne recevrai plus que des hommes de mon bord.
J'en étais à me repentir déjà d'avoir amené ce sujet sur le tapis. M. Gallemand avait un moyen infaillible de me fermer la bouche à volonté. Tant que je crus pouvoir attribuer ses allusions au manque de tact et à sa grossièreté naturelle , je les trouvai moins dures ; mais je reconnus malgré moi qu'elles étaient le résultat d'un système de conduite. Le colonel me parut chercher les occasions de me faire sentir qu'il avait compté sur mon obéissance et mon humilité en échange de son pardon.
Il me présenta en effet quelques gens mal
élevés ; je vous fais grâce de leurs portraits et des détails de leur entrée dans ma maison. La répugnance qu'ils m'inspiraient ne pouvait leur échapper malgré leurs esprits obtus, et le colonel eut le courage de me reprocher mon air triste et maussade. Je promis d'être plus gaie un autre jour, et je m'armai de patience et de douceur.
Ma détresse fut à son comble lorsque je vis un matin M. Gallemand apporter ses cartes de guerre dans ma chambre. Je hasardai de dire que j'avais besoin d'être seule au moins jusqu'à midi.
— • Ne vous gênez pas , répondit-il ; faites comme si je n'étais pas là. Je m'occuperai sans prendre garde à vous. N'avez-vous pas d'ailleurs votre cabinet de toilette ?
Vous connaissez ce cabinet de toilette; il n'a pas quatre pieds de longueur. Je n'avais plus qu'à chercher en moi-même la solitude et la liberté qui m'étaient enlevées. Je me plongeai avec effort dans une distraction
profonde: je parvins en peu de jours h m'iso- 1er moralement : on ouvrait les portes ; on allait et venait autour de moi sans que j'entendisse aucun bruit; mais le colonel était sans pitié. Il m'appelait à chaque instant, et s'y reprenait à quatre fois, s'il était nécessaire, pour m'arracher à mes rêveries.
Un jour, il me dit avec un air bourru, qu'au lieu de songer toute éveillée à des idées romanesques, je ferais mieux de lui jouer quelque morceau de piano, tandis qu'il lisait.
— Je croyais que vous n'aimiez pas la mu" sique , répondis-je.
— On peut dire que je n'en suis pas fou ; mais je préfère encore entendre des notes plutôt que de vous voir étendue dans ce fauteuil à rouler vos yeux comme une héroïne de mélodrame.
Ce sont les propres paroles du colonel. Je me mis au piano sans répondre, et je jouai le récitatif du Lac de Niedermeyer. Au bout de
quelques melUres M. Gallemand m'interrompit en disant :
— Si nous passions à un autre morceau?
J'ouvris au hasard un cahier de musique et
je tombai sur la romance de la Donna del
Lago. Cette belle et fraîche inspiration du
* grand maître que nous admirons tous deux ,
m'emporta bien loin de mon triste intérieur. Je croyais voyager à côté de vous dans ces pays lointains, au milieu de cette nature pleine de sève des régions méridionales dont vous aimiez à m'entrenir. Je voyais ces bananiers gigantesques et ces plantes aussi grandes que nos arbres. Mon ame s'élançait dans un monde imaginaire où nous marchions ensemble , et lorsque mes doigts venaient à commettre une faute et qu'il fallait rappeler à moi mon attention , ce brusque passage du fantastique à la réalité , affectait mes nerfs si douloureusement que des larmes s'échappaient de mes yeux. Le colonel vint battre la mesure a grand bruit à côté de moi.
— Est-ce que vous avez du cnagrin? dit-il avec sa voix de stentor. Pardieu! il n'y a pas là de quoi pleurer.
En dépit de mes efforts pour surmonter mon émotion , les sanglots éclatèrent , et je fus obligée de quitter le piano.
— Quelle diable d'idée vous prend ! s'écria M. Gallemand. Est-ce qu'on pleure pour des si-sols?
— Il faut pourtant, répondis-je, que vous me laissiez quelquefois pleurer sans me faire subir des interrogatoires.
— Ce que je dis est pour votre bien. Il serait sage de vous défaire de ces manières-là.
— Ne l'espérez pas , colonel , je ne suis pas au bout de mes larmes. Vous en savez la cause ; ce ne serait pas assez que d'avoir pardonné sur le fond si vous deviez me persécuter sur les détails.
— Franchement, Christine, on ne donne rien pour rien dans ce monde. Vous avez toujours vécu pour vous-même ; à présent mon
tour est venu. Ce n'est pas pour les autres qu'on prend une femme. J'ai passé par vos volontés, et vous savez comment cela maréussi ; maintenant c'est moi qui réglerai votre vie : nous verrons si je m'en trouverai mieux.
Voilà donc , mon ami , le mot de l'énigme : La clémence du colonel n'était qu'un placement. Son calcul serait légitime s'il était soutenu par une bonté d'ame véritable et accompagné de procédés honnêtes. Si mes chagrins se fussent calmés par la suite , j'aurais peut-être reconnu et payé cette dette qui m'est réclamée sans délai; mais M. Galle* mand ne s'amuse point à de vaines délicatesses. Je ne vous raconte que les premiers pas de son égoisme; huit jours s'étaient à peine écoulés lorsque nous étions à ce point; et pendant le mois qui suivit , cette personnalité tyrannique n'a fait que se développer davantage. Elle a aujourd'hui levé le masque entièrement et se montre avec un tel cynisme que je n'ose vous en parler plus au long, de
peur de vous affliger trop. Rodolphe, l'amour malheureux a son égoïsme aussi : je sens que si on m'annonçait que vous êtes consolé ce serait pour moi une douleur mortelle. Sachez donc que je suis la plus misérable des créatures ; que mes supplices seraient peut-être supportables si je ne vous aimais pas; mais qu'il me tueront infailliblement à cause de l'amour qui brûle au fond de mon cœur plus vif et plus ardent que jamais. Plusieurs fois j'ai regardé du haut de ma fenêtre les pavés de la cour du square avec la pensée de chercher dans le suicide la fm de mes tourmens ; cependant j'hésite encore. La mort violente est horrible, et je ne puis croire que le ciel m'ait abandonnée tout-à-fait. Le plaisir infernal que j'éprouverais à me soustraire ainsi à mon persécuteur est étouffé par la crainte d'aller trop loin et d'augmenter vos peines; mais il faut que le sort se presse s'il veut me conserver. Mon désespoir touche à son plus haut degré. La mort est préférable à la folie , et je sens
que ma raison pourrait bientôt s'égarer. Je n'ai aucun but en vous écrivant cette lettre ; je l'avais commencée avec une espèce de calme ; mais les douleurs extrêmes ne font que s'emporter davantage lorsqu'on croit leur donner du soulagement. 0 mon ami , tâchez, au milieu de ces phrases désordonnées , de comprendre tout ce que je souffre ; cherchez dans votre cœur ce qu'il faut pour me rendre un peu de courage , car je ne saurais vous l'indiquer. Dites-moi que vous m'aimez encore et que vous pouvez me plaindre malgré les chagrins que je vous ai causés.
Le malheur extrême porte en lui une sorte de consolation. Le désespoir élève l'esprit. J'éprouverai bientôt ce calme que donne une résolution inébranlable. Si j'en suis réduite à ouvrir mes ailes pour fuir ce monde , je vous écrirai encore. Vous aurez ma dernière pensée. Votre nom sera le dernier mot que ma bouche prononcera. Ne vous accusez pas d'être cause de ma mort : ce serait un remords
puéril. Ne devons-nous pas tous deux avoir le cœur trop fier pour regretter jamais de nous V être aimés? et nos sentimens ne sont-ils pas ce - ^qiie nous estimons le plus en nous-mêmes ? A<iieu,mon ami.Une voix intérieure me dit que le néant n'est pas le partage des êtres qui possèdent le souffle divin de l'amour : nous nous reverrons un jour , et tout n'est pas fini pour nos âmes.
Ecrivez-moi en adressant votre lettre à madame Bourgoin. »
RODOXiPHE A CHRISTINi:.
Chartres, le 7 novembre 18...
« Elle m'est enfin parvenue cette lettre qui me rend la vie. Modère ton désespoir, ma bien-aimée ; suspends l'arrêt que tu étais prête à rendre contre toi-même. Tes projets sont insensés et coupables.
Je commençais à murmurer de ton silence.
La séparation a cela de terrible qu'elle rend injuste. L'amour ne connaît que la présence de la personne aimée ; si elle lui manque, il . devient accusateur.
J'ai compris tes tourmens et deviné ceux que tu me caches. J'en ai frémi, et je ne pense plus qu'à t'y soustraire. Lorsque tu parles d'ouvrir tes ailes, tu ne songes pas que je ne pourrais te survivre. Si ta résolution est prise irrévocablement, viens donc près de moi, et que nous mourions ensemble. Je suis aussi familiarisé que toi avec l'idée de la destruction. Mon vieil oncle s'éteint sous mes yeux dans ce moment, et ce spectacle élève l'ame aussi bien que le désespoir. Ce passage de la vie au néant dont on a tant d'effroi, n'est rien pour celui que le malheur accable ou dont le corps est en proie aux souffrances. Quand la main de la mort s'appesantit sur l'agonisant, il baisse la tête et se dit : « Voilà donc l'instant venu ! La vie se réduit donc à cela ! Mourons tranquille-
ment , je le veux bien. » Mon oncle n'avait pas une grandeur remarquable d'esprit ni de caracfèr^, et pourtant il donne un bel exem- 'ple de résignation et de dignité. La mort l'emportera sans trouver de résistance , et l'heure suprême ne sera pas une lutte convulsive. Quand le bon vieillard jette les yeux en arrière , son passé lui apparaît comme s'il s'agissait d'un autre homme. L'amour du moi s'évanouit à mesure que les souvenirs s'effacent, et déjà il doute presque de son existence. Ce mépris de la vie se communique. Il me gagne insensiblement. Les proportions des choses se rapetissent du point d'où je les regarde, et les préocuppations mesquines dont on s'inquiète à l'ordinaire deviennent invisibles pour moi. Auprès du lit de mon vieil oncle, j'éprouve ce sentiment de force et de supériorité qui vous prend au sommet d'une haute montagne lorsque vous promenez vos regards au loin dans les plaines.
Mes chagrins n'en sont pas diminués;
mais les obstacles qui nous séparent s'amoindrissent. Je cherche si dans nos âmes il n'y a pas une puissance capable de défier le sort , et de briser toutes les entraves, si notre séparation n'est pas un avis du ciel, et si nos relations n'ont pas été jusqu'à présent un simple prélude. Interroge-toi, ma bien-aimée; dis si notre amour n'est pas éternel depuis qu'un grand malheur l'a consacré. Nous avons répété cent fois que personne ne pouvait être sûr de sa constance ; mais réponds : Est-il possible à présent que nous cessions de nous aimer?
Sans doute la nouveauté offre un attrait qui suffit pour expliquer les changemens du cœur de l'homme. J'ai connu ce plaisir délicieux dans l'origine de nos amours. La première fois qu'une bouche adorée prononce votre nom avec tendresse, il résonne en vous avec un accent nouveau. L'ame s'exalte quand on voit percer dans les yeux de sa maîtresse une expression inconnue jus-
qu'alors. Chaque mot, chaque attitude ont une grâce qui vous surprend; mais il y a des joies plus profondes et plus délicates encore pour les amans que l'habitude enveloppe de ses réseaux : si les plaisirs ont perdu la saveur de la nouveauté, ils prennent plus d'énergie par le souvenir, qui leur donne un corps et un ensemble. Avec une crainte pleine de douceur vous comparez le moment présent au passé! vous sentez que si vous n'aimez pas davantage à coup sûr vous aimez mieux. Peut-être la soif de se revoir paraîtelle moins ardente ; mais que l'heure de la séparation vienne à sonner, vous éprouvez alors un déchirement qui devient chaque fois plus douloureux. Là est la pierre de touche du véritable amour, car les amans vulgaires ont au contraire besoin de respirer après plusieurs heures passées ensemble. Il leur suffit de se dire au revoir pour ne pas s'affecter de l'adieu. 0 ma chère Christine ! te souviens-tu de tous nos artifices pour fermer nos
oreilles à la voix de la raison lorsqu'elle nous criait: Hâtez-vous, il faut se quitter? Tu me rappelais cent fois pour m'ordonngr de partir. Souviens-toi de l'amertume du dernier baiser ! souviens-toi aussi de nos transports lorsque nous nous retrouvions. Ah ! si jamais ce beau moment revient pour nous, jurons de ne plus nous séparer !
Faudra-t-il toujours nous humilier devant cette puissance cruelle de la société qui fait notre malheur et qui nous a pourtant dans une complète indifférence? Elle n'a pas de récompense pour les charmes et les vertus, et la moindre faute est punie avec une rigueur acharnée. Le bien ne compte pas à ses yeux, et pour le mal elle est implacable. Si nous nous décidions à mourir ensemble, je voudrais adresser à ce monde ingrat un terrible et sanglant reproche.
Mais je sens un orage s'élever dans mon cœur ; je m'arrête, car j'ignore encore si c'est un mauvais ou un bon génie qui te parle par ma bouche.
Adieu, ma bien -aimée; ne t'ai -je dit qu'une fois que je ne vivais plus qu'en toi ? n ne faut pas se jeter dans les souhaits à demi ; je n'en fais plus qu'un : être ensemble, mais dans un entourage bienveillant et non pas au milieu d'ennemis ; seuls, s'il est possible. Pour remplir le petit nombre d'heures que nous avons à passer sur ce globe, ne serait-ce pas assez de nous aimer et d'écouter ces grandes symphonies que la nature joue aux âmes intelligentes ? Avant de rien résoudre, attends une seconde lettre de moi.
On vient me chercher pour aller auprès de mon oncle. L'instant suprême approche, et je vais sans doute lui parler pour la dernière fois. Adieu ! y>
nODOIiPHE A CHAISTINX.
Chartres, 8 novembre 18..^
« Quelle scène singulière, ma bien-aime'e! je ne l'oublierai jamais. J'entre dans la chambre de mon oncle , et je le trouve dans cette animation effrayante qui précède souvent le dernier abattement. La nature se réveille encore une fois et rassemble un reste de forces avant de succomber. Le visage du mourant s'était coloré d'une rougeur morbide; les
muscles de la bouche étaient contractés ; la respiration était brève ; les paroles entrecou- ,pées sortaient irrégulièrement.
— Ecoute-moi, dit le bon vieillard : ne perdons pas de temps. Je vais mourir. Assieds-toi au pied de mon lit. Réponds-moi, mon neveu : as-tu du goût pour le mariage ?
— Je n'y ai jamais songé , mon oncle.
— Bon Dieu ! est-ce que tu aurais hérité de mon déplorable caractère ? Ne t'es- tu donc jamais dit qu'il n'y a pas de bonheur dans l'isolement? n'as-tu pas senti encore le besoin d'une compagne et d'une amie?
— J'ai été amoureux, mon oncle.
— Tu as osé le dire à une femme ?
— Certainement
— A une femme d'un rang égal au tien ?
— Je l'aurais dit aussi bien à une princesse.
— Dieu soit loué ! il n'est pas comme moi ! Tu as donc su plaire à une personne digne de ton cœur?
— Oui , mon oncle. J'ai eu pour maîtresse la plus charmante femme que j'aie rencontrée.
Ceci me rassure un peu ; mais ce n'est point assez : ne fais pas comme moi , mon ami. Tu vois que si je ne t'avais pas, je mourrais seul et abandonné. Le ciel m'avait donné tout ce qu'il faut pour être heureux : de la santé , de la fortune , les qualités d'un homme sociable, d'un mari , d'un père tendre ; j'aurais été le meilleur des pères. 0 mon Dieu ! j'hésite encore à le dire dans ce moment ! j'aurais adoré ma femme. Deux défauts pitoyables m'ont égaré : la manie d'amasser et une timidité d'enfant devant ce sexe qui ne demande qu'à nous encourager. Mon cœur rougissait d'avouer le plus beau des sentimens humains, celui qui nous honore le plus....
— L'amour, mon oncle.
— Oui , Tamour !
— Quoi ! cette haine pour les femmes dont vous faisiez profession ?...
— C'étaitun mensonge, mon ami. Je les aimais trop au contraire; j'aurais été trop heureux de leur plaire, et je les ai calomniées comme un lâche. J'ai caché tout ce dont les-
autres tirent vanité comme si c'eût été un vice ou une honte. Les femmes ne cherchent pas à percer ces écorces trompeuses dont la faitîlesse s'enveloppe. Le monde vous juge à première vue. On m a cru un cœur de pierre, un philosophe endurci : j étais le plus craintif des hommes , le plus prompt à s'attendrir, et le moins invulnérable ! Hélas ! cette horrible timidité me tuait. Elle est devenue une espèce de fureur. J'en suis arrivé, à force de médire du beau sexe publiquement, à ne plus pouvoir rétracter mes paroles sans me couvrir de ridicule, et dès cet instant mon malheur a été consommé. J'ai passé le reste de ma vie à déplorer mon abandon ; je demandais au ciel un être sur qui épancher cette sensibilité qui m'étouffait. L'âge et le temps n'ont qu'à peine modéré mes souffrances. Je t'ai aimé comme mon fils; la tendre amitié que tu avais pour moi était ma seule consolation. J'aurais pu du moins en ajoutant à cela les plaisirs d'une honnête fortune , me composer une existence assez agréable ; mais Ta-
vidité a pris possession de mon esprit et faussé mon jugement. Je me suis acharné à entasser les moyens d'être heureux sans prendre jamais une heure de repos pour jouir de la vie. J'ai été un être dénaturé. Ne suis pas mon exemple ; regarde le résultat de quarante ans de travail et de privations. La mort n'en est pas venue un jour plus tard. Ne fais pas comme moi, mon ami, ne fais pas comme moi.
Le pauvre vieillard employait le peu de forces qui lui restait à tâcher de produire sur moi une impression profonde ; il cherchait à lire dans mes yeux s'il avait réussi à me convaincre.
— Calmez-vous, mon bon oncle, répondis-je. N'ayez aucune crainte. Je n'ai pas vos vertus; mais parmi mes défauts ne se trouvent pas les deux que vous redoutez. Je ne suis ni timide auprès des femmes ni enclin à la manie d'amasser. La nature m'a donné ce qu'il faut pour être heureux ; mais le sort ne paraît pas aussi bienveillant qu'elle.
— C'est mon affaire; ne t'inquiète pas, mon
ami ; je te laisse une assez belle part sur mon testament. 11 faut que tout ce que j'ai amassé te profite ; je veux que tu hérites des jouissances dont je me suis privé; mais prometsmoi que tu auras une femme.
— Je vous promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour cela.
— Point de mariage d'argent surtout ! Ne profane pas le plus généreux des sentimens en le forçant d'entrer dans une vile balance : que ce soit ton cœur seul qui te guide.
— Je vous le promets.
— Choisis une femme jeune, belle et douce. Si elle n'a point de fortune tant mieux!
— Je ne m'unirai jamais qu'à une personne que j'aimerai.
— Mais dépêche-toi. Rien ne peut m'étre plus agréable que de te laisser résolu à m'obéir promptemeni ; témoigne ainsi de tes regrets de me perdre et de ton respect pour ma mémoire.
— 0 mon oncle ! mon père ! nt'écriai-je pé-
nétrë de reconnaissance , donnez - moi au moins le temps de vous pleurei*.
— A quoi bon ? Ne sais-je pas que tu m'aimes? Sois heureux dès demain, si l'occasion s'en présente. Mais n'as-tu pas quelques liaisons avec des femmes du commun, des ûllettes de comptoir, qui te détourneront d'un amour plus sérieux ?
— J'ai quelquefois poursuivi les grisettes....
— Ah! le défaut qui m'a rendu si malheureux existe donc à un degré moins fort dans le cœur de tous les jeunes gens, puisqu'on les voit chercher au dessous d'eux.
— Mais ces mclinations sont bien loin de moi aujourd'hui, mon oncle, et vous n'avez pas à craindre qu'elles reviennent, puisque c'est l'expérience qui m'en a détourné.
— Me voilà tranquille. Tu jouiras de la fortune que je te donne?
— Je vous le promets encore, et ce vœu est plus aisé à remplir que l'autre.
— 0 mon Dieu ! emportez-moi donc à présent. Je meurs content.
Le pauvre vieillard n'essaya plus de soulever sa tête, et l'affaissement de la mort succéda tout à coup à ce réveil d'un moment. Mon oncle sortit à demi sa main des couvertures, en tournant ses yeux vers moi ; je pris cette main entre les miennes, et cette étreinte parut adoucir le dernier combat de la nature contre l'anéantissement.
— Oui, mon bon oncle, lui disais-je, cette grande leçon me servira. Si je ne suis pas heureux, ce ne sera point faute de connaître le prix de la fortune ; ce ne sera pas surtout faute d'oser exprimer ce que mon cœur sentira auprès d'une femme aimée. Je veux devoir mon bonheur à vos bienfaits et à vos conseils; je bénirai votre nom lorsque je serai uni, grâce à vous, à la plus charmante créature qui soit sur la terre...
Tandis que je parlais ainsi, un dernier éclair de plaisir et de tendresse brilla dans les yeux du moribond ; mais bientôt il parut cesser de me comprendre : le regard devint immobile ; la respiration s'éteignit ; un froid
mortel gagna lentement la main que je pressais. Mon oncle avait rendu le dernier soupir.
Christine, réfléchis sur cette fin étrange, sur les avis paternels que m'a donnés ce mourant. Songe à cette sûreté de vues qui ne manque jamais à l'heure suprême lorsqu'on jette le dernier regard en arrière. Repasse dans ton esprit les ordres de mon oncle et la juste appréciation de la vie qu'il a voulu me transmettre. N'est-ce pas à nous deux que tout cela s'adresse? n'est-ce pas une manifestation divine? Songes-y bien, te dis-je.
Les hommes de loi sont à la porte et demandent à entrer. Le testament va être ouvert. Ma prochaine lettre t'apprendra ce que mon oncle m'aura laissé. — Adieu, ma chère maîtresse ; craignons de finir un jour comme ce pauvre vieillard, et d'être assiégés, à notre lit de mort, par d'inutiles et déchirans regrets. Que ce soit là le texte de tes méditations. »