PREMIÈRE PARTIE
Auprès de sa croisée ouverte, sur l'appui de laquelle des giroflées fleurissaient dans une caisse, M'"^ Dartigues travaillait. De ses doigts agiles elle se hâtait, plissant rétoffe d'une robe élégante, qui certainement ne lui était pas destinée. Ardente à la besogne, elle ne levait les yeux de son ouvrage que pour regarder un petit garçon de quatre ans, qui jouait, assis par terre, sifflant doucement entre ses dents, et très appliqué à démolir un pantin de bois. La pièce, où se tenaient la mère et l'enfant, était la salle à manger d'un logement situé au cinquième étage d'une sombre maison de la cité Condorcet. Une soigneuse propreté y dissimulait la misère. Mais la rareté des meubles, la table boiteuse calée avec une brique, le
fourneau de fonte fendu, sur lequel popotait le dîner de la famille, attestaient les difficultés de la vie courante, la privation de bien-être, cachées par fierté, peut-être par prudence. Un coup sec frappé à la porte interrompit le travail de l'ouvrière. Sans se lever, elle dit :
— Entrez !
La porte s'ouvrit et l'uniforme bleu des garçons de la Banque se montra dans la pénombre du couloir. L'enfant lâcha son pantin, se dressa sur ses jambes et, très intéressé par la vue du portefeuille retenu par une chaîne que le garçon fouillait d'une main preste, il s'avança avec curiosité.
— C'est ici que demeure M. Jean Dartigues?
— Oui, Monsieur.
— Voici un effet Durocher . Cent francs . . . Avez-vous rargent?
La femme rougit. Elle posa son ouvrage sur une (petite table placée devant elle, elle repoussa sa chaise •et, prenant la traite présentée, elle l'examina avec une «oucieuse inquiétude. Le garçon de la Banque connaissait ces jeux de physionomie. Il était depuis longtemps blasé sur les angoisses causées à ses clients parla vue des papiers de couleurs rappelant l'échéance si facilement oubliée. 11 n'avait pas de temps à perdre, ni de sensibilité à prodiguer. Il dit d'un ton roguf :
— Êtes-vous en mesure ?
— Non, Monsieur, répondit d'une voix tremblante la pauvre femme angoissée. Mon mari ne m'avait pas parlé de ce billet...
— Bon! bon! Ce sont vos affaires. Vous vous expliquerez en famille.
Le garçon déchira un papier d'un livre à souche, il écrivit quelques mots au crayon, le plaça sur la table et déclara :
— Vous avez jusqu'à demain trois heures pour payer, guichet 10.
Il ferma son portefeuille qui claqua, le mit sous son bras, enfonça son bicorne sur sa tête et s'en alla indifférent. Aussitôt la porte fermée, l'ouvrière se laissa tomber sur sa chaise, comme si elle avait les jambes cassées, elle baissason front pâli. Ses pleurs, qu'elle ne pouvait contenir, ruisselèrent sur ses joues, et elle murmura, navrée :
— Ah ! mon Dieu ! Où trouver cet argent? Et, si je ne le trouve pas, qu'allons-nous devenir?
Le petit garçon s'était approché à pas menus et regardait silencieusement couler les larmes de sa mère. Au bout d'un instant il dit :
— Pourquoi tu pleures, maman? C'est les enfants qui pleurent, pas les parents !
Cette naïve intervention redoubla la douleur de la pauvre femme. Elle laissa échapper un sanglot et saisissant le petit garçon dans ses bras :
— Ah ! mon Pierre, si tu savais ! . . . Mais non, tu ne peux pas comprendre... Et quel bonheur pour toi! Ah! cher mignon, j'ai bien de la peine, va, nous sommes bien malheureux!
— Qui c'est qui t'a fait de la peine ? demanda lenfanl , en fronçant le sourcil. Dis, que je lui fasse du mal!
— Oh! mon chéri, tu ne peux rien lui faire, à celuilà, ni moi non plus, et d'ailleurs, lu ne le voudrais pas, si tu le connaissais ! C'est lui qui peut, à songré, nous sauver ou nous perdre! Car nous sommes en sa dépendance complète. Et il nous perd, mon Dieu! 11 nous perd avec lui !
— Qu'est-ce que c'est: vous perdre ?G'est-y comme le petit Poucet, que tu m'as raconté qu'on l'avait perdu dans la forêt ?
— Non, mon chéri, car le petit Poucet avait été abandonné par sa mère, et moi, jamais, tant que je vivrai, je ne me séparerai de toi.
L'enfant approcha sa tête blonde des lèvre j de sa mère.
— Alors si je reste avec toi, comment est-ce que je pourrai être perdu?
— Oui, tu as raison, mon petit Pierre. . . Va, ne pense plus à ces tristes choses... Le chagrin ne doit pas être pour toi... Joue, sois gai, sois heureux, pendant que tu ne sais pas ce que c'est que la vie.
Et l'ouvrière, se rasseyant devant sa table, reprit son travail, et avec une activité plus grande tira des points dans la soie claire.
C'était une jolie blonde, aux yeux bruns, à la tournure svelte, mise avec une simplicité presque misérable, mais élégante quand même, à force de soin et de propreté. Sa robe de toile et son col blanc mettaient en valeur sa taille ronde et sa petite tête aux .cheveux naturellement ondes. Unplipensifdonnaità son front une sévérité que démentait son sourire, quand elle
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regardait reniant assis à ses pieds. Elle paraissait très supérieure à sa situation et, pour dire vrai, presque déplacée dans ce logis de pauvreté et de privation. Elle semblait une tille de la bourgeoisie soigneusement élevée, et faite pourtenir un magasin richementachalandé, ou vivre dans son ménage avec des domestiques.Il n'était pas aisé de comprendre comment cette jolie femme avait pu s'échouer dans ce taudis situé sous les toits, et où elle se trouvait en proie à la gêne et au chagrin.
Son histoire était simple cependant et semblable à celle de tant de pauvres filles à qui leurs parents, par une ambition mal raisonnée, donnent une instruction supérieure à leur condition. Elle était née, à Rouen, d'un inspecteur du port et d'une demoiselle Delamarre, de Monville. Le père Delamarre, fermier assez mal dans ses affaires, avait fait luire, aux yeux de l'inspecteur du port , une rente viagère, plus commode à promettre qu'une dot à verser argent comptant. Tant que le fermier avait vécu, larente avait été payée. Mais lebonhomme,un beau soir, avait été retrouvé mort dans sa voiture en revenant de la foire de Clères, et son propriétaire, à qui deux années de loyer étaient dues, avait saisi l'attirail de la culture pour se couvrir. La mère Delamarre était donc tombée à la charge de son gendre, sans apporter dans le modeste ménage de l'employé d'autres ressources que des bijoux personnels, une belle garde-robe et des paniers pleins d'un linge en parfait état. On se serra dans l'étroit appartement de la rue des Charrettes, et
«; LKS BATAILLES \)E LA VFE.
In petite Francine, qui avait alors douze ans, eut charge (lassurer, par des ét4ides sérieuses, Tavenir de la famille. L'inspecteur du port disait volontiers :
— Avec mes relations à la Pi'éfecture et l'appui du conseil municipal, ma fille, si elle a ses brevets, ne sera pa& embarrassée de trouver une recette des postes, ou la direction d'une école. Mais il faut qu'elle travaille. Son avenir et le nôtre sont à ce prix. Avec ce que nous aurons économisé et ma retraite, nous nous installerons auprès d'elle, et nous vivrons heureux.
Le brave homme faisait le rêve d'un sage. Maisquer est le rêve qui est réalisé par la vie? Francine ne démentit pas les espérances de son père en ce qui concernait les succès d'école. Elle passa haut la main ses examens et paraissait en passe d'obtenir les faveurs administratives annoncées par l'inspecteur du port,, quand le hasard lui fit rencontrer JeanDartigues.
Celui-ci était un beau garçon d'origine provençale-,, brun, l'œil vif, les dents blanches, parti de Montpellier pour chercher fortune et qui travaillait dans une fabrique d'indienne duPetit-Quevilly, comme contremaître. Il dessinait gentiment et les ouvriers l'appelaient l'Artiste. Il avait influencé son patron au point de lui faire abandonner les planches anciennes de la fabrication courante, pour adopter des modèles nouveaux de style moderne. C'était un garçon à idées, très entreprenant, un peu casse-cou, et dont le défaut principal était l'absence de suite dans les projets. Il s'enflammait promptement, se refroidis-
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sait de même, et ce quil jugeait sublime la veille lui paraissait sans intérêt le lendemain.
Avec cette volonté sautillante, il avait gâché jusijue-là de précieux dons; il s'était donné, pour n'arriver à rien, plus de mal que d'autres pour réussir. Et, après avoir roulé à travers la France, de fabrique en fabrique, faisant divers métiers, excellant à tous, mais ne s'attachant à aucun, il se trouvait relégué dans la banlieue de Rouen, médiocrement payé, assez mécontent, mais toujours prompt aux rêves.
Beau parleur, il s'échauffait au feu de ses paroles et le premier qu'il convainquait était lui-même. S'il avait eu des tendances subversives, les ouvriers auraient trouvé en lui un entraîneur admirable. Mais, fait notable, il n'avait jamais donné dans la politique, et y paraissait totalement indiftérent. Ce qui le fascinait, c'était la fortune. Il voulait devenir riche, et quand il se laissait aller sur son sujet favori, il devenait d'une singulière éloquence. Son visage se transfigurait, ses traits prenaient une animation passionnée, son sourire devenait fixe, et ses yeux se noyaient dans une extase, comme s'il avait entrevu dans un mirage soudain des trésors merveilleux.
Alors, une ivresse s'emparait de lui, il expliquait avec une fougue entraînante l'entreprise nouvelle qu'il avait conçue et qui devait, à bref délai, lui donner de prodigieux résultats. Il décrivait les opérations, supputait les chances, énumérait les bénéfices, et toujours, comme dans une féerie miraculeuse, le succès était assuré . Il ne se préoccupaitni des voies, ni
des moyens. Il marchait de l'avant, emporté par son imagination, et prêta abandonner le réel pour le chimérique. C'était ainsi que, toujours lâchant la proie pour lombre, il était arrivé à se contenter du maigre salaire qu'il touchait à l'usine, n'ayant pu resterdans aucune des places que son activité et son intelligence lui avaient procurées. Dans ses moments lucides, car il en avait, il disait, en riant de lui-même, de ses efforts et de sa non-réussite :
— Jean Dartigues, c'est l'écureuil agile et infatigable qui tourne dans une cage, sans avancer d'un pas, en se donnant lillusion du mouvement. Bon I boni Mais il ne sera pas toujours enfermé, et le jour où il fera tourner la roue sérieusement, on verra '.
Jusqu'alors il n'avait pas réussi à sortir de la cage. Il y tournait à vide, faisait fortune chaque semaine, en imagination, et au demeurant, assez mal dans ses affaires, car il avait peu d'ordre et oubliait facilement de payer sa pension.
Ce fut un quatorze juillet, dans un bal populaire organisé sur le port par la Marine, que Francine se trouva en présence de Jean Dartigues. L'inspecteur n'avait pu se dispenser de paraître, avec sa famille, à cette fête. Tous les ouvriers des quais, en toilette du dimanche, avaient envahi la tente. Les soldats de la garnison utilisaient la permission de minuit en s'offrant un peu de bon temps. La bière et le punch coulaient à pleins verres au buffet, la gaité tournait au bruit et l'atmosphère alourdie devenait à peu près irrespirable, lorsque le danseur de Francine, un em-
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ployé (les douanes qui logeait dans la maison de la rue des Charrettes, proposa d'aller prendre l'air sur le quai.
Jean Dartigues, par hasard venu à Rouen, ce jourlà, avait été amené par un camarade et présenté au père de Francine. Il était heau danseur, et ardent, désireux de hriller comme toujours, avec sa verve méridionale il n'avait pas tardé à devenir le boute-entrain de la société. Généreux, comme s'il était riche, il régalait tous ceux qui lentouraient et s'amusaient de sa gaîté. L'argent de la quinzaine, touché la veille, s'en allait dans le tiroir du cafetier, pendant que l'insouciant Dartigues se donnait des allures de fils de famille.
Sorti avec ses compagnons, il jouit de la tiédeur d'une nuit calme, transparente et pleine d'étoiles. Les quais de Rouen éclairés par les guirlandes de gaz étaient presque déserts. Le grand pont, dans l'ombre, offrait l'ouverture de ses arches où l'eau coulait rapide,étincelante sous la clarté de la lune. Une tranquillité délicieuse saisissaitau sortir de cette tumultueuse et bruyante salle de danse. La douceur caressante de la brise, qui descendait des collines verdoyantes de Ron-Secours sur la ville étendue au bord du lleuve, rafraîchissait les fronts et ranimait la pensée.
Ils errèrent, à pas lents, sur les dalles, parmi les pyramides de futailles et les montagnes de ballots. A chaque instant, il fallait franchir quelque câble, prendre garde aux anneaux de fer qui servent à amarrer les navires, et Dartigues avait offert son bras à Fran-
cine. Ils marchèrent ainsi, assez longtemps, et se trouvèrent en face du café chantant de l'île. Une rumeur d'instruments, traversant les ondes rapides et froides du fleuve,venaitparhoufi'ées jusqu'à eux, comme un rappel de la vie brutale, au milieu de la sérénité apaisante qui les enveloppait. Et avec une poé&ie inattendue et nouvelle pour la jeune fille, mais que son intelligence affinée comprenait très bien, Dartigues s'était mis à commenter le charme de l'heure présente, halte exquise au travers de la vie de labeur et de tristesse.
Puis, s'animant, comme d'habitude, au feu de son discours, il avait commencé à exposer ses plans et à énumérer ses espérances. Et, sous le ciel clair, à la lueur des étoiles, le visage du rêveur avait paru merveilleux à Francine. Elle avait écouté avec admiration ce faiseur de projets. Ses compagnons n'avaient pas attaché d'importance à ce qu'ils jugeaient être des hâbleries. Mais la fille de l'inspecteur avait cru au génie de celui qui exprimait ses ambitions dans un langage si captivant. Elle était rentrée dans la salle de bal, déjà songeuse, et, comme Dartigues partait, elle avait suivi son père sans regretter la fête.
La semaine suivante, elle avait revu le contremaître. Puis une sorte d'intimité s'était établie entre lui et l'inspecteur. Dartigues venait rue des Charrettes, le dimanche, et emmenait promener toute la famille.
11 faisait à Francine une cour assidue. Et l'inspecteur n'y mettait nulle entrave. Lui aussi il s'était pris de confiance en la capacité du contremaître. Il le jugeait
dans une situation très inférieure à son mérite, et ne doutait pas qu'à un moment donné il ne rencontrât l'occasion qui procure la fortune.
Tous ses projets d'avenir se trouvaient bouleversés par l'apparition de Dartigues en la vie commune. Plus de recette-buraliste pour Francine, plus de mariage avec un employé de l'enregistrement ou des douanes. Mais ce diable d'homme avait une façon d'échauffer les imaginations qui ne laissait pas place au raisonnement et annihilait la résistance. Et puis, la jeune fille s'était prise pour lui d'une de ces passions contre lesquelles rien ne prévaut, et qui font quitter père, mère, foyer, pour suivre le séducteur.
Si Dartigues avait voulu se passer du sacrem ent avec Francine. il aurait pu. dans l'état d'affolement où elle était, tout obtenir de sa tendresse. Il n'y songea pas. Il aimait lui aussi, et, avec la même ardeur de pensée qui lui faisait grossir démesurément les résultats de ses projets, le produit de ses tentatives, il avait poussé au paroxysme son amour pour la jeune fille et se persuadait à lui-même que jamais aucune affection aussi profonde n'avait compté et ne compterait dans sa vie.
Le mariage se fit et, pendant un an, le ménage connut le parfait bonheur. Excepté que Dartigues changea deux fois d'établissement et mangea toutes les économies de son beau-père dans une tentative de fixation chimique des couleurs sur les étoffes de coton, tout alla bienpour la famille. L'inspecteur se consola de laperte de son argent en disant avec une confiance touchante :
— Dai ligues a échoué, celte fois-ci, mais il se raltrapera à la prochaine occasion el je rentrerai dans mes fonds. Un homme de son mtelligence ne peut pas manquer de réussir. J'ai placé mon argent à cent pour cent, dans ses mains
L'argent ne rentra pas, malgré les occasions fréquentes que Dartigues avait encore trouvées à la suite de sa désastreuse tentative. Puis, un beau jour, le rêveur se figura que si le résultat ne répondait pas à ses conceptions, c'était parce que la province était un mauvais théâtre pour un artiste tel que lui. Il ne pensa plusqu'à aller àParis. Il s'enouvritàlafamille Maislà, dès les premiers mots, il se heurta à une résistance qu'il n'avait encore jamais rencontrée chez ces gens conciliants el abusés L'horreur du provincial pour le déplacement, la crainte de la grande ville, l'inquiétude de l'inconnu, rendirent les parents de Francine réfractaires, pour la première fois, aux séductions de la parole dorée. 11 leur sembla, qu'arrêtés au bord d'un précipice obscur^ on leur demandait de s'y précipiter aveuglément.
Ils exprimèrent leur angoisse avec une véhémence qui eut pour effet d'exaspérer le désir de Dartigues. 11 n'était pas de ceux que la contradiction fait réfléchir et peut arrêter. Toute opposition à ses desseins avait pour effet d'échauffer son imagination el de la faire bouillonner comme une chaudière II devenait alors absolument halluciné et, pour forcer les résistances, ou obtenir gain de cause, devenait capable des efforts les plus déréglés. C'était une sorte de folie qui s'empa-
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rail de lui, exaltait toutes ses facultés et le conduisait à considérer ceux qui essayaient de l'entraver, de lui barrer la route, comme de mortels ennemis.
Il épouvanta Francine par sa véhémence, il jeta dans le désespoir les vieux parents qui comprirent que rien ne l'empêcherait d'exécuter son projet. Pour la première fois, l'inspecteur se demanda si son gendre n'était par un maniaque plutôt qu'un homme de génie, et si la fréquence de ses combinaisons sûres, qui toutes échouaient cependant les unes après les autres, n'était pas la preuve du déséquilibre de son cerveau. Il songea un moment qu'il conviendraitpeutétre de lui chercher une place à l'asile d'aliénés de Saint-Yon. Le désespoir de Francine, un reste de coniiance en ce diable de garçon, la mollesse naturelle à un petit bourgeois, la crainte de faire du chagrin, décidèrent l'inspecteur à ne pas rompre avec son gendre. Mais il lui refusa tout subside, déclara que sous aucun prétexte il ne quitterait Rouen, et que d'ailleurs une place au foyer de famille serait toujours prête pour les enfants aventureux qui troublaient si gravement la quiétude de leurs vieux parents. Là-dessus, Dar ligues qui n'avait pas de rancune, et qui ne voyait jamais que le résultat immédiat, joyeux de sa liberté, embrassa le père, les deux mamans, et partit avec sa femme.
A Paris, son agitation décupla. Il avait bien pressenti que le terrain de la grande ville était mieux approprié aux cultures chimériques sur lesquelles il exerçait son activité. Mais il n'avait pas soupçonné que la misère y serait cent fois plus dure que dans la tran-
({uille et douce province où Ion est plus porté à s'en- Ir'aider, parce qu'on se connaît les uns les autres, que dans cet immense Paris où chacun ignore son voisin^ et marche armé, prêt à l'attaque et à la défense, comme en état de guerre perpétuelle. Les capitaux, qui se refusaient si obstinément dans l'âpre et parcimonieuse Normandie, étaient offerts à Paris de tous côtés. 11 suffisait d'ouvrir un journal pour trouver à la quatrième page les plus séduisantes annonces.
Dartigues, avec son habituelle confiance, se rendit chez les nombreux préteurs qui semblaient venir au-devant des affaires. 11 les trouva accueillants, attentifs, mais réservés. Les capitaux qui, dans les journaux, coulaient à pleines colonnes, devenaient rarissimes dans les cabinets des hommes d'argent. La belle faconde de Dartigues, pour la première fois, s'émoussaitsur la surface glacée d'une solide clairvoyance. 11 avait beau prodiguer les arguments saisissants, se perdre en phrases colorées, il s'impressionnait luimême, arrivait à croire aux réalités qu'il montrait si alléchantes, mais n'arrachait même pas à ses auditeurs une exclamation d'étonnement.
Ces gens-là paraissaient connaître tous les genres de démonstration, toutes les variétés d'éloquence, tous les procédés de fascination, en usage pour obtenir des fonds. Et impassibles, supputant les chances de réussite, ils se montraient fermement décidés à n'axîcorder rien au hasard. Or le hasard était l'habituel facteur de tous les calculs de Dartigues. Le succès devait lui tomber du ciel, il en était sûr, il tendait déjà la
main pour ratteindrc. Mais les banquiers demeuraient sceptiques, et toute la verve du Méridional s'exerçait dans le vide. 11 ne se lassait pas, il avait trouvé du travail dans une usine de papiers peints, à la Villette, et, tout en dessinant des modèles esthétiques pour les snobs amateurs de modem style, il continuait à remuer les idées, comme un chercheur de diamants qui trie des cailloux, dans le sable, avec l'espoir de découvrir le Sancy.
Pendant cette période de fiévreuses tentatives il était devenu père dun petit garçon, qui avait été baptisé Pierre par l'inspecteur appelé à être parrain. Le ménage de Rouen, tombé dans la tristesse à la^uite du départ de Francine, avait été coup sur coup frappé par la mort de la vieille aïeule, puis de la femme de l'inspecteur. Celui-ci, resté tout seul, avait résisté aux prières de son gendre qui l'invitait à venir rejoindre sa fille à Paris. Le têtu Normand, toujours en fonction, ne songeant pas à prendre sa retraite, continuait à vivre sur ses quais, parmi les marchandises, surveillant les Soleils, ainsi qu'on appelait les ouvriers du port, et, dans chaque lettre qu'il écrivait à sa fille, lui prédisant la ruine, la misère et peut-être pis, dans cette ville dévorante, sous la conduite de ce fou qui l'avait épousée.
Francine ne répondait jamais à son père sans lui donner l'assurance qu'elle était heureuse. Et pourtant, depuis longtemps, Dartigues, incapable de résister à ses caprices, la délaissait. Le logis si pauvre de la malheureuse femme n'entendait même plu& les
paroles de tendresse et de confiance qui l'avaient embelli aux heures les plus sombres. Maintenant Dartigues ne rentrait plus que pour se plaindre de sa mauvaise chance et montrer un visage contracté par l'ennui et par la débauche. Entraîné par des camarades, il avait pris l'habitude du café. Là, dans le faux luxe des dorures, le clinquant des glaces, la chaleur alcoolique de l'atmosphère, il retrouvait sa verve, et quand il avait pris quelques apéritifs qui lui brûlaient le cerveau, il croyait encore à la fortune
Un de ses plus mauvais compagnons était un commis de changeur, logeant dans sa maison, et nommé •Claude Brun. Petit, maigre, toujours vêtu de noir, cérémonieux et modeste, il semblait un prêtre en bourgeois. Mais, à l'examiner attentivement, sa figure gravée de petite vérole, fendue par une bouche mince, éclairée par deux yeux percés comme avec une vrille, aux sourcils noirs et touffus, prenait un caractère de ruse circonspecte et féroce. Qui avait vu rire librement Claude Brun apprenait à le craindre. La contraction de la mâchoire, les dents saillantes hors des lèvres pâles, le regard aigu entre les paupières bridées, et le bruit de scie, aigre et sifflant qui sortait du gosier, tout donnait l'idée de la plus atroce méchanceté. Ce petit homme en voulait certainement à toute la nature de ses imperfections, et parce qu'il était grêlé il devait rêver de vitrioler le genre humain.
Celui-là, avec ses combinaisons financières, avait pris promptement de l'influence sur Dartigues. Il le fascinait par des récits de coups de Bourse et l'affolait
en lui expliquant le système des échelles de primes :
— Tu comprends, avec deux cent cinquante francs de couverture, tu achètes cinq mille d'Extérieure dont dix, et, à la liquidation, tu ramasses ton bénéfice...
— Mais, si ça baisse?
— Ça ne baisse pas, puisque je suis informé de la hausse, mais en tout cas, tu abandonnes ta prime, et tu te retrouves sur tes pieds...
Dartigues n'était que trop eficlin à suivre les conseils de son camarade. Quel moyen plus rapide défaire fortune que le jeu ? Et où le jeu donnait-il des résultats plus complets qu'à la Bourse ?Mais il fallait une mise de fonds pour jouer. Et ce qui manquait le plus à l'assoilTé de richesse, c'était l'argent. Il ne pouvait complètement disposer de sa paye. Il n'en apportait rien dans son ménage, qui marchait soutenu par le travail de Francine, mais il avait des dépenses urgentes à faire, des dettes à acquitter. Le marchand de tabac ne faisait pas crédit, et le cafetier refusait de servir, si l'ardoise du mois n'était pas soldée. Tout l'argent de Dartigues passait là : en fumée et en boisson, double intoxication qui engourdissait sa conscience et faussait son esprit.
Il avait amené Claude Brun chez lui. Le commis logeait presque porte à porte. Dès le premier instant, il avait été antipathique à Francine, jamais il ne la regardait en face. Devant la jeune femme, il détournait les yeux et semblait mal à l'aise. Quand il se trouvait seul avec elle, il affectait de a plaindre d'une voix doucereuse et l'assurait qu'il faisait tout ce qui dépen-
dait de lui pour empêcher Dartigues de se débaucher. 11 était, lui, sérieux, rangé, et si Francine voulait avoir confiance et user de son bon vouloir, il arriverait certainement à arracher son ami à ses mauvaises fréquentations. 11 ne s'expliquait pas sur la confiance que la jeune femme devrait avoir en lui, mais il avait du sang aux joues, et un léger essoufflement quand il faisait ainsi ses offres de service. Un jour qu'il était arrivé vers six heures, soi-drsant pour attendre Dartigues, il avait recommencé son discours, se lamentant sur les entraînements que subissait le malheureux rêveur.
— Voyez-vous, madame Dartigues, je crains qu'il ne soit inguérissable. Il vous mènera à la misère, etc'est un triste sort pour une femme comme vous. Si encore il avait quelques égards, mais il vous abandonne complètement... Vous êtes si parfaitement indulgente que vous ne vous rendez pas compte de sa conduite... Mais c'est une pitié î Oh ! Vous valez mieux que ça ! Si vous saviez discerner clairement votre intérêt, vous ne supporteriez pas d'être traitée comme vous Têtes... Ayez confiance en moi. Je vous tirerai d'affaires... Votre mari vous méprise... Vous avez de la bonté de reste dendurer ses affronts... Il rentre chez vous pour cuver son absinthe et pour vous dire de mauvaises paroles... Vous êtes vraiment patiente... Il est plus aimable avec d'autres...
Francine se récria . Dartigues pouvait avoir des torts , mais la tromper. . . A cette réplique le visage de Claude Brun s'illumina d'une furieuse joie. Son rire grinça dans sa bouche féroce :
— Je VOUS le prouverai, quand vous voudrez... Il ne quitte pas une grande apprêteuse de la fabrique de papiers, une fillasse qui court les bals publics, et dont il s'est toqué... L'imbécile! Quand il a une femme comme vous chez lui... Il n'a donc plus sa raison?... Moi, je passerais ma vie à vous servir et à vous rendre heureuse...
Il s'était approché peu à peu et il lui soufflait ses perfides paroles dans l'oreille, par derrière, avec une autorité diabolique.
— Qu'est-ce que vousattendez pour le traiter comme il vous traite? Il vous quittera un de ces jours, vous et votre enfant, pour avoir le droit de faire la noce à sa guise... Moi, je ne vous quitterais jamais et j'élèverais le petit garçon comme s'il était à moi... Je suis à mon aise, je gagne bien ma vie etj'aidesécono* mies... Ne craignez rien de Dartigues, il est à ma discrétion, je puis le mettre à bas si je veux : il me doit de l'argent!
A ces mots, le sang généreux de Francine bouillonna dans ses veines, elle se dressa devant Claude avec des yeux si débordants de mépris qu'il en blêmit ; puis, d'une voix dont elle ne pouvait plus contenir l'éclat:
— Vous m'oflrez de me venger de Dartigues avec vous? Moi? Ohl c'est le comble de l'injure! Vous savez bien calomnier, mais il faudrait savoir plaire ! Et vous osez me demander... Mais regardez-vous donc!
Elle le souffletait en parlant ainsi de toute son insultante pitié. Et Claude Brun sentit le fiel brûler sa poitrine. Une rage si effroyable lui troubla le cerveaa
qu'il cessa de se contraindre. Un cri sourd jaillit de ses lèvres. Il fit un geste de menace et, se ruant sur Francine, il la prit dans ses bras :
— Que vous le vouliez ou non, vous m'appartiendrez!
Il baisa furieusement de sa bouche grinçante le blanc visage de la jeune femme et chercha à l'entraîner vers l'alcôve où, à l'ombre des rideaux, sommeillait dans son berceau le petit Pierre. Il étreignait passionnément la taille, froissait la gorge, ardent et éperdu dans une rage de lubricité. Ni l'un ni l'autre ne parlait, leur souffle grondait, leurs mains se crispaient. Francine, à bout de forces, se sentant dominée par ce satyre dont l'énergie était décuplée par le désir, lui cracha au visage. Il ne s'arrêta pas. Il se sentait vainqueur, il allait triompher, il tenait la jeune femme, elle perdait la tête. A ce moment précis, le berceau bousculé dans la lutte suprême, l'enfant se réveilla, et poussa un cri de détresse. La mère se redressa comme une lionne, elle frappa de son poing fermé Claude au visage, et, relevée, maîtresse d'elle-même, sautant sur une paire -de ciseaux, elle les brandit en criant :
— Prenez garde, maintenant, je vous tue!
Une voix ferme et froide se fit entendre, au dehors, €omme répondant à cette menace :
— Eh bien! Que se passe-t-il donc ici?
La porte, sur laquelle la clef était restée, s'ouvrit ■et une grave et tranquille figure de jeune homme se montra sur le seuil. Claude Brun recula à sa vue. Frangine reprenant haleine jeta ses ciseaux et saisit son
enfant, dont la peur se traduisait maintenant par des sanglots convulsifs. Le visiteur inattendu fit un pas et entra dans la chambre. C'était un grand garçon de vingt-quatre ans, vêtu de noir, le visage maigre etpâle, le regard pensif, et présentant dans toute sa personne un caractère d'austérité. Il examina attentivement riiomme et la femme, puis avec une singulière autorité, questionnant Claude Brun :
— Pourquoi donc madame appelait-elle? Et que faites-vous ici? Vous n'y êtes pas de son plein gré, je le vois. 11 faudrait vous retirer...
Le commis baissa la tête et balbutia :
— Je suis un ami de Dartigues, monsieur Appel... J "habite la maison...
Celui que Claude venait de nommer M. Appel ne parut pas s'étonner d'être connu. Il dit de sa Aoix tranchante :
— Vous êtes peut-être l'ami du mari. Vous ne paraissez pas être celui de la femme... Il ne faut pas s'imposer, quand on" n'est pas agréable...
D'un signe de tête il montrait la porte. Francine muette et comme indifférente berçait son enfant dans ses bras. Claude se tourna vers elle pour lui demander son acquiescement à ce rude congé. Elle ne leva pas les yeux sur lui. Elle embrassait le petit Pierre qui commençait à sourire. Claude pencha le front, poussa un douloureux soupir, et comme courbé sous le poids de son abjection, sans prononcer une parole, saluant M. Appel, il sortit dans le couloir.
M. Appel était un des plus modestes locataires de
la cité Condorcet, mais un des personnages les plus importants du quartier. Interne des hôpitaux, il soignait gratuitement les pauvres qui venaient lui demander des conseils et des secours. Plusieurs fois les médecins avaient réclamé contre la concurrence que leur faisait l'étudiant en médecine, mais comme Appel n'acceptait aucune rétribution de ses misérables clients, il avait été impossible de lui interdire l'exercice de la charité. C'était un puissant travailleur, qui regagnait pendant la nuit le temps que sa*consultation gratuite lui faisait perdre. Jusqu'au matin la petite lampe qui éclairait sa veille laborieuse brillait à la fenêtre de son modeste logement. La maigreur et la pâleur de son visage étaient dues à cette existence de labeur acharné.
Appel ne sortait que pour aller à son hôpital et à l'École. Il revenait chargé de papiers et de livres, s'enfermait et, dans le calme de son cinquième étage, dépouillait les richesses physiologiques de la science moderne. C'était un ascète, jamais sa vie n'avait connu le plaisir. Il partageait son temps entre la méditation et l'étude. Car, en plus de ses recherches médicales, Frédéric s'adonnait aux spéculations sociologiques. Il avait un ami dont l'influence s'exerçait prépondérante sur la direction de ses idées. C'était le jeune député de Sarreguemines, René Des Barres.
Agrégé de philosophie, promis aux plus hautes destinées universitaires, Des Barres avaitabaiidonné l'instruction publique pour se jeter dans le journalisme et soutenir les doctrines socialistes . Plus âgé de trois ans
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que Frédéric Appel, son compatriote, le brillant orateur avait entraîne dans son orbe la pensée de son ami. Mais une différence essentielle se marquait dans leurs façons de concevoir le progrès humain : Des Barres était matérialiste et Appel, avec une élévation de pensée, qui lé faisait très supérieur à son camarade, se montrait foncièrement spiritualiste. L'affection que ces deux jeunes gens ressentaient l'un pour l'autre avait résisté à cette capitale divergence d'opinions. Ce qui pour des esprits moins puissants eût été une cause dhostilité irréductible avait servi de base à une admirable estime. Avec une satisfaction profonde Des Barres et Appel, en présence l'un de l'autre, avaient la certitude de leur netteté de conscience. Ils se jugeaient de premier ordre, chacun dans leur genre, n'espéraient pas parvenir à se convaincre, en concevaient l'un pour l'autre plus de respect, et s'en aimaient davantage.
Déjà Des Barres était illustre par ses retentissantes polémiques et ses discours enflammés, qu'Appel travaillait encore obscurément dans sa mansarde Sans fortune, le jeune étudiant voulait avoir avant tout un moyen d'existence assuré, afin de se livrer sans réserve à ses projets de réformes humanitaires et médicales.
A la suite de son intervention fortuite entre M°^^Dartigues et Claude Brun, quand Appel passait dans le couloir et entendait la voix de Francine causant avec le petit Pierre, il entrait un instant pour dire bonjour à la jeune femme. Il examinait l'enfant, le soignait, sin-
l'ormail drlicateinenl des besoins du ménage. Jamais il ne reparlait de ClaudeBrun.il semblait que cet épisode fût oublié par lui, comme s'il n'avait jamais été. Il rencontra plusieurs foisDartigues, mais alors ij se bornait à échanger une parole, et ne franchissait pas le seuil, comme si le mari de PYancine lui eût été antipathique. De son côté, Dartigues raillait volontiers la gravité et la réserve de leur jeune voisin. Sa turbulence était bien incapable de comprendre l'austé-^, rite d'Appel. Il n'était pas possible de trouver deux cerveaux plus dissemblables que ceux de ces deux hommes, ni deux tempéraments plus opposés.
— Que fait-il donc toujours enfermé dans son appartement, ce garçon-là? demandait Dartigues. On ne l'entend ni remuer, ni parler... Je suis sûr qu'il ne saitpoint rire... Claude prétend qu'il ne connaît point de femme, et qu'il vit, comme un moine, de pain, d'eau claire et de chasteté... Malheur! A vingt-quatre ans!
Francine, le frontpenché surson travail de couture, ne répondait point volontiers aux sarcasmes de Dartigues. Il semblait que, de parti pris, elle ne voulût pas s'occuper du jeune médecin. Il fallait qu'elle fût poussée à bout pour qu'elle se laissât entraîner à répliquer.
— Tu le connais, pourtant? Il ne se gêne pas pour venir, quand je n'y suis pas... Et on dirait, ma parole, qu'il est question de l'empereur de la Chine...
— Il vient prendre des nouvelles de Pierre, depuis qu'il l'a soigné quand il a eu la rougeole...
LE BRASSEUR DAFFAIRES. 25
— Brun prétend qu'il vient ici plus pour la mère que pour lenfant...
Francine rougit :
— Tu (lis, toi-même, qu'il ne s'occupe pas des femmes...
— Eh I Des femmes, peut-être, mais d'une femme. .. Est-ce qu'on sait?
La Normande se rebiffa et vivement :
— Si tu étais plus chez toi, tu saurais mieux ce qui s'y passe! Garde ta femme, on ne te la prendra pas!
Dartigues s'étira les bras :
— Ah ! Une femme qu'il faudrait garder, serait déjà plus d'à moitié perdue!
— Et puis, n'est-ce pas, quelle est la femme qui en vaudrait la peine?
— Ah ! Il y en a î
Dans tout l'épanouissement dé sa beauté, Francine, blonde, blanche, un peu trop grasse, peut-être à cause de sa vie sédentaire, semblait prendre son parti de l'abandon dans lequel la laissait Dartigues. Elle ne -ortait pas, excepté pour reporter, une ou deux fois par semaine, l'ouvrage que lui confiait une grande couturière de la rue Lafayette. Elle savait quelle était jolie parce qu'on le lui disait dans la rue et que des hommes la suivaient jusqu'à sa porte en lui faisant des propositions galantes. Elle ne se troublait que quand Frédéric Appel entrait dans son logis. Une flamme claire s'allumait dans son regard, mais son attitude restait calme, sa voix ne changeait pas, et il eût été impossible au jeune homme de se douter de l'intérêt
très vif que Francine prenait à tout ce qui le touchait.
Cependant,elle le lui témoignait, comme elle le pouvait, par de menus soins donnés à sa garde-robe quand il était absent. Elle connaissait ses heures de sortie, si régulières, et s'arrangeait avec la concierge pour se faire apporter le linge, les vêtements de son voisin. Elle le raccommodait, le repassait, et Appel, indifférent, toujours absorbé par ses pensées, ne se rendait pas compte qu'une main délicate et amicale remettait tout en ordre chez lui. C'était la joie de la jeune femme de ranger les armoires d'Appel. Un jour, elle s'oublia jusqu'à mettre un sachet d'iris dans son linge. Ce fut la fm du mystère. Appel avait l'odorat plus aiguisé que la vue. Il remarqua le raffinement, s'informa, apprit que, depuis plusieurs mois,M"^Dartigues était sa mystérieuse femme de ménage. Il en fut touché jusqu'aux larmes. Mais avec une sensibilité exquise, devinant que le secret était pour beaucoup dans le plaisir de Francine, il se refusa la satisfaction, un peu vulgaire, de la remercier, et la laissa continuer à le faire jouir de sa bonté anonyme. Dans sa modestie, il n'attribua qu'à la reconnaissance ce qui était déjà dû à un sentiment beaucoup plus vif, et vécut fraternel et doux auprès de la jeune femme, comme par le passé.
Il y avait près de dix-huit mois que Francine se débattait, sous les yeux d'Appel, dans les affreuses convulsions de son ménage en perdition, voyant le fardeau des dettes grossir de semaine en semaine, vendant petit à petit tout ce qui avait une valeur dans la maison. Le mobilier s'était dispersé chez le brocanteur,
les vêtements, le linge avaient pris le chemin du montde-piété. Souvent, l'ordinaire du ménage avait été plus (|ue réduit. La mère avait soupe d'une croûte de pain arrosée de ses larmes, pendant que le petit Pierre dînait d'une bonne soupe faite du bouillon de la veille, précieusement conservé. Jamais l'activité de Francine n'avait été aussi grande que depuis qu'elle subvenait seule aux besoins de son entant. Mais il y avait des chômages. Les façons étaient mal payées. Dartigues, souvent, faisait main basse sur l'argent de la semaine en fouillant dans les tiroirs.
Ce triste matin où le garçon de la Banque avait donné le coi^p de grâce àla pauvre femme, enapportant cette traite imprévue, une scène des plus violentes avait eu lieu entre Dartigues et Francine. Le rêveur prétendait être sur la piste d'une affaire qui devait les tirer de peine et assurer leur fortune à brève échéance. Il s'agissait d'une exploitation agricole au Venezuela. De vastes prairies appartenaient à un riche armateur du Havre, qui les tenait d'héritage, mais ne pouvait s'éloigner de sa maison de commerce pour aller mettre en valeur -ses haciendas du nouveau monde. Il lui fallait quelqu'un de jeune, d'actif, d'intelligent pour diriger une exploitation qui, dans de bonnes mains, devait produire des bénéfices importants. Et Dartigues s'échauffait, se voyait déjà à la tête de cette ferme immense.
— Comprends-tu, Francine, des milliers et des milliers d'hectares, un domaine grand comme la moitié de la Normandie. Et de l'herbe qui pousse toute seule.
sans engrais, sans culture, plus haute qu'un homme. Là dedans, sept mille bœufs peut-être etdes moutons, une véritable armée... Les peaux seront exploitées pour la tannerie, la viande sera utilisée en conserve ; quant aux moutons, les laines iront tout droit en Amérique, dans les tissages. C'est une vie de prince qu'on aura là, avec des centaines de serviteurs, et tout àprofusion... Le possesseur de cette fortune inexploitée, stérile, nulle, m'attend pour que je tire parti de son bien. Il faut que je parte, ce soir. Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage... Tu ne vas pas me laisser manquer une occasion pareille, la plus belle de toutes celles qui se sont présentées depuis longtemps, et Dieu sait s'il s'en est présenté ! Mais tu ne voudras pas que, faute d'une centaine de francs...
— Où veux-tu que je les trouve ? interrompit la femme avec force. Si j'avais de l'argent, notre enfant serait-il privé de vin à ses repas? Tu as pris tout ce qu'il y avait ici. Il ne reste plus rien à vendre, pas irjême des reconnaissances du mont-de-piété...
— Écris à ton père.
— Jamais ! Il m'a donné plus qu'il ne pouvait... Je ne veux pas lui avouer que je manque de tout. Il est assez malheureux de me savoir mariée comme je le suis!
— Eh ! Dis donc, on ne t'a pas prise de force ! Tu l'as bien voulu! Tu avais confiance en mon avenir, alors, et tu croyais épouser un candidat à la fortune I.
— Je croyais épouser un brave homme ! Mais je me suis bien trompée !
LE IiRASSEUR DAl FAIRES. 29
Dartigues se dressa devant elle la bouche amère et l'œil rageur :
— Pas d'argent e-t de mauvaises paroles? Jaime mieux m'en aller !
Francine faiblit. Elle avait à la fois du mépris et de la pitié pour ce dupeur qui se dupait éternellement lui-même :
— Écoute, attends à demain.Jirai chez ma patronne, et peut-être obtiendrai-je une avance.
— Non! Je ne peux pas remettre... C'est urgent... Un autre raflera l'affaire en sourdine. Les occasions sont rares. Et celle-là...
— Qui te Ta indiquée?
— C'est Claude.
— Ce méchant homme? Il te trompe. Il ne sera pas heureux qu'il ne t'ait perdu!
— Lui? Il partirait avec moi comme associé..
— Et tu crois que je t'aiderai à entrer dans une entreprise où il me faudrait subir la présence dun pareil individu?... Voilà qui me décide... Je la ferais plutôt manquer, de propos délibéré, ton affaire!
— Ça ne m'étonne pas ! Tu me hais depuis que tu n'espères plus rien de moi !
— Non, je ne te hais pas ! Pauvre être déséquilibré, je serais pleine de compassion pour toi si tu étais resté bon, comme parle passé... Je consentirais même à croire encore à la réussite de tes projets, si la mauvaise conduite ne l'avait pas rendue impossible. Ceux qui triomphentne sont pas ceux qui se dépensent en vaines paroles, qui usent leur énergie en démons-
tralions bruyantes. Pour bien courir, il ne faut pas ouvrir la bouche, mais serrer les lèvres. Les hommes d'action ne te ressemblent pas. Ils sont concentrés et graves...
— Comme le petit carabin d'à côté, n'est-ce pas? gouailla Dartigues.
— Comme M. Appel, oui, répliqua Francine exaspérée. Celui-là ne court pas, ne boit pas, ne crie pas; il travaille...
— S'il travaille, ne boit pas, ne crie pas, il doit avoir des économies, dit l'homme avec un rire atroce. Emprunte-les-lui?
La femme se leva, et avec une autorité que Dartigues ne lui connaissait pas, montrant la porte :
— Va-t'en, canaille I
Il baissa la tête, hésita, puis menaçant :
— Si je m'en vais, prends garde I Ce sera pour ne plus revenir !
— Grand bien nous fasse! cria-t-elle, furieuse. Il revint à elle et la regardant au fond des yeux :
— Est-il déjà ton amant, que tu ne veux plus de moi ici?
Elle ne supporta pas ce redoublement ^l'injure, et se laissant retomber sur sa chaise, elle éclata en sanglots, balbutiant :
— Malheureux! En es-tu arrivé là? Après toutes les preuves d'affection et de dévouement que je t'ai données! M'insulter!
Dartigues vit la tempête apaisée. Il haussa les épaules et dit :
— Ah ! les femmes qui pleurent m'embêtent ! Je t'aimais mieux quand tu criais !
Et ouvrant la porte d'un coup de pied, il sortit dans le couloir en mâchonnant des imprécations.
Francine écouta un instant, espérant qu'il aurait un bon mouvement et reviendrait. Mais le silence se lit. Alors, essuyant ses yeux, l'ouvrière se remit au travail.
— Peut-on entrer ?demanda une voix grave et douce .
— Oui, répondit Francine, en reposant à terre son ■petit garçon, qui joyeux se dirigea vers la porte.
Sur le seuil la pensive etbelle ligure d'Appel se montra dans l'ombre du couloir. Il rentrait,des livres sous le bras, revenant sans doute du quartier Latin. Son chapeau enlevé découvritson front moite, et ses beaux cheveux châtains qu'il portait un peu longs, encadrant le visage.
— Comme vous avez chaud! dit Francine. Asseyezvous. J'ai encore une chaise à vous offrir... Pierre, donne donc la chaise à M. Appel...
Le jeune homme se plaça à quelques pas de l'ouvrière, et la regardant de ses yeux gris pénétrants et sagaces:
— Vous avez encore pleuré, aujourd'hui. Qify at-il?
Elle ne voulut pas avouer la cause misérable de son chagrin et affectant l'insouciance :
-^Oh ! Des ennuis, que j'ai mal su[)i)Oiiés...Onases nerfs, quoiqu'on ne puisse pas prendre le temps d'en souffrir !
Il se détourna d'elle, parce qu'il la sentait gênée sous son regard, et attira vers lui l'enfant, qui jouait avec un petit morceau de papier. Gazouillant comme un oiseau, le petit Pierre dit :
— Maman pleure parce qu'il est venu un homme qui a apporté ça...
Il agitait le bulletin de la Banque, en faisant cette naïve révélation.
— Pierre, veux-tu te taire ! cria la mère.
Mais il était trop tard. Le papier était dans les mains d'Appel. Il le lut et le jetant sur la table.
— Voilà donc pour quelle raison vous vous bouleversez, quand vous auriez tant besoin de calme et de tranquillité? Qu'est-ce encore que ce billet? Ce n'est pas vous, bien certainement, qui l'avez souscrit? Vous ne l'attendiez pas, et il vous tombe sur la tête comme un coup d'assommoir... C'est bien cela, n'est-ce pas ?
Elle ne répondit pas. Mais son aiguille qui se hâtait trembla entre ses doigts. Elle était humiliée, torturée de voir le secret de sa noire misère dévoilé à celui qu'elle aimait. Il lui semblait qu'aux yeux d'Appel, déjà déchue par la vulgarité de son travail, elle s'abaissaitencore, par l'aveu de sa gêne. Simple ouvrière, si loin de lui, elle devenait, lui semblait-il, pour le savant affiné un objet de compassion dédaigneuse. Le jeune homme parut deviner les idées qui tourmen-
34 LRS HATAILF.es DE LA VIE
taient Francine. 11 y répondit avec une grâce délicate et tondre :
— Un tel sort est bien différent de celui que vous méritiez. Par dévouement vous vous êtes astreinte, vous instruite et cultivée, à des travaux manuels pour faire vivre ceux qui sont autour de vous. Je ne sais rien de plus honorable. Mais au moins pouviez-vous, en retour d'un tel sacrifice, espérer un peu de sécurité matérielle, sinon morale. Le bonheur est rare en ce monde. Ceux qui ont la paix de l'esprit et la liberté de la consiîience doivent s'estimer privilégiés. Je soi> haiterais vous voir jouir de l'une et de l'autre. Mais s'il ne dépend pas de moi que vous ne souffriez pas dans votre cœur, au moins serai-je assez heureux pour vous empêcher d'être persécutée au delà de vos forces. . . Vous me permettrez bien de vous prêter cette petite somme?
— Non, monsieur Appel, dit- elle d'une voix tremblante. Je ne le veux pas.
— N'avez-vous donc aucune amitié pour moi, que vous me refusez le droit de vous rendre un si mince service? Je rougirais que vous le prissiez au sérieux... Vous me donnerez cet argent le mois prochain...
— Vous n'êtes pas riche vous-même. Vous vous gêneriez. Je ne l'accepte pas.
— Vous vous trompez, dit le jeune homme avec un sourire qui éclaira son noble visage. Je suis riche, en ce moment. J'ai touché deux cents francs ce matin... Mon maître, le professeur Chartier, m'a emmené avec lui pour Tassister dans une opération. Son client est
un millionnaire, et rien que pour lui avoir passé les instruments il m'a fait payer très cher... Vous voyez que vous pouvez accepter mon offre, et sans scrupules... C'est moi que vous obligerez, car je ne sais quoi faire de cet argent.
Elle sourit en pensant au régime, monastique que s'imposait Appel. Que de choses indispensables il pouvait acheter avec ce gain inespéré I Que de petites satisfactions, qu'il se refusait rigoureusement, ces deux cents francs représentaient! Et cependant il en offrait la moitié, implorant l'acceptation de son prêt comme si c'était à lui qu'elle faisait une libéralité. Une chaleur délicieuse ranima le cœur de Francine. Elle sentit cette délicatesse sœur de la sienne. Elle eut le courage de regarder Appel pour lui dire :
— Eh bien! J'accepte. Je croirais être indigne de votre sympathie, si je mettais plus d'orgueil à jefuser que vous ne montrez de générosité à offrir. Merci.
Elle lui tendit la main qu'il prit et garda un instant dans la sienne. C'était une trèsjolie main à fossettes, un peu durcie par les soins du ménage, mais fine toujours avec des ongles bien taillés au bout des doigts piqués par l'aiguille.
— Cette main-là, dit-il, n'était pas faite pour des travaux grossiers. Mais elle n'en est que plus belle, étant si active...
Émue, Francine voulut changer la conversation et parla à Appel de ses travaux. Il s'expliqua avec feu :
— Oh I Je suis près de la réussite. Je crois bien que, cette fois, je vais passer, avec succès, mon concours
d'agrégation... J'ai mon jury... Le président est un physiologiste éniinent, qui m'est très favorable... J'aurais bien du malheur si je n'enlevais pas la place... Et alors c'est le salut... Je suis tiré d'affaire...
— Aurez-vous donc alors beaucoup de malades? demanda Francine qui ne comprenait pas la réussite, pour un médecin, sans une nombreuse clientèle.
— Moins que je n'en ai aujourd'hui, dit Appel en souriant, puisque je soigne presque tout le quartier gratis... Mais je serai indépendant, et je pourrai me livrer à mes recherches scientifiques en toute liberté. J'enseignerai, moi ([ui n'ai été jusqu'ici qu'un écolier. Et je sens que je me donnerai corps et âme à la propagation de mes idées. Je voudrais que la médecine fût moins routinière et, un peu plus qu'elle ne le fait aujourd'hui, se préoccupât des esprits. Elle ne soigne que le cori)s. Le moral a cependant une influence considérable sur le physique. Quand un médecin a fait de la thérapeutique, il croit avoir tout fait. Prendre l'estomac d'un malade comme alambic, et y faire passer les différents poisons que catalogue le Codex, c'est une besogne de pharmacien. Mais soigner la pensée, s'attaquer à l'âme, relever l'esprit des créatures souffrantes etdéprimées. Leur rendre la vie intellectuelle, créer autour de leur pensée une atmosphère de confiance. Fortifier la nature, non pas dans ce qu'elle a de bas, mais dans ce qu'elle possède de supérieur, recréer, en quelque sorte. la vitalité, voilà ce que j'ambitionnerais. Il y a au fond de tout être des forces fluidiques latentes, qui peuvent être utilisées pour la
guériso'.i. Ce n'est pas par des moyens mécaniques queje voudrais les voir mises en mouvement. Il n'est question, dans mon programme, ni d'hypnose ni de magnétisme, mais de simple vitalisme... Ah ! vous ne me comprenez pas, dit gaîment Appel en voyant les yeux de Francine fixés sur lui avec une tension pleine de malaise...Jene suis pas assez précis... Mais je vais m'expliquer mieux...
— Oh ! Ne vous interrompez pas, murmura Francine, les mains jointes, le son seul de vos paroles me ravit..
Il poursuivit, après un signe de remerciement :
— Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des cures,sinondéfinitives, au moins momentanées, que font les eaux de Lourdes. Vous ne pensez pas que ce soient les vertus médicinales de ces eaux, qui sont des eaux quelconques, qui redressent des rhumatisants invétérés, et fassent marcher des paralytiques. C'est un effet purement psychique produit par une tension de laconiiance. Il s'agirait, pour obtenir des effets analogues,dans beaucoup d'affections d'origine nerveuse, de cultiver la volonté. Il y a là, voyez-vous, unchami) d'expérience magnifique et pour ainsi dire inexploré. Les anciens se sont adonnés à cette étude du mouvement psychique, que les Indous cultivent encore et dont leurs brahmanes et leurs fakirs donnent de vivantes démonstrations. La science s'est abaissée en se matérialisant, l'athéisme devenu un dogme médical, parce que fanatomiste en disséquant l'être humain n'avait pas trouvé l'âme au bout de son scalpel, a des-
séché la pensée d'hommes éminents elles a empêchés d'embrasser l'au-delà, qui est pour eux l'inconnaissable, mais qui cependant n'est pas l'inexistant. Les recherches dernières des savants voués aux études psychiques laissent croire que notre champ d'évolution terrestre n'est que peu de chose comparé à l'immensité éternelle dans laquelle lésâmes se délassent libres des liens de leur premier état de nature. Ah ! voyez-vous, Francine, ce sont là de continuels sujets de controverse entre mon ami Des Barres et moi. Cet admirable esprit, ce logicien implacable, est aveuglé par le matérialisme. Il arrête l'évolution humaine à la mort, et limite la puissance de notre être à ces manifestations purement impulsives, mal coordonnées et si peu variées qui sont les actes de notre libre arbitre. Moi, je ne me contente pas de cette infirmité intellectuelle, je ne crois pas à la courte durée de la vie, je suis convaincu que notre activité n'est pas mise en mouvement pour si peu que notre passage sur la terre. Je ne vois dans l'existence humaine qu'un prologue. Mais nos espoirs, nos rêves doivent avoir une signification et n'être que les pressentiments de notre destinée future. Et c'est,entre mon ami et moi, la lutte de deux systèmes non seulement philosophiques, mais encore politiques. Car si l'action de l'homme est limitée àsa carrière terrestre, la satisfaction de leurs appétits immédiats devient une loi pour tous ceux qui vivent. Tandis que si l'existence, telle qu'elle se présente à nous avec ses difficultés, ses rudesses, ses souffrances, ses joies, n'est que l'entrée en matière
dïm (lévploppement successif d'états psychiques, alors nous avons le devoir de nous résigner devant le malheur, d'accepter la douleur, de supporter l'injustice, avec la certitude d'être mieux traités, dans l'avenir qui nous attend.
— C'est ce que m'enseignait le prêtre vénérable qui m'a donné l'instruction chrétienne, dit avec douceur Francine. Vous seriez donc croyant, vous, monsieur Appel?
— Pas dans la forme qui vous a été enseignée, Francine, mais croyant, cependant, avec fermeté et conviction. Je ne pratique pas, et vous ne me verrez jamais dans une église, si ce n'est pour un mariage ou pour un enterrement. Je ne prie pas, et je trouve indigne d'une religion faite pour toucher les esprits et non séduire les yeux, toutes les pompes du culte catholique. Sous ce rapport, je serais plus près, intellectuellement, du protestantisme, si la dureté âpre et rancunière de la secte ne m'en éloignait pas.
— Alors, votre ami Des Barres, lui, veut trouver toute sa satisfaction en ce bas monde ?
— Oui, et il est redoutable, à mon sens, non pas par lui-même, car il ne ferait pas de mal à un insecte, mais parce qu'il prêche ses doctrines aux autres, et avec quelle éloquence I Et cette éloquence engendre des socialistes révolutionnaires qui traduisent les admirables théories de Des Barres, par la maxime significative : « Courte et bonne ! » N'espérant rien après a vie, ils ne négligent rien pour se donner des jouissances avant la mort. Et il se trouve qu'un admirable
esprit, comme celui de Des Barres, devient le plus redoutable agent de destruction sociale
— Mais vous, monsieur Appel, êtes-vous donc opposé aux idées de votre ami? Trouvez-vous le monde bien organisé, tel qu'il est? Et n'y souhaitez-vous aucun changement?
— Si, Francine, mais par d'autres moyens que la violence et la destruction. Au lieu de parler sans cesse aux hommes de leurs droits, qui sont assez mal définis et peu certains, il faudrait leur parler de leurs devoirs, qui, eux, sont connus, indéniables, mais que volontairement on laisse de côté, parce qu'il est toujours moins flatteur de réclamer des sacrifices que de promettre des avantages. Quand on dit à un homme : Mon ami, il faut travailler beaucoup, gagner peu, et se tenir pour satisfait, on est sûr de récolter moins d'approbation que si l'on crie : Il faut travailler peu, gagner beaucoup, et ne se contenter de rien! Entre la doctrine spiritualisteetladoctrine matérialiste voilà, marquée en une seule phrase, toute la différence.
Il s'arrêta, sourit et posant sa main fine sur la tête du petit Pierre qui l'avait écouté avec une attention extrême, charmé non pas parle sens des phrases qu'il ne pouvait pas comprendre, mais parla musique des mots que prononçait Appel de sa voix captivante :
— Tu es donc aussi un auditeur de bonne volonté, cher enfant?... dit-il. Ma vocation est, je le vois bien, de parler pour les petits et pour les humbles...
— Le Christ fut ainsi, murmura Francine avec émotion.
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— Je n'aspire pas à une gloire si haute, reprit gaîment Appel. Je n'ai du reste pas le goût du martyre. Je me contenterai d'une tâche bien plus modeste et , dans ma sphère d'action, je combattrai pour mes idées avec toute l'ardeur que je sens en moi... Mais nous voilà bien loin de notre point de départ... Vous voyez quel chemin nous avons parcouru. Il s'agissait de vous parler du vitalisme susceptible d'être développé par l'énergie psychique, et nous en sommes à mettre aux prises les deux grands systèmes qui,àrheure actuelle, divisent le monde. . . Et je vous ai fait un cours de morale,comme si vous en aviez besoin, vous qui incarnez toutes les vertus que je recommande à 1 humanité.
— Hélas ! C'est sans doute parce que je ne peux pas faire autrement... Car je ne me crois pas tant de mérite.
— Savoir accepter sa situation est ce qu'il y a de plus difficile au monde, et c'est ce que vous faites avec une patience exquise. Vous n'êtes pas heureuse et cependant vous ne vous plaignez pas . Et il a fallu, en quelque sorte, pénétrer de force dans votre confiance, pour savoir tout ce que vous valez.
Francine baissa la tête avec confusion. Le petit Pierre dit alors de sa voix gazouillante :
— Moi, quand je serai grand, je te donnerai des belles robes, et tu ne pleureras plus jamais!
Le jeune homme profita de l'émotion causée à la mère par cette déclaration pour se lever et placer un billet de cent francs sur la cheminée. Il ramassa ses livres, son chapeau.
— Il y a assez longtemps, madame Dartigues, que je vous fatigue de mes histoires. Le petit Pierre a été moins prolixe, mais il a singulièrement mieux parlé. Avant de nous occuper de la marche générale de l'humanité, il faut songer à la sécurité immédiate de ceux qui la composent. Soyez raisonnable, ne vous laissez pas accabler. Et sachez que vous pouvez compter sur moi, absolument.
Il la salua, sans approcher d'elle, comme pour se dérober à sa reconnaissance , et, la porte ouverte, ayant embrassé l'enfant, il s'éloigna. La journée passa comme toutes passaient pour Francine, dans le travail et le silence. Son aiguille rapide courait sur l'étoffe, faisant des points et puis des points. Et cette recluse, austère comme ses sœurs religieuses, ne prononçait pas une parole, ne fredonnait pas un refrain, délassement et gaité de louvrière. Il est vrai qu'elle était triste et qu'elle ne connaissait pas la lassitude. L'enfant, luimême, plié, dès sa naissance, auxhabitudes de samère, jouait sans faire de bruit, assis par terre auprès d'elle, tortillant et retaillant les débris d'étofTes qui tombaient de la table, et appliqué à la besogne, sérieux, un bout de sa langue rose hors de la bouche, à force d'attention. Vers quatre heures la mère leva le front, et dit :
— Veux- tu goûter, mignon? As-tu faim?
— Oui, maman.
Elle prit dans le buffet un morceau de pain et un bâton de chocolat et regarda avec une expression de soucieuse sollicitude le petit garçon manger à belles
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. i:î
dents. Quelles sombres réflexions se développaient derrière ce front blanc couronné de cheveux blonds? Quelle amère comparaison se produisait,à cette heure désolée, entre le sort rêvé par la jeune femme et celui qu'elle devait subir? La ferme volonté de Francine lui permettait ordinairement de contenir ses sentiments douloureux et de montrer une figure tranquille. Mais là, dans la solitude de son logis misérable, devant son enfant inconscient encore de leur malheur, elle ne pouvait se défendre contre le désespoir et rabattement.
Elle resta, pendant un assez long temps, inactive, le regard fixe, les mains lourdes, ne songeant pas à reprendre la tache abandonnée. Sa pensée l'emportait vers la tranquille maison de la rue des Charrettes, où elle avait vécu ses premières années, les seules heureuses, auprès de ses bons parents. Elle les avait abandonnés pour suivre celui qui était son maître, ne laissant derrière elle que la tristesse et le deuil. Son père, qu'elle n'avait pas revu depuis deux ans, que devenait-il? Tout seul, triste, il vieillissait djins l'appartement désormais vide, où s'était écoulée toute sa vie.
Elle le voyait, dans sa tournée sur les quais, au milieu des marchandises, surveillant les bateaux, gourmandant les « Soleils », consciencieux et bien- Tcillant. Puis avant de rentrer à la maison, sa journée finie, suivant la rue Jeanne-d'Arc, tournant par la Orosse-Hoiioge, et s'arrêtant à l'angle de, la place de la Cathédrale, chez la: marchande de journaux qui lui
4i LES BATAILLES DE LA VIE.
vendait le journal du soir, et le retour rue des Charrettes, par la rue Thiers et le Marché. Que de fois lavait-elle faite avec lui, cette promenade pendant laquelle, en été, on s'arrêtait au square Soiférino. Il lui semblait sentir sur elle l'ombre amicale des vieilles murailles et des hautes tours et le regret de la ville paisible, large, un peu sombre, mais si douce, lui serrait le cœur.
Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie, elle dit : « Entrez ! » Et avec une angoisse qui la fit pâlir elle vit paraître, dans' l'encadrement, la figure souriante et inquiète de Claude Brun. Jamais il n'était revenu chez elle, depuis le jour où elle l'avait si énergiquement chassé en présence d'Appel. Pour qu'il osât reparaître, il fallait qu'il se crût bien sûr de trouver Francine accablée et désespérée. Elle ne fit pas un mouvement en reconnaissant le mauvais conseiller de son mari. Ses narines se pincèrent et une pâleur s'étendit sur ses joues. Lui, cauteleux et prudent, salua avec une respectueuse sérénité, referma la porte et s'avança au milieu de la pièce. Comme Francine ne parlait pas et continuait à le regarder en silence, il dit :
— Je viens de la part de votre mari, madame Dartigues. Il m'a chargé d'une commission pour vous.
Elle le toisa d'un si méprisant coup d'oeil, qu'il en frémit de colère.
— N'attendiez-vous pas qu'il vous fit réclamer quelques petites choses avant de partir?
Il avait cru l'abattre en lui annonçant le départ de-
LE BRASSEUR DAFFAIRES. 45
Dartigues comme résolu. Elle ne broncha pas. Alors, furieux do son effet manqué, il insista:
— Car vous savez qu'il s'en va?
Elle ne voulut pas même avoir l'air de sentir la cruauté de son insistance. Elle demanda d'une voix ferme :
— Et que réclame-t-il?
— Sa montre, qu'il a laissée, ses papiers, des vêtements de rechange.
— Il ment : sa montre a été engagée par lui, il y a plus de quinze jours, et il a vendu la reconnaissance. Quant à ses papiers, pour la belle besogne qu'il va faire, il n'en a pas besoin. Je les garde. Pour ses vêlements, ce qu'il en reste, le voici. Elle prit dans un tiroir quelques mouchoirs, des chemises, un costume de drap. Elle noua le tout dans une serviette, plaça le paquet sur une chaise à portée de Claude Brun, et le lui montrant :
— C'est tout? Bonsoir.
Et elle lui tourna le dos. Lui, ne parut pas vouloir se retirer si vite. Ilsegratta la tête, baissâtes yeux, et dit:
— Vous n'êtes pas curieuse de savoir ce que Dartigues compte faire?
— Non.
— Vous avez tort. Désirez-vous connaître le pays où il va ?
— Non.
11 hasarda :
— Est-ce parce que c'est moi qu'il a envoyé que vous ne voulez pas causer?
Elle perdit patience, cette fois-là, et toutle sang au cœur, ce qui la rendit pâle comme pour mourir, elle cria :
— Ramassez votre paquet, n'est-ce pas, et prenezmoi la porte...
Elle tendait le bras avec force, tremblante de colère.
— Ahl Madame Dartigues,dit l'autre, dun aircontrit, vous m'en voulez encore de la petite sottise de l'autre fois? Ça n'est pas généreux! Vous me chassez? A^ous avez tort. Je vous le répète. Vous feriez mieux de m'entendre. Dans votre intérêt et dans celui de ce petit bonhomme-là... Je suis très bien disposé pour vous, et je ne demande qu'à vous rendre service.
— Je ne veux pas de vos services.
— Il ne faut mépriser personne. Si vous compreniez bien la situation, vous ne recevriez pas si mal un homme qui ne vous demandera rien, et pourra beaucoup pour vous... Votre mari est un fou, qui ne sait plus ce qu'il fait. Et si je l'abandonnais à lui-même...
Elle cria alors, de toutes les forces de sa rancune :
— Plût à Dieu que vous l'abandonniez ! S'il ne vous avait pas connu, nous n'en serions pas où nous en sommes...
— Plus bas, peut-être, souffla-t-il. Avec un enragé €omme Dartigues tout peut arriver. Il y a de grandes chances pour qu'il meure dans le ruisseau. Mais il y en a également pour qu'il réussisse. Vous lui tenez rigueur pour quelques frasques... Ah! Bon Dieu! Si toutes les femmes se montraient aussi sévères, où en serions-nous?
— Vous ne pensez pas que je vais me préoccuper de votre opinion?
— Oh ! Jesaisbien que vous avez, à mon sujel,l)caucoup de préventions... Je tâche de les dissiper, mais franchement vous ne m'y aidez pas... Pour vous donner une preuve de ma bonne foi, voulez-vous que je vous dise où Dartigues m'attend?
La physionomie de Francine exprima l'étonnement :
— Quel intérêt avez-vous à le trahir?
— Toujours l'intérêt ! Pourquoi pas la bienveillance? Voyons! voulez-vous lui parler?
— Oui, je le veux.
— Eh bien! Il est installé au café de la place d'Anvers.
— J'y vais.
— Vous ne me demandez pas d'aller le prévenir, n'est-ce pas?
— Non :
Francine jeta un rapide regard autour de la chambre, vit le billet de cent francs d'Appel sur la cheminée et rougit. Avec un sourire, sardonique Claude lui dit:
— Emportez-le, il vous sera nécessaire. Et laissez l'enfant, il vous gênerait.
Sans répondre, Francine prit le paquet sous son bras, mit le billet dans sa poche, et tenant Pierre par la main, elle sortit dans le couloir. Claude la suivit, mais elle attendit qu'il s'engageât dans l'escalier. Alors suivant le cou'oir, elle frappa à une porte. C'était
celle de Frédéric Appel. Il parut sur le seuil. Au fond, devant la fenêtre, sa table couverte de livres et de papiers, se présentait, vaste dans le petit logement. Il dit avec inquiétude :
— Comment, c'est vous? Que vous arrive-t-il?
— Je suis obligée de m'absenter, pendant une heure , voulez-vous me garder mon petit Pierre?
— Certainement, mais...
— Excusez-moi. Je ne puis vous donner d'explications en ce moment. Plus tard vous saurez tout... Le temps me presse...
Elle poussa son enfant vers Appel qui souriait, ef s'élança dans l'escalier. Elle pensait :
— Pourvu que ce misérable n"ait pas couru prévenir Dartigues... Qui sait de quelle comédie ils sont capables, à eux deux...
Elle montait la rue Turgot à toute vitesse. Elle fut rassurée. Claude Brun s'en allait à petits pas, devanti elle. Au coin de l'avenue Trudaine, il tournaà gauche. 11 lui avait donc bien dit la vérité, cette fois : il ne songeait pas à la desservir. Elle traversa la place au' milieu des enfants qui jouaient dans le sable, et se dirigea vers un petit café qu'elle connaissait trop bien, pour y être venue plus d'une fois le soir, chercher Dartigues attardé à des parties de cartes interminables et toujours malheureuses. A cette heure du jour, l'établissement était vide. Du dehors, par l'entrebâillement des petits rideaux de vitrage, elle regarda dans la salle commune et vit le rêveur attablé devant un verre d'absinthe.
Il s'accoudait sur le marbre et,les yeux vagues, regardait dans le vide. Une lassitude détendait les lignes de son visage encore beau, malgré les soucis, les excès qui y avaient laissé leurs traces. A quoi pensaitil, au moment de prendre la résolution si grave qui devait l'entraîner loin de son pays, parmi des gens nouveaux dont il ne connaissait ni la langue, ni les usages, ni les intentions? Était-ce à sa femme et à son enfant? Ou bien était-ce à la fortune qu'il poursuivait, comme un oiseau farouche, sans pouvoir jamais l'atteindre ? Un sourire contractait sa bouche ; mais étaitce un sourire amer ou joyeux?
Francine, le cœur battant, cherchait à deviner les impressions de celui à qui elle venait livrer un suprême combat. Mais elle ne savait plus lire sur ce visage qui lui avait si souvent menti. Elle le savait faux et trompeur. Elle ne s'y fiait plus. Elle poussa la porte et entra. Le garçon, qui venait au-devant d'elle, s'écarta discrètement. Dartigues eut un froncement de sourcils. Mais il ne s'étonna ni ne se récria. Il s'écarta pour faire place à Francine. Elle s'assit en face de lui.
— J'aurais dû me douter que Claude te préviendrait, dit-il avec calme, mais je ne pouvais envoyer que lui.
— L'envoyé était digne de la mission. Ainsi c'est décidé : tu nous quittes?
— Je ne vous quitte pas. Qui a parlé décela? Je vais au loin chercher la réussite que je ne trouve pas ici. Je t'ai offert de partir avec moi, tu as refusé.
— Tu savais bien que je refuserais, sans cela tu ne me l'aurais pas offert. Mais tu vas au-devant de ta perte.
C'est pour cela que je hc veux pas l'accompagner . Non pas que je craigne le malheur et la souffrance. Je prouve assez, depuis longtemps, qu'ils ne me font pas peur... Mais parce que j'ai espéré que je te retiendrais ainsi et qu'un reste de pitié, pour ton fils et pour moi , t'empêcherait de commettre cette suprême folie. Tu n'as donc jamais vu un bateau d'émigrants , que tu penses à l'expatrier? Ah I Dieu I J'ai encore devant les yeux le spectacle que j'ai eu, un jour que j'étais allé au Havre avec mon père... Sur l'avanl d'un navire, leurs lamentables bagages auprès d'eux, des malheureux emmenant leurs enfants, s'entassaient déjà navrés, avant d'avoir perdu la terre de vue. Sur leurs visages se lisait le regret du départ, l'inquiétude du voyage, l'angoisse de l'inconnu. Ils étaient résolus comme toi, ils avaient écouté les fatals conseils que tu as entendus, ils rêvaient d'une terre nouvelle, plus favorable, plus douce, comme s'il y avait un pays plus beau que celui où l'on est né, comme si la misère ne guettait pas, sous tous les cieux, les imprévoyants et les paresseux? Pauvre foui Tu ne les as pas vus partir pour les pays d'au delà l'Océan, les tristes découragés de la lutte, allant chercher le sol où tout pousse sans effort, où le diamant, l'or, sont les cailloux du chemin. Mais les as-tu vus revenir? Plus lamentables qu'au départ, plus hâves, plus déguenillés, sans même le vague sourire d'illusion que montrait autrefois leurs visages. Ils sont rapatriés, les plus favorisés du sort, caries autres meurent abandonnés, sans un appui, sans un secours, sous l'œil indifférent ou
hostile de l'étranger. Ils rentrent au pays, mais le dernier ressort de leur énergie est brisé. Ils ont connu l'extrême infortune, celle qu'on ne plaint que dans une langue inconnue, sans même la caresse d'un mot affectueux que l'on comprend. Ils sont attendus à l'arrivée par une infortune pareille. Que deviendront-ils ? Que feront-ils? Où iront-ils? Le Ilot social s'ouvre devant eux, ils y entrent, y disparaissent dans les bas-fonds, et ce sont des naufragés de la vie ([uon ne reverra plus que dans les asiles de nuit, les hôpitaux, les bouges où le malheur coudoie le crime, lous les charniers de la misère, en attendant le dernier : la fosse commune. Oh ! Pauvre halluciné, comprends-moi bien. Ne t'imagine pas que je cherche à t'effrayer. Le tableau que je trace est à peine exact. On pourrait le charger de plus sombres couleurs encore. Vois le point d'où tu es parti, puis regarde celui vers lequel tu marchés. Bon ouvrier, intelligent travailleur, par ton absence de suite dans les idées, tu as perdu toutes les situations que tes capacités t'avaient procurées. Peu à peu, tu t'es diminué, jusqu'à accepter un travail indigne de toi. Et maintenant tu ne travailles plus du tout, et tu rêves de faire nourrir ton ambition par le hasard. Tu vas à la recherche d'onne sait quelle chance, qui doit te donner par miracle la richesse que tu n'as pas su acquérir naturellement. Tu te berces d'illusions, lu caresses des chimères. Et c'est le poison atroce que tu bois, ici, sur cette table poissée, dans cet immonde café, qui entretient le délire dans ton cerveau. Voilà longtemps que je pense ce que je te
o2 LES BATAILLES DE LA VJE.
(lis aujourd'hui. J'ai reculé le moment de parler, parce que j'espérais toujours un bon mouvement de toi. Tu nés pas mauvais, je ne veux pas croire que ce soit de toi-même que tu prennes des résolutions si fatales pour nous. Tu as écouté de méchants conseils. Mais tu viens d'entendre une autre voix que celles des gens intéressés à te perdre. Il est encore temps de revenir en arrière. A ton âge il y a de la ressource. Si tu veux travailler, tu me trouveras prête à tous les sacrifices et à tous les efforts. Mais si tu te laisses entraîner aux folies que tu complotes, je te le jure : c'est fini, je ne te connais plus. Pour ton enfant et pour moi, tu seras comme si tu étais mort. Tu nous auras abandonnés. Et abandonner sa femme et son enfant, c'est l'acte le plus lâche qu'un homme puisse commettre.
Elle se tut, haletante d'émotion, tremblante de son effort; les yeux noyés de larmes, mais ferme, résolue et vigoureuse. Lui, impassible, Ij avait laissée parler, battant à petits coups de cuillère la purée verte de son verre, comme résigné à laisser passer l'avalanche des reproches et des objurgations. Quand elle s'arrêta, il leva la tête, et posément dit :
— Tu as fini ? Tu ne m'accuseras pas de t'avoir coupé la parole? Je t'ai laissée dévider ton chapelet à loisir. A mon tour maintenant. Car tu ne t'imagines pas que tu m'as convaincu avec tes arguments ou effrayé avec tes présages. Toute cette friperie d'idées, tout ce bricà-brac de raisonnements sont des boniments à débiter aux enfants de treize ans. Mais je sais ce que je fais. Et je ne m'embarque pas sans biscuit. Cette fois, c'est
LE BllASSEUR D'AFFAIRES. 53
la réussite certaine. 11 ne faut point de capitaux. Et c'est ce qui m'a manqué seulement jusqu'ici. Ah! si j'avais eu de l'argent!...
Elle l'interrompit âprement :
— Tu l'aurais mangé, comme tu as épuisé toutes nos ressources...
— Si j'avais eu des capitaux importants je serais aujourd'hui à la tête d'une affaire prospère et qui rapporterait des millions, reprit-il avec autorité. J'aurais violenté lafortune, comme lesautres.Maisle tremplin m'a faitdéfaut, etje n'ai punie lancer, comme il aurait fallu pour réussir. . . Rien ne remplace le crédit. . . C'est la source de la richesse. Et je n'ai jamais eu de quoi marcher pendant un an. . . Cette fois, une mise de fonds est inutile. Il s'agit tout simplement d'être hardi, vigoureux et de risquer sa peau. J'y suis prêt. L'homme, avec qui je tente l'opération, qui va me procurer les premiers fonds nécessaires pour me lancer dans les affaires, est dans l'incapacité de tirer parti de la situation. C'est pour cela qu'il s'est adressé à moi. Il va falloir être, pendant quelques années, houcanier, vendre des peaux de taureaux sauvages et faire des conserves avec la viande.
— Je sais : tu m'as déjà vanté la spéculation. Et tu crois qu'on t'a attendu pour la risquer ? Mais toutes les boîtes que nous achetons chez les épiciers viennent de là... C'est connu, usé, fini! Il n'y a plus qu'à gratter les restes des Américains qui ont entrepris cette industrie depuis des années. Ton homme du Havre est un propriétaire, qui veut t'envoyer là-bas pour que
tu gères ses propriétés et qui sait parfaitement bien que, si tu y restes, ce sera pour y vivre chichement, en te donnant beaucoup de mal, dans un pays perdu, au milieu des bandits et des sauvages.
— Mais en admettant que tu aies raison, reprit Dartigues avec un sourire de confiance,, crois-tu donc qu'arrivé dans ce pays neuf je ne trouverai pas à me débrouiller?... Tout est à créer dans ces contrées immenses oùil n'existe rien que des richesses naturelles prêtes à être exploitées... Avec l'argent que j'aurai gagné dans l'exploitation agricole que je vais entreprendre, je pourrai chercher autre chose...
— Autre chose! Toujours! s'écria Francine. Voilà le mot de ta destinée. Autre chose que ton pays, autre chose que ton métier, autre chose que ta famille. L'inconnu. L'ivresse de plonger dans un trou noir au fond duquel on ne sait ce qu'il y a...
— Il y a de l'or ! Entends-tu, il y a des fortunes sans pareilles. C'est le pays oùles décrotteurs finissent leurs jours dans lapeau de millionnaires. Unancienbatelier devient le plus puissantarmateur du Nouveau Monde. Un marchand de porcs remue l'argent, à la pelle, dans des mines, comme les enfants qui jouent avec le sable sur nos places publiques. Un pays nouveau, où tout n'est pas coté, tarifé, réglé, où les énergies peuvent se développer à l'aise, où Tonne demande à un homme que d'avoir de l'intelligence et de l'initiative. Dans notre ignoble Europe, qui crève de bienêtre, d'égoïsme et de pusillanimité, il n'y a plus rien à -tenter. Personne n'y voudra risquer cent mille francs,
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. iiii
sans être sûr d'avance de recevoir, au bout de l'année, (juatre pour cent de son argent. Terre de rentiers, de bourgeois, de jouisseurs, qui me dégoûte et que je veux quitter, parce que j'y mourrais de misère et de rage, mais où je reviendrai riche, puissant, pour la fouler aux pieds, marcher dessus et Tentendre me dire : merci !
Son visage s'était illuminé, pendant qu'il parlait ainsi, d'une flamme sombre. Ses yeux levés vers le ciel semblaient voir les scènes qu'il décrivait, et une crispation amère tordait ses lèvres. Il frappa sur la table violemment, prit son verre d'absinthe et lavala d'un trait. Il redevint pâle, mais son agitation ne diminua pas.
— Quand on a de pareilles idées, dit Francine, on reste garçon, on ne se charge pas d'une femme et dun €nfant. Un aventurier doit être libre !
— C'est pour cela que je pars ! cria-t-il.
— En nous abandonnant!
— Je ne vous oublierai pas. Vous aurez la première part de mes gains...
— Ce n'est pas ton argent que je veux, malheureux ! Ne me comprends-tu donc pas? Ou bien ton cœur estil donc si desséché déjà que mes prières ne le touchent plus? Je porte ton nom, je suis ta femme, jai tout quitté pour toi, tu es le père de mon enfant, j'ai sur toi des droits que je dois faire valoir. Tu ne peux nous laisser là, sans crime. Nous n'avons plus rien à espérer, si tu pars. Le mieux qui t'arrivera, ce sera de trouver la misère là où tu crois trouver l'abondance.
oG LES BATAILLES DE LA VIE.
Etnous, pendantce temps - là, que deviendrons-nous ? Voyons, écoute-moi, réfléchis, reprends-toi. Un peu de courage, de conduite et, en quelques semaines, nous sommes remis à flot. Mon ambition n'est pas grande, je ne demande qu'à vivre tranquille, au jour le jour, entre mon mari qui travaille et mon enfant qui grandit. Est-ce trop ambitionner ? Tu auras de l'ouvrage tout de suite, si tu veux en accepter. Moi je suffirai à tout, en attendant. . . Mais, par grâce, au nom de tout ce qu'il y a de sacré, ne pars pas. Reste avec nous. Veux-tu, dis ? Tu nous aimais Pierre et moi, avant tes dernières folies. Le petit est si gentil et il promet tant... Allons! Un bon mouvement. Résigne-toi à n'être qu'un brave homme. Celavaut mieux souvent que d'être un homme riche. N'écoute pas les dangereux conseils, les excitations intéressées. Ne te laisse pas aveugler, ne sors pas de la voie droite... C'est là qu'est le salut et le bonheur!
Il parut n'avoir entendu que les dernières paroles de Francine. Il répondit d'une voix sourde :
— Le salut, c'est le départ. Le bonheur, c'est la richesse !
— C'est la liberté de tout oser, surtout, n'est-ce pas ? Sans contrainte, sans gêne, et sans ennui? Veux-tu faire ton devoir et rester près de nous, une dernière fois, le veux-tu?
— Non! Ici, je me perdrais!
— Eh bien! Sache-le, je ne te pardonnerai jamais ton abominable conduite. Tout ce que tu as fait jusqu'ici, je l'ai enduré sans me plaindre. Tu m'as réduite
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. :i7
à la misère. J'ai travaillé de mon mieux, sans souffler mot. Tu m'as trompée avec de sales filles. J'ai pleuré en silence. Tu as toléré qu'un de tes amis essayât de me prendre de force, dans ton appartement et sur ton propre lit, sans lui casser les reins pour venger cette injure. Tu ne t'es même pas fâché avec lui, et je l'ai soutîert 1 Tu ne rentres à la maison que pour cuver ton ivresse, te plaindre ou me vo^er. Et je te supportais encore, parce que tu es mon mari, le père de mon enfant, celui dont nous portons le nom. Mais si, poussant ton infamie au comble, tu nous laisses dans le désespoir et le dénuement, pour aller courir les routes, libre, sans souci, sans remords... Ah! Cette fois, deviens ce que tu voudras, vis riche, ou végète misérable, reviens mendier à la porte de la maison, ou mourir dans le ruisseau de la rue, je ne te connaîtrai plus, car tu auras égalé tout ce qui peut exister au monde de plus lâche et de plus dénaturé.
11 se leva frémissant et la main menaçante :
— Ah! Assez! hein! Assez!
— Frappe-moi donc, misérable ! Il ne me manque que cela !
Il se reprit, tremblant et blême :
— J'aime mieux m'en aller! Je ferais quelque sottise!
Il fouilla machinalement dans son gousset pour payer sa consommation, le trouva vide, et sa figure se crispa douloureusement. Francine alors, avec un méprisant sourire, prit dans sa poche le billet de cent francs d'Appel, et le jetant sur la table :
:;s LES BATAILLES DE LA VIE.
— 11 ne sera pas dit que, jusqu'au bout, je n'aurai pas payé pour toi.
Et comme Dartigues faisait un geste de surprise, elle ajouta :
— Et garde la monnaie. Au moins tu ne seras pas obligé de voler quelqu'un pour t'en aller!
Elle le regarda une dernière fois, vit dans les lignes durcies et haineuses de son visage la ferme résolution de ne pas céder aux conseils de la raison. Elle poussa un profond soupir, murmura ces mots navrants :
— Adieu donc, pour toujours !
Et d'un pas ferme elle sortit, laissant derrière elle tous ses espoirs, toutes ses croyances, toute sa vie.
Appel, dans la petite chambre, avait pris Pierre auprès de lui, sur un tabouret et, dans un vieux livre d'estampes, lui montrant des figures et des paysages anciens, lui expliquait les personnages et lui décrivait les contrées, avec une patience amusée. L'enfant écoutait gravement son ami, questionnait avec sagacité, donnant des preuves de sa vive intelligence. Un pas rapide dans le couloir lui fit lever la tête. Il sauta à bas de son tabouret et dit :
— Voilà maman qui revient...
— Eh bien! Va lui ouvrir...
Lenfant courut vers la porte. Francine parut sur le seuil, le visage décomposé par la douleur, essoufflée par la rapidité de sa marche moins encore que par la palpitation de son cœur angoissé. Elle saisit Pierre, le serra sur sa poitrine sans une parole, avec une force convulsive, puis s'assit, le front lourd, et resta
immobile, miietle, u tirant limage de la désolation.
— Mon Dieu! Quy a-t-il donc? demanda le jeune médecin.
Francine lui jeta un regard désespéré, et tenant toujours son enfant sur ses genoux, comme un suprême trésor :
— Il y a, dit-elle, que je n'ai plus de mari, et que ce pauvre petit n'a plus de père.
— Eh quoi ! Ce malheureux Dartigues...
— Oh ! Rassurez-vous î II n'est pas mort. Il n'est que parti. Il nous abandonne Pierre et moi, pour courir le monde. La pauvreté lui pèse, le travail le dégoûte. Il veut tenter les grandes aventures qui font d'un homme un bandit ou un millionnaire, et souvent les deuxl... De nous, il n'a cure. Chacun pour soi. Nous nous débrouillerons, si nous pouvons... Et si nous ne pouvons pas, il sera loin, et n'aura pas à en gémir... Voilà à quoi aboutit ma vie. Si je n'étais pas une femme courageuse et chrétienne, il ne me resterait quà bourrer le poêle de ma chambre, à boucher le tuyau, et à me réfugier dans la mort avec mon petit Pierre, comme font les malheureux, las de lutter et de prier...
Appel fit un geste de protestation attristée :
— Vous oubliez que vous n'êtes pas seule, et qu'il vous reste un père... un ami...
— Mon père, et vous, oui, c'est vrai, et je suis injuste. A-t-on le droit de désespérer quand on peut compter sur des affections sincères?
— Mais êtes-vous sûre, reprit Appel, que la résolu-
(iO LES BATAILLES DE LA VIE.
tion de M. Dartigues soit irrévocable? Il a pu vous parler dans un moment de surexcitation, sous l'empire d'une irritation qui tombera...
— Non! Je le connais. Il est décidé. Et d'ailleurs peut-être, à tout bien considérer, vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. J'ai vu jusqu'au fond de l'âme de ce malheureux. Tout n'y est qu'ambition et vanité. A l'heure actuelle, il est capable d'un crime pour réussir. Il n'a plus l'énergie, la patience, la ténacité nécessaires pour surmonter les obstacles que présente toute entreprise. Il ne procédera plus que par coups rapides comme les joueurs. S'il gagne, il pourra réaliser ses rêves. Car avec des capitaux dans les mains, il ne sera, pas arrêté par les scrupules. Il est au point exact où un aventurier de son caractère a autant de chances d'être mené aubagne ou à la potence, qu aux honneurs et à la fortune.Comment la destinée s'arrangera-t-elle pour lui? Je souhaite qu'il n'ait pas trop à souffrir. C'est tout ce que dans ma résignation je puis faire pour lui.
Elle fondit en larmes en prononçant ces dernières paroles, et ses pleurs amers, goutte à goutte, tombèrent sur la blonde chevelure du petit Pierre, baptême nouveau du désespoir et de la douleur. Appel, silencieux, respecta le chagrin delà jeune femme. Il ne lui adressa aucune consolation banale, aucun encouragement inutile. Il connaissait toute la sincérité de sa peine II savait que rien ne pouvait l'adoucir ou l'user que le temps et les nécessités de la vie. Après quelques instants, la voyant plus calme, il dit :
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. (il
— Quels sont vos projets? Car vous avez trop de force de caractère pour rester désemparée en présence d'une situation pareille.
— Je compte m'adresser à mon père. C'est le premier devoir que j'ai à remplir. S'il m'appelle auprès de lui, j'irai le rejoindre. Je le connais. 11 m'aime, il ne supportera pas la pensée de me savoir abandonnée. Le seul obstacle qui existât entre son indulgence et mon malheur, c'était Dartigues. Je redeviendrai son enfant, et je n'aurai plus rien à craindre, car il est à Taise, et ma vie matérielle sera largement assurée.
— Vous quitterez donc Paris, alors? dit Appel avec tristesse. Et je ne vous verrai plus. Vous oublierez que vous aviez ici un ami, dontla pauvreté était égale à la vôtre, mais qui ressentait de la joie à vous sentir proche de lui. Il faudra renoncer au plaisir de vous rencontrer de temps en temps, de trouver chez moi, dans mes pauvres vêtements bien rangés, la trace précieuse de votre prévoyance et de votre sympathie. . . Vous partie, je serai bien seul !
— Qui sait? Mon père consentira peut-être à s'éloigner de Rouen. Le chagrin de m'y voir revenir près de lui, pauvre et délaissée, au vu et au su de tous ceux qui m'ont connue aimée et heureuse, lui paraîtra peut-être trop pénible. Je ferai tout pour qu'il vienne me retrouver, au lieu de m'attirer vers lui.Et alors, monsieur Appel, vous connaîtrez ce bon et honnête homme. Il vous aimera, lui aussi, et il assistera d'un cœur joyeux à votre réussite.
Appel sourit et secouant sa tête pensive :
— Voilà que nous faisons des projets! Au milieu des larmes, parmi les tourments, près de la mort, l'homme a tellement besoin d'espérer, qu'il se laisse encore aller aux illusions et aux rêves ! C'est cela peutêtre, voyez-vous, qui doitvaloir à ce malheureux, qui part à la poursuite de sa chimère, une suprême excuse.
Francine ne répondit pas à cette généreuse explication. Elle prit Pierre par la main et dit :
— Allons, mon chéri, viens, rentrons chez nous... L'enfant fronça le sourcil et faisant la moue :
— Pourquoi nous ne restons pas toujours chez mon ami Appel? Hein, petite mère?...
— Parce que M. Appel a besoin de travailler, et qu'il faut pour cela qu'il soit seul et tranquille... Remercie-le de toutes ses bontés et embrasse-le bien fort en lui disant : Au revoir.
Appel prit Pierre dans ses bras, et quand les douces lèvres effleurèrent son visage, il vit Francine rougir, comme si c'était la mère qui donnait le baiser de l'enfant.