DEUXIÈME PARTIE
Dans l'air limpide une traînée de poussière monta pendant que le trot des chevaux frappait en cadence la route bordée de pins qui conduisait à la grille du château.
— Les voilai Les voilà î cria une voix essoufflée.
— Attention, mes enfants ! dit un gros homme qui tenait à la main une lance à feu.
La fanfare du bourg de Maillane se rangea tumultueusement près d'un arc de verdure dressé devant le pavillon d'entrée, et au même moment un landau, suivi d'une voiture de service portant les bagages, apparut au tournant de la route. Le gros homme, qui était le maire de Maillane, approcha la mèche dun tube de fonte, et avec un éclat terrible une bombe s'éleva dans les airs. Comme entraînés par la commotion, les instruments partirent, et un déchaînement orchestral salua l'arrivée du maître dans son domaine. Le landau s'était arrêté. Au fond se tenait un homme d'une
(li LES BATAILLES DE LA VIE.
belle figure, aux cheveux gris, au regard assuré. Près- (le lui une femme encore jeune, très brune, le teint mat d'une Espagnole, et sur la banquette du devant, une charmante jeune lille, souriaient aux acclamalions, au tumulte et à la musique.
— Mille grâces, monsieur le maire, pour votre bienvenue; merci, mes amis, de toute votre sympathie, dit le voyageur d'une voix forte. Vous me recevez comme un prince, et je ne suis qu'un simple citoyen comme vous... Permettez que nous allions jusqu'au château et venez nous y rejoindre. Ces dames et moi* nous serons heureux de vous recevoir... Et, pour causer, nous serons mieux que sur la route.
Un hourra chaleureux accueillit ces paroles. Le landau repartit, passa la grille, traversa un beau parc, et vint s'arrêter devant le perron d'une vaste habitalion rose et blanche, que l'amour-propre des gens du pays baptisait du nom de château. Sur le perron, en avant du personnel, se tenaient trois hommes tout récemment débarqués de Paris, et qui attendaient l'arrivée du maître de céans. Ils descendirent les marches et l'un des plus empressés se hâta à laportière, aidant les deux dames à descendre.
— Hé ! Claude, comment va? s'écria le voyageur en se dressant dans la voiture et en frappant amicalement sur l'épaule du zélé.
— Avez-vous fait bon voyage ? demanda l'autre sans répondre. La mer n'a pas été trop mauvaise?
— Excellente I De l'huile, cher monsieur Brun, dit la jeune femme au teint pâle en sautant du marche-
pied. Ma fille Bella n'a pas été malade et M. de Maillane n'a pas eu à regretter de nous avoir emmenées avec lui...
Elle gravissait le perron, suivie de son mari et de sa lille. Elle s'arrêta devant les deux autres personnages plus cérémonieusement restés à l'attendre devant l'entrée du vestibule :
— Ahl Messieurs, que c'est aimable à vous!
Des poignées de main furent échangées. M. de Maillane, avec une cordialité bruyante, s'écria :
— Bonjour, Rémançon... Rien de nouveau à la Bourse, hein? Et vous, mon cher Barandet, les Métaux pas trop lourds ?Non ? Tout va bien ? Entrez donc ! Et toi, vieux Brun, tu n'as de regards et de paroles que pour ma femme et ma belle-fille !
Ils passèrent dans le salon, où un lunch avait été servi. Le maire et son conseil suivirent, Compassés et précautionneux, marchant, sur ce plancher glissant et brillant, comme sur de la glace.
— Ah çà I Qu'on fasse rafraîchir la fanfare, et tous les braves gens qui l'accompagnent... Installez tout le monde dans l'orangerie et qu'on porte à manger et à boire...
— Je vais m'assurer de l'exécution de ces ordres, ditClaudeBrun, qui paraissait être chez lui. Rémançon et Barandet s'étaient adossés à la cheminée, et regardaient avec curiosité la société diverse réunie dans le salon du château de Maillane. Avec sa grande mine d'ancien conseiller d'État, Barandet, chevelure blanche de coupe ecclésiastique, visage rasé aux rides
raileuses,œil atone d'homme qui ne veut pas laisser deviner sa pensée, et Rémançon, rondelet, rougeaud, crâne dénudé, lèvres papelardes, vêtu avec une élégance recherchée, l'air d'un monsieur qui suit les femmes, formaientau milieu de la réunion paysanne un ensemble décoratif.
— Faites rouler un tonneau de vin dans la cour, et qu'on boive à ma santé, dit allègrement le châtelain de Maillane. Monsieur le maire, acceptez un verre de Champagne en l'honneur de la République...
Les domestiques empressés servaient un lunch auquel les voyageurs déjà faisaient fête. Les bouchons sautaient, et les bouteilles plongées dans les seaux à glace laissaient couler la mousse sur leur col d'argent.
— Et les travaux du port de Gabès marchent bien? demanda le maire avec un obséquieux sourire. Vous avez trouvé des progrès satisfaisants?
— Tout va comme il faut, monsieur le maire. Et le g'ouvernement aura la surprise d'inaugurer, l'an prochain, le port qu'il comptait ne voir terminé que dans deux ans... Nous aurons fait des miracles...
— Vous êtes coutumier dufait, mon cher Maillane, dit Barandet de sa voix grave et solennelle. Et vos travaux merveilleux d'Amérique assuraient d'avance la réussite de vos entreprises européennes... Vos actionnaires sont d'heureux privilégiés!.. Ils vous devront la fortune... Quant à l'État, il vous tiendra compte de vos efforts pour assurer à la France une solide base d'opérations dans la Méditerranée.
LE BRASSEUR D'AFl AIRES. 07
— Bon! Mon cher Barandet, n'attendons pas-de r(\connaissance du gouvernement. Nous avons travaillé pour faire une belle œuvre... Ce port de Gabès, avec .son arsenal, son mole, ses forts, sera une création grandiose. Une Hotte entière y tiendra à l'abri, prèle h s'élancer sur l'ennemi. Avec Bizerteet Gabèsarmés on peut dire que nous somjiies maîtres de la mer...
— Et c'est à vous que cet avantage sera dû, s'écria Rémançon. On ne pourrait trop le répéter. Du reste, les électeurs de Maillane le savent bien, et ils vous enverront à la Chambre pour y faire triompher les grandes idées de progrès industriel. Il y a beaucoup à créer dans ce pays-ci... Et un canal reliant la Durance à l'étang de Berre, un chemin de fer passant par Maillane pour aller rejoindre Nîmes, seraient une source de richesses inépuisables pour le commerce local...
— Ah! Nous attendons depuis bien des années la réalisation de ces projets, dit le maire avec chaleur.
— Eh bien! Vous ne l'attendrez pas longtemps maintenant, s'écria M. de Maillane. Nous avons à l'étude les plans de ces deux gigantesques affaires. Kl, pour nous, qui dit étude, dit presque exécution... L'industrie moderne, servie par les immenses capitaux des souscripteurs, peut faire des miracles, comme de métamorphoser la Crau, par exemple, en y répandant des eaux fertilisantes, et de centupler la valeur des friches de Maillane et de toute la contrée en les traversant par une voie ferrée qui y apportera les facilités de culture qui lui manquent...
Tous écoutaient dans un silence d'admiration la parole chaude, convaincue et persuasive, de celui qui parlait. La réalisation semblait si facile et si prochaine, àFentendre, que les propriétaires des friches, les riverains de la Crau, se voyaient déjà riches. Le chemin de fer circulait, les eaux répandaient le limon au milieu des pierres de la morne vallée, et l'homme parlait toujours suivant sa chimère, les yeux brillants, la bouche frémissante, enivré de son propre rêve. Claude Brun, furtif et ricanant, se glissa derrière M. de Maillane et de sa voix railleuse lui souffla dans l'oreille :
— Toujours le même! Jusqu'à ton dernier soupir tu t'emballeras donc sur les plans que tu formes? A quoi bon toutes les leçons du passé? Ne sauras-tu jamais être froid et calme?
M. de Maillane sourit, et se penchant vers son ami :
— Et pourquoi me modérer? Ne puis-je me laisser aller à ma nature, maintenant que je n'ai plus à craindre la déception, puisque tout ce que j'entreprends réussit. Les heures de tristesse sont passées, et la chance est venue complète. C'est la rançon des mauvais jours. Ne me reproche donc pas d'avoir conservé, devenu vieux, l'expansion de la jeunesse. C'est par cette chaleur sincère que j'agis sur les esprits et que j'obtiens le succès. Et mon enthousiasme, qui a survécu à tant d'épreuves^ est l'unique secret de ma force. Je suis un rêveur, soit, mais un rêveur qui réalise. Et tout est là!
— Oui, murmura Claude Brun, en haussant les
épaules, tu es M. de Maillane, industriel puissant et riche, brasseur d'affaires plein de ressources, officier de la Légion d'honneur, et en passe de devenir député de ton arrondissement. Mais tu es aussi toujours Dartigues, un jeteur de poudre aux yeux, qui s'aveugle lui-même. Prends garde. Il faut être plus clairvoyant pour se maintenir dans une haute situation que pour y arriver. Sois réservé, sois prudent. Ne parle pas pour tout promettre, même ce que tu sais ne pouvoir pas tenir. Nous ne sommes plus dans l'Amérique du Sud, où tout s'arrange avec du temps, de l'audace et de l'argent. La France est un pays où la précision est souveraine et décisive. Les mots y ont leur valeur exacte, les promesses se jugent et les réalisations s'évaluent. Tu le sais bien, toi qui y as tout essayé, pendant si longtemps, sans réussir. Ne te gaspille pas, ne te discrédite pas, réserve-toi. Regarde Barandet et Rémançon : ils t'écoutent parler. Mais eux ne disent rien. Ils ne songent qu'à profiter de ta verve, à tirer parti de ta faconde. Ils feront moudre leur grain par ton moulin à paroles. Tu auras toute la fatigue, toute la responsabilité, et eux tout le profit. — Eh! Tu as raison, parbleu! Mais se refait-on? Il faut me prendre avec mes qualités et mes défauts. Je suis un exubérant, c'est vrai, mais aussi je suis un entraîneur. Chut I Assez de tête-à-tête. Ne nous isolons pas, ce n'est point le moment de chuchoter dans les coins. Faisons de la propagande électorale, puisque nous sommes ici pour cela. Tues encore un drôle de particulier de me reprocher de faire des promesses,
quand il s'agit de capter des électeurs! C'est le moment ou jamais de battre la caisse et de bonimenter devant la baraque!
M. de Maillane se détacha de son conseiller, et revint au milieu du groupe municipal. Le maire était aux mains de Barandetet deRémançon qui l'aplatissaient, l'un avec ses aperçus politiques où tout le personnel gouvernemental défilait familièrement, l'autre avec des conceptions financières qui faisaient couler sous les yeux du brave homme stupéfait un fleuve d'or. Les rafraîchissements aidant, le corps électoral de Maillane sentait croître, d'instants eninstants, sa confiance et son enthousiasme. La présence des dames : la mère et la fille, élégantes, aimables, un peu coquettes, complétait l'impression de bien-être ressentie par les assistants. Une atmosphère de satisfaction et de crédulité enveloppait la réunion. Et c'était le laisser aller familier et bienveillant du maître, le prestigedesaparoledorée, qui produisaient cette sensation. Il captivait ses auditeurs, comme il s'était, toute sa vie, captivé lui-même. Et, à vingt ans de distance, dans la réussite et la prospérité, eomme le lui disait son compagnon des mauvais jours, c'était le même Dartigues que dans la déveine et la misère.
— Allons, monsieur de Maillane, dit le maire, nous ne voulons pas abuser de votre hospitalité si gracieuse. Après un long voyage vous devez avoir besoin, ces dames et vous, d'être un peu tranquilles... Mais nous nous reverrons...
— Dès demain, monsieur le maire, comptez-y. Et nous commencerons la campagne...
Le Conseil municipal, précédant son maire, sortait déjà sur le perron. La cour offrait le spectacle de quelcj^e kermesse improvisée. Sur des bancs de pierre, à lombre de magnifiques sycomores, les gens graves se tenaient au frais, buvant et fumant, pendant que sur le sable, en plein soleil, une farandole se déroulait, au son tour à tour aigre et ronflant d'une flûte et d'un tambourin.Et cétaientdescris, deschants, uneallégresse, comme si ce peuple du Midi plus vivace et plus ardent ne pouvait s'amuser, sans manifester sa joie par du bruit et du mouvement. La famille de Maillane et ses hôtes restèrent quelque temps à contempler, du haut de la terrasse, cette scène animée et plaisante. Puis les anneaux de la farandole se rompirent au milieu des cris et des embrassements. Le tambourin et la flûte se turent, et peu à peu les gens du bourg se retirèrent saluant et remerciant. Les chants se perdirent dans l'éloignement et la cour resta vide sous l'ombrage de ses arbres centenaires.
Depuis qu'il avait fui Paris et la France, la vie de Dartigues n'avait été qu'une suite d'étonnantCB aventures. Il n'était pas devenu M. de Maillane par le bénéfice d'un héritage lui mettant dans les mains un domaine dont il n'avait qu'à prendre le nom comme il en touchait les revenus. Des années de difficultés et d'efforts s'étaient succédé sans réaliser ses espérances. D'abord, la fameuse ferme d'Amérique, qui existait réellement, avait occupé pendant plusieurs mois
son activité. Il avait réussi à élever des chevaux, avec le produit de la vente des bœufs, mais la spéculation, d'abord avantageuse, était devenue mauvaise par suite de droits prohibitifs qui avaient arrêté net la vente heureusement engagée dans l'Amérique du Nord.
Las de galoper dans la savane, pour inspecter ses haciendas et ses corrals, Dartigues, pris de la nostalgie des villes, avait rompu son contrat avec le négociant du Havre, et, riche de quelques mille piastres, était allé rejoindre, à Santa-Fé, Claude Brun qui exploitait une maison de commission. Avec sa facilité à voir tout en grand et en beau, Dartigues avait voulu donner de l'extension au commerce, faire des crédits plus étendus aux négociants du pays. Il avait mis par terre, en quelques mois, la maison de commission, écrasée sous le fardeau de ses engagements. Brun et Dartigues s'étaient retrouvés directeurs d'un musichall à Philadelphie, où des nègres dansaient en jouant du benjo, et où de jolies quarteronnes servaient des cock-tails dans la salie.
Ensuite, ils montaient, avec les bénéfices de leur saison théâtrale, une entreprise de bateaux frigorifiques, pour porter en Europe les viandes de San- Francisco. L'affaire devenait très promptement productive, mais Claude Brun risquait un coup sur les blés qui ne réussissait pas, et remettait les deux associés plus bas qu'ils n'avaient jamais été. Enfin, à Valdivia, Dartigues, au bout de six ans d'essais en tous genres, de hauts et de bas, de misère et d'opu-
lence, rencontrait M"^ Hernandez, veuve du général, ancien président du Guatemala, se faisait bien venir d'elle, et lépousait.
A partir de ce moment, la chance tournait nettement et toutes les entreprises de E)artigues réussissaient. Était-ce la bigamie, qui lui valait cette aubaine ?Car l'aventurier s'était fort peu inquiété de son premier mariage, ne comptant pas rentrer en France, et avait épousé M""^ Hernandez suivant la loi américaine, simplement. Mais tout ce que Dartigues touchait se changeait en or. Brun lui disait quelquefois :
— Tu as trouvé le secret des alchimistes du moyen âge. Tumets des centimes dans une caisse, ils se changent en guinées 6u en quadruples.
Dartigues, appuyé sur la fortune de M""® Hernandez, dont le premier mari n'avait pas sans résultats administré les finances de l'État pendant des années, s'était senti une assurance nouvelle = Il avait soumissionné les travaux du chemin de fer du Parana, et amené d'Europe des ingénieurs, des machines, des ouvriers, poussantavec une activité fiévreuse cette énorme entreprise, n y avait en quatre ans gagné une fortune d'Amérique, et avait intéressé le gouvernement français, par la pénétration commerciale et industrielle que cette suite d'affaires ouvrait à ses nationaux, dans des pays jusque-là soumis à l'influence anglaise.
Claude Brun, avec beaucoup d'habileté, était allé en France, avait fait sonner haut les mérites de Dartigues, expliqué les avantages politiques qu'offrait la prise de possession par des agents français de la ligne
du Parana, montré la reprise possible de l'afTaire du canal de Panama, par un homme de la force de Dartigues, et, comme conséquence, les capitaux de la petite épargne sauvés en partie et relevés par la terminaison de l'entreprise. Écouté avec faveur, Claude Brun était revenu en Amérique avec la croix pour Dartigues et une nomination de consul général pour lui-même.
Les deux compères se voyaient donc en passe de devenir à la fois très riches et très considérés. Ils menaient, en attendant, une vie de nababs dans ces pays de mœurs faciles, où le prestige du rang et de la richesse est décisif, au point qu'un pauvre est pendu pour un médiocre larcin, et un riche nommé gouverneur de la province pour une vaste et productive flibusterie. La morale si fragile de Dartigues s'était émoussée définitivement au contact de ces justices inégales. Il avait pris l'habitude de considérer comme légitime tout ce qui n'entraînait pas de conséquences fâcheuses. Et il jugeait simple de payer les agents chargés de le contrôler, les magistrats devant lesquels il avait à répondre de ses actes, et tous ceux avec qui, officiellement ou officieusement, il avait intérêt à être en bonnes relations. Il avait élevé la corruption à la hauteur d'un principe. Il procédait, en tout et pour tout, l'argent à la main. Et il trouvait tellement de facilité à tout payer, qu'il ne croyait pas qu'il existât rien d'invendable.
Il était parfait pour sa femme et tendre père pour la fille du président Hernandez, une charmante brune
de quinze ans, nommée Bella, qui ressemblait incroyablement à un superbe aide de camp qui avait été de service auprès du général, pendant toute sa carrière militaire et présidentielle. Depuis son départ pour l'étranger, il n'avait fait d'allusion à sa famille, si misérablement abandonnée, qu'une seule fois, et la réponse de Claude Brun avait été si péremptoire que jamais il n'avait reparlé de Francine et du petit Pierre. C'étaitunsoir, àPhiladelphie, auxplus mauvais temps de leur misère commune. Le wisky avait été la consolation des déceptions des deux hommes. Assis dans une taverne du dernier ordre, au milieu d'Allemands et d'Irlandais, ils écoutaient, la tête basse et le regard morne, les conversations en langue étrangère qui s'échangeaient autour d'eux. Tout concourait à leur faire sentir plus durement leur détresse et leur abandon. Dartigues, au bout d'un instant, laissa de ses lèvres serrées et rageuses tomber un blasphème, et comme Claude restait impassible et muet :
— Tu ne sens donc rien, toi? cria Dartigues. Tu es donc inaccessible à la tristesse, au découragement, aux regrets?
— Regrets de quoi ? demanda froidement Brun. Des ressources que nous venons de perdre, dans une spéculation folle, et par ta faute ? Du bien-être que nous avions enfm obtenu, et de la sécurité probable de notre existence? Est-ce là ce que tu regrettes?
— Non! C'est de t'avoir écouté quand tu m'as entraîné loin de Paris, de la France, dans ces immenses pays, où je me sens perdu, noyé, comme au milieu
d'un océan humain. Pourquoi t'ai-je suivi? Je serais tranquille, heureux...
— Médiocre, dans la basse satisfaction d'un intérieur de petit bourgeois, peut-être, car ce n'est même pas sûr... Et tu aurais sans doute fini par être jeté à la porte par ta femme...
— Ne parle pas d'elle! cria Dartigues. Tu la haïssais ! C'est pour lui faire du mal que tu m'as entraîné à ta suite. . . J'ai été infâme avec elle. C'était une bonne et dévouée créature...
— Qui te trompait, imbécile !
— Tu mens!
— Eh! Tu le sais bien toi-même! Est-ce Teau-devie qui te rend si sensible, ce soir ? Tu m'as avoué que tu soupçonnais le petit médecin de la maison de te remplacer quand tu n'étais pas là. Il t'aura remplacé tout à fait. Et la bonne et dévouée créature, que tu regrettes, parce que tu n'as pas d'argent en poche, aujourd'hui, et te sens inquiet, pour demain, aura, quand elle ne t'a pas vu reparaître, poussé un ouf! de satisfaction. Tu n'étais pas fait pour elle, mon pauvre Dartigues, et elle le sentait bien. N'aie pas de remords, tu as été dans ton droit, en partant, et tu serais bien importun si tu revenais. Ne pense plus à ce que tu as laissé derrière toi, ne regarde que ce qui est en avant. Tu as tranché nettement dans ta vie et la coupure est définitive.
Dartigues ne répondit pas. Il but et tomba dans une sombre ivresse. A compter de ce soir-là, le nom de Francine parut effacé de son souvenir. Il ne le pro-
nonça plus jamais. Pensait-il quelquefois à ceux qu'il avait quittés? Avec sa mobilité d'esprit, il était bien probable que non. Toujours l'idée du lendemain, cbez lui, effaçait celle de la veille. Dans son cerveau bouillonnant les impressions n'avaient pas le temps de durer. C'était à la fois son malheur et son salut. Car s'il avait eu le loisir de penser à ce qu'il avait déjà fait dans la vie, il aurait pu se sentir troublé jusqu'au fond de lui-même. Mais il ne pensait qu'à ses projets. Il suivait le conseil de Claude et regardait en avant toujours.
Ce qu'il laissait derrière lui ne comptait plus. Les larmes de sa femme, les privations de son enfant, le ménage à l'abandon, les souffrances d'êtres qui dépendaient de lui, à qui il devait assistance et protection, tout cela, rien. C'était le passé. Et il oubliait ainsi, tout naturellement. Il ne rejetait pas avec effort et douleur l'importune image de ceux qu'il avait délaissés. Cette image s'était effacée, elle n'existait plus. Le sens moral de ce malheureux, déjà fort entamé par les compromissions de sa vie irrégulière, avant son départ pour l'étranger, se perdit complètement dans la lutte qu'il soutint contre les hommes et les choses pour obtenir le succès. Il en vint à ne considérer que les résultats. Les moyens lui parurent indifférents. Et il se fit une morale à son usage, dont les uniques principes furent l'opportunité et l'intérêt.
Il avait rencontré M"^ Hernandez à Yaldivia, pendant les voyages d'études d'une affaire, qui devait précéder l'entreprise du chemin de fer du Parana. Il pensa que la veuve du'président pourrait lui être utile
par les influences dont elle disposait. Il la vit assez embarrassée de la gestion d'une fortune très mélangée, et où des hommes de confiance tripotaient à l'envi, de façon à ruiner la veuve inexpérimentée et fortdépensière. Il s'offrit comme conseil, plut comme homme, etrenditassez de services, pourqueM"^Hernandez considérât comme un désastre son départ et leur séparation. Dartigues jugea la situation et sut en profiter. Il fit comprendre à la veuve qu'il ne pouvait rester auprès d'elle sans la compromettre et sans négliger ses affaires personnelles. Il offrit un arrangement, qui était le mariage. Et, sans le moindre scrupule, il conduisit à l'autel M™^ Hernandez.
Dès cette époque, il était en relations d'intérêts avec Rémançon et Barandet. Le premier avait déjà à son actif l'immense krach de la Société Européenne, qui, constituée au capital de cinquante millions, avait décuplé la valeur de ses actions par un agiotage effréné et était, à la suite de spéculations colossales sur les mines du Texas, tombée à rien. Barandet, ancien préfet, ancien conseiller d'État, grand officier de la Légion d'honneur, avait, dans la liquidation de la Société Européenne, conquis laréputationd'un administrateur remarquable. Il avait fait durer l'apurement des comptes pendant six ans, et quand tout avait été examiné, vérifié, paraphé, l'actif entier était dévoré et il ne restait qu'un travail financier d'une clarté merveilleuse, établissant l'affectation de toutes les sommes employées, mais ne laissant aux actionnaires que les yeux pour pleurer leur ruine.
Ces hommes étaient faits pour se comprendre. Rémançon sortait riche de la faillite de la Société Européenne. Barandet s'était engraissé de sa liquidation. Ils entrèrent en communication avec Dartigues, qui avait besoin de correspondants en Europe, et, dès le premier instant, le reconnurent comme un des leurs. Claude Brun vint à Paris s'entendre avec les deux financiers pour la formation du capital de l'affaire du Parana. En un instant l'accord fut établi. Le change, en Amérique, rendait tous les tripotages faciles. Rémançon et Barandet étaient experts dans l'art de gonfler les vessies financières et de les faire prendre pour des lanterîies. Dartigues excellait à donner confiance aux actionnaires, à éblouir les ingénieurs et à entraîner les hommes d'État. Le chemin de fer du Parana, entrepris avec des moyens médiocres, fut poussé fiévreusement, terminé dans le temps prévu, fit la fortune de ses lanceurs et, fait presque miraculeux, devint ui.e bonne affaire, malgré les majorations formidables opéréesau profit detousceuxqui s'en étaientoccupés.
Une seule note discordante perça dans le concert d'éloges qui s'élevait autour du syndicat Dartigues. Ce fut le consul de France à Saô Paulo qui la fit entendre. M. Ramon était un très honnête et très habile commerçant, qui avait eu confiance dans l'avenir de l'entreprise et y avait engagé des capitaux importants. 11 avait suivi sur place la marche des travaux et la façon d'agir des constructeurs. Il s'était rendu compte de leurs procédés et s'était proposé de les améliorer. Son intervention, qui pouvait être gênante, avait été
annulée très habilement par Claude Brun, l'homme avisé du syndicat. En voyant Ramon faire des observations sur la marche de l'exploitation, il avait jugé que le meilleur moyen de paralyser son opposition, c'était de le faire entrer dans le Conseil d'administration.
Là, noyé dans lamajorité, circonvenu par Darligues, caressé par Brun, impressionné, de loin, par la situation et les titres de Barandet, le consul se trouva incapable de réagir, mais il ne cessa pas de protester. Il fut l'opposant unique, mais résolu. Avec un cynisme accru par l'impunité dont ils se sentaient assurés, Dartigues et ses collègues ne se gênèrent même plus pour cacher au consul les tripotages auxquels ils se livrèrent. Celui-ci, épouvanté, mais se sentant impuissant à vaincre de tels adversaires, se reconnaissant incapable de les confondre, si ce n'est en risquant de ruiner l'entreprise par ses révélations, prit le parti de se retirer du Conseil mais, par un entêtement de négociant flairant une spéculation productive, se refusa à vendre ses parts de fondateur à Claude Brun. Il renonça à empêcher ses co-associés de voler, et eut la certitude que, malgré leurs déprédations, l'affaire deviendrait prospère. Il nesetrompaitpas. Dartigues sortit de l'entreprise du Parana avec quatre millions de gains illicites, et ses intérêts dans la société qui devaient lui valoir, quand l'exploitation serait commencée, de magnifiques revenus.
C'est à ce moment-là que Dartigues, riche, eut pour la première fois le mal du pays. Cet aventurier qui avait roulé par le monde, sans souci de se fixer autre
part que Iti où la fortune lui sourirait, se sentit un matintriste de n'avoirrienàquoi il put s'attacher. Il avait, depuis bien des années, vécu dans les garnis du Nouveau Monde. Hôtels de grand confort quand il avait de l'argent en poche, bouges misérables quand sa bourse était vide. Il habitait actuellement un magnifique palais avec sa femme et sa belle-fille. Le luxe le plus criard et le plus impitoyable s'affirmait dans ses salons par les étoffes aveuglantes des meubles et les somptueuses dorures des murailles.
Là, il pensait quelquefois à la petite maison de la rue des Charrettes, où il avait passé les mois les plus doux et les plus purs de sa vie. L'ombre des vieilles demeures normandes grises et graves s'étendait sur ses souvenirs. Il se réfugiait dans ce passé qui lui paraissait un lieu de fraîcheur au milieu du désert brûlant de sa vie actuelle. Mais ces retours n'étaient jamais longs. La sentimentalité n'était point le péché mignon de Dartigues. L'homme pratique reparaissait promptement,* qui mettait bon ordre aux fantaisies révassières et poétiques. Et la course à la fortune continuait plus ardente et plus passionnée.
Cependant Dartigues s'avisa que ce n'était pas tout que de gagner de l'argent et que peut-être il faudrait s'occuper d'en jouir. Il chercha à quoi il pourrait dépenser ses revenus pour en tirer un agrément véritable. Il fut obligé de s'avouer à lui-même que l'Amérique du Sud pouvait être favorable aux Européens qui avaient l'idée arrêtée de s'enrichir, mais qu'une fois l'opération menée à bien, il ne restait plus qu'à
s'embarquer pour l'Europe, seule contrée du monde où l'usage de la fortune fût aisé et agréable. .
Il s'ouvrit de ces pensées à M'^'^Dartigues et la trouva plus de son avis que lui-même. La veuve du Président, dans la fréquentation de ses concitoyens, avait acquis le mépris absolu de la race dont elle sortait et la certitude qu'il n'y aurait d'existence possible, avec des millions, qu'à Paris. M^'^^Bella Hernandez avait alors seize ans et c'était une des plus ravissantes senoritas, des plus riches héritières du Brésil. Elle adhéra avec enthousiasme à la proposition de son beau-père. Et par un rapide steamer, qui n'avait que de vagues rapports avec le caboteur sale et lent, qui l'avait autrefois amené misérable en Amérique, Dartigues, millionnaire, revint en Europe.
Claude Brun l'y avait précédé. L'homme prudent avait entrevu tout ce que la rentrée en France pouvait offrir de dangers à son ami. Il allait en éclaireur. Il passa par Paris, et mit discrètement la police en mouvement pour essayer d'apprendre ce qu'il lui importait de savoir sur la situation de Francine. Quelque activité persévérante qu'il apportât dans son enquête, il se heurta à des impossibilités. M™^ Dartigues, suivie jusqu'à Rouen, où elle avait habité un an auprès de son père, était rentrée à Paris, où elle avait fondé un magasin de lingerie qui était devenu rapidement prospère. Elle avait, à cette époque, demandé son divorce et l'avait obtenu. Le magasin avait été vendu par la suite, et là se rompait la chaîne des recherches.
Quatre ans après le départ de Dartigues, Francine disparaissait avec son petit garçon, qui devait avoir alors huit ans, et il devenait impossible de la retrouver. Était-elle morte? Habitait-elle la province? Était-elle remariée? Autant de points d'interrogation auxquels il était impossible de fournir une réponse. La police, activée par Brun, brusquement refusait même de continuer ses investigations. Et, dans l'embarras de l'agent chargé des recherches. Brun croyait démêler l'effet d'une consigne, comme si de haut était parti l'ordre de ne plus s'occuper de rechercher Francine. Après tout, l'important était de savoir que Dartigues, en rentrant en France, ne risquait pas de mettre aux prises sa femme nouvelle et sa femme ancienne.
Débarqué à Marseille le Méridional avait revu avec ravissement le pays de son enfance. La terre lui parut hospitalière, les habitants sociables etaccommodants. Le hasard le conduisit à Maillane. Le domaine était à vendre. Il l'acheta et y passa quelques mois d'hiver dans une tranquillité qu'il n'avait jamais connue. Pour la première fois de sa vie, il jouissait du présent, sans se préoccuper fiévreusement de l'avenir. Puis brusquement Brun et Rémançon arrivèrent dans le Midi, apportant le projet de soumission des travaux du port de Gabès, et l'agitation des affaires ressaisit Dartigues. Ce fut à cette époque-là que, désireux d'effacer tout ce qui pourrait rappeler le fâcheux passé, si peu en rapport avec la magnifique situation actuelle, Dartigues commença à se faire appeler M. de Maillane.
L'idée venait de Brun, toujours prudent. Cela plut à la veuve du Président, pour qui les satisfactions de la vanité n'étaient pas sans importance. Bientôt Dartigues disparut complètement, et dans les affaires, au ministère, dans le monde, il n'y eut plus de notoire que M. de Maillane.
Avec sa facilité à se tromper lui-même, il fut des premiers à oublier qu'il s'était primitivement appelé Dartigues. Il -faussait imperturbablement les actes qu'il signait en y apposant ce nom de Maillane qui ne lui appartenait que par sa fantaisie. Au bout de quelque temps il aurait été fort étonné si quelqu'un lui avait dit qu'il n'avait pas toute sa vie porté laparticule. Cet illusionniste admirable se donnait des airs de gentilhomme, affinait ses manières, modifiait ses opinions et devenait clérical.
Avec la grande fortune, le dégoût de la canaille lui était venu, et après avoir vécu dans les bas-fonds de San Francisco, au milieu des matelots ivres et des chercheurs d'or, le revolver àla ceinture, avantl'affaire du Parana, il affectait de traiter légèrement les misères populaires. Barandet, habile directeur delapensée du parvenu, l'avait poussé vers un opportunisme très productif en ce qu'il lui permettait de ne pas se séparer des hommes au pouvoir, et lui rendaitpossible une secrète alliance avec les réactionnaires. Ce brasseur d'affaires, enrichi dans les tripotages après avoir risqué les pires aventures, était fait pour s'entendre avec les hommes d'État qui mettaient le pays en coupe réglée, et administraient la France comme
Barandetavaitliquidé la Société Européenne :endévorant l'actif.
Rémançon, lui, était nettement légitimiste, ce qui ne le gênait pas du tout pour frayer avec le gouvernement républicain. Il obtenait tout ce qu'il voulait. Et plus d'un démocrate authentique se vit préférer les créatures douteuses, aux opinions frelatées, de ce soutien de la monarchie. Rémançon avait une attitude très avantageuse : il paraissait sans cesse sur le point de passer à l'ennemi. Il avait déjà, auprès de tous les ministères qui se succédaient, escompté sa conversion. A la faveur de cette apostasie toujours en fleur, jamais à maturité, il était grand favori dans le parti adverse. On disait de lui : Rémançon est un homme à ménager, il viendra à nous tôt au tard! Ce tôt ou tard avait été le moyen d'exploitation du financier et on ne pouvait savoir ce qu'il avait coûté à l'administration. Rémançon s'apprêtait à jouer de ce tôt ou tard en faveur de Dartigues, pour lui concilier la bienveillance du pouvoir en qualité de candidat ministériel. Dartigues devait être un Rémançon à Maillane et, tôt ou tard, tomber dans les bras du parti qui l'aurait fait nommer. Et puis surtout il s'agissait de battre le socialiste Des Barres, utopiste dangereux dont le progrès du prolétariat était tout le programme.
Après le départ de la municipalité de Maillane et la dispersion des derniers électeurs largementabreuvés, les trois amis de Dartigues, pendant que les dames étaient allées retirer leurs vêtements de voyage, s'é-
taient rassemblés dans le cabinet du châtelain. C'était une grande pièce voisine du salon, lambrissée de chêne, tapissée de belles tentures anciennes. Un vaste bureau Louis XI V, à cuivres polis, occupait l'entre-deux des fenêtres, et des fauteuils profonds s'ofraient à la méditation et au repos. Une bibliothèque, pleine de livres sobrement reliés, présentait à Dartigues, dont l'ignorance était prodigieuse, toutes les richesses littéraires classiques et modernes. L'homme d'affaires s'assit, prit une cigarette, ouvrit à ses amis une caisse de cigares, et dit :
— Eh bien ! Maintenant que nous voilà tranquilles, quoi de neuf?
— Beaucoup de choses, dit Barandet de sa voix grave et solennelle. Tout d'abord, je vous annonce que la lutte contre votre concurrent, dans l'arrondissement de Maillane, se prépare très sérieuse. Elle aura plus d'ampleur qu'une élection provinciale n'en comporte. Il ne faut pas perdre de vue que Des Barres est une espèce d'apôtre, dont le désintéressement et la pureté sont notoires. Il n'y aura donc pas à mordre sur lui au point de vue moral. Et en matière de discussion c'est très fâcheux. Caria calomnie est l'arme la plus sûre qu'on puisse employer pour tuer un adversaire. Or, contre Des Barres, rienàfaire. lia l'armure de diamant sur laquelle tout glisse. On ne peut que l'attaquer au point de vue révolutionnaire, et c'est justement là son programme. C'est donc un homme très fort et très dangereux. De plus, il a derrière lui toute la presse socialiste, et à Paris, déjà, la
campagne commence. Vous n'ignorez pas que Des Barres a donné sa démission de député de Valenciennes pour permettre à Jean Pecqueur, le leader du parti socialiste, de rentrer à la Chambre. L'arrondissement de Maillane sera donc le champ clos dans lequel va se livrer le combat entre les deux partis qui se disputent le gouvernement.
— Et en cela, interjeta Rémançon, vous avez un avantage marqué. Car le gouvernement vous soutiendra par-dessous main, en haine du socialisme. Et vous trouverez de ce fait des auxiliaires dans tous les fonctionnaires... Ceci n'est point à dédaigner... Les hommes au pouvoir pensent que, tôt ou tard, vous viendrez à eux. Et en tous cas ils vous préféreront toujours à un agitateur public.
— Tôt ou tard ! Oui, dit en riant Dartigues, voilà la formule favorite de Rémançon.
— Avec elle, mon cher, on ne promet rien et on laisse tout espérer. C'est très commode. Car rien n'est embarrassant en matière politique comme les engagements.
— Bah! Si on est résolu à n'en pas tenir compte I
— Le cynisme ne réussit que pendant un temps. On finit promptement par en être dupe. Il vaut mieux réserver les solutions... On escompte ainsi les résultats...
— Gomment va notre journal, VÉcho du Sud? demanda Dartigues. Mène-t-il bien la campagne?
— C'est moi qui m'en suis occupé, dit Claude Brun. Nous avons un rédacteur excellent. C'est un ancien
communard revenu à la raison, et qui s'est aperçu qu'il y avait plus de profit à travailler pour la classe capitaliste qu'à essayer de la détruire. Il a des moyens et aucun scrupule. C'est un journaliste parfait. Il est vrai qu'il a trouvé à qui parler. Le Tocsin du Midi publie, depuis quinze jours, des articles signés P. A. , qui sont d'une raideur cinglante à nulle autre pareille. Il paraît que c'est un franc-tireur de la presse parisienne qui nous a été envoyé pour te tailler des croupières... Il s'y emploie admirablement.
— Grand bien lui fasse ! Nous en avons vu d'autres, sous l'Equateur, où les polémiques s'entretiennent à coups de revolver. Quand il sera las de m'attaquer, il se calmera de lui-même. D'ailleurs je ne lis jamais un journal, même le mien...
— Je me chargerai de ce soin et te tiendrai au courant. . .
— L'important est de réussir, ditBarandet. Qu'importe ce que l'on peut vomir d'outrages sur un candidat, s'il est nommé tout de même. Tout disparaît le lendemain de la victoire. Et le succès est la meilleure des brosses pour enlever la boue. Dans le temps où nous vivons, avec l'abaissement si marqué des caractères et des consciences, il faut qu'un homme tel que Maillane soit en mesure d'arriver au pouvoir. L'apothéose de la société capitaliste ne peut avoir lieu, sans qu'un de ses plus admirables représentants y figure. Cette fin de siècle, commencée par l'abaissement des aristocraties au profit de la révolution, se termine par l'écrasement des capacités sous le joug de
la richesse. La puissance financière est illimitée, puisque tout s'achète. Il faut que l'homme qui a dans la main le levier d'or, avec lequel on peut soulever le monde, soit parmi ceux qui décideront du sort de la société. Voilà pourquoi nous pousserons notre ami à la Chambre, par tous les moyens dont nous disposons. Une fois là, je le connais assez pour être sûr qu'il ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Le pouvoir sera à portée de son bras, et il saura le saisir. Ministre, et disposant des finances ou du commerce de la France, songez à ce que pourra Maillane, avec son intelligence et sa volonté, pour ceux gui l'auront aidé à s'élever. Courage donc, mes amis, travaillons à cette élection, comme s'il s'agissait de notre propre grandeur, de notrepersonnelle fortune. Au succès de Maillane, qui sera notre œuvre !
Barandet avec sa grande allure d'ancien personnage officiel prit une coupe de Champagne et la leva en l'air, comme pour invoquer la Fortune. Ses amis électrisés firent de même. Dartigues, enflammé par son désir, se laissa emporter par l'ivresse de cette heure où il pouvait voir déjà les résultats obtenus et découvrir les résultats promis. Lui, qui toute sa vie avait eu confiance en sa destinée triomphante, en entendant ses amis l'acclamer puissant et heureux, il crut à sa puissance et à son bonheur. Il se sentit capable d'atteindre tout ce qu'il désirerait. Et avec une ardeur qui lui mit une flamme au visage, levant son verre :
— J'accepte le pacte. Je réussirai et vous avec moi. Nous ne séparerons pas nos fortunes. Elles seront
prospères en même temps, et par les mêmes moyens. L'appui que vous m'aurez donné, je vous le rendrai de toutes mes forces. Et quand je vois d'où je suis parti, je demeure sans inquiétudes et crois possible d'arriver à tout. Je ne suis pas comme certaines gens dont les ambitions décroissent avec le succès et qui s'assouvissent. Moi, mes désirs grandissent à mesure que je m'élève. L'horizon, plus largement ouvert devant mes yeux, ne m'effraie pas par son étendue. Il m'attire plus invinciblement et je voudrais l'embrasser tout entier. Dans ma jeunesse j'étais ainsi, et rien de ce que j'obtenais ne pouvait me satisfaire. Toujours plus loin et toujours plus haut. C'était ma règle de conduite. J'ai fait, dans ma course, des chutes terribles, mais je me suis relevé de tous les casse-cou. Et aujourd'hui, me voilà plus que jamais ardent à la lutte et épris du succès. Marchons donc, et remplissons notre destinée, jusqu'au bout!
— Voilà qui est parlé !s'écriaRémançon,etMaillane est vraiment l'homme fort pour qui les moyens ne sont rien et le but est tout.
— Dans l'état de la société si profondément corrompue et si complètement énervée, une volonté si ferme doit être victorieuse !
— Un peu de sagesse ne messiéra pas néanmoins, souffla en sourdine Claude Brun. Il ne faut pas aller trop vite, ni trop fort. Et surtout il ne convient pas de crier sur les toits qu'on est sans scrupules.
Barandet eut un sourire qui donna à sa physionomie toute sa laideur morale :
— Il suffira qu'on s'en aperçoive aux résultats. Rémançon et Barandet passèrent sur la terrasse,
Brun et Dartigues restèrent seuls dans le cabinet. Claude prit alors sur le bureau une liasse de journaux et dit :
— Je t'ai parlé tout à l'heure des articles qui étaient dirigés contre toi dans le Tocsin du Midi, et tu as paru n'y attacher aucune importance. Cependant, peut-être t'y intéresseras-tu davantage quand tu sauras qui se cache derrière les lettres P. A. dont ils sont signés.
— Eh bien? demanda Dartigues.
— Eh bien! J'ai eu la curiosité de le savoir. Car tu ne l'ignores pas, je suis méticuleux et je regarde au fond des choses. J'ai donc pris des informations. Le signataire des articles P. A. senomme Pierre Appel...
A ces mots Dartigues, qui se carrait nonchalant dans unfauteuil,selevavivement, son visage changea d'expression, et interrogeant son ami du regard :
— Appel?...
— Oui , répéta Claude Brun avec un mauvais sourire , Appel. Ta mémoire est bonne. Après vingt ans tu te souviens encore. Appel était ce jeune docteur qui logeait porte à porte avec toi, quand tu habitais Paris, et l'impasse Condorcet.
— Appel! répéta Dartigues pâlissant. Celui qui... Il n'acheva pas sa phrase. Claude la termina pour
lui :
— Celui qui s'occupait intimement de ton ancienne femme, à tel point que tu n'as pas douté qu'il eût de coupables relations avec elle, et que ce fut une des
raisons pour lesquelles tu n'hésitas pas à t'en aller en Amérique.
Dartigues ne répondit rien. Il hocha la tète et parut réfléchir. Le grave et maigre visage d'Appel lui apparut dans le lointain du passé. Il le revit grimpant le rude et interminable escalier de la maison, ses livres sous le bras, et passant silencieux dans le corridor. Appel ! Quelle coïncidence ! Que revenait faire dans sa vie ce fantôme? Quels souvenirs (ie misère et de tourment apportait-il avec lui? Mais quel était ce Pierre Appel? Un jeune homme, avait dit Brun. Le docteur Appel avaitmaintenantprès de cinquante ans. Une pouvait donc être confondu avec le rédacteur des articles. Dartigues releva son front et regarda Claude :
— Tu as vu ce jeune homme?
— Non. Il venait de partir pour Paris, quand je suis arrivé. Mais j'ai eu sur son compte tous les renseignements que j'ai désirés. Il faut leur rendre cette justice, aux gens du Midi, qu'ils ne savent rien garder pour eux. M. Pierre Appel est un garçon de vingt-cinq ans, très gentil, très gai, très spirituel, poète, et qui a du talent...
— Mais qu'est-il au docteur Appel?...
— Ah ! C'est ici que les auteurs s'embarrassent. Les uns disent que c'est son fils, les autres que c'est son beau-fils.
— Appel n'avait pas d'enfant, il y a vingt ans... Il était célibataire...
— Eh bien! Alors, dit Brun froidement, c'est que c'est l'enfant de sa femme...
— De sa femme?...
— Sans doute, il a pu lui donner son nom • Cela s'accorde fort bien, tu le sais, quand on est dans les eaux gouvernementales... Supposons que le docteur Appel ait épousé une femme divorcée, par exemple, ayant un fils de son premier mariage. Il a élevé l'enfant, et pour supprimer tout souvenir du père véritable, il a demandé l'autorisation de lui faire porter son nom... De sorte que ce jeune garçon qui s'est appelé autrefois...
Le cauteleux Claude s'arrêta et eut un mauvais sourire. Le châtelain de Maillane répéta d'une voix changée :
— . . .Qui s'est appelé autrefois ?. .
Puis regardant en face son conseiller, il poursuivit avec véhémence :
— Allons, va donc hardiment au bout de ta pensée, dis ce que tu soupçonnes, ou ce que tu sais, sans me faire tant languir. Ce jeune homme, que l'on nomme aujourd'hui Appel, s'est dans son enfance nommé Dartigues? C'est cela, n'est-ce pas? Et c'est mon fils?
— Sur l'honneur, je n'en sais rien, s'écria Brun, mais je l'imagine. Le prénom est le même. Appel n'avait pas d'enfant et j'ignore ce que Francine est devenue . . .
— C'est bien! Je me charge de le savoir, répliqua Dartigues. Il faut connaître à fond ceux à qui l'on peut avoir affaire. Si Appel, mieux informé que nous ne le sommes, a lancé le fils contre le père, eh bien, au lieu
de me créer un adversaire il m'aura peut-être fourni un allié. •
Barandet et Rémançon paraissaient sur la terrasse avec les dames. Dartigues posa un doigt sur ses lèvres, pour recommander la discrétion à Claude, et souriant, comme si aucun souci n'avait troublé sa pensée, il s'empressa au-devant de ses amis et de sa famille.
Une main peu précautionneuse heurta à la porie de la chambre; une voix forte dit :
— Peut-on entrer?
Et, avant même qu'une réponse eût été faite, un homme maigre, petit, visage glabre, longs cheveux grisonnants, bouche souriante et yeux de myope, pénétra dans le logement qu'habitait Pierre Appel à Tauberge du Paon couronné. Pierre Appel, étendu dans un lit de province si haut que pour y monter commodément il aurait fallu une échelle, étendit les bras, bâilla, cligna des yeux, et enfin demanda :
— Quelle diable dheure est-il? A-t-on mis le feu à la maison? La Durance a-t-elle débordé?
— Non, monjeune ami, répondit le visiteur. Il n'est que huit heures. L'auberge ne brûle pas, la Durance est toujours à sec, mais le sire de Maillane est arrivé avec toute sa smalah, hier soir, en son château.
— Ah! bah!
— C'est comme j"ai l'avantage de vous le dire. J'é-
tais venu dans la soirée, pour vous annoncer cet événement, mais j'ai trouvé visage de bois...
— Oui. J'ai poussé une pointe jusqu'à Arles et ne suis rentré que fort tard dans la nuit...
— Les Artésiennes sont bien jolies, et très accueillantes...
— Je m'en fichepasmal, des Artésiennes!... Si vous croyez que je m'occupe de la bagatelle... J'ai autre chose à faire !
— A votre âge? Vous m'étonnez !
— J'en suis fort aise! J'ai été visiter les arènes... Promenade archéologique, voilà tout!
— Beau cadre, pour un poème...
— Il est fait : c'est Mireio.
Sans se préoccuper de son interlocuteur, le jeune homme rejeta ses couvertures, sortit ses jambes du lit et sauta d'un bond sur le plancher. Il chaussa des babouches et à demi nu il se promena de long en large dans la chambre. C'était un superbe garçon blond, au visage clair encadré d'une barbe légère et frisée, aux yeux bleus regardant droit, avec un air de force et de gaité. Il prit sur la cheminée une cigarette, l'alluma et continua de se promener en chemise, avec une complète absence de pudeur. Son visiteur s'était assis tranquillement dans un large fauteuil rustique à fond et dossier de paille tressée.
— Ils sont au château une demi-douzaine, dont le fameux Barandet, et le célèbre Rémançon...
— Rémançon le commanditaire de la petite Amandine de Tresmes?...
LE BRASSEUR DAFFAIRES. 97
— Lui-même. Un de nos plus brillants tripoteurs. . . Non-lieu des chemins des Alpes, et fortement engagé dans Taffaire de Gabès... Ah! Mon enfant, ce sont des seigneurs qui n'engendrent pas la tristesse. Ils ont deux mains : l'une pour fouiller dans les poches étrangères, l'autre pour faire largesse à leurs amis des deux sexes.
— C'est la tradition des chefs de brigands. Cartouche était ainsi... Il protégeait la Camargo et rouait le lieutenant de police...
— Rémançon est plus pacifique.
— Et tout aussi paillard... Et le sire de Maillane?...
— Il a des mœurs. Il ne quitte pas sa femme et sa belle-fille. Son ardeur ne s'exerce que dans l'industrie...
— Il est son chevalier.
Le journaliste sourit.
— Le mettrons-nous dans le prochain numéro?
— Penh ! Une misérable pointe ! Nous lui décocherons de meilleures et plus redoutables flèches... Il faut que Des Barres l'emporte. L'honneur du prolétariat l'exige. Et puis il est l'ami de mon père.
— Le docteur Appel n'a point les mêmes opinions que le citoyen Des Barres et pourtant il fait des vœux pour son succès...
Le jeune homme prit un pantalon, l'enfila, jeta sa cisrarette, et sonnant à tour de bras :
— Voyez si on m'apportera à manger, dans cette maison? Il est neuf heures. . . Ça leur est bien égal ! . . .
Il revint vers son compagnon :
— Le docteur Appel ne s'occupe pas de politique. Il ne fait que de la philanthropie. Mais il aime Des Barres depuis l'enfance. C'est l'ami de toute sa vie. Et il sacrifierait bien des choses pour lui être utile...
— Jusqu'à lui donner son fils pour écrire dans le Tocsin du Midi.
— Comme vous voyez, mon cher monsieur Breloquier. Il est vrai que Des Barres est mon maître, que c'est lui qui m'a instruit, formé, fait ce que je suis...
— Un poète et un penseur, dit Breloquier avec déférence.
— Pas de ces sottises-là, entre nous, n'est-ce pas? s'écria rudement le jeune homme. Vous savez bien que je fais peu de cas de la flatterie. Comment un vieux démocrate tel que vous donne-t-il dans ces petitesses?...
— Je parle comme je pense, reprit le journaliste. Vous avez un magnifique avenir devant vous. Parmi toute la jeune génération je ne connais pas une meilleure caboche que la vôtre.
La servante, en entrant, mit fin à la controverse. Elle apportait sur un plateau du café et un pot à lait.
— Je vous ai fait attendre un peu, monsieur Pierre, et vous vous languissiez de votre déjeuner. Mais le père était occupé, avec nous tous, à rouler des pièces de notre vin du clos Maillane pour le seigneur du château...
— Le seigneur? répéta dédaigneusement Pierre. Petite, il n'y a plus de seigneurs en France...
Il prit le menton de la servante, gentille brunette, le visage hâlé, mais brillant de jeunesse :
— Crois-tu qu'il ait le droit de t'embrasser, le sire de Maillane, en qualité de seigneur?
Il enlaça la taille de la jolie fille, et lui posa un vif baiser sur la joue.
— Eh! Ce droit, vous le prenez bien, vous?
— Au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité! répondit-il gaiement. File! Ou je recommence !
Toute riante la petite disparut. Pierre versa son café et son lait dans la tasse, s'assit, puis regardant Breloquier avec gravité :
— Vous voyez, voilà le trafic électoral qui commence. Le vin de l'auberge est acheté par le château et sera bu par les paysans. Une fois abreuvés, ils voteront comme un seul homme, à bulletin ouvert. C'est la corruption qui fera les frais de l'affaire... Breloquier, une fois que le socialisme aura triomphé, maintiendrons-nous le droit de vote? C'est une fameuse duperie que le suffrage universel !
— Eh ! Jeune homme, c'est un instrument dangereux, je ne dis pas. Il a certains rapports avec le sabre de M. Prudhomme qui lui servait à défendre le pouvoir et au besoin à le combattre... Tout dépendra des mains dans lesquelles il sera placé... Voilà pourquoi il est urgent que notre parti s'empare du gouvernement... Le sire de Maillane est justement le prototype de nos adversaires. Il incarne en lui la société capitaliste avec toutes ses tares. Il est gorgé d'or et ne
reconnaît de puissance qu'à l'or. Avec ce talisman en main il ne doute pas d'asservir l'univers, et le malheur c'est qu'il n'a pas tort.
— Du découragement?
— Non ! De l'expérience... J'ai beaucoup vu, depuis que je regarde autour de moi. Les gens incorruptibles sont extrêmement rares. Oserai-je vous dire toute ma pensée : il n'y en a pas.
— Oh ! s'écria avec chaleur le jeune homme, en repoussant la table sur laquelle il achevait de déjeuner. Et Des Barres, et mon père, et moi...
Le vieux socialiste hocha la tête, un mince sourire pinça ses lèvres rasées :
— C'est entendu. Des Barres est un homme admirable, votre père est un bienfaiteur de l'humanité, et vous-même, vous êtes rempli d'ardeur généreuse... Mais que deviendraient toutes ces vertus au contact de ce dissolvant terrible, qui s'appelle l'intérêt? N'en faites pas l'épreuve, mon jeune ami, cela vaut mieux. Il n'est rien de tel, pour être sûr de ne pas connaître la défaite, que de ne pas affronter la bataille.
— Breloquier, vous êtes fou! reprit rudement Pierre, ou plutôt vous êtes aigri par les injustices de la vie. Et cela est bien excusable d'un homme tel que vous, créé pour le'fe plus hautes destinées...
— Et qui est resté dans les bas-fonds, n'est-ce pas, inconnu, misérable, en un mot : raté ! Oui, mon cher enfant, je suis, moi, à l'inverse de M. de Maillane, le prototype de la fidélité aux convictions. Et ça m'a bien réussi, comme vous voyez. Tous les camarades
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. lOJ
de la Commune sont aujourd'hui au pinacle. Les anciens fusilleurs d'otages, les dévaliseurs de caisses publiques et privées,les incendiaires ayant versé le pétrole à flots, tous les condamnés à la déportation, graciés, choyés, caressés, sont des messieurs honorables et décorés. Il est vrai qu'ils ont renié leur passé. Mais la fortune, la grandeur, la considération, ne valentellespasuneapostasie?Moi,jesuisrestécequej'étais, je n'ai pas mis de blanc dans le bleu ni de bleu dans le rouge. Je signerais encore aujourd'hui mes articles de la Révolution. Il est vraiquejeneles écrirais plus, parce que je sais maintenant sur quoi on peut compter avec les camarades. J'en rencontre quelquefois de ces gaillards-îà, avec qui j'ai bu des grogs et fumé ma pipe dans les beaux salons de l'Hôtel de Ville. Les lâches m'évitent, les impudents me font bonjour de la main d'un air protecteur. Ils sont députés, sénateurs, magistrats, trésoriers généraux, ministres... Mais tous ont craché sur les idées de leur jeunesse. Ils disent de moi : « Breloquier ? Pauvre diable I C'est un insurgé attardé. » Moi, je dis d'eux : « Les sales bougres ! Ce sont des sectaires repus ! » J'ai leur pitié, ils ont mon mépris. Voilà la différence. Elle est grande. Je ne changerais pas avec eux.
Il y eut un silence. Le vieux révolutionnaire songeait. Le jeune homme le regardait avec une curiosité émue. Il voulut l'arracher à ses méditations qu'il jugeait pénibles :
— En somme, M. de Maillane vient s'installer dans le pays pour chauffer sa candidature. Il fallait s'y
attendre. Ce n'est pas maître Claude Brun, si délié soitil, qui pourrait mener k bien une affaire de cette importance. Le Maillane va faire jouer toutes ses influences. L'administration sera nettement contre nous, et les intérêts locaux, chatouillés par l'annonce du projet de canal, rendront accessibles les plus farouches de nos électeurs...
— Sans parler du travail auquel pourront se livrer, vis-à-vis des femmes, M™® de Maillane et sa fille.
— Ah! Il y aune fille?
— D'un premier mariage. L'héritière du féroce général Hernandez, celui qui avait si bien massacré ses adversaires et fait régner la terreur au Paraguay qu'aux élections pour la présidence, non seulement il n'eut pas de compétiteurs, mais encore que personne, vous entendez, personne n'osa mettre dans les urnes un bulletin qui ne fût pas à son nom.
— Réve-t-elle de mettre la tradition paternelle au service de M. de Maillane?
— Ah ! Si on pouvait fusiller avec des regards, elle a des yeux qui le lui permettraient.
— Vous l'avez vue?
— Hier, à la gare. Entre nous, il parait que le Claude Brun monte la garde autour de la belle fille, et ne serait pas fâché de se la faire adjuger...
— Ce vieillard?
— Eh ! Mon ami, ne traitez pas en podagres des hommes de quarante-cinq ans... Claude Brun les at-il? En tout cas il n'y paraît guère. Mince, sans un cheveux gris, alerte et avisé... Il dispose d'un pouvoir
absolu sur M. de Maillane, dont il est l'associé... Bien des services rendus seraient payés par un mariage... Il est riche... Vous savez bien que, dans le monde de Targent, 1 âge et la figure comptent pour rien et qu'une jeune fille épouse volontiers un vieux très riche ou très influent. . . C'est en cela que les mœurs de la classe capitaliste sont si répugnantes. Tout s'y vend, même la jeunesse et la beauté !
— Eh! N'en est-il pas de même dans le peuple?
— Le peuple est corrompu par l'exemple de ia bourgeoisie, gangrené par la contagion de ses vices. Il est évident qu'une belle ouvrière de vingt ans n'hésitera pas à épouser son patron, même s'il a l'âge de son père, parce qu'elle sera riche, bien habillée et trunera au comptoir. Supprimez les patrons, la jeune et belle fille n'appartiendra plus qu'à un brave et jeune garçon. L'égalité sociale ramènera la pureté de l'amour.
— Il me semble que j'entends parler Des Barres, dit Pierre.
— C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. Mais je sais que nous pensons de même.
Il se leva, prit une cigarette sur la cheminée, et l'alluma :
— Je vous laisse, maintenant que vous êtes prévenu de l'arrivée de notre adversaire. Habillez-vous. Et à tantôt. Vous entrerez chez moi, sans doute?
— Après déjeuner.
Breloquier prit son chapeau et sortit. A la même heure, le châtelain de Maillane, ayant passé une excel-
lente nuit, expédiait son courrier, que Claude Brun lui présentait tout préparé. C'était un homme d'affaires précieux que l'ancien boursier. Il avait gardé de son premier métier une netteté et une exactitude qui avaient beaucoup contribué à la réussite des vastes entreprises de Dartigues. L'homme-chiffre ramenait impitoyablement l'homme-rêve à la précision fmancière. Il avait ainsi conquis une autorité dont il n'usait que dans les grandes circonstances. A le voir, effacé, patelin, complaisant, on eût dit le secrétaire : quelque Éminence grise. La faconde, l'enflure de Dartigues achevait de différencier les deux positions. En réalité elles étaient pareilles. Brun avaitpeut-être plus de prise sur Dartigues. Dans le cabinet somptueux, assis en face l'un de l'autre, les deux compères suivaient avec une attention extrême les détails nombreux de leurs affaires si diverses.
— J'attire ton attention sur la nouvelle demande d'argent de Bermann. Certes il nous a rendu de sérieux services, quand il était contrôleur à Gabès. Mais il a été largement rétribué. Sa participation dans les actions de jouissance a été importante. Depuis qu'il est dégommé, il a vendu toutes ses parts... Nous n'y pouvons rien...
— Il joue?
— Oui, dans les tripots de Paris. C'est parce qu'il s'est déconsidéré à Gabès qu'on l'a mis à pied... C'est dommage, il avait du doigté...
— En résumé, maintenant, il voudrait nous faire chanter. Le peut-il?
— Non.Amoinsdese couler lui-même. Il n'ira pas s'accuser de prévarication pour nous jouer un tour.
— A-t-il des papiers nous concernant?
— Peut-être a-t-il des notes sur la cession des terrains de la Redjidah...
— Rachetons-les-lui. Qu'est-ce que ça vaut?
— Dans les mains d'un homme influent, une grosse somme. Dans celles d'un jeune décavé, cinq cents louis, bien ofl'erts. Et il devra se prosterner de reconnaissance.
— Entendu. Occupe-t'en.
— Tu sais que c'est aujourd'hui le marché de Maillane et que tous les closiers des environs viennent vendre leurs denrées... C'est une occasion de les voir et de leur parler.
— Je ne la manquerai pas. Je pense que nos adversaires s'y trouveront aussi. Je ferai leur connaissance.
Les deux hommes échangèrent un regard significatif.
— Le jeune Appel est rentré, hier soir, au Paon couronné, après une absence de deux jours, dit Brun.
— Comment le sais-tu?
— J'ai ma police. Ce gaillard-là ne fait pas un mouvement sans que j'en sois averti. Les filles d'auberges aiment les croix et les épingles d'or. Avec quelques colifichets on en obtient tout ce que l'on veut... S'il me plaisait on me répéterait les paroles du jeune pensionnaire. Ah ! Il n'est pas défiant. Il parle tout haut, et vit les fenêtres ouvertes...
— Au point de vue physique, comment est-il? demanda Dartigues.
— Ah! C'est un beau garçon... Tu verras... Je t'en réserve la surprise...
Dartigues avait encore une question au bord des lèvres. Mais devant le sourire railleur de Claude, il n'osa pas la formuler. Il soupira, puis avec sa mobilité d'esprit ordinaire passa à un autre sujet :
— Ma femme se plaint de la température. Elle a eu froid cette nuit.
— Eh! Que sera-ce quand elle ira à Paris? Il e^t vrai que la chaleur du Midi n'a que de vagues rapports avec celle de l'Equateur... Et M'^® Bella, que ditelle?
Dartigues rendit à Brun ses ironies :
— Ma belle-fille a dix-huit ans. Quand on est jeune on n'a jamais froid.
La cloche du déjeuner interrompit les deux hommes. Celle dont il était question entra en véritable enfant gâtée, dans le cabinet de Dartigues. Sur ses pas Rémançon parut accompagnant la veuve du Président.
— Assez d'affaires sérieuses, dit la jeune fille avec un beau rire. Nous ne sommes pas venues, ma mère et moi, d'Amérique, pour vivre parmi des spéculateurs... Nous ne voulons voir que des figures aimables...
— Et surtout qu'on allume le soir les calorifères, dit M"'^ Dartigues... Ce midi de la France, à partir de cinq heures du soir, est le Pôle Nord...
— Je vous ferai venir de Paris des fourrures.
— Mille grâces. Nous irons les acheter nousmêmes. Vous n'espérez pas nous confiner longtemps dans cette affreuse petite ville sous prétexte d'élections... Payez ce qu'il faudra pour être nommé, et qu'il n'en soit plus question.
— Eh! Madame, dit Barandet qui entrait, avec sa belle prestance de haut fonctionnaire, tout n'est pas encore à vendre en France.
La veuve du Président fit la moue et répliqua :
— Que de progrès il vous reste à faire!
Les portes du salon et de la salle à manger s'ouvraient. Rémançon offrit son bras à Bella. Barandet à M""® Dartigues, et on alla déjeuner.
La ville de Maillane se compose de deux quartiers. Le vieux Maillane, où les magnaneries et les huileries s'étagent sur la colline au pied de laquelle coule, quand il a de l'eau, l'Arbosque, petit affluent de la Durance qui descend à travers les cailloux du Léberon et traverse la vallée fertile qui s'étend jusqu'à Avignon. Le Maillane neuf, bourgeoisement habité, où des commerçants assez nombreux se retirent après fortune faite, attirés par la beauté du site, la fraîcheur des rives et l'ombre des bois d'oliviers qui couvrent les environs. Lapopulation totale, avec ses hameaux, est de trois mille cinq cents âmes. C'est la moitié des électeurs de l'arrondissement.
Qui est sûr des suffrages de Maillane passe immanquablement. L'autorité du sous-préfet s'exerce très utilement sur les maires de la campagne. La popula-
tion électorale de la ville est plus récalcitrante aux pressions de l'administration. Mais Dartigues avait bien des façons de pétrir l'opinion et il avait pris Maillane par son faible en remettant à l'ordre du jour le vieux projet de canaliser l'Arbosque, déjà étudié sous le premier Empire. En effet, les pluies d'hiver, les fontes de neige au printemps sont, tous les ans, la cause de grands désastres dans la vallée. Par contre, pendant l'été, la rivière est à sec. Construire des réservoirs qui conserveraient les eaux, quand elles sont trop abondantes et les verseraient dans l'Arbosque pendant la saison sèche, en établissant au moyen de barrages un niveau constant dans le canal, ce serait décupler la fertilité de la vallée, et permettre l'exploitation facile des richesses naturelles du sol.
Dartigues avait parfaitement compris l'importance de ce plan et n'avait pas méconnu que son exécution donnerait à sa propriété une valeur considérable. Il travaillait donc pour lui, en même temps que pour sa future élection, en montant une société afin de construire le canal. Mais il voulait la participation de l'État. Et c'était là que l'administration entrait en scène. Le journal de Dartigues, depuis quinze jours, ne cessait de discourir sur les avantages du canal. Il en avait fait l'historique. Riquet, lui-même, en avait reconnu l'utilité et recommandé l'exécution à Louis XIV. La Révolution avait arrêté les travaux, au moment où le ministère Necker avait admis la nécessité de ce raccordement aux grandes voies fluviales. Puis Napoléon, sollicité par Cambacérès, avait donné des ordres pour
LE BRASSEUR DAFFAIRES. 109
roiiverture des chantiers, lorsque les désastres de la campagne de 1813 avaient tout suspendu.
Après l'attitude du Midi en 1815, il n'avait plus naturellement été question, pendant les Cent-Jours, de favoriser l'arrondissement de Maillane, où les Verdets avaientcommis desatrocités. Ensuite s'était produitle grand mouvement industriel des chemins de fer et les canaux avaient été considérés comme illusoires. Mais maintenant, avec des vues plus nettes, l'administration, renseignée par le grand financier et constructeur éminent qui était venu se fixer à Maillane, semblait disposée à reprendre les conceptions premières, et un avenir nouveau et brillant s'offrait aux riverains de l'Arbosque. L'ancien communard, qui soutenait dans VEcho du Sud la candidature de Dartigues, avait écrit sur ce thème les plus flatteuses considérations. Et après l'avoir lu, il n'était pas un Maillanais qui pût douter que prochainement sa petite sous-préfecture ne fût destinée à devenir aussi notoire que Uzès ou Tarascon.
Ce samedi, jour de marché, dès le matin, lanimationavait été grande. Les cafés de la ville haute et l'Estaminet du Commerce, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, avaient vu leur clientèle tripler. Au Commerce, Breloquier tenait ses assises, assisté de quelques vieux républicains dont les pères avaient fort terrorisé Avignon en ^8, et qui eux-mêmes, en 71 , avaient essayé unmouvement très vite réprimé par un préfet à poigne qui s'était, par ces exploits, concilié l'estime de M. Thiers. Les barbes avaient blanchi, mais les idées étaient res-
tées les mômes. Et le désir passionné de planter un drapeau rouge sur la fenêtre principale de laPréfecture continuait à hanter la cervelle de ces jacobins. Dans l'ordinaire de la vie, ils étaient rentiers, mais pendant la période électorale ils s'affichaient collectivistes. Le plus terrible d'entre eux était un ancien taillandier, nommé Langlevès, qui n'aurait pas supporté la vue d'un chien écrasé, mais qui, au café du Commerce, demandait le nivellement social par le fer et par le feu. Son second se nommait Pagevin. C'était un jardinier de Lyon qui, retiré à Maillane, cultivait des roses qu'il avait chaque année la douleur de voir périr, par suite de la sécheresse. Il ne pouvait pardonner à l'humanité cette catastrophe périodique, et la mort de ses roses lui faisait souhaiter l'extermination de la classe capitaliste.
Ces deux forcenés faisaient la joie de Pierre Appel. Le penchant gouailleur du jeune Parisien le portait à exciter ses deux coreligionnaires politiques à des outrances de langage effrayantes. Il surenchérissait et, de récriminations en menaces, l'exil, la fusillade et la confiscation remettaient les hommes et les choses à leur vraie place dans l'arrondissement de Maillane. Il y avait malheureusement, dans le passé de Lan, glevès et de Pavegin, une aventure déplorable qui sans cesse rappelée les mettait au supplice.
Ces deux terroristes avaient agacé leurs adversaires politiques. Au plus fort de la campagne boulangisteun soir de réunion publique, chez un grand teinturier de la ville haute, pendant une discussion violente sou-
tenue par Langlevès et Pagevin contre les pariisans du brave général, un farceur s'était ingénié de fermer le compteur à gaz. Aussitôt une violente bagarre s'était produite, accompagnée de cris affreux. Quand la lumière avait été rallumée, Pagevin et Langlevès n'étaient plus présents. Mais des gémissements se faisaient entendre dans la direction des ateliers de teinture. On avait couru vers les cuves. Et, se débattant dans des flots d'indigo, les deux républicains rouges, passés au bleu, lamentables et hagards, avaient apparu. Depuis ce jour, tout ce qui pouvait paraître une allusion à la teinture leur faisait froncer le sourcil. Mais leurs ennemis et même leurs amis ne leur ménageaient pas les occasions de s'émouvoir. Couramment on disait :
— Ah 1 Vous, Pagevin, vous ne voyez pas facilement les choses en rose !
Ce qui perçait doublement le cœur du jardinier en lui rappelant à la fois sa mésaventure politique et ses désastres horticoles. A Langlevès le percepteur ne manquait jamais de rappeler ses contributions en lui frappant sur l'épaule :
— Eh I Père Robespierre, vous savez que vous avez encore deux douzièmes àpayer. Il ne faudrait pas vous mettre en retard, car je vous enverrais un papier vert, et je vous en ferais voir de grises !
Quand les compères, lancés dans une enthousiaste apologie du socialisme, décrivaient tout le bonheur qu'éprouverait l'humanité soumise à ce régime, il se trouvait toujours un interlocuteur pour s'écrier :
— Allons ! Citoyens, n'essayez pas de nous montrer des couleurs!
Si ces deux démocrates de province avaient pu supprimer le prisme et abolir tout ce qui s'y rattache ou en découle, la vie eût été sans nuage pour eux.
C'était le jour du marché que les deux chefs du parti avancé tenaient leurs assises politiques. Dès neuf heures ils arrivaient au café du Commerce et se faisaient verser du mazagran. Autour d'eux, se groupaient peu à peu les huiliers du vieux Maillane, et les rentiers du Maillane neuf. Et les conversations commençaient. Breloquier, esprit supérieur, contraint par les nécessités de la campagne électorale, entreprise pour soutenir Des Barres, de se mêler à ces fastidieuses réunions, écoutait vaguement les discussions des consommateurs, relevant d'un mot, de temps en temps, le niveau des idées. Pierre Appel prétendait recueillir les éléments d'un livre sur les mœurs électorales. Au demeurant, beaucoup de paroles s'échangeaient, autant d'engagements, et dans Ve camp adverse il en allait de même. Et le soir les garçons de café sur les tables poisseuses pouvaient balayer les théories et les promesses avec les éclaboussures de la bière et la cendre des pipes.
Ce matin-là, Pagevin était lyrique. Il venait, dans un grand mouvement oratoire, de flétrir la classe bourgeoise et il terminait par une apostrophe à la démocratie, la sommant de commencer la lutte des classes, lorsque la porte du café s'ouvrit et Claude
Brun suivi de M. de Maillane parut sur le seuil. Pa" gevin arrêté dans sa péroraison pâlit, la voix s'étouffa dans son gosier, il regarda les arrivants avec des yeux qui roulaient énormes, et après un vigoureux effort, il put articuler :
— Que viennent faire ces gens, ici?
— Ces gens, repartit Claude en souriant, viennent écouter toutes les choses excellentes que vous avez dites, monsieur Pagevin, pour en faire leur profit, si c'est possible.
Au même moment, Breloquier touchait le coude de Pierre Appel et lui soufflait tout bas :
— Voilà nos adversaires. Le grand bel homme qui grisonne est M. de Maillane, lepetitnoiraudestClaude Brun.
Les regards de Pierre se fixèrent sur Dartigues qui venait de s'asseoir près de la porte d'entrée, et le candidat reçut un coup au cœur. Devant lui, trait pour trait, c'était Francine. Les yeux bleus, le teint rose, la chevelure blonde frisée, tout dans ce jeune homme lui rappelait la femme abandonnée, et en même temps dans la physionomie, dans certains jeux des sourcils et des lèvres, il se retrouvait lui-même, tel qu'il était vingt ans auparavant. Il ne pouvait détacher ses yeux du visage de ce beau garçon et une mélancolie profonde s'étendait sur sa pensée. Il n'avait pas un doute : c'était le fils de Francine, le sien. Et, brusquement, il se sentait entraîné vers ce jeune homme, il eût voulu s'asseoir auprès de lui, le toucher, lui parler, le serrer dans ses bras. L'émotion dont il était bouleversé se
trahit sur sa figure, car Claude Brun lui posa la main sur le bras en disant :
— Fais attention à toi.
Mais Dartigues ne tint nul compte de la recommandation de son prudent conseiller, et répliqua d'une voix tremblante :
— Comment s'y tromper? Se peut-il que tu en aies douté? C'est mon fils! C'est mon fils! Entends-tu. Mon fils, à moi!
— C'est le fils de ton ennemi, puisqu'il porte son nom, fit sourdement Claude. Et tu n'as rien de bon à attendre de lui, si tu te découvres maladroitement. Attends, observe et écoute. Apres, tu agiras.
Les circonstances dailleurs donnèrent raison aussitôt à Claude Brun et se chargèrent de rappeler Dartigues à la prudence. Langîevès s'était levé et avait prononcé emphatiquement ces paroles :
— Que peut-il exister de commun entre les partisans du citoyen Des Barres, Tami du peuple, et M. de Maillane, le protégé du pouvoir?
— Mais le même lieu de réunion, dit en souriant Pierre Appel. Avez-vous la prétention, monsieur Langîevès, d'interdire la discussion à vos adversaires? Si nous parlons tout seuls, nous sommes bien sûrs d'avoir toujours raison. De la contradiction naît la lumière. Et si ces messieurs viennent nous chercher sur notre propre terrain, fuirons-nous la lutte?
— Jamais de vieux lutteurs comme nous ne plieront devant leurs adversaires, mais nous savons à qui nous avons affaire ! clama Pagevin.
— Je crois, au contraire, que vous ne le savez pas, intervint Dartigues avec tranquillité. Au surplus, je ne suis pas venu ici, ce matin, pour parler politique,
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît, alors? reprit Langlevès.
— Je désire avoir un entretien de quelques instants avec M. Pierre Appel. 11 s'agit d'affaires privées, aussi intéressantes pour lui, je crois, que pour moi-même. . . Et s'il veut bien sortir avec moi sur la place...
— Des affaires ! Prenez garde, jeune homme, reprit Pagevin, c'est l'amorce dorée à laquelle essaieront de vous prendre les suppôts du capitalisme !
— Eh I Que diable pensez-vous que j'aie à craindre, interrompit Pierre Appel avec humeur, me prenez* vous pour un nigaud? Je ne suis pas si facile à tromper que vous le pensez, je sais me conduire.
Il se leva, jeta à Breloquier un fier regard en lui montrant les fantoches qui l'entouraient, et dit :
— Je reviens dans un instant, Breloquier. Attendez-moi...
Et suivant Dartigues, il sortit. La place était couverte de boutiques en plein vent, déventaires et de charrettes dételées, où les marchands, les cultivateurs vendaient leurs denrées aux habitants de la ville et des faubourgs. Une cohue se pressait sur le terre-plein, devant l'hôtel de ville. Là on échangeait les nouvelles, on fixait le cours des grains ou des huiles, on passait les ordres d'achat et de vente. Les maquignons de la plaine d'Arles, avec leurs grands chapeaux et leurs guêtres de cuir, s'appuyaient sur leurs fouets.
avec des airs farauds. Les huiliers de l'Arbosque, basanés et maigres comme des Arabes, parlaient avec éclat, traitant un marché avec des violences de bataille. Des vendeuses de poisson, aux madras de couleur, appelaient les ménagères avec des rires et faisaient frétiller dans les mannes leur marchandise argentée et vivante. Les enfants porteurs de pastèques s'arrêtaient avec leurs paniers, au bord de la chaussée, pieds nus dans la poussière. Le soleil dorait ce tableau éclatant de ses rayons de flamme. Et dans la lumière vibrante de cette atmosphère transparente et légère, tous les êtres et les choses prenaient un aspect de joie. Les deux hommes regardèrent un instant ce spectacle avec plaisir. Pierre dit, voulant montrer quelle était sa liberté d'esprit et quelle courtoisie le différenciait de ses. compagnons :
— Il n'y a que dans cet extraordinaire Midi que la vie est ainsi exubérante et cordiale. Ces gens-là ne sont pas meilleurs que d'autres, mais ils en ont l'air. C'est beaucoup !
-^ Oui, c'est l'apparence, répliqua Dartigues. Rien n'est plus trompeur. Défiez-vous de l'apparence.
— Pour qui dites-vous cela, s'il vous plaît? demanda Pierre avec un peu de raideur. Est-ce pour vous, ou pour moi?
— Pour l'un et pour l'autre, répondit gravement Dartigues.
— Expliquez-vous, je vous prie. Je ne comprends pas.
— C'est pour que vous compreniez que je vous ai
demandé un instant d'entretien. Et c'est pour que vous puissiez m'entendre librement, sans trouble, que je vous ai amené ici, en plein air, loin de vos amis.
— Sans trouble ? répéta le jeune bomme. Mais de quoi pourrais-je bien me troubler ?
— Des révélations que j'ai à vous faire.
Pierre regarda fixement Dartigues, ne répondit pas, mais il se mit à marcher à côté de lui, d'un pas plus pressé. Ils s'éloignèrent de la place et arrivèrent sur le bord de l'Arbosque. Un mince filet d'eau courait au milieu du lit plein de roches de la rivière. Des peu pliers frêles jaunissaient sur les berges. Une herbe rare poussait à leur ombre. Les deux promeneurs maintenant étaient seuls. Pierre regarda son compagnon et dit avec fermeté :
— Voyons un peu vos révélations, à présent.
— Vous avez vingt-quatre ans, jeune homme, et depuis vingt ans vous vivez sous la direction du docteur Appel, qui vous a élevé, mais qui n'est pas votre père, quoique vous portiez son nom...
— C'est vrai. Et je l'aime tendrement, car il a été pour moi parfaitement bon, et je lui dois tout.
— Si ce n'est la vie...
— Ne la lui dois-je pas, puisqu'il m'a nourri, formé, instruit? Si un autre m'a physiquement engendré, lui a été moralement mon créateur. Il a ouvert mon esprit, discipliné ma pensée, tout ce que je sais me vient de lui, le peu que je vaux procède de sa volonté. Enfin, il a été mon vrai père, et ayant épuisé pour moi
la bonté jusqu'à sa dernière limite, il a cherché de quel dernier bienfait il pourrait me combler. Alors, lui illustre, il n'a plus trouvé qu'à me faire partager le bénéfice de sa gloire, et à moi, qui n'étais rien et ne serais rien sans lui, il a donné son nom.
Le jeune homme en parlant ainsi s'était animé, et il semblait à Dartigues s'entendre lui-même lorsque, dans la première partie de sa vie, il s'enthousiasmait pour un de ses projets chimériques. Il hocha la tête et dit :
— Mais votre père, celui dont vous ne portez pas le nom?...
— Il est mort.
— Qui vous l'a dit?
— Ma mère.
— Et si elle vous avait trompé ?
— Quel intérêt y aurait-elle?
Il y eut un silence. Dartigues, soucieux devant la belle et généreuse franchise de Pierre, n'osait plus aborder avec sa hardiesse habituelle le sujet si délicat qu'il avait résolu de traiter. Cependant il n'était pas dans son caractère de reculer, et avec la souplesse ingénieuse de son esprit, il reprit l'entretien :
— Vous souvenez-vous de votre père ?
— Oui, monsieur. J'avais quatre ans, quand je l'ai perdu. Mais je le revois assez nettement, dans un petit logement de la rue Condorcet où bien des fois ma mère m'a raconté que nous avions vécu malheureux. La bonne harmonie entre ma mère et lui était troublée. Mais sans doute était-ce parce qu'ils se débat-
taient l'un et l'autre au milieu des difficullés si rudes de l'existence.
— Est-ce que votre mère s'est plainte de lui quand elle vous en a parlé ?
— Jamais ! Ma mère était trop fière pour me dire du mal de mon père. Elle me Ta dépeint comme un homme d'une grande intelligence, mais dont le défaut était de trop entreprendre à la fois. 11 est mort à la peine, sans avoir réussi.
— On vous a dit qu'il était mort, et qu'il n'avait pas réussi...
— C'est la seconde fois, Monsieur, que vous paraissez mettre en doute la véracité des récits que ma mère m'a faits, dit Pierre avec hauteur. Cessons cet entretien, s'il doit continuer dans les mêmes conditions. Vous me parlez de mes affaires de famille, j'ignore à quel titre, et il ne me plaît pas de m'y prêter davantage.
— Bien, mon ami, fit Dartigues en souriant d'un air satisfait. J'aime à vous entendre parler ainsi. La loyauté de votre caractère me plaît, votre fierté m'enchante. Vous êtes ainsi que votre père aurait souhaité que vous fussiez. Mais détrompez-vous, si vous croyez que je me suis occupé de vos affaires de famille sans un excellent motif. Je constate que vous avez été laissé dans l'ignorance complète de votre véritable situation, et que, vis-à-vis de vous, le docteur Appel s'est livré à une véritable captation, avec la complicité de votre mère.
— Monsieur ! interrompit Pierre ne pouvant maîtriser sa colère.
— Patience, jeune homme! dit Dartigues. Il faut savoir entendre la vérité. Et la première partie de la vérité, en ce qui vous concerne, c'est que votre père existe.
— Êtes-vous sûr de ce que vous dites là?
— Comme je le suis de vous parler en ce moment.
— Pouvez-vous me donner la preuve de ce que vous affirmez ?
— Sans aucune difficulté.
Pierre fit un geste de stupéfaction.
— Mais pourquoi m'aurait-on trompé?
— Ce n'est pas à moi de vous l'expliquer. Vous le comprendrez sans doute vous-même, quand vous connaîtrez les circonstances dans lesquelles s'est produite la séparation entre votre mère et votre père...
— Ils se sont donc séparés?
— Oui.
— Pourquoi?
— Ils ne s'entendaient plus.
— Qui avait tort des deux?
Dartigues regarda le jeune homme et sur son visage angoissé il lut la crainte d'entendre accuser sa mère.
Il hocha la tête et avec un grave sourire :
— Loin de moi la pensée de dire à un fils du mal de samère. J'enpenserais que je m'imposerais le devoir de garder le silence. Le désaccord entre vos parents est venu de la différence de leurs aspirations. Votre mère concevait l'existence terre à terre, sans éclat. Votre père était emporté par une ambition sans li-
mite. L'un essayait de s'élever vers les hauteurs, dûtil se briser en route. L'autre le retenait toujours à mi-côte. Dans les efforts qu'il faisait pour parvenir, votre père sacrifiait souvent la tranquillité et la sécurité de l'heure présente aux espoirs éclatants de l'avenir. Souvent, à cause de lui, la gêne a attristé le foyer familial. Il n'y prenait pas garde, sûr de compenser ces tristesses et ces misères momentanées par desjoies et des prospérités durables. Mais votre mère en souffrait, s'en plaignait et se lassait. Un jour, votre père, fatigué de se heurter aux impossibilités matérielles que lui opposait l'étroitesse méthodique des marchés européens, résolut de s'expatrier et d'aller en Amérique chercher des pays neufs où l'activité et l'intelligence eussent des chances certainesde réussite. Il rencontra chez votre mère une opposition irréductible. Il essaya vainement de la décider. Elle était sa femme, sa compagne, la mère de son enfant, mais elle était attachée à la terre natale et elle refusa de la quitter. Peut-être, effrayée par les insuccès tant de fois répétés dont elle avait souffert, craignait-elle de suivre son mari dans une tentative hasardeuse qui pouvait la réduire à la plus misérable condition. Le dénuement dans son pays, chez soi, près des siens, est bien dur à supporter. Mais l'abandon, la pauvreté à l'étranger, n'est-ce pas cent fois pire? Pour toutes ces raisons, que je vous explique afin d'être impartial, votre mère ne consentit pas à quitter la France, et votre père partit seul.
Les dernières paroles de Dartigues tombèrent dans
un silence plein de stupeur. Le frissonnement dés feuilles de peuplier, agitées par une faible brise, le ruisselis du filet d'eau de l'Arbosque se faisaient seuls entendre. Pierre, interdit, baissait vers le sol son front assombri, comme s'il avait honte de la pusillanimité de sa mère. Il poussa un profond soupir, et demanda :
— Vous connaissez mon père?
— Oui.
— Est-il heureux?
— Il a réussi dans toutes ses entreprises. La fortune l'a comblé après l'avoir tant maltraité. Il est riche.
— Mais est-il heureux? insista le jeune homme.
— Il a refait sa vie, comme votre mère a refait la sienne. Il a épousé en Amérique une femme qu'il aimait. Mais il n'a jamais cessé de penser à vous. Et son bonheur, dont vous vous préoccupez, ne peut être complet tant que vous serez éloigné de lui.
— Mais il a abandonné ma mère, s'écria Pierre cédant à une colère soudaine. Il l'a abandonnée avec moi ! Et pendant vingt ans il ne nous a pas donné signe de vie! Que vient-il réclamer aujourd'hui?
— Jeune homme, répliqua Dartigues, ne le jugez pas trop promptement. Vous n'avez jamais connu les difficultés de la vie. Vous ne savez pas quelle tyrannie elles exercent. Fait-on tout ce qu'on veut? Pasplusqu'onn'obtienttoutce qu'on désire. Attendez, pour vous faire une opinion, que vous sachiez le fort et le faible des choses.
— Mais va-t-il donc falloir que je décide entre mon père et ma mère? cria Pierre avec angoisse.
— Qui vous le demanderait? Ce ne sera pas votre père, je m'en porte garant. Il connaît trop la faiblesse humaine pour n'être pas d'une indulgence complète. Si votre mère est moins conciliante, vous apprécierez.
— Mais qui êtes-vou> donc, Monsieur, pour me tenir un pareil langage? Quelle autorité mystérieuse vous arrogez-vous sur moi?
Dartigues sourit :
— Vous vous faites appeler Pierre Appel, dit-il; mais je pense que vous n'ignorez pas votre véritable nom, celui qui figure sur les registres de l'état civil ?
— Je me nomme Pierre Dartigues.
A ces mots une émotion inattendue bouleversa les traits de celui qui le questionnait, des larmes mouillèrent ses yeux et, d'une voix tremblante, il dit :
— Moi, on m'appelle M. de Maillane, parce que je suis possesseur du château qui porte ce nom. Mais ce n'est qu'un nom d'emprunt comme le vôtre. Je m'appelle Jean Dartigues...
Pierre pâlit, ses oreilles tintèrent, il regarda plein de trouble, celui qui prononçait ces paroles décisives. Il balbutia :
— Vous êtes...
Il vit les bras de Jean Dartigues s'ouvrir, mais il ne s'y précipita pas. Une gêne insurmontable le retint. En face de cet homme, qu'il connaissait maintenant, il se sentait glacé.
Jean Dartigues dit doucement :
— Oui, je suis votre père.
Et comme il voyait le jeune homme indécis devant lui, il ajouta :
— Est-ce que vous ne me laisserez pas vous embrasser?
Alors Pierre, se reprochant son insensihilité, sourit à cette affection qui s'offrait, et le père et le fils s'étreignirent silencieusement.
Des Barres était à son bureau un matin, en train de rédiger un article pour la Revanche du Peuple, lorsque sa vieille bonne entra sans frapper et lui dit, dédaigneuse du dérangement qu'elle pouvait lui causer :
— Monsieur, c'est M. Appel qui est là.
— Qui ça? Pierre? demanda Des Barres levant sa tête de lion myope.
— Non, M. le docteur Appel...
Des Barres se dressa, repoussa ses papiers, alla à la porte et apercevant son ami :
— C'est toi? A cette heure? Qu'est-ce que ça signifie? Est-ce qu'il t'arrive quelque chose? Entre donc... Rose, laissez-nous.
— Bien sûr que je ne vais pas rester à vous écouter! marmonna la servante. Laissez-nous! En voilà des façons d'aristocrate. Laissez-nous !
Et elle sortit furieuse. Des Barres n'eut pas même l'air d'entendre les commentaires de ce tyran en
jupes, dont il souflrait les écarts de langage à cause d'un dévouement prouvé par vingt ans de lidèle service. Il attira Appel près de la fenêtre, examina sa figure attentivement, puis sasseyant en face de lui :
— Tu n'as pas ta mine de tous les jours, mon vieux. Et puis tu devrais être à ta clinique, et tu n'y es pas. Il y a du trouble dans ton existence. Est-ce que Francine est malade? Est-ce que lenfant a fait des frasques?
— L'enfant n'a pas fait de frasques. Mais nous craignons qu'il ne soit en train d'en faire. Nous sommes sans nouvelles de lui, depuis une semaine. Mais nous recevons des lettres anonymes...
— Ah ! Ah ! A quel propos?
— A propos de la campagne électorale qu'il soutient pour toi, à Maillane.
— Eh bien! Qu'est-ce que ça peut te faire? fit Des Barres avec tranquillité. On t'écrit que ton fils défend la cause d'une canaille, d'un ennemi de la société, d'un partageux, d'un monstre altéré d'or et de sang? Je sais à quoi m'en tenir sur les opinions qu'on peut professer sur mon compte. Je suppose qu'on ajoute, équitablement, que Pierre est un produit abject de l'éducation laïque, un suppôt de l'Internationale, un sans-patrie, un... Enfin tu connais la kyrielle... Eh bien! Après?
— Ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit, dit Appel froidement. On prétend que Pierre fait cause commune avec ton adversaire M. de Maillane, qu'il ne buitte plus son château, et qu'il y dîne tous les soirs.
On insinue qu'une ravissante Américaine, belle-fille du candidat, est l'appât qui attire irrésistiblement l'ex-défenseur de ta cause.
— Bouffre ! fit Des Barres.
Les deux amis se regardèrent très sérieusement. Des Barres se leva, prit sur la cheminée sa pipe en merisier, la bourra en silence, l'alluma et revint s'asseoir. Appel la tête baissée méditait. C'était toujours le même homme, maigre, fin, avec un air de bonté exquise, une rayonnante intelligence dans les yeux, et sur les lèvres un sagace sourire. Mais il avait neigé sur ses longs cheveux et son front pensif se barrait de rides. 11 semblait porter la même redingote noire que dans sa jeunesse. Seulement elle n'était plus râpée et blanchie aux coutures. Et la soie de son chapeau aux bords larges n'était point roussâtre à force d'être mouillée.
— Pour qu'un enfant, si fortement imprégné de nos principes, en vienne à de pareilles compromissions, il faut de bien graves raisons, dit Des Barres. Je ne crois pas à la corruption du luxe, ni à l'attrait de la beauté. Un caractère comme celui de Pierre, si droit, si franc, si ferme, ne se plie pas à la trahison pour quelques jouissances d'amour-propre, ou pour quelques séductions de coquetterie. Nous l'avons mieux trempé. Il n'est pas d'un métal si vulgaire.
— C'est ce que je me dis; mon inquiétude en redouble. Plus la valeur de cet enfant est affirmée, plus sa capitulation est grave . Un esprit léger peut changer, un cœur frivole peut se laisser gagner. Mais Pierre...
Des Barres frappa sur son bureau et s'écria :
— Sommes-nous bêtes! Des lettres anonymes, qu'est-ce que cela vaut? Elles peuvent être mensongères. Nous sommes là à nous casser la tête! As-tu seulement fait une enquête pour t'assurer que la dénonciation est exacte?
— Je te dis que, depuis une semaine, Pierre n'a pas écrit. 'La coïncidence est, au moins, singulière... Sa mère est dévorée d'inquiétude.
— Que diable peut-il y avoir là-dessous? repritDes Barres en poussant ses bouffées de tabac. Une jolie fille? Ah! Les jolies filles!...
Au même moment la vieille bonne reparut et de sa voix rude s'écria :
— Monsieur, c'est M. Breloquier qui demande à vous parler...
— Breloquier? Pardieu! Il arrive à point...
— Vous pourriez bien le dire sans jurer ! gronda Rose.
— Recevez-le, dit Des Barres.
— Il s'amènera bien tout seul, je pense. Il connaît la maison.
Breloquier entra. Il vint à son patron, lui serra la main, salua Appel, et posant son chapeau avec soin sur un meuble :
— Je suis bien aise de rencontrer le docteur ici. J'ai justement à lui parler.
— Il s'en doute.
— Comment?
— Il s'agit de Pierre, n'est-ce pas?
— Oui. Mais qui vous Ta appris?
Des Barres eut un sourire :
— Le lâche anonyme s'est manifesté.
— On vous a écrit? Alors voilà des économies d'explicalions.
— Passons aux commentaires. Qu'est-ce que signifie ce changement de conduite?
— Ah! J'arrive de Maillane tout exprès pour vous le demander. Je n'y comprends absolument rien.
— Vous avez vu l'enfant ces jours-ci? Que vous at-il dit?
— Je ne l'ai pas vu, si ce n'est de très loin. J*ai trouvé sa porte fermée, et, dans la rue, il m'a évité. Il a les jambes plus longues et le souffle meilleur que moi...
— C'est donc qu'il craint d'avoir à s'expliquer ? C'est donc qu'il juge être dans son tort? Comme cela ressemble peu à l'enfant que je connais, dit Appel douloureusement. On me l'a changé I Mais qui donc?
— L'homme qui s'est manifesté à lui, il y a tout juste huit jours, en ma présence, au café du Commerce, pendant le marché...
— M. de Maillane? Comment se sont-ils trouvés face à face?
— Eh 1 Le Maillane cherchait Pierre. Il l'a levé, devant moi, comme un rasta lève une fille au café Américain. . . Je n'en revenais pas ! Ils sont partis ensemble. Je me croyais sûr de revoir le petit, une heure après, et de rire avec lui de la scène qu'il avait eue avec votre concurrent. Point ! Je ne sais comment cet aventurier
s'y est pris, mais il l'a si bien empaumé que je n'ai plus rencontré Pierre depuis ce moment-là. Appel le front baissé réfléchissait. Il dit :
— Vous avez donc vu ce M. de Maillane. Comment est-il?
— Un grand bel homme grisonnant, la voix caressante et sonore, le regard assuré, une faconde et un toupet d'enfer. Il a cinquante ans à vue de nez.
— Maillane ! Maillane ! murmura Appel. Je ne connais personne qui porte ce nom? Quel mystérieux personnage est-ce là?
— Quand il est entré dans le café, un ami l'accompagnait : petit, maigre, noir et que je connaissais bien, celui-là, car il est le courtier électoral de notre adversaire, son factotum, son âme damnée, comme on dit dans les drames romantiques, et qui me paraît être un malin. Il s'appelle Claude Brun.
Appel pâlit, de la main il frappa son front avec stupeur :
— Claude Brun ! Alors tout s'explique et devient clair. Il n'y a plus d'illusion possible. Ah! Pauvre enfant ! Malheureuse femme !
— Qu'y a-t-il donc? Et quel est cet homme? demanda Des Barres.
— Un revenant : Jean Dartigues !
— Bouffre ! redit Des Barres.
Les deux hommes devinrent silencieux. Breloquier comprit qu'il était gênant, et, avec un tact amical, il se leva :
— Maintenant que vous êtes informé, le plus im-
portant est fait. Pour le reste, je vous verrai ce soir. J'ai quelques courses à faire.
— Oui, vous allez au café Mazarin retrouver les camarades, dit Des Barres en souriant. Allez, bon Breloquier, le café est le salon des prolétaires... Nous dînerons ensemble, ce soir.
— C'est entendu, patron.
— Avez-vous besoin d'argent, pendant que vous êtes là?
— Non, merci, j'ai ma paye du mois.
Il partit.
— Brave garçon, honnête garçon, dit Des Barres. Et du talent! Mais pas de tenue. Et puis il a été de la Commune. Et il pense encore comme à cette époquelà! Ce n'est pas une recommandation auprès de gens au pouvoir, qui tous ont retourné leur veste.
— Retourner sa veste, dit amèrement Appel, ce n'est rien. Il n'y faut que du cynisme. Mais retourner son cœur, retourner sa cervelle... Comment peut-on y arriver? Et c'est pourtant ce que vient de faire ce malheureux, enfant, et en huit jours ! Il a suffi qu'un homme, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'a jamais vu, depuis vingt ans, dont il n'a même pas gardé le souvenir, se montrât et parlât, pour qu'il le suivit et fût subjugué.
— C'est son père ! dit Des Barres.
— Son père ? C'est moi ! répliqua douloureusement Appel. Suffit-il qu'un homme féconde une femme, et passe, pour être le père de son enfant? Au regard de la nature et de la loi, oui, c'est ainsi, mais au point de
vue de la société ? C'est faux I Et c'est là seulement ce qui nous intéresse. Leur loi est inepte, ou plutôt elle est féodale. Elle crée l'indépendance du mâle, exclusivement. Elle impose à la mère toutes les charges de sa fécondité, elle lui défend de se dérober au devoir de la maternité. Quant au père, il peut s' en aller, disparaître. Il a été le créateur triomphant. Il a le droit de passer à un autre ordre d'exercices. La mère reste avec son enfant sur les bras. Mais plus tard, si le fugitif revient, s'il lui plaît de se souvenir qu'il est père, si son intérêt l'y engage, il lui suffit de se manifester. Il a toute autorité matérielle vis-à-vis de la femme et de l'enfant. Telle est la loi. Et tu as l'air de trouver ça tout simple, toi, Des Barres, et quand tu as dit : C'est le père, tu crois avoir tout expliqué !
— Je n'explique rien, je constate. Tu penses bien que je ne vais pas entamer une discussion de principes avec toi, mon vieux compagnon, qui connais toutes mes idées aussi bien que moi-même. Je ne suis pas partisan de l'autorité paternelle et j'y substituerais l'autorité de l'État. Je n'aime pas les différences d'éducation qui résultent, pour la jeunesse, des différences de caractères des chefs de famille. Les uns sont trop doux, les autres trop durs. Il y a des inégalités de conditions pour l'enfance, qui me paraissent nuisibles au point de vue social. Mais je ne puis pas faire qu'un père ne soit pas un père, ni que l'esprit d'un garçon comme Pierre ne soit frappé violemment, ainsi que son cœur, par l'apparition d'un homme à qui il est attaché par les liens de la chair. On ne peut dis-
cuter ces phénomènes naturels, ils s'imposent. Il y a, en présence, à l'heure actuelle, deux hommes, qui sont, tous les deux, pères à leur façon : Jean Dartigues, qui a créé physiquement, et toi, qui as créé moralement. L'unn'a qu'un seul droit, mais bien fort : il a donné la vie. L'autre a mille droits, puisqu'il fut l'éducateur, le créateur intellectuel , puisqu'il a formé l'âme et veillé sur elle, pendant vingtans, chaque jour, avec la sollicitude la plus tendre et la plus éclairée. Lequel des deux antagonistes vaincra? Sera-ce celui à qui il a suffi d'un baiser pour faire reconnaître son sang paternel par le sang filial? Sera-ce celui à qui il devrait suffire de parler pour faire accepter sa puissance directrice par son disciple reconnaissant? Voilà, mon ami, un beau problème psychologique, et pour un savant tel que toi, il y a là une étude d'âme qui devra être passionnante. As-tu été un bon maître. Appel? As-tu modelé cet esprit de façon à le rendre capable d'un discernement assez complet pour qu'il te donne la solution à laquelle tu as le droit de prétendre? Tu vas récolter ce que tu as semé, docteur. Et si tu as fait un homme de ce petit Dartigues, si tu ne lui as pas vainement donné ton nom, il va te rendre au centuple, en un instant, ce que tu as fait pour lui pendant toute sa vie.
— Mais sa mère, dont tu ne parles pas, dit Appel avec une mélancolie profonde. Sa mère, elle n"a pas de rivale, il n'a pas à choisir entre elle et une autre...
— Tu te trompes I N'as-tu pas entendu ce qu'a dit Breloquier? Il y a la jeune fille! répliqua Des Barres
d'une voix âpre. Et là encore nous voyons l'inslinct se heurter au raisonnement et entrer en lutte avec lui. La mère et le devoir d'un côté. Le père et l'amour de l'autre. Qui triomphera du devoir ou de l'amour?
Il se tut. Appel ne répondit pas. Il offrait au regard de son ami un visage morne et désolé. Au bout d'ua instant il dit :
— Comment la question peut-elle seulement se poser?
— Eh! Monami,tuteplaces dans les limites étroites de l'abstrait. Tu ne tiens pas compte des circonstances, des milieux. Pierre n'a que vingt-quatre ans, il est vigoureux, passionné. Il se voit brusquement aux prises avec toutes les tentations. Et les sophismes les plus satisfaisants s'offrent à sa pensée pour le convaincre qu'il est tout naturel qu'il y cède. Il se trouve en face de son père, et d'un père séduisant, riche, généreux, entouré de tout l'éclat du luxe, accompagné, on te Ta dit, de sa belle-fille, qui est extrêmement jolie. Tout se réunit et concourt pour le troubler, le capter, l'entraîner. Il cède, ou paraît céder, momentanément, et tu cries à l'abomination de la désolation? Mais tu m'étonnes. Tout ce qui se passe est parfaitement simple. Pierre est un homme et, par conséquent, un être faible. Tu lui demandes du stoïcisme. Tu voudrais que, du premier coup, il ait repoussé son père en lui disant : « Arrière! Je ne vous connais pas! » D'abord, sais-tu s'il ne le lui a pas dit, le brave garçon, et si l'autre, avec sa faconde, ne l'a pas tout bonne-
ment abusé sur la réalité des choses? Que lui a-t-il raconté sur sa mère et sur toi?
— Le misérable! S'il a osé calomnier Francine!... s'écria Appel.
— La! la! Docteur! Un peu de sang-froid. L'occasion est belle pour ce Dartigues. En somme , il se trouve en présence d'un divorce qui a permis à sa femme d'épouserM. Appel. Pourquoi ce divorce? lia dûexpliquer la rupture entre sa femme et lui de la façon qui lui était la plus avantageuse . Tu vois le trouble de l'enfant. En réalité, il est bien obligé de constater que sa mère n'est plus la femme de son père. Matière à doute, à douleur, à éloignement. Il n'écrit plus? Parbleu! Qu'écrirait-il? Il ne pourrait que vous annoncer qu'il a retrouvé son père, et vous demander pourquoi tu as pris sa place au foyer de famille. Il sent qu'il vous offenserait. Il préfère se taire, souffrir seul, ne pas s'ouvrir de ses craintes. C'est encore du respect et de l'affection. Tu comprends. Appel, je m'efforce de te faire toucher du doigt les difficultés de la situation dans laquelle est ce pauvre petit. C'est une façon de l'excuser, sinon de le disculper. Évidemment, ce n'est pas un miracle de vertu, mais ce n'est pas non plus un monstre d'ingratitude. Il faut réserver ton jugement et, surtout, t'apprêter à combattre. Et te bien persuader que tu as affaire à forte partie.
— Je connais l'homme. Quand il s'appelait Dartigues, je sais ce dont il a été capable. Et puisqu'il est M. de Maillane nous n'ignorons pas non plus ce qu'il a fait, depuis quatre ans, sous ce nom nouveau. Les
affaires de Tunisie, le port de Gabès, les marchés du chemin de fer tripolitain, nous témoignent assez que ce mercanti sans scrupules ne recule devant rien. Ses associés, les Rémançon et Barandet, sont depuis longtemps tarés dans le monde de la finance. Ils font partie de la bande de spéculateurs qui a pourri le régime républicain, dégoûté l'opinion, énervé la défense nationale, et vendu à l'étranger la conscience de la France. C'est contre ces brigands que nous luttons depuis vingt ans. Et ma haine personnelle se double de mes rancunes patriotiques. Tu m'annonces la bataille. N'est- elle pas engagée depuis longtemps? Entre ces gens-là et nous, c'est guerre à mort. Ou ils triompheront, et le pays tombera au rang de l'Espagne. Ou nous les écraserons, et alors l'espoir dans le retour des destins glorieux sera permis. Je sais bien que mon différend avec un des hommes appartenant à la bande noire, qui met la société en coupe réglée, n'est qu'un des très petits épisodes de la lutte, mais il suffit à synthétiser la lutte même. La corruption, le mensonge, la fraude, telles sont les armes de nos adversaires. A combattre par de tels moyens ils ont bien des avantages , mais nous verrons ce que pourra faire le bon droit et s'il n'obtiendra pas, malgré tout, la victoire.
— Eh ! Te voilà éloquent et passionné, toi l'homme froid et réservé, dit Des Barres. Tu as parlé comme un tribun. Ah! tu te sens bien mieux des nôtres, depuis que tu n'as plus à résoudre des difficultés générales et que tu travailles sur la chair vive. Comme la
philosophie sert de peu quand on souffre, hein? Et comme on est vraiment du parti des pauvres gens, quand on se sent jugulé par un puissant scélérat. Tu vas passer bien facilement de la théorie à la pratique dans ton œuvre de défense, et je ne te donne pas longtemps pour être enragé.
— Mais en attendant, que me conseilles-tu?
— Dabord de ne rien dire à ta femme.
— Elle est déjà assez inquiète.
— Tu peux la rassurer sur la santé de Pierre, puisque tu as vu Breloquier. Invente une histoire pour expliquer que l'enfant n'a pas pu écrire. Et puis patiente, toi-même. Le temps remettra tout au point.
— Je ne dois pas cependant laisser ce Dartigues fausser l'esprit de Pierre, sans essayer de contre-balancer son influence.
— Et comment?
— En partant pour Maillane.
— Ah ! C'est la dernière chose à faire î Te vois-tu arrivant dans cette bourgade? Mais toutes les curiosités seraient en un instant déchaînées. Et les conséquences de cette démarche seraient incalculables. C'est un coup à tenter in extremis, quand on aura usé tous les moyens d'action sur Pierre, et qu'il ne restera plus qu'à plonger dans le gouffre pour l'en arracher. Mais jusque-là temporisons à tout prix. Ronge ton frein, mais ne bouge pa-.
— Ne peut-on commencer à agir contre ce Dartigues?
— Ça, c'est une autre question. Nous sommes en
pleine campagne électorale. On a le droit de causer. Et si la causerie n'est pas agréable au sire de Maillane, il aura la bonté de dire pourquoi. J'ai un dossier terrible sur son compte. Je vais l'entr'ouvrir. Ce qui m'étonne toujours de la part de ces flibustiers auxquels nous nous heurtons journellement, c'est qu'ils paraissent avoir oublié toutes leurs flibusteries, ou croire qu'on ne s'en servira pas contre eux. Leur naïveté n'est égalée que par leur canaillerie.
— Tu te trompes, Des Barres, ces gens-là comptent sur les scrupules des honnêtes gens et se disent : Ils n'oseront pas user contre nous des moyens dont nous nous servons contre les autres. Leur confiance est un suprême hommage rendu à la délicatesse de leurs adversaires.
— Eh bien! dit Des Barres en riant, causons-leur une déception, et soyons sans scrupules, une fois par hasard, à la façon du ministère public, quand il requiert contre son gibier de police correctionnelle. Maître Dartigues a déchaîné le vent, il va' récolter la tempête.
— Adieu donc, dit Appel, en serrant la main de son ami. Je rentre pour donner à Francine des nouvelles de son fils. Je les aurais souhaitées meilleures.
Dans son petit salon de la rue du Luxembourg, dont les fenêtres donnent sur les jardins du vieux palais Médicis, M°^^ Appel était assise travaillant à une broderie. Sa belle figure, qui avait conservé sa fraîcheur, se penchait songeuse. Les premières tristesses de sa vie avaient empreint sa physionomie d'une douceur
mélancolique. Quoiqu'elle n'eût que quarante -six ans, ses cheveux étaient blancs. Jamais, même lorsque le succès et la fortune avaient récompensé les travaux d'Appel, elle n'avait pu se guérir de la sourde inquiétude que lui avait inspirée la menaçante insécurité de son existence avec Dartigues. Toujours elle s'attendait à un malheur.
Vainement Appel, devenu professeur de physiologie, membre de l'Académie de médecine, universellement considéré comme une des lumières de la science française, avait atteint les plus hauts sommets de l'ambition. Francine n'avait pas un seul jour joui en complète paix de cette admirable destinée. Toutes les satisfactions que lui donnait son nouvel époux ne parvenaient pas à lui faire oublier les angoisses et les amertumes causées par l'ancien. Le sceau du malheur avait été trop fortement appuyé sur son âme. La marque en était indélébile. Elle n'avait même pas pu se guérir de certains chocs physiques éprouvés par elle, au bruit d'une porte qui s'ouvrait violemment, à l'arrivée d'une personne qui se présentait inopinément devant elle, à l'apport d'un télégramme, toutes choses qui la faisaient pâlir, tressaillir, comme au rappel subit d'effrois lointains. Le docteur la grondait doucement de sa nervosité. Elle l'écoutait en souriant, mais ne s'en corrigeait, ou plutôt ne s'en guérissait pas.
Elle était pourtant aussi heureuse qu'il est possible de l'être. Mais le souvenir de Dartigues empoisonnait toutes ses joies. Elle s'assombrissait par moments,
comme si elle s'attendait à le voir paraître. Éloigné, il n'était pas sorti de sa vie. Il la hantait. En somme, qu'était-il devenu? Jamais, depuis leur séparation, elle n'avait entendu parler de lui. Était-il vivant ou mort ? Un instinct secret l'avertissait qu'il vivait et qu'elle le reverrait un jour. Pour elle rien ne la menaçait dans sa réapparition. Elle était dégagée de lui aussi complètement qu'on pouvait l'être. Pour son fils, elle n'aurait dû rien craindre, puisque le jugement, qui avait prononcé le divorce en sa faveur, lui avait donné la garde de l'enfant. Mais elle savait ce dont Dartigues était capable et de quelle force de persuasion il disposait. Si la fantaisie s'imposait à lui de reconquérir son fils, comment pourrait-on l'en empêcher?
Un seul moyen : révéler tout le passé à Pierre, et lui dévoiler les tares et les fautes paternelles. Ne serait-ce pas une grande humiliation et une grande douleur pour le fier esprit et le généreux cœur du jeune homme? Ne serait-ce pas une lamentable défense pour elle, que de dire à son fils : Ton père est un misérable! C'étaient toutes ces pensées, longuement ressassées dans la solitude, qui avaient vieilli prématurément Francine en imprimant à son beau visage cette marque de tristesse.
Elle s'occupait beaucoup d'œuvres de charité. Toutes les institutions relatives à la moralisation et au patronage de l'enfance la trouvaient disposée à les aider. Elle avait encouragé Appel à subvenir de ses deniers aux dépenses d'une clinique pour les enfants
malades. C'était là que passait la plus grande partie des honoraires que payaient les clients riches : à soigner les petits pauvres. En dépit de ces charges, la fortune était entrée dans la maison. La simplicité de l'existence permettait l'épargne et Appel, prodigue envers les malheureux, était cependant devenu riche par la force même des choses.
A cinquante ans, il tenait la tête du mouvement médical moderne. En Europe, dans les milieux scientifiques, on disait : Il y a un grand médecin français, c'est le professeur Appel. Malgré cette suprématie incontestée, et qui devait lui susciter bien des envieux. Appel était aimé. Sa modestie, sa bonté, saréserve qui passait aux yeux des indifférents pour de la froideur, désarmaient ses rivaux. L'opposition très nette qu'il faisait au gouvernement, et qui l'avait conduit au refus de toutes les distinctions, le rendait populaire parmi les étudiants . On entendait dire couramment à l'École : « Appel est un type épatant ! Ce n'est pas lui que le pouvoir aura pour un bout de ruban, ou pour une sinécure bien payée. Si vous avez besoin d'une protection sérieuse, adressez-vous à Appel, il ne vous la marchandera pas. Aux concours, par exemple, il ne connaît plus rien que la valeur du candidat... »
Il était donc resté l'homme de sa jeunesse : incapable de mentira sa conscience, plein de pudeur intellectuelle, aimant le mérite avec ardeur et capable de tout sacrifier à sa conviction. Cet homme mince , pâle, à tête de médaille, l'air maladif, avait la plus belle voix d'orateur, timbrée, moelleuse, caressante, irré-
sislible pour ceux qui l'entendaient à la Faculté et qui lui valait des succès de cours sans pareils. Il arrivait au doyen d'aller l'écouter par plai-ir. Si l'accès de la salle où il professait avait été ouvert auxfemmes, elles auraient raffolé de lui. Il ne s'était jamais produit qu'une seule fois en public, à l'amphithéâtre de la Sorbonne, où il avait prononcé au congrès médical un discours sur le vitalisme. L'effet obtenu avait été tellement extraordinaire qu'on l'applaudissait encore et qu'on l'appelaità grands cris, comme un acteur triomphant, pendant qu'il s'éloignait avec sa femme par une porte dérobée.
Cet homme de bien, ce savant intègre, ce défenseur de l'humanité avait été sollicité par ses amis de se laisser présenter à Paris aux élections sénatoriales. Une seule concession lui était demandée par ceux qui le patronnaient : Ne pas parler, dans sa profession de foi, de la question religieuse. Il avait refusé : Je suis croyant, avait-il répondu. Et dans un temps où l'athéisme 'est une carrière, je considérerais comme une lâcheté de ne pas afficher mes convictions. Si j'acceptais de briguer les suffrages des électeurs radicaux de Paris, je prétendrais obtenir d'eux le droit de défendre la religion, dans toutes ses manifestations nécessaires. Vous voyez qu'il est préférable que je ne me présente pas. D'ailleurs, qu'irais-je faire dans le Parlement? J'ai à peine le temps de soigner tous mes malades. Laissez-moi à mes travaux et nommez quelqu'un qui n'ait ni mes principes, ni mes occupations. -
Dans la communauté d'existence avec ce noble caractèreetcetcspritsupérieur,Francine s'était affinée. Son instruction, bien supérieure à celle de Dartigues, était nulle auprès de celle d'Appel. Avec la faculté d'assimilation particulière aux femmes, elle avait, au contact de son nouveau compagnon, acquis le riche développement des idées générales. Son intelligence saturée, chaque jour, dans la conversation, d'aperçus ingénieux et saisissants sur les choses du passé et du présent, sur les hommes en vue, sur les théories nouvelles, avait pris une ampleur peu ordinaire. Elle était en mesure de causer sans gaucherie avec les hommes éminents que son mari recevait. Elle s'était mise promptement au ton, sans discordance. Excellente femme d'intérieur, elle savait montrer dans les réunions officielles une sobre et grave élégance qui lui avait concilié toutes les sympathies. La méchanceté, qui aurait pu s'exercer contre elle, à raison de son ancienne condition si vulgaire et si malheureuse, la respecta toujours. Dès qu'on la connut, on l'aima. Elle était la digne compagne du bon et grand Appel. Elle complétait cette noble figure de savant par la dignité et la grâce dont elle l'entourait.
Les yeux fixés sur sa broderie, dans la pure lumière qui venait des jardins, Francine tirait des points, mais, à coup sûr, sans penser à ce qu'elle faisait. Un pas bien connu en glissant sur le parquet de la pièce voisine la tirade sa méditation laborieuse. Une rougeur monta à ses joues. Elle se leva vivement et ouvrit la porte, au moment où Appel arrivait.
— Eh bien? interrogea-t-elle.
— Eh bien ! Des Barres n'avait pas plus de nouvelles que nous. Mais son rédacteur du Tocsin est arrivé de Maillane, comme j'étais là, et par lui j'ai su que l'enfant se portait bien. Il n'y a donc que de la négligence de sa part. Il n'a pas écrit parce qu'il a été très occupé par la polémique électorale, par les tournées...
Francine ne se dérida pas. Elle regardait son mari en hochant la tête. Elle se rassit d'un air soucieux.
— Tu ne sauras jamais mentir, mon ami, dit-elle tristement. Tu t'efforces de me rassurer. Mais tu restes inquiet toi-même. Je te connais si bien, que rien qu'au son de ta voix je puis deviner ce que tu penses réellement. Tu as reçu de mauvaises nouvelles que tu ne veux pas me donner. Tu as tort, tu dois me dire la vérité. Mon Dieu! Est-ce que Pierre est malade?
— Serais-je ici?
— Ah ! Cette fois tu dis vrai, fit-elle avec un doux sourire. Non, tu ne serais pas autre part qu'à son chevet. Mais s'il n'est pas malade physiquement, l'est-il donc moralement? Ce serait peut-être plus grave encore. Je t'en prie, ne me leurre pas. Tu sais que j'ai de la résolution, en face des réalités. Mais le soupçon et l'inquiétude me trouvent sans force... Voyons! Qu'ya-t-il?
Appel mis sur ses gardes par la clairvoyance de Francine, s'étudia à la bien tromper.
— Que veux-tu que je te dise? Je ne connais rien
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. Ii5
de grave, je ne puis inventer des incidents pour lexpliquer le silence de Pierre. Breloquier sait qu'il a passé quelques jours à Arles... Tu ne l'ignores pas, puisque c'est de cette ville qu'était datée sa dernière lettre. Il est rentré à Maillane,niais évidemment il a dû être très occupé à Arles, puisqu'il nous a oubliés, pendant une semaine. . . C'est une femme, sans doute, qui en est cause.
— Une femme n'empêche pas un garçon d'écrire à sa mère...
— Enfm, je te rapporte ce que j'ai appris de Breloquier... As-tu besoin de te torturer la pensée? Tu fais du roman, à propos d'une chose si simple ! Ton fils t'a donné de très mauvaises habitudes, en t'écrivant si régulièrement... Et, pour une fois qu'il se relâche de son empressement, tu le juges criminel ? Pauvre petit!
— C'est lui que tu plains ?
— Je te trouve injuste.
A ces mots prononcés par celui en qui elle avait une inébranlable confiance, Francine redevint songeuse. Elle se demanda si réellement ses craintes n'étaient pas un peu promptes. Ce n'était pas la première fois que Pierre s'émancipait. Il avait, comme tous les jeunes gens, connu des heures de fièvre pendant lesquelles il échappait à la surveillance des siens. Jamais Francine cependant ne s'était sentie inquiète comme en ce moment.
— C'est ta faute, dit-elle, doucement. Tu m'as fait, depuis vingt ans, la vie si calme et si sûre que je de-
viens ombrageuse à la première difficulté. Autrefois, je n'aurais pas trouvé extraordinaire d'avoir un motif dinquiétude. J'en avais si souvent! Tu portes la peine de ta bonté. Tu m'as rendue trop heureuse. Mais est-ce que c'est fini ?
— Non, puisque je ne changerai jamais et que, dans toutes tes épreuves, si tu dois en subir, tu me trouveras auprès de toi pour faider à en triompher. Voilà pourquoi je juge tes préoccupations exagérées. Rien n'est compromis et déjà tu t'effares. 11 faut plus de sang -froid. La plupart du temps, dans la vie, on se crée des angoisses imaginaires. On se figure de terribles dangers. Et quand on cherche à se rendre compte, on s'aperçoit qu'on s'était effrayé de fantômes et qu'avec un peu plus de patience, ou de raison, on aurait évité des agitations pénibles. C'est le cas, je crois, en ce moment, pour toi.
— Je songe, depuis hier, à notre situation, reprit Francine avec gravité, et je me demande si nous n'avons pas élevé Pierre un peu trop sérieusement. Cet enfant n'a pas eu une enfance gaie. Il a vécu d'abord près de moi qui travaillais toujours et ne riais guère. Puis entre nous deux, occupés des douloureux problèmes de l'existence et par cela même peu enclins à nous divertir. Notre foyer a peut-être paru morose à cet enfant. Tant qu'il a été près de nous, il n'a pas eu l'occasion de faire la différence. Mais depuis qu'il est libre, depuis qu'il voit des gens de toutes sortes, il a, c'est ma crainte, jugé que nous manquions d'agrément. De là à s'écarter de nous, dans une certaine me-
sure, il n'y a qu'un pas. Oh I 11 nous aimera toujours, mais s'il se tenait à distance, s'il vivait en dehors de nous, quelle déception et quelle triste fin de vie I
— Il laut toujours s'attendre à être séparé de ses enfants, dit Appel. Nous nous figurons trop facilement que les enfants sont créés pour leurs parents. C'est une erreur. Ils sont créés pour eux-mêmes. Ils ont tout à attendre de notre tendresse, et nous, bien peu de chose de leur reconnaissance. Et cela est ainsi depuis que la terre tourne, et cela sera ainsi tant que le soleil éclairera l'humanité. Pauvre Francine, que d'illusions tu te fais, si tu crois jamais conserver ton fils pour toi seule. Mais ton cas est celui de toutes les mères françaises, et notre pays en subit un grand dommage. Vous êtes toutes de trop bonnes couveuses, et vous ne souffrez pas que vos petits s'écartent de vous. Il faudrait cependant, pour la forte expansion de notre peuple dans le monde , que vous prissiez l'habitude de vivre sans avoir vos enfants à côté de vous. A seize ans, les garçons devraient voyager, parcourir les continents, se former aux affaires, apprendre sur place les langues étrangères, s'habituer à décider par eux-mêmes, à prendre une responsabilité et à la soutenir, au lieu de courir trouver papa ou maman en criant : « Voici ce qui m'arrive ! Que faut-il que je fasse? » Un jeune Anglais ou un jeune Américain a plus d'esprit de décision à vingt ans, qu'un Français à trente. Et c'est de là que vient la stagnation de nos affaires, l'affaiblissement de notre influence , enfin la décroissance de notre grandeur.
Par un tout petit côté d'une question, tu le vois, on peut envisager la question générale, et des faiblesses d'une mère française, conclure à toutes les faiblesses de la France.
Francine sourit tristement :
— Je te raconte mes tourments et tu me réponds par un cours d'économie politique. Est-ce que tu t'imagines que je m'occupe du sort de la France, quand je voismon filsm'abandonner? Je ne vois qu'une chose, c'est que je suis seule et que ma maison est triste, parce que celui qui devrait l'égayer n'est pas là. J'ai bien la tête à m'affecter de la diminution de la puissance nationale, quand je sens la tendresse diminuer dans le cœur de mon fils. Je ne sais pas si toutes les mères françaises sont comme moi. Je ne le souhaite pas, car elles doivent être bien malheureuses, si leurs enfants s'émancipent et les délaissent. Je suis sans doute très égoïste, mais il me faut mon enfant. Je ne l'ai pas mis au monde pour les autres, et d'ailleurs, personne ne l'aimera jamais comme moi.
— Eh! Pauvre femme, cela est bien sûr que c'est toi qui l'auras le mieux aimé. Mais est-ce une raison pour qu'il n'en aime pas d'autres autant que toi ?
— Dis : plus que moi ! Tu le penses ! Ah I je sais bien que vainement une mère élève un enfant, le nourrit, le couve, passe ses jours et ses nuits à le soigner, et quand il est fort et beau, s'impose au besoin tous les sacrifices pour lui faire la vie facile et belle. Une fille passe, qu'il ne connaissait pas la veille, il la voit, la suit, et tout est oublié, il ne connaît plus qu'elle,
il est prêt à tout pour la satisfaire, obtenir son sourire et ses caresses. Je sais tout cela et que l'ingrat, s'il le faut, marchera sur le cœur de sa mère pour courir plus vite rejoindre sa belle, et qu'il se fera visà-vis d'elle un mérite de sa cruauté. Et tu trouves cela tout naturel, dans ton égoïsme d'homme. On voit bien que tu n'as pas donné ta chair et le meilleur de toi à l'enfant qui s'en va sans un souvenir et sans un regret. Pour comprendre tout ce qu'il y a d'abominablement douloureux dans un tel abandon^ il faut avoir un cœur de femme !
Elle éclata en sanglots. Appel, sombre, ne répondit pas. Il avait épuisé les arguments. Sa raison lui paraissait bien froide auprès de la bouillante affliction de Francine. Il sentait toute Tàpre justesse de sa plainte. Il la savait clairvoyante dans son inquiétude. Il frémissait à l'idée qu'une confirmation terrible de ses craintes vagues pouvait lui être donnée par la révélation de l'intimité établie entre Pierre et Dartigues. Il suffisait d'un hasard pour la mettre au courant de cette situation si grosse de dangers et de soucis. Une lettre nouvelle arrivant , sans qu'il fût là pour la re- Gevoir et la supprimer, et la pauvre femme, sans préparation, sans atténuation, était frappée au cœur. Toute l'œuvre de guérison morale entreprise par lui, depuis vingt ans, et qu'il espérait avoir achevée, sécroulait lamentchlement, en une minute, et de toute sa vie, laborieuse, droite, féconde, il ne resterait que des débris.
Il ne le voulut pas. Cet homme de courage prit en
luO LES BATAILLES DE LA VIE.
un instant la résolution de s'opposer à cet avortement de toute sa destinée. Il était sans colère, mais, lucide et ferme, il voyait la situation telle qu'elle se présentait, avec tous ses dangers. 11 ne la jugea pas irrémédiablement compromise. Il ne désespéra pas de l'intelligence de Pierre. Il eut. la iierté de penser qu'un homme instruit par lui ne se conduirait pas comme un être vulgaire. Une bouffée de chaleur lui remonta au cerveau et l'exalta. Son visage morne s'éclaira d'un rayon. Il marcha d'un pas vif dans le salon, et Francine qui l'examinait fut frappée du changement de sa physionomie.
— Qu'as-tu? demanda- t-elle.
— J'ai réfléchi à tout ce que tu viens de dire, ma bonne femme, dit-il. Je me suis imprégné de ta pensée. Il est toujours fâcheux de ne raisonner qu'avec ses propres idées. Il faut se placer au point de vue de son contradicteur. Sans quoi on risque d'être injuste. Eh bien ! J'estime que tu n'as pas tort, et que tu as, de par tes sacrifices, tes chagrins, et ta parfaite intégrité morale, le droit d'exiger de ton fils des égards, des soins et une sorte de culte particulier. Seulement je te ferai observer que Pierre ignore ce qu'il te doit. Par une délicatesse que j'approuve, tu lui as caché la conduite de son père et les lamentables conditions dans lesquelles celui-ci t'a abandonnée avec lui. Il suffirait, j'en suis sûr, d'une explication à ce sujet, avec ton fils, pour lui ouvrir les yeux et le ramener à toi, sans défection nouvelle possible. M'autorises-tu à avoir cette explication?
— E( commenl? dit Francine, avec une sourde angoisse.
— En faisant revenir Pierre, ou en allant le trouver moi-même.
— Pourquoi? reprit-elle, en attachant, sur l'expressif visage d'Appel, des regards presque menaçants. Que vient faire, dans tes préoccupations, ce souci d'éclairer Pierre sur un passé si triste? Est-il donc nécessaire, aujourd'hui, qu'il sache ce qu'il devait ignorer hier? Que me caches-tu? Je sens qu'il y a autre chose que ce que tu m'as dit. Voilà que, pour la première fois, depuis vingt ans, le souvenir de Dartigues apparaît dans notre vie.
— C'était inévitable, dit Appel. Jusqu'à ce jour nous avons eu le bénéfice de notre conduite vis-àvis de cet enfant. Mais il devait fatalement arriver une heure où le passé s'évoquerait et où il faudrait s'expliquer. Cette heure est-elle venue? C'est ce que Pierre seul peut nous faire savoir.
— Que crains-tu donc? Car tu crains une complication que je ne m'explique pas.
Il se tut. Elle eut de nouveau dans le regard une expression d'angoisse et murmura :
— Qu'estdevenuDartigues? C'est là qu'est le point noir de notre horizon. Je me le suis dit bien souvent. Je ne t'en parlais pas, par une sorte de pudeur, mais je pensais sans cesse à ce malheureux pour craindre de le retrouver. Qu'a-t-il fait? Est-il encore vivant? Ai-je à le redouter? Ohl Les songes de mes heures solitaires, les voilà qui prennent corps! Je ne savais
pas ce ({ue je pouvais appréhender. Je le sais maintenant... Jure-moi que tu n'as pas eu de nouvelles de Dartigues? Jure-moi qu'il n'est pour rien dans tes préoccupations et dans mes tourments?...
— Je l'ignore! Je te jure que je l'ignore! s'écria Appel.
— Tu jures que tu l'ignores, mais tu ne jures pas que Dartigues n'a point reparu et que tu en as été informé... Tu ne peux te résoudre à mentir, mais tu ne dis pas toute la vérité... Tu me ménages... Écoute, je taflirme que tu as tort. J'aime mieux tout connaître... Ne me dose pas la révélation, au jour le jour... Traite-moi honorablement. Ne me prends pas pour un esprit débile... Je supporterai le choc... Par grâce, plus de réticences. Il s'agit de mon fils. Dismoi tout ce que j'ai le droit de savoir.
Appel ne résista plus. Il se sentit débordé. Ne pas parler, c'était torturer Francine. Il lui ftt l'honneur qu'elle réclamait :
— Eh bien! C'est exact. Dartigues a reparu.'
— Où cela?
— A Maillane.
— Pierre l'a vu?
— Il Va vu. Ils ne se sont pas quittés, depuis une semaine.
— Et c'est depuis une semaine qu'il ne nous donne plus de ses nouvelles! Qu'est-ce que ce misérable a pu faire pour s'emparer ainsi de lui?
— Eh! Je te répondrai ce que ma répondu Des Barres : il lui a dit qu'il était son père.
LE BRASSEUR D'Al'FAlRES. 153
— Eli bien! Je pense que Pierre a dû trouver que c'était un peu tard!
Appel secoua la tête :
— Il y a, au fond de tout cœur humain, une sentimentalité latente qui fait explosion, souvent bien à tort, mais qui par cette manifestation décide des siluations les plus graves. Tu sais que les foules en fureur sont calmées avec un mot heureux. Tu sais qu'avec un mouvement oratoire il est possible de déchaîner une émeute. Peux-tu t'étonner qu'un fils soit bouleversé par la voix de son père, quand ce père possède les qualités de persuasion de Dartigues? Tu me Tas bien des fois répété que c'était le plus habile des charmeurs et que nul n'excellait comme lui à donner aux choses les aspects les plus séduisants. Dans une affaire, si importante pour lui, supposeras-tu qu'il se soit montré inférieur à ce qu'il est d'habitude? Aurat-il déployé moins de talent pour séduire son fils, que pour entraîner une majorité d'actionnaires? Non ! Et le pauvre Pierre n'aura pas pesé lourd dans la main puissante de cet aventurier.
— Tu en parles comme de quelqu'un de très influent et de très redoutable...
— Il l'est.
— A-t-il donc fait fortune?
— Une très grande fortune. Il arrive du Nouveau- Monde, avec des millions...
Un sourire adoucit le front soucieux de Francine :
— Il a donc réussi à réaliser son rêve. Il doit être bien heureux !
loi LES BATAILLES DE LA VIE.
Appel la regarda avec tendresse :
— Cœur exquis! Tu te réjouis de son succès, même au moment où il te fait souffrir!
— Sïl est heureux, dit Francine, pourquoi seraitil méchant? Il n'a jamais fait le mal que quand il avait intérêt à le faire. Maintenant que la vie lui a souri, quil a obtenu ce qu'il souhaitait par-dessus tout : la richesse, ne saurait-il se montrer clément pour ceux qui ont conçu autrement leurs rêves?
— Et si justement son intérêt lui commandait de s'emparer de Pierre, le crois-tu homme à hésiter?
— Explique-toi.
— Si tu n'as pas connu plus tôt la réapparition de Dartigues, c'est qu'il a changé de nom en même temps qu'il changeait de condition. Tuas lu bien souvent dans les journaux le nom nouveau qu'il porte. Moi-même je le connaissais avant de savoir qu'il déguisait Dartigues.
— Comment s'appelle-t-il donc aujourd'hui?
— M. de Maillane.
— Le concurrent de Des Barres?
— Oui, celui dont Pierre est allé, dans le Midi, combattre la candidature.
— AhlJe comprendstout, maintenant ÎEtc'est bien plus effrayant que ce que je craignais tout d'abord! L'antagonisme de Dartigues, motivé par une affection tardive pour son fils, devait être bien fertile en complications douloureuses, mais que dire de l'hostilité à laquelle va le pousser contre nous la volonté de triompher de Des Barres? Le conflit, dès le premier
instant, s'annonce implacable. C'est la lutte entre deux principes, encore plus qu'entre deux sentiments. Il s'agit, pour ce malheureux enfant, de se débattre entre son père armé de toutes les séductions de la vie brillante et jouisseuse, et nous qui ne lui avons jamais parlé que de devoirs laborieux et sévères. Appel, n'avons-nous pas eu tort de nous montrer si austères? N'aurons-nous pas préparé notre défaite, en rendant notre cause moins attrayante? Ne fallaitil pas être moins rigides, favoriser davantage l'expansion de la jeunesse dans le cœur de cet enfant? Nous lui avons fait porter une partie du poids de nos tristesses. Et maintenant un autre va peut-être nous le voler en lui offrant uniquement des joies !
— Pour tout résumer, dit Appel avec fermeté, tu penses que Pierre se laissera corrompre. Je ne lui fais pas, moi, une si cruelle injure. Je ne crois pas que nous ayons eu tort d'armer fortement notre fils pour les batailles de la vie, en lui enseignant tout ce qui fait une âme vaillante et un esprit généreux. Loin de craindre le résultat, je l'attends avec confiance. Si nous l'avons bien instruit, si nous avons bien cultivé son esprit, nous devons récolter la droiture, l'honnêteté, le courage, au jour de la moisson. Avonsnous de cet enfant su faire un homme? C'est ce qu'un très prochain avenir nous apprendra. Et toute la question est là. Je ne dis pas que nous n'aurons pas à lutter, à souffrir, qu'il n'aura pas, lui, à se débattre et à pleurer. Ce qui importe, c'est qu'il triomphe I Nos satisfactions, à nous, doivent compter pour
lo6 LES BATAILLES DE LA VIE.
rien dans le (U'ijal (lui commence. Tout mon désir, toute mon ambition sont de m'assurer que j'ai créé un* homme!
Une rougeur ardente avait monté aux joues du savant. Sa voix sonnait claire et son geste se précisait énergique. Francine avec inquiétude leva les yeux sur son mari :
— Tu ne vas pas, cependant, abandonner Pierre à lui-même? Ce serait trop risquer!
— Je vais, aujourd'hui même, lui télégraphier de venir nous retrouver à Paris. 11 faut que nous ayons une explication décisive. Je veux jouer la partie, sois tranquille, et je ferai tout ce qu'il faudra pour ne pas la perdre.
Francine hocha la tête mélancoliquement.
— Prends garde ! Car tu as affaire à quelqu'un qui ne se gênera pas pour biseauter les cartes.
La soirée était douce et claire. Une de ces soirées du Midi plus tièdes que les jours, où le vent tombé, avec le coucher du soleil, n apporte plus dans les plaines l'âpre fraîcheurdes Alpes neigeuses. Pas une feuille ne tremblait dans les massifs de platanes et de sycomores qui entourent la terrasse de Maillane. La lune haute dans le ciel baignait dune clarté d'argent les pelouses qui descendent mollement jusqu'à la rive de l'Arbosque. Toutes les fenêtres du salon étaient ouvertes et rougeoyaient dans la nuit. Le dîner venait de finir, il était neuf heures et les commensaux de Dartigues prenaientle café. La veuve duPrésident, vêtue d'une pelisse de soie crème garnie de zibeline, allongeait ses pieds devant un grand feu clair qui brûlait dans la cheminée. Depuis qu'elle avait quitté l'Amérique, elle n'était pas parvenue à se réchauffer.
— Où donc sont les enfants? demanda- t-elle.
— Ils se promènent dans le parc, dit Dartigues.
— Ils vont prendre froid.
158 LES lîATAILLES DE LA VIE.
— Ne craignez rien. 11 fait un temps d'été"...
— Mais quelle satisfaction peuvent-ils trouver à se promener sur cette terrasse, dans l'humidité de la nuit?
— Ils causent. Ils se racontent un tas de choses que vous trouveriez sans intérêt, et qui ont du charme pour eux. Ils marchent peut-être même sans parler, et ils y prennent du plaisir, parce que l'un à vingtquatre ans, l'autre dix-huit, et qu'à cet âge-là, le clair de lune a une signification particulière, les bruits de la nuit un charme mystérieux, parce qu'ils sont jeunes, en un mot, et qu'ils jouissent délicieusement de leur jeunesse. Nous ne connaissons plus ces sensations-là, nous autres, n'est-ce pas, Barandet, n'estce pas, Rémançon? Nous préférons fumer un bon cigare, assis dans un fauteuil moelleux, mais c'est parce que nous ne pouvons plus faire autrement...
— Parlez pour vous, Dartigues, dit Rémançon avec vivacité, moi je pourrais très bien aller me promener au clair de la lune, si je voulais... Dieu merci, je n'en suis pas à ne m'occuper que de choses sérieuses. Et il y a temps pour tout!
— Je crois que vous vous vantez, mon ami...
— Lui? Pas du tout, dit Barandet. Il protège une petite, qui chante dans les cafés-concerts et qui a un maillot célèbre à Paris. . . M'^'' Amandine de Tresmes. . . Noblesse de robe! Demandez-lui ce que ça lui coûte?
— Très cher, fit Rémançon.
— Et elle vous trompe?
— Tant qu'elle peut.
La veuve du Président s'agita devant sa cheminée :
— Dites-moi donc, monsieur Rémançon, quel agrément vous pouvez prendre à vous faire moquer de vous par une créature...
— Elle ne se moque pas de moi, madame. Elle a d'autant plus d'égards pour votre serviteur, quellese conduit plus légèrement avec lui. Moi, j'ai l'air de ne rien savoir et d'être toujours sur le point de tout découvrir. Grâce à cette politique, je suis parfaitement traité par cette aimable fille, qui m'amuse plus que je ne saurais dire.
■ — Expliquez-moi ça.
— Ah! Ça n'a aucun rapport avec le sentiment. C'est, à peu près, de l'hygiène. Cette enfant me sert de révulsif moral. Quand je me suis bien congestionné sur des chiffres, dans des conseils d'actionnaires, que j'ai appliqué mon esprit à résoudre des questions ardues, je vais chez Amandine, vers les six heures. Je la trouve dans son cabinet de toilette...
— Passez la mise en scène...
— Oh! Je n'ai rien à déguiser. Vous saurez que le cabinet de toilette est, à l'ordinaire, le salon des demoiselles galantes. C'est la pièce importante de l'appartement, souvent la plus luxueusement meublée. Je trouve donc Amandine, qui étudie un rôle, ou répète une chanson nouvelle. Elle m'accueille avec son meilleur sourire, m'offre son meilleur fauteuil et me raconte toutes les histoires de son théâtre. C'est bête à faire pleurer. Mais ça me détend. Mon cerveau se dégage, comme par enchantement, au contact de
cette gruerie extraordinaire. La niaiserie polinière et argotique de la belle agit sur moi, comme le plus puissant topique. J'étais arrivé chez elle, las, assommé, morose. Au bout d'une heure, je suis ranimé, gai, content de vivre
— Et c'est tout?
— Oh! La plupart du temps. Et c'est bien assez.
— Pour vous, dit Dartigues. Quant au reste, les autres s'en chargent I Eh bien ! Mais, Rémançon, vous me paraissez être un grand philosophe.
— Pratique ! ajouta Barandet.
— Incompréhensiblepourmoi,dit la veuve du Président. Dans mon pays plus les hommes sont vieux, plus ils sont jaloux. Le général Hernandez me trompait, certes, autant que femme put jamais être trompée. Mais il était tout de même jaloux de moi, et il a fait fusiller plus de dix officiers magnifiques, rien que sur le soupçon qu'ils me faisaient la cour. Vous, en Europe, vous ne demandez à une femme que de la distraction. Vous avez une maîtresse, comme on a une voiture, parce que c'est plus agréable que d'aller à pied. En Amérique, chaque fois qu'on aime, on donne sa vie.
— Ah! Chère madame, nous ne pouvons pas donner notre vie comme ça, reprit Rémançon. Nous avons autre chose à faire. C'est bon pour les gens qui vivent dans des pays tropicaux, où la chaleur lés force à rester étendus, à rêver une partie du jour. Ils peuvent cuver des soupçons et combiner des vengeances. Mais nous voyez-vous, nous autres Français,
rugissant comme des tigres, et préparant des massacres, parce qu'une femme aura oublié, pendant un quart d'heure, celte bagatelle qu'est la fidélité? Non! Non! Ce n'est pas possible sous notre latitude. Et puis, on perdrait trop de temps. La vie est courte, les affaires difficiles. Ne compliquons rien. Et ne demandons à l'amour que ce qu'il peut donner : très peu de plaisir à ceux qui le prennent au sérieux, de nombreuses jouissances à ceux qui s'en moquent. Voilà :
— Faites attention à vos paroles, voici ma fille qui rentre. Elle n'est pas élevée dans vos idées, à la française, et serait très étonnée d'apprendre qu'à moins d'être stupide, il ne faut pas prendre l'amour au sérieux.
Parla porte-fenêtre Pierre et Bella s'avancèrent. Ils formaient un couple charmant par sa dissemblance même. Elle petite, brune, des yeux comme des diamants noirs ; lui grand, blond, calme et le regard clair. Ils riaient gaiment, déjà bons camarades. Derrière eux, à pas prudents, Claude Brun se glissa. Sonabsence n'avait pas été remarquée, sa rentrée fut inaperçue. Il avait suivi les jeunes gens dans le parc, épiant leurs gestes et leurs paroles. Sa pâleur était plus accentuée qu'à l'ordinaire. Il s'approcha de la cheminée comme s'il avait froid.
— Eh bien! Mes enfants, dit Dartigues, avec rondeur, la promenade a-t-elle été agréable? Avez-vous bien bavardé ?
— Oui, mon père, répondit Pierre, mais il commen-
çait à faire frais. J'ai conseillé à M"® Hernandez de rentrer, et je vais vous demander la permission de me retirer...
— Veux- tu qu'on attelle?
— Non pas. J'ai une demi-heure de chemin à pied pour retourner chez moi... Je ne veux déranger personne.
La figure de Dartigues se rembrunit. Il lit quelques pas, puis il dit :
— Bien! Comme il te plaira.
Il passa dans son cabinet, pendant que Pierre prenait congé. Malgré ses plus caressantes avances, la glace n'était pas encore fondue entre son fils et lui. L'attitude de Pierre était pleine de réserve. Il ne se refusait pas aux témoignages d'affection dont l'accablait Dartigues, mais il n'y répondait qu'avec circonspection. Il se tenait sur la défensive. Après avoir cru le conquérir d'un seul élan, l'enjôleur s'apercevait que toutes ses roueries avaient été inefficaces, et que ce jeune homme, auquel il était resté étranger pendant vingt ans, sans le repousser, lui refusait sa confiance. Il en était humilié et peiné à la fois. Habitué à vaincre, il se reconnaissait impuissant, quand il était si important pour lui de ne pas échouer dans sa tentative. Et puis il se sentait une affection très vive pour ce beau garçon qui flattait son amour-propre et il aurait voulu en être aimé.
Il se disait ces choses, en attendant que Pierre vînt le retrouver. Pas une fois il ne fit un retour sur luimême, pour s'accuser d'être l'auteur de la situation
dont il souffrait. Avec son admirable faculté de ne voir que l'avenir et ses promesses, il avait oublié le passé et ses misères. Une se reprochait rien. Sa conscience était si muette que^ véritablement on eût pu se demander s'il en avait une. Peut-être la conscience n'est-elle qu'une manifestation de l'inquiétude des gens faibles. Lui, il était fort. Il l'avait bien prouvé. Un pas léger, un claquement de porte le firent retourner. Pierre était devant lui. Dartigues le regarda un instant en silence, puis hochant la tête :
— Ainsi tu t'en vas, comme un invité, après le dîner, et tu retournes à l'auberge, quand il y a vingt chambres libres, dans la maison de ton père ? Feras-tu une visite de digestion, pour le repas que tu as mangé ce soir?
— Vous vous moquez de moi, dit Pierre avec un grand calme. Vous avez sans doute raison. Je ne suis pas assez souple pour vous satisfaire. Je n'y puis malheureusement rien, avec la meilleure volonté du monde. C'est un défaut d'éducation : je m'apprivoise malaisément.
— Pourquoi es-tu en défiance? Que crains-tu?
— Rien du tout.
— Quelqu'un, à mon insu, t'a-t-il mal accueilli chez moi?
— Personne. Bien au contraire.
— Alors pourquoi ne viens-tu pas t'y installer, comme cela serait si naturel et si simple ? Ma maison est la tienne, prends l'habitude de le penser et agis en conséquence.
1G4 LES liAÏAlLLES DE LA VIE.
— Je VOUS assure que je le veux très sincèrement, puisque vous le désirez, mais cela me paraît impossible.
— Parce que?...
— Parce qu'il me faudrait réformer toutes mes habitudes dévie, et que c'est là un travail devant lequel je recule.
— Je ne te comprends pas.
— Je vais m'expliquer. Rien, dans vos façons d'entendre l'existence, ne concorde avec ce que j'ai eu coutume de voir faire et de faire moi-même jusqu'ici. J'ai vécu avec des gens simples, et je suis simple, comme eux. Tout ce luxe, dont vous vous entourez, me paraît n'être que superfluités dont je ne saurais prendre ma part, sans gênent sans regret...
— Sans regret?
— Oh! Comprenez-moi bien. Je n'ai pas la prétention de vous donner des leçons. Mais, depuis une semaine que je vis dans votre milieu, je regarde, j'étudie, je me rends compte... Vous menez ici un train de grand seigneur, mon père, et c'est peut-être cela qui m'a inquiété et troublé... Si vous aviez été un pauvre homme, je me serais assis avec plus de spontanéité et de joie à votre foyer... J'aurais, je crois, mieux essayé de compenser par de plus chaudes manifestations la médiocrité de votre condition... Il me semble enfin que j'aurais aimé plus facilement et plus tendrement un père moins fastueux. . . Peut-être m'intimidez-vous par votre luxe de prince... Pardonnezmoi si je vous parle franchement. Mais c'est bien là
le fond de ma pensée, et il vaut mieux que vous la connaissiez.
— Je me doutais qu'il y avait quelque chose comme cela, dit Dartigues en souriant. Je t'étudie aussi et tu n'as pas le monopole des analyses. Je me connais un peu en hommes, depuis le temps que je les pratique. Et puis je sais quels sont les principes dans lesquels tu as été élevé. Tu ne m'as pas permis de les ignorer, puisque tu les as étalés avec fracas dans ta polémique électorale. Il y aurait bien à dire là-dessus, mais ce n'est point le moment. Je me bornerai à te faire seulement observer que, dans la vie, chacun aies principes qui cadrent le mieux avec sa situation, ses désirs ou ses intérêts. Il est très rare de voir des millionnaires partageux, et encore plus rare de voir des meurt-de-faim conservateurs. Cela est tout naturel. Je ne discute pas, je constate. Tu as vécu, jusqu'ici, parmi des gens de pensée qui ont porté toutes leurs qualités actives dans les spéculations politiques et sociales. Mais, mon enfant, les gens de cette sorte sont des doctrinaires. Ils sont à l'humanité ce que les professeurs d'art militaire sont aux grands généraux. Ils enseignent, mais ils n'appliquent pas. Vois donc ce qu'est un Carnot comparé à un Bonaparte. Eh bien! les idéologues sont des enfants, en matière économique, à côté des hommes qui mènent les affaires du monde. A ceux-là il ne faut pas raconter des billevesées. Ils savent ce qu'elles valent. Ils ont fait la différence entre la théorie et la pratique. Ils se sont heurtés aux difficultés d'exécution, qui n'existent pas
ir,6 LES BATAILLES DE LA VIE.
sur le papier, mais qui surgissent dès qu'on tente une réalisation matérielle. Toute la sociologie, mon enfant, reste impuissante à la porte d'un chantier, où il y a dix mille ouvriers à faire marcher, comme cela m'est arrivé en Amérique. Là il ne s'agit plus de causer, il faut agir et commander. L'égalité disparaît, en un instant, la hiérarchie s'affirme. Il y a un chef et des serviteurs. La nécessité a remis chacun à sa place. Et s'il en était autrement, ce serait le chaos. Il est bien évident qu'étant donnée cette situation, les avantages deviennent proportionnels à l'importance de l'effort individuel. Celui qui a pioché la terre, ne gagne pas autant que celui qui a tracé la place de la fouille, et ce dernier est moins rémunéré que le promoteur et le conducteur de toute l'entreprise. Voilà, mon cher Pierre, ce que devient le collectivisme mis aux prises avec les nécessités d'exécution. Je ne te donne pas ces explications pour modifier tes idées. Je n'en ai point le désir. Mais seulement pour te faire comprendre que , si je suis devenu très riche, c'est avec le concours de l'intérêt général. J'ai fait vivre des milliers de travailleurs, j'ai donné l'élan à toute une industrie, porté la civilisation dans des contrées sauvages, éclairé tout un coin du monde. J'ai rendu autant de services qu'un conquérant et j'ai réalisé une fortune de conquérant. Il ne faut pas mépriser mon luxe. Que dirais-tu de moi, si, ayant des millions, je les gardais en caisse sans les dépenser? C'est là que ta jeune intransigeance serait en droit de se hérisser. Quoi ! Tant de richesses pour un seul
homme, et il les laisse improductives? Le fleuve d'or (juil a endigué , il ne le répand pas dans la masse pour lui apporter le bien-être avec le commerce, le travail, l'échange? Il ne fait pas de commandes aux artistes, qui vivent du caprice et de la fantaisie ? Mais cet homme est un criminel, car il détient une notable partie de la fortune publique, et l'immobilise contrairement à tout droit. C'est là, mon enfant, que tu aurais raison, car le socialisme fécond, véritable, régénérateur, ne consiste pas à empêcher les gens de s'enrichir, mais à leur défendre de thésauriser. Tu vois donc que tu es injuste en me disant que ce que tu appelles mon train de grand seigneur t'offusque. Si je ne menais pas ce train, si je ne dépensais pas beaucoup d'argent à ce que tu nommes des superfluités, je ferais tort à la société dont je tarirais, par un certain côté, les sources de production. Il faut donc que je sois prodigue, sous peine de mériter le blâme. Et toi, cher enfant, tu ne dois pas t'écarter de moi , parce que j'accomplis strictement ce qui est mon devoir social.
Le Dartigues des jours de jeunesse avait reparu, insinuant, persuasif, caressant. Et tout ce que le regard, le geste, la voix peuvent imposer de conviction, il en usait pour capter ce rebelle qui faisait obstacle à sa volonté. Il le vit incertain, hésitant, il ne le laissa pas se reprendre. Il voulut Tachever, le corrompre :
— Du reste, reprit-il, il ne faut pas mépriser cette fortune qui t'est destinée et qui t'appartient déjà en partie...
— Mon père ! s'écria Pierre avec un trouble violent .
— Eh quoi? Je ne suppose pas que, toi et ceux dont tu te réclames, vous ayez encore aboli l'héritage ? Or tu es mon fils, mon unique successeur. Tout ce que j'ai gagné et gagnerai encore constituera ton patrimoine. Il faut y penser, mon enfant. On ne se conduit pas, quand on a douze cent mille francs de rentes, comme lorsqu'on n'a rien. L'horizon change pour celui qui regarde de haut. Et il est nécessaire que tu envisages l'avenir sous l'aspect réel qu'il doitavoir pour toi. Avec beaucoup d'argent, on peut accomplir de grandes choses. L'argent n'est qu'un moyen d'action. 11 faut le mettre au service de ses idées ou de ses goûts. Intrinsèquement il est méprisable, mais la façon dont on en use l'ennoblit. Je pense que, dans ce siècle d'évolution, un homme riche, qui emploierait d'immenses ressources à résoudre des problèmes sociaux, pourrait être un bienfaiteur de l'humanité. Moi je ne pourrais pas être cet homme-là, je n'ai pas l'instruction nécessaire, je n'ai pas vécu dans un courant d'idées qui me permettrait ces expériences. Je ne suis qu'une machine à gagner de l'argent, mais je m'y entends, je t'en réponds. Toi, qui t'empêchera d'être le dispensateur éclairé de ces richesses que j'accumulerai par la puissance de mon effort? J'ai des goûts simples. Je ne trouve de plaisir que dans le travail. Au fond, je n'ai jamais cessé d'être un ouvrier, quoique je sois devenu patron. Ce qui m'intéresse, c'est la mise en œuvre d'une affaire, son développement et sa réussite. Eh bien! Mais je ne demande pas mieux que de
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. KiO
niocciiper de tes réformes sociales. Tu me les expliqueras, je tâcherai de les rendre pratiques. Nous pourrons, à nous deux, obtenir des résultats imprévus, puisque, pour réaliser tes conceptions, j'apporterai mon expérience et mon argent. Tu penses bien que ce n'était pas pour le plaisir d'aller figurer dans le tas, à la Chambre, que je me présentais à la députation. La France, mon ami, est gouvernée par des incapables. Il n'y a pas, parmi nos personnages politiques, dix hommes sachant exactement ce qu'ils veulent faire et où ils veulent aller. Il serait bien facile, va, de s'emparer de tous ces pantins-là et d'en tirer les ficelles à sa fantaisie. C'était là ce qui me tentait. Et il y a tant, tant de choses à réformer dans ce pauvre pays !
— Eh î Vous parlez là tout à fait comme Des Barres ! dit Pierre en riant.
— C'est bien possible. Mais je ne crois pas que j'agirais comme lui. Je ne suis pas utopiste pour deux liards. Je connais l'humanité et je ne compte pas sur sa sagesse. Je crois que, pour la sortir de sa routine, il faudra des siècles, et que tout le bien qu'on lui fera ce sera malgré elle, et qu'elle en voudra mortellement à ceux qui le lui auront fait. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas essayer.
Dartigues prit une cigarette, l'alluma et changeant de ton :
— Nous avons parlé bien sérieusement, il me semble. Je n'avais pas l'intention d'aborder de si graves spéculations. Nous sommes pariis de ta situation personnelle pour aboutira l'état général. C'est sortir sin-
no LES BATAILLES DE LA VIE.
gulièrement de la question. Revenons-y. A compter d'aujourd'hui, je veux que tu ne te prives de rien. Je te vois vivre chichement dans une petite auberge, à la façon d'un commis voyageur. Cela n'est pas convenable.
Il ouvrit un tiroir, y prit un petit cahier de papier à couverture chamois et le tendit à Pierre :
— Voici un carnet de chèques à ton nom. 11 y a cent mille francs déposés à ton compte au Crédit Lyonnais. Tu en useras comme il te conviendra, pour tes idées ou pour tes plaisirs. Tu comprends bien, mon enfant, que je n'ai pas travaillé toute ma vie pour que tu en sois à te refuser tes fantaisies...
— Mon père, cela me gêne, dit Pierre en rougissant.
— Ah ! Si tu me refuses, je croirai que tu ne m'aimes pas ! Et qu'est-ce que cela, à côté de ce que je voudrais te donner?
11 lavait pris dans ses bras, et doucement lui glissait le carnet de chèques dans la poche :
— J'ai bien de l'arriéré à rattraper avec toi. Mais je suis plus riche d'affection encore que d'argent. Tu ne connais pas encore ton père, mon cher petit. Tu verras, tu verras... Je rêve pour toi la destinée la plus brillante et la plus douce. Je veux que tu me doives tout ton bonheur... Et pour commencer, tu vois, je te laisse libre, quoi qu'il m'en coûte. Va-t'en donc, puisque tu veux t'en aller, mais n'oublie pas que le jour où tu voudras rester sera un jour joyeux pour moi...
Il l'embrassa tendrement et le reconduisit jusqu'au vestibule où les domestiques indolents appliquaient
déjà les principes socialistes, en se faisant nourrir par leur maître à ne rien faire.
Dans lanuit,Pierre s'en allait, d'un pas alerte. Il était encore tout étourdi des raisonnements de son père. Encore qu'il eût pu y répondre par des argum-ents de valeur, il ne laissait pas que d'être ébranlé par la magnifique puissance de la richesse. Comme Darligues lui avait fait ruisseler en cascades son flotdor sur la tête î Et quel changement dans les conditions de son existence! Petit garçon, le matin même, en possession de sa pension de cinq cents francs par mois, il sentait dans sa poche le carnet sur lequel il suffisait d'écrire quelques mots pour avoir cent mille francs. Et après ceux-là, d'autres. Son père le lui avait dit : c'est un devoir de dépenser. A Tinverse d'Appel, qui ne cessait de répéter : c'est un devoir d'être économe! Il est vrai que le savant n'économisait que pour donner.
Mais Dartigues aussi donnait. Et, comme Appel, il se proclamait sans besoins. Ces deux hommes, si différents d'idées, de tendances, de tempérament, arrivaient à la même conclusion : la fortune gagnée par l'individu, mise au service de la masse. Eh! n'est-ce pas du collectivisme? pensa Pierre. Dans une forme spéciale et qui n'est pas celle préconisée par Des Barres. Mais lequel a raison, de ces trois hommes, également puissants , également utiles , également intéressants? Il eut un mouvement d'orgueil et dit presque tout haut : Mais c'est mon père qui est le plus séduisant! Ah! comme Dartigues savait manier les
esprits et les cœurs ! Déjà il avait répandu dans le cerveau de sonfils les semences qui devaient lever promptement et étouffer toutes les cultures anciennes. Il la possédait bien cette science de la persuasion, cet éternel enjôleur, qui avait fait, depuis trente ans, la gageure d'entraîner les hommes et qui jouait, à cette heure, la grave partie de conquérir son fils.
Une autre figure, alors, s'évoqua dans la pensée de Pierre, et cétait Bella, la fille de la seconde femme de son père, avec ses yeux de lumière et la langueur de son sourire. Gomme elle était délicieusement jolie, dans la clarté nocturne, pendant qu'ils se promenaient sur la terrasse où, dans les massifs, commençaient à gazouiller les rossignols. Et quel charme dans ce jeune esprit primitif et sauvage, et quelle douceur de lui enseigner en souriant tout ce qui, des êtres et des choses du vieux monde, lui demeurait étranger! Une plus chaude palpitation troubla Pierre, et, rêveur, il se demanda si, dans ce retour de son père, tout n'allait pas concourir à modifier ses résolutions et ses espérances.
Cette jeune fille si riche , héritière d'un président, véritable potentat, ayant rançonné et pressuré les peuples au cours d'une dictature de fer et de sang, étaitelle donc celle que devait aimer le jeune démocrate élevé par Appel et instruit par Des Barres? Quelle ironie dans sa destinée, qui le mettait aux prises avec ses principes, en lui imposant les tentations les plus violentes! Car, il ne pouvait le méconnaître, il était accessible aux séductions qui s'exerçaient sur lui, et déjà ses idées n'avaient plus la même ferme intran-
sigeance. Rien que de naturel, en somme, dans ce qui lui arrivait. L'aventure de l'oncle d'Amérique se réalisait pour lui, à cela près que c'était son père qui revenait pour l'enrichir. Pouvait-il considérer comme une catastrophe que Dartigues n'eût pas péri depuis son départ d'Europe? Et Dartigues vivant, n'était-il pas tout simple qu'il y eût quelque chose de changé dans l'existence de son fils? Ce quelque chose consistait en une fortune de plusieurs millions. Mais, comme lavait si bien dit son père : on n'avait pas encore aboli l'héritage. Et l'héritier de Dartigues se rapprochait de Bella autant que s'en éloignait le fils d'Appel. Pierre, doté par son père, devenait un parti très sortable pour la ravissante Américaine. Et l'avenir, devant lui, s'ouvrait facile, brillant, heureux.
Il avait, tout en roulant ces pensées dans sa tête, traversé l'Arbosque, gagné Maillane, et il arrivait à la porte de son hôtel. Il entra dans le cabinet du gérant, qui, prenant un papier bleu dans le casier placé près de la porte :
— Monsieur Appel, une dépêche pour vous.
Ce nom d'Appel, donné à Pierre, au moment même où il reconnaissait tout l'intérêt qu'il y avait pour lui à s'appeler Dartigues, lui fit résonner douloureusement le cœur. Il prit la dépêche, sans mot dire, et monta à son appartement où la servante, qu'il embrassait si délurément la semaine précédente, lui donna de la lumière, sans même obtenir un regard. Il décachetale papier bleu, et d'unœil troublé il lut : «Sommes inquiets de toi. Avons besoin de te voir, reviens sans
perdre un instant. T'embrassons tendrement. Appel . »
Il s'assit dans un fauteuil et demeura à rêver, sa dépêche à la main. Il revit la maison si paisible de la rue du Luxembourg et le ménage si sereinement harmonieux de sa mère et d'Appel. Quelle différence entre ce milieu calme, reposé, propice à la méditation et à l'étude, et l'intérieur bruyant où l'activité fiévreuse et turbulente semblait proscrire la réflexion et la sagesse. C'était, d'un côté, comme de belles et roucoulantes colombes, dans un massif verdoyant ; de l'autre, comme des aras aux couleurs éclatantes, aux cris assourdissants, dans une volière à barreaux d'or.
Inquiet, soucieux, Pierre s'interrogeait avec une réserve toute nouvelle. Il semblait craindre de discuter la situation, comme si la solution, inévitable, dût être désastreuse pour lui. Dans quelque sens qu'il se décidât, il entrevoyait des crises dont il sortirait meurtri. Il demeurait assis, le front lourd et assombri, dans le silence de sa chambre d'auberge, hésitant pour la première fois de sa vie, et, loin de ceux en qui il avait l'habitude de se fier, comme un marin égaré sans boussole sur une mer semée d'écueils. Plusieurs coups frappés à la porte le tirèrent de sa torpeur. D'une voix maussade il dit :
— Entrez !
La porte s'ouvrit et, se détachant sur le fond sombre du couloir, une souriante figure de femme se montra. Grande, svelte, blonde, coiffée d'un chapeau orné d'une plume noire, vêtue d'une élégante robe de voyage, elle souriait la main tendue :
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. lin
— On ma dit : au numéro 7. M'y voici, t'y voilà! C'est parfait! Bonjour, petit Pierre. Tu vas bien?
Le rêveur se dressa vivement sur ses pieds et allant au-devant de la visiteuse avec une surprise joyeuse :
— Amandine ! Par quel prodige?
— Un prodige qui s'appelle le rapide de Marseille, quatre-vingts kilomètres à l'heure, arrêta Arles, voiture pour Maillane. Un point, c'est tout.
— Et c'est pour me voir que tu viens ici?
— Tu ne le voudrais pas, joyeux jeune homme! Non. Je passe, pour affaires... J'ai vu ton nom sur le registre des voyageurs. Et comme je m'ennuie, depuis que je suis ici, tel un croûton de pain derrière une malle, j'attendais ta rentrée avec une impatience fébrile.. Dis donc, tu ne m'as pas encore embrassée!
Il répara de bonne grâce cet oubli, puis avec une surprise qui ne diminuait pas :
— Pardon, tu viens de dire que tu étais ici pour affaires...
— Oui, j'ai, dans le pays, un bon ami à moi, un sérieux financier que je veux voir au passage... Car je vais à Marseille. Je suis engagée au Gymnase. J'ai lâché le café-concert, mon enfant. Je joue la comédie. J'excelle dans la pièce rosse.
— Ça ne m'étonne pas.
— Dis donc, espèce de malhonnête!
Elle fit une pause, enleva son chapeau en disant :
— Tu permets? Tu -es seul ici? Pas de femme?
— Aucune femme.
— Alors, va bien! 11 est onze heures. Prend-on le thé, dans cette boîte provinciale?
— Je n'en sais rien. Nous allons voir ça. Il sonna. La servante parut.
— Servez-nous du thé, fit Pierre.
• — Du punch avec du thé? dit la fille non sans surprise.
— Ou du thé avec du punch, oui, mon enfant. Dis donc, Pierre, les indigènes me paraissent pratiquer l'eau chaude de préférence avec de l'alcool. Donnemoi une cigarette... Il parait que tu fais de la politique ici? Ah! J'ai fait causer le patron de la case, je suis au courant des événements électoraux... Du reste, si je suis dans ces murs, c'est pour la même raison que toi.
— Comment?
— Mon monsieur brasse aussi la matière électorale, seulement il est pour M. de Maillane, comme tu es pour le citoyen Des Barres.
— Et il se nomme?
— Rémançon. C'est un petit gros, très douillard, extrêmement canaille, et qui la connaît dans les coins... Ah! Vous avez affaire à forte partie...
— Ah ! Tu fraternises avec Rémançon ?
— On ne peut plus. Et ça lui coûte très cher. Comment! Tu ne le savais pas?
— Ce sont de ces choses dont je ne m'informe jamais.
— Ah ! Bichon, va ! Eh bien ! oui, c'est ce gros filou de Rémançon qui est mon seigneur et maître. Comme
il est à Maillane pour l'élection de son copain, il m'a demandé de m'arrêter vingt-quatre heures, en passant, et j'en profite pour prendre le thé avec toi.
La servante rentrait avec un plateau qu'elle déposa sur la table. Pierre, remis de son trouble, très intéressé par le peu qu'Amandine de Tresmes avait laissé échapper sur le compte de son protecteur, se préparait à faire subir à la belle un interrogatoire en règle. A l'heure où il subissait cette rude épreuve d'avoir à décider de sa conduite future, il considérait comme une faveur providentielle l'arrivée de cette franche et insouciante créature qui allait, sans restriction aucune, le renseigner sur la valeur morale des amis, des associés de son père. N'aurait-il pas ainsi des notions très claires sur ce qu'il pouvait attendre d'un rapprochement définitif avec celui qu'il avait ignoré pendant vingt ans? La servante était partie et Amandine versait dans les tasses le liquide fumant. De ses doigts blancs, chargés de bagues, elle prit le sucrier :
— Combien de morceaux? demanda-t-elle. Deux?
— Deux. Est-ce du thé?
— Ça en a la prétention. Mais je ne te jure pas qu'il est de la Caravane... Alors, mon chéri, tu es ici pour faire triompher Des Barres? Mais comment vas-tu faire? Tu auras contre toi tout le monde : l'administration, le clergé, le commerce, le... tout, quoi! Sur qui comptes-tu?
— Sur le peuple!
— T'as bien dit ça ! T'es gentil ! Embrasse-moi ! Mais le peuple, joli jobard, tu sais bien comment on le
mène ? Avec des promesses, on lui soutire ses voles et Dieu sait si les autres vont lui promettre des choses ! Tu peux l'y attendre, avec Rémançon et Barandel! Sans parler du candidat lui-même, le seigneur de Maillane.
— Parle-moi de celui-là.
— Ah ! Mais, dis donc, c'est le secret professionnel que tu me demandes de trahir?
— Tu peux faire ça pour moi. Le Maillane, tu le connais?
— De vue seulement, mais Rémançon ne parle que de lui. Il en a plein la bouche. Quand il est question de son ami , on croirait qu'il s'agit du bon Dieu ! Je crois qu'il y trouve son compte, et que c'est dans les affaires dudit Maillane qu'il fait son sac...
— Importantes, ces affaires?
— Énormes. Des chemins de fer, des ports, des villes... Est-ce que je sais, moi! Ils construisent de tout! Au plus haut prix, comme de juste. Tu leur commanderais un paradis terrestre, ils te le fabriqueraient. Tu saurais seulement ce qu'il te coûte !
— Malhonnêtes gens, hein? demanda Pierre d'une voix tremblante.
— Malhonnêtes? Pourquoi? C'est des ^ens qui travaillent. Et dame, les affaires, tu sais, il faut les tripoter vigoureusement, sans quoi on est dupe. Tu fais une affaire avec quelqu'un, n'est-ce pas? Tu te dis : il faut que je le roule, ou bien c'est lui qui me roulera. Et alors tu marches, mais ça n'empêche pas d'être un brave garçon!
— Voilà une morale qui est un peu facile! dit Pierre avec un sourire.
— Voyons, chéri, tu n'as pas la prétention de changer ton siècle? Tu le connais. Il faut le prendre comme il est. Le plus grand malheur pour un homme, aujourd'hui, c'est d'être un naïf. On pardonne tout, excepté la bêtise. Tous les jours j'entends des choses comme celle-ci : Vous savez, un tel qui sest conduit si noblement, ou si correctement, ou si délicatement, dans telle circonstance? — Oui. — Eh bien! Il a fait le plongeon, ou il est à la côte. — Ah! Pauvre garçon! Tiens! Tiens! Tiens! — Oui! Bien honnête, bien droit! Mais pas fort! Et puis c'est tout! Voilà l'oraison funèbre du garçon bien honnête, bien droit. Il n'était pas fort! Certes je ne conseillerais à personne de se conduire comme une canaille, mais il ne faut pas non plus se laisser tondre la laine sur le dos. Être un apôtre, prêcher la vertu, c'est beau. Donner l'exemple, c'est sublime. Mais gare à l'oraison funèbre prononcée par les malins qui n'ont eu d'autre préoccupation que d'arriver à leur but : u Noble cœur ! mais pas fort ! » Oh ! ce qu'il faut craindre ce (( pas fort »! C'est toute la loi de la vie, vois-tu, mon petit. Il vaudrait mieux qu'on dise de vous : Il est féroce, que : Il n'est pas fort.
— Et Rémançon et ses amis, sont forts, eux?
— Tu parles !
— Ils ne sont pas étouffés par les scrupules.
— Au point de réussite oii ils sont arrivés, ça ne se juge plus. On ne discute que les petits. Les gros, on
les vénère. A quoi bon s'amuser à discuter des gens qui ont des millions? C'est puéril, ou électoral. Mais àquoiçaaboutira-t-il?A rien. Maillane sera nommé. Et Des Barres, avec toute sa sociologie... c'est comme ça que tu dis, pas?... restera sur le carreau. Pierre ne releva pas le propos. Huit jours plus tôt, à quelqu'un qui aurait admis devant lui la possibilité d'un échec pour Des Barres, il eût fait une virulente réponse. Aujourd'hui il ne répliquait rien. Que de chemin il avait fait, pendant cette semaine! Il était tourmenté par le besoin de se renseigner sur ce qu'il ignorait de son père. Et cependant il rougissait d'interroger cette fille, qu'il avait aimée, mais pour laquelle il se sentait de glace depuis qu'il avait vu Bella. Il avait honte de lui-même. Il frémissait de contrainte. Trop directement questionner, c'était éveiller des soupçons qui pouvaient être importuns. Nepas questionner, c'étaitmanquer l'occasion, unique peut-être, de savoir ce qui lui tenait si fort au cœur. Il osa pourtant parler enfin :
— M. de Maillane est marié... Il a une fille?..
— Pas de lui. C'est la progéniture d'une espèce de gorille, vêtu en général, qui commandait au Paraguay, Uruguay... ou autres choses en ay... Lui, Maillane, n'est que le second mari...
— Mais n'a- 1- il pas été marié, avant d'épouser cette veuve?
— J'ai entendu parler de ça. . . Mais, dis donc, tu me fais bavarder. . . Tu ne vas pas abuser de ma confiance pour tartiner dans le journal?...
— XonI Ne crains rien.
— Alors, je marche... Rémançon, iinjour, en causant avec Barandet, faisait allusion au passé de. Maillane...
— Et qu'est-ce qu'il en disait?
— Ah ! qu'il avait eu beaucoup de mal à parvenir. . . Un point de départ tout à fait vulgaire : ouvrier, et, de là, contremaître, ou quelque chose dans ce genre-là, et de la misère, et des déceptions.
— Ah!... Et des efforts et du courage?
— Naturellement! Pendant des années, il avait roulé de droite à gauche, sans trouver sa ^»oie, et toujours malheureux. Mais avec un estomac épatant, sûr darriver, confiant en sa destinée, s'endormant le soir avec le rêve du succès pour le lendemain...
— Pauvre homme !
— Tiens! Tu le plains, maintenant?
— N"a-t-il pas souffert?
— Comme les camarades. Pas plus. Si je te racontais les catastrophes de ma famille I Imagine-toi que ma mère...
— Non! Parle-moi de Maillane... 11 avait une femme... Qu'est-elle devenue?
— Ça, c'est un mystère. Barandet baissait la voix, quand il s'agissait de la première femme de Maillane, et Rémançon avait des mines de sacristain qui parle dans une église...
— Pourquoi?
— Sais pas.
— Avaient-ils lair den penser du mal, de celle première femme?
— Plutôt !
Pierre blêmit. Ses dents se serrèrent, il crispa ses poings. Et lui, si ardent à interroger, laissa le silence s'établir si pesant, qu'Amandine gênée éprouva le besoin de le rompre.
— Maillane, dans son premier ménage, aurait eu des malheurs, que je n'en serais pas surprise...
— Assez ! cria Pierre d une voix si rude que la fille le regarda étonnée.
— Qu'est-ce qui te prend? Tu désirais tout connaître. Et maintenant tu ne veux plus rien savoir...
— Non 1 Rien !
— Tu es un drôle de corps, mon coco. Tu ne penses et tu ne parles pas comme les autres. . . Gest peutêtre pour cela que tu me plais...
Elle s'était approchée de Pierre et s'appuyait tendrement à son épaule. Sa jolie tête se pencha, semblant quêter un baiser, qu'elle n'obtint pas. Elle fit la moue et dit avec humeur :
— Tu n'es pas aimable, tu sais. Ce n'est pourtant pas sinistre de trouver, sans s'y attendre, une jeune et gentille petite femme , dans un trou de province comme celui-ci... Je comptais sur un meilleur accueil...
Il passa la main sur son front, et détendant sa bouche crispée, il dit :
— Tu as raison, petite Amandine. Je ne suis pas très gracieux et je t'en offre toutes mesexcuses...
Li: BUASSELU DAFFAIRES. 183
Elle sourit, et d'un air coquet :
— Il est encore temps, lu sais...
Il hocha la tête tristement :
— Non! Il n'est plus temps. Nous avons parlé de choses qui m'ont mis dans un mauvais courant didées. . . Je ne te montrerais maintenant qu'un visage maussade.
La comédienne pinça les lèvres :
— Est-ce parce que je t'ai avoué que je m'arrêtais ici, pour Rémançon? La belle aflaire que tu le saches, ou que tu lignores? Tu ne pensais pas qu'une lîlle, tournée comme moi, était lidèleàun vieux chat teint, tel que notre honorable financier? Tu n'as jamais cru que je vivais des appointements que me payait mon directeur? Alors pourquoi fais-tu des manières, ce soir?Il y aun cheveu, mon petit Pierre. Et j'en saurai la couleur...
— Amandine, dit-il gravement, promets-moi que tu ne t'informeras de rien de ce (Ifui me touche, ni auprès de Rémançon, ni auprès de qui que ce soit?
— Ah! Ahl Rémançon te connaît donc?
— Il doit me connaître. Mais donne-moi ta parole de ne pas prononcer mon nom devant lui...
— Ma parole, la voilai dit la jolie fille en levant la main en l'air d'un geste comiquement solennel.
— Allons! Tu es une bonne petite camarade...
— Et toi, tu es un drôle de compagnon... Oh! on peut dire que le Midi ne te réussit guère, à toi... Il ne te rend pas incandescent.
— J'en rougis pour le climat.
— Oh ! Ce n'est pas ça ! Ce n'est pas ça ! Il y a autre chose !
Elle le regarda au fond des yeux :
— Jure-moi que tu n'es pas amoureux?
Il se détourna, avec un geste évasif. Elle le prit par l'épaule, le força à relever la tête, et le menaçant du doigt :
— Ah! Petite canaille! Tu me fais aller en bateau, depuis une heure, avec tes bavardages, et tout cela pour ne pas... Oui, tues amoureux! Pardi! Comme c'était malin à deviner qu'un joli garçon de vingtquatre ans, à qui on servait Amandine, entre dix et onze, dans une chambre, où il y avait un lit, allait penser à autre chose qu'à la déshabiller, s'il n'avait pas les idées ailleurs? J'aime mieux ça. Pierrot. C'est moins humiliant! Elle est gentille, dis? Elle habite le pays? Ah! Bonne bête que je suis d^aller m'imaginer que tu te cantonnais ici, dans ce trou si plein de poussière, uniquement pour faire de la politique ? Je la connais, maintenant, ta politique. Elle a des yeux bleus ou noirs. Dis un peu si elle est mieux que moi? Allons! Raconte! Ah! si tu n'embrasses pas, au moins parle! J'adore les histoires d'amour!
— Eh bien! Oui, c'est vrai, j'ai le cœur pris, dit-il, et c'est pour cela que j'ai quitté Paris...
— Quoi! Elle serait à Paris, et toi ici? A d'autres! Tu recommences !
— Mais, non, ma biche. C'est une femme mariée, et j'ai failli me faire pincer avec elle... Alors, dans la crainte d'une affaire, le docteur Appel et ma mère
m'ont expédié à Maillane, où je suis censé faire de la politique.
— Et où tu ne fais que des impolitesses à Amandine... Allons ! il faut bien se contenter de cette explication, qui du reste en vaut une autre... Mais c'est égal, tu m'en donnes à garder, moa coco... Ta belle est ici... Si elle était seulement à Lyon, tu l'aurais trompée ce soir avec moi... Sans rancune, du reste !
— Rémançon ne saura jamais ce qu'il me doit...
— Pour sûr ! . . . Minuit ! Ah ! avec toi on ne dira pas que c'est l'heure des crimes. Bonsoir, Joseph...
Elle le regarda en riant, puis faisant une révérence, qui mit en valeur sa jolie taille et ses fines épaules :
— C'est égal, tu sais, tu ne te serais pas blessé!... Elle prit son chapeau et, après un dernier sourire,
elle sortit. Lui, avec un reste d'agitation se promena dans sa chambre. L'air restait saturé du parfum de la jeune femme, et la solitude paraissait plus animée. Pierre pensa : Avant tout, il fallait détourner les soupçons qu'aurait pu avoir Amandine sur mes relations avec le château de Maillane. Elle n'ira pas se compromettre inutilement en parlant de notre rencontre à Rémançon. Mon secret n appartiendra donc qu'à moi. Il s'assit, prit dans sa poche le télégramme reçu dans la soirée et le relut avec attention. Ils sont tourmentés à Paris, et comment ne le seraient-ils pas? Avec leur tact si fin, le docteur et ma mère ont dû ressentir le contre-coup de toutes mes agitations. Ils m'appellent, mais faut-il leur obéir? Quelle sera mon attitude, quelle doit-elle être vis-à-vis d'eux, alors que
j'ignore tout du passé? Pris entre mon père et ma mère, que devenir, et à quoi me résoudre? Une explication ne sera-t-elle pas nécessaire? Et c'est la pire extrémité.
Il tomba dans une douloureuse rêverie. La situation se précisait, très nette, à son esprit et s'offrait sans parure sentimentale. D'un côté, sa mère, remariée avec Appel, de l'autre son père remarié avec l'Américaine. Et lui, entre les deux partis qui s'apprêtaient à lutter l'un contre l'autre, avec son cœur comme champ de bataille. A qui donnerait-il raison? Vers lequel serait-il entraîné? Tous ils avaient des droits à faire valoir pour obtenir d'être élus par lui. Sa mère, depuis quil était né, l'avait soigné, élevé, chéri. Appel s'était montré l'éducateur le plus admirable et le plus noble. Son père l'avait reconquis par la chaleur de son tempérament, la grâce de son caractère, et il possédait dans sa maison une alliée bien puissante et très redoutable : la brune Bella, avec ses yeux clairs et son doux sourire. Entre ces deux camps, il était déjà tiré et tenaillé par sa conscience et ses espoirs. Il ne se préoccupait même pas de poser la question redoutable qui devait décider de tout : Dans cette séparation, de mon père et de ma mère, qui a eu tort et à qui dois-je donner raison?
Sa conscience lui criait : Ta mère est insoupçonnable, c'est la vertu et le dévoûment. Ses désirs répondait : Ton père ne peut être reprochable. S'il fallait l'accuser, ce serai renoncer à lui, et à Bella du même coup. Et alors, que deviendrait ta vie? Il faut
lui rendre cette justice que, pas une fois, la question d'argent ne se posa dans son esprit^, et qu'il ne calcula pas s'il avait plus d'intérêt à ménager Dartigues qu'à sacrifier Appel. Le débat fut tout moral et sa pensée épurée s'éleva aux plus hautes conceptions de dignité humaine.
Il en sortit souffrant, sans avoir rien résolu. Et il ne pouvait que souffrir puisqu'il restait dans l'ignorance de ce qu'il devait savoir d'essentiel. Au milieu de cette obscurité, qui couvrait tout le passé, il maudit avec une amertume profonde les dissentiments qui avaient détruit l'unité familiale. Il fit la cruelle expérience des choses , dont il s'était si souvent occupé théoriquement avec Des Barres, pour les résoudre sans difficultés par des considérations sociales fort belles en paroles , mais bien peu acceptables dans la réalité. Il vit ce que c'était qu'une famille détruite par le divorce, et reconstituée, au cours de l'existence, en laissant les enfants au hasard comme des épaves flottantes après un naufrage. Ballotté entre les deux écueils sur lesquels le ramenaient sans cesse les nécessités de sa vie, il ne voyait devant ses yeux aucune clarté qui pût le guider. Il n'osait prendre parti, il ne voulait pas juger, et il se sentait très malheureux.
A peine Pierre était-il parti que, dans le cabinet de Dartigues, comme s'il était aux écoutes, Claude Brun se glissa. Il avait cette physionomie menaçante et rusée qui pouvait le faire comparer à un renard. Il prit un siège et s'installa, puis regardant fixement Dartigues :
— Eh bien! Où en es-tu de ta conquête? Le jeune homme mord-il à l'hameçon?
— Ah ! Je n'ai jusqu'ici que bien peu d'efforts à faire. Cet enfant est charmant et son cœur s'ouvre avec une facilité qui me ravit et me chagrine...
— Comprends pas. Explique-toi.
— C'est cependant assez simple à concevoir. Je suis heureux de voir Pierre s'attacher à moi, et je suis attristé de n'avoir pas joui de son afTection pendant si longtemps.
— Tu deviens élégiaque?
— J'ai toujours été sensible.
— Depuis que tu es riche, peut-être, car autrefois tu étais féroce. Pose, si tu y tiens, pour ceux qui ne te connaissent pas. Devant moi, c'est inutile.
— T'imagines-lu que je n'ai pas de cœur?
— Pourquoi n'en aurais-tupas? J'en ai bien un, moi. Un silence s'établit entre les deux hommes. Dar-
tigues marcha dans son cabinet, semblant vouloir différer la suite de la conversation qui s'engageait. Mais Claude ne le lui permit pas. Il reprit l'offensive :
— Qu'est-ce que tu lui as promis, à ce garçon, pour l'avoir assoupli en huit jours? Je sais bien que tu es charmant, quand tu veux. Mais faire oublier à un fils qu'on la abandonné pendant vingt ans n'est pas une petite besogne. Et si puissantes que soient tes facultés de séduction, je m'imagine que la tâche les excédait. Tu as donc, sans doute, employé les grands moyens pour abolir la mémoire dans le cerveau de ce jeune homme? L'as-tu, comme fit le tentateur avec Jésus, enlevé jusqu'au sommet de la montagne, pour lui montrer le monde et lui en promettre la possession?
— Je me suis borné à lui dire que je l'aimais...
— Et il t'a cru sur parole? Touchante confiance !
— Peut-il penser que je le trompe?
— S'il réfléchit seulement une minute, il ne devra pas en douter.
— Et pourquoi ?
— Parce que tu ne t'es souvenu de lui que le jour où tu as eu intérêt à le faire.
Dartigues ne répliqua pas. Il reprit sa marche à travers le cabinet, comme s'il voulait dissiper l'impression des cuisantes critiques de son compagnon.
— En apparence, ce que tu dis est vrai, fit-il au bout
d'un instant. Mais en réalité, c'est faux. Et tu ne l'ignores pas. Mais tu es de mauvaise foi, parce que cela t'arrange de l'être... Tu me cherches je ne sais quelle querelle...
— Tu le sais fort bien. Du reste, je vais m'expliquer nettement, car il faut que toute équivoque soit dissipée. Je ne te laisserai pas t'engager plus avant dans le chemin où tu marches, sans être fixé sur tes intentions...
— Au sujet de quoi?
— Au sujet de Bella.
Dartigues cette fois s'assit. Il alluma un cigare et, sans que sa physionomie, d'ordinaire si mobile, exprimât une curiosité ou une impatience quelconque, il écouta. L'autre pâlit de colère devant cette impassibilité. Mais il savait aussi se dominer, et dune voix très douce il commença :
— Quand nous sommes arrivés à Maillane, il y a une quinzaine de jours, les sentiments que m*a inspirés ta belle-lille n'étaient point un secret pour toi... Je ne t'ai point caché l'affection très vive que j'avais pour elle. Depuis notre départ d'Amérique, tu étais informé et tu n'as jamais fait la moindre tentative pour me dissuader d'aimer M"® Hernandez... Est-ce vrai?
— C'est parfaitement exact. Mais tu devrais ajouter que je ne t'y ai point encouragé...
— Objection sans valeur. La neutralité impliquait la bienveillance. Du moment que tu ne m'arrêtais pas court, c'était me concéder que je pouvais aller de Tavant. Et qu'est-ce que cela pouvait te faire, en effet,
que j'aimasse cette petite fille? Quel ombrage en aurais-tu pris? Elle estsans fortune, puisque c'estsamère qui s'est emparée de tout ce que possédait le général. Tu n'avais donc pas de comptes à rendre. 11 y a une grande différence d'âge entre elle et moi ? Que t'importait à toi, qui as un si complet mépris pour la femme, (jue tu la considères comme un pur etsimple élément (le distraction dans la vie. . . Tu n'as pas, pour cette petite, plusde tendresse que pouruneenfant quelconque que tu aurais l'habitude de voir vivre sous tes yeux... Il devait donc évidemment t'étre fort indifférent que je m'éprenne de Bella et que je songe, moi qui ai quarante-cinq ans sonnés, à l'épouser, elle qui n'en a que vingt. Ton amitié pour moi devait même t'engager à favoriser mes projets, puisque cette union, désirée par moi, aurait, dans une certaine mesure, récompensé tous les services que je t'ai rendus, et qu'elle aurait serré plus fortement les liens qui nous attachent l'un à l'autre. Il en était bien ainsi et, jusqu'à l'arrivée à Maillane, tu n'as pas dû faire d'autres raisonnements que ceux que je viens de te prêter. Mais là, brusquement, tout a changé, tes combinaisons ont été bouleversées, et au lieu de me favoriser, tu as commencé à me trahir.
— Au profit de qui? dit Dartigues avec placidité.
— Au profit de ton fils.
— Tu es fou ! Je ne sais pas de quoi tu vas t'effrayer. Il n'a jamais été question de quoi que ce soit entre Pierre et moi. Je n'ai aucun projet, et tout ce que tu me racontes là est imaginaire...
— Allons donc! Je sais voir, et je sais comprendre ce que je vois...
— Et qu'est-ce que tu vois, je te prie?
— Je vois, sous ton complaisant patronage, l'amour naître dans le cœur de Pierre et, de toutes ses forces, tendre à la conquête de Bella. Je les vois causer ensemble, et avec une expansion, une confiance, qui sont le commencement d'un accord de leurs deux volontés. Je les vois marcher au bras l'un de l'autre, dans le parc, et je devine ce qu'ils disent, en même temps qu'ils le pensent. . . Et toi aussi tu vois tout cela et, connaissant mes espoirs, tu ne fais rienpourl'empêcher.Tu en souris même, avec des airs de père de famille paterne et débonnaire, toi l'ancien marchand de femmes de Philadelphie . . . Car tu as, dans le cours de ta carrière si remplie, fait d'atroces métiers, mon cher Dartigues, et pour moi qui te connais dans le tréfonds, tu n'es pas une fleur d'honnêteté.
A ce rappel des jours de misère et d'infamie, le millionnaire eut un geste de colère aussitôt réprimé. Il pinça les lèvres, secoua la cendre de son cigare et dit sourdement :
— J'ai fait beaucoup de bien, par la suite, pour expier les écarts de conduite que j'avais commis. Mais de quel front viens-tu me les reprocher, toi qui en as été, aux heures troubles, le détestable conseiller?
Claude s'approcha de son compagnon :
— Je te les rappelle, ces actions, pour te faire bien sentir que la communauté de notre vie d'aventures nous a liés d'une façon indissoluble, et que tu es bien
imprudent, au jour du succès, de songer à me trahir.
— Tu me menaces?
— Je t'avertis. Tu parais prendre au sérieux tes apparences de prudhomie bourgeoise. Que tu dupes, avec ces manières-là, le commun des mortels, que tu t'attires une réputation de vertu, j'y consens, j'y applaudis même des deux mains. Mais que tu conserves l'illusion de me rouler, moi, qui sais ce que tu es et ce que tu vaux, ça, c'est un peu trop fort, et je ne le supporterai pas.
— Qu'est-ce que tu veux en somme? Car enfin, tes récriminations ne sont certainement pas platoniques, et tu as. une conclusion toute prête. . .
— J'en ai une, en effet. Je veux que tu dises à Bella qu'il n'y a rien à faire avec Pierre, et à Pierre qu'il ne faut pas qu'il pense à Bella.
— Eh 1 Suis-je le maître de leurs sentiments?
— Tu le seras, si tu veux. C'est un jeu d'enfant pour toi de brouiller les cartes de ces deux amoureux...
— Autrement dit, tu prétends m'imposer de te sacrifier Bella et Pierre.
— Je prétends, après t'avoir servi toute ma vie et en toutes circonstances, que tu me serves, à ton tour, une seule fois, en cette occasion.
— Et que j'amène Bella à devenir ta femme? Claude Brun eut une sombre rougeur au visage, une
lueur vive dans les yeux :
— Oui. Je Faime! Je l'aime, entends-tu 1 C'est la dernière passion de ma vie, la plus puissante, la plus impérieuse... Je sacrifierais tout à cette enfant... Je
19'i LES BATAILLES DE LA VIE.
suis sûr d'obtenir son cœur, à force de persévérance, de m'emparer de son esprit, à force de générosité. Je suis bien riche, tu le sais... Tout ce que je possède sera pour elle. Et, pour lui plaire mieux, je décuplerai ma fortune... Oh ! j'ai des projets gigantesques quand il s'agit d'elle, et je ruinerais laterre entière pour lui offrir à elle des trésors... Mais il faut que tu éloignes Pierre : il est temps. S'il reste auprès d'elle, il va me la prendre, et alors je ne sais pas de quoi je serai capable dans mon désespoir.
Dartigues l'avait laissé développer sa pensée. Il l'écoutait avec un calme absolu. Quand, presque suppliant, Claude eut terminé, il le regarda avec un dédaigneux sourire :
— Voilà donc ce que l'amour sénile peut faire d'un homme intelligent ! Regarde-toi, Claude, vois tes cheveux gris, tes rides, et fais le compte des années que tu as vécu, de ces années terribles de lutte et de misère qui comptent triple, car on y a prodigué son énergie intellectuelle, sa force physique, et on en sort fourbu jusqu'aux moelles, usé jusqu'à l'âme. Tu es amoureux, toi? Pauvre diable ! Tu n'as donc pas assez souffert, pendant ta rude existence, et maintenant que tu es sorti de peine, tu demandes encore à souffrir? Tu es fou ! Oii donc crois-tu que te mènera une aventure pareille ? Suppose, pour un instant, que je te suive et qu'à nous deux nous arrivions à obtenir que Bella se donne à toi. Ce sera un beau jour de triomphe! Mais as-tu pensé au lendemain? Tu parles de ce qu'est ton amour? Parle un peu de ce que sera ta jalousie. Vingt
ans dune part, quarante-cinq de lautre... Le bel accouplement, et que produira-t-il? Le dégoût chez la femme, la fureur effrénée chez l'homme, et des luttes, des violences, des tortures. C'est à cela que tu cours, voilà ce que tu rêves? Je te dis que tu es foui
— Si ma folie fait ma joie !
— Elle fera ton malheur irrémissible!
— Que m'importe l'avenir, je ne vois qu'un jour : celui où je posséderai Bclla.
— Puis-je la contraindre à se donner à toi?
— Oui, tu le peux, tu le sais bien. Tu n'en as jamais douté, jusqu'au jour où tu as changé d'idées. Oh! Prends garde! N'abuse pas de moi... Tu me connais. Tu m'as vu à l'œuvre. Je ne reculerai devant rien pour réussir...
Dar ligues se leva, il vint à Claude, et plaçant sa main robuste sur l'épaule frêle de son compagnon :
— Cette fois, en voilà assez ! L'explication est complète ! Tu as oublié que, dans notre association, si tu représentes l'astuce, j'incarne la force. Tu m'as emmené, il y a vingt ans, mais c'est moi, depuis ce jourlà, qui ai toujours ramé pour faire avancer le bateau. Et s'il a abouti à la rive fortunée, c'est moi qui l'y ai conduit, à travers les écueils, les orages et au prix de tous les dangers. Ce que tu es, c'est à moi que tu le dois. Ce que tu as, c'est de moi que tu le tiens. Tu n'as pas de surface personnelle, tu n'es qu'une émanation de moi. On ne connaît pas Claude Brun... C'est un sous-ordre. Il n'y a qu'un chef, un maître, et celuilà s'appelle Maillane. Tu ne devrais pas l'oublier,
puisque c'est toi qui lui as inventé ce nom nouveau. Brun, tremblant de colère, bégaya
— Voilà comment tu me traites?.. Moi, ton compagnon, ton associé...
— Tu dénonces l'association, tu rejettes le compagnonnage.
— Je te demande le bonheur.
— Tu déranges mes combinaisons...
— Ah! tu avoues donc, enfin?..
— Que je verrais, sans regrets, mon fils épouser Bella? Suis-je devenu idiot pour ne pas comprendre tout ce que cette alliance aurait d'avantageux pour moi? Tu viens toi-même, depuis une heure, de m'en faire toucher du doigt toute l'utilité...
— Tu me railles, en plus?
— Que veux-tu donc que je fasse? Penses-tu que je vais me mettre en colère? Toute cette insanité n'en vaut pas la peine... Mais écoute, j'ai pitié de toi. Je
\te vois dans un tel état de détresse que je me reprocherais de ne pas te laisser une occasion de réaliser tes désirs... Bella est libre, tu peux être sûr que je ne l'influencerai pas;.. Parle-lui. Fais-lui l'offre de ton nom, de ta fortune... Propose -lui de devenir ta femme... Je t'y autorise.
— Ah! Tu sais bien d'avance que, sans ton aide, je ne puis réussir...
— Et tu crois que je vais dire à cette enfant : Épouse ce vieillard, parce qu'il est mon ami, mon associé, et qu'il est riche? Si tu as un tel marché à proposer, charge-toi delanégociation. Oh! Il est plus d'une jeune
fille qui accepterait ton oflVe... Il est très moderne de ne considérer le mariage qu'au point de vue de ses avantages matériels... Un quadragénaire, avec beaucoup de millions acquis et, parla suite, d'autres àacquérir, n'est pas à dédaigner. . . Je ne sais pas pourquoi tu trembles à l'idée de traiter cette affaire, tout seul et livré à tes simples forces... Qui le prouve que tu ne vas pas réussir ? Montre à Bella l'avenir qu'elle s'assurera, en devenant ta femme. Qui sait si elle ne préférera pas les solidesréalitésàtoutes lespromesses de l'amour?
— Tu sais bien que Pierre n'aura pas que son cœur à offrir. Il est ton fils...
— Pardieu, oui! s'écria Dartigues,etje compte bien le doter. S'il y consent, toutefois. Car il n'est pas commode, Monsieur Pierre, et il a toutes sortes d'idées sociales et libertaires, qui ne facilitent pas les accords avec lui.
Une fugitive rougeur colora le pâle visage de Claude . Un peu d'espoir venait de réchauffer sa pensée. Ce fils ombrageux, qui résistait à son père, et qui, cependant, le connaissait si peu, de quel front accueillerait-il ses bienfaits, s'il apprenait jamais à le juger? S'il savait seulement de quelles exactions et de quelles atrocités provenait la fortune du Président, accepterait-il d'entrer dans la famille d'un pareil monstre? Brun entrevit toute une campagne à mener pour circonvenir Pierre, s'il échouait du côté de Bella. Il pensa qu'avec des gens scrupuleux rien n'était jamais perdu, et que si l'honnêteté avait quelque prix pour le fils de
Dartigues, aveccertains renseignements bien choisis, il serait sans doute possible de le détourner de son père et de M"^ Hernandez . Sa rusée figure redevint placide, et parlant d'un ton radouci :
— Eh bien! Soit! J'accepte ta neutralité, puisque c'est tout ce que je puis obtenir de ton amitié. Je parlerai à Bella. Et, si elle me repousse, au moins je n'aurai pas le crève-cœur de penser que c'est à toi que je dois mon échec...
— A la bonne heure ! Voilà que tu retrouves ton bon sens. . . Si tu tiens tant à cette petite fille, tâche de l'obtenir d'elle-même... Je te sacrifierai les avantages quej'auraistrouvésàunirplusétroitement ma famille par un accord entre Pierre et M^'*^ Hernandez. Tu vois que je suis bon prince. Et tu dois rougir, je pense, de toutes tes criailleries...
— J'entends bien tes promesses, fit Claude en hochant la tête, mais je t'attends à tes actes. Nous verrons si tu conformeras les uns aux autres.
— Ne croispasqueje veuille te tromper. Je ne m'en donnerais pas la peine... Ce que je t'ai dit sera fait... Là-dessus, il est tard, allons nous coucher... Je suis sûr que ces dames sont déjà montées dans leurs appartements.
Ils traversèrent le salon, qui, en effet, était vide, et après une cordiale poignée de main ils se séparèrent. Le lendemain, vers onze heures, Pierre, en arrivant à Maillane pour déjeuner, comme c'était son habitude depuis quinze jours, rencontra dans le jardin Bella, qui, armée dun sécateur, coupait des branches de
mimosa et des roses, les premières de la saison. Elle était vêtue d'une robe blanche très simple, chaussée de bottines jaunes. Un petit capulet rouge couvrait sa tète brune, des gants de Suède défendaient ses mains contre les épiùes. Elle laissa venir Pierre jusqu'à elle, tout en continuant sa besogne, mais non sans le regarder du coin de l'œil. Il paraissait soucieux, et les traces de la mauvaise nuit qu'il avait passée se voyaient sur son visage. Use dérida cependant en saluant Bella, et ses yeux bleus s'éclairèrent limpides et riants.
— Qu'est-ce que vous avez? lui demanda la jeune fille avec sa franchise à demi sauvage. Vous êtes ennuyé? Racontez-moi ça. Vous savez que nous ne devons pas avoir de secrets l'un pour l'autre.
Elle l'examinait, en parlant ainsi, sans aucune coquetterie, et avec une affectueuse sincérité. Il lui répondit sans détours :
— J'ai reçu une dépêche qui me rappelle à Paris.
— Pas de mauvaises nouvelles, au moins?
— Non. Mais je m'éloignerai d'ici à regret, vous le savez bien. C'est là la cause de ma tristesse.
— Qui vous envoie cette dépêche? Votre mère?
— Oui, ma mère.
— Elle a envie de vous voir. C'est bien naturel. Combien y a-t-il de temps qu'elle est séparée de vous?
— Deux mois.
— Et vous ne l'aviez jamais quittée?
— Jamais.
— Elle doit bien vous aimer?
— Autant que je l'aime.
— Plus que tout au monde?...
Il regarda Bella, qui souriait, en prononçant ces mots, avec une grâce provocante, et gravement répliqua :
— Il y a deux semaines j'aurais dit en effet : plus que tout au monde.
— Et aujourd'hui, Pierre, vous n'osez pas le dire?
— Non, Bella, parce que ce n'est plus la vérité.
— C'est votre père qui a fait dans votre cœur ce changement?
Il baissa la tête et ne répondit pas.
— Elle est jeune encore, votre mère? reprit lajeune fille. Elle doit être charmante...
— Elle est encore jeune et elle est charmante. Mais elle aies cheveux tout blancs... Elle a eu beaucoup de chagrins et de difficultés dans sa vie...
Bella leva ses beaux yeux et regarda Pierre avec un amical sourire. Elle hochala tête, commesiàsonesprit se présentaient des questions qu'elle ne voulait point faire, puis elle changea brusquement de conversation.
— C'était donc le jour aux ennuis pour nous deux, dit-elle. Car si vous avez eu votre part, moi j'ai eu aussi la mienne .
— Et comment est-ce possible, ici, où vous n'avez qu'à vous laisser vivre sous la tutelle afTectueuse de mon père et sous les tendres regards de votre mère?
— Ah ! Voilà ! C'est une grave affaire ! Et je ne sais pas si j'ai raison de vous en parler... Mais, puisque nous sommes en confiance, je le dois.
Elle prit un air d'importance et dit d'un ton mystérieux :
— Jai reçu, ce matin, des ouvertures pour un mariage...
— Ici?
— Mais de qui ? Il n'y a personne qui soit un parti sor table pour vous...
— Vous vous imaginez cela ? Mais tout le monde ne pense pas comme vous... Et ne soyez pas si méprisant. Il s'agit d'un homme très considérable, extrêmement riche...
— Oh ! Bella, est-ce que cela peut vous toucher?
— Mais sans doute, dit-elle avec simplicité. Je n'ai jamais vécu que dans le luxe et l'abondance. Il me coûterait de me trouver dans une situation médiocre. Quand j'étais enfant, mon père était puissant comme un roi. J'ai grandi dans son palais, au milieu des serviteurs empressés, parmi les courtisans. C'était un train splendide. Les jardins de la Présidence, avec leurs massifs pleins des fleurs les plus rares et des plus ravissants oiseaux, s'offraient à moi pour mes jeux. J'avais pour m'accompagner des quarteronnes gaies et charmantes. J'ai été habituée à tout l'éclat fastueux du rang souverain. Quand mon père est mort et que nous avons quitté le Palais, devant l'émeute triomphante, ma mère et moi nous sommes parties à bord d'un navire de guerre, avec une escorte princière et, au Chili où nous nous sommes réfugiées, nous nous sommes trouvées aussi riches que par le
passé. Ce n'est que lors du mariage de ma mère avec M. de Maillane que notre vie extérieure est devenue plus modeste, non pas que nos ressources fussent moindres, mais parce que votre père désirait ne pas attirer l'attention. Mais ce fut toujours à l'intérieur une profusion de tout qui ne me changeait pas de mes habitudes passées. J'ai été élevée, vous le voyez, comme une personne qui n'aura jamais à résister à une fantaisie coûteuse, ou à ne pas satisfaire un caprice même déraisonnable. Vous devez juger que cette éducation n'a pas été très bonne, avec vos idées françaises, mais c'est celle de toutes les filles riches dans mon pays. Et vous pensez que s'il fallait, du jour au lendemain, me restreindre à une économie bourgeoise, ce serait un bien fâcheux changement. Ne faisons donc pas fi de la richesse, chez un prétendant. C'est une qualité très appréciable.
— Je suppose qu'à vos yeux ce n'est pas la plus importante ?
— Certainement non.
— La jeunesse, le talent, l'amour, doivent compter pour vous...
— Le talent et l'amour, certes... Mais la jeunesse est-elle si indispensable? Quand le général Diego Hernandez épousa ma mère, il avait cinquante ans, et la barbe blanche... Mais il était le premier de la nation et il était passionnément épris. Voilà pour le talent et l'amour... Ma mère ne s'occupa pas de son âge : c'était un héros... Il venait de détruire trois armées... Elle ne vit pas ses rides, elle ne fut frappée que de sa
LE H lî A S SE ni D'AFFAIRES. 203
gloire... El elle, qui avait seize ans, elle devint la lemme du dictateur...
— Mais est-ce donc un héros que Ton vous odre?
— Non. Les héros sont très rares. C'est seulement un homme d'affaires très hahile, ayant fait une très grande fortune, qui est très amoureux de moi, et qui veut me donner tout ce qu'il possède...
— En avez-vous besoin?
— Je n'ai rien.
— Mais votre mère...
— Ma mère est jeune : elle a trente-cinq ans. Elle me dotera... Mais que sera-ce qu'une dot ? Quelques centaines de mille francs. . . Ma mère aussi n'avait rien, quand le général Hernandez lui offrit sa main... Du reste, elle n'eut pas le loisir de ne pas l'accepter. Le dictateur aurait certes fait fusiller un rival. 11 pouvait tout, on ne lui résistait pas !
— Mais, chère Bella, nous sommes en France, où les unions sont contractées librement, et où il est défendu de tuer les gens gênants. Ce serait d'ailleurs trop de besogne ! Vous êtes donc maîtresse de votre volonté. Quoi ! Vous n'avez pas repoussé, tout de suite, et avec horreur, la proposition qui vous a été faite ?
— Non. Je me suis proposé de vous consulter.
— Eh bien I Mais je ne vous dissimule pas mon opinion.
— Vous la donnez même avec chaleur.
— Comment en serait-il autrement ? Vous, si charmante, livrée à un vieillard, parce qu'il sera riche.
Mais n'est-ce pas le plus hideux des marchés? Vous vendrez votre beauté, votre jeunesse, et pour quoi ? Il ny a pas d'illusion, vous le dites vous-même : pour de l'argent ! Et cela n'a pas l'air de vous révolter !
— Dans notre pays, nous sommes encore tellement près de l'esclavage, que nous jugeons la question à un point de vue tout à fait particulier... Il ne paraît pas très extraordinaire, ni en tous cas humiliant, qu'un homme achète sa femme.
— Qu'on la lui vende, passe, mais au moins qu'elle ne se vende pas elle-même !
Elle le regarda, émue par la violence de sa protestation.
— Alors, il faut que je refuse?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je vous l'ai dit.
— Non, vous ne m'avez pas donné toutes vos raisons.
Un sourire détendit ses belles lèvres, et ses yeux bruns se plissèrent, mettant l'ombre de leurs cils sur sa joue. Elle était ainsi d'une beauté si troublante, que Pierre abandonna toute réserve. Il prit la main de la jeune fille, l'attira près de lui, et parlant, la bouche contre son oreille :
— Il faut refuser, Bella, pour vous garder à moi, qui ne pourrais plus vivre sans vous. Il faut refuser, parce que je serais désespéré et à jamais malheureux, si vous apparteniez à un autre. Tous les arguments que je vous ai fournis ne valent que peu de chose, il
11 y en a qu'un qui compte : c'est que je vous aime. Elle releva ses paupières et regarda Pierre avec complaisance. Elle lui serra la main, en signe d'accord :
— Voilà, en efîet, une bonne raison. Je refuserai donc, puisque vous le voulez. Mais vous êtes, comme moi, Pierre, très pauvre. Comment donc ferons-nous pour vivre ?
— Nous remplacerons le luxe par du bonheur. Bella dit gaîment :
— El puis, votre père vous aime, et il y a tant de millions dans la maison qu'en se cotisant avec ma mère, il trouvera bien le moyen de nous en donner quelques-uns. Juste ce qu'il nous faudra pour ne pas être dans la misère.
Pierre se rembrunit :
— Ne feriez-vous donc aucun sacrifice, à celui que vous aimeriez ? demanda-t-il gravement. C'est si facile de se priver des superfluilés qui vous paraissent indispensables... Vous verrez, Bella... Une vie simple a bien de l'attrait. . . C'est un grand fardeau que le luxe . . .
— Ah! Vous parlez comme un prêtre, s'écria la jeune fille. Il y avait à Santiago, quand nous y habitions, un padre Antonio, qui prêchait à la chapelle del Evangelista, et qui déclarait comme vous : « Point de luxe, des privations î » Ma mère, quand il venait dîner au palais, ne manquait jamais, au moment où elle le voyait boire religieusement sonalicante, de lui dire : « Ah ! Padre Antonio, lalicante est un vin de luxe ! Des privations 1 Des privations I » Mais il continuait de déguster son vin sans avoir l'air d'entendre. Lais-
sez les privations aux autres, cher Pierre, s'ils sont obligés de les subir. Et buvons l'alicante de la maison, comme le padre Antonio.
Elle riait, en parlant ainsi, et avec un air si content que l'amoureux jeune homme n'eut pas le courage de la raisonner davantage. Elle l'aimait, que voulaitil de plus? Il prit son bras, le passa sous le sien, et le long des corbeilles de roses, qui embaumaient dans l'air matinal, ils marchèrent lentement. Au bout d'un instant, il dit :
— Vous ne m'avez pas nommé celui qui a fait près de vous cette tentative matrimoniale.
— Est-il donc nécessaire que vous le connaissiez? — 11 me sera facile de le deviner. Les commensaux
ici sont peu nombreux. Écartons tout de suite M. Rémançon. 11 reste MM. Barandet et Claude Brun. Ce n'est pas Barandet?
— Non.
— C'est donc l'autre.
Il resta un instant pensif, puis d'un ton sérieux :
— Oui, c'est quelqu'un, en effet. Et il méritait d'être discuté. Je ne le considère pas comme indifférent. Et je le croirais volontiers redoutable. L'amour, pour un homme de cet âge, est la suprême folie. Il s'y attache désespérément... Que lui avez-vous répondu?
— Que je ne dépendais pas de moi seule...
— N'a-t-il pas insisté pour avoir votre aveu?
— Avec obstination, presque avec importunité. 11 était hors de lui. Mais je ne m'intimide pas aisément. Et ses supplications ne me causaient aucun trouble.
Je restais indifférente. Sa voix, qui suppliait et promettait, ne parvenait pas jusqu'à mon cœur...
— C'est donc que votre cœur appartenait à un autre?...
— C'est probable I
— Chère Bella.
Ils étaient arrivés sur la terrasse, devant le château. La jeune fille, tenant son panier rempli de mimosa et de roses, montra une fenêtre du premier étage et dit :
— Voyez, voici ma mère qui nous regarde... Je vous préviens que je vais tout lui raconter.
— Et moi, je vais parler à mon père.
Ils se séparèrent souriants et radieux. Pierre traversa le vestibule, regarda Bella qui montait l'escalier gracieuse et légère. Quand il l'eut perdue de vue il entra dans le salon, et sans frapper ouvrit la porte du cabinet de Dartigues. Un homme était assis au bureau, écrivant. Au bruit il se retourna, et avec ennui Pierre reconnut Claude Brun. Celui-ci repoussa les papiers qui étaient devant lui, fit tourner lentement le fauteuil sur lequel il était assis, et se trouva ainsi face à face avec Pierre. Il le regarda avec une attention singulière, semblant vouloir lire ses impressions sur sa physionomie. Puis lui montrant un siège auprès de la cheminée, où le feu, par cette matinée de printemps, était encore allumé :
— Vous cherchez votre père? dit-il. Vous ne le verrez pas avant le déjeuner. Il a été obligé daller jusqu'à la gare... Il va sans doute partir pour Paris, dans quelques jours.
— Seul?
— Non, avec toute sa famille. M""^ de Maillane a le désir dinaugurer le bel hôtel de l'avenue Hoche... Elle veut montrer la grande ville à sa fille.
A ces mots Pierre rougit. Il lui sembla que Claude souriait d'un air moqueur. Bella, dans le cadre somptueux de la vie que lui préparait sa mère, n'allait-elle pas changer de résolution? Elle n'était que trop disposée à aimer le luxe et à désirer l'éclat. Elle l'avait naïvement avoué à Pierre. Et son simple et candide amour seul luttait contre sa frivolité native. Ne pourrait-elle pas être reprise par le goût des somptuosités princières,dont elle avait tracé à son ami si complaisamment le tableau flatteur? Bella, reconquise par l'existence futile et tapageuse des mondaines, n'étaitelle pas perdue pour lui? Il pensa que si Claude Brun le regardait avec cette souriante ironie, c'était parce qu'il partageait cette certitude que l'atmosphère étouffante de Paris ferait mourir cette chétive fleur de tendresse née au cœur de Bella.
— Vous venez de causer avec M"*^ Hernandez, reprit Claude, ne vous a-t-elle pas annoncé ce voyage?
— Non.
— Ah î C'est que vous parliez de choses si intéressantes qu'elle l'aura oublié... Ou bien sa mère aura peut-être négligé de la prévenir.... Mais l'important c'est qu'elle parte.
Pierre affermit son cœur et décidé à provoquer une explication, il demanda d'une voix rude :
— L'important, pour qui ?
Claude Brun ne sourcilla pas. Il arrondit le dos, étira ses bras, ferma les yeux comme un chat qui va faire ron-ron, et répondit :
— Pour elle, pour Bella, pour M"^ Hernandez... Car c'est son intérêt seul qui m'occupe. Le reste compte peu pour moi.
— Je le sais.
Le regard de Claude passa entre ses paupières, vif et perçant comme une flèche :
— Ah! Elle vous l'a dit?
— Il n'y a qu'un instant.
— Pendant que vous cueilliez des roses ensemble? Ceci prouve une grande confiance...
— Vous en êtes étonné?
— Non. J'en suis jaloux.
Ils se toisèrent en silence. L'un développant orgueilleusement sa haute et robuste taille, l'autre courbant sa tête grisonnante avec une sournoise humilité.
— Ah ! Vous avez bien des avantages, jeune homme. Et je me demande si je ne ferais pas mieux de disparaître, au lieu d'essayer de lutter contre vous. Car nous nous disputons la même femme, hélas! et avec des chances bien différentes. . .Les vôtres sont grandes, les miennes médiocres. Et si je n'étais pas très sûr que l'intérêt de Bella exige que je persiste, j'aurais déjà quitté la partie. Mais je ne crois pas, pour son bonheur, qu'il faille qu'elle vous épouse... Non! Je suis convaincu qu'elle ne serait pas heureuse avec vous... Vous voyez quelle est ma sincérité !
Il riait de nouveau, de son air sournois et cruel.
— Et pourquoi ne serait-elle pas heureuse? interrogea Pierre.
— Ah ! Ah ! Vous voulez que je vous explique votre affaire, que je vous signale vos défauts, que je vous montre vos faiblesses? Suis-je là pour vous faire la leçon?
Il regardait Pierre en parlant ainsi, et sa physionomie exprimait une dédaigneuse méchanceté.
— Si vous voulez être renseigné sur ce point, beaucoup mieux que par moi-même, allez consulter le professeur Appel.
— Monsieur, que vient faire le nom du professeur Appel dans notre entretien?
— Ah! Beaucoup de choses, jeune homme. Beaucoup ! C'est un savant analyste, c'est un physiologiste éminent. Tous les mystères de la nature humaine lui sont connus. Il explique sans difficulté les mouvements de notre être. Il vous démontrera, par A plus B, que la belle-fille de Dartigues ne peut pas devenir la bru de M™^ Appel . . . Vous vous en doutez bien un peu ? Hein? Il vous confirmera dans cette pensée. Il vous en prouvera l'excellence. Allez consulter le professeur Appel...
— Je vous dispense de me donner des conseils. Je saurai ce que je dois résoudre, sans user de vos avis.
— Une faut mépriser le secours de personne. Chacun a sa petite valeur relative. Et tel, que l'on considère comme bien peu, devient, en certaines circon-
stances, l'arbitre de notre sort. Si vous me donniez un bonconseil, je vous atteste que je n'en ferais pas fi... Il me paraîtrait d'autant plus précieux qu'il me viendrait de vous. Mais vous ne pouvez rien pour moi, tandis que je peux beaucoup pour vous. Je suis ignoré de vous complètement. D'où je viens, qui je suis, ce que j'ai fait, autant de mystères pour votre curiosité. Tandis que moi je vous connais, depuis le jour de votre naissance jusqu'à la minute présente. Je lis dans votre existence comme dans un livre, je pénètre votre pensée, et je devine tout ce qu'elle doit entraîner de conséquences. Croyez-moi, jeune homme, c'est un grand malheur pour tout le monde que vous soyez entré dans cette maison.
— C'est la maison de mon père ! interrompit Pierre .
— Justement, parce que c'est la maison de votre père, il n'y fallait pas entrer. Vous y apportez la discorde, la souffrance et la honte.
— La honte î Pour qui?
— Vous le verrez, si vous vous entêtez. Et si vous ne partez pas , sans tourner la tête , rien ne pourra plus conjurer le mauvais sort que vous aurez jeté à tous ceux qui vivent ici.
Pierre éclata d'un rire qui sonna faux, et avec un geste de dédain :
— Il est facile de comprendre votre stratagème. Mais vous me jugez vraiment plus naïf que je ne suis. Vous vous imaginez m'effrayer avec vos air? mystérieux et vos paroles obscures?... A d'autres!
— Naturellement ! dit avec tranquillité Claude Brun.
Il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait jamais piofité des enseignements qu'on lui donnait. C'est classique! Cassandre, sur les murs de Troie, criait déjà la déroute, et les Grecs étaient dans le cheval de bois, que les assiégés ne savaient que rire de ses avertissements. Riez aussi, jeune homme, c'est de votre âge. Vous ne rirez pas toujours!
— Brisons là, je vous prie, fit Pierre avec fierté. Vous avez trouvé foccasion de me déclarer que nous étions rivaux et que j'agirais sagement en vous laissant la place. Je crois que, si je vous écoutais, M^^^ Hernandez serait peu satisfaite de ma docilité et qu'elle penserait que je renonce facilement à elle. Ce n'est pas mon intention. Je l'aime passionnément et si, pour l'obtenir, je dois affronter quelques difficultés, la victoire finale qui ne peut m'échapper, en dépit de vos pronostics, ne nous en paraîtra que plus précieuse.
Claude Brun fit de la main un signe évasif. Il se leva, prit les lettres qu'il avait écrites et saluant le jeune homme :
— Libre à vous. Je n'ai aucune autorité pour vous arrêter sur le bord d'une sottise. Mais tenez, j 'entends la voiture qui roule dans la cour. C'est votre père qui revient. 11 est inutile qu'il nous trouve ensemble. Réfléchissez à ce que je vous ai dit. Votre meilleur ami ne yous aurait pas tenu un autre langage. Si vous n'en jugez pas ainsi aujourd'hui, un jour vous en acquerrez la conviction. Au revoir, si vous êtes fou. Adieu, si vous êtes sage.
Il sortit. Pierre resta seul. Dans le vestibule il en-
tendait déjà la voix sonore de son père qui donnait des ordres. La porte s'ouvrit et Dartigues parut la main tendue, le regard caressant :
— Bonjour. Il y a longtemps que tu m'attends?
— Non, mon père. Je viens de rentrer, j'étais dans le parc avec M^'*^ Hernandez.
— Ah! Ah!
La physionomie de Dartigues se fit bienveillante et ouverte. Il parut attendre une confidence.
— Je lui faisais mes adieux, continua Pierre.
— Comment, tes adieux? Tu pars?
— Oui, mon père, je suis obligé de retourner à Paris.
Le regard du père se voila. Il avait compris ce que Pierre ne lui avouait pas : je suis rappelé par ma mère.
— Combien resteras-tu de jours?
— Je l'ignore.
— Dans tous les cas, nous ne serons pas séparés pour longtemps, car M°^^ de Maillane et moi nous allons prochainement nous installer pour passer le printemps à Paris... Ces dames l'ont désiré.
— Je le sais.
— Moi, tu comprends, jusqu'à la fm de la période électorale, je ferai la navette entre Paris et Maillane... C'est Bella qui t'a annoncé notre futur déplacement?
— Non, mon père, c'est M. Claude Brun.
— Ah! Claude? Vous avez causé, tous les deux?
— Oui, mon père, en vous attendant.
Dartigues se tourna de face, et interrogeant Pierre du regard en même temps que de la voix :
— Et que t'a-t-il dit?
Pierre répondit avec une fermeté froide :
— Que j'avais apporté le malheur avec moi en entrant dans votre maison.
— Ah ! Il a dit cela? L'imbécile ! C'est bien dans sa manière cauteleuse et cancanière. Le malheur ! Pour qui? Pour lui, sans doute! Ne t'a-t-il dit que cela?
— C'était la conclusion de notre entretien. Mais il avait parlé à M^^® Hernandez et il savait que je lui avais parlé moi-même.
— Et il était furieux?
— Non, mon père, il était fort calme, très sarcastique... Il m'a déclaré qu'il aimait M'^® Hernandez, et que, dans l'intérêt de tous, je devais me retirer, disparaître et la lui céder.
— Tu l'aimes donc aussi?
— De toutes les forces de mon être ! Et je vous demande, comme la faveur la plus grande, de vous employer à obtenir qu'elle devienne ma femme.
— Ah ! Cher enfant ! Tu n'as pas douté, n'est-ce pas, de mon bon vouloir? Épouser Bella! Mais n'est-ce pas t'avoir deux fois pour fils?
— Ah! Je l'obtiendrai donc?... s'écria-t-il avec un vif mouvement de joie.
— Oui, si cela ne dépend que de moi.
Ces simples mots firent tomber, en un instant, l'enthousiasme de Pierre. Il revit devant lui le masque sombre et railleur de Claude lui disant : « Con-
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 21o
siiltez le professeur Appel. » 11 se rappela, avec un serrement de cœur, qu'il ne dépendait pas en efl'et de Dartigues seul qu'il épousât Bella, et qu'en dehors de lui, il avait à compter avec des autorités morales bien puissantes. Tout ce qu'il y avait d'obscur dans sa situation, et qu'il ne voulait pas préciser depuis quinze jours, s'éclaira subitement. 11 se vit placé entre sa mère et son père, séparés depuis vingt ans. indifférents l'un à l'autre, pour ne pas dire hostiles, n'ayant en tout cas aucune vue semblable, aucune aspiration commune, deux partis enfin, et sans doute enclins l'un à trouver mauvais ce que l'autre jugeait bon.
Il commença à comprendre la sécurité de son rival, et le sens de ses déclarations. Il devint grave. Dartigues lui-même prévoyait les empêchements, puisque à son fils il promettait Bella « si cela dépendait de lui )). Il avait appris cependant quel homme c'était que son père et que rien ne résistait ordinairement à son énergie et à son habileté. Pour qu'il n'affirmât pas le succès certain, il fallait donc que les difficultés fussent grandes. Et de qui devaient-elles venir? De ya mère et d'Appel, de qui il savait pouvoir tout attendre en fait de dévouement et de sacrifices.
Quel infranchissable obstacle se dressait au fond du passé, pour empêcher tout accord entre ces êtres qui, séparément, lui étaient favorables? Et qui était res- })onsable de ce dissentiment? Qui devait-il soupçonner d'être coupable, et qui lui faudrait-il condamner? Il se rappela alors, en frémissant, les confidences d'A-
mandine : « Maillane, dans son premier ménage aurait eu des malheurs. » Quoi! Sa mère? Ses yeux se mouillèrent. Il ressentit une intolérable douleur. Non! Ce n'était pas possible! La femme paisible et grave avec ses cheveux blancs, la douce consolatrice de ses peines d'enfant? Non! Non! Elle navait pas failli! Elle était respectable, pure et sainte! Alors son père?... Car la torture était là qu'il fallût accuser lun, pour innocenter l'autre. Et il ne savait rien, ne devinait rien, et, dans son ignorance, salissait de ses soupçons les deux êtres qu'il eût voulu infiniment, pieusement adorer.
Il regarda son père. Respectant sa rêverie, dont il suivait peut-être mentalement les phases douloureuses, Dartigues s'était assis devant le bureau à la place précédemment occupée par Claude Brun, et, sur une feuille de papier blanc, presque inconsciemment, traçait des traits avec un crayon. Il était visible qu'il n'avait pas l'esprit à ce qu'il faisait et que sa main marchait sans direction. Son visage était pâle, et les nerfs de ses joues frémissaient par moments. Il leva la tête, en entendant Pierre pousser un profond soupir. Il vit sur la figure de son fils le reflet de ses propres angoisses, il lut la crainte dans ses yeux. Levé précipitamment, il vint à lui, le prit dans ses bras, le serra avec force et dit d'une voix tremblante :
— Qu'as-tu, mon cher enfant?
Pierre, à ces tendres paroles, laissa échapper des larmes, et avec une émotion qu'il n'essayait plus de dissimuler :
— Je suis inquiet, malheureux!...
Dartigues ouvrit la bouche pour le questionner. Mais ses lèvres restèrent muettes. Il parut reculer devant une explication qui, sans doute, eût été pour lui trop difficile à donner sincère. 11 demeura silencieux, son lils serré sur la poitrine. Enfin il murmura :
— Quoi qu'il arrive, mon Pierre, promets-moi que tu n'oublieras pas que je l'aime.
— Mais comment pourrais-je l'oublier? répondit le jeune homme avec anxiété.
— Promets-moi, reprit Dartigues, que, quoi qu'on te dise contre moi, tu ne croiras rien, sans m'avoir fourni l'occasion de m'expliquer.
— Que craignez-vous donc, mon père? demanda Pierre.
— Rien, si tu as confiance en moi . Tout, si tu écoutes ceux qui auront intérêt à me noircir à tes yeux.
— Ceux-là, qui sont-ils?
Dartigues hocha la tête :
— Oh ! Pauvre petit, tu ne l'apprendras que trop tôt! Je ne sais ce qu'ils voudront, ce qu'ils feront. Mais moi, retiens bien ceci, je sacrifierai tout, pour que tu sois heureux!
A ces paroles chaleureuses, il sembla à Pierre que la vie rentrait en lui. Son cœur oppressé se dilata, il serra la main de son père et dit :
— Comptez sur moi. Je n'oublierai jamais ce que vous venez de me promettre.
— Quand partiras-tu?
— Ah! Le plus tôt possible, maintenant. Car vivre ainsi ce n'est plus vivre !
— Alors. Ce soir?
— Oui. Ce soir.
Ils se turent, M""^ de Maillane et Bella venaient d'entrer.