TROISIÈME PARTIE
Dans la salle commune de la clinique du professeur Appel, rue d'Assas, au cœur du quartier le plus populeux et le plus pauvre, la visite quotidienne finissait. Les élèves du savant médecin aux ordonnances rédigées par eux ajoutaient un bon de médicaments, pour les pharmaciens, et la surveillante, fouillant dans de profondes armoires, soigneusement garnies par M"^ Appel, distribuait le linge neuf, les vêtements d'enfants, les chauds jupons de femmes achetés à l'œuvre de THospitalité du travail. Cette clinique particulière, fondée par Appel et entretenue de ses deniers, était exclusivement réservée aux nécessiteux. Il n'était cependant pas rare que de riches bourgeois du quartier, attirés par la réputation du professeur et le mérite de ses internes, se présentassent pour demander des soins. La porte ne leur était point fermée. Seulement le prix de la consultation leur était réclamé pour être versé, en leur présence, dans le
tronc des pauvres, placé à l'entrée de la salle d'attente.
Les plus illustres chirurgiens se faisaient un honneur d'opérer eux-mêmes, à la clinique, dans les cas graves. Et Rameau de Ferrières, bien souvent, avait fait attendre les princes de la finance, parce qu'il s'attardait à soigner, avec son ami, les miséreux et les vagabonds. Jamais Appel ne manquait de paraître, ne fût-ce qu'un quartd'heure, à la visite, pour surveiller le travail de ses jeunes gens. Du reste, ceux-ci, triés soigneusement, s'acquittaient avec zèle de la tâche qui leur était confiée. Le temps qu'ils passaient là leur comptait comme états de service. Et avoir fait partie de la clinique du professeur Appel était un titre dans le monde médical. Ces jeunes docteurs, en passe de devenir médecins des hôpitaux, mettaient, comme leur maître, de la coquetterie à prodiguer leur science, leurs peines, à des travailleurs et à des malheureux, bien sûrs de se rattraper plus tard sur les oisifs et sur les riches.
Appel venait d'arriver, et dans son cabinet de consultation, il interrogeait minutieusement une femme accompagnée de son enfant, malingre, faible, le teint livide, et que les élèves avaient réservé pour l'examen du maître.
Appel avait fait asseoir la femme en face de lui, et entre ses genoux il avait attiré l'enfant, dont il palpait le corps, d'une main divinatoire, tout en interrogeant la mère. Sa belle et grave figure se penchait vers la tête souffreteuse du pauvre petit, examinait les yeux,
les lèvres, cherchait dans la physionomie les secrets de la vie ou de la mort.
— Le père, quel âge? poursuivit-il.
— Vingt-neuf ans, monsieur le docteur. Mais bien de la peine et de la fatigue.
— Quel état?
— Tourneur en cuivre. . .
— Combien gagne-t-il?
— Des cinq et six francs par jour.
— Combien apporte-t-il à la maison, le samedi? La femme ne répondit pas. Appel conclut :
— Il vaauca|jaret?
— Il est bien obligé, monsieur le docteur. Le cuivre, ça vous dévore... Il faut bien boire !...
— Tout le mal vient de là, dit le savant. L'enfant paie l'alcoolisme du père... Et lui, le malheureux, il se tue, aussi sûrement que s'il avalait du poison. Mais ne nous occupons que de l'enfant... Où habitezvous ?
— Rue de l'Estrapade . . .
— Pas d'air, jamais de soleil, un plomb à chaque étage... Il faut la campagne, à votre enfant... Il n'a aucun organe malade, mais il languit. Aidons la vie à se défendre... Pas de médicaments, de l'hygiène. L'exercice et le grand air.,.
— Mais," monsieur le docteur, et le moyen?
— Oii travaille votre mari ?
— Rue Campagne-Première...
— Allez habiter à Montrouge... Voilà un bon d'habitation... Je ne vous donne pas d'argent, vous le dé-
penseriez...Allez trouver le gérant de la maison, dont l'adresse est sur ce papier. Vous serez logée, pour la moitié du prix de votre loyer actuel... Avec l'autre moitié, votre tourneur en cuivre se paiera le tramway pour se rendre à son ouvrage... Et votre enfant respirera, remuera, ne vivra plus dans un cloaque malsain... Sa santé est à ce prix... Et tâchez que le père ne boive pas... S'il savait ce qu'il absorbe, et s'il voyait l'effet produit, il serait guéri à jamais... Mais l'État est complice des empoisonneurs. Il lui faut des impôts, et il laisse vendre le poison! Allez, ma brave femme, et demandez à la surveillante, avant de partir, ce dont vous aurez besoin...
— Ah ! Monsieur le docteur, comment vous remercier?
— Enm'envoyant les malades que vous connaîtrez. Allez, ma chère dame.
La porte du cabinet s'ouvrit, un interne parut :
— L'opération du père Laudit est terminée, dit-il, on l'a réveillé. Il est bien.
— Le professeur Bérard est-il encore là?
— 11 quitte la salle d'opérations, il va venir vous voir.
Une grosse voix se fit entendre et, montrant sa tête de lion grisonnant, éclairée par ses magnifiques yeux bruns, Guillaume Bérard parut.
— Me voilà, tranquillise-toi, nous avons réussi. Le vieux n"a pas perdu un demi-litre de sang... Je lui ai fourré mon bras, jusqu'au coude, dans le ventre... C'était une invagination, imagine-toi... Quand je l'ai eu ouvert, pas trace d'appendicite... Cependant il y avait
une température telle qu'il fallait une inflammation quelque part... Je lui ai dévidé les intestins, comme un écheveau... Enfin, jai trouvé le pot au rose... C'est l'opération la plus extraordinaire que j'aie faite de ma vie...
— Merci, mon ami.
— De quoi? De ce que j'ai fait une belle opération? dit Bérard avec un rire d'enfant. Merci de ce que tu mas procuré l'occasion de la faire!.. Adieu, je suis pressé, on m'attend à la Salpétrière.
Il partit, Appel passa dans la salle d'attente, où les derniers consultants s'attardaient encore, et prit son chapeau et son pardessus des mains de la surveillante. Il donna quelques ordres, et s'apprêtait à sortir, lorsque la porte du vestibule s'ouvrit et Pierre, en costume de voyage, un peu pâle, le regard circonspect, entra. A sa vue Appel poussa un cri de joie, et les bras ouverts s'avança vers le jeune homme.
— Comment! C'est toi? Tu viens de la maison? Tu as vu ta mère?...
A ces rapides questions Pierre répondit d'un air embarrassé
— Non! Je n'ai pas vu ma mère... J'arrive de la maison où l'on m'a dit que je vous trouverais ici.
Appel s'arrêta, examina attentivement le jeune homme, et d'une voix grave :
— Tu n*as pas vu ta mère?... Qu'est-ce que cela signifie?... Tu vas me l'expliquer, je pense...
— C'est pour cela que je suis venu, répondit Pierre avec une douloureuse fermeté.
— Alors ne restons pas ici, où nous serions dérangés à chaque instant... Suis-moi... Allons dehors.
Il prit le bras de l'enfant qu'il avait élevé et qu'il aimait comme son fils, il le sentit tressaillir à son contact. Il le serra alors plus affectueusement, faisant passer dans ce corps qui le touchait, en même temps que la chaleur de son sang, les effluves de sa sympathie. A pas lents ils descendirent l'escalier, se trouvèrent sur le trottoir de la rue d'Assas, dans le mouvement des voitures qui sillonnaient cette large voie, avec les grilles de fer du Luxembourg devant eux. Sans parler, Appel marcha pendant un instant près de Pierre, et devinant au battement de son cœur l'orage qui grondait en lui. Mais comme un jeune cheval qui reconnaît la main de son maître, déjà moins rétif, moins farouche, Pierre se laissait aller aux mouvements imposés par Appel, et rebelle encore au moral, il commençait cependant à subir son ascendant physique. Ils passèrent la grille du jardin public, désert à cette heure, et s'engagèrent dans les allées. Là Appel leva les yeux sur son beau-fils et avec une grande douceur, il parla :
— Eh bien! Mon cher enfant, que se passe-t-il dans ton esprit, pour que tu te montres si différent de ce que tu étais, il y a trois semaines? Quel malentendu s'est produit entre nous? Et je dis « nous », parce que je m'identifie avec ta mère, comme je l'ai toujours fait vis-à-vis de toi.
A cette parole grave, sonore, émue, dont toutes les vibrations éveillaient un souvenir de dévouement, de
tendresse et de bonté dans son cœur, Pierre gémit, des larmes coulèrent sur ses joues, il serra ses mains l'une contre l'autre, et resta immobile, sans voix, devant son ami, son bienfaiteur, son vrai père. Appel douloureusement impressionné par tant d'angoisse et de souffrance, mais maître de lui et s'élevant audessus des préoccupations vulgaires, n'eut qu'un souci, celui de guérir cette âme torturée. Tout ce qu'il y avait de noble dans sa pensée s'enflamma du désir de raffermir cette volonté cbancelante et de rendre à cet esprit troublé la notion du devoir.
— Tu as bien fait de venir à moi, dit-il en tenant Pierre sous son regard calme et apaisant. Je vois là une preuve de confiance. Tu as voulu épargner à ta mère une émotion pénible. C'est bien, et je t'en remercie. Mais pourquoi ces larmes et ces plaintes, mon enfant? Ne sais-tu pas que de moi tu as tout à espérer et rien à craindre? Je ne suis pas changé, tu trouveras toujours en moi le même homme avec qui tu as pris, depuis vingt ans, l'habitude de parler à cœur ouvert.
— Ah ! Il faut que je m'en souvienne pour oser vous aborder...
— Oser m'aborder? interrompit Appel. Qu'est-ce à dire? Tu m'inquiètes. As-tu donc quelque reproche à te faire? Et serais-tu embarrassé pour me l'avouer?
Pierre rougit, il secoua la tête avec chagrin :
— Que n'est-ce cela? Je serais moins malheureux!
— Si ce n'est toi qui as commis une faute envers moi, dit lentement Appel, ce serait donc moi qui sels.
rais coupable envers toi? Car c'est ainsi seulement que je puis interpréter ton attitude et expliquer ton langage? Qu'ai-je donc fait, et de quoi m'accuses-tu, mon enfant?
Les lèvres de Pierre tremblèrent, ses yeux vacillèrent dans leurs orbites, toute sa physionomie exprima la plus cruelle souffrance, enfin il cria désespérément :
— Vous avez pris, auprès de ma mère et de moi, la place de mon père!
— Ah ! C'est de cela qu'il s'agit? dit Appel. Oui, cela était inévitable ! Pauvre petit! Cher et malheureux enfant !
— Je ne vous demande pas de me plaindre, reprit Pierre exaspéré par le calme et la douceur d'Appel, mais de vous disculper!
— Tu l'as donc vu, ton père? demanda le savant. Tu lui as donc parlé?
— Oui, depuis quinze jours, je ne l'ai pas quitté.
— Et depuis quinze jours, tu parais t'être détaché de nous. C'est logique. La situation dans laquelle les rigueurs de la vie nous ont tous placés ne comporte guère d'autre solution: prendre parti pour ton père ou pour ta mère, mais prendre parti, car il paraîtrait impossible à un être d'intelligence et de sensibilité de se partager entre l'un et l'autre. Quand jai su que tu avais rencontré ton père à Maillane, j'ai senti tout ce que cette mise en présence allait entraîner pour toi de soucis et de peines... Et je t'ai plaint, par avance, car je te connais trop bien pour avoir pensé
(jue tu l'accommoderais de ne pas décider lequel des deux mérite ton respect et ta tendresse.
— Décider? Vous pensez donc aussi que je dois décider? balbutia Pierre. Mais comment m'y résoudre? Et comment m'éclairer?
— Interroge-moi : je te répondrai.
— Me parlerez-vous donc de mon père?
— Non! Ceci regarde ta mère. Seule elle a te droit, si elle le juge utile, de te dire ce que tu peux vouloir connaître. De ma bouche, tu n'entendras pas tomber une parole qui puisse rester dans ta mémoire comme un grief contre moi. Je prétends, quoi qu'il arrive, l'imposer le devoir de penser que j'ai sacrifié ma tranquillité à la tienne et que mon affection pour toi l'a emporté sur mon intérêt.
Devant cette noble figure qui rayonnait de sincérité, Pierre frémit . Comment douter de la loyauté d'Appel ? El n'en pas douter, c'était déjà donner tort à son père. Et il ne voulait pas donner tort à son père... Tout son être se soulevait à la pensée que cet étranger avait pris, à bon droit, et sans usurpation, la place de celui dont le sang coulait dans ses veines. Il se força à la colère, il étouffa le cri de sa conscience, il jugea, de parti pris, Dartigues innocent. Il voulut convaincre tout de suite Appel de trahison. Fiévreusement il demanda :
— Avant que mon père s'expatriât, connaissiezvous ma mère?
— Oui.
— Est-ce à cause de . . . cela, que mon père est parti ?
— Je ne le crois pas.
— Ah ! Vous n'en êtes donc pas sûr?
— Puis-je être sûr de ce qu'on a pu lui dire ou de ce qu'il a pu penser?
— Il savait donc que vous aimiez ma mère?
— Je l'ignore.
— Vous l'aimiez, cependant?
Appel s'arrêta. Il leva sa main fine, comme lorsqu'il entreprenait une démonstration scientifique, et d'une voix ferme il dit :
— Va donc, tout de suite, au bout de ta pensée et n'hésite pas devant les mots. Il faut toujours sortir de l'équivoque. Tu veux me demander si j'ai été l'amant de ta mère. C'est bien cela, n'est-ce pas? La question te paraît scabreuse. Et cependant tu attends de ma réponse un grand éclaircissement de tes doutes. Sois donc satisfait : Jamais je n'ai eu pour ta mère, avant qu'elle portât mon nom, que la plus dévouée et la plus respectueuse affection. Quand elle a été seule au monde, sans appui, sans ressources, sans espoirs, je lui ai offert et elle a accepté ma protection, ma tendresse. Voilà résumée l'histoire de notre existence commune. Tu dois te souvenir de tes premières années. Tu étais un petit enfant, mais tu pouvais comprendre bien des choses. Rappelle-toi le modeste intérieur dans lequel tu as grandi. Était-ce la maison de gens qui vivent dans l'irrégularité et la joie? Le travail pour moi, la simplicité et la sagesse pour ta mère, telle était notre règle de conduite. Était-ce l'allure de gens qui comptent pour rien la dignité de l'existence?
Faut-il donc, après les leçons et les exemples que nous t'avons donnés, que nous t'affirmions la pureté de notre vie ? Est-ce que les faits ne doivent pas parler d'eux-mêmes, et porter la conviction dans ton esprit? Je te plains, mon enfant, d'être en proie à de pareils doutes. Sur le compte de ta mère ton jugement aurait dû être inébranlable. Et je vois cependant que tu as été hésitant et que peut-être tu l'es encore. Pierre baissa le front et murmura :
— Je ne sais plus ce qui est bon et ce qui est mauvais. Tout est obscur en moi.
— Oui, tu es malheureux et je te plains.
— Pourquoi alors ne m'éclairez-vous pas?
— Et comment?
— En vous défendant, puisqu'on vous attaque, en formulant des arguments précis, en produisant des preuves frappantes...
— En accusant ton père, enfin, n'est-ce pas? s'écria Appel. Eh bien! Non. Je ne le ferai pas. Je ne veux pas le faire. Si tu dois apprendre la vérité, ce ne sera pas de ma bouche. Ta mère, elle-même, je la connais, ne voudra pas plus que moi te dire ce que tu es avide de savoir. Elle a déjà assez souffert de ces choses, et ce serait trop pénible pour elle de se les rappeler.
— Mais mon père aussi a souffert! Mon père a été malheureux! Est-ce par sa faute, ou par celle des autres? Est-ce un coupable, enfin, ou bien un innocent? Faut-il que je le fuie comme un monstre, ou que je me rapproche de lui pour le consoler comme une victime?
— Même s'il était un monstre, tu n'aurais pas le droit de le fuir, parce que c'est ton père. Veux-tu toute ma pensée : tu ne devrais pas essayer de le juger, parce qu'un fils doit fermer les yeux sur les erreurs de son père, à moins que ce ne soit pour les réparer.
Ils s'étaient arrêtés au bord du bassin, dont les eaux claires étaient ridées par la marche harmonieuse des cygnes dédaigneux et tranquilles. Une brisedélicieuse, chargée des fraîcheurs dernières de l'hiver finissant, passait dans les massifs déjà piqués de bourgeons verts. Des enfants jouaient sur le sable sous la garde des bonnes oisives assises sur les bancs de marbre. Le palais de Marie de Médicis dressait dans le lointain la masse somptueuse de sa façade de pierre dorée par le soleil. Un grand repos planait sur ces vastes jardins paisibles. Et les deux hommes, séparés du monde agissant et remuant, se trouvaient isolés en face de leur pensée, et maîtres d'en suivre le développement, sans distraction. Pierre leva les yeux sur Appel, et avec une effusion soudaine :
— Oh ! Mon ami dévoué et si cher, pardonnez-moi mes soupçons et mes craintes... Vous qui êtes si supérieur par l'intelligence, puisque vous voyez dans mon esprit le combat qui s'y livre, que puis-je faire, que dois-je faire? Ne m'abandonnez pas, ne me livrez pas à moi-même, car alors je me débats dans une obcurité qui m'épouvante. J'ai besoin de vos conseils^ de vos secours...
Appel sourit :
— As-tu donc encore confiance en moi?
' — Comment pourrait-il en être autrement? Je ne vous ai jamais vu agir que pour le bien des autres. Et c'est justement ce qui me torture... Vous êtes trop juste, trop grand, trop bon!... Vous m'écrasez... Je vous accuse et vous ne vous défendez qu'avec des paroles de modération et de pitié!
— Peut-être suis-je un hypocrite? dit doucement Appel.
— Oui, pendant vingt ans, vous avez eu alors Ihypocrisiede me guider, de me protéger, de m'aimer... Ah! Cette hypocrisie a été si féconde en bienfaits que je ne sais si je pourrais m'acquitter envers vous...
— Qui te demande de t'acquitter? Vas-tu vouloir te libérer de ce que j'ai été si heureux de faire pour toi?
— Non! Je veux rester toujours votre débiteur... Mais ayez pitié de ma détresse... Éclairez-moi... Ne me laissez pas seul en face de ce problème que je ne puis résoudre.
Des sanglots lui coupèrent la parole, il s'appuya tremblant à son compagnon, et penchant la tète sur son épaule, il pleura amèrement.
— Allons, dit Appel doucement, tu étais arrivé nerveux, irrité, mais tes nerfs vont se calmer, et ton irritation s'en ira avec tes larmes. Tu es un enfant : tu veux trancher les questions les plus graves en dix minutes. Il faut prendre le temps de réfléchir. Et avant tout, tu dois aller embrasser ta mère.
Ils traversèrent le jardin et arrivèrent rue du Luxembourg. En face de la maison paisible oij il avait
vécu des jours si heureux, Pierre sentit son cœur s'emplir d'une émotion délicieuse. Toutes les amertumes qui l'aigrissaient se fondirent en une sensation de fraîcheur apaisante. Le milieu le reconquit avec une irrésistible force. Il monta l'escalier d'un pas leste, comme s'il était pressé d'arriver, lui qui avait tant hésité à venir. Il s'entendit saluer avec joie par le domestique qui souriait à son retour, et, sans attendre qu'on prévînt sa mère, il ouvrit d'une main impatiente la porte du salon où elle se tenait habituellement.
Assise près de la fenêtre, elle lisait. Au bruit elle leva la tête. Le livre tomba de ses mains sur le tapis, elle rougit de plaisir, tendit les bras, et sans parler, sans s'expliquer, l'enfant se jeta sur la poitrine de sa mère, la serra contre lui, l'embrassa de toutes ses forces, effaçant dans ce baiser toutes les tristesses et toutes les inquiétudes ressenties. Appel, arrêté sur le seuil, assistait en souriant à cette reprise de possession du fils par la mère. Il avait espéré donner à Francine cette joie de lui ramener son fils affectueux et repentant. Il savait ce que valent les résolutions humaines, et que les plus fortes cèdent à un mouvement du cœur. Mais il savait aussi que le raisonnement reprend toujours ses droits, et qu'un élan de sensibilité ne résout pas une question morale aussi grave que celle posée entre la mère et l'enfant. Il jouissait donc de la douceur présente, et attendait résolument les difficultés à venir.
— Eh bien! Méchant garçon, te voilà revenu? dit
la mère en relevant le front de son fils pour lui regarder les yeux. Je ne te trouve pas une mine brillante...
— C'est la fatigue du voyage, fit Appel. Demain il n'y paraîtra plus... Mais déjeunons, si vous le voulez bien. Il est déjà midi et il faut que je sois à une heure à la Faculté.
Tous les trois, comme jadis, ils s'assirent à la table, et pas un mot relatif à leurs communes pensées ne fut échangé. Il sembla qu'ils fussent d'accord pour faire cette trêve et profiter largement du plaisir de se trouver réunis. Francine questionna son fils avec mesure sur le pays, le climat, les sites du Midi. Elle parla des choses, point des personnes. Elle parut décidée à attendre les confidences de son fils et non à les provoquer.
Pierre, sous la légèreté joyeuse de ses propos, déguisa son désir d'être informé, mais tout en causant il observait d'un œil attentif. Et il ne put se dérober au charme qui émanait de cet intérieur tranquille et serein. Tout y respirait la loyauté et la franchise. Le respect si bien affirmé des serviteurs pour leurs maîtres prouvait l'honorabilité indiscutable et ancienne . Et en même temps les différences entre la façon d'être des commensaux de Maillane s'accusaient dans son souvenir. Le ton des Barandet et Rémançon, leur liberté de langage, même devant Bella, qui l'avaient si souvent gêné lui-même, et les façons des gens qui, respectueux àl'antichambreetau salon, étaient insolents et braillards dans les communs et à l'office. Ici, c'é-
tait la délicate et noble dignité bourgeoise. Là-bas, c'était l'ostentation clinquante et tapageuse. Mais était-ce la faute de ces nouveaux arrivants et pouvaient-ils improviser ce que les autres faisaient par tradition?
11 se sentait disposé à les excuser. Cependant il ne pouvait nier les contrastes entre les deux conditions, et il y en avait une qui était bien supérieure à l'autre. Entre Appel, si fin, si délicat, et Dartigues, exubérant, familier, il y avait des différences essentielles. L'un était tout en profondeur, l'autre tout en surface. Pierre ne put méconnaître que son père était plus séduisant, plus entraînant. Il devait être presque impossible d'écbapper à son influence, quand il lui plaisait de l'exercer. Mais Appel, plus lent à imposer son prestige et à pénétrer les cœurs, les conquérait certainement d'une façon définitive.
Pierre le sentait bien, à cette minute, où la parole mesurée et douce de son éducateur éveillait dans sa pensée des échos où vibraient toutes les impressions de sa vie. Avec sa grande intelligence et la poétique élévation de son esprit, le jeune homme comprenait clairement que toutes les satisfactions qu'il avait éprouvées à Maillane, auprès de son père, étaient d'une vulgarité un peu grossière, tandis que celles dont il jouissait, entre sa mère et Appel, dans le milieu familial où s'était écoulée son enfance, avaient une pureté et une grâce idéales.
De son côté, le grand physiologiste, clairvoyant pour lui-même autant que pour autrui, imposait à
son visage la tranquillité souriante, observait Pierre et, avec une joie profonde, voyait sur le front du jeune homme se refléter tous les sentiments éprouvés. Pendant que la mère, toute au bonheur de posséder son lils, le servait, le soignait, le gâtait, sans penser à autre chose qu'à son bonheur présent. Appel étudiait les chances de la lutte prochaine, dans les impressions morales de son élève, et plus rassuré, à mesure qu'il le voyait mieux pénétré de confiante certitude, il commençait à espérer une victoire d'autant plus précieuse quelle serait plus noblement remportée. Au dessert, le professeur se leva.
— Je vous laisse ensemble, dit-il, j'ai des notes à rassembler dans mon cabinet. Finissez tranquillement... Nous nous retrouverons ce soir. Pierre, je t'engage à aller voir Des Barres. Ta visite lui fera plaisir.
Ce fut tout. Pas une allusionà l'élection. Seulement l'indication d'un devoir de politesse à remplir envers Tami et le maître. Mais comme cette simple phrase était grosse de conséquences! Pierre, d'un mot, était relancé au milieu de la tempête. Et il ne pouvait l'éviter. Le domestique avait placé le café sur la table. Appel était déjà parti et la mère et le fils se trouvaient en présence.
— Il est des fatalités auxquelles on ne peut échapper, dit Francine au bout d'un instant. Qui aurait su prévoir que ce déplacement à Maillane, entrepris par toi avec tant d'insouciante gaieté, entraînerait de pareilles conséquences? Pauvre petit, tout cela n'est
pourtant point ta faute. Et il est bien injuste que tu aies à en soulTrir.
— Chère mère, la justice est une exception dans la combinaison des événements. Rien ne va guère qu'au hasard. Mais quand on se trouve en présence des faits et qu'on peut exercer ses facultés de jugement, c'est là qu'il faut s'efforcer d'être juste. Car les décisions que l'on prend ont une portée terrible. Et il serait affreux de sacrifier l'innocent.
— Pour un enfant, qui se trouve placé entre son père et sa mère, mon chéri, dit Francine avec simplicité, il ne peut pas exister de coupable. Comment décider entre eux?
— Et cependant s'il faut choisir?
— Oui! C'est là, mon cher petit, que se montre, dans toute sa dureté, la loi de la vie. Que ne peut-on prévoir qu'à une heure précise, il faudra payer la dette de sa folie ou de sa faiblesse? On ne pense jamais qu'en commettant une faute on devient le créancier du malheur. Car tout se retrouve, tout se paie : le bien comme le mal. Et il n'y a pas d'exemple qu'une mauvaise action n'ait été punie, soit par une peine publique, soit par une souffrance cachée. Heureux quand on s'acquitte soi-même et quand on n'a pas la douleur de voir ses fautes retomber sur la tête de ses enfants !
— Ma mère, dit Pierre, aurez-vous donc le courage de me révéler ce quej'ai vainement cherché jusqu'ici? M'apprendrez-vous qui je dois rendre responsable de la division des miens?
— A quoi bon? Et quel soulagement trouverais-tu
dans la connaissance de la vérité? La situation, telle que tu la déplores, est immuable. Le divorce a rompu ce que le mariage avait lié. Ton père a été de son côté, ta mère est allée du sien. Rien ne pourra plus jamais les rapprocher. Pourquoi te tortures-tu à chercher une solution à un problème qui n'en comporte pas? Tu m'aimes, depuis que tu as les yeux ouverts au jour. Tu aimesAppel, depuis quetu as la faculté de comprendre ce que c'est que la bonté. Tu as retrouvé ton père. Qui te défend de l'aimer, s'il a su l'inspirer de l'affection?
— Ma mère, vous l'avez dit à l'instant, il y a des créanciers du malheur. J'en suis un. Mais qui donc a contracté la dette que je paie?
— L'avenir te le montrera clairement.
— C'est me désigner mon père !
— Je ne l'accuse pas.
— Est-ce une suprême indulgence?
— Non, mon enfant. C'est le suprême oubli. La vie m'a donné ma revanche. Et quelques malheurs que j'aie éprouvés, la destinée en plaçant sur mon chemin Frédéric Appel a été miséricordieuse et bonne pour moi. Je n'ai donc plus le droit d'avoir que des sentiments de pitié et de douceur, pour les autres, par reconnaissance des faveurs dont j'ai été comblée, moi-même. Ne m'interroge donc pas sur ceux dont je ne veux pas parler. Cesse de moccuper d'eux. Mais occupe-toi de moi, je te le permets et je ne crains rien. Car je t'ai tendrement aimé, tu le sais, et rien n'a compté dans mon cœur, quand il s'est agi de toi. Si j'avais eu le pouvoir et les facultés nécessaires
pour l'élever, l'instruire et faire de loi rhomm(! que tu es, peut-être aurais-je eu la force virile de repousser le bonheur qui s'offrait à moi, afin de me consacrer à toi seul. Mais j'avais la certitude qu'Appel serait pour toi le guide sagace, l'éducateur bienveillant, permets-moi de le dire enfin : le père moral qu'il a été. Et c'est avec une double joie que j'ai vu son alïection se mettre d'accord avec la mienne pour te former, te pousser et réaliser tout ce que j'avais espéré que tu deviendrais un jour. Tu as vécu auprès de nous, grandi sous nos yeux, tu nous connais, car nous n avons jamais rien dissimulé devant toi. Appel a travaillé et s'est élevé au premier rang de la science contemporaine, moi j'ai tenu sa maison et porté, de mon mieux, son nom illustre... Voilà toute notre histoire, mon enfant, tu peux prononcer sur nous. Depuis vingt ans, le seul chagrin que j'aie eu a été de sentir un doute dans ta pensée, et de voir des larmes dans tes yeux, à cause de moi.
Pierre ne répondit pas. Il se laissa glisser aux genoux de sa mère, et sans lever les yeux sur elle, en adoration comme devant une sainte, il lui baisa les mains, ces chères mains qui avaient travaillé pour le nourrir, il le savait, et qui, si légères et si douces, se promenaient autour de son corps quand il était petit, souffrant, dans son berceau. Toute son enfance lui remontait au cœur, près d'elle, et une tiédeur l'entourait, comme s'il était serré dans les bras de cette bonne mère. Et elle, le sentant reconquis, sûre de son pouvoir, ne cherchait pas à rompre le charme et lais-
sait couler le temps, heureuse de revoir à ses côtés confiant et tendre celui qu'elle avait craint de trouver désormais hostile et révolté. Cependant elle lui dit enfhi :
— Mais tu ne me parles pas de cette jeune fille que tu as rencontrée là-bas, et qui t'occupe si fort...
Pierre rougit, il releva la tête et avec un peu d'embarras :
— Qui donc vous a informée de cela?
— Ah ! On sait tout, tu le vois. 11 y a des gens toujours prêts à raconter, à dénoncer...
— Eh bien! Ma mère, c'est vrai, j'ai trouvé à Maillane une jeune fille adorable par sa beauté, sa douceur et sa grâce... Et je l'aime...
— Ah! Chéri, que c'est un grand mot et plein de joies ou de douleurs! Je frémis de te l'entendre prononcer!
— Pourquoi? Si celle, à qui il s'adresse, mérite complètement cet amour?
— S'est-elle donc emparée de toi, si vite?
— Oh ! Non, maman, et elle n'y amis aucune coquetterie. Elle est naturelle et simple, quoiqu'elle ait été élevée dans le luxe. Nous vivions, l'un près de l'autre, dans la liberté de la campagne. Et, ennous promenant, en causant, nous passions presque tout notre temps ensemble. . . J'ai vu que je ne lui déplaisais pas et qu'elle avait du plaisir à se trouver avec moi... Je me suis enhardi à lui dire ce que je pensais, elle a eu la franchise de me répondre, et voilà comment nous nous sommes engagés lun à l'autre.
— Engagés?
— Autant qiril dépend de notre volonté. Car elle a sa mère, comme je t'ai, moi-mérne. Et je ne crois pas qu'elle soit plus disposée à lui désobéir que je ne suis prêt à te contrarier... Elle est comme moi, elle nattend son bonheur que de la bonté maternelle.
— Et cette mère? C'est la nouvelle femme de ton père?
— Oui, maman. Et c'est là, je le sens bien, la grosse difficulté... Peut-on la résoudre? Et comment?
— Il y a toujours moyen de s'arranger, quand on a affaire à de braves gens. Mais la mère de cette jeune fille est si riche ! Voudra-t-elle dun garçon, comme toi, qui n'a rien? Et quelle sera ta situation, si tu es obligé de vivre dans la dépendance de ta femme qui aura tout apporté dans le ménage?
— Mais si mon père veut me doter, il rendra la situation égale... Sa générosité pour moi a été grande et je sens qu'il est disposé à faire beaucoup.
Une rougeur ardente monta au visage de Francine, elle fut près de crier à Pierre : « Tu ne dois rien accepter de lui! » Elle se contraignit au silence. Mais ce moment fut un des plus douloureux par lesquels elle eût jamais passé. D'un regard elle pénétra jusqu'au fond de l'âme de son fils, et la vit déjà attaquée par la corruption paternelle. Dartigues savait bien comment on s'emparait des volontés, comment on paralysait les résistances. Il avait appliqué sa redoutable méthode à l'enfant retrouvé, et, l'amour aidant, il avait abattu safierté native jusqu'àlui faire accepter, souhai-
ter, peut-être, laumone de ses libéralités. Mais Pierre n'était-il pas excusable? Il ignorait le passé terrible de son père, il ne connaissait de lui que sa mielleuse faconde, et sa facile générosité. La mère ne voulut pas prolonger cette conversation sur un si dangereux sujet. Une parole, partie trop vite, pouvait compromettre sa fragile sécurité et rejeter Pierre brusquement du côté vers lequel il ne penchait que trop. Elle fut prudente et dut sourire, quand elle avait le cœur plein d'angoisse :
— Laissons faire le temps, dit-elle. La réflexion aidant, il est possible qu'on trouve à s'accommoder. Il ne faut brusquer rien, ni personne. Te voilà près de nous, c'est l'essentiel. N'en disons pas plus, pour aujourd'hui.
Ce fut un soulagement pour Pierre. Il se sentait sur un terrain mouvant, où il risquait à chaque pas d'enfoncer. Il sut gré à sa mère d'abréger son supplice. Il se releva avec un air de joie :
— Eh bien! Si tu le permets, j'irai voir Des Barres. A quatre heures, je le trouverai à son journal... J'ai bien des explications à lui donner...
— Va, mon enfant.
Il embrassa une fois encore sa mère, avec une tendresse reconnaissante. Et prenant son chapeau, il partit.
Les bureaux de la Revanche du Peuple sont situés rue Montmartre, au coin de la rue du Croissant. Vers quatre heures, à l'angle des deux rues, c'est une débandade houleuse et hurlante de crieurs de journaux,
partant avec des paquets de feuilles imprimées sous le brasetcourantdanstoutesles directions, enannonçunt d'une voix enrouée les titres, et quelquefois môme les nouvelles à sensation, qui doivent forcer la curiosité des passants et faire sortir des poches le sou récalcitrant. Les voitures, portant en grosses lettres le chiffre du tirage, attendent le moment de partir pour le chemin de fer. Car la province attend, elle aussi, les nouvelles.Et puis, courant plus vite que tous les autres, avec une hâte fiévreuse, et comme s'il avait à sa disposition le jarret des chevaux dont il colporte les victoires, le camelot qui hurle le « Résultat complet des courses », passe comme un fou, bousculant la foule, et se perdant au lointain où retentit son fatidique: Complet des Courses !
Au milieu de cette cohue qui grouille, crie, blague, jure, agitant ses carrés de papier blanc, Pierre se glissa et parvint à la porte de l'escalier conduisant aux bureaux de la Revanche du Peuple. Dans la cour, au fond de laquelle s'ouvrait l'imprimerie collective des journaux installés à chaque étage de la maison, se croisaient les typographes aux longues blouses maculées d'encre, les annonciers, venant surveiller l'apparition d'une réclame chèrement payée, les rédacteurs apportant un dernier reportage. Et, dominant le bruit des conversations, des appels, le roulement sourd des rotatives dévorant les kilomètres de papier.
Pierre grimpa deux étages, se trouva devant une porte sur laquelle était imprimé en lettres d'un pied de haut : La Revanche du Peuple. Administration. —
Rédaction. Il tourna le bec-de-cane et pénétra dans une étroite antichambre, où, devant une table chargée de journaux, un garçon de bureau montait avec un soin extrême des hameçons sur des crins de Florence.
— Ah I Saboureau, dit Pierre, toujours la passion de la pêche à la ligne ?
— Oui, monsieur Appel... « Ça » ouvre prochainement : on se prépare... Vous voulez voir M. Des Barres? Je vais le prévenir...
— Ne vous dérangez donc pas... S'il est seul, je vais entrer dans son bureau...
— Il est seul.
Pierre traversa le vestibule, frappa à une porte, entendit une voix forte qui répondait : Entrez ! et il entra.
— Tiens 1 C'est Tenfant ! fit Des Barres en se levant. Depuis quand es-tu à Paris?
— Depuis ce matin, moucher maître.
— Tu as vu ton père et ta mère ?
— Je les quitte à l'instant.
— C'est bien.
Le regard de Des Barres qui s'était fixé presque menaçant sur le jeune homme, pendant cet échange de paroles, s'adoucit aussitôt.
— Elle a été contente de te voir, hein, ta mère ? Tu sais, mon petit, tu peux chercher, tu n'en trouveras pas beaucoup comme elle. Et situ n'étais pas le meilleur des fils, tu serais un fier ingrat.
La voix de Des Barres était haute et rude, presque menaçante, comme avait été sonresard.
— Je le sais, répondit Pierre. Peut-être ne suis-je pas le meilleur des fils, mais j'en suis le plus reconnaissant.
— C'est bien ! répéta Des Barres, et sa voix se fit comme attendrie. Alors, tu arrives de Maillane, l'enfant? Qu'est-ce qui se passe là-bas ? Il parait que nous avons affaire à forte partie !
— Vous n'ignorez pas... commença Pierre avec embarras.
— Je n'ignore rien! interrompit le journaliste. Et tout particulièrement je connais les difficultés de ta situation. Mais qui pouvait prévoir que Dartigues se déguisait sous le nom de Maillane, et que le candidat, que tu allais combattre, était le seul que tuii'eusses pas le droit d'attaquer? Le hasard est notre maître, mon petit. En voilà, une fois de plus, la preuve. Ah çà! Il t'a donc empaumé, ton père?
Cette familière parole était si différente de la grave circonspection d'Appel, et de l'épouvante presque muette de sa mère, que Pierre en resta tout interloqué. Il lui semblait démêler, dans le ton sarcastique de Des Barres, une sorte de dédain pour Dar.tigues. 11 avait l'intuition, rien qu'à voir son maître, que celui-ci allait, avec sa sincérité habituelle, lui révéler tout ce qu'il avait intérêt à savoir, tout ce qu'il avait vainement demandé aux autres. Il affermit sa voix pour répondre à Des Barres :
— Le hasard, comme vous le dites justement, a fort mal fait les choses. Je me suis trouvé en présence de mon père...
— Qui a été te cueillir au nez et à la barbe de ce brave Breloquier, qui n'est pas revenu de sa stupéfaction... C'est un gros seigneur que maître Dartigues. C'est flatteur, pour un fils, hein ? Un peu mieux qu'un oncle : le père d'Amérique ! Pour nous, qui l'avons connu autrefois, très râpé et sans gloire, son avènement au rang de millionnaire est un savoureux tableau. Mais, moi, tu sais, ces choses-là ne m'impressionnent pas. Il paraît que toi, tu en es resté saisi.
— Qui vous a renseigné ainsi ? demanda amèrement Pierre.
— Eh ! C'est le bruit public ! Il me revient de là-bas que mon élection est compromise, que le seigneur de Maillane a conquis tout le pays par ses largesses, que les plus fermes appuis de ma cause ont fait défection, entraînés par sa bonne grâce, et que la Providence, — dans le Midi, on dit Providence, — a déjà payé le bienfaiteur de l'arrondissement, en jetant dans ses bras un fils qui lui avait été dérobé depuis vingt ans. Tu entends, mon garçon, voilà ce qu'on raconte làbas, dans les feuilles, depuis que tu as quitté les bords de l'Arbosque : tu as été dérobé, pendant vingt ans, aux caresses de ton tendre père. Et par qui dérobé ? Naturellement par ta mère, avec la complicité de cet affreux scélérat de professeur Appel! Voilà comme, en .cet an de grâce 1900, au seuil du xx® siècle, avec les
moyens d'information précise que nous ont fournis le télégraphe à fil ef sans fil, le téléphone, le phonographe et autres, on écrit l'histoire, non pas seulement des peuples, mais des familles !
Pierre dirigea sur son maître un regard suppliant :
— Me direz-vous donc la vérité, vous?
— Je ne l'ai jamais cachée à personne.
— Puis-je vous interroger? '
— Parle.
— Que savez-vous de mon père ?
Des Barres toisa Pierre, fit une moue grognonne et avant de répondre, il dit :
— Es-tu un homme, capable de comprendre et de juger? Ou n'es-tu qu'un enfant, souffrant et inquiet? L'épreuve que tu tentes n'est-elle pas trop forte pour ta conscience? Il y a un mois, j'aurais répondu de toi. Mais, depuis, tu as donné des signes d'incertitude morale. Tu sais quels sont mes principes : l'individu n'est rien, la collectivité est tout! Faire fléchir son esprit, contraindre son cœur, pour obéir à de prétendues lois naturelles, c'est un dogmatisme pleurard qui n'est point mon fait. Si, quand je t'aurai dit ce que je pense de Dartigues, tu me réponds, pour tout argument: C'est mon père! je m'inclinerai, car ce sera une manière de voir. Mais, à partir de ce moment-là, nous cesserons d'être en accord intellectuel. Est-ce entendu ?
— Vous me faites trembler! balbutia Pierre. Que vous préparez-vous à m'apprendre? Mon père a-t-il donc démérité?
— Ton père est un homme dont il faut fécarter, mon enfant, parce que tu n'as rien de bon à en attendre. Tu sais si je t'aime. Eh bien! Le seul conseil que
j'aie à te donner est celui-ci : Ne te laisse pas aller aux séductions de Dartigues. Tu perdrais près de lui ton intégrité, ta fierté, tout ce que nous avons développé en toi de vigueur morale, et tu deviendrais un forban, sans foi ni loi, comme tous ceux qui l'entourent...
— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez là?
— Me crois-tu capable de te causer un tel chagrin à la légère?
— Mais qu'a-t-il donc fait, pour que vous soyez si rigoureux envers lui? cria Pierre avec désespoir.
— Que n'a-t-il pas fait, plutôt?... Mais tu peux me le demander, je ne te le dirai pas. Je ne puis refuser de t'éclairer puisque tu veux l'être . . . Mais je ne me charge pas de t'empoisonner la pensée avec les histoires de maître Dartigues. Yois-tu, le mieux que tu aies à faire, c'est de le laisser poursuivre son chemin, sans y marcher avec lui. Tu ne portes plus son nom. Appel, qui a toutes les délicatesses, comme il a toutes les prévisions, a pris soin de te donner le sien, dès ton enfance, se doutant bien qu'un jour viendrait où ce nom serait pour toi une protection suprême. Tu es libre, de par la volonté de ton père, qui t'a abandonné quand tu avais besoin de lui, et tu n'es pas tenu de revenir à lui quand il a besoin de toi. S'il était pauvre, je te dirais : Oublie tout, et secours-le. Mais il est riche : c'est ce qui te sauve de l'ingratitude. Sa fortune te vaut ton indépendance. Tu n'as à considérer que le côté moral de ton aventure. Et là il n'y a pas à hésiter. Le divorce a rompu tout lien entre ta mère et ton père. La loi t'a
donné à ta mère. Tuas le droit de direàM.Dartigues: Je ne vous connais pas !
— Trop tard! cria Pierre, je l'ai vu; il m'a pris dans ses bras, j'y ai pleuré! Je ne puis ni renier ses baisers, ni effacer mes larmes I Je l'ai reconnu ! Comment le repousser, maintenant?
Des Barres marcha dans son cabinet d'un pied nerveux. Il mâchonnait des phrases dans sa moustache, le front penché, l'air soucieux :
— Voilà le résultat de l'éducation... On fait des enfants plies à la subordination sentimentale, inclinés à la déférence systématique... Point d'hommes pensants et agissants? Il a été embrassé et il a pleuré ! Ce sont des arguments de nourrice ! Tout le système social est à refaire, au point de vue des mœurs! Nous crevons de sensiblerie ! Je t'en flanquerai des embrassades et des larmes! Et quand on pense que les trois quarts des êtres humains se déterminent sur des raisons semblables. Il faut mettre un joug de fer à cette société en déliquescence!... Le monde s'en va sous lui! On n'obéit plus qu'à des sentiments tout faits!
Il frappa violemment sur son bureau :
— Je ne suis pas unepoule mouillée, moi, tu le sais... Je ne laisserai pas M. Dartigues arriver à la Chambre ! Il y a déjà assez de scélérats, sans lui, au Palais-Bourbon. Je lui rendrai fève pour pois, puisqu'il m'attaque... Je suis armé, tu peux le croire! Il a cru, ce malin-là, faire un coup de maître en te prenant pour bouclier. Ce n'était pas mal raisonné. Mais son plan échouera, cependant. Je vais faire d'une pierre deux
coups. Et en même temps que je démolirai sa candidature, je t'ouvrirai les yeux sur son compte. Il a voulu me rouler; mais il apprendra à me connaître 1
— N'admettez-vous donc pas que, vis-à-vis de moi, il ait pu être sincère?
— Non! C'est un cabotin! Il se dit : Ce vieux Des Barres est l'ami d'Appel et de Francine, il a élevé lenfant... Il ne voudra pas lui faire de peine! Pour eux et pour Pierre, il va me ménager, et je lui passerai la jambe !
— Mais ne peut-il m'aimer?
— Subitement? Comme ça, tout d'un coup, à l'heure où ça lui est commode et avantageux?
— Mais moi, je lai aimé en le voyant... N'a-t-il pu en être de même pour lui?
— La voix du sang! Connu! C'est du Dennery! Soyons sérieux, hein !
— Mais que comptez-vous donc lui imposer?
— De retourner dans ses Amériques et de nous laisser tranquilles dans notre Europe. . . 11 a déjà commencé à entamer l'Afrique, où il a fait ce qu'on appelle « des affaires')). Hier on est venu m'apporter un dossier effroyable sur son compte... Mais comme il fallait l'acheter, j'ai mis le dossier et son détenteur hors d'ici, l'un portant l'autre...
— Quel est le misérable qui vous proposait un tel marché?
— Un ancien fonctionnaire, tombé dans le journalisme de chantage et que Dartigues n'aura pas voulu
2oO LES BATAILLES DE LA VIE.
payer... Il a eu tort! Le drôle est venimeux. Ce qu'il m'offrait pour de l'argent, il pourra bien maintenant le servir pour rien dans son journal... Une hyène, ce Galbran!...
— Galbran? Quoi! Ce bandit?...
— Ah !Je vois que tu le connais ! Il est heureux pour toi que tu n'aies pas d'argent. Le dossier est toujours à vendre !
Une rougeur monta au front de Pierre. Sa main se porta machinalement au carnet de chèques que lui avait donné son père. Si Des Barres avait pu prévoir que son élève avait à sa disposition un si important crédit, aurait-il parlé avec cette ironique sincérité? Supprimer ce dossier qui pouvait servir àaccabler Dartigues. Lui rendre, sans qu'il pût s'en douter, ce pieux service, n'était-ce pas le premier devoir de Pierre? Déjà l'idée s'en imposait à son esprit. Rien n'était plus facile que de rencontrer le Galbran. Il passait toutes ses soirées dans les tavernes artistiques de Montmartre et, de neuf à dix, on le trouvait couramment à la Renaissance des lettres. Le secrétaire de la rédaction, en entrant dans le cabinet de Des Barres, coupa court aux réflexions de Pierre.
— Eh bien! Mon petit, dis à Appel que j'irai chez lui après mon diner, et tâche d'être raisonnable. La foire n'est pas sur le pont, tu as le temps de penser à ce que tu vas faire. L'essentiel est de ne rien brusquer. Rappelle-toi que tout s'arrange. Sans cela, pourrionsnous supporter la vie?
Il serra la main du jeune homme et le reconduisit
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 2ol
■jusquà lanlichambre, puis au moment de le quitter il lui redit encore :
— Redouble de gentillesse avec ta mère. Elle est inquiète, rassure-la. Vois-tu : elle a assez souffert autrefois, elle a le droit d'être heureuse aujourd'hui.
La grande salle de la Brasserie de la Renaissance des lettres commençait à s'emplir. Il était onze heures et peintres à costumes noirs, à chevelures esthétiques, courriéristes des journaux, flânant l'oreille ouverte, gens du monde curieux d'impressions nouvelles, filles à l'affût d'un aimable amant ou d'un riche entreteneur, se rassemblaient dans une communauté de paresse, d'ennui et de libertinage. Au fond de la salle, une estrade, sur laquelle un piano malmené par un accompagnateur rendait de vagues sons, pendant qu'un poète au nez en trompette, aux yeux mal assortis, et à la bouche canaille, laissait tomber, dans le brouhaha des garçons servant les consommations et la fumée de tabac bleuissant l'atmosphère, la lugubre mélopée dune chanson rosse. Dans un angle, formant comme une petite salle séparée de la grande par des piliers ornés de draperies, à une table chargée de cocktails se trouvaient réunis Rémançon, la jolie
Amandine de Tresmes et un petit homme à figure chafouine, l'air insolent et has, vêtu avec une extrême élégance.
— Eh bien ! Mon cher Galbran, dit Rémançon, Amandine vous a expliqué ce dont il s'agit? Vous seriez fou de bouder contre votre ventre... Dartigues est tout à fait bien disposé pour vous... Le moment est propice... Saisissez-le... Vous n'en retrouverez pas un pareil de longtemps... J'ai négocié moi-même votre paix avec le patron... Ne me désavouez pas!...
Le petit homme crispa sa bouche dans un sourire affreux, il huma une gorgée de liquide, puis, secouant la tête :
— Je sais ce que vaut Dartigues... Il m'a traité avec une dureté impitoyable. Qu'avais-je fait, en somme, de si extraordinaire ?
— Tu le demandes? s'écria gaiement Amandine. Tu avais barboté la caisse de l'État, rien que cela î Comme si tu n'aurais pas pu te contenter des pots-de-vin que tous les entrepreneurs du chemin de fer de Gabès te payaient !
— Ça n'est pas vrai ! cria Galbran, devenu vert de fureur.
— Pas vrai? reprit Amandine. Ne me dis pas ça à moi, qui ai mangé l'argent de la grenouille avec toi, puisque alors tu étais mon fol amant. Ne dis pas cela à Rémançon, qui t'a pris la main dans le sac. Soisbeau joueur ! Ne conteste pas les coups ! Tu as perdu la partie? Ronl Ça t'embête! Mais ne nous raconte pas des histoires ! Nous savons à quoi nous en tenir sur ton
compte. Ne demande pas à être considéré comme vertueux, contente-toi de passer pour intelligent! Rémançon éclata de rire :
— Allons, Galbran, écoutez notre charmante amie. Elle est de bon conseil... Vous avez un dossier Dartigues à vendre, nous le savons... Je vous l'achète, livrez-le-moi...
— Il n'est plus à vendre, dit froidement l'ancien fonctionnaire.
— Plus à vendre ! scanda Rémançon. Lauriez-vous donc déjà vendu?
— Non! Je l'ai donné, dit Galbran avec un geste indifférent.
— Pas de blagues! Ne te fiche pas de nous! reprit Amandine. Tu as donné des documents qui, tu ne l'ignores pas, valaient la forte sommé? Tu es gâteux, Galbran, ou bien tu veux nous faire grimper à l'arbre. Allons, pas de virtuosité! Fais ton prix,toutde suite. On ne marchande pas.
— Je n'ai plus le dossier, déclara Galbran.
— Qu'est-ce que tu en as fait?
— Je le répète : je l'ai donné.
— A qui?
— A quelqu'un qui saura s'en servir pour faire danser votre Dartigues, grinça Galbran avec un atroce sourire.
— Eh bien! Tu peux dire que tu en as du venin, toi, par exemple ! s'écria Amandine. Je t'arrange une affaire épatante avec ce brave Rémançon, qui sait ce que vaut une conscience, à force d'en avoir acheté,
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 2o:j
el tu aimes mieux faire du mal à ton ennemi, que de te taire du bien à toi-même?...
— Je hais Dartigues ! Il est pour moi le type du parvenu insolent dans le triomphe. Mais patience ! Il aura (le mon plomb dans Taile, et quand il sera touché, je veux qu'il sache bien d'où lui vient le coup ! Il m'a sacrifié aux criailleries des Tunisiens, il m'a jeté pardessus bord, parce qu'il ne me croyait plus utile. Il saura qu'il s'est trompé î
— Tu dis qu'il t'a sacrifié... Pouvait-il te tirer d'affaire?
— Oui. Il n'avait qu'à me donner les cinquante mille francs dont j'étais débiteur... Il n'a pas voulu. Il m'a livré à l'inspecteur des finances, qui venait vérifier la caisse... Ses canailleries personnelles auraient dû le rendre indulgent. . . Claude Brun, lui, a parlé en ma faveur... f est le seul. Mais Dartigues n'a rien voulu entendre ... Il s'est guindé dans son honnêteté toute neuve et a pris des airs de pudeur alarmée... Des malversations? Il n'en pouvait croire ses oreilles ! Et on irait le solliciter pour celui qui les avait commises?... Un pauvre emprunt, momentané, à une caisse dont j'avais seul la clef... Il me suffisait de remboursera temps... Il ne m'a pas permis de le faire I II m'a abandonné à ses ennemis pour donner des gages de sa moralité. La moralité de Dartigues! Ils enverront les preuves dans le dossier, ceux qui le parcourront. Ahl Ah 1 Si on publie seulement le quart de ce que j'ai révélé, il passera un bon moment, Dartigues, et je serai bien vengé I
2o6 LES BATAILLES DE LA VIE.
La rage de Galbran se traduisait par une si horrible contraction de son blême visage, par une si grimaçante satisfaction de son louche regard, que Rémançon et Amandine, bien habitués cependant à la laideur des âmes, demeurèrent effrayés et honteux devant cette vénéneuse explosion de haine.
— Mon vieux, tu sais, tu as fait ce que tu as voulu, dit Amandine, mais je ne t'admire pas. Ce n'est pas malin de se crever un œil, pour en crever deux à son voisin. Je crois qu'avec l'argent qu'on t'apportait, tu aurais pu te requinquer et retrouver de la joie à vivre.
— Je n'ai besoin de rien. J'ai les moyens de me payer une satisfaction morale.
— Grand luxe !
— Comme tu dis î
— Mais, voyons, tu peux être sincère jusqu'au bout : à qui as-tu remis ce dossier?
— Oh ! Je ne crains pas que celui-là le revende, et fasse un bénéfice sur mon dos. Il n'y a rien à redouter, car c'est l'adversaire même de Dartigues.
— Des Barres? fit Rémançon avec étonnement. L'homme de Plutarque? L'incorruptible Des Barres, employer de pareils moyens? Impossible!
— C'est si bien possible qu'il m'a envoyé demander le dossier par son élève, son bras droit, le jeune Appel...
— Pierre Appel?
— Oui, Pierre Appel, fils du professeur Appel. Il ny en a pas deux...
Amandine éclata d'un rire si franc et si sonore que
Rémançon, gagné par l'hilarité de la jolie fille, ne put garder son sérieux et fit chorus avec elle. Galbran stupéfait les regardait le sourcil froncé, la lèvre hostile, pressentant quelque méprise fâcheuse :
— Eh bien! Mon vieux, s'écria Amandine reprenant son sang-froid, tu peux te vanter que tu en as une couche ! Ah ! Tu les combines bien tes plans ! Et il faut convenir que pour les exécuter tu as la main heureuse ! Tu as donné ton dossier à Pierre Appel ? Bravo ! Nous n'avons plus besoin de nous dessécher la bouche à te convaincre. Notre affaire est arrangée.
— Comprends pas! dit Galbran d'un ton rogue.
— Je te crois! Sais-tu comment s'appelle, à l'état civil, celui que tu as l'habitude d'entendre nommer Pierre Appel?
Galbran verdit. Il entrevit une mystification énorme et devina qu'il en était la victime.
— Eh bien, mon colon, il s'appelle Pierre Dartigues. C'est le fils du tien, du nôtre, du grand Dartigues, enfin ! Je n'ai pas besoin de t'expliquer surabondamment où est ton dossier à l'heure où je te parle !
— Malheur! grinça Galbran, si ce polisson s'est foutu de moi...
— N'en doute pas une seconde, naïf jeune homme ! Quel âge as-tu, Galbran?
L'ex-fonctionnaire vida d'un trait son cocktail. Il devint pensif, puis il dit d'un ton mesuré :
— Nous verrons comment tout ceci finira.
— Est-ce que tu as un second dossier, vieil ami?
— Ou bien auriez-vous la photographie des pièces
:îo8 LES BATAILLES DE LA VIE.
du premier? insinua Rémançon, expert au jeu des petits papiers accusateurs.
— D'abord, fit Galbranavec une explosion d'orgueil, ne croyez pas que j'aie été roulé : on m'a payé !
— Allons donc ! Je me disais aussi : Comment ! Cette petite canaille-là a tout donné à l'œil?
— Dix mille francs !
— Tiens! Voyez-vous ça? Ah! Je te retrouve! Rémançon, des excuses. Monsieur n'est pas si bête que nous l'avions pensé.
— Mais, mon cher Galbran, dit l'homme sérieux, ne gâchez pas votre situation par des tentatives sournoises et vulgaires. Vous avez livré votre dossier au patron. Je puis vous en faire honneur auprès de lui, sans indiquer que ce n'est pas de votre plein gré que la négociation s'est faite à son avantage... N'allez pas vous découvrir, maintenant, par des reprises d'hostilités... Pas de piqûres dans les journaux, une abstention, une neutralité complètes... Et je vous promets dix autres mille francs, le jour de l'élection de notre ami.
— Il ne sera pas nommé ! Il est trop compromis !
— Il sera nommé, et il vous procurera, dans l'administration, une superbe compensation.
— Non! Je veux rester libre. J'en ai assez de faire ma partie dans l'orchestre gouvernemental. Mais je n'ai pas désappris la musique : on s'en apercevra !
— Ah! que c'est commun, tout ce que tu dis là! Galbran, tu me navres. Moi qui t'avais aimé pour ton esprit... Car ce n'était pas pour ta beauté, ça, j'en fais
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 2o9
le serment! Voilà que je découvre aujourd'hui que lu n'es qu'un nigaud. Fâcheuse soirée! Allons-nous-en, Rémançon... Je ne crois plus qu'aux hommes de cinquante ans.
— Merci, mon enfant, mes exigences ne vont pas plus loin.
— Tu entends ça, toi, petit, avec ta jaunisse morale, voilà un galant homme. Payez les consommations, mon cher, et ramenez-moi à la maison.
— Jusqu'à la porte, ma belle, si vous le voulez bien... J'ai, demainmatin, un conseil d'actionnaires... Allons. Galbran, sans rancune. Et vous savez, vous pouvez revenir à de meilleurs sentiments, ni la porte, ni la caisse ne vous seront fermées.
Galbran hocha la tète, avec un mauvais regard, et laissa partir ses deux compagnons.
La négociation entre Pierre et l'ex fonctionnaire s'était entamée le matin même, dans les bureaux de y Oriflamme, où Galbran rédigeait les échos parlementaires, avec une connaissance du personnel gouvernemental et une documentation sur les intrigues ministérielles qui en faisaient un collaborateur précieux. Pierre était arrivé au moment où le caissier refusait une avance au journaliste, sous le prétexte qu'il avait déjà dévoré deux mois de ses appointements. Galbran connaissait Pierre de le rencontrer dans les couloirs des théâtres, les soirs de première. La célébrité d'Appel et de Des Barres attirait l'attention sur le jeune homme déjà remarqué pour ses chroniques brillantes et la publication de jolis vers.
— Vous voyez, mon cher, dit le journaliste, le réservoir est vide, et le robinet ne veut pas s'ouvrir. Vous êtes bien heureux de n'avoir qu'à vous laisser vivre...
— Eh bien ! Si vous êtes gêné, momentanément, causons. Je vous apporte peut-être une affaire...
— Ah ! Ah ! fit Galbran. Viendriez-vous par hasard de la part de Des Barres?
— Justement, dit Pierre, qui rougit en faisant ce mensonge.
— Entrons dans mon cabinet, nous y serons mieux pour causer...
Ils entrèrent dans une cellule de trois mètres carrés, meublée d'une table et de deux chaises. Sur la table, un encrier tout taché, un buvard couvert de feuilles de papier éparses, un grattoir, une longue paire de ciseaux pour couper les journaux, et des plumes en tire-bouchon. Une armoire occupait le panneau central. Galbran ferma avec soin la porte, puis offrant une des deux chaises à son visiteur :
— Alors, c'est à moi que vous êtes adressé?
— Oui.
— Il s'agit du dossier?
— Naturellement.
— Le cher maître s'est donc ravisé ? Il a, parbleu, bien fait. Il a son élection assurée avec les documents que je puis lui fournir. Et franchement, cette canaille de Dartigues ne l'aura pas volé ! Une fois n'est pas coutume !
Il se mit à rire, ce qui l'empêcha de voir le jeune
homme tressaillir douloureusement. 11 se frotta les mains avec fureur :
— Ah! Les amis de Dartigues voudraient bien l'avoir, ce dossier. Rémançon et Claude Brun tournent autour. . . Mais nul ne l'aura que celui qui pourra me venger de Dartigues. Et celui-là c'est Des Barres. Et puis, mon cher, ne serait-ce pas une pitié qu'un homme de la valeur de notre grand Des Barres fût battu par un sale bourgeois, corrompu et corrupteur, comme le seigneur de Maillane? Le meilleur orateur du parti socialiste ! Un organisateur ! Le seul homme qui puisse contre-balancer l'influence desstupides collectivistes intransigeants... Ah ! Tenez, je suis content que vous soyez venu. Il m'avait navré en repoussant mes offres!
— C'est toujours dix mille francs que vous demandez? dit brusquement Pierre.
L'autre, étonné du ton et de la forme, leva la tête et examina son interlocuteur avec attention.
— Ce n'est pas trop ! Je vous l'assure, reprit-il. Ce dossier a coûté de l'argent à former. 11 faut bien que je rentre dans mes frais...
— Je ne discute pas ! Je suis prêt à payer... Alors, dix mille ?
— Oui. Dix mille.
Pierre lentement ouvrit sa redingote, sortit le carnet de chèques, prit une plume sur la table et écrivit la somme...
— Mettez : au porteur, dit vivement Galbran. Pas de nom . C'est inutile I Et puis vous détacherez le talon, s'il vous plaît, et me le donnerez.
— Quel luxe de précautions !
— Mon cher, l'expérience doit servir à quelque chose. On sait maintenant quel parti on peut tirer des talons des chèques... Je ne dis pas cela pour vous, qui êtes la crème des honnêtes gens... Mais on ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Les papiers changent de mains.
— Bien! Bien! Il sera fait comme vous désirez...
Il détacha le chèque et le talon, les posa sur la table, regarda Galbran et dit :
— Où est le dossier?
— Dans cette armoire.
II se leva, ouvrit avec une clef qu'il avait dans sa poche le placard, dont l'intérieur apparut bourré de paperasses et de livres, avec, sur son panneau, suspendu, lamentable et râpé, un sale veston, qui servait au journaliste à ménager sa redingote neuve.
— Voici l'objet ! dit-il en prenant une liasse de papier ficelée avec soin et cachetée. Voulez-vous prendre connaissance?...
— Non ! Voilà l'argent.
Pierre se leva, comme s'il avait hâte de sortir de ce cabinet où venait de se consommer le marché qui le rendait maître des secrets de son père.
^- Vous partez si vite? demanda Galbran, qui semblait désireux de compléter son dossier par quelques explications verbales. J'aurais pu vous indiquer la source des pièces...
— Non ! Ce n'est pas mon affaire... J'achète le dossier et je l'emporte. C'est tout.
— C'est juste !Des Barres se débrouillera. Du reste,
assurez-lui que je me tiens à sa disposition, s'il y a lieu, pour tout éclaircissement désirable...
— Fort bien ! Adieu.
— Mais êtes-vous pressé ! Allons prendre un bock.
— Une autre fois.
— A votre aise, conclut Galbran piqué par la résistance, inexplicable pour lui, que Pierre opposait à ses politesses.
Il le reconduisit jusqu'à l'escalier, puis, le pas vif, l'œil brillant, tel qu'un homme qui tient dans sa poche une somme inespérée, il alla au guichet du caissier, et avec une âpre ironie, le regardant au travers de son grillage :
— Eh bien! Vieux caïman, vous pouvez le garder, votre cher argent, je n'en ai plus besoin.
— Il vous tombe donc un héritage?
— Ouiî De la lune!
Et il rentra dans la salle de rédaction, où des camarades divers regardaient avec attention une partie de piquet engagée entre le chroniqueur judiciaire et Téchotier des théâtres.
Pierre, le précieux dossier sous le bras, se dirigeait vers la rue du Luxembourg d'un pied hâtif. Non, certes, ce n'était pas pour le livrer à Des Barres qu'il l'emportait, après l'avoir payé à l'atroce Galbran, ce dossier si dangereux. Mais peut-être était-ce pour le fouiller, le scruter et y découvrir le secret qu'il avait tant d'intérêt à connaître. Il marchait, sans souci de la pluie qui commençait à tomber, des passants qui le coudoyaient. Il se dépêchait de retourner chez lui,
pour s'isoler et apprendre, dans les documents qu'enfermait la chemise de papier grisâtre, ce que l'on pouvait reprocher à son père.
11 arriva crotté, trempé, ne prit pas garde aux exclamations de la domestique, qui lui prenait son pardessus et son chapeau, pour les faire sécher et s'enferma dans sa chambre. Là, il respira, il était seul, libre, personne ne pouvait l'arrêter, le raisonner, lui interdire de libérer sa conscience torturée par le doute. Il s'assit, plaça le dossier sur sa table et se prépara à l'ouvrir. Sa main hésita, une subite palpitation de cœur l'étouffa, il lui sembla qu'il allait commettre une profanation, en pénétrant le mystère de la vie paternelle. Dans le silence de cet appartement, à trois pas de sa mère, il se souvint que ni elle, ni même Appel n'avaient voulu formuler, non pas seulement un blâme, mais un jugement sur le compte de Dartigues.
Si intéressés à se défendre, alors qu'il semblait les soupçonner, lui dont la tendresse et le respect devaient leur être si précieux, ils avaient gardé le silence. Ils refusaient de charger l'absent, quand l'accuser, c'était s'innocenter. Et lui, le fils, entraîné seulement par une curiosité malsaine, il s'apprêtait à fouiller ce passé, déjà mort, comme un malfaiteur viole une tombe. Mais cependant la vérité, peut-être, se trouvait là, indiscutable, lumineuse. Allait-il volontairement l'écarter de lui, fermer ses yeux, quand il lui suffisait d'un instant pour fixer ses doutes.
Il s'efforça de raffermir sa volonté chancelante. Il
s'entraîna par des raisonnements de morale utilitaire. Ne fallait-il pas, avant tout, se décider pour ce ([ui est l'intérêt bien compris? Quoi! De parti pris, rester dans l'obscurité? Mais quel bénéfice en tireraient ceux mêmes qu'il voulait respecter? Les laisserait-il confondus dans une même équivoque, sous le coup d'un soupçon commun? Était-ce juste et pratique? Les scrupules qui l'obsédaient, faiblesse! Il devait se mettre à la hauteur des circonstances et, sans hésiter davantage, dissiper les ténèbres dans lesquelles il se débattait.
Mais comme si, à mesure que sa pensée devenait plus résolue, son cœur s'attendrissait, une tristesse immense l'envahit, à constater l'horreur de sa situation et combien la destinée avait été cruelle en le faisant juge de ceux qu'il aurait dû tout naturellement estimer et chérir. Le dossier restait sur la table, et en dépit des raisonnements par lesquels Pierre s'ingéniait à se prouver à lui-même la légitimité de ses recherches, il y restait intact et secret. L'image de son père s'évoquait devant lui, et dans le sourire de sa bouche, la caresse de ses yeux, il découvrait l'excuse de son hésitation.
Il ne pouvait se défendre de l'aimer, ce père qui n'avait eu pour lui que des paroles de confiance et de douceur. Fallait-il croire, comme on le lui insinuait, que tout ce charme n'était qu'un leurre? Il lui eût été trop pénible d'admettre que la voix douce et chaude qui l'avait appelé « mon cher enfant » était trompeuse. Il ne voulait pas que son père fût un hypocrite
•et un menteur. Une part d'abjection devait retomber sur lui, si Dartigues était un malhonnête homme. Si les autres le jugeaient tel, c'était par rancune, par méchanceté, par aveuglement. Mais lui, pourquoi aurait-il épousé leurs querelles? N'était-il pas simple de se désintéresser de tous ces débats?
Et, avec un amer découragement, il comprenait que, malgré son désir, c'était impossible. Ses regards tombaient sur le dossier étalé devant lui et qui attendait l'examen. Les révélations qu'il contenait, que ce fussent des vérités ou des calomnies, il aurait beau les repousser, se refuser à les accepter, elles reparaîtraient, sous une autre forme peut-être, mais il ne pourrait y échapper. Dans la lutte engagée, chacun produirait inévitablement ses preuves, fournirait ses arguments et ce serait son cœur toujours, qui, par les uns ou les autres, serait déchiré.
Il ferma les yeux pour ne plus voir le dossier qui l'obsédait. IL s'efforça de penser à autre chose. Le temps passait, une sorte d'engourdissement s'emparait de son cerveau lassé par ces chocs d'idées contraires. Étendu dans un fauteuil, il rêvait, sans s'apercevoir que le jour tombait, que l'obscurité peu à peu se faisait dans la pièce. Les bruits sourds du dehors, le choc d'une chaise remuée dans l'appartement, le battement éloigné d'une porte, frappaient seuls maintenant son esprit presque somnolent et ce repos vague paraissait délicieux à Pierre. Il avait abdiqué toute volonté, il se refusait à réfléchir. Il ne dormait pas, mais un calme parfait s'étendait sur lui, et il souhai-
tait que cette jouissance se prolongeât. Elle dura longtemps. Brusquement elle fut interrompue : une main légère essayait de tourner le bouton de la porte. Une voix parla :
— Tu es enfermé, Pierre?...
Il se leva, étourdi, le cœur battant, incertain de ce qu'il devait faire. La voix reprit avec une nuance d'inquiétude :
— Tu ne me réponds pas, et cependant je t'entends... Tu n'es pas souffrant ?
Il allaàla porte, tira le verrou, et ouvrit. M""^ Appel, une lampe à la main, parut sur le seuil. Elle regarda son fils, lui sourit, posa la lampe sur la table, auprès du dossier que ses yeux virent indifférents. Elle vint à son fils, le prit par les épaules :
— Tu es tout pâle.. Pourquoi restais-tu dans l'obscurité? Il y a au moins trois heures que tues rentré... Tu ne travaillais pas...
Il demeura morne, les tempes serrées, les idées confuses. Francine s'alarma à le voir ainsi troublé.
— Cher petit, qu'y a-t-il encore?
Il ne répondit pas, mais du doigt il montra le dossier à sa mère.
— Eh bien ! Ce sont ces papiers qui te préoccupent? De quoi s'agit-il ?
Elle se pencha, et lut sur la couverture, tracés d'une écriture menue et revéche, ces mots : Documents Dartigues.
— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-elle les sourcils froncés.
Il retrouva la parole, et balbutia :
— Un dossier, sur mon père...
— Tu l'as lu?
— Non! Je n'ai pas osé.
— On t'a dit ce qu'il contenait?
— Je n'ai pas voulu le savoir.
— Comment est-il venu dans tes mains?
— Je l'ai acheté.
— Dans quel but?
— Afin de le soustraire aux ennemis de mon père.
— Tu as bien fait.
A ces mots articulés nettement, et qui sonnèrent généreux et réconfortants jusqu'au fond de son cœur, Pierre tressaillit. Une chaleur lui remonta au cerveau, ranimant son courage. Il saisit sa mère dans ses bras et là, frémissant de crainte et d'espoir :
— Sois ma conscience. Dicte-moi mon devoir. Faut-il lire ce dossier, pour apprendre réellement ce qu'est mon père? Ou bien faut-il m'en détourner et rester dans l'incertitude?
Francine, doucement, écarta son fils d'elle. Sa taille se redressa et parut grandir. Ses yeux brillèrent, et sans hésiter elle dit d'une voix ferme :
— Si ces papiers accusent ton père, tu dois les tenir pour calomnieux. Un fils, qui consent à mépriser son père, s'avilit lui-même. Quel qu'il soit, quoi qu'il ait fait, si coupable qu'il puisse être, tu dois être son défenseur, sous peine d'être un malhonnête homme !
Pierre cria :
— Ah! Tu me rends à moi-même! Oui, voilà la vérité et le devoir!
— Eu aurais-tu douté?
— Il y a des instants où ma conscience s'obscurcit.
— Pauvre enfant ! L'épreuve que tu subis est bien rude pour toi ! Tu n'as pas encore appris à te résigner et à souffrir.
Elle lui montra le dossier :
— Prends ces papiers et viens avec moi...
Pierre obéit. Sa mère le conduisit dans le petit salon où elle travaillait, tout le jour, paisiblement, sa tête blanche penchée sur le canevas. Le feu brûlait dans la cheminée. Elle montra le foyer à son fils et dit avec simplicité :
— Brûle ce dossier.
Sur les tisons Pierre déposa les papiers. Une grande flamme s'éleva, enlaçant dans ses replis les feuilles qui noircissaient, se tordaient, et s'envolaient l'une après l'autre, légères et purifiées de leur venin. La mère et le fils, silencieux, assistèrent à cette destruction, et quand le dernier vestige de l'acte d'accusation dressé contre Dartigues eut disparu dans les cendres, Francine dit :
— Oublie tout cela, mon enfant, lave ta pensée de toutes ces souillures. N'apprends pas à mépriser et à haïr. Il n'est bon, dans la vie, que d'aimer.
— M'en laissera-t-on le droit? demanda Pierre avec amertume.
— Il ne dépendra que de toi, de rester bon et indulgent. J'ai bien souffert, bien pleuré, pendant mon
existence. Pas une fois je n'ai maudit la destinée, parce que je t'avais à mes côtés, et que ma tendresse m'empêchait de désespérer. Oh ! J'ai pardonné le mal qu'on m'avait fait, et c'a été une grande consolation pour moi. Il faut être indulgent. C'est une force immense. C'est aussi un allégement pour la pensée. Quoi qu'il arrive, mon cher enfant, défends-toi de haïr. Tu en seras récompensé par les autres et par toi-même.
Pierre se laissa glisser aux pieds de Francine. Il appuya la tête sur ses genoux, et là, les yeux dans ses yeux :
— Chère mère^ sainte mère! Comme tu as raison, et comme je me sens mieux convaincu par ta bonté que je ne l'aurais été par ta colère. Ne crains rien, va, tu posséderas toujours une place unique dans mon cœur. Je t'obéirai, car tu as la sagesse, ainsi que tu as l'indulgence. Chère mère, bonne mère!
Les paroles moururent sur ses lèvres, et il demeura là, dans une sécurité exquise, ne pensant plus à rien, redevenu petit enfant, pendant que souriante et attendrie, dans les cheveux de son fils Francine promenait la caresse légère de ses doigts. Rien ne put interrompre cette heureuse paix que l'arrivée d'Appel. Il entra dans le salon, vit le spectacle de ce fils aux pieds de sa mère^ et après les anxiétés qu'il avait éprouvées, ce lui fut un précieux allégement :
— Eh bien ! Mes chers enfants, dit-il, voilà comme j'aime à vous voir... Ne te lève pas, Pierre, tu es à ta vraie place.
Il s'assit près d'eux, et avec simplicité leur raconta
les menus incidents desajournée, les visites qu'il avait faites, ce qui s'était dit à la Faculté. Et, dans cette reprise de leurs habitudes anciennes, ils se complaisaient tous les trois. Ce qui les avait pu séparer un ins-» tant était oublié. Les incertitudes et les tourments des six semaines qui venaient de s'écouler s'effaçaient dans un calme fait de confiance et de sécurité. Ils dînèrent gaîment, tout à la douceur de leur intimité reconquise.
A partir de ce jour, Pierre ne lit plus aucune allusion à ce qui s'était passé entre son père et lui. Il paraissait fort tranquille, travaillait à un ouvrage qu'il avait commencé, avant de partir pour Maillane, étude très sérieuse des Trades-Unions, au point de vue ouvrier français. Cependant il n'allait plus demander de conseils à Des Barres, qui lui avait donné au début de lumineuses indications pour la disposition de son ouvrage. On eût dit qu'il gardait sourdement rancune à son maître. Celui-ci, cœur généreux, esprit sagace, comprenait les raisons de la froideur que lui montrait Pierre. Il ne s'en offensait pas. Il connaissait trop les faiblesses humaines pour n'être pas indulgent. Avec Appel, qu'il voyait quotidiennement, il s'était expliqué :
— Il ne me paraît pas surprenant que Pierre s'écarte de moi. Peut-il en être autrement? Voilà un garçon qui a beaucoup souffert. Il faut bien qu'il s'en prenne à quelqu'un, car il n'est pas dans la nature de l'homme d'endurer la douleur avec patience. Il ne veut pas accuser son père, il ne peut t'accuser. Alors c'est sur moi qu'il fait porter tout le poids de son ressentiment.
C'est très juste. Et je ne m'en émeus pas. Laisse cet enfant reprendre racine dans le bon terrain, qu'il vive à sa guise, pourvu qu'il se fortifie. Car il n'est pas au «bout de ses peines, et la vie lui réserve encore plus d'une surprise. Tu comprends bien que le Dartigues, qui ne s'est jamais arrêté devant personne, ni devant rien, ne va pas modifier ses projets dans le but d'épargner quelques secousses morales à son fils. Il faut qu'il arrive, lui .Sa parabole est tracée d'avance, comme celle d'un obus à la sortie du canon. Et tout ce qui sera dans le sillage du projectile sera brisé, jusqu'au moment où ledit projectile éclatera lui-même. Et alors il faudra voir ce que produira l'explosion.
La campagne électorale en effet, hors de la participation de Pierre, se poursuivait avec acharnement. Des Barres était allé à Maillane et sa présence avait produit une sensation immense dans le parti ouvrier. Tous les travailleurs des fabriques, tous les tâcherons de la campagne, réunis dans la salle de théâtre, avaient entendu la parole émouvante du grand prateur, et la candidature de Des Barres avait été acclamée. Il ne s'agissait plus du canal de l'Arbosque, ni de la ligne de Maillane à Arles, mais de la destinée du prolétariat tout entier. A ceux qui parlaient mesquinement d'avantages particuliers, Des Barres avait répondu par l'intérêt général. Et dans sa bouche, les rêves du parti socialiste avaient pris une ampleur formidable de réforme universelle. La ville, pendant deux jours, avait retenti d'acclamations et de dithyrambes. Les partisans de Dartigues avaient fait silence. Le ci-
toyen Langlevès et son inséparable Pagevin rééditaient tous les soirs, au café du Commerce, le discours de Des Barres, montrant le prolétariat vainqueur de la bourgeoisie, et maître enfin de la forteresse capitaliste. Ils ne s'expliquaient pas très nettement sur ce que devait être cette prise de possession de la forteresse capitaliste. Mais dans Témotion de leur voix, la chaleur de leurs gestes, il était aisé de comprendre que ce serait un événement prodigieux qui donnerait le signal de la ruine pour tous ceux qui possédaient et ouvrirait l'ère du bien-être et surtout de l'oisiveté pour ceux qui n'avaient rien.
— Le Préfet n'a qu'à se bien tenir ! hurlait Pagevin. C'est moi qui coucherai dans son lit, et quant au percepteur, qu'il vienne réclamer les impôts, il sera reçu à coups de fourche !
— On prendra au tas ! déclara Langlevès avec un geste enveloppant. Enfin l'égalité régnerai
— Mais quand il n'y aura plus rien au tas, comment fera-t-on? insinua doucement un closier qui se piquait de réfléchir.
Le malheureux faillit être massacré sous une table où il s'était réfugié, poursuivi par les invectives de Langlevès. De tout ce qu'avait montré Des Barres, dans sa large conception d'une humanité meilleure : la plus juste répartition des charges sociales, l'organisation des caisses de retraites ouvrières, les institutions coopératives, Talliance équitable du capital et du travail, auxiliaires indispensables l'un à l'autre de la production nationale, ses partisans, es-
prits étroits et violents, n'avaient compris qu'une chose : le renversement de Tordre établi.
Breloquier avec une amère tristesse avait assisté à ce déchaînement d'envie, à cette explosion de haine. Il avait eu, tout d'abord, l'honnêteté d'essayer de détromper les enragés et de calmer leur effervescence. Promptement il s'était rendu compte que parler raison, c'était compromettre le succès de Des Barres. Et le vieil homme de lettres, devenu sceptique au spectacle de l'absurdité humaine, avait laissé grossir le torrent de faussetés et d'erreurs, qui emportait vers le succès la candidature de son patron.
Il se disait: Plus ça change, plus c'est la même histoire. Dans tout mouvement populaire, qu'il s'agisse d'une élection ou d'une révolution, le sens commun est submergé par l'imbécillité. Quand nous avons proclamé la Commune à Paris, notre conception sociale était magnifique. Elle a été, en un instant, gâchée par des malfaiteurs. Au lieu de réformer, d'organiser, on s'est mis à proscrire et à terroriser. Et tout a fini dans le feu et dans le sang. Voilà déjà ces idiots de Maillane qui songent à s'emparer du pouvoir, et à piller les caisses publiques I Tout cela parce qu'on leur a expliqué que les hommes, étant égaux, avaient droit à une somme égale de bonheur. 0 misère intellectuelle et morale ! C'est dommage que le petit Pierre Appel soit parti, nous aurions pu philosopher ensemble sur ce cas de folie électorale ! Mais quelle humiliation pour un penseur comme Des Barres de voir ses idées faussées, ses sentiments travestis et ses
espérances profanées ainsi ! Et cependant il faut s'appuyer sur cette masse obtuse, pour parvenir : le progrès est à ce prix !
— Garçon, une absinthe !
Et dans la liqueur trouble, poison de la pensée, l'ancien révolutionnaire essayait de retrouver ses rêves de jeunesse et ne retrouvait que les moroses réalités du présent. Cependant, les membres du comité de Dartigues ne restaient pas inactifs. Ce n'était pas un assemblage d'utopistes. Ils savaient ce qu'ils voulaient et où ils allaient. La nomination de leur candidat devait assurer le triomphe d'un syndicat d'intérêts. Le gouvernement les appuyait secrètement, mais avec vigueur. Et déjà le mot dordre circulait parmi les fonctionnaires de l'arrondissement. Dartigues était parti pour Paris, afin de se mettre en rapport avec ses patrons politiques. La maison tout entière s'était installée avenue Hoche.
Dès le premier jour, la veuve du Président avait trouvé le service prêt, les voitures sous les remises, les attelages à l'écurie, et la loge d'abonnement à ropéra sur sa table à coiffer. La température, par un prodige de satisfaction intérieure, lui avait paru supportable, bien que ce printemps parisien eût des retours de froidure qui le faisaient ressembler à l'hiver. Mais M"'^ de Maillane était à Paris, s'apprêtait à y briller. Et déjà le chargé d'affaires de son pays d'origine était venu s'informer de ce qu'il pouvait faire pour lui être agréable. Avec mélancolie elle songeait que si le général était encore de ce monde, elle au-
rait été reçue officiellement avec lui, presque en souveraine. Depuis sa mort, c'était la première fois qu'elle regrettait ce gorille sanguinaire. Mais Dartigues, s'il n'avait pas le prestige du rang, offrait tous les avantages de la fortune. Et il faisait bon emploi de ses millions.
Bella, indifférente à tout ce luxe, n'avai t vu dans l'arrivée à Paris que la facilité de rencontrer Pierre. Déjà elle s'étonnait qu'il n'eût pas donné de ses nouvelles depuis qu'il avait quitté Maillane. Timidement elle avait prononcé son nom devant Dartigues. Elle avait vu le visage de son beau-père s'assombrir, comme sous l'influence d'une vive contrariété. Des réponses vagues lui avaient été faites : « Il va venir prochainement. Il a été très occupé par des travaux urgents. Mais il ne peut tarder à donner signe dévie. D'ailleurs, sait-il qu'on est arrivé à Paris? Le voyage a été décidé hâtivement. Un mot le rappellerait avec opportunité auprès d'eux. »
Bella avait presque pu comprendre que Dartigues l'incitait à l'écrire, ce mot. Mais elle était si loin de soupçonner les dessous de Tintrigue à laquelle si innocemment elle se trouvait mêlée, qu'elle ne devina pas les inquiétudes qui tourmentaient Dartigues. L'homme fort, que rien n'avait jamais arrêté, et qui exécutait ses desseins les plus rigoureux sans que sa conscience tressaillît, était, pour la première fois de sa vie, soucieux et troublé. Le fils, qu'il avait été chercher dans un café de Maillane, pour l'enlever à ses adversaires, et le faire servir à sa victoire, avait pris,
très rapidement, sans qu'il s'en aperçût, une influence réelle sur son cœur. D'abord flatté par l'aspect vigoureux et vaillant de ce beau garçon, en qui il lui semblait voir reparaître sa jeunesse, il avait été conquis parles qualités de brillante et délicate intelligence que Pierre montrait dans leurs entretiens. Il avait eu la sensation que son fils était un homme remarquable, et non par les dons d'énergie brutale et vulgaire qui avaient assuré son succès, mais par une sensibilité, une finesse, une grâce aristocratiques. Il avait senti Pierre presque d'une autre race, plus élégante, plus déliée. Et il avait été flatté dans sa rudesse d'ancien ouvrier de se voir revivre dans ce jeune homme qui lui était supérieur.
Il se rendait compte confusément de ces choses, mais il était fortement influencé par elles. Depuis que Pierre était parti, il lui manquait un peu de lui-même. Arrivé à Paris, il s'était flatté de voir accourir son fils. Les journaux avaient pompeusement annoncé sa prise de possession de l'hôtel de l'avenue Hoche. Rémançon avait soigné la mise en scène du débarquement, fait décrire les splendeurs de l'hôtel et annoncé les fêtes que ne manquerait pas de donner le futur député de Maillane. Le flafla, la grosse caisse, toutes les basses servilités de la réclame avaient concouru à proclamer l'entrée de Dartigues dans la capitale, et Pierre demeurait invisible.
Rémançon, questionné, avait cru bien faire, pour prouver à Dartigues que son fils ne se désintéressait pas de sa cause, en racontant l'épisode de l'achat du
dossier à Galbran. Dans sa naïve canaillerie, l'homme d'affaires n'admettait pas que le fils pût sacrifier dix mille francs dans un autre but que celui de rapporter les papiers compromettants à son père, pour s'en faire un titre à sa gratitude. Mais Dartigues n'envisagea pas dutoutladite action de la même façon, et la remise aux mains de Pierre d'un dossier établi par l'ex-fonctionnaire, dont il connaissait les sentiments à son égard, lui parut de nature à amener les plus fâcheuses complications.
Il ne s'en ouvrit pas à son compère. Il demeura silencieux, plus sombre encore. La pensée que les infamies amoncelées, sans doute, par son ennemi, dans ce dossier, étaient placées sous les yeux de son. fils, lui donnait chaud dans les entrailles. Lui qui disait si bien de tout et de tous : Je m'en fous ! il restait angoissé, plein d'appréhension, avec une sueur aux tempes, en songeant : Que va-t-il croire de tout cela? Son espoir était qu'il ne croirait pas. Il repassa les opérations faites en Tripolitaine, et que Galbran connaissait bien, sur lesquelles il avait pu garder des documents.
En son for intérieur, il ne comprenait pas ce qu'on pouvait y reprendre. Toujours il avait vu les grandes affaires se brasser ainsi. Il n'avait pas fait autre chose que ce que tous les autres faisaient. Pourquoi lui reprochait-on ce qui passait tout droit, sans observations habituellement, avec approbation même, quand les résultats obtenus, même par des moyens inusités, étaient avantageux? Oui, mais ce que la conscience
universelle acceptait, comment allait s'en accommoder la conscience de son lils? L'opinion des autres, que lui importait! Il n'avait à s'occuper que d'un seul juge, et il fallait que celui-là ne le condamnât pas. Méprisé par tous, soit, mais respecté par son fds. Voilà ce qu'il voulait.
Un sourire douleureux crispa sa bouche. lien était là, lui, Dartigues, de tout subordonner à l'opinion d'un jeune homme, quand il avait toujours mis sa convenance personnelle, son avantage particulier, sa volonté, pour tout résumer en un mot, au-dessus de la règle commune aux autres hommes, ainsi qu'un tj-ran, pour qui les ruines, les deuils, les larmes sont le prix indifférent du triomphe et de la gloire. Était-ce que ses facultés baissaient avec son énergie? La vieillesse arrivait-elle avec la caducité de l'intelligence? La force indomptable, qui lui permettait de briser tous les obstacles, l'abandonnait-elle? Et sa fortune allait-elle s'arrêter devant cette frêle barrière : la conscience d'un enfant?
Il passa, dans ce débat avec lui-même, les heures les plus sombres qu'il eût vécues, depuis ses prospérités nouvelles. Il eut l'impression que tout s'ébranlait autour de lui, et que l'édifice élevé par son audace menaçait de s'écrouler en un instant. Un confident lui eût été nécessaire à cette heure obscure. Il chercha autour de lui et ne trouva que Rémançon et Barandet, deux comparses. Claude Brun, l'indispensable conseiller des jours difficiles, n'était pas là. Blessé, il s'était écarté, indifférent, peut-être hostile. Le sen-
timent de son isolement pesa sur Dartigues. Mais il eut un mouvement d'orgueil qui le redressa. Suis-je donc abattu? pensa-t-il. Je me conduis comme au lendemain d'un désastre. Ai-je besoin de ces auxiliaires pour vaincre? Ils n'ont jamais fait que profiter de mes victoires. Allons ! Un peu de fermeté. Je m'en tirerai, malgré tout I
Pendant ce temps-là, Rémançon, décidé à éclaircir la situation, qui lui paraissait embrouillée, s'était rendu chez Amandine de Tresmes. La chanteuse était dans son magnifique cabinet de toilette, occupée à ranger les soixante paires de petits souliers, qui faisaient sa gloire, et qu'elle aimait à tripoter, comme de gracieux bibelots. Le financier apportait, pour disposer favorablement la jolie fille, un bracelet de style anglo-byzantin, qu'il avait payé très cher et qui était d'un mauvais goût achevé.
' — Ah ! Voilà mon vieux Mançon ! s'écria Amandine en faisant claquer Tune contre l'autre les semelles d'une paire de souliers en satin orange. Tiens, Mançon, regarde ce soulier mignon, tonnez n'y tiendrait pas!
— C'est la pantoufle de Cendrillon. Mets-la dans la cheminée, que j'y place mon cadeau...
— Ah ! Réré, tu es gentil tout plein î ... Ah ! c'est du modem style... Mon vieux, j'aimerais mieux tout bonnement des diamants... Quand la mode de ces bijoux changera, il ne vous restera plus que du toc! Tu saisis ma pensée?
— On s'y conformera, ma mignonne. Dis donc, toi
qui sors beaucoup, tu n'as pas rencontré, depuis ton retour, le jeune Pierre Appel?
Amandine prit un air digne :
— Mançon, votre curiosité est déplacée. Elle m'étonne d'un homme aussi comme il faut que vous. J'ai eu un béguin pour ce joli garçon. Mais ce n'est pas votre affaire!
— Ah ! Si tu crois, mon enfant, que c'est pour te le reprocher, tu te trompes, dit, d'un air paterne, Rémançon. Tu sais que je ne suis pas un tigre...
— Vous ne l'êtes môme pas assez, Mançon. Vous me parlez trop facilement de mes autres amants. Je n'aime pas ces manières-là !
— Tâche d'être sérieuse, interrompit Rémançon avec impatience. Il s'agit d'intérêts graves. Tu sais que Dartigues est le père de ce garçon, à qui Galbran a livré le dossier que je lui marchandais... Eh bien! Dartigues n'entend plus parler de son fils et nous nous demandons ce que cela veut dire.
— Parbleu! Comme c'est malin à comprendre! Il aura lu le dossier, ce petit, et ça lui a porté un coup d'apprendre que son père est une canaille!
— Amandine 1 Vous oubliez que Dartigues est mon ami.
— Et que tu en es une autre? Pas, Mançon?
Elle sauta sur les genoux du financier, et lui tapota les joues avec sa main blanche :
— Avez-vous dû en faire de ces brigandages, pour être si riches, tous ? Ah ! Ne dis pas non ! Galbran m'en a raconté, sur votre compte !
— C'est un maître-chanteur 1
— Possible! Mais on ne chante pas, quand il n'y a pas de musique ! Et vous êtes de fameux compositeurs ! Si le petit Appel a vu clair dans vos affaires, il esi probable qu'il n'a pas été saisi d'admiration pour vos façons d'opérer. Oh! Ça le tourmentait de savoir à quai s'en tenir sur Dartigues, car, lorsque je suis venue à
Maillane...
— Pour me voir?
— Oui. J'ai passé la soirée avec Pierre...
— C'est du propre!
— Tiens! Tu me laissais bien seule, à l'auberge, toi, pendant que tu ronflais sous les lambris dorés du château. Du reste, c'a été en tout bien tout honneur et l'enfant ne pensait pas à l'amour. Il n'a pas cessé de me questionner sur Dartigues, sur ses affaires, sur son passé ... Il avait déjà du souci. . . Juge, après le dossier de Galbran, de l'état où il doit être... Oh! Je me mets à sa place. Et puis, tu sais, Galbran ne s'en tiendra pas là... C'est une sale nature!...
— Il faudra que je le voie, dit Rémançonpréoccupé.
— Veux-tu que je le fasse venir ? Je sais où le trouver. Et avec une côtelette bien offerte et un aimable sourire, je lui ferai raconter tout ce qu'il prépare...
— Eh bien! Ma petite, je t'en saurai gré... Ah! Les femmes sont de fameux agents, pour ceux qui savent les employer!
— Tu peux le dire, mon gros ! Mais compte sur moi ! Le lendemain vers sixheures, Rémançon s'apprêtait
à partir et prenait des mains de son domestique la
paire de gants gris perle et le chapeau repassé à neuf, marque de sa quotidienne élégance de vieux beau, lorsque la femme de chambre d'Amandine arriva en coup de vent, apportant une lettre de sa maîtresse. Le billet ét^it court, mais explicite : « Vieil ami, méfiezvous. 11 y aura, sous peu, du pétard. Galbran est à feu et à sang. Il dit qu'il a été roulé par le petit Appel, mais que Dartigues n'en sera pas le bon marchand. Je crois à un coup de chien dans les journaux. Ouvre l'œil. Un gros bise. — Amandine. »
Rémançon dit à la femme de chambre que c'était bien, lui donna un louis pour sa course, car il entrait aussi dans ses habitudes de tenir à sa discrétion les domestiques des gens chez qui il fréquentait, serra la lettre dans son portefeuille, et se prépara à gagner Ihôtel de l'avenue Hoche, afin de prévenir Dartigues.
Lorsque Bella accusait Pierre d'indifférence, elle était injuste. L'amoureux avait été renseigné, dès le jour de l'arrivée, par les échos des journaux, de la présence à Paris de M'^^ Hernandez. Résolu à ne pas aller chez son père, il n'avait pas pu se résigner à ne pas essayer de voir Bella. Il savait ses habitudes matinales. Bien souvent à Maillane il s'était promené avec elle, dès le soleil levé. Il pensait bien qu'elle ne modifierait pas les règles de sa vie, parce qu'elle habitait Paris, et que la marche lui offrirait autant d'attrait, au Bois, que sur les bords de l'Arbosque. Il avait donc guetté les sorties de la jeune fille. La place de l'Étoile semblait faite à souhait pour ce sentimental espionnage. Le bureau du tramw^ay occupait le débouché de l'avenue Hoche. Des bancs, sous les arbres, s'offraient à l'attente prolongée. Le va-et-vient des voyageurs empêchait de remarquer la présence persistante de l'observateur. Pierre, dès neuf heures, vint s'installer à ce poste si avantageux et attendit.
Le premier jour, il vil passer son père en Victoria, au trot de deux chevaux splendides. La voiture tourna dans l'avenue des Champs-Elysées et descendit vers Paris. Il guetta vainement, jusqu'à midi, l'apparition de Bella. Il ne la vit pas, et le cœur triste, il rentra déjeuner rue du Luxembourg. La journée lui parut longue et fastidieuse. Le lendemain, il retourna à la même place. Il vit encore passer, triomphant et superbe, son père se rendant à ses affaires. Confondu dans la foule humble que Dartigues ne daignait même pas regarder, il demeura inaperçu de son père, qui cependant, au même instant, pensait à lui, à ses angoisses, et se préoccupait de son silence et de son éloignement.
Enfin, vers dix heures, dans un élégant tonneau, qu'elle conduisait eiie-même, il vit apparaître Bella, accompagnée d'une des femmes de sa mère et d'un groom. Un mouvement irrésistible poussa Pierre au bord du trottoir, une manœuvre du tramwr y arrêta la voiture de la jeune lille, et Bella découvrit, à trois pas d'elle, son ami qui lui souriait. Elle rougit, poussa une exclamation de joie, jeta les guides à son domestique et ayant dit quelques mots à sa dame de compagnie, descendit sur l'avenue. Elle venait à Pierre, le visage rayonnant, les mains tendues, avec un élan de tout elle-même, qui était la révélation si complète de son amour, que le jeune homme frémit de joie et en même temps de douleur. Comme une pointe aiguë, le souvenir de la situation dans laquelle il se trouvait vis-àvis de Dartigues lui déchira le cœur, au moment où il jouissait du plaisir de si bien sentir Bella sienne.
28fi LES BATAILLES DE LA VIE.
— Eh quoi! dit la jeune fille, avec un doux accent de reproche. C'est dans la rue qu'il faut que je vous rencontre? Avez-vous donc oublié si vite ce que vous m'avez promis à Maillane?
— Non, certes, Bella, croyez-le bien, et si je ne suis pas venu, c'est que je n'ai pas pu venir.
Elle le regarda profondément :
— Voici qui ne me paraît pas clair. Mais ne restons pas là, arrêtés devant ce bureau d'omnibus. Marchons ensemble.
Elle se tourna vers sa compagne :
— Mademoiselle Auger, je vous laisse la voiture, Clément conduira. Je descends vers le Bois, par l'avenue, avec M. Pierre... Ayez la bonté de vous tenir à notre portée, pour que nous puissions monter si nous en avons envie. Partez, Clément.
Le tonneau partit. Elle se tourna vers Pierre et dit :
— Allons, maintenant.
Sans parler ils traversèrent la place, arrivèrent au club des Pannes, s'engagèrent sur la chaussée sablée, bordée d'arbres, qui fait pendant à la route cavalière. Des voitures, des piétons, des écuyers dressant des hacks, de vieux généraux faisant un tour hygiénique sur leurs chevaux d'armes, des amazones accompagnées de leurs pères ou de leurs maris, descendaient le long des pelouses d'un vert d'émeraude, sous les arbres déjà fleuris par le printemps, dans la caresse de l'air frais et la blonde clarté du soleil. Et les arroseurs, qui jouaient du jet de leur lance dans lalumière matinale, semblaient pulvériser des arcs-en-ciel.
— C'est beau, Paris, dit la jeune fille. Nulle part un charme pareil ne s'exerce sur les visiteurs. C'est une pléliitude de jouissance pour le regard, pour Timagination.ll semble qu'on respire une ivresse... Je suis heureuse d'être ici... Et heureuse d'y être avec vous...
Elle jeta un malicieux regard sur le jeune homme :
— Vous m'avez fait attendre un peu ce plaisir-là...
— Je l'ai attendu moi-même, avec bien de Timpalience, dit-il cédant à son émotion, et quand vous m'avez rencontré, toutàl'heure, à l'entrée del'avenue Hoche, je guettais... J'espérais que vous passeriez et que je pourrais vous voir... Il y avait deux jours que je me tenais là inutilement.
— Vous me guettiez, et dans la rue? Que me racontez-vous là? N'était-il pas plus simple de venir me voir là où vous saviez me trouver?...
— Non, ce n'était pas plus simple, Bella. C'était beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible.
La jeune fille sourit, un peu étonnée :
— Vous me dites des choses qui sont incompréhensibles pour moi . . . Êtes-vous devenu romanesque ? Vous faut-il compliquer les situations, pour les rendre plus attrayantes? Allez-vous me demander de vous écouter, le soir, à mon balcon? Je vous avertis que je loge au second étage, et sur la cour... Croyezmoi, venez tout bonnement dîner chez votre père, nous causerons tout à notre aise, pendant la soirée... Et nous conviendrons de nos promenades pour le matin.
Il secoua la tête avec découragement :
— Vous ne me verrez plus chez mon père, Bella, parce que là n'est pas ma place. . . Tant que j'ai ignoré les conséquences que pouvait avoir ma présence dans sa maison, je me suis trouvé heureux d'y venir. Je croyais pouvoir jouir paisiblement d'une affection qui me manquait depuis bien des années, et puis, je vous retrouvais, c'était ma joie. Brusquement il m'a été démontré qu'en me rangeant aux côtés de mon père, je me montrais ingrat envers ceux qui m'avaient élevé, choyé, chéri, et que mon affection nouvelle prenait l'importance d'une trahison... Oh! Je vous demande pardon de vous raconter de si tristes choses, je devrais les garder pour moi seul, tant elles sont humiliantes et douloureuses. Mais c'estle seul moyen, cependant, que j'aie de vous expliquer ma conduite et d'obtenir peut-être que vous me la pardonniez... Je suis malheureux, Bella, je ne crois pas qu'on puisse l'être davantage... Je vous aime de toutes les forces de mon âme, et je me vois condamné à ne plus vous voir... Je vous en supplie, ne me blâmez pas... Je serais un mauvais fils, je trahirais la meilleure des mères, si j'agissais autrement. Mon devoir est bien dur, et je le fais en pleurant, car je vois mon avenir naguère radieux, parce qu'il était rempli de vous, maintenant triste et désolé, parce que je comprends bien que nous allons être séparés pour toujours.
Ils marchaient l'un près de l'autre, en parlant ainsi, et de loin nul n'aurait pu soupçonner les angoisses qui les étreignaient. Ils allaient d'un pas
souple, dans la clarté et la fraîcheur du matin, jeunes et charmants. Et sur le visage de Pierre de grosses larmescoulaient, quil ne se donnait pas la peine d'essuyer, et qui se perdaient dans sa barbe d'or.
Bella ne l'interrompait pas. Du coin de Tœil elle le regardait. Ses yeux noirs étaient plus brillants qu'à l'ordinaire, et une soudaine pâleur s'était étendue sur ses joues. Elle le laissa finir, comme si elle pesait la gravité des paroles prononcées et mesurait les termes de sa réponse. Puis doucement elle dit :
— ï^ourquoi donc vous désolez-vous, mon ami, et comment m'a vez-vous jugée? Pensez-vous que je sois une petite pensionnaire, bien obéissante, qui règle ses goûts d'après les convenances de ses parents? J'ignore vos habitudes d'Europe. Je ne fais que ce que je veux, lorsque maraison, d'accord avec mon cœur, me dit que je n'ai pas tort de le vouloir. Je vous ai dit, quand vous m'avez avoué que vous m'aimiez, que je serais à vous. Supposez-vous que des engagements pareils se puissent prendre à la légère, et qu'une modification quelconque, dans les dispositions de ceux qui nous entourent et dont nous dépendons, puisse les faire changer? Non, mon cher Pierre, ce qui a été dit dans le jardin de Maillane, en cueillant des fleurs au bord de l'Arbosque, n'est pas oublié à Paris, dans létourdissement du luxe, et ne le sera jamais... Je ne suis ni légère, ni fausse. Cessez donc de craindre. Et si vous êtes aussi résolu à me garder votre affection, que je suis décidée à vous garder la mienne, peutêtre aurons-nous des difficultés à surmonter, mais
rien ne pourra prévaloir contre l'union de nos deux cœurs, et, tôt ou tard, nous serons heureux.
Il prit la main de la jeune fille qui reposait sur son bras, et la pressa fine et moelleuse dans son gant de suède. Il eût voulu la porter à ses lèvres, y faire pénétrer dans un baiser la chaleur de sa reconnaissance. Il admirait Bella pour sa bravoure, il l'aimait pour sa sincérité. Il n'y avait pas une demi-heure qu'ils causaient ensemble et ils avaient tout dit de ce qu'il leur paraissait essentiel d'affirmer : leur tendresse, leur fidélité. Elle avait dix-huit ans et lui vingt-cinq. Ils s'adoraient, se l'attestaient à l'aurore de la vie, dans la gloire du soleil, par une belle matinée de printemps. Que pouvaient-ils désirer de plus?.
Ils virent, devant la porte du Bois, la voiture qui les attendait. Ils s'approchèrent :
— Chère mademoiselle Auger, dit Bella, voulez-vous être bonne? Descendez tout doucement jusqu'à l'allée des Acacias. Nous vous retrouverons devant le tir aux Pigeons. Il fait si bon marcher, ce matin...
Le tonneau repartit au trot d'un vigoureux poney noir, qui mâchait son mors blanc d'écume. Bella et Pierre, lentement, le long des massifs piqués de verdures naissantes, s'en allèrent d'un pas plus lent, comme calmé.
— Je désire, reprit Bella, au bout d'un instant, que vous ne me racontiez quoi que ce soit des différends dont vous supportez si cruellement les conséquences. A quoi bon les connaître? Je prétends n'avoir à juger personne. Si le malheur veut qu'il me faille prendre
parti, que ce soit le plus tard possible, et quand il n'y aura plus moyen de reculer... Jusque-là, soyonsnous tout, l'un à l'autre... Mais, voyons, regardez-moi, montrez-moi vos yeux... Je ne veux plus vous voir pleurer... Si vous rentriez chez vous, avec des yeux rouges, votre mère, sachant que vous m'avez rencontrée, pourrait se dire : Quelle est cette méchante fille? Et elle aurait mauvaise opinion de moi... Or il faut qu'elle m'aime, elle aussi.
— Quand vous la connaîtrez, vous ne serez pas longues à vous accorder ensemble...
— Et cela ne m'empêchera pas de continuer à aimer M. Dartigues, dit Bella avec fermeté. Je n'oublierai jamais qu'il a été parfaitement bon pour moi, depuis que je vis auprès de lui... C'est une si vilaine chose que l'ingratitude!
— N'est-ce pas qu'il est bon? s'écria Pierre, avec une sorte de soulagement de conscience. Si vous saviez quel déchirement c'est pour moi d'être obligé de m'écarter de lui !.. . Car il a été tendre et doux pour moi, et sincèrement, je le sens bien.... Je ne puis cependant agir, vis-à-vis de lui, autrement que je ne fais, car ce serait offenser « les autres », ceux qui m'ont élevé, moi aussi, aimé, depuis que j'existe et que je pense, et à qui je dois tout : ma vigueur physique et ma fierté morale. Ah! comme ils m'ont bien armé pour leur défense!... Ils n'avaient pas prévu, certes, que j'aurais un jour à livrer le combat terrible au milieu duquel je me débats et je saigne... Mais ils m'avaient préparé à vaincre, en me donnant si bien
l'exemple du désintéressement et de la probité! Le professeur Appel est un modèle de grandeur et de^ bonté, Bella, et ma mère est une sainte... Ils me retiennent à eux par des liens indestructibles, et cependant j'aime mon père, quoi que ma conscience me dise contre lui. Voilà le mal dont je souffre et dont toute votre tendresse aura bien de la peine à me guérir.
— Patience, ami, laissez faire à la vie, qui arrange tout, résout les plus difficiles problèmes. J'entends parler, autour de moi, votre père et ses amis, cjui sont, il me semble, des hommes très intelligents et féconds en expédients, car ils se flattent volontiers de surmonter les obstacles et de réduire les résistances. Ils affectent de ne jamais douter de rien, et affirment qu'on sort de tous les embarras. Pourquoi seriez-vous plus désespéré et plus pessimiste qu'eux?
— C'estque, voyez-vous, Bella, l'homme qui marche dans la vie, avec des scrupules, est aussi embarrassé et tremblant que l'enfant à qui l'on vient d'ôter ses lisières. Tout l'arrête, tout l'inquiète, tout le fait hésiter. Il est sans expériences pour se conduire et cependant il faut qu'il trouve son chemin. Il voudrait prendre le meilleur. Mais comment choisir? Un carrefour est là, est-ce à droite ou à gauche qu'il faut aller? Je suis ce malheureux, mon amie, qui ne rêve que l'honnêteté, ne voudrait que le bien et qui se heurte partout à la duplicité, à l'égoïsme et à la méchanceté. L'apprentissage que je fais de la vie est bien dur, et si inattendu ! Jusqu'à ce jour, je n'ai pas souffert. J'ai
LE HRASSEUH D'AFFAIRES. 293
été protégé par les miens contre toutes les difficultés, les déceptions, les tristesses. Dans la maison de mes parents, j'ai vécu comme en un abri sûr. Et brusquement m'en voici dehors, exposé à toutes les variations, à toutes les duretés de la destinée. Et ceux, sur qui j'avais pris l'habitude de me reposer de tout, à qui je demandais conseil, par les avis desquels je m'éclairais, en un instant se renferment dans l'abstention et le silence. Je sais bien que c'est par délicatesse, par vertu, pres(iue par héroïsme qu'ils se taisent. Mais en m'abandonnant à moi-même, plein d'inquiétudes et de doutes, ils me livrent à la douleur et c'est de cela que je me plains, c'est pour cela que je pleure. Je ne sais plus oi^ije vais, je ne reconnais plus ma route, je suis perdu, comme l'enfant des contes que je me faisais lire quand j'étais petit. J'ai beau regarder autour de moi : c'est la solitude, le silence, et l'obscurité.
— En suivant les inspirations de votre cœur, vous serez sûr de ne pas vous tromper. Et si vous avez un doute, votre conscience saura bien le dissiper. Que pouvez-vous faire d'ailleurs de blâmable? Vous êtes pris entre deux partis, et vous aimez ceux qui figurent dans chacun d'eux. Eh bien ! N'est-ce pas naturel? Et qui songerait à vous le reprocher? Vous ne serez pas ingrat envers votre mère, en aimant M. Dartigues,et qui sait si, à un instant donné, vous ne pourrez pas être utile et secourable aux uns et aux autres? Enfin, l'essentiel c'est que nous soyons d'accord. Si vous ne pouvez pas venir avenue Hoche, nous nous verrons le matin, au Bois, comme en ce moment. Nous ne serons
pas bien à plaindre. Je vais d'ailleurs en prévenir ma mère, car je n'aime pas à cacher ce que je fais... Je ne prévois pas qu'elle me blâme de me conduire à ma guise. Elle m'a toujours dit que je serais maîtresse de moi-même. Et ce n'est pas parce qu'il s'agit de vous qu'elle ira soudainement changer sa manière de voir. Voulez-vous que je parle de notre entrevue à M. Dartigues?
— Faites-le, si vous le jugez nécessaire. Mais prenez garde d'éveiller ses susceptibilités. Il doit savoir à quelles complications sa candidature l'a exposé... Qu'il n'aille pas croire que je fais cause commune avec ses adversaires...
— Ah ! Mon Dieu ! Que c'est donc sot l'ambition ! Ne pouvait-il se contenter de diriger ses immenses travaux? Quelle satisfaction éprouvera-t-il, s'il devient, lui qui est omnipotent sur le terrain des affaires, un simple député perdu dans la masse? Voilà un homme qui est berger et qui veut s'enrôler dans un troupeau... Je comprends le général, mon père. Lui, il était seul, face à face avec la nation. Cela en valait la peine... D'un trait de plume, il renversait le plus orgueilleux des ministres, ou, sur son ordre, un valet de sa maison devenait gouverneur de province. . . Tout tremblait devant lui. Il avait la flotte, l'armée, le trésor... Mais vos députés de France, je me suis fait expliquer leur situation par M, Barandet, hier soir : neuf mille francs d'appointements, des bureaux de tabacet des places de maîtres d'école à distribuer. Telle estleurprébende. C'est piteux! Etvoilà pourquoi on se
démène? Mais il vaudrait mieux être marchand de cédrats à Valparaisoî Expliquez-moi pourquoi votre ami Des Barres est si enragé pour se faire nommer, et ne laisse pas la place à M. Dartigues ?
— Ah ! Bella, c'est que Des Barres est un réformateur et qu'il veut faire triompher ses idées. Or, ce n'est qu'à la tribune qu'on peut faire entendre sa voix à tout un peuple. Voyez-vous, ce serait un grand malheur si Des Barres ne rentrait pas au Parlement. Il y est nécessaire. Ses adversaires eux-mêmes le déclarent, tout en le redoutant...
— Eh bien ! Qu'il se présente ailleurs !
— Chère enfant, dit Pierre en souriant enfin, vous parlez de^ces choses comme si elles étaient simples. Hélas î II n'est pas plus possible à Des Barres de reculer, maintenant, qu'à un adversaire de se dérober dans un duel quand les épées sont engagées. Il y a tout un parti derrière Des Barres, il n'est pas maître de ne pas marcher, le voulût-il. Comme disait un ancêtre : Il est leur chef, il faut qu'il les suive.
— Tous ces gens-là, voyez-vous, Pierre, feront des horreurs pour le compte des deux candidats.
— C'est ma crainte. Et vous venez en une seconde de voir clair dans la situation. Nous sommes comme les voyageurs de deux trains lancés sur la même voie, l'un contre l'autre, et que leurs conducteurs ne sont plus capables d'arrêter. Il va se produire un choc terrible, et combien seront écrasés?
— Tâchons de sortir intacts de la bagarre. Soyez prudent. Vous ne vous appartenez pas complètement,
sachez vous le rapi)eler. Le moins que vous puissiez risquer dans cette aventure, c'est ma tranquillité... Car tout ce qui vous touchera me sera sensible, désormais...
— Chère Bella !
Ils se turent. L'allée des Acacias, éclairée par le soleil, étendait devant eux, jusqu'à l'horizon bleuâtre, le ruban jaune de sa route bordée de vieux arbres crevassés et tordus. Brusquement, une harde de daims blancs sauta hors du taillis, dérangée par un chien qui jappait joyeusement dans les herbes, et les bêtes presque familières trottèrent le long du chemin, sans se soucier des voitures, des cavaliers et des promeneurs. Les deux jeunes gens suivirent des yeux, avec une curiosité amusée, la fuite nonchalante de ces fauves à travers les branches. Bella regarda Pierre en souriant :
— Il me semble que les hommes ne devront pas se montrer bien féroces, dans ce Paris où les bêtes ellesmêmes sont apprivoisées...
— Hélas ! répondit Pierre. C'est que les bêtes sont bien meilleures que les hommes.
Ils étaientarrivés à la voiture, où M"^Auger attendait patiemment le retour de la jeune fille. Bella tendit la main à Pierre :
— Bonne matinée ! Je suis contente de ma promenade. A demain, n'est-ce pas? A la même place et à la même heure?...
— Oui, puisque vous le voulez bien.
Il l'aida à monter dans le tonneau, la vit prendre ses guides, son fouet, et la voiture roulait déjà au trot
LE lUlASSEUR D'AFFAIRES. 297
eacloncé du cheval, qu'il restait encore immobile à regarder celle qu'il aimait. Au détour d'une allée la vision charmante disparut et Pierre le cœur plein de joie s'achemina vers Paris.
Le billet qu'Amandine de Tresmes avait envoyé à son « vieux Mançon » ne résumait que trop fidèlement la situation. Le surlendemain du jour où Galbran avait appris que sa vengeance lui échappait et que les dix mille francs qu'il avait reçus pour le dossier Dartigues seraient le seul avantage qu'il tirerait de sa trahison, un article atrocement perfide avait paru dans le journal radical le Pavé de Paris, mettant en cause le candidat de Maillane et l'administration accusée de le protéger. Sous une forme spirituelle et légère, la vie privée de Dartigues et ses affaires industrielles dans les deux mondes étaient mêlées à la sanglante carrière politique du président Hernandez. Les spéculations hasardeuses de celui-ci étaient assimilées aux tragiques aventures de celui-là, le faiseur d'une part, le tyran de l'autre, et l'arrondissement de Maillane destiné à être exploité comme un fief par ce traitant avec l'appui du gouvernement.
Les insinuations les plus diffamatoires étaient dirigées contre Dartigues, qui était présenté comme lincarnation de toutes les corruptions et de toutes les cruautés capitahstes. Le ministre des Travaux publics, à propos de la ligne de chemin de fer, celui de la Marine, au sujet du port de Gabès, et le président du Conseil, à cause de la candidature à Maillane, étaient pris à partie et recevaient chacun des éclaboussures.
Enfin, trait du Paithe, une interpellation était annoncée pour une des prochaines séances de la Chambre, afin de savoir « si, oui ou non, le règne des flibustiers inauguré à Panama et dans les chemins de fer du Sud, continuait encore ».
Le moraliste, qui avait écrit ce vigoureux morceau, n'avait point voulu que ceux qu'il visait directement ou indirectement pussent l'ignorer, car le journal, dûment crayonné de rouge à la bonne place, avait été envoyé à Dartigues et à Pierre. Quant aux ministres, leurs chefs de cabinet respectifs leur avaient dès le matin apporté la tartine, au moment du petit déjeuner. Le ministre des Travaux publics était sérieux, le président du Conseil écumait. Affaire de tempérament. Pour le ministre de la Marine, vieux loup de mer blanchi sous l'écume des vagues, il s'était soulagé avec quelques vigoureux jurons. Au fond, il s'en moquait. Et même le mécontentement de ses collègues, traduit par le téléphone, n'était pas sans lui causer un peu de satisfaction.
Quant à Dartigues, son premier mouvement avait été de courir au journal. Mais Barandet prudemment l'avait arrêté, craignant quelque violence, et avait été aux informations à sa place. C'était la première fois que Dartigues, retour des pays d'outre-mer, avait à compter avec la puissance illimitée et souveraine de la presse. Il avait suffi qu'il mît le pied dans le champ de la politique pour s'exposer immédiatement aux attaques. 11 s'étonnait, s'irritait, mais ne s'effrayait pas. Il ne mesurait pas encore les conséquences de
l'action engagée contre lui. Il se sentait atteint, mais il pensait : Cela s'arrangera. On achètera le journaliste et, s'il le faut, le journal. En somme, qu'y a-t-il au fond de tout cela? Un chantage. 11 savait comment ces questions-là se réglaient.
Il avait tant distribué de pots-de-vin dans sa vie ! 11 avait vu s'ouvrir tant de mains, même princières, pour recevoir l'argent désiré, habilement offert! Comment supposer qu'un journaliste pût se rencontrer et qu'il existât un journal dont on ne réussirait pas à acheter la conscience et à modifier l'opinion, en y mettant le prix? Il eut cependant, vers quatre heures, au retour de Barandet, une sensation rare d'étonnement. Son ami arriva l'œil morne, la démarche pesante, s'assit dans un fauteuil en face du patron qui s'entêtait à sourire et prononça ces paroles :
— Voilà une fichue aventure ! L'article a été fait par Bertier-Massol, le député de Paris. Et il m'a déclaré avoir des notes très circonstanciées qui lui permettaient d'interpeller le ministre dans des conditions désastreuses pour vous...
— Ah I fit Dartigues.
Puis l'homme pratique se manifestant aussitôt, il demanda :
— Quel but se propose Bertier-Massol ? Ce n'estpas pour le plaisir de me jouer un tour et de taquiner le gouvernement qu'il a entamé cette campagne. Que veut-il ?
— Il me l'a déclaré tout carrément. Le retrait de votre candidature à Maillane.
— Il travaille donc pour Des Barres?
— Gomme tous ceux de son parti.
— C'est Des Barres qui a lancé \e Pavé de Paris contre moi?
— Ça en a diablement l'air.
— Des Barres !
Dartigues se promena, soucieux, dans son cabinet. Un sourd mécontentement grondait en lui, à l'idée que c'était Des Barres qui le travaillait si rudement dans la presse, et il associait dans sa pensée cette offensive vigoureuse avec la disparition et le silence de Pierre. Depuis que son fils avait quitté Maillane il étaitsans nouvelles de lui. Tout ce qu'il avait appris sur son compte il le tenait de Rémançon, et c'était l'achat du dossier Galbran. Une soudaine palpitation lui pinça le cœur. Les renseignements que Bertier-Massol prétendait posséder, de qui les tenait-il? Était-ce le dossier racheté par Pierre et qui aurait été livré à Des Barres?
La pensée de cette trahison lui parut si atroce qu'il l'écarta avec horreur. Oh ! Non! Pierre n'avait pas livré le dossier de Galbran aux ennemis de Dartigues. Mais il l'avait eu en sa possession et peut-être avait cédé à la curiosité de le parcourir. Au souvenir des incidents auxquels l'ex-fonctionnaire avait été mêlé, une ombre passa sur le front de Dartigues, il baissa la tête avec souci. Comment ces affaires, qui lui avaient semblé si simples autrefois , et qu'il avait faites sans une hésitation, lui apparaissaient-elles, aujourd'hui, louches et véreuses? A quel point de vue particulier les jugeait-il pour les trouver si différentes ? Était-ce
qu'en lui une conscience nouvelle s'éveillait, avec ridée de sa responsabilité morale devant son fils? N'était-ce pas plutôt maintenant ce que penserait Pierre des actes paternels que ce que pouvait penser Darligues de lui-même, qui lui mettait ce trouble dans l'esprit? Une sueur mouilla son front. Il se tournai vers Barandet et retrouvant son énergie, dit avec un accent de rage :
— Je ne lâcherai cependant pas prise devant de pareilles menaces! On m'attaquera, je me défendrai. J'achèterai des journaux. Suis-je homme à me décourager pour si peu? J'en ai vu bien d'autres! Mais doù vient le coup?
— Ah I D'où vient le coup ? répéta Barandet d'un air soucieux. Oui. C'est là le grave de Tafiaire. Il est impossible que ce ne soit pas un de nos plus proches qui ait trahi... Celui qui a informé Bertier-Massol connaît toutes vos affaires aussi bien que vous-même...
Dartigues s'arrêta net, regarda Barandet, et avec un geste de menace :
— Vous soupçonnez quelqu'un? Nommez-le!
— Eh! Nommez-le vous-même. Vous savez bien à qui je pense...
— Claude Brun?
— Pardié! Où est-il depuis une quinzaine? En voyage d'affaires, soi-disant, à Gabès, pour les travaux, àMaillane pour l'élection. Point! Il est à Paris, où il travaille contre vous. Ah ! Vous l'avez mécontenté. C'est une grande faute !
Dartigues blêmit de colère, puis tout son sang lui
monta au visage en une vague si violente qu'il s'appuya à la cheminée, croyant qu'il allait tomber.
— Pouvais-je agir autrement? Il m'amenacé, lui, il m'a mis le marché à la main...
— Eh ! Il fallait lui promettre tout ce qu'il voulait... Quitte à tout lui refuser plus tard. . . Les circonstances permettent toujours de se dédire.
C'était leur habituelle façon de procéder, et Dartigues, en d'autres circonstances, aurait suivi le conseil. Mais il s'agissait de Pierre, et déjà l'ascendant que le jeune homme avait pris sur l'esprit de son père ne permettait plus à celui-ci d'agir sans scrupules. Il dit gravement :
— C'était impossible! Il voulait épouser Bella. Et mon fils l'aime.
Barandet manifesta un sérieux mécontentement, il agita ses mains d'un air de désapprobation apitoyée :
— Mon cher Dartigues, laissez-moi vous dire que vous avez fait une énorme sottise, en attirant à vous ce jeune garçon. Vous marchiez dans votre force et votre liberté. Et vous allez vous encombrer d'un fils gênant, qui a des idées puritaines, et qui fait cause commune avec vos pires ennemis. Tout ce qui arrive aujourd'hui est la conséquence de cette lourde faute. Mais tout peut encore se réparer. Je crois avoir compris que l'article de Bertier-Massol a été fait de chic, sur de simples racontars... Il attend ks notes avec preuves à l'appui pour faire une interpellation... Si c'est Claude qui a promis de les lui fournir, il n'y a qu'à
désarmer Claude, et Bertier-Massol reste le bec dans l'eau, avec son interpellation ratée...
— 11 faudrait donc consentir à ce qu'il demande?... C'est impossible : je ne le ferai pas!
— Ebl Voyez-le. Causez avec lui. Vcus Tentortillerez. Ce ne sera pas la première fois. Vous excellez à ce jeu-là. Mais, pour Tamour de Dieu, pas de rigorisme, pas de parti pris I Du liant, du liant ! On ne fait pas les affaires avec un air grognon, un Ion cassant et des idées préconçues....
— Vous dites que Claude Brun est à Paris... Est-ce une supposition que vous faites, ou bien êtes-vous sur de ce que vous avancez ?
— J'en suis absolument sûr... Je l'ai rencontré hier... Il m'a parfaitement vu, mais il s'est détourné... Je vous répète que tout vient de lui... C'est un homme plein de rancune... Comment avez-vous pu vous le mettre à dos ?
Dartigues ne répondit pas. Il réfléchissait. Au bout d'un instant, il montra à Barandet une figure calme et riante :
— Vous avez raison. 11 faut que je le voie et que j'arrive à le convaincre... Voulez-vous me rendre le service de téléphoner, chez lui, pour demander s'il y est , et , dans 1 affirmative, le prier de venir me parler?. . .
— A la bonne heure I s'écria Barandet avec satisfaction. Je vous retrouve ... Ce n'est plus un Dartigues violent et entêté... C'est le Dartigues souple et insinuant qui va opérer... Le succès, dès lors, est certain I...
Déjà le vieux beau tourmentait l'appareil, placé dans
.•JOl LES BATAILLES DE LA VIE.
un angle du cabinet. La sonnerie retentit. Dartigues s'était assis, pendant ces préliminaires, et songeait. LU pli creusait son front. Le passé s'évoquait devant lui, et Claude Brun, avec son influence si perfidement exercée, reparaissait dans le lointain de ses souvenirs. Nétait-ce pas lui, qui l'avait entraîné hors de France, hors d'Europe, par ses mauvais conseils? N'était-ce pas lui, dont les insinuations sur le compte de Francine avaient amené la brouille du ménage et le départ du mari? Méchant homme, il le savait plein d"égoïsme et de dureté. Mais lâche, il le savait aussi, et incapable de lui résister en face. C'était l'ouvrier des besognes obscures et rampantes. 11 avait eu, en même temps que Barandet, l'intuition que le coup, qui l'atteignait dans le dos, avait Claude pour auteur. L'impossibilité morale de transiger avec lui, sans sacrifier Pierre, l'avait détourné de prendre le parti que venait de conseiller habilement Barandet. Maintenant il songeait aux moyens dont il allait user pour amener ce traître à composition. Et déjà un sourire de dédain passait sur ses lèvres. Claude Brun tenir lête à Dartigues? Qui aurait prévu cela? Et était-il admissible que ce fût possible ?
La main de Barandet se posa sur son épaule : — Eh bien! Je ne me trompais pas... On répond, de chez lui, qu'il est arrivé à Paris hier... C'est une blague... Mais enfin, admettons !... Et qu'il monte en voiture pour se rendre ici... Dans un quart d'heure vous l'aurez à votre discrétion... Soyez le plus malin! Je vous laisse...
— A ce soir?
— Oui. Je vais au ministère, voir le président du Conseil et calmer son agitation... Ces anciens révolutionnaires sont étonnants!... Une fois au pouvoir, ils oublient, en un instant, tout ce qu'ils ont fait aux autres quand ils étaient dans l'opposition, et ils poussent des cris de désespoir si leurs adversaires les attaquent... Ils ont la prétention d'avoir la paix! Pauvres chats I L'assiette au beurre, et la paix! Comment donc !
Il serra la main de Dartigues et sortit. Dans le jardin de l'hôtel, verte pelouse entourée de platesbandes, où des marronniers poussaient déjà feuillus, à l'abri des grands murs des maisons voisines, des abois joyeux attirèrent Dartigues à la fenêtre. C'était le caniche marron deBella qui jouait avec elle. Vêtue d'un costume tailleur en drap bleu , la jeune fille se promenait en attendant le moment de partir pour aller rejoindre Pierre au Bois. De son gant en cuir rouge elle agaçait le chien, qui courait autour d'elle en cercles fous. La tranquille jeunesse, le charme souriant de Bella , contrastait tellement avec l'image sardonique et vieillie de Claude Brun, évoquée à l'instant par Dartigues, que toute l'impossibilité d'accorder ces deux êtres si dissemblables physiquement et moralement s'imposa avec une force irrésistible.
Céder à Claude Brun sur ce point, lui laisser le champ hbre pour courtiser Bella , d'ailleurs, à quoi cela conduirait-il? La fille de M'"® Hernandez ne dépendait pas de Dartigues. Et si elle aimait Pierre, qui
pourrait la contraindre à épouser ce barbon? Ce que Brun avait demandé à son associé, c'était de ne pas favoriser Pierre. Mais à quoi bon essayer de peser sur la volonté de ces deux amoureuses jeunesses? Il leur suffisait de s'aimer et tout était fini. Alors quel espoir restait-il d'arranger les choses avec Claude Brun? Faire appel à sa raison, à son intérêt? Oui, peut-ôtre. S'adresser à son cœur, à sa générosité ? Vain espoir \ 11 savait comment travaillait son compagnon, et il connaissait sa sensibilité. Sur les chantiers de Gabès, par les étés dévorants, quand la dysenterie décimait les ouvriers, il l'avait vu passer avec tranquillité devant les veuves et les orphelins qui demandaient du pain en pleurant, sans qu'un frisson de pitié ou d'émoi détendît les dures lignes de son visage. Des femmes, des enfants ! Belle engeance ! On avait payé les maris et les pères, tant qu'ils avaient travaillé, n'est-ce pas? On ne devait rien. Alors, au large toute cette mendicité encombrante! C'était cette tourbe famélique qui entretenait le fléau! Ah! La commisération de Claude Brun ! Autant essayer de tirer des larmes d'une pierre ! Mais il était prudent et avisé. Peut-être, en le menaçant, arriverait-il à le désarmer?
Un battement de portes, un pas, la voix du valet de chambre disant : M. Brun, et Claude parut dans le cabinet de Dartigues. Il arrivait le visage souriant, d'un pas dégagé, sans timidité, de l'air d'un ami qui revient cordialement voir son ami, après l'avoir quitté la veille. Sa main était sèche et ferme. Il la laissa serrer par Dartigues et dit :
— Tu m"as fait demander. C'était bien inutile. Je montais en voiture pourme rendre chez loi .Qu'y a-t-il?
Dartigues du doigt montra le journal, crayonné de rouge, qui s'étalait sur son bureau, et répondit :
— Il y a cela.
Une clarté passa dans le regard de Claude. Mais aussitôt il baissa les paupières, comme pour voiler ses sentiments. Il fit la moue :
— Ah ! L'article du Pavé... Oui, mais qu'est-ce que <;a pèse, une feuille de papier imprimé? Bien peu de chose ! Nous en avons reçu des bordées d'injures, et sans broncher. Qu'est-ce qui t'émeut aujourd'hui?
— Ce n'est pas l'article en lui-même. C'est le soupçon que j'ai d'avoir été trahi par quelqu'un de mon entourage.
— Quelqu'un de ton entourage? répéta Brun, comme s'il cherchait qui pouvait être le coupable. Oh! Vraiment! Et qui donc?
Dartigues le regarda fixement et lâcha :
— Toi!
— Moi! Te trahir? Mais c'est comme si je me trahissais moi-même! Nous ne faisons qu'un!
— En effet !
— Me crois-tu assez stupide?...
— Je te crois assez haineux!
— Pourquoi te haïrais-je?
— Parce que j'ai cessé de te favoriser.
Brun eut un rictus qui décou"VTit ses dents, comme s'il allait mordre. Il haussa les épaules d'un air de dédain, puis il dit :
— Je n'ai plus besoin des autres, cl les autres ont besoin de moi. Je sais ce que je vaux, et je ne me laisserai pas dédaigner...
— Tu sais ce que tu vaux... Eh bien! Dis ton prix. Peut-être arrivera-t-on à s'entendre...
Brun fit un mouvement vers Dartigues :
— Serais-tu devenu raisonnable?
— Le moyen de ne pas l'être^ avec toi... Tu as des arguments irrésistibles...
Claude fut trompé par la bonhomie de Dartigues. Il crut aune capitulation possible :
— Ah ! Si tu voulais me servir, comme je te l'ai demandé à Maillane, et comme tu me l'as si durement refusé...
— Eh bien! Voyons, tâchons de nous accorder... Tu avoues que c'est toi qui as documenté Bertier- Massol?
— N'était-ce pas de bonne guerre?
— Soit. Mais que lui as-tu livré, outre les notes pour son article?
— Rien encore ! Sur l'honneur !
— Ah! Sur l'honneur?., dit Dartigues avec amertume, j'aimerais mieux une autre garantie... Mais enfm, passe pour l'honneur... Qu'est-ce que tu devais lui fournir comme documents?... Un homme aussi prudent queBertier ne s'aventure pas dans une affaire de diffamation aussi grave sans exiger les pièces...
— Toutes les pièces comptables relatives aux commissions de Gabès...
— Tu les as donc s^ardées?
— Oui.
— Il était convenu qu'on devait les détruire...
— Ahî Se prive-t-on de pareilles armes?
— Contre son associé?
— Tu vois bien que je n'ai pas eu tort.
— Mais ces pièces, oîi sont-elles?
— Chez moi. C'est Lavardan qui les ^arde...
— Ton secrétaire... Il sait ce qu'il a dans les mains?
— Tu me prends pour un autre î Le paquet est scellé, et il n'a que la clef du meuble où je l'ai enfermé...
— De sorte que si tu lui écrivais de l'envoyer, ou de le remettre à quelqu'un sur un mot de toi?...
— Il s'en dessaisirait assurément.
— Eh bien! Assieds-toi là, et écris-lui de m'apporter le paquet.
— Et alors?...
Dartigues attira Claude vers la fenêtre, et lui montrant Bella qui marchait dans le jardin:
— Tiens! Regarde-la.
— Me la donneras-tu? demanda Claude d'une voix tremblante.
— Rends-moi les pièces d'abord, nous verrons après.
— Ah! Tu cherches à me tromper, une fois de plus. Mais tu n'auras rien de moi, sans gages.
— Lesquels veux-tu, pour écrire? Tu sais que le temps presse et que Bertier-Massol attend.
— Je le sais. Oh! Je te tiens! Je te tiens bien!
— Yeux-tu que je te fasse demander ces pièces par Bella?...
— Oh! Des paroles de femme... La bouche dira : oui, et le cœur dira : non!
— Eh bien! Qu'exiges-tu?
Claude marcha vers Dartigues, d'un air de menaçante autorité, et tendant la main comme pour commander :
— J'exige que, devant M""® Dartigues et devant elle, tu déclares que je suis l'arbitre de ton avenir, que je peux à mon gré le détruire ou l'assurer, et que tu obtiennes de la mère et de la fille qu'elles s'engagent envers moi. Quand elles m'auront donné leur parole, je serai rassuré, et tu pourras disposer de moi comme d'un serviteur...
— Et faute de cela?
— Les pièces seront chez Bertier-Massol, ce soir^ et tu peux t'attendre à un désastre.
Dartigues serra ses poings avec une telle force que ses jointures craquèrent. Il fit un pas vers Claude, avec une physionomie si formidable que son complice pâlit.
— Dartigues!... cria-t-il.
— Écris ! dit l'autre en le poussant à son bureau. Je te donne trois minutes pour écrire à Lavardan de t'envoyer les pièces ici. . . Ne me résiste pas. . . Prends garde. Il y va de ta vie !
— Deviens-tu fou?
— Je deviens sage! Si, dans trois minutes, tu n'as pas écrit à ton secrétaire, aussi vrai que tu es la plus grande canaille que la terre ait portée jamais, je te casse la tête avec ce revolver.
Il avait ouvert un tiroir et prenant l'arme qui y était
enfermée il la posait sur le front de Claude. Celui-ci se détourna, pour déranger la ligne de tir, et tranquillement :
— Je sais ce que je voulais savoir. Il est inutile de me menacer. Je t'ai tendu un piège, dans lequel tu es tombé du premier coup. Lavardan n'a aucun document à garder... Je vais lui écrire si tu veux : ce sera sans objet... J'ai pris mes précautions, sois tranquille, et si tu perdais la raison au point de te défaire de moi, en plus de Taffaire de Gabès tu aurais l'affaire de l'avenue Hoche... Tu baisses, mon cher ami...
— Misérable! rugit Dartigues.
— Ah! Ah! Imbécile! Tu t'imagines que tu peux te débarrasser de Claude Brun, comme d'un serviteur inutile. Qu'est-ce que tu serais sans moi? Mort de misère ou de débauche, depuis longtemps"! As-tu l'illusion que tu possèdes une valeur quelconque? Mais tu sais bien que tu n'as jamais été qu'un pantin dans ma main. Tout ce que tu as entrepris, c'est moi qui te l'ai conseillé, et toutes les victoires que tu as remportées en public, ont été, sur mes plans, préparées en secret. Car je n'aime pas la grande lumière comme toi, je ne tiens pas à parader, à me pavaner. Le résultat acquis me suffit, je laisse à d'autres la gloire, et la responsabilité. Te voilà bien avancé, vaniteux fantoche ! Je suis aussi riche que toi, remarque-le, mais je ne suis pas compromis. Il n'y a que toi qui t'es mis en avant, qui as fait le grand chef et qui, par conséquent, dois payer pour tout le monde. Paye donc, sans tant de manières. Et prends garde de n'y pas mettre les formes. Tu
m'as appelé miscrablo, tout à l'heure. Ne t'avise pas de recommencer !
Dartigues blêmit de colère impuissante :
— Tu ne me réduiras pas si facilement que tu le crois. Toutes les difficultés pour moi sont venues de cette candidature... C'est comme homme politique que Ton veut m'attaquer. Je renoncerai à me présenter à Maillane.
Claude eut un sifflement méprisant :
— Est-ce que tu crois que cela changera quelque chose à la situation? Si Bertier, n'ayant plus de raison de t'attaquer, renonce à interpeller le ministre à cause de ta candidature quasi officielle, j'en serai quitte pour passer les documents à un député de la droite, qui interpellera à cause des tripotages;.. Dans tous les cas tu es sûr de ton affaire... Tu ne peux t'en tirer qu'en m'obéissant.
— Donne-moi le temps de me retourner.
— Non, tu m'échapperais.
— Vas-tu donc m'étrangler?
— Tu voulais bien me tuer, tout à l'heure!
— Puis-je contraindre Bella?
— Non. Mais tu peux éclairer ton fils sur le danger que son amour te fait courir...
— Lui révéler ces infamies? cria Dartigues.
— Tu n'étais pas si sévère, autrefois. Tu traitais ces choses de peccadilles.
— Mais en parler à Pierre. . .
— Il aimera mieux les apprendre en famille que publiquement.
LE RRASSEUR D'AFFAIRES. 313
— Lui demander un tel sacrilice, en échange de quoi?
— N'est-il pas ton fils?
— Il ne le sera devenu que pour son malheur I
— Eh ! Tu es allé au-devant de lui pour le faire servir à tes desseins!
— Ah ! Je ne le connaissais pas alors !
— Tu es devenu subitement bien sentimental! Quand tu l'as quitté ainsi que sa mère, tu n'as pas fait tant de façons !
— Faudra-t-il donc lui raconter aussi cela?
— Sois tranquille! Sa mère s'en est chargée.
— Alors il me refusera toute concession, tout secours.
— C'est son intérêt de te tirer d'embarras. Il est ton fils.
— Mais il aime Bella,
— Il la désaimera. Toi aussi, tu aimais Francine.
— Malheureux! Elle aussi m'aimait, et tu l'as bassement calomniée, pour me pousser à la quitter. Tu m'as fait commettre là une infamie irréparable ! Et pourquoi?
— Pour faire de toi un homme riche d'abord, et ensuite un homme puissant, si tu sais m'obéir.
— Je ne puis î Voir Pierre. . . Lui révéler. . . Non ! non ! C'est au-dessus de mes forces. Il ne me pardonnerait pas...
— C'est probable! Et du coup il serait séparé à jamais de Bella... Allons! 11 le faut. C'est la solution unique.
Claude vit Dartigues accablé, sans force, au fond d'un fauteuil. 11 laissa tomber sur son compagnon un regard de pitié, leva les épaules et dit :
— Allons! Tu m'émeus, vraiment, et je ne l'aurais pas cru... Veux-tu que je me charge de la commission?...
— Auprès de mon fils ?
— Non. 11 a la main prompte et le sang chaud. 11 pourrait s'emporter. Et c'est bien inutile ! J'irai voir le docteur Appel et le mettrai au courant de la situation...
— Appel ! Autant tout dire à Francine ! Oh ! Après ce que j'ai fait, en appeler à leur pitié? C'est impossible!
— C'est le seul moyen d'obtenir la renonciation de Pierre.
— Je n'en veux pas !
— Ris-tu?
— Je n'en veux pas !
— Alors tu acceptes que l'affaire de Gabès soit portée à la tribune?
— Je ne veux pas être un mauvais père, après avoir été un mauvais homme et un mauvais époux...
— Tu te sacrifies à ton fils? ricana Claude.
— C'est mon tour. J'ai assez sacrifié les autres à moimême.
Dartigues s'était levé, le visage contracté par l'angoisse, mais le regard apaisé par un commencement de satisfaction intime. Il avait pris sa résolution.
— Remarque, fit Claude, que tu te jettes à l'eau, comme Gribouille, pour éviter d'être mouillé. Lescan-
dale qui aura lieu à la Chambre atteindra ton fils tout autant que tes révélations...
— Mais je n'aurai pas la honte de lui demander de sacrilier son amour à ma sécurité.
— Il s'écartera de toi et de Bella. Cela sera pareil.
— Alors contente-toi de cette solution, et ne me demande pas de me torturer moi-même.
— Réfléchis. Tu as jusqu'à ce soir... Dartigues, ne «ois pas déraisonnable. Tu joues toute ta situation sur une carte.
— Et toi, tu joues ta vie, sache-le bien.
— Eh ! Que me fait la vie! Elle ne compte pas pour moi, si je n'obtiens pas celle que je désire passionnément.
— Ce que tu fais là est bien infâme !
— Tu le juges ainsi parce que cela te gêne. Si cela t'agréait, tu le trouverais tout naturel. Dartigues, ne démens pas, en un moment, tous les principes de ta vie. C'est seulement ce qui est avantageux qui est bien. Vois où est ton avantage...
— Je le sais, maintenant.
— Veux-tu que je t'envoie Rémançon, pour causer de l'affaire avec toi?...
— Je n'accepterai de conseil de personne.
— Remarque que je ne suis pas ton ennemi. Que c'est toi qui te fais le mien.
— Tu me fatigues. Va-t'en.
Claude Brun fit une courbette, se pencha vers Dartigues toujours étendu dans son fauteuil, et lui mon-
tranl le revolver resté sur la table, il lui souffla à l'oreille :
— Pas de résolution extrême. N'éclabousse pas de sang ta maison toute neuve... La mort n'arrangerait rien... Derrière toi, la situation resterait la même.
Dartigues ne répondit pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Il restait immobile, songeant, souffrant. Claude Brun eut un mauvais rire :
— Si tes ennemis te voyaient en ce moment, ils te jugeraient surfait. En tant que d'être un scélérat, il faut être un scélérat superbe. Allons, Dartigues, au revoir.
Et sans attendre une réponse, il sortit.
Pierre, au matin, avait reçu, comme Dartigues, le journal crayonné de rouge. Une stupeur l'avait d'abord anéanti. Assis devant sa table, le papier accusateur dans la main, il lavait relu deux fois, afin de le bien comprendre. Puis, la colère s'était emparée de lui, et l'avait mis debout. Son premier mouvement avait été d'aller trouver Appel. Le docteur était dans son cabinet, préparant sa leçon, avant d'aller à la clinique. Une porte à ouvrir, et tout de suite Pierre trouvait auprès de lui le réconfort, l'appui, le conseil. Mais il avait été retenu par la honte d'avoir à parler de nouveau de son père à Appel, et dans quelles conditions humiliantes!
Il étouffa un douloureux soupir. Que la vie était dure! Et combien, aussitôt qu'on apprenait à la connaître, il fallait endurer de tristesses amères et accepter de servitudes écrasantes ! Tout ce qui lui arrivait de navrant et de douloureux, il n'y était pour rien. Il souffrait uniquement par la faute des autres. Toujours, hélas! la lourde créance du malheur qu'il
fallait solder, et dont les intérêts couraient pour les innocents comme pour les coupables. Il eut, au travers de son trouble, la pensée de courir chez Des Barres. Le chef socialiste était intime avec Bertier- Massol. Peut-être pourrait-il interposer son autorité.
En somme, tout ce qui se tramait d'hostile contre Dartigues avaitpour but le succès de la candidature de Des Barres. Oui, l'idée était excellente. Il fallait aller trouver le vieil ami d'Appel, et chercher avec lui les moyens de défendre Dartigues. A cette proposition si anormale de demander secours au compétiteur même de son père, en faveur de son père, un triste sourire glissa sur le visage pâli du jeune homme. Aurait-il songé à supplier Dartigues d'épargner Des Barres, si celui-ci eût été à la discrétion de son adversaire? Hélas! Il voyait clairement, à cette heure, de quel côté étaient la générosité et la grandeur. Et les actes suffisaient à faire juger les hommes. Pas un instant, Pierre ne pouvait douter que Des Barres ne fût prêt à faire tout ce qui dépendrait de lui, pour l'empêcher de souffrir. En aurait-il pu attendre autant de son père?
Il partit. Tout en marchant, il pensait, et la vérité éclairait peu à peu sa conscience. L'obscur passé de Dartigues était illuminé par son présent hasardeux. Pierre ne savait rien de précis, puisque ni Appel, ni sa mère n'avaient voulu parler, dans leur respect pour sa piété filiale, et que lui-même, ayant le dossier de Gaibran dans la main, avait refusé de l'ouvrir. Mais Dartigues s'accusait lui-même. Petit à petit, sa conduite s'offrait, dans son vrai jour, au jugement de son fils.
Et dans ce jour, Francine et Appel grandissaient, s'épuraient, dignes de tous les respects et de toutes les tendresses. C'était, pour Pierre, une douleur profonde, en même temps qu'une joie sincère. Il touchait à la vérité, elle le brûlait de sa lumière. Mais l'heure était venue de la connaître, dût-il en être aveuglé. Il arrivait chez Des Barres. La vieille servante bourrue vint lui ouvrir.
— Ah! C'est M. Pierre! Ah! Bien! Monsieur va être content de vous voir... Il n'a pas arrêté de parler de vous, hier soir, avec M. Breloquier.
Elle partit à travers l'appartement, criant :
— Monsieur. C'est M. Pierre Appel...
Des Barres, assis devant son bureau, corrigeait des épreuves. Il leva la tête et dit :
— Vieille folle, ne pouvez-vous annoncer tranquillement, au lieu de hurler, comme si vous vouUez ameuter le quartier.
— Eh! Vous n'êtes jamais content! grogna la servante. Quand on vous amène les visiteurs, tout de go, dans votre cabinet, sans vous prévenir, vous faites des observations. Tenez, vous devenez impossible à servir.
Des Barres, avec une tranquillité socratique, dit doucement à sa servante :
— Sortez !
Elle claqua la porte et s'en alla. Il se leva, s'approcha de son élève, le prit par la main, le regarda profondément, le fit asseoir, et dit :
— Je t'attendais. J'étais sûr de te voir, ce matin.
— L'article, n'est-ce pas?
— Oui. L'article. Mais rassure-toi. Breloquier a déjà vu Bertier-Massol ce matin, et nous travaillons pour arranger l'affaire...
— Mon bon ami !
Pierre avec une vive effusion s'était jeté dans les bras de Des Barres.
— Ah çà! Tu comptais bien que je ne te laisserais pas tourmenter, au moins. Tu n'a pas de surprise de ce que je t'annonce?
— Non! J'étais sûr de vous.
— A la bonne heure ! Eh bien ! Maintenant, causons. L'histoire est grave. La publicité donne à toute chose une immense portée. On lance dans le public un médicament sauveur ou une atroce diffamation, avec une égale facilité. L'un sauve, l'autre empoisonne. Mais la presse a fait son œuvre, qui est la réclame. Quand Bertier a marché, il ignorait la valeur de l'acte auquel on l'entraînait...
— On? Qui ça: On?
— Ah! Voilà la clef de la question. Tu as mis tout de suite la main dessus. L'article n'a pas été écrit pour me servir, il l'a été pour menacer Dartigues. Bertier croyait seulement ici m'être utile. Il ne savait pas que celui, dont il recevait les renseignements, poursuivait une vengeance personnelle. Car ce ne peut être qu'aux mobiles les plus bas qu'il a obéi...
— Quel est-il ?
— Un ami de ton père, son compagnon, son associé...
Un éclair illumina l'esprit de Pierre. Il cria :
— Claude Brun?
— Oui.
— Je comprends tout 1 II fait d'une pierre deux coups : il torture l'homme qui Ta enrichi et il l'oblige à me sacrifier. Mais c'est moi, surtout, qui suis visé dans cette afîreuse machination!
— Comment?
Alors, avec une violence qu'il ne pouvait modérer, Pierre raconta à Des Barres l'histoire de ses amours avec Bella, les espérances qu'elle lui avait données, la satisfaction intéressée qu'avait ressentie son père, en voyant qu'un mariage avec M^'^Hernandez le rapprocherait définitivement de lui, et enfin la rage de Claude Brun, sa jalousie de vieil amant méprisé, otla rancune qu'il en avait éprouvée contre Dartigues. Maintenant, c'était clair. Il attaquait Dartigues pour le punir d'avoir favorisé Pierre, et peut-être pour le contraindre à modifier ses projets. La passion éclairait le jeune homme avec une singulière exactitude. Et, comme s'il avait lu dans le jeu de son rival, il venait en traits rapides de dévoiler tout son plan. Des Barres réfléchissait, pendant que Pierre se dépensait en protestations et en invectives. Il interrompit son élève :
— Remarque, mon enfant, que le calcul de ce Brun est, avant tout, stupide. Il ne possède aucun moyen de contraindre la femme qu'il désire à se donner à lui. Il suffit que M'^'^Hernandez,àses prétentions, réponde par un joli non. et le château de cartes, péniblement
dressé par cet imbécile, s'écroule. 11 peut sous la pression de la menace obtenir de Dartigues qu'il cesse de te patronner auprès de sa belle-fille ; il peut, à la rigueur, obtenir de W^^ Dartigues, qu'elle consente à l'accueillir, pour sauver la situation de Dartigues et son état dans le monde. Il peut encore espérer que toi, chevaleresque et blond, tu renonceras, dans un grand élan de sacrifice, à épouser celle que tu aimes. Mais comment contraindra-t-il M'^® Bella, qui t'aime, à se donner à lui? Donc, ce Claude Brun est un idiot et sa canaillerie pèche par la base. Il fera le malheur de ceux qu'il exècre. Mais il n'arrivera pas à faire son bonheur à lui-même. Maintenant cela lui suffira peutêtre de faire du mal. Il y a des natures si basses qu'elles trouvent plus de satisfaction à détruire qu'à créer.
Pierre bouillonnait devant cette tranquille et lucide raison. Il dit :
— Mais ne peut-on l'empêcher de nuire?
— On le peut, je n'en doute pas.
— Et comment?
— Nous trouverons ce moyen; sois tranquille.
— Le temps passe...
— Eh! Nous tenons le bon bout. Bertier-Massol ne s'engagera pas sans me consulter. Nous sommes couverts de ce côté...
— Et si ce brigand de Claude s'adressait à un autre?...
Des Barres sourit :
— Pas mal raisonné. Tu te formes, l'enfant. Quand
tu auras un peu mûri, tu seras un intéressant tacticien politique. Le vieux Des Barres te fera débuter... Mais, en attendant, repose-toi sur lui du soin de te défendre. Vois, mon petit Pierre, comme les choses se sont bien arrang^ées pour toi . Appel t'a donné son nom, de sorte que si Dartigues, en mettant les choses au pis, recevait sur latêtelapannerée d'ordures que Bertier- Massol lui a promise, tu serais à l'abri de toute éclaboussure...
— Mais mon père serait déshonoré! Et son honneur, c'est le mien?
— Ah! L'abus des mots! Le pouvoir des formules! s'écria Des Barres. Voilà un garçon qui se croit solidaire d'un homme qu'il connaît à peine, parce qu'on lui a dit, avec des trémolos dans la voix : C'est ton père ! Et l'honneur de cet inconnu devient le sien ! Ils savaient bien ce qu'ils faisaient, les gaillards qui ont jadis fabriqué les principes sociaux sous l'empire desquels nous vivons. Ils ont voulu instituer la servitude morale, comme ils imposaient le servage matériel. Nulle part la liberté, pas plus dans les esprits et les consciences que dans les actes ! Cette société est un bagne où l'homme est enchaîné par des préjugés et des superstitions. Voilà pourquoi nous voulons changer tout ça, mon enfant. Et tu le sais bien. Mais ton atavique servilité reparaît, repousse comme une mauvaise herbe qu'on croyait avoir arrachée. Ah ! Que c'est dur et pénible de remonter le courant des mœurs, pour essayer de réformer l'humanité !
— Mon cher maître, répondit doucement Pierre,
32i LES BATAILLES DE LA VIE.
en parlant et en agissant comme je le fais, j'obéis à ma mère, C'est elle qui m'a tracé ma conduite...
— Eh! Je m'en doute! Je la reconnais bien là! Elle est héroïque! Mais ce n'est pas de l'héroïsme qu'il nous faut. C'est du sens pratique. Es-tu sûr des sentiments de M*^® Hernandez?
— Comme des miens !
— Est-ce une personne sensible et romanesque?
— Elle est pleine de générosité, mais aussi de fierté.
— La crois-tu capable, par faiblesse, de consentira t'oublier?...
— Je crois qu'elle ne le fera pour rien au monde.
— Même si tu le lui demandes-?
— Que prévoyez-vous là?
— Le cas où Dartigues te supplierait de t'immo- 1er pour le sauver, en rendant sa parole à M"^ Hernandez .
— Pour qu'elle épouse Claude Brun? Jamais elle n'acceptera d'être la femme de cet homme. Elle le méprise trop.
— Très bien.
— Jamais non plus mon père ne me sacrifiera à sa sécurité.
Le regard de Des Barres exprima une ironie si violente que Pierre ne put la supporter. Il protesta :
— Je sais ce que j'affirme. Mon père ne m'a pas trompé. Il a pu agir autrefois avec égoïsme, mais aujourd'hui...
— Ce que tu dis là est juste. Les sentiments de l!)artigues ont pu changer avec sa situation. Un homme
arrivé à la fortune ne pense pas ot ne se conduit pas comme un malheureux à qui tout manque. La lutte pour la vie fait les anthropophages. Mais après la victoire les appétits se calment. On ne mange plus ses adversaires, on se borne à les dépouiller. Et quand on s'est enrichi de leurs dépouilles, on fait même volontiers la charité. Ahl L'ignominie humaine est profonde, mais elle n'est pas illogique. Je crois en effet que ton père se conduira, aujourd'hui, comme un millionnaire délicatet sensible. Eh bien ! Tu profiteras do sa délicatesse et de sa sensibilité. Mais l'autre, le Claude Brun se comportera comme une bête enragée. A quarante ans sonnés, les hommes à passions sont terribles. Ils mettraient l'humanité sur le gril, si c'était utile à la réussite de leurs projets... Celui-là sera sans miséricorde.
— Celui-là, j'en fais mon affaire, s'il me prête le flanc. Des Barres regarda avec complaisance la haute taille,
l'air de résolution du jeune homme :
— Oui, tu es près du peuple, toi, tu es tout disposé à retrousser tes manches et à assommer ton rival. Mais prends garde. Le courage personnel n"a rien à voir dans cette affaire. Si tu t'attaques à Claude Brun, tu peux trouver ton maître. Cet aventurier, forcément, doit être un homme de sang-froid, et devant une main ferme et la gueule d'un pistolet, le plus joli garçon du monde court des risques mortels.
— Ce n'est pas cela qui m'arrêtera.
— J'en suis sûr, et cela ne me rassure pas. Mais j'y veillerai. En attendant, la situation se précise. L'élec-
tion de Maillane sert au Claude Brun de prétexte pour tenter d'obtenir, de gré ou de force, M"® Hernandez. D'une part, il travaille en ma faveur, mais il ne me plaît pas d'être favorisé de cette manière-là ; d'autre part, il agit contre toi, et cela suffirait pour m'engager à déranger ses plans. C'est donc à quoi je vais m'occuper... Rentre chez toi, et ne bouge pas sans avis de moi... C'est mercredi, il n'y a pas de séance à la Chambre. Donc, nous avons le temps de nous retourner.
Un peu réconforté par ces encouragements, Pierre prit congé de Des Barres et se hâta vers les Champs- Elysées où il devait retrouver Bella.
En sortant de chez Dartigues , Claude avait assisté au départ de M'^® Hernandez. Le poney noir piaffait sous la porte cochère, et M"® Auger montait dans le tonneau avec une prudente lenteur. Humblement, l'associé de Dartigues s'inclina devant la jeune fille. Elle lui rendit son salut d'un air grave. Son visage charmant n'eut pas un tressaillement. Toute son attitude exprima la plus complète indiffrence. Brune n'existait pas pour elle. Il frémit de colère en se voyant si complètement méprisé. Aux colonies, il avait vu les belles créoles regarder ainsi les sangmêlés, fils d'esclaves. Il pensa : Il faut que cette dédaigneuse m'appartienne. Je la dompterai bien!
Comme Bella montait dans le tonneau, il admira le pied charmant que laissa voir le bas de sa robe un instant relevé. 11 sortit, fit signe à son cocher de le suivre, et monta à pied dans la direction de l'Arc de
triomphe. 11 rétléchissait. L'abaltement de Dartigues, quoique prévu, l'avait surpris. Le subit affaiblissement de cette énergie lui restait inexpliqué. L'homme, qu'il avait connu cynique et féroce, se révélait brusquement capable d'affection et de dévouement. Le père se préoccupait de ménager son fils. Cependant, quelques semaines plus tôt, il ne s'était rapproché de lui que dans un but intéressé et pour le faire contribuer au triomphe de sa cause. Et maintenant, au lieu de se servir de ce garçon pour paralyser son adversaire, il sacrifiait ses espérances, mieux même : sa situation, à une tardive et absurde sentimentalité.
Pour Claude Brun, c'était une surprise cruelle. Mais il était bien résolu à ne pas être dupe des fantaisies paternelles de Dartigues. Et si celui-ci voulait finir dans la peau d'un bénisseur, il entendait ne pas faire les frais de la bénédiction. Trahi par Dartigues, de qui il avait espéré obtenir Bella (car comment supposer que celui-ci hésiterait à favoriser sa fantaisie), il fallait maintenant trouver une combinaison pour forcer la résistance de W^^ Hernandez. Là, il n'y avait pas à hésiter, et la situation était nette. Tant que Pierre et Bella seraient d'accord, Claude n'avait quoi que ce fût à espérer. Il ne devait rien attendre que d'une déconvenue de la jeune fille, et cette déconvenue ne pouvait être qu'une renonciation formelle de Pierre aux projets caressés parmi la verdure et les fleurs dans le beau jardin de Maillane.
Cette certitude acquise, cette nécessité formulée, Claude, avec un instinct très sûr, sentait que c'était
Appel OU Francine, qui, seuls, auraient assez d'influence sur Pierre pour le décider à se détourner irrémissiblement de tout ce qui , de près ou de loin , tenait à Dartigues. Leur intérêt, il pensait toujours d'abord à l'intérêt, leur commandait de détruire Tinlluence nouvelle du père. Leur tendresse jalouse pour Tenfant devait les inciter à le ramener à eux. Leur sagesse s'alarmait sans doute déjà des modifications morales que le milieu nouveau, dans lequel Pierre avait été introduit, apporterait aux sentiments et même aux opinions du jeune homme. Accaparé par Dartigues, il était perdu pour eux. Ils devaient donc, quelles que fussent leurs préventions à l'égard de Claude, être ses alliés dans cette entreprise.
C'était tout ce qu'il attendait d'eux. La forme même, dans laquelle leur intervention se produirait, lui était indifférente, pourvu que cette intervention eût lieu. Et c'était au moyen de l'amener à se produire qu'il réfléchissait, en suivant, la tête basse, l'avenue Hoche. A qui s'adresser? A Appel ou à Francine ?Duquel seraitil le moins mal accueilli ? Il se défiait de la clairvoyante logique du professeur. L'homme éminent qu'était Appel, habitué à lire dans les cerveaux les plus secrètes pensées, ne percerait-il pas à jour sa combinaison? Mais qu'il devinât ou non son plan, du reste, qu'importait? La situation n'en restait-elle pas la même? Dans un but personnel, il s'appuyait sur des faits rigoureusement exacts. Appel aurait le droit de penser ce qu'il voudrait sur le compte de celui qui en usait ainsi, mais les faits n'en demeuraient pas moins certains.
Cependant il lui semblait que Francine serait plus aisément convaincue par lui. Mais là, une difficulté se présentait. Comment obtenir d'être reçu par elle ? Son nom prononcé devait nécessairement lui faire aussitôt fermer la porte. Il fallait donc pénétrer jusqu'à elle, sans que son incognito fût percé. Une fois en sa présence, et ayant le loisir de s'expliquer, il se débrouillerait. Il s'arrêta, fit signe à son cocher d'approcher et donna Tordre de le conduire rue du Luxembourg.
Francine s'apprêtait à mettre son chapeau, pour se rendre à la clinique, comme elle en avait l'habitude, lorsque le valet de chambre vint l'avertir qu'un monsieur demandait à lui parler.
^ Quel est ce monsieur ? A-t-il donné sa carte ? Ou le connaissez-vous ?
— Non, Madame. Il a dit que Madame le recevrait certainement quand elle saurait qu'il y a urgence et qu'il s'agit de M. Pierre...
Francine jeta son chapeau :
— Faites entrer dans le petit salon. J'y vais. Claude Brun avait trouvé tout de suite le bon moyen.
Au bout d'une minute, d'attente il vit paraître M"^ Appel. Il eut d'abord une surprise en se trouvant en présence d'une femme d'aspect vénérable, vêtue de noir et la tête toute blanche. Mais dans la fraîcheur du teint, la grâce de la bouche et la pureté du regard, il reconnut, avec un trouble plus grand qu'il n'eût souhaité, la femme qu'il avait aimée autrefois. Elle l'examinait avec attention, mais très habilement il tournait le dos à la
fenêtre, et son visage restait dans l'ombre. Elle ne le reconnut pas. Avec un peu de hâte inquiète elle dit :
— Vous avez annoncé, Monsieur, que vous veniez me parler de mon fils...
Il répondit :
— Oui, Madame.
Elle tressaillit à ces seuls mots prononcés parle visiteur. Ils avaient frappé sa mémoire d'une commotion soudaine. Elle fit quelques pas qui la placèrent auprès de la cheminée, et de là, à jour frisant, elle put distinguer les traits du visiteur .Comme désireuse d'entendre encore la voix qui réveillait dans sa pensée un écho, elle questionna :
— De quoi s'agit-il?
— Des rapports de Monsieur votre fils avec M. Dartigues...
Cette fois elle ne douta plus. Une rougeur ardente monta à son front, elle tendit le bras vers le revenant et s'écria :
— Claude Brun !
Il s'inclina et dit :
— Oui, Claude Brun.
Déjà, reprenant possession d'elle-même, elle demanda :
— Que venez-vous faire ici ?
— Vous rendre service.
Elle dit avec amertume :
— Cela me changera !
— C'est que tout est changé, en effet, fit-il, depuis vingt ans, les choses et les gens. Mais ma démarche était
indispensable. Sans cela je vous l'aurais épargnée... Elle fit de la main un geste d'impatience :
— Allez au plus bref. Qu'arrive-t-il à mon fils ?
— Ce que vous pouviez rêver de pis. Dartigues, afin (le l'attacher à lui et de le détacher de vous, a favorisé l'amour de ce jeune homme pour M"^ Hernandez, sa belle-fille . . . Vous avez pu constater, déjà, le trouble que cette habile manœuvre a jeté dans la vie de votre fils... Préparez-vous à de véritables malheurs, si ces projets ne sont pas modifiés.
— Je comprends mal, dit Francine. Expliquez-vous mieux...
— M'^^ Hernandez est aimée par un homme qui ne reculera devant rien pour la disputer au fils de Dartigues.
— Et que puis-je, moi, pour que vous soyez venu me trouver?
— Vous pouvez user de votre autorité sur Pierre pour le détourner de M^'^ Hernandez.
— Une mère a-t-elle de l'autorité sur son fils pour l'empêcher d'aimer?
— En a-t-elle pour empêcher ce fils de laisser déshonorer son père?
— Comment cela?
— L'homme dont je vous ai parlé tient Dartigues à sa merci. D'un mot il peut le perdre. Il suffit qu'il le veuille, et tout le passé, bien plus effroyable encore que celui qui vous est connu, se trouve dévoilé. Le nom porté par votre fils retentit, répété par toutes les voix de la foule, comme celui d'un scélérat. Or c'est une
situation parfaitement simple. Ou votre fils renoncer;» à jamais à M'^® Hernandez, et le lui fera savoir, (jii Dartigues sera exécuté. Il n'y a ni pitié, ni modération à attendre de celui qui a formulé ce dilemme. H aime W^^ Hernandez, il la veut, on la lui laissera. Ou bien il traînera, sous les yeux du fils, le père dans la boue.
Peu à peu, au feu même de ses paroles, Claude s'était animé. La colère, qui couvait en lui, éclatait, et c'était sa rancune, sa jalousie, qui, démasquées, se manifestaient par des menaces. Francine se s'y trompa pas. Elle le regarda avec une ferme tranquillité :
— Et cet homme, c'est vous?
Il tressaillit, passa la main sur son front moite et d'une voix sourde répondit :
— C'est homme, c'est moi. Je n'ai rien à ménager. Je puis m'expliquer librement.
— Et c'est votre ancien compagnon que vous trahissez de la sorte?
— Je lui rends ce qu'il m'a fait. Le mal pour le mal. N'est-ce pas juste?
Elle eut un geste de dégoût :
— Entre vos infamies respectives, ne me demandez pas de décider.
— Oh! Vous avez le droit de parler ainsi. Je ne m'attendais pas à votre bienveillance. Mais j'ai compté sur votre raison. Comprenez-vous que si votre fils est accaparé par Dartigues, il va à sa perte? Vous avez pu jugerdelarapidedégradationmoralequil a subie dans son contact. Il s'écartait de vous, déjà. Il doutait de
VOUS. Il était près de vous soupçonner d'avoir eu des torts graves envers son père. Prenez garde à l'influence que ce corrupteur peut exercer sur ce jeune homme. Il a bien des moyens de séduction, et il en a employé quelques-uns auprès de lui avec une adresse rare. Il sait si bien se montrer bonhomme, quand il le faut, il singe si aisément la cordialité et la rondeur! Écartez votre fils de lui, il vous le prendrait, vous le changerait, et ce garçon droit et pur, il vous le rendrait si égoïste et si tortueux que vous vous détourneriez de lui avec horreur î
— Ah ! Malheureux! Que vous êtes bien toujours le même, vous! s'écria Francine. Après avoir autrefois tant contribué à l'égarement du père, vous vous complaisez aujourd'hui à me montrer possible la perte du fils. Quelle joie secrète ressentez-vous à me torturer? Je n'ai plus rien de commun avecDartigues, pourtant! Pourquoi venez-vous me parler de lui? Que m'importe ce qui peut lui arriver? N'ai-je pas payé assez cher le droit de ne plus m'occuper de lui? Déshonoré ! Ne l'est-il pas à mes yeux autant qu'il pouvait l'être? Que me fait cet homme? Je ne le connais plus, je n'ai plus rien de commun avec lui!
— Si, votre fils. Et c'est par là que vous êtes encore vulnérable. Vous avez tout rejeté de Dartigues. Vous êtes devenue M""^ Appel. Mais si vous avez changé votre condition, votre nom, vous n'avez pu changer votre cœur. Et votre cœur est plein de cet enfant que vous dispute Dartigues, qu'il rêve de vous enlever. Car il s'est pris d'affection pour lui en le re-
trouvant, et, phénomène surprenant, ce féroce égoïste qui n'a jamais aimé que les succès parce que dans le succès c'était son moi qu'il cultivait orgueilleusement^ ce monstre est devenu tendre et il aime avec sincérité et même avec dévouement cejeune garçon. Demain il ne pourra plus s'en passer. Et il vous le prendra d'autant plus sûrement qu'il l'aura marié à sa belle-fille. C'est ce mariage qu'il faut empêcher. Et là, comprenez-le bien : vos intérêts sont d'accord avec les miens. Francine fit un mouvement de protestation indignée.
— Bon! reprit Claude. Ne vous attachez pas aux mots. Voyez les faits. Vous perdez Pierre, moi je perds Bella. Ne cherchez pas s'il est juste ou non que votre fils se détache de vous, ne pensez qu'à ceci : Uni à ^jue Hernandez,il vous échappe. A moins que je n'intervienne pour rendre l'accord entre Dartigues et votre fils impossible. Mais alors, pour vous et pour Pierre, le remède deviendra sans doute pire que le mal. Je vous ai dit que j'étais prêt à tout, pour conserver Bella. Si vous ne mettez pas, entre elle et Pierre, l'obstacle infranchissable, moi je me charge de les séparer. Mais à quel prix? Vous allez l'apprendre. Je rendrai publics les actes de corruption, les malversations, les fraudes que Dartigues a commis, et dont j'ai les preuves en mains...
— Parce que vous y avez sans doute participé ! Claude Brun ne se donna pas même la peine de répondre.
— Je les ferai connaître au monde politique, et un tel scandale s'ensuivra qu'il vaudrait mieux pour votre
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 33Si
fils n'être jamais né que de porter le nom de son père.
— Il se nomme aujourd'hui Appel.
— Mais il sait de qui il est le fils. Il apprendra ce qu'est et ce qu'a fait celui dont il a le sang dans les veines, et il frémira de honte. Plus il est fier et délicat, plus il souffrira. Une ombre pareille sur la pensée, un tel poids sur le cœur, au début de la vie, c'est le désenchantement et la douleur, pour jusqu'au dernier jour. Voulez-vous qu'il vous les doive?
— Et que puis-je faire?
— Votre devoir : avertissez-le. Donnez-lui le choix entre le sacrifice d'un amour naissant et l'abandon de son père. Montrez-lui ce qu'il peut accomplir d'héroïque en rendant la sécurité à Dartigues. En un instant, s'il renonce à Bella, la situation change, la position -de son père est aussi solide et aussi brillante que jamais. Il est nommé député de Maillane, il parvient au pouvoir. Ses plus hautes ambitions sont comblées. Et au lieu d'avoir à gémir, Pierre pourra se féliciter, car il aura été le metteur en œuvre de tous ces triomphes.
— Et, quoi qu'il arrive, il souffrira.
— Moins, s'il s'est sacrifié noblement, que s'il a bassement abandonné son père.
— Mais il souffrira! Qu'a-t-il fait pour mériter de souffrir? Est-ce juste que ce soient toujours les innocents qui payent pour les coupables?
Elle se tordit les mains avec désespoir, car elle savait à qui elle avait affaire et qu'il ne lui fallait attendre ni pitié, ni faiblesse de celui qui proposait ce marché.
Mais, dans le désarroi de ses pensées, que résoudre? Claude la vit bouleversée, et parvenue au point d'abandon moral où il pouvait espérer d'elle une capitulalion. Il revint à la charge avec plus de force :
— Allons! N'hésitez pas! Que sont les amourettes de ces deux enfants, en balance avec la sécurité de tous les vôtres ?. . . Me promettez-vous de parler à votre fils? Je sais que vous tiendrez un engagement. Je sais aussi que s'il vous promet de renoncer à Bella, il ne la reverra jamais. Car c'est un homme d'honneur... Quant à elle, c'est une enfant : elle oubliera.
Une voix douce et ferme, à cette affirmation, répondit ce seul mot :
— Jamais !
Et sur le seuil du salon, avec stupeur, Claude Brun vit, entrant côte à côte, ceux qu'il venait d'évoquer et dont il disposait si facilement. Pierre et Bella s'avancèrent vers M""® Appel, comme s'ils ignoraient la présence d'un étranger, et le jeune homme dit tranquillement :
— Ma mère, voici M"^ Hernandez qui a tenu à venir vous voir. Je savais d'avance qu'elle serait la bien accueillie. Maisjene pouvais soupçonnerquesaprésence ici serait à ce point opportune.
Il regarda Claude Brun sans colère. Les deux femmes étaient dans les bras l'une de l'autre. Bella se dégagea la première, et faisant un pas vers l'associé de Dartigues, immobile et comme foudroyé :
— Vous donniez sur mon compte, Monsieur, des assurances que je juge singulièrement hasardées. Je
ne suis pas de caractère à oublier ceux que j'aime, ni ceux, du reste, que je déteste. Je ne comprends pas très bien l'obstination que vous mettez à me poursuivre, puisque je ne vous ai pas caché que vos prétentions ne m'agréaient pas. Qu'est-ce que vous rêvez, en somme? De me contraindre à vous accepter, à vous subir? C'est le comble de la déraison! Une fille comme moi n'obéit qu'à son cœur. Et elle n'est pas née pour être la servante d'un homme tel que vous. Si nous étions dans mon pays, je n'aurais qu'un mot à dire. Il existe encore assez de lieutenants de mon père pour que je vous fasse châtier, comme votre impudence le mérite. Mais nous sommes dans le vôtre et je me chargerai moi-même de vous ramener au sentiment des distances. Jamais, entendez-vous bien, jamais, la fille du général tiernandez ne laissera tomber sa main dans celle d'un mercanti de votre sorte. Ce serait vraiment par trop déchoir î On m'a dit, et le peu que j'ai entendu de vos paroles le confirme, que vous vous répandiez en menaces contre ceux de qui je dépends : M. Dartigues qui est mon beau-père, et M. Pierre Appel qui est monfiancé. Apprenez encore ceci, c'est que vous pourrez diffamer M. Dartigues, faire du mal à M. Pierre Appel, vous n'arriverez pas à mettre l'un aussi bas que vous-même, ou faire que l'autre soit moins aimé. Vous voilà fixé, n'est-ce pas? Eh bien ! Maintenant, si vous n'avez plus rien à dire, M'"® Appel ne parait pas disposée à vous retenir, et nous n'avons aucun plaisir, M. Pierre et moi, à vous voir. Je crois donc que le mieux, pour nous tous, est
que VOUS vous retiriez. Adieu, monsieur Claude Brun. Apprenez que, n'importe en quel lieu du monde, on n'impose pas sa loi à une femme et qu'on ne l'obtient que quand elle veut se donner.
Claude, blême de rage, se tourna vers Pierre, espérant qu'une parole, un regard lui permettraient de s'en prendre à lui des outrageantes déclarations de Bella. Il le vit sévère et triste, sans un sourire de triomphe, sans un geste de mépris. Avec un profond soupir il s'inclina devant M""^ Appel et dit :
— Voici qui n'arrangera point les choses. Mais souvenez-vous, Madame, de ce que je vous ai déclaré. Ce n'est pas avec des phrases qu'on modifiera le cours des événements. Mademoiselle a fort bien parlé. Mais les faits aussi ont leur éloquence. 11 est vraisemblable que ce sont eux qui auront le dernier mot.
— C'est ce que nous verrons ! répliqua M'^^ Hernandez.
Au moment de sortir, le mauvais conseiller de Dartigues enveloppa d'un regard Francine et les deux jeunes gens. Il agita sa tête pâle, et leva un bras qui menaçait :
— Je pars, dit-il... Peut-être regretterez-vous amèrement d'avoir méprisé mes avis. Il sera trop tard... Ce soir, tout sera décidé.
A ces paroles Bella répondit par un rire moqueur :
— Faites-nous grâce de vos prophéties, s'il vous plaît. . . Vous êtes parfaitement ridicule, en voulant être terrible. Ne vous trompez pas sur l'effet que vous produisez. Il est déplorable. Rien ne pourra m'ôter de la
mémoire votre attitude de tyran de mélodrame. Que c'est vieux jeu, comme vous dites en France !
Claude n'en entendit pas davantage. De son pas souple et glissant il gagna la porte, et, presque avec étonnement, les deux femmes et Pierre constatèrent qu'il avait disparu. Mais il avait laissé derrière lui Tinquiétude et le souci. La présence de M'^*^ Hernandez, qui eut dû apporter à M™® Appel tant de joyeuse surprise, redoublait sa tristesse. Elle ne prenait pas légèrement les menaces de Claude Brun. Elle l'avait vu à l'œuvre et savait de quoi il était capable. Pour elle, il n'était pas, comme pour la jeune fille, le barbon odieux et grotesque qui voulait imposer son amour.
Elle ne reconnaissait pas en lui un Bartholo que berne et bafoue une Rosine. Sa vieillesse ne lui paraissait pas risible, mais effrayante. Tous les sarcasmes qu'il venait d'essuyer devant son rival , il devait vouloir les lui faire payer cher. Et c'était cette certitude du danger couru par son fils, qui serrait le cœur de la mère. Cependant elle ne put se défendre de sourire à cette jeunesse qui s'offrait à elle, franche et candide, avec des paroles de respect et de tendresse. Elle voyait Pierre, oublieux des difficultés, insoucieux des périls, rayonner de joie auprès de celle qu'il aimait. Avec un soupir Francine ouvrit ses bras à la charmante enfant qui l'appelait sa mère, et pour une heure, cette âme torturée se donna l'illusion du bonheur.
Elle écouta Bella qui lui exposait ses projets d'avenir. Et tout était si simple, si naïf, dans ce chaste
cœur, que la mère se laissait malgré tout gagner par l'espérance. Pourquoi n'aurait- elle pas une revanche? La destinée ne pouvait-elle être clémente pour elle? Et cette enfant, si différente, par sa spontanéité, son assurance et sa fierté naïves, de toutes les jeunes filles qu'elle avait l'habitude de rencontrer, n'étaitelle pas réservée au précieux triomphe de la consoler de ses peines?
Cependant Claude Brun s'en allait le cœur plein de colère. Ses plans avaient été bouleversés par le tranquille dédain de Bella. Il ne se considérait pas encore comme vaincu, mais il se rendait compte qu ses chances de réussite avaient diminué de moitié. Pas un instant il ne songea à renoncer. Ni ce qu'il y avait d'affreux dans sa trahison envers Dartigues, ni ce qu'il y avait de vil dans la contrainte exercée envers Bella, rien de son atroce combinaison enfin ne le lit reculer au moment de l'exécuter. Son âme sombre ne connut ni le doute ni le scrupule. Il n'avait pas été infâme, depuis vingt ans, pour hésiter devant une suprême infamie.
Il était étonné cependant de la mollesse de Dartigues.Incapable de comprendre les tardifs sentiments auxquels cédait son compagnon d'aventures, il mettait sur le compte d'un affaiblissement du caractère ce qui était déjà un effet du réveil de la conscience. Surtout Claude haïssait Pierre. Il se demandait, en retournant chez lui, au milieu des rues encombrées du quartier des Halles, s'il aimait autant Bella qu'il détestait son fiancé. Il accusait celui-ci d'être la cause
de tout le trouble survenu dans la maison Dartigues, vi il ne se souvenait pas sans humiliation que c'était lui, Claude, qui avait donné à son ami le fatal conseil de se rendre auprès de son fils. Mais s'il n'avait pas fourni l'occasion de l'entrevue entre le père et l'enfant, fatalement ne devait-elle pas se produire?
Rentré en France pour ses affaires, appelé à Paris pour sa candidature, Dartigues pouvait-il ne pas être repris par ses souvenirs et, ne fût-ce que par curiosité, chercher à savoir quel homme était devenu ce Pierre qu'il avait quitté parlant à peine? Tout ce qui arrivaitétait donc mathématiquement inévitable. Les circonstances auraient varié, les événements se seraient produits quand même. Dartigues retrouvant son fils beau, grand, fort, s'intéressait à lui, cherchait à se l'attacher. Et le moyen le meilleur qu'il adoptait alors, c'était celui qui s'était offert à Maillane : mettre en présence Pierre et Bella.
Quoi qu'on fit, du moment où il y avait deux jeunes gens en présence, l'amour devait en résulter. Et cela d'autant plus sûrement, que cet amour serait contrarié par des oppositions et des difficultés. La fatalité était donc responsable de tout, et son implacable logique avait tracé la marche des événements. Restait la conclusion, et là Claude était bien décidé à intervenir. Sa combinaison lui paraissait toujours bonne. Elle offrait l'avantage de frapper tous ceux qui combattaient contre lui. C'était comme une énorme mine qui devait éclater mettant en ruines les positions ennemies. Il y aurait, dans l'explosion de la machine
infernale, des éclats pour chacun, Dartigues et Pierre, M'"® Hernandez et Bella, Francino et Appel.
Caché dans l'ombre , il déchaînait un cataclysme qui le vengeait de tous ceux qui résistaient à sa volonté. Il était comme ces monstres qui passent dans la campagne et qui, clandestinement, empoisonnent une source, fuyant ensuite avec une joie féroce, en laissant la mort derrière eux. Il ricanait, en pensant au mal qu'il allait causer, et crispait ses mains l'une contre l'autre, croyant y tenir déjà ses victimes. Une crainte cependant le travaillait. Maître en perfidies, il soupçonnait facilement qu'on pût le tromper luimême. Il avait à présent des doutes sur la sincérité de Bertier-Massol.
Son premier mouvement avait été de choisir, pour exécuteur de son plan, un coreligionnaire de Des Barres, un ennemi du ministère, un journaliste redoutable par sa violence et son audace. Il l'avait facilement lancé en avant, et l'article publié dans le Pavé avait été ce qu'il attendait. Mais il restait l'interpellation. Devait -il avoir assez de confiance en Bertier- Massol, pour lui livrer ses pièces accusatrices? Elles étaient terribles. Il y avait là de quoi compromettre le ministère, le faire tomber, et provoquer un scandale où la tare du régime parlementaire apparaîtrait, une fois de plus, dans toute sa répugnante laideur.
Mais était-ce à un député de l'extrême gauche qu'il fallait donner la tâche de faire cette brèche dans la forteresse républicaine? Qui pouvait répondre qu'au dernier moment Bertier, cédant à des considérations
d'opinions ou même de personnes, ne reculerait pas devant l'énormité de la besogne? Déjà quelques mots échappés à Dartigues avaient mis Claude en éveil. Et ridée avait germé dans son esprit de changer complètement sa tactique, et de mettre en mouvement un des irréductibles adversaires de l'état de choses. Un député de la droite , homme insoupçonnable de complaisances, vertu affirmée, honneur intangible, vieux nom de soldat vendéen, ne serait-il pas mieux accrédité pour faire le procès à la corruption républicaine? Le marquis de Coutras, riche à millions, représentant écouté du parti royaliste , orateur populaire des cercles catholiques, apôtre du socialisme chrétien, sorte de chevalier croisé égaré dans ce siècle d'incroyant scepticisme, lui paraissait le meilleur porte -paroles qu'il pût choisir pour exécuter Dartigues.
Il arrêta brusquement son cocher et lui donna l'ordre de le conduire au Palais-Bourbon. Il voulait s'enquérir à la questure de l'adresse du député royaliste, et peut-être, si le marquis assistait à la séance d'une comnîTssion, obtenir de lui parler. En même temps il se proposait de prévenir Bertier-Massol qu'il renonçait à son projet. De la sorte, si Bertier était d'accord avec Des Barres, il obtenait ce premier résultat de rassurer ses adversaires, et d'empêcher toute tentative, de leur part, pour gêner ses mouvements. Le marquis n'était pas à la Chambre. On donna son adresse : rue Saint-Dominique. Et, à tout hasard, Claude s'y fit conduire.
Une haute porte cochère massive et solennelle lui donna accès dans une cour, où deux palefreniers en veste d'écurie lavaient un coupé, à grande eau. Au fond, un perron de six marches conduisait à un vaste vestibule, derrière la porte en glace duquel un valet de pied attendait. Claude, intimidé malgré son audace, gravit les marches, entra dans le vestibule et demanda au laquais si le marquis de Coutras était visible.
— C'est le jour où M. le marquis reçoit ses électeurs. Si Monsieur veut me remettre sa carte ou me dire son nom...
Claude n'aimait pas à laisser derrière lui de traces de son passage. Une carte se voit, se perd, il préféra dire son nom. Le valet donna un coup de timbre. Un huissier vêtu de noir, bas de soie, habit à la française, mine de bedeau, souleva une portière et parut. Le valet à voix basse lui murmura le nom du visiteur. L'huissier dit :
— Si Monsieur veut me suivre.
Claude passa par un large couloir dallé, aux murailles ornées de magnifiques tableaux représentant des vues de Venise, par Canaletto et des trophées d'armes anciennes d'une inestimable valeur. Une porte ouverte, et Claude entra dans un petit salon d'attente aux murs tendus de tapisseries de Flandres, à la fenêtre illustrée de merveilleux vitraux du xvi^ siècle. Lhuissier disparut.
Claude oppressé se trouva seul dans cette maison de grand seigneur, attendant le moment de couronner rinfamie qu'il méditait et, dans ce décor de no-
blesse et de splendeur, sentant mieux la bassesse de sa conduite. Il resta environ un quart d'heure à rêver, bercé par le tic tac d'une pendule Louis XIII en ébène incrusté d'étain. Par la fenêtre, à travers les vitraux, il voyait dans un g^rand jardin dépendant de l'hôtel des ramiers qui se promenaient en faisant jabot, sur la pelouse, au bord dun bassin de marbre. Les lilas étaient déjà feuillus; l'herbe, peignée par le râteau des jardiniers, poussait verte et fraîche. Un silence grave pesait sur ce coin de repos et de grandeur. Un bruit léger se fit entendre, Claude se retourna. Un homme de moyenne taille, figure souriante argentée par la barbe à la Henri IV, yeux vifs, allure décidée d'ancien militaire, s'avançait vers lui :
— Vous avez désiré me parler. Monsieur? dit le marquis, avec une grande affabilité. Est-ce pour affaire vous concernant?...
Claude assura son regard et affermit sa voix :
— Monsieur le marquis, c'est pour affaire politique. J'ai de précieux renseignements à vous fournir.
— Passez donc. Monsieur, je vous prie, fit le marquis en montrant la porte par laquelle il était entré.
Claude pénétra dans un vaste cabinet de travail au plafond orné de caissons dorés, aux murs recouverts de cuir de Cordoue. Des bahuts en ébène d'un splendide travail italien, une table Renaissance et des sièges de même style, garnissaient la pièce. Étonné, Claude se plaça près du bureau, pendant que le marquis s'adossait à la cheminée, dans laquelle rougeoyaient des tisons à demi consumés.
— Je VOUS écoute, Monsieur, dit le député.
— Monsieur le marquis, je vous apporte l'occasion et les moyens de porter un coup mortel au gouvernement...
— Ah! Ah Ifitle marquis, j'aime assez votre entrée en matière. Vous n'abusez pas des préambules...
11 fixa un monocle dans son œil gauche, regarda avec curiosité son visiteur, et ajouta froidement :
— Que me demandez-vous pour cela?
— Rien, dit Claude avec tranquillité. 11 ne s'agit pas d'un marché. C'est une question de moralité et de conscience.
— Ah! Ah! fit de nouveau le marquis, et vous représentez, en ceci, la moralité?...
— Oui, monsieur le marquis, comme vous représenterez la conscience.
Il y eut un petit silence. M. de Coutras d'un coup sec laissa retomber son monocle :
— Et pourquoi est-ce à moi particulièrement que vous vous adressez?
— Parce que votre honorabilité, monsieur le marquis, est au-dessus de toute discussion, et que si vous avancez un fait, on ne songera même pas à douter de son authenticité.
— Est-ce que vous avez des opinions royalistes? — Non, monsieur lemarquis, je serais républicain,
si j'avais le temps de m'occuper de politique...
— Vous agissez donc avec un détachement complet de tout intérêt de parti? A quel mobile en ce cas obéissez-vous?
— Monsieur le marquis, ceux, dont je vais vous dénoncer les exactions, m'ont fait un tort irréparable. Mais ce n'est que le tort qu'ils ont fait à la chose publique, que je poursuis.
— De quoi s'agit-il ?
— Des fraudes et des malversations qui ont eu lieu dans l'affaire de Gabès, avec la complicité de certains agents de l'État.
— Ah! Fichtre! s'écria M. de Coutras, en quittant sa cheminée, pour venir à son bureau.
Il s'assit près de Claude, et prenant un air attentif :
— Parlez donc, mon cher monsieur, je vous écoute.
Rémançon venait de se lever et, non coiffé, pas teint, aussi vieux, aussi laid que nature, lisait les journaux dans son salon, en dégustant une tasse de thé, lorsque son domestique entra d'un air effarouché et dit :
— Monsieur, c'est M"^ de Tresmes qui demande à parler à Monsieur...
— Amandine ! sursauta le financier. A cette heureci?
— C'est ce que j'ai dit à mademoiselle... Mais elle a déclaré que « ça pressait »...
— Faites-la donc entrer.
Rémançon passa, dans ses cheveux rares et dispersés, une main complaisante, il releva sa moustache en murmurant :
— Que diable cela signifîe-t-il?
Amandine entrait en coup de vent :
— Bonjour, mon cher. Tu ne m'attendais pas, hein? Mais moi, quand il s'agit d'un ami, rien ne m'arrête... Bois donc ton eau chaude... Que je ne te dérange pas...
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 3i9
— J'ai fini... Mais explique un peu ce qui t'amène.
— Ahl Voilà... J'ai été souper hier soir, après a voir passé la soirée à Y Olympia, avecdes types très chics.
— Eh bien! Amandine!...
— Oh ! Rémançon, tu peux croire que rien ne s'est passé dontj'aie àrougir. . . D'ailleurs, tu sais, lesjeunes g^ens, aujourd'hui... Enlin! On a été souper. Il y avait là des vicomtes et des barons, tous de l'CEillet blanc, et ils ont parlé entre eux d'une affaire qui allait éclaler aujourd'hui, à la Chambre, et mettre le Cabinet dans la mélasse.
— Ah!
— Moi, le Cabinet, tu comprends, je m'en bats l'œil ! Mais j'écoutais, tout de même. On ne sait jamais!
— Bonne petite, va! Tu m'attendris!
— Si bien qu'ils en sont venus à des explications, desquelles il résultait que le vieux marquis de Contras, l'orateur du parti royaliste, devait, à propos du budget des Travaux publics, questionner le ministre au sujet de Gabès...
— De Gabès?
— Tu penses, si j'ai ouvert des oreilles, sachant que tu t'es occupé, avec Dartigues, de cette machinelà... Et les vicomtes et les barons rigolaient comme des baleines, en disant :«Çava être un petit Panama! »
— Oh! oh! Et c'est M. de Coutras qui doit parler?
— Aujourd'hui même.
Rémançon était déjà debout, à la sonnette.
— Pas un instant à perdre... Amandine, tu permets?... Bernard, mon eau régénératrice, mes fers,
350 LES BATAIlAs DE LA VIE.
mon peignoir... Au trot!... Il faut que, dans vingt minutes, je sois parti!
— Mais, mon gros, je te laisse ! . . . Ah ! Dis donc, tu n'aurais pas cinquante louis sans destination?... 11 faut que je donne un acompte à mon couturier...
— Oui, mon enfant... Bernard, apportez-moi cent louis... Tiens! Amandine... Rien n'est profitable comme de ne pas être bête!... Maintenant, va, mon enfant... Et à ce soir, sept heures, chez toi : tu m'attendras...
— Sous les armes! Adieu, Rémançon... Des gens comme toi, on n'en fait plus ! Et c'est bien dommage ! Comment les femmes s'en tireront-elles, quand les jeunes serins d'aujourd'hui seront vieux?
— Ça les améliorera peut-être !
— N'y comptons pas! Adieu!
A la même heure, Des Barres à son bureau, sa pipe entre les dents, écoutait Breloquier qui lui apportait les mêmes renseignements sur les intentions de l'orateur royaliste. L'annonce de la question, qui devait être posée au ministre, était venue à la rédaction du Pavé, par le rédacteur parlementaire qui la tenait d'un des attachés au cabinet. Avec sa correction habituelle, le vieux gentilhomme prévenait son adversaire du coup qu'il s'apprêtait à lui porter, aiin qu'il pût lui répondre en connaissance de cause. Bertier- Massol, tout de suite, avait sauté :
— Mais c'est mon affaire, ça! Comment le vieux chouan me l'a-t-il soufflée?
Breloquier s'était promis de courir, dès la première
heure, chez son patron pour le renseigner, car tout ce qui concernait Dartigues devait l'intéresser doublement : à cause de sa candidature et à cause des Appel. En face l'un de l'autre, ils causaient :
— En somme, c'est le Claude Brun qui a changé son fusil d'épaule.- Seulement, il nous met dans l'impossibilitéde parer le coup... Avec Bertier-Massol, on était maître de la situation, avec le marquis de Contras, c'est bien différent.
— Oui. Claude Brun avec une sagacité remarquable a choisi le seul homme qui se montrera intransigeant au point de vue politique, et qui sera difficile à influencer au point de vue moral.
— Sans compter que la portée de l'incident sera augmentée singulièrement par la haute situation du marquis. Ne nous y trompons pas, le grand orateur chrétien est un autre homme que Bertier-Massol. Il a une envergure, une autorité, un talent qui dépassent de beaucoup la valeur de notre ami... Je me suis mesuré avec lui, en de mémorables circonstances...
— Au Congrès ouvrier...
— Oui, lorsqu'il a eu la crânerie de venir faire une conférence socialiste contradictoirement avec moi, à Lens, parmi les mineurs, au pays noir... Eh bien! Sa grande allure Lamartinienne, la sincérité de sa conviction, la philanthropie qui se dégageait si nettement de ses déclarations, firent sur ces durs travailleurs, aux intelligences rudimentaires, une impression saisissante... Ils l'applaudirent. Ils le reconduisirent dans la rue jusqu'à sa voiture, avec des marques de
respect qu'ils n'avaient eues pour personne, si ce n'est pour Guesde et pour moi... Et ils disaient entre eux : <( C'est un rude homme ! Si tous ceux du parti prêtre étaient comme lui, on pourrait peut-être s'entendre. » Oui, mon cher, le socialisme chrétien les avait ébranlés... Avec dix propagandistes comme le marquis du Coutras, parlant dans les cercles ouvriers, le collectivisme serait fichu en deux ans î Toutes les femmes se laisseraient empaumer. Et quand les femmes marchent!...
— Mais, il est tout seul, au milieu des fossiles des anciens partis. Et nous n'avons rien à craindre, si ce n'est pour aujourd'hui. Qu'allez-vous faire?
— Je n'en sais, ma foi, rien du tout... Que puis-je? Prévenir Appel et Pierre... Et après? Ils seront au courant de ce qui les menace, mais cela ne nous donnera pas les moyens de parer le coup... Avant tout, je vais téléphoner chez Appel.
Il mit la sonnerie en mouvement.
— En somme, le Dartigues, dit Breloquier, quoi qu'il arrive, ne sera pas député de Maillane... Et c'est ce que nous voulons.
— Allô! allô! fit Des Barres. Oui. C'est moi... Dis donc à Pierre de venir me parler... Il y a du nouveau... Et du mauvais nouveau... Trop long à dire par le téléphone... Adieu...
Il se tourna vers Breloquier :
— Ce sera une économie d'efforts, mais je comptais bien battre cet aventurier. D'ailleurs, une fois jeté à l'eau, rien ne prouve qu'il n'essaiera pas d'en sortir.
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 3r,3
On a vu de plus grandes canailles, nommées par les électeurs.
— Après le coup que le député du Morbihan s'apprête à lui porter, il perdra ses plus fermes appuis... Le gouvernement le lâchera avec sa couardise habituelle...
— Mais il faut que le marquis de Coutras parle...
— Et qui diable l'empêcherait de parler?
— Moi, peut-être.
Breloquier ouvrit des yeux énormes.
— Quoi ! Vous, patron, vous arrêteriez le marquis de Coutras, quand il vous apporte un secours décisif?
— Oui, moi, j'arrêterai peut-être, ou plutôt je tenterai d'arrêter M. de Coutras, au moment où il s'apprête à écraser mon adversaire... Et cela, brave Breloquier, simplement, parce qu'en écrasant Dartigues, il peut aussi écraser Pierre, que j'aime, comme s'il était mon fils.
— L'écrasera-t-il tant que cela? Prenez garde d'être dupe de votre imagination et de votre cœur!
— Breloquier, mon vieux, vous m'étonnez : vous qui avez été toute votre vie dupe de votre cœur et de votre imagination!
— Cela m'a bien réussi! Et si vous m'imitiez, vous prendriez exemple sur un bel imbécile! Comment, vous, Des Barres, vous risqueriez d'être aussi bête que cette vieille barbe de Breloquier qui a toujours gâché tout ce qu'il a entrepris? Ne faites pas cela, patron! Soyez pratique. Ne vous prenez pas vous-
même au piège de vos sentiments. Si le jeune Pierre est éclaboussé par la boue dans laquelle va être roulé monsieur son bourgeois de père, eh bien, il se lavera. Mais ne pensez pas qu'il en meure. Quant à vous, si le Dartigues, à la faveur de votre désintéressement, vous passe sur le corps à Maillane, vous serez bien avancé, et notre parti aussi! Vous ne vous appartenez pas. Fichtre! Vous appartenez à vos amis.
— Et mes amis les plus chers sont les Appel. Ils me l'ont prouvé vingt fois. Je ne saurais l'oublier.
— Ah ! Vous voulez être chef de parti, et vous ne savez pas être ingrat !
La vieille Rose interrompit la conversation, en introduisant Pierre avec ses habituelles façons bougonnes :
— Eh bien! Voici M. Pierre, maintenant... Si vous avez à travailler, il faut y renoncer.
-^ De quoi vous mêlez-vous, s'il vous plaît? dit tranquillement Des Barres à sa servante. Allez à votre cuisine, voir si j'y suis.
— Bien sûr que non, vous n'y êtes pas ! Heureusement pour la nourriture ! Ah ! Ça serait du gentil, si vous y étiez !
Elle sortit.
— Je m'étonne toujours, dit Breloquier, que vous gardiez auprès de vous une vieille aussi insupportable .
— Mon cher, elle m'est très utile. Elle m'exerce à la patience. Et puis elle est fidèle, ne lit jamais un
papier, el ne répète pas ce qu'elle entend ici. C'est plus qu'il n'en faut pour me la rendre indispensable. Au fond, elle se ferait hacher pour moi.
Il se tourna vers Pierre, et cliangeant de ton :
— Il nous tombe une tuile sur la tête. Ce n'est plus Berlier-Massol, qui est le porte-paroles de Claude Brun. C'est le marquis de Coutras...
— Alors tout est perdu! s'écria le jeune homme avec angoisse.
— Il doit parler ce matin, en séance du budget... Je t'ai appelé pour causer de tout cela avec toi. Que veux-tu que je fasse ?
— Que pouvez-vous faire?
— Je puis aller demander au marquis de Coutras de renoncer à sa question.
— Vous risqueriez une pareille démarche?
— Oui, pour Appel et pour toi.
— Mais c'est vous exposer à de calomnieux commentaires... Qui sait si vous ne serez pas compromis?
— Je ne puis pas l'être. C'est le privilège de ma vie toute de franchise et de désintéressement. Qui donc oserait m'accuser?
— Ceux qui y auront intérêt I
— Et qui donc?
Pierre ne répondit pas. Il échangea un regard navré avec Des Barres. Et le vieux socialiste devina que le malheureux enfant avait la douleur de soupçonner son père. Dans ses yeux il lisait : Prenez garde, si vous vous sacrifiez pour moi, il est capable d'en abu-
3o6 LES BATAILLES DE LA VIE.
ser. Quand vous l'aurez, à ma considération, tin^ du péril qu'il court, il se retournera contre vous pour vous accabler, au lieu de vous remercier et de vous bénir. C'est un ambitieux, rien qu'un ambitieux! Je ne réponds pas de lui. Il a trahi ma mère, il m'a trahi moi-même, il vous trahira!
Des Barres dit lentement :
— Mon enfant, tu es, avec ta mère et Appel, ce que j'aime le plus au monde. Demande-moi de faire auprès du marquis de Coutras une démarche en faveur de ton père et je la ferai...
Pierre blêmit. Ses mains tremblèrent. D'une voix qui s'étranglait il dit :
— C'est l'arracher à l'infamie... Mais c'est peutêtre...
— Quoi?
— Oui, c'est peut-être vous sacrifier...
— Le veux-tu? demanda Des Barres, dont les yeux se mouillèrent.
— Ah! gémit Pierre déchiré. Faut-il donc que je réponde?
Le vieux socialiste tendit les bras à son élève :
— C'est moi qui répondrai donc pour toi. Je ne veux pas, entends-tu, que ta mère et toi vous souffriez encore. Au diable, tout ce qui n'est pas votre tranquillité !
Pierre se jeta au cou de Des Barres et l'étreignit avec force.
— Ah ! Vous me sauvez !
— Ce n'est pas moi qui te sauve, dit gravement
Des Barres, souviens-t'en toujours. C'est Appel, qui est mon ami et qui te protège, aujourd'hui, contre le désespoir et la douleur, comme il a défendu jadis ta mère contre le chagrin et la pauvreté. Tu as eu deux pères, dans la vie, mon enfant: l'un qui t'a donné ton corps, l'autre qui t'a donné ton âme. Compare l'un à l'autre. Juge leur œuvre à tous deux. Et n'hésite plus, comme tu las fait, sur celui que tu dois aimer.
— Ah ! Toute une existence de respect et de dévouement ne suffirait pas à m'acquitter envers vous.
— Ne cherche pas à t'acquitter... La reconnaissance est un trésor qu'il ne faut jamais essayer de diminuer!
— Oh! Je pourrai sans doute vous prouver la mienne...
— Comment?
— C'est ce que vous verrez !
— Eh bien! Puisque notre résolution est prise, allons à la Chambre. Nous n'avons pas un instant à perdre. Et puissions-nous ne pas échouer!
Les couloirs du Palais-Bourbon commençaient à s'emplir d'une foule agitée et bourdonnante. Députés à la démarche solennelle, la serviette gonflée de papiers sous le bras, semblant porter le destin de la France, journalistes en quête de renseignements et de nouvelles, curieux se rendant aux tribunes pour assister à la séance. Malgré l'heure matinale, des femmes égayaient de leurs toilettes claires la sombre uniformité des vêtements masculins. Barandet et Rémançon, déjà présents, promenaient dans les
groupes leur urbanité insidieuse. Ils portaient beau, comme à leur ordinaire, Barandet protecteur, en souvenir du Conseil d'État, et Rémançon familier, par habitude des tripotages financiers. Galbran, dès leur apparition, se précipita sur Rémançon, et avec une mine cruellement insolente :
— Eh bien! Cher maître, quoi de nouveau? Quelle heureuse fortune vous amène parmi nous? Auriezvous des chèques à distribuer?
— Cet heureux temps est passé! dit Rémançon avec bonhomie. Perdez tout espoir^ mon cher, de retrouver des naïfs qui croiraient que vous valez ce que vous vous feriez payer.
— Vous méprisez la presse, cher maître?
— Moi, mon ami, le ciel m'en garde! Je la crains comme le feu.
— Mais vous ne voulez plus vous en servir?
— Pas pour le moment.
— Dartigues est pourtant dans de sales draps !
— On les blanchira.
— C'est Bertier-Massol, qui est chargé de la lessive ?
— Demandez-le-lui. Tenez, le voilà qui passe avec Des Barres...
— Tiens! Des Barres, avec le petit Appel... Je veux dire le petit Dartigues...
— Surveillez votre langue, Galbran, le petit Dartigues est homme à vous l'arracher...
— Lui? C'est mon ami!
— Combien cela lui a-t-il coûté?
LE BRASSEUR D'AFFAIRES. 3?i9
— Rémançon, ce matin, vous êtes insoutenable.
— Et cependant, vous vous y entendez !
— Oh!
Galbran courait déjà vers Des Barres. Mais celui-ci, accompagné par un huissier, venait de disparaître dans un bureau dont la porte s'était refermée. Seul, Pierre se promenait dans la galerie de la Paix, et Rémançon l'abordait. Par la porte qui donnait dans la salle des séances, un bourdonnement de paroles, chaque fois qu'un député entrait ou sortait, venait jusqu'aux promeneurs. Le marquis de Coutras, sanglé dans sa redingote, ornée du ruban jaune et vert de la médaille militaire gagnée sur le champ de bataille de Loigny, sortit de la bibliothèque. L'huissier qui avait introduit Des Barres aborda le député du Morbihan, et avec une respectueuse déférence :
— Il y a pour monsieur le marquis, dans le deuxième bureau, un visiteur. Plait-il à monsieur le marquis de le recevoir?
— Qui est-ce?
— M. Des Barres.
Le marquis parut n'en pas croire ses oreilles :
— Des Barres? Et il demande à me voir?
— Oui, monsieur le marquis.
— Ah ! Des Barres ! ... Eh bien ! Voyons ce qu'il veut.
Il passa devant Pierre et Rémançon, distribua quelques saints avec sa grande mine seigneuriale, et entra dans le bureau. Des Barres était debout et regardait par la fenêtre dans le jardin du Président de la Chambre. Il se retourna lentement, et les deux adver-
saires politiques se trouvèrent en présence. Ils incarnaient bien les deux races dont ils descendaient. Le marquis, mince, à cinquante ans, les cheveux blancs taillés en brosse, la moustache noire, les pieds petits et les mains fines, léger, découplé, fait pour monter à cheval et conduire une charge brillante. Des Barres, trapu, carré, comme le peuple dont il sortait, les cheveux encore noirs rejetés en arrière comme une crinière, le regard ferme et précis, lourd d'aspect et taillé pour les marches longues et patientes vers l'avenir. Ils se saluèrent comme des égaux. Ils savaient ce qu'ils valaient l'un et l'autre. Le marquis montra un fauteuil à Des Barres et avec sa politesse raffinée :
— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir, monsieur Des Barres, de vous recevoir ce matin? Serais-je assez heureux pour vous être bon à quelque chose?
— Oui, monsieur le marquis...
— Oh ! Je vous en prie, dit légèrement monsieur de Coutras avec un sourire, ne m'appelez pas « monsieur le marquis ». Si nous nous donnons des titres je vais être obligé devons appeler « citoyen ».
— Je ne vous contrarierai pas pour si peu, répondit Des Barres sur le même ton. Donc, Monsieur, je viens faire auprès de vous une démarche à laquelle il est impossible que vous vous attendiez.
— Viendriez-vous me demander de vous présenter à M^"* le duc d'Orléans?
— Non, Monsieur, pas plus que vous ne songez à maccompagner à la maison du Peuple.
— Eh! Morbleu! J'irai quand vous voudrez! S'il
s'agit de discuter avec vous les véritables intérêts des ouvriers ! . . .
— Oh ! Je sais que vous ne craignez rien. Je vous ai vu à l'œuvre. C'est justement parce que vous êtes un de ces adversaires qu'on est tenu de respecter, que je viens vous avertir qu'on vous fait jouer, à votre insu, un rôle indigne de votre caractère.
— Ehl Monsieur Des Barres, expliquez-moi cela, s'il vous plaît. Je n'aime pas beaucoup à être pris pour dupe.
— Eh bien! Monsieur, vous devez demander, ce matin, la parole, au cours de la discussion du budget, pour signaler au ministre et à la Chambre des fraudes et des abus commis par les serviteurs de l'État, à l'instigation d'un des concessionnaires de l'entreprise du canal de Gabès...
— Oh! Oh! C'est de cela qu'il s'agit?... Venez-vous donc m'apporter des preuves nouvelles contre ce Dartigues?
— Non, Monsieur, je viens vous signaler les mobiles auxquels obéissent les gens qui vous ont armé contre lui...
— Vous prétendez donc que je l'épargne?
— Je désirerais l'obtenir de votre générosité tout d'abord, ensuite, quand vous serez éclairé, de votre conscience.
— Mais ce Dartigues est votre concurrent dans l'arrondissement de Maillane, si je ne me trompe?
— Vous ne vous trompez pas.
— Vous risquez ainsi de le laisser triompher...
— C'est vrai, Monsieur. Mais ma défaite serait peu de chose comparée aux malheurs que votre intervention peut entraîner.
Le gentilhomme caressa d'un regard ce socialiste qui lui tenait un si noble langage. 11 hocha la tête, et désormais sans la moindre intention sarcastique, avec une déférence émue :
— Voyons un peu, monsieur Des Barres, si nous pourrons arriver à nous accorder.
Alors avec sa simplicité, si éloquente et si persuasive, Des Barres retraça au marquis toute l'intrigue de Claude Brun, lui dévoilant le hideux chantage dont Dartigues était l'objet, et Pierre la victime. Il raconta la vie de Francine, les tristesses de la mère, son orgueil légitime d'avoir vaincu la mauvaise fortune et la tendre sollicitude du grand Appel pour l'enfant de son intelligence.il fit, avec une poésie attendrie, intervenir Bella et son amour naïf. Il montra ces deux jeunes gens menacés dans leur bonheur par l'atroce machination du tortueux associé de Dartigues. Le marquis, immobile, attentif, le front penché, l'écoutait, comme un dilettante jouit d'un virtuose. Il ne l'interrompit pas une fois dans son récit convaincant et passionné. Des Barres s'était tu, qu'il restait silencieux et charmé.
— Voilà, en effet, un vilain personnage, dit le marquis, en regardant tristement son interlocuteur. Remarquez-vous, monsieur Des Barres, comme la politique attire l'infamie, quand elle ne la produit pas spontanément? Elle est comme le grand égoutcoUec-
teur de toute la vilenie humaine. Ayant à faire du mal, ce Claude Brun n'a pas hésité : il a bourré sa machine de guerre avec de la politique, sur davance de trouver quelqu'un pour la faire éclater.
— Ce quelqu'un, sera-ce vous, monsieur de Coutras ? Le marquis agita sa main fine avec un air de dégoût :
— Je ne crois pas, monsieur Des Barres. Les gens comme moi, qui sont respectueux de la tradition, ont des scrupules de l'ancien temps, qui les garrottent et les retiennent. Sous peine de n'être plus dignes de ceux dont ils sortent, ils sont tenus de se conduire comme leurs pères se seraient conduits eux-mêmes. C'est la force et la faiblesse de notre parti, monsieur Des Barres, d'agir suivant des règles d'honneur immuables. Cela est bien gênant, aujourd'hui, parce que nous perdons, par délicatesse, beaucoup d'occasions très avantageuses dont nos adversaires profitent, mais cela est séant, propre et respectable. Et puis, il vient toujours une heure, où le pays ouvre les yeux, juge et tient compte à chacun de ses actes. C'est cette heure-là que nous attendons, en priant avec les prêtres, en combattant avec les soldats et en faisant hommage de tous nos sacrifices à la patrie.
Des Barres s'inclina :
— Je n'ignore pas. Monsieur, tout ce que valent nos adversaires. Et ma présence, ici, est la preuve que je savais à qui je m'adressais.
— Ah! Vous me patelinez, dit le marquis en riant. Vous êtes bien opportuniste I C'est de l'opportunisme,
OU le diable me brûle, que de flatter un serviteur du Roi, pour obtenir de lui qu'il ménage des républicains. Car, remarquez-le bien, monsieur Des Barres, en ce moment, vous et moi, nous faisons le jeu de cet atroce gouvernement qui nous roule tous, à plaisir, dans la boue la plus dégoûtante. Nous pouvons lui porter un coup mortel, et nous nous concertons pour l'épargner, sous prétexte de générosité et de délicatesse. Ah ! il en aura, lui, à notre égard, de la délicatesse et de la générosité ! Savez-vous qu'il est en train de bouleverser tout le personnel de mon arrondissement, pour tâcher de me faire échouer aux élections prochaines? Qu'il change alors les pierres de la lande, les fossés des routes, les arbres des bois, qui portent tous la trace du sang des miens, répandu au cours des siècles, depuis les guerres anglaises jusqu'aux campagnes vendéennes. Gela lui sera plus facile que d'effacer le nom de Coutras du cœur de nos paysans. Oh! je le défie et je le brave! J'irai, encore une fois, par les chemins, répandant la bonne parole : le respect de la religion, l'obéissance aux maîtres, l'amour du drapeau. Je demanderai auxriches une part de leur superflu, pour assurer le nécessaire aux pauvres, je recommanderai aux humbles l'acceptation des rigueurs de la vie, la soumission aux nécessités sociales... Le langage que je leur ai toujours fait entendre, ils le comprendront encore. On pourra leur promettre monts et merveilles, ils n'oublieront pas "que moi je ne les ai jamais trompés. Nous nous retrouverons à la tribune, monsieur Des Barres, et nous mettrons nos deux socialismes aux prises!...
Le vieux gentilhomme souriait courtoisement, mais sa parole avait pris une sonorité menaçante. Le descendant des chevaliers qu'il venait d'évoquer combattant sur la terre de Bretagne, depuis Duguesclin jusqu'à Charette, reparaissait en lui, passionné et sincère. Des Barres agita sa tête puissante :
— Monsieur le marquis, nul plus que moi ne respecte vos convictions, mais le temps marche, l'évolution sociale se poursuit, et les nécessités de l'avenir se font impérieuses. Nul de nous ne pourra s'y soustraire. Ce n'est pas avec des paroles, si éloquentes soient-elles, que nous mettrons le vieux monde en possession du progrès matériel et moral auquel le travail du prolétariat, depuis des siècles, lui donne droit. Vous m'avez cité, avec un légitime orgueil, vos générations de chevaliers, combattant pour la gloire de leur prince et l'honneur de leurnom.Moi jevous montre nos générations d'ouvriers, peinant depuis le commencement du monde pour le bien de l'humanité. Pendant vos guerres glorieuses et lucratives, c'était cette masse rude et laborieuse qui était foulée, écrasée, vous en avez tiré profit pour votre grandeur et votre renommée. A son tour, maintenant, d'entamer les campagnes qui lui donneront l'indépendance et la sécurité !
— Je ne nie pas les droits du peuple, répondit le gentilhomme, et je sais qu'il faut le satisfaire. Ses besoins me sont connus, et ses aspirations, en les réglant , me paraissent justes. Mais tout est une question de mesure. Moi je voudrais organiser. Vous, vous prétendez renverser. La belle affaire, quand la maison
sera en ruines, et qu'il faudra coucher en plein air. Vous autres collectivistes, vous ne vous préoccupez pas du lendemain, vous ne voyez que la satisfaction immédiate. Quand vous vous serez partagé la richesse française, vous serez bien avancés. Elle ne repoussera pas, comme Therbe des champs, ou le bois des forêts. Un patrimoine séculaire, créé par l'industrie, le travail, l'économie de cent générations d'hommes, aura été dissipé en un instant, et comment le rétablira-t-on, s'il vous plaît? Vous proscrivez l'épargne, qui n'est que de la prévoyance, vous supprimez le choix du travail, qui est la seule satisfaction réelle de l'homme. Vous enfermez la société dans une espèce de bagne, où l'individualité sera enchaînée, et l'indépendance proscrite. Voilà ce que vous nous donnez pour le progrès. Mais, monsieur Des Barres, c'est l'esclavage !
— Non, monsieur le marquis, c'est l'indépendance universelle. Les adversaires de la Convention ont déjà dit d'elle, au commencement du siècle, tout ce que vous dites des collectivistes aujourd'hui. C'était pourtant cette rude réformatrice qui avait raison, en brisant brutalement le vieux moule social, pour créer l'organisation moderne sur laquelle nous vivons , et qui est déjà caduque. Tout passe, tout se transforme, tout progresse dans l'univers. Seule la société serait intangible dans sa hiérarchie, et immuable dans ses prérogatives? Cela ne peut pas être, c'est contraire à la nature, et attentatoire à la raison. Nous avons trouvé une répartition nouvelle des droits et des devoirs so-
ciaux. Nous exposons notre programme avec ardeur, dans nos journaux, dans nos réunions, par la presse et par la parole. Libre à vous de le discuter, de l'amender même, si vous le pouvez, et de rendre parfaites nos idées qui ne sont que celles d'hommes désintéressés et sincères. Le siècle qui vient verra de remarquables changements dans la condition des hommes, monsieur le marquis. Le peuple n'aura plus de maître, et sous le ciel il se développera dans sa force et sa liberté.
M. de Coutras se leva et dit doucement :
— Vous oubliez, monsieur Des Barres, que, dans le ciel, il y aura toujours Dieu.
Il y eut un silence.
— Ah! monsieur le marquis, fit Des Barres en s'inclinant, vous êtes un croyant. Et c'est là le secret de votre force. Sans la religion, il y a longtemps que nous serions vainqueurs.
— Il y aura toujours de la religion, monsieur Des Barres, tant que l'humanité souffrira et pleurera, c'està-dire tant qu'elle aura besoin de prier. Vous pourrez satisfaire les appétits matériels, vous ne donnerez pas d'aliment aux âmes, et c'est par là que vous succomberez.
Les deux hommes se regardèrent avec une bienveillance courtoise. Ils se respectaient l'un l'autre, car ils se savaient sincères. L'athée, dans cette joute rapide, ne cédait rien au chrétien, mais le chrétien éprouvait une satisfaction intime d'avoir une fois de plus confessé hardiment sa foi. M. de Coutras, avec
son tact de mondain, sentit que l'entretien était allé à l'extrême limite des concessions réciproques. Il changea de ton :
— Nous venons de rompre quelques lances, c'est fort bien. J'y ai pris plaisir, pour ma part. Je ne rencontre jamais un adversaire de votre force, sans lui proposer la botte. Mais le temps a passé, il faut que je rentre en séance. Vous voulez donc que je vous abandonne le Dartigues?
— Oui, monsieur, je vous en saurai gré.
— Il suffit, monsieur Des Barres. C'est chose entendue. Une occasion d'attaquer ces gens du ministère n'est pas rare. Une de perdue, dix de retrouvées. Je ne contristerai pas vos amis, pour si peu... Quant au dossier de ce Claude Brun, je le garde. Il viendra me le redemander, s'il l'ose. Je souhaite que, dans cette aventure, vous ne perdiez pas votre siège... Cela me ferait grand tort, si je ne vous avais pas, en face de moi, pour échanger des idées.
Des Barres s'inclina :
— Je n'attendais pas moins, monsieur, de votre délicatesse et de votre courtoisie.
M. de Coutras sourit, mit la main sur l'épaule du socialiste et dit gaiement :
— Allons I Au fond, avouez que vous me trouvez un peu bête? Toujours les naïfs de Fontenoy, n'est-ce pas? Messieurs les Anglais, tirez les premiers! Et le régiment des gardes fauché, au risque de perdre la bataille. Hélas I Voyez comme on abandonne difficilement ses habitudes ! Et vous voulez contraindre les
LE BRASSEUR DAFFAIRES. 369
Français à changer brusquement les leurs? Utopie! monsieur Des Barres, utopie !
Il lui tendait la main. Des Barres la prit et la serra avec une émotion respectueuse. Et sur le seuil de la salle, ils se séparèrent. Pierre, qui guettait, se précipita vers son maître.
— Eh bien?
— Eh bien'. C'est fait. Dans cinq minutes, le ministre saura que la question menaçante ne sera pas posée... Fière race, ce marquis de Coutras!... Noble esprit, et grand cœur ! C'est l'aristocratie dans tout ce qu'elle a de raffiné et de séduisant... Quand nous l'aurons détruite, qu'est-ce que nous mettrons à la place?
Il secoua ses larges épaules et murmura :
— Peut-être des bourgeois riches et insolents, qui traiteront les gens du peuple comme des chiens, tandis que ces nobles, généreux et polis, l'aiment à leur façon, mais sincèrement. Ah! Il faut réussir! Une demi-révolution serait pire que l'état actuel.
Il prit Pierre par le bras :
— Tu pourras aller remercier le marquis de Coutras, c'est un brave homme. Quant au Claude Brun, c'est une fière canaille !
Une lueur passa dans les yeux de Pierre, il dit :
— Ainsi vous êtes sûr que nous n'avons plus rien à craindre?
— Sur. J'ai la parole de M. de Coutras
— J'ai donc ma liberté d'action complète?
— On ne peut plus complète
— Alors, venez avec moi.
Il entraînait Des Barres vers l'escalier qui conduit aux tribunes du public.
— Que vas-tu faire ?
— Vous allez voir.
La porte de la tribune s'ouvrit devant eux. L'huissier, petit homme rond et rougeaud, avec une déférence empressée dit à Des Barres :
— Ah ! monsieur le Député revient nous voir. . . J'espère bien que monsieur le Député va rentrer prochainement parmi nous... Ah! nous faisions recette, les jours où monsieur le Député prononçait un grand discours... Ces messieurs sont faibles actuellement.
Par l'ouverture de la porte Pierre avait jeté un coup d'œil, et près d'une cloison, à une place obscure, il avait découvert Claude Brun attentif à ce qui se passait dans la salle. Pendant qu'il attendait Des Barres, Pierre avait vu passer le traître se glissant parmi les assistants. Barandet l'avait abordé et un court colloque s'était établi entre eux. Puis Claude avait pris l'escalier des tribunes, sans soupçonner que ses mouvements étaient ainsi surveillés. En ce moment il ne se doutait pas que son rival était debout derrière lui. Il ressentit cependant comme une commotion magnétique, et se retourna. Il aperçut, devant la porte, Pierre, grave, qui lui faisait signe de sortir. Il se leva. La pensée qu'un accord, peut-être, se préparait entre Dartigues et lui, traversa son cerveau.
Il ne pouvait autrement s'expliquer l'intervention de Pierre. Dans le couloir,il se trouva en face de Des Barres
qu'il ne connaissait pas. Pierre referma la porte, gagna une dizaine de pas, et montrant à son maître Claude Brun qui attendait :
— Voilà M. Claude Brun. Dites-lui donc, monsieur Des Barres, que son coup est manqué et que c'est à vous qu'il doit cet insuccès...
Le socialiste toisa Claude, et avec une ironie qui fit blêmir le traître :
— Ah ! Monsieur est l'ami de M. Dartigues?... Enchanté de vous rencontrer, Monsieur, pour vous prévenir qu'il est inutile que vous perdiez votre temps ici, M. de Coutras ne parlera pas.
— Ne parlera pas ? répéta Claude stupéfait.
— Je crois m'exprimer clairement, dit Des Barres. Ne parlera pas, parce que je lui ai expliqué la belle infamie dont il allait se faire le complice.
— Et c'est vous, monsieur Des Barres, vous le concurrent de Dartigues, qui avez?...
— Oui, c'est moi qui ai... Le marquis de Coutras s'en est déjà étonné. Je vous fais pitié, n'est-ce pas? J'en suis fort aise. Il ne me plairait pas beaucoup, je vous l'avouerai, d'encourir votre approbation.
Claude Brun eut un éblouissement. Il vit la muraille danser devant ses yeux, et Pierre et Des Barres l'accompagner dans ce mouvement. Il se sentit si complètement battu, joué, méprisé, sans recours contre ceux qu'il haïssait, qu'un cri de fureur s'étrangla dans sa gorge. Il fit quelques pas au hasard comme s'il allait tomber, puis par un prodige d'énergie, reprit son équilibre physique et moral. Il retrouva en même
temps sa méchanceté, et jetant à Pierre l'insulte par le geste, le regard et la voix :
— Vous n'en serez pas moins le fils d'une canaille, monsieur Dartigues ! dit-il.
Il reçut, à la même seconde, une paire de soufflets qui sonna comme sur un gong. Ce n'était pas le fils de Dartigues qui avait frappé, c'était l'amoureux de Bella.
— Voilà vos trente deniers, Judas ! dit Pierre.
— Monsieur, dit Des Barres avec gravité, il était impossible que cela ne vous arrivât pas ! Entre nous, vous l'avez cherché avec insistance. Je n'aurais pas conseillé à l'enfant de vous payer ainsi votre salaire. Mais puisqu'il en a pris l'initiative, j'avoue qu'il a bien fait.
— Il me le paiera de sa vie ! cria Claude, livide de ra^e.
— Ça, c'est ce que nous verrons !
Et prenant Pierre par le bras, Des Barres l'emmena à travers les galeries, vers la cour d'entrée, le raisonnant en chemin :
— Diable de garçon ! Pourquoi aller au-devant de ce drôle ? Tu savais qu'il se fâcherait. C'était sûr. Tu as voulu lui chercher querelle. Eh ! Il aurait bien su te trouver ! Voilà une belle affaire ! Il n'empochera pas ses soufflets sans rien dire.
— J'y compte bien !
— Ah ! Et ta mère, qu'est-ce qu'elle va penser de cela?
— Nous le lui cacherons.
— Elle finira bien par le savoir.
— Après, peu importe.
— Et s'il t'arrivait malheur ?
— Ah ! cela simplifierait tout.
A ce cri désespéré, Des Barres s'arrêta. Il regarda Pierre, et avec une sévérité attristée :
— En es-tu là? Quoi ! Aux premières difficultés de la vie, tu en viens à souhaiter les solutions extrêmes qui tranchent les questions et ne les résolvent pas? Estu mon élève ? Est-ce là ce que je t'ai appris? Moi qui, toute ma vie, ai professé l'énergie, j'aurais fait un découragé de celui que j'avais rêvé d'armer si fortement pour les luttes de l'avenir ?
— Il fallait alors, s'écria Pierre, ne pas me laisser croire que j'étais le fils d'un honnête homme. Vous m'avez habitué à la fierté de moi-même, au respect des miens, et brusquement il m'a été révélé que celui dont je porte le nom. . .
Il n'en put ou n'en voulut pas dire davantage . Il poussa un sourd gémissement, et le front lourd, les mains crispées, il marcha auprès de Des Barres. Ils traversaient le pont de la Concorde, se dirigeant vers la place, et la splendeur grandiose de Paris s'offrait à eux. Un soleil brillant inondait de lumière la verdure fraîche des Champs-Elysées. Les Tuileries s'étendaient profondes et silencieuses, derrière leur terrasse de pierre et leurs grilles dorées. Et en face, par la perspective de la rue Royale, dans le mouvement des piétons et des voitures, s'offrait la Madeleine découpant sur le ciel son toit de cuivre vert-de-grisé. Une atmosphère pure et légère enveloppait ce tableau de richesse et de beauté.
— Regarde, dit Des Barres. Nous avons devant nous un des plus beaux lieux de l'Univers. C'est pour triompher et rayonner sur Paris, que Imt de fraudes et d'abominables actions se commettcit. Ici, à l'endroit où nous passons, le sang d'un roi a coulé, et des charretées de victimes ont été amenées à l'échafaud. Des crimes ont été commis. La Révolution nous en paraît-elle moins sublime, etmalgré ces hécatombes, cette place se montre-t-elle moins belle? Qu'est-ce qu'une période, dans l'histoire d'un peuple, et qu'estce qu'un moment dans la vie ? C'est l'ensemble qu'il faut voir. En ce moment, tu souffres. Mais demain, tu seras heureux. Et si ton bonheur est durable tu seras envié par tous. Ne désespère donc pas de toi-même. Enfin, si tu es incapable de philosophie, au moins ne tombe pas dans l'ingratitude. Tu es aimé, tu me l'as dit toi-même. Non seulement tu as une mère parfaite, et Appel et moi, mais encore cette charmante Bella qui, elle, n'a pas calculé pour te donner son cœur. Tu as l'air de ne plus t'en souvenir, et à vingt-cinq ans, pour un accroc dans ton existence, tu en es à considérer la mort comme une avantageuse solution. J'espère pour toi que cette aimable fille ne le saura jamais. Car elle aurait une triste idée de tes sentiments.
Peuàpeu, sous l'influence des paroles de sonmaître, Pierre se ranimait. Il releva la tête, ses joues reprirent leurs couleurs. Il regarda Des Barres avec reconnaissance :
— Vous avez raison, dit-il, vous me parlez comme à un enfant, et je le vois bien, je ne suis pas encore
l.E BRASSEUR D'AFFAIRES. 375
un homme. Je vous remercie de vos conseils; je les suivrai. J'ai eu une défaillance. C'est que j'ai souffert cruellement. Mais je serais injuste si je ne reconnaissais pas que je suis mieux traité que je ne le mérite. Et c'est à vous que je le dois. J'ai donc à vous en prouver d'abord ma gratitude. Et c'est ce que je vais faire, sans perdre un instant.
— Et comment, je te prie? demanda Des Barres.
— Mon cher maître, c'est mon secret. Voulez-vous me rendre un service? Allez de ce pas rassurer ma mère et le docteur Appel. Ne leur soufflez mot de l'algarade avec M. Claude Brun. Et à ce soir.
— Que vas-tu donc faire?
— Une démarche indispensable, après ce qui s'est passé : je vais voir mon père.
Des Barres ne répliqua pas. Il approuva d'un signe de tête. Ils se séparèrent. Déjà Pierre montait l'avenue des Champs-Elysées, élégant, svelte dans sa fière tournure. Le socialiste le suivit un instant des yeux, puis il hocha la tête, et dit: «Nous aurons beau faire des théories, nous ne détruirons pas l'inégalité native des aptitudes et des conditions. Voilà un garçon qui est venu au monde pour être aristocrate. Et ni le milieu, ni l'instruction, ni rien, ne pourra faire qu'il ne le soit ! »
Il mit sa canne sous son bras, prit la direction du faubourg Saint-Germain et conclut :
— Des Barres, mon ami, ce n'est pas la société qu'il faut changer, c'est l'espèce humaine. Et c'est bien plus difficile !
XÏII
Le valet de chambre annonça :
— M. Pierre.
Dartigues se leva vivement et vint à son fils, les mains tendues, le visage souriant, mais le regard troublé par une sorte d'inquiétude.
— Comment! C'est toi, mon enfant? Je ne t'attendais pas ce matin. Que t'arrive-t-il ?
En parlant ainsi, il l'examinait. C'était sa manière de gagner du temps et de sonder les dispositions de ceux à qui il avait affaire. Pierre, raide d'attitude, la physionomie fermée, se laissa presser, caresser sans répondre à l'empressement et aux caresses. Il dit nettement :
— Je viens en hâte, pour vous rassurer, mon père.
— Et comment cela ?
— J'arrive de la Chambre.
— Ah!
Une pâleur envahit le visage de Dartigues, puis le sang lui remonta brusquement à la face, et ses yeux
vacillèrent. Mais il était absolument maître de lui. 11 demanda d'une voix calme :
— Tu avais donc été informé?...
— De la tentative de Claude Brun? Un des premiers. C'était contre moi, autant que contre vous qu'elle était dirigée.
— Le misérable ! Mais il a échoué, ridiculement et ignoblement échoué !
— Vous le savez déjà?
— Oui. Barandet vient de me le téléphoner. Pierre eut un ironique sourire :
— Vous êtes bien servi. Claude Brun était un de ces fidèles serviteurs. MM. Barandet et Rémançon sontils aussi bien documentés sur vos affaires?
— Mais, mon enfant, que veux-tu dire? Crois-tu donc que si Claude Brun avait été armé, comme il le prétendait, sa tentative n'aurait pas eu de suites ? C'est parce que ses calomnies ne reposaient sur aucun fondement sérieux que le marquis de Coutras n'a pas marché.
— Vous pensez cela?
— Comment I Si je le pense? Mais j'en suis absolument sûx'! Il n'avaitrien de sérieux, dans les mains , rien, absolument rien! Il ne faudrait pas connaître nos ennemis politiques, pour penser que le député du Morbihan, pouvant mettre le ministère en mauvaise posture à raison de l'intérêt qu'il porte à ma candidature, aurait renoncé à le questionner, si le moindre prétexte sérieux lui avait été offert. Ah! ces gens-là n'avaient pas de quoi m'atteindre! Ils ont fait une
fointe. Ils ont bluffé, comme on dit en Amérique. Mais, avec moi, ces coups-là ne prennent pas. J'en ai assez vu dans ma vie. Je ne m'y laisse plus pincer. Non! non, mon enfant, j'étais bien tranquille. Et je les attendais. Il y a encore des tribunaux en France, contre les diffamateurs. Fussent-ils membres du parlement, on peut les atteindre. Et, devant la cour d'assises, on fait la preuve. Tu sais, il faut montrer ses pièces!...
Il s'était peu à peu échauffé au feu de ses paroles. Il s'animait à persuader Pierre, et il commençait à se persuader lui-même. Toujours, comme au temps de sa jeunesse, il en arrivait à croire à ses propres affirmations. Et il était le premier pris à ses arguments. Sûr d'être débarrassé de l'attaque préparée contre lui, il ne craignait pas de porter la guerre sur le terrain de l'ennemi. A peine délivré des accusations de Claude, il était prêt à l'accuser lui-même. Avec une sombre tristesse Pierre le regardait, l'écoutait et assistait à cette poussée d'impudence, à ce vertige du moi, qui faisait oublier à cet homme tout ce qui n'était pas sa personnalité.
Il eut, à cette minute précise, la tentation de laisser aller Dartigues, de ne pas lui révéler le secret de son sauvetage, afm de le voir évoluer en toute liberté et d'apprendre enfin à le connaître. Il pouvait làle prendre en flagrant délit de perfidie et de cynisme, et, derrière les apparences de bonhomie et de générosité, voir apparaître le vrai Dartigues, celui qu'il soupçonnait d'avoir été le bourreau de sa mère, le calomniateur
d'Appel et, sans doute, le complice de tous les aigrefins qui gravitaient autour de lui pour le dol, la concussion et la fraude. Il s'assit, muet et glacé. Dartigues, lui, échauffé par le succès remporté, marchait de long en large, suivant son habitude, et parlait :
— Qu'auraient-ils dit, d'ailleurs, qui n'ait été imprimé cent fois? Que dans nos vastes entreprises, et pour le canal des chotts à Gabès, nous avons eu recours aux bons offices de l'administration ? Fadaises! D'abord il faudrait le prouver. Et puis après? Est-ce qu'on peut marcher sans l'administration? Parce qu'elle vous donne des facilités, est-ce une raison pour qu'on la paie? C'est tôt pensé! Les gens qui articulent de pareils griefs seraient donc capables d'agir ainsi, puisqu'ils supposent si vite que les autres peuvent le faire? Je me méfie des gens qui connaissent si bien le fort et le faible des consciences. Ce ne sont pas, d'ordinaire, des personnages scrupuleux. D'ailleurs, l'affaire de Gabès, c'.est Brun qui l'a conduite. Je ne sais pas ce qu'il y a trafiqué. Et ce qu'il a voulu me mettre sur le dos, il se peut qu'il en soit, lui, responsable. C'est ce que nous verrons. Car il aura des comptes à me rendre. Et, quand je serai député de Maillane, on ne me fera pas marcher par les chemins où je ne voudrai pas aller.
A ces derniers mots, Pierre fit un mouvement, ses yeux se fixèrent sur Dartigues. Il demanda :
— Est-ce que vous songez à maintenir votre candidature?
— Comment! Si j'y songe? T'imagines-lu que je vais lâcher pied, maintenant? Mais qu'aurais-je pu faire de plus, si j'avais été atteint et convaincu de ce dont on prétendait m'accuser? Mais, là même, je ne me serais pas désisté! Eh! N'aurait-ce pas été m'avouer coupable? J'aurais lutté! Oui, lutté contre tout et contre tous I Et à présent, plus que jamais !
— Prenez garde ! On peut ménager un homme obscur, on frappe un homme en vue.
— Tu vois bien qu'ils ne m'ont pas frappé. Ils ne le peuvent pas. Crois-moi, je tiens le bon bout.
— Mais qu'attendez -vous donc de cette élection?
— Tout! C'est la seconde partie de ma carrière qui commence. Jusqu'ici, j'ai travaillé pour faire ma fortune, à l'avenir je n'aurai en vue que mon élévation. J'ai de grandes arribitions, vois-tu, je veux parvenir très haut. Pour un homme tel que moi, il n'est pas de but impossible à atteindre. Je conduirai ce paysci, je le mènerai à la grandeur et à la prospérité. J'ai parcouru le monde entier, je connais les besoins de tous les peuples, les aspirations de toutes les races, les rêves de tous les souverains. Je traiterai, en connaissance de cause, les affaires de l'Univers, au profit de la France. Oh ! J'ai conçu cet espoir, quand j'ai vu que la fortune me souriait. Et maintenant que je suis en pleine possession de moi-même, de ma pensée, de ma force physique, tu me demandes si je songe à abandonner le combat? Toute ma vie s'est passée dans lalutte. Je lutterai jusqu'àmon dernier soupir. Etpour
remporter la plus belle des victoires, celle qui assurera la suprématie du pays où je suis né pauvre, et où je veux mourir puissant.
Emporté par sa chimère, il s'était transfiguré, sa taille avait grandi, son regard resplendissait. Pierre avec un amer chagrin eut la certitude des facultés supérieures que possédait son père et de l'absence de sens moral qui les rendait inutiles. Il le vit, en un instant, tel qu'il avait dû être invariablement, au cours de sa vie, sacrifiant tout à son ambition, et presque digne d'absolution par la puissance même de cette ambition qui le faisait génial. Mais quelle douleur de constater ces éminentes qualités, au moment où la preuve des tares qui annulaient leur possesseur était certaine. L'arriviste sans scrupules apparaissait victorieusement, en Dartigues, et c'était son propre fils qu'il prenait à témoin de son droit de courir au succès, par tous les moyens. Pierre dit froidement :
— Mon père, tous vos calculs pèchent par la base. Vous ne pouvez espérer ce que vous réserverait cette élection à Maillane, parce que votre candidature y est désormais impossible.
Dartigues eut un sursaut.
— Reves-tu?
— Non, mon père, c'est vous qui faites un rêve. Et j'ai une douleur profonde à vous en réveiller.
— L'élection de Maillane impossible! Pourquoi?
— Parce que Des Barres s'y porte contre vous.
— Eh bien! Que m'importe Des Barres? C'est ton ami, je le sais, et je le ménagerai par considération
pour toi. Mais il me combat, je me défends, et j'essaie de vaincre. C'est juste!
— Non! Ce ne serait pas juste. Car il vient de vous rendre le plus grand service qu'un homme puisse rendre à un autre. Et cela par amitié pour moi.
Dartigues s'arrêta net, regarda son fils avec des yeux soupçonneux et demanda :
— Quel service, je te prie, m'a-t-il rendu, qui soit si précieux?
Pierre se leva tremblant, mais il ne recula pas :
— Il vous a, aujourd'hui, sauvé l'honneur.
— Lui?
— Oui. A ma prière, il a été trouver le marquis de Coutras, et l'a supplié de renoncer à parler contre vous.
— A ta prière? cria Dartigues. Quoi! Tu as pris parti contre moi, sans savoir, sansm'entendre?Tu as cru, de plein esprit et de plein cœur, ce qu'un misérable a pu inventer pour me salir, et tu as prié un étranger, un adversaire, d'intervenir dans mes affaires?
— Il fallait vous sauver !
— Qui te prouve que j'avais besoin qu'on m'aide? Ne pouvais-je me défendre seul ? Je l'aurais fait ! J'en avais les moyens ! Tu m'as trahi, en croyant me servir !
Il frémissait de colère; les paroles bouillonnaient surseslèvres. Il avait prisjune grande paire de ciseaux de fer, sur son bureau, etla pétrissait entre ses doigts, comme du caoutchouc.
— Mon père, reprit Pierre, n'espérez pas m'abuser.
La certitude du salut vous a rendu de l'assurance. Mais le péril couru par vous était certain, mortel.
— Imbécile! Qu'en sais-tu? As-tu vu les pièces? cria Dartigues, perdant toute mesure. Le dossier at-il été dans tes mains?
— Non! dit Pierre. Mais j'ai eu le dossier de Gaibran.
— Le dossier de Galbran I balbutia Dartigues frappé. De cette canaille! Tu l'as eu? C'est donc toi qui l'as acheté ?
— Oui, mon père, dit Pierre douloureusement. C'est le seul emploi que j'ai cru devoir faire de l'argent que vous m'avez donné. 11 m'a servi à défendre votre sécurité...
Il y eut un silence pesant, entre le père et le fils :
— Et, ce dossier, tu l'as lu? questionna enfin Dartigues.
— Oh! Non!... Non! Je l'ai brûlé, sans y porter les yeux... Dans une triste soirée, où j'ai fait des réflexions bien amères... Je l'ai brûlé, quoique je fusse cruellement tenté de le parcourir, et cela, parce qu'une personne en qui j'ai une confiance absolue m'a ordonné d'agir ainsi.
— T'a ordonné?... Et qui donc cela?
Pierre sourit doucement :
— Ma mère.
— Ah ! dit Dartigues, en marchant de nouveau avec agitation. Il s'arrêta, après quelques pas, devant son fils, et dit, oppressé :
— Et quelle raison t'a-t-elle donnée?
— Une seule : un fils ne doit pas soupçonner son père. Ah! s'il avait dépendu d'elle, lépreuve si dure que je subis m'aurait été épargnée. Si bonne, si généreuse, si fière, elle se serait tue, pour ne pas me salir la pensée, et me déchirer le cœur. Mais les autres, vos amis, etles indifférents, ceux qui ne vous connaissent que par vos œuvres, ceux-là ont parlé, et il m'a fallu apprendre pourquoi j'ai grandi auprès d'une mère abandonnée, et pourquoi celui qui v^ous avait remplacé auprès d'elle m'avait fait, dans sa prévision clairvoyante, la charité suprême de me donner son nom.
— Pierre !
— Ah! Mon père, j'aurais bien voulu éviter cette explication entre nous. Mais vous l'avez rendue nécessaire. Il faut que nous allions jusqu'aubout, maintenant, et que nous voyions, l'un et l'autre, au fond de notre pensée et de notre cœur. Depuis que je suis devant vous, je vous observe, je vous écoute et je m'apprête à vous juger. Par pitié, pensez-y. De ce que vous allez dire et faire dépendront mon affection et mon respect pour vous. S'il vous est égal d'être accusé par des indifférents, ne vous exposez pas à être condamné par votre fils.
Dartigues, comme par enchantement, redevint calme. Il s'assit en face de Pierre, et avec une dignité parfaite :
— Mon fils, je ne savais pas que je devais surveiller mes paroles, en causant avec toi. Tu ne me taxeras pas de dissimulation, car je ne t'ai rien déguisé
de ma pensée. Toute mon ambition, je te l'ai dévoilée. Je croyais pouvoir compter sur ton affection. Je m'aperçois que j'avais confondu tes sentiments avec les miens, et que, lorsque je me mettais à ta discrétion, tu te réservais, et délibérais sur la façon dont tu devais me traiter.
Il sourit :
— En somme, j'aime mieux cette attitude. Elle me facilitera la tâche, et me mettra à mon aise. Ce que nous allons discuter, c'est presque une affaire. Je suis donc dans mon élément. Sais-tu bien la valeur du sacrifice que tu me demandes?
— Je sais que moralement vous devez y consentir.
— Caprice, fantaisie! dit Dartigues avec un air railleur. Que d'obligations on se crée, dont il serait facile de s'affranchir ! M. Des Barres, dis-tu, m'a rendu un important service. Soit. C'est à ta demande qu'il l'a fait. Soit encore. Mais lui ai-je remis le soin de mes intérêts, moi? Et par suite d'une démarche entreprise en dehors de ma volonté, je me trouverais lié, sans recours, sans réserve possible? Allons, mon ami, cela ne tient pas debout.
— Mon père, il ne s'agit pas de savoir si vous êtes lié, reprit Pierre avec force, il s'agit de savoir, si, moi, je le suis. J'ai pris des engagements en votre nom, j'ai agi, au mieux de vos intérêts, pour la sauvegarde de votre honneur. Cela, je l'ai fait autant pour vous que pour moi. Nous sommes donc en ceci solidaires l'un de l'autre. Des Barres s'est conduit avec une générosité sans bornes. Quand je viens vous demander
d'imiter son désintéressement, que me répondrezvous?
— Mon ami, écoute-moi bien...
— Ah! Par intérêt pour vous-même, ne discutez pas ! Chacune de vos paroles arrache de mon cœur un lambeau du respect que je veux vous devoir. Dites oui, ou non, tout simplement, ce sera plus rapide, et plus fier et plus clément!...
Dartigues se dressa froid et résolu :
— Eh bien ! Puisque tu le veux : non 1
— Vous me refusez?
— De te sacrifier toutes mes ambitions? Certes! Allons ! Tu me prends pour un enfant! Réfléchis-tu à ce que tu exiges? Mais c'est pour toi que je m'apprête à agir. C'est ton patrimoine que je veux décupler, ton nom que je veux faire illustre... Tu ne peux soupçonner jusqu'où je pousserai ma fortune, si je mets le pied sur la première marche du pouvoir. L'avenir m'appartenant, tout, entends-tu, tout m'appartiendra!
— Soit! Je ne serai pas là pour assister à votre triomphe !
— Que dis-tu?
Pierre passa sur son front une main moite et frissonnante :
— C'est fini, mon père. Vous avez détruit ma dernière illusion. Je pouvais croire que, dans la bataille des intérêts, vous aviez été entraîné plus loin que votre délicatesse ne l'eût voulu. Vous étiez pauvre, désireux de parvenir. La lutte était âpre, et puis, vous étiez mal conseille. Je vous absolvais. J'étais prêt à
oublier le mal que vous avez fait aux autres et à moimême. Je tenais tellement à vous aimer et à vous respecter, que j'aurais fermé les yeux sur le passé, si vous m'aviez donné le moindre gage pour l'avenir. Mais puisque vous êtes intraitable, puisque l'ambition est plus forte que la tendresse, puisque vous me refusez l'honnête récompense que je demandais pour un si grand service rendu si noblement par un homme intègre, je me sépare de vous. J'achève ce que vous aviez commencé en m'abandonnant avec ma mère, il y a vingt ans... Adieu, mon père, adieu, cette fois pour toujours!
Il partait. Dartigues se jeta sur lui, bouleversé par l'accent de cette douleur profonde.
— Où vas-tu?
— Que vous importe?
— Je ne veux pas que tu me quittes ainsi !
— Je ne puis rester, après ce qui vient de se passer entre nous.
— Réfléchis ! Ne prends pas de résolution extrême. . . Il posa sa main sur l'épaule de son fils, et la bouche
près de son oreille, insinuant et corrupteur :
— Pense à Bella!
— Ah ! cria Pierre avec un accent désespéré. Vous êtes plus cruel que je ne pouvais le craindre ! Bella ! . . .
— Veux-tu donc ne plus la revoir? C'est chez moi qu'elle habite. Sa mère suit mes avis. Et c'est de moi qu'elle dépend. Je te la donne...
— Trop tard ! II n'est plus temps !
— Renonces-tu donc à vivre heureux?
Le jeune homme se dressa résolu et douloureux :
— Je renonce à vivre !
Sa voix fit vibrer le cœur de Dartigues. Il pressentit quelque catastrophe. Il dit, impérieux :
— Que signifie cela?
— Oh! Mon père, une chose bien simple. Pendant que M. Des Barres vous défendait contre la perfidie de Claude Brun, moi je vous vengeais de ses insultes... Furieux de sa déconvenue, il s'est répandu en outrages contre vous... Et alors...
— Alors ? répéta Dartigues presque à voix basse.
— Alors je l'ai traité comme son insolence le méritait, comme ma haine me le conseillait. Je lui ai fermé la bouche, furieusement, avec des soufflets...
— C'est bien, dit Dartigues. Tu n'as fait que te substituer à moi... Mais je reprends ma place... Il n'y a pas de rencontre possible, entre toi et Claude Brun. Je ne le permettrai pas...
— Vous demandera-t-il la permission? Et moimême, attendrai-je votre bon plaisir? Non! J'accomplirai ma destinée, qui est de payer pour tout ce que vous aurez fait de mauvais et d'injuste dans la vie. Vous avez trahi votre compagnon, il vous hait et c'est moi qui acquitterai votre dette... Vous avez torturé ma mère, je le comprends bien maintenant, car si vous êtes impitoyable pour moi, comment ne l'auriez-vous pas été pour elle? Vous avez voulu trafiquer de la tendresse de Bella, comme si elle vous appartenait, et cette pauvre enfant va pleurer et se désespérer à son tour. . . Tout ce qui vous approche est frappé, vous
êtes fatal à tout ce qui vous touche... Gardez voire ambition, gardez votre égoïsme, au milieu du malheur des vôtres. Soyez heureux, mon père! Puisque vous pouvez être heureux en faisant souffrir !
— Ah! malheureux! Comment oses-tu me parler ainsi? cria Dartigues en reculant d'épouvante devant cette douleur furieuse.
— De quoi vous étonnez-vous? Mon irrespect n'estil pas tout simple? Je suis votre fils! Ma brutalité n'est-elle pas toute naturelle? Je tiens devons! Avezvous ménagé quelque chose, ou quelqu'un, quand votre volonté vous entraînait? Vous avez tout sacrifié à votre fantaisie, à votre besoin, à votre désir! Eh bien! Mais, je suis un Dartigues, moi aussi, et je ne me gène pas avec mon père! C'est dans le sang! Attendez que j'aie répandu tout le mien! Je changerai peut-être!
— Calme-toi ! dit Dartigues, en essayant de saisir Pierre. Tu es fou, en ce moment... Tu réfléchiras... Ton langage est afTreux!... Tu le regretteras...
— Non!
— Crois-tu donc que je ne t'aime pas?
— Vous n'aimez que vous !
Dartigues pâlit :
— Oh! Ce que tu dis là est abominable! Et c'est faux! Faux! Tantquejene t'ai pas connu, mon cœur a été fermé à tout ce qui n'était pas l'ambition... Mais depuis que je t'ai rencontré, tout a changé en moi !... Je ne me reconnais plus.
— Vous vous flattez, mon père, vous êtes toujours le même !
— Penses-tu donc que je t'aie menti quand je te parlais avec affection?
— Des protestations, qu'est-ce que cela, pour vous? Un moyen de duper !
— Et quand je t'embrassais, était-ce donc pour te tromper aussi ?
— Qu'en sais-je?
— Mais, en ce moment, tu vois bien que tu me tortures ! J'éprouve le plus grand chagrin que j'aie enduré de ma vie !
— Comédie î
Des larmes jaillirent des yeux de Dartigues :
— Oh ! cruel enfant ! C'est moi I Oui, je le reconnais ! C'est moi, qui parle par ta bouche! Les paroles atroces que tu prononces, je les ai dites! J'ai refusé de croire à la tendresse, à la douleur. J'ai nié la sincérité des larmes que je faisais verser. Je suis puni. C'est juste! Et puni par toi, le seul que j'aie jamais aimé vraiment! Tu entends, j'avoue mes fautes. J'ai été mauvais époux, père indigne, ami ingrat. J'accepte toutes les accusations que tu as portées contre moi, hormis une seule : celle de ne pas t'aimer.
Il tendait les mains, suppliant, vers son fils. Pierre frémit. Il le découvrait sincère :
— Mon père ! balbutia- t-il.
— Oui, ton père! Oh! Un père véritable, maintenant. Tu m'as vaincu. Contre les autres, je suis le plus fort. . . Mais contre toi, oh ! non, je le sens bien : je ne peux pas lutter. Ta voix me bouleverse, tes reproches me déchirent le cœur. Et quand tu me parles de mou-
rir, je suis prêt à tout pour éviter un pareil malheur. Pierre! Mon cher petit... Pardonne-moi tout ce que j'ai fait de mal... Je le réparerai, dans la mesure du possible. Hélas! Tout n'est pas réparable! Mais juremoi que tune feras pas de folie avec Claude, et que tu ne t'écarteras pas de moi... Écoute encore... Tu veux que je renonce à ma candidature, âmes projets, à mes espoirs... Tu y verras une preuve de mon affection pour toi. . . Je refusais, tout à l'heure, devant tes reproches et tes menaces... Mais ton chagrin ne me permet plus d'hésiter. . . Tu le veux? Dis que tu l'exiges et que, si je t'obéis, tu croiras que je t'aime? Le visage de Pierre s'illumina de joie :
— Oui, je le croirai, mon père.
— Eh bien! C'est fait! Je t'accorde cette satisfaction... Tu as ma parole!
Pierre immobile et tremblant, presque sans souffle, regardait son père.
Dartigues dit très doucement :
— Es-tu content? Embrasse-moi, au moins!
Et les deux hommes, cette fois, s'étreignirent avec une joie profonde et sincère.
Au même moment, par la fenêtre, dans le jardin, une douce voix se faisait entendre :
— Monsieur de Maillane, est-ce que vous êtes là? On m'a dit que vous n'étiez pas seul...
— C'est Bella! fit Dartigues.
Il ouvrit la fenêtre et attirant Pierre :
— C'est vrai, je ne suis pas seul, comme vous le voyez...
— Ah î Monsieur Pierre !
Elle rougit et ses yeux resplendirent :
— Est-ce que vous avez à causer, encore, pendant longtemps?
— Non, ma chère, nous avons fmi ; voulez-vous que je vous l'envoie?
— Vous me ferez grand plaisir.
Dartigues referma la fenêtre, et dit à son fils :
— Va donc près d'elle, en toute tranquillité, maintenant... Et laisse-moi le soin de tes affaires.
— Comme il vous plaira, mon père.
Il sortit, et, au bout d'un instant, Dartigues le vit qui tournait, auprès de Bella, lentement, autour de la petite pelouse du jardin, parmi la fraîcheur des gazons verts, des plantes renaissantes, dans un printanier rayon de soleil. Avec un soupir, Dartigues ferma la fenêtre et sonna :
— M. Barandet et M. Rémançon, dit-il au valet de chambre, sont-ils arrivés?
— Ils attendent dans le petit salon.
— Priez-les de venir.
Il marcha de long en large, dans son cabinet, suivant sonhabitude, quand il était préoccupé. Il dit à ses amis, négligemment, bonjour. Ils s'assirent, attendant qu'il parlât, soucieux de son trouble dont ils connaissaient les causes. Enfin, il s'arrêta brusquement :
— Quelqu'un de vous a-t-il vu Claude Brun? demanda-t-il.
— Moi, je lui ai parlé, ce matin, après l'incident, fit Rémançon. Il avait la joue encore chaude...
— La canaille ! Il n'avait pas volé les gifles qu'il a reçues.
— Elles étaient bonnes ! Le jeune Pierre n'y va pas demain morte. Il frappe comme un vrai Dartigues.
— Que vous a dit ce coquin?
— Qu'il se vengerait.
— Il n'a que ce mot à la bouche. Croit-il qu'il possède seul le droit de s'en servir ? Je lui prouverai qu'il n'en a pas le monopole.
— Il est exaspéré.
— Vraiment? Eh bien! Que dois-je être, moi, après le tour qu'il a essayé de me jouer? Il m'a cru sans défense, à sa merci. Et il en a abusé, comme un misérable imbécile qu'il est. Or, toute sa machination a été inutile. Il ne m'a pas compromis ainsi qu'il l'espérait. Il est sans armes, maintenant, contre moi, et bien au contraire, je puis lui tailler, si je veux, des croupières...
— Je le lui ai donné à entendre, fit Rémançon. Mais il était hors d'état de rien mesurer.
— Eh bien! Mon cher ami, vous aurez la bonté, je vous prie, d'avoir un nouvel entretien avec lui. Il paraît qu'il veut me tuer mon fils...
— Il me l'a répété plusieurs fois, avec d'affreuses menaces.
— Il changera de langage et de résolution, quand vous lui aurez déclaré, de ma part, que s'il ne prend pas le train ce soir, pour Marseille, et s'il n'est pas avant huit jours à Tunis, sans avoir revu Pierre, dussé-je y perdre dix millions, je le ruine à plat... Vous savez ce
que parler veut dire, n'est-ce pas? Vous n'ignorez point qu'il dépend de moi de le jeter bas, en une semaine. 11 a eu l'imprudence de spéculer en dehors de moi. Je connais sa combinaison, comme il connaissait mes secrets... Mais mes secrets, maintenant, ne sont plus à sa discrétion. . . Les preuves qu'il possédait sont sorties de ses mains. Il ne peut plus rien contre moi, et je puis tout contre lui. Portez-lui mon ultimatum : il se tiendra tranquille, ou je le coule ! Barandet leva la tête avec solennité :
— Et s'il vient à composition ?... Serez-vous indulgent? Tous ces différends sont très regrettables... Nos affaires en souffrent... Et les affaires, mon cher ami, c'est ce qu'il y a de plus important dans la vie.
— Expliquez donc cela à cet idiot qui, à quarante cinq ans sonnés, s'éprend d'une fille dont il pourrait être le père, et qui bouscule les plans élaborés avec tant de soins par nous tous, pour obtenir le résultat que vous connaissez.
— Il a eu le plus grand tort. Nous le lui avons répété sur tous les tons... Mais un homme amoureux devient stupide. Le voilà bien avancé, maintenant : il s'est brouillé avec vous, il n'obtiendra pas la jeune fille, et il risque un désastre financier. Mais il a reçu des gifles... Et de son rival I Voudra-t-il les garder?
— Pardieu ! Sera-t-il plus chatouilleux qu'à Guaymas où le haciendero Ramirès le fit rouer de coups, par ses péones, à la suite d'un marché de laines où Claude Brun l'avait volé?... Ramirès l'attendait le revolver à la main... Claude lui tourna le dos et garda
sa correction... A-t-il cherché noise à Lytleton, de Philadelphie, qui le fit expulser du Club commercial ? Allons ! Il faisait alors passer son intérêt avant son amour-propre. Il en sera de même, aujourd'hui, ou, par le diable, il verra ce qui lui arrivera ! Je suis vraiment bien peu exigeant. Quand je pense qu'un pareil drôle m'a menacé, moi ! Et que je ne l'ai pas jeté par la fenêtre ! J'ai eu une éclipse d'énergie. Mais c'est fini. Je suis le chef, le maître. Qu'il s'en souvienne et qu'il obéisse.
— Mais s'il obéit, vous ne lui tiendrez pas rigueur ?
— Est-ce dans mon caractère ? Je frappe, mais, la main tournée, je n'y pense plus.
— Eh bien ! Comptez sur notre savoir-faire. Il partira ou il dira pourquoi.
— Qu'il se taise ! Il n'a que trop parlé. Et qu'il parte ! Paris n'est pas sain pour lui. Après tout, Pierre pourrait fort bien lui régler son compte.
— Tout cela est juste. Allons ! A tantôt.
M™^ Appel, ce matin-là, s'était éveillée le cœur serré, sans savoir pourquoi. La visite de M"^ Hernandez, la joie de son fils, auraient dû dissiper les inquiétudes qui l'avaient si gravement troublée depuis plusieurs semaines. Cependant elle se sentait triste, comme sous la menace d'un malheur. Elle s'en ouvrit au docteur qui la gronda doucement. Il se garda bien de lui faire part des graves complications survenues ; il affecta une sérénité parfaite et s'en alla à la Faculté où son cours l'appelait. Francine ne vit pas rentrer Pierre
pour déjeuner, et quoique Appel se surveillât de près, elle remarqua qu'il était distrait, par moments, comme s'il attendait une nouvelle, un événement. Il repartit pour faire une tournée de visites, et la pauvre femme resta seule. Elle s'installa, comme chaque jour, dans son petit salon, et se mit à travailler. Mais le silence de l'appartement lui parut lugubre, la solitude l'oppressa. Son impatience sans cause, sa tristesse sans motif lui semblèrent intolérables. Elle ne voulut pas rester enfermée et isolée. Elle prit son chapeau, son manteau, et sortit.
Elle suivit la rue du Luxembourg, la tête baissée, marchant à pas lents, absorbée dans sa pensée et ne s'aperçut pas que, d'une voiture qui stationnait à cent pas de sa porte, un homme était descendu, qui lavait suivie, à distance. L'aurait-elle reconnu, d'ailleurs, si elle l'avait vu? Sa barbe, maintenant, blanchissait et son visage se creusait. Était-ce le joyeux et brillant Dartigues, ou son fantôme qui marchait derrière elle ? Et comment aurait-elle pu soupçonner qu'il pût revenir vers elle, et qu'il eût le désir de la revoir? Elle allait toujours, d'un pas lent, et comme hésitant, sans souci des passants, sans curiosité des boutiques, presque inconsciente.
Elle arriva sur la place Saint-Sulpice. La vue de l'église fixa ses pensées. Elle releva la tête, activa sa marche, et se dirigea vers les degrés de l'entrée. Elle les gravit, donna des aumônes aux pauvres qui stationnaient sous le porche, et poussant la porte rembourrée, elle pénétra. Son pas glissa sur les dalles du
LE BRASSEUR D AFFAIRES. ;i07
bas côté, elle longea les chapelles désertes, dont les vitraux coloriés laissaient tomber un jour mystique. Elle gagna la plus éloignée, la plus sombre, la plus solitaire, et s'arrêtant devant un prie-Dieu, elle se laissa aller à genoux.
L'homme qui l'avait suivie était maintenant arrêté à dix pas d'elle, à l'ombre d'un pilier de pierre. Et les bras croisés, la face grave, il la regardait prier et attendait. Quoi? Le savait-il lui-même? Quel irrési'stible sentiment, quel impérieux devoir l'avait poussé jusqu'à la maison qu'habitait Francine et l'avait entraîné, sur sa trace, jusque dans cette église? Que voulait-il? Qu'espérait-il ? Il n'aurait su le dire? Mais il éprouvait une amère jouissance, à se trouver là, debout, troublé, muet, près de cette femme, qui avait été sienne. Elle implorait Dieu sans doute pour Pierre, se rapprochant ainsi de lui, par le seul point qui leur fût encore commun : l'amour de leur lîls. Elle demeurait à genoux, et le mouvement de ses épaules, au bout d'un instant, lui montra qu'elle pleurait.
Une ombre plus épaisse tombait, avec le soir, sur le front baissé de Dartigues. Il marcha lentement vers la chapelle, et à deux pas de Francine, maintenant, il s'adossa à la barrière, et religieusement, priant peutêtre, lui aussi, il resta là, dans le recueillement du saint lieu. Ils étaient seuls, l'église était déserte. Le marchand de cires pour les neuvaines, lui-même, avait quitté la place. Soudain, comme si elle eût reçu quelque sourd avertissement de la présence d'un témoin de ses prières et de ses larmes, Francine se
releva, tourna la tête, et rougit en voyant cet homme arrêté si près d'elle.
Il ne fit pas un mouvement, ni pour s'avancer, ni pour s'écarter. Elle le regardait avec un trouble violent. Brusquement leurs yeux se rencontrèrent et elle le reconnut. Elle pâlit, fit un geste épouvanté, et murmura :
— Dartigues !
Il s'inclina très bas, et dit :
— Oui, Dartigues, qui vous supplie de ne pas le fuir et de l'écouter...
— Que voulez-vous de moi ?
Il lut tant d'angoisse dans son regard qu'il se hâta de la rassurer.
— Je veux vous parler de Pierre, de vous, et, si vous le permettez, aussi un peu de moi. Oh! Ne craignez rien... Vous n'avez à attendre que de respectueuses et douces paroles. Je sais ce que vous avez fait de cet enfant... Et je vous admire autant que je vous envie.
Elle le regarda, une fois encore, et le vit si sincèiement ému, qu'elle cessa de le craindre. Lentement elle s'assit sur la chaise qui était près d'elle, et sans lui donner l'autorisation de parler, cependant elle l'écouta. Maintenant qu'elle avait repris possession de son calme, elle examinait Dartigues, à la dérobée, et dans cet homme de tenue correcte, de visage méditatif et grave, elle avait peine à retrouver l'exubérant coureur de chimères. La vie avait passé, l'âge était venu et dans cette église silencieuse et obscure, ces deux revenants
du passé se rencontraient comme au bord d'une tombe . Dartigues reprit :
— Vous êtes bien heureuse, Francine, et vous avez mérité de l'être. Cette certitude qu'on a légitimement gagné son bonheur est sans doute l'essence du bonheur même, car tout m'a réussi dans la vie, 'j'ai retrouvé mon fils, je suis donc aussi bien partagé que vous, et cependant, j'ai un poids sur le cœur, qui m'étoufïe, et dont je veux à tout prix me débarrasser.
Il baissa la voix et, comme s'il se confessait :
— Je crois que c'est le regret de ce que j'ai fait de mal, le remords de ce que j'ai fait souffrir, à vous d'abord, et à d'autres ensuite, qui m'oppresse... Instinctivement, je suis venu vers vous. . . Je vous guettais, dans la rue, à votre porte, car je n'aurais pas osé me présenter dans votre maison. . . Et je vous ai suivie. . . Quand vous êtes entrée dans cette église, j'ai senti que c'était là seulement, dans ce lieu saint, que je pourrais vous aborder, que j'oserais vous parler et que peut-être j'obtiendrais de vous...
Elle le regarda de ses yeux clairs et demanda :
— Quoi donc?
Il répondit avec une humble douceur :
— Que vous me pardonniez.
Elle leva la main, comme pour absoudre. Il l'arrêta.
— Attendez ! N'allez pas si vite ! Vous ne savez pas à quel point je suis coupable... Je ne veux pas vous voler votre indulgence...
— Qu'avez-vous donc fait contre moi de plus que ce que je connais ? *
Il baissa la tête.
— J'ai formé un proj et affreux. Quand j'ai eu retrouvé mon fils, j'ai rêvé de vous le prendre, de vous l'enlever, de vous le dérober...
Elle frissonna doucement :
— Je l'ai compris. Je l'avais deviné !
11 la regarda avec une douloureuse surprise :
— Quoi ! Vous soupçonniez cela ? Vous aviez à vous défendre... Et cependant vous avez commandé à cet enfant de ne pas juger son père... Il pouvait jeter un regard sur mon aventureux et triste passé... Et vous l'en avez détourné... Si je possède encore un peu de son affection, c'est à vous que je le dois... Voilà comment vous vous êtes vengée, Francine, de tout le mal que je vous avais fait, et que je voulais vous faire encore...
Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, il se détourna, honteux des larmes qui coulaient sur ses joues. Mais elle, souriante et apaisée :
— Je n'ai point de haine, Dartigues, je n'en ai jamais eu. Je vous ai plaint sincèrement. J'ai aimé mon fils> j'ai eu de la reconnaissance pour ceux qui m"ont aidée à survivre. . .Et, en ce moment, du plus profond de mon àme, quelque coupable que vous ayez été, je vous pardonne.
— Vous êtes une sainte, dit-il, en se courbant devant elle. Je vais vous quitter, plus calme dans le présent, plus confiant dans l'avenir. Il me semblé que vous m'avez lavé de mes fautes... Jouissez de votre bonheur, Francine. Vous le méritez. Et soyez sûre que je
contribuerai au bonheur de Pierre... Hélas ! Je ne réparerai que bien peu les torts que j'ai eus envers lui. Mais ce sera une grande joie pour moi, après être resté étranger à cet enfant, de ne pas lui être tout à fait inutile.
Elle secoua la tête avec mélancolie :
— Vous êtes très riche, m'a-t-on dit. Ne donnez pas d'argent à Pierre, vous le corrompriez... Il faut qu'il travaille, pour apprécier les satisfactions du succès... Laissez-le à l'écart de votre richesse... C'est ainsi qu'il sera heureux.
— Je lui donnerai la femme qu'il aime, Francine, voilà ce que je ferai pour lui... Elle est charmante, bonne et simple. . . Elle vous chérira. . . Et la rayonnante joie de ces enfants embellira les dernières années de votre vie.
Elle eut un sourire, où resplendit, en une fugitive seconde, la grâce de son visage d'autrefois. Dartigues revit, comme en un éclair, la Francine qu'il avait aimée. Il poussa un soupir, et, comme elle se levait, il se pencha respectueusement et sur sa main posa un rapide baiser. Quand elle tournâtes yeux vers lui, il s'éloignait déjà. Son pas se perdit sous la voûte du bas côté, son ombre disparut derrière les piliers. Francine, le cœur battant, se vit seule. Alors elle s'agenouilla de nouveau, et élevant vers Dieu son cœur plein de gratitude, sa pensée pleine de sécurité, elle se remit à prier.
A Gabès, pavoisé et brillant sous le ciel bleu, la population était en rumeur. De dix lieues à la ronde, les souks et les douars s'étaient vidés et des familles entières, par le chemin de fer, par les rustiques charrettes, à cheval, même à âne, arrivaient depuis le matin, dans des flots de poussière que balayait un coup de vent du sud, brûlant comme le désert qu'il venait de traverser. L'inauguration du canal reliant les lacs à la mer attirait ce flot de curieux. Des réjouissances publiques avaient été annoncées dans les villages, on savait que des courses encaïques auraient lieu sur le lac, des joutes sur l'eau, et des courses entre nageurs, avec des prix en argent. C'était la Société de construction qui faisait les frais de la fête. Et la générosité de M. de Maillane était connue.
11 habitait,depuis trois semaines, son palais de Hammama. Et Claude Brun, installé avant lui, vivait dans une familiarité plus étroite que jamais avec son associé. Quel pacte nouveau s'était conclu entre ces deux
hommes? Sur quel terrain d'entente mystérieux l'accord avait-il pu s'établir entre eux? Ni Rémançon, m Barandet, eux-mêmes, n'auraient pu le dire. Dartigues, en touchant à Gabès, avait trouvé, au débarcadère du paquebot, Claude qui l'attendait. Ils s'étaient serré la main, la même voiture les avait conduits à Hammama. Après avoir dîné ensemble ils s'étaient enfermés dans le cabinet de Dartigues, et avaient causé très avant dans la nuit. En se quittant pour gagner chacun leur appartement, ils s'étaient adressé un sourire confiant, comme aux heures d'intimité complète. Brun avait dit devant les domestiques :
— C'est entendu.
Dartigues avait acquiescé. Et aucune explication n'avait été donnée de cette entente nouvelle qui les réunissait. Ce qui ne pouvait être mis en doute, c'est qu'ils étaient d'accord, que Claude ne paraissait plus en vouloir à Dartigues, qui semblait avoir oublié ses griefs contre son compagnon. Et cependant quelles raisons n'avaient-ils pas encore de se haïr! Le rêve ambitieux caressé par l'imagination de l'un, le désir impérieux conçu par le cœur de l'autre, avaient avorté, par le fait de chacun d'eux. Dartigues pouvait reprocher à Claude de l'avoir ruiné au point de vue politique. Brun était en droit d'accuser Dartigues de lui avoir dérobé son bonheur.
Ils devaient s'exécrer. Et pourtant ils se souriaient. Ils vivaient dans ce palais somptueux, comme deux frères. Dans les jardins pleins de fleurs et de plantes entretenues à grands frais, et qui faisaient de cette
résidence un véritable paradis, ils se promenaient, le soir, en causant, toujours seuls, et d'un air paisible. Dartigues passait une partie de ses journées sur les cliantiers, repris d'un besoin d'activité, surveillant les derniers travaux des bassins qui devaient relier le canal à la mer. Des écluses gigantesques avaient été construites, séparées de la Méditerranée par des portes (le fer, qui se manœuvraient au moyen de machines à vapeur. Des treuils gigantesques, en quelques minutes, ouvraient ou fermaient ces barrières, et remplissaient ou asséchaient ces bassins destinés à la construction et à la réparation des navires.
Vides, les bassins, maçonnés et bétonnés, semblaient des constructions cyclopéennes. Les piliers de pierre, formant des arcades, symétriquement entouraient d'une ceinture monstrueuse ce port, tout entier créé par le génie industriel. Dartigues aimait à se promener dans le chenal qui devait amener l'eau dans le bassin. Le mécanisme si simple, qui mettait en mouvement les portes de fer, faisait son admiration. En quelques secondes, ces masses formidables tournaient sur leur axe et livraient passage à une véritable trombe d'eau. Un escalier à vis, destiné aux scaphandriers, permettait de descendre et de remonter dans l'écluse. C'était toujours par là que passait Dartigues.
Le matin de la fête, un grand déjeuner avait réuni les autorités, accourues de loin, et les amis des directeurs de l'exploitation dans la vaste salle à manger du palais. Dartigues n'avait jamais paru plus libre d'es-
prit. Il faisait les honneurs de sa somptueuse demeure avec une bonhomie souriante qui mettait chacun à l'aise. Le général commandant la division, venu avec méfiance parmi ces brasseurs d'affaires et qui s'était pendant tout le repas tenu sur la réserve, avait fini, lui-même, par se laisser aller à la cordialité du maître de la maison, et se détendait, plus sympathique.
Quant au représentant de Tadministration civile, il exultait. Les travaux de Gabès, si promptement achevés, si importants pour le pays, assuraient à son ministre un beau succès devant la Chambre, quand viendrait la discussion du budget. Ah ! On pourrait critiquer le résident général, après la mise à exécution d'une œuvre aussi grandiose. Cette fois, le Cabinet saurait que répondre. Et c'était à Dartigues que ces résultats étaient dus. Sur la terrasse plantée de lauriers-roses et de tamarys, se promenant, à l'ombre d'arcades mauresques, qui permettaient la marche à l'abri du vent, de la pluie et du soleil, Barandet et Rémançon surchauffaientl'enthousiasme du fonctionnaire.
— Est-il possible qu'un homme tel que Dartigues ne soit pas à la Chambre? Le ministère, dans l'élection de Maillane, a été d'une faiblesse déplorable! II s'est laissé forcer la main par le parti socialiste, intimider par Des Barres... Mais ne saura-t-il pas trouver un siège pour un homme aussi utile et aussi dévoué? Car enfin, avec le port de Gabès, et le canal qui conduit dans les chotts, la flotte française tout entière
peut se mettre à l'abri en cas de guerre et attendre une occasion pour se jeter sur l'ennemi... Bizerted'un côté, Gabès de l'autre, c'est la domination assurée dans la Méditerranée.
' — Sans doute...
— Il y a vraiment assez de médecins et d'avocats au Parlement. 11 serait temps d'y introduire des hommes pratiques.
— C'est bien vrai !
Les « sans doute » et les « c'est bien vrai » du représentant du gouvernement parurent, à la longue, un peu monotones aux deux thuriféraires, et ils se rabattirent sur le général, qui fumait un excellent cigare en prenant le café avec les personnages officiels invités à la cérémonie. Dartigues, à qui le courrier venait d'être apporté, s'était enfermé pour un instant dans son cabinet. Une heure encore devait s'écouler avant l'ouverture des écluses. La foule se massait sur les bords du bassin, et le tableau qu'elle offrait, était extrêmement pittoresque. Sur une petite éminence, une section d'artillerie avec ses servants était placée, au pied d'un mât pavoisé, afin de saluer de vingt coups de canon l'inauguration du port, et sa remise au représentant de l'État. Pendant que les invités, bien assis, bien abrités, très à l'aise regardaient ce curieux spectacle, Claude Brun s'approcha de Barandet et lui demanda :
— Savez-vous où est Dartigues ?
— Il vient de rentrer. Il doit être dans son cabinet, à lire ses lettres...
— Le directeur des travaux le cherche pour lui demander ses instructions dernières...
— Ah ! 11 a bien le temps î
— Non! 11 prétend qu'il y a urgence...
— Alors, allez prévenir Dar ligues...
Claude Brun s'éloigna. Dans son cabinet, Dartigues, assis, lisait une lettre de son fils. Un sourire heureux épanouissait son visage. 11 hocha la tête, reprit une dernière phrase affectueuse, posa le papier sur son bureau, et resta à songer. 11 y avait trois mois qu'il avait quitté Paris et les siens, après avoir marié Pierre et Bella. 11 les voyait, par la pensée, dans leur modeste appartement de la rue de Rennes, au second étage, très confortablement, mais très simplement meublé, car ils n'étaient pas riches, les deux jeunes époux, et ils n'avaient accepté de leurs parents que juste de quoi vivre. Condition absolue formulée par Pierre et acceptée par Bella. Le marié n'était point doté par son père, il n'acceptait rien que du docteur Appel. Et Bella était traitée par M'"'' de Maillane comme une jeune fille de la bourgeoisie parisienne : elle recevait deux cent mille francs. Mais ils étaient heureux!
11 était parti, lui, la veille de la cérémonie, pour Gabès, où l'attendait Claude Brun. Le mariage s'était accompli hors de sa présence. Mais au moment du départ il avait trouvé à la gare Pierre et Bella, qui venaient lui dire adieu. Et dans leur effusion, dans leurs tendres paroles il avait trouvé sa récompense. 11 se sentait pardonné, il se devinait aimé. Cela l'avait
aidé à se sacrifier, comme c'était son devoir. Maintenant, dans la somptueuse pièce décorée avec tout le luxe oriental, fraîche malgré la chaleur torride, obscure en dépit du soleil dévorant, il songeait à ces enfants, évoqués devant ses yeux par l'affectueuse lettre qui venait de lui réjouir le cœur. Un coup frappé à la porte, une voix sèche disant : Tu es là? Et Claude parut dans la pénombre. Dartigues, dressé, alla audevant de son associé :
— Qu'ya-t-il?
— Affaire de service. Il s'agit d'avoir les derniers ordres pour l'ouverture des écluses... Il n'y a que toi qui puisses les donner. Le directeur est là qui t'attend...
— J'y vais.
Il sortit, repris par l'intérêt de sa grandiose entreprise. Claude le suivit dans la galerie, puis le voyant aborder son directeur, il rentra dans le cabinet. Sur la table, la lettre ouverte avait attiré son regard. C'était elle qui distrayait ainsi Dartigues de ses plus importantes occupations. Il la devinait de Pierre et de Bella. A pas glissants, il s'approcha de la table, écouta, regarda, se sentit seul, et, comme un voleur, d'un geste rapide, il prit le papier. Sa main trembla, son visage sombre pâlit. Il ne s'était pas trompé : la lettre venait de Pierre. Il lut et, à mesure qu'il avançait dans sa lecture, une sueur d'angoisse perlait sur son visage bouleversé par le désespoir et la haine. C'était tout l'amour de Bella et de Pierre qu'il avait sous les yeux, dans cette horrible lettre, si franche-
menl, si tendrement écrite, par un poète épris. Claude frémissait de la joie de son rival, il tremblait de ses aveux triomphants. Ohî Leur ivresse! Leur bonheur! Leurs espoirs! Tout était là, sur ce papier atroce, qu'il froissait dans ses doigts convulsifs, et qui, inerte, froid, était cependant brûlant des extases et des baisers. Dans le silence de la pièce haute et sombre, il cria de douleur, il blasphéma, et après, abattu sur un siège, il se mit à pleurer. C'était la fm, le supplice suprême. Jusque-là, il avait réussi, sinon à oublier, au moins à chasser de sa pensée l'image bien nette des deux jeunes gens réunis. Il ne voulait pas se les figurer. Il s'efforçait de ne pas penser à eux. Et voilà qu'ils entraient en lui, brutalement, cruellement, de force, pour ainsi dire, et le torturaient. C'était trop !
Il relut la dernière phrase de la lettre à demi-voix, comme pour la mieux comprendre : « Cher père, à qui nous devons tout ce bonheur, car vous vous êtes sacrifié pour l'assurer, merci du fond de nos deux cœurs... » Oui! c'était à Dartigues qu'il était dû, ce bonheur! C'était Dartigues qui avait accablé Claude Brun, lui avait imposé de renoncer à sa vengeance, de supporter l'affront reçu, et de partir comme un lâche, quand il aurait été si doux de tuer ce rival jeune, beau, aimé. Et il avait cédé, — oh! qu'il le regrettait maintenant! — cédé aux menaces de Dartigues, à l'ascendant de Francine, à son propre découragement, et courbé le front sous la fatalité trop lourde qui l'accablait.
Il entendait encore, à cette minute précise, la voix de Dartigues lui criant : « Tu ne te battras pas avec Pierre. C'est à moi que tu auras affaire. Et, tu peux en être sûr, je te tuerai ! » C'était vrai, il en était sûr. Il sentait que Dartigues l'aurait tué. 11 en avait l'intuition. Et il avait eu peur. Il en grinçait des dents. Peur! De quoi? De mourir? Allons donc! Que valait la vie pour lui ? Peur de procurer un triomphe nouveau à ses ennemis ? Peut-être ! Peur de perdre une occasion de se venger sûrement? Oui! Cela, sans doute. Oh 1 Se venger ! Il fallait qu'il en vint là. Car l'existence pour lui devenait insupportable. Assister encore à l'apothéose de Dartigues. C'était trop. Il n'en avait plus la force. Il ne voulait pas que cette torture durât plus longtemps. Il rejeta la lettre sur le bureau, comme si elle lui brûlait la main. Et blême, tremblant, le cerveau bruissant de ses idées qui s'entrechoquaient, il sortit.
Au bord du canal, les autorités étaient rangées sous une tente. Les chefs Kroumirs, le représentant du Bey, les officiers de l'état-major, le général, les délégués du Gouverneur de l'Algérie, et le chef de cabinet du ministre se groupaient en avant de la foule bariolée des indigènes. Au milieu du bassin encore à sec, vaste arène où vingt navires auraient pu évoluer pour une naumachie, Dartigues seul. Il marchait orgueilleux de son œuvre, prêt à donner le signal de l'entrée des eaux dans le port construit par ses soins. Il vit Claude Brun, et lui fit signe de venir le rejoindre. Celui-ci, par le petit escalier qui descendait dans
l'écluse, se dirigea vers son associé. Une porte de fer était au haut de la dernière marche, celle que Teau devait affleurer quand l'écluse était pleine. La clef se trouvait dans la serrure. Claude la fit tourner deux fois, la retira, et la mit dans sa poche. Un sourire passa sur ses lèvres minces , et une rougeur colora son pâle visage. Il murmura :
— Maintenant, je suis maître de sa vie!
Il descendit, et rencontra Dartigues qui entrait dans l'écluse. Le visage du rêveur était resplendissant. Il avait réalisé son rêve. Il dit à son associé :
— Voilà une belle journée pour nous! Le chef de cabinet du ministre m*a dit tout à l'heure que tu allais être nommé officier de la Légion d'honneur, et moi...
Il prit un temps. La joie paraissait l'étoufTer :
— Moi, je serai candidat à l'élection sénatoriale qui aura lieu, le mois prochain, dans le Gard... Cette fois, la victoire est assurée. Je n'aurai pas de concurrent sérieux. . . Enfin ! Mes ambitions seront donc satisfaites !
— Cela t'est bien du, fit Claude. Où serait la justice, si tu n'étais pas récompensé?
Le ton dont étaient dites ces paroles fit dresser l'oreille à Dartigues. Il demanda :
— N'es-tu pas content de la part qui t'est faite?
— La rosette? Comment donc !
— Veux-tu autre chose ? Parle 1 On n'a rien à nous refuser en ce moment.
— Non! Je ne souhaite rien. Mais tout le monde attend. Ne donnes-tu pas le signal?
— Je ne le donnerai que quand nous serons arrivés à l'escalier de l'écluse... De là le spectacle des eaux roulant dans le chenal en une immense vague sera splendide. Je l'ai réservé pour nous deux, seuls.
— Combien de temps l'écluse met-elle à se remplir?
— Dix minutes...
— Alors tu peux donner le signal. Nous voici à l'escalier.
Dartigues leva la tête, et vit le directeur des travaux qui guettait un ordre. Il leva son chapeau et, d'une voix triomphante, il cria :
— Ouvrez !
Ils montèrent, Claude et lui, au premier palier. Une large et épaisse glace, enchâssée dans du cuivre, permettait de regarder dans l'écluse. Les treuils commencèrent à agir. Les portes se séparèrent, et les eaux, par filets d'argent, bouillonnèrent dans l'ouverture, puis grossirent, se ruèrent et, enflées en une trombe formidable d'eau verte, avec un bruit de tonnerre, roulèrent, torrent, dans le chenal. C'était un admirable tableau, que cette invasion des vagues écumantes dans le bassin. Claude et Dartigues restaient là, comme fascinés par ce grandiose spectacle. L'eau, en affleurant les dernières marches, les rappela à eux-mêmes.
— Remontons, dit Dartigues.
Il passa le premier, arriva à la porte, voulut l'ouvrir, ne trouva pas la clef. Il la secoua, elle résista. Il se tourna pâlissant vers son compagnon, et cria :
— La clef?
— Nel'as-tupas?
— iNon!
— L'eau gagne, dit froidement Claude.
Dartigues, d'un coup de pied, ébranla le lourd battant de fer. Il cria :
— Ouvrez! Nous sommes pris entre la porte et l'eau...
— Comment veux-tu qu'on t'entende? ricanaClaude. Le bruit des flots couvre ta voix... Je t'entends à peine, moi qui suis près de toi!
A ces mots, comme illuminé, Dartigues comprit. Son visage prit une expression terrible :
— Misérable! cria-t-il, c'est toi qui as fermé cette porte î
— Pardieu! dit Claude.
— Où est la clef?
— Dans ma poche.
— Donne-la-moi !
Claude secoua la tête sans répondre.
— Cette clef, c'est la vie! hurla Dartigues. Et il répéta : Donne-la-moi !
L'autre alors se dressa farouche, et jetant à son ancien ami toute sa haine dans un regard :
— M'as-tu donné Bella?
— Ah ! Lâche ! Ah ! Je te forcerai bien à m'ouvrir le passage !
Il se précipitait sur Claude. Celui-ci prit la clef et, d'un geste rapide, il la lança dans l'écluse. Alors Dartigues épouvanté, dans cet escalier qui s'emplissait d'eau, devant cette porte qui résistait à ses efforts, hurlant, blasphémant, se déchirant îes poings à frap-
per, sans parvenir à se faire entendre, devint fou. Il poussa une clameur désespérée, saisit Claude à la gorge et, malgré sa résistance, malgré ses coups, ses griffements et ses morsures, il l'entraîna avec lui dans le flot glauque qui déjà baignait leurs pieds.
Dans le salon de la rue du Luxembourg, après avoir dîné avec M. et M"® Appel, Des Barres, Pierre et Bella étaient réunis. Pierre et sa femme portaient le grand deuil. Depuis six mois Dartigues était mort. Des Barres, qui fumait sa pipe, par permission spéciale, dit, rompant le silence :
— As-tu terminé tes affaires avec le notaire ? Et la succession de ton père est-elle définitivement liquidée?
— Oui, répondit Pierre. Les droits d'enregistrement ont été acquittés.
— Énormes, ces droits! dit Francine.
— Pas assez ! déclara Des Barres. L'héritage est une monstruosité au point de vue humanitaire. Elle n'est tempérée , au point de vue social, que par la reprise faite par l'État, sous forme de droits... Voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer comment il pourrait paraître juste que les millions de Dartigues passassent dans les mains de Pierre?
— Et toi, dit Appel, quel que soit ton talent, croistu pouvoir nous démontrer que la fortune d'un père irait plus justement à des étrangers qu'à son fils?
— Oh ! Je sais bien qu'avec vos idées bourgeoises. . .
— Mon cher Des Barres, dit doucement Francine,
VOUS et VOS amis, réformez la société en raméliorant, si vous le pouvez. Je le souhoite. Mais n'essayez pas de toucher à l'héritage en France. A entreprendre une tâche pareille, vous vous briseriez. L'héritage, c'est la conséquence normale de l'idée de famille... Le jour où vous voudrez toucher à la constitution de la famille, toutes les femmes seront contre vous. Et vous serez perdus.
Des Barres ne répondit pas. Il fumait à grosses bouffées. Au bout d'un instant, il dit à Pierre :
— En somme, l'enfant, de combien hérites-tu?
— La fortune de mon père est évaluée à vingt-deux millions.
— Mettons trente.
— Si vous voulez.
L'œil de Des Barres brilla, sa bouche se contracta, malicieuse :
— Eh bien 1 Avec tes goûts, tes habitudes, je te vois bien embarrassé de tout cet argent-là! Qu'est-ce que tu vas en faire ?
Pierre releva le front. 11 jeta un regard sur Bella, qui souriait tendrement :
— J'en ferai ce que ma mère et le docteur Appel m'ont appris à faire de l'argent. Je suivrai l'exemple qu'ils m'ont donné, depuis que je suis en âge de comprendre et de juger, j'en ferai du bien pour les malheureux.
A ces mots, qui attestaient sa victoire morale, des larmes brillèrent dans les yeux d'Appel. Il comprit qu'il obtenait là, triomphalement, la revanche de tous
les malheurs passés. Il se leva et, posant la main sur l'épaule de son lils adoptif, il lui répondit simplement : — Quoi que j'aie pu faire pour toi, mon enfant, tu viens de m'en récompenser bien au delà de mon espérance. De tout mon cœur, je t'en remercie!
Février 1901.
Taris. — Typ. Charaerof et Renouard, 19, rue des Saints-Pères. — 40418
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