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CHAPITRE PREMIER

Je suis à Venise sur le pont des Soupirs , entre un palais et une prison ; je vois soudain sortir la ville dn mil'ea des vagurs comme par l'effet du coup de baguette d'un enchanteur Dix siècles étendent leurs sombres ailes autour de irkoî, et une gloire mourante sourit à c<s temps t'foign/s où maintes confiées subjugues adnrlaienl les monumrns de marbre du lion ailô de Venise, qui avait assis sou trône au milieu de ses cent îles. Lcr.D Byp.oN , traduction d'JmeWe Pichot.

Le soleil avait disparu derrière les sommets des Alpes tyroliennes, et la lune était déjà levée au dessus de la barrière du Lido* les piétons sortaient par centaines des rues étroites de Venise, et se dirigeaient vers îa place Saint-Marc, comme l'eau s'élance à travers un aqueduc étroit dans un bassin i. i

large et bouillonnant; de gnians cavaliers , de graves citadins, des soldats dalmates et les matelots des galères, des dames de la ville et des femmes de mœurs légères, des joailliers du Rialto et des marchands du Levant; juifs, Turcs et chrétiens, voyageurs, aventuriers, podestats, valets, avocats et gondoliers, se rendaient tous au centre commun du plaisir. L'air affairé et l'œil indifférent des uns, les pas mesurés et les regards jaloux des autres, les rires des plaisans, les chansons de la cantatrice, la mélodie du joueur de flûte, la grimace du bouffon , le front soucieux et tragique de l'improvisateur, la pyramide du grotesque, le sourire contraint et mélancolique du harpiste, les cris des vendeurs d'eau, les capuchons des moines , les panaches des guerriers, le bourdonnement des voix, et le bruit et le mouvement universel, joints aux objets plus permanens delà place, rendaient cette scène la plus remarquable du monde chrétien.

Située sur les confins de cette ligne qui sépare l'Europe occidentale de l'Europe

orientale, et en communication constante avec la dernière, Venise possédait une pins grande variété de caractères et de costumes qu'aucun autre des ports nombreux de cette région. Cette particularité peut encore être observée , en partie, de nos jours, malgré la fortune déchue de cette cité; mais à l'époque de notre histoire, la reine des îles, quoiqu'elle ne fût plus maîtresse de la Méditerranée ni même de l'Adriatique, était encore riche et puissante. Son influence se faisait sentir dans? les cabinets du monde civilisé, et son commerce, quoique à son déclin, était encore suffisant pour soutenir les vastes possessions de ces familles, dont les ancêtres étaient devenus riches aux jours de sa prospérité. Ses habitans vivaient parmi ses lagunes dans cet état de léthargie qui marque les progrès d'une décadence quelconque, soit morale, soit physique.

A l'heure que nous avons indiquée, le vaste parallélogramme de la Piazza * se

' spmzza: grande place Saiat^Marc. (iVdP#*fo XTtad.}

remplissait rapidement ; les cafés et les casini, dans l'intérieur des portiques qui .entourent trois des côtés de la place, jetaient déjà encombrés par la foule. Tandis que sous leurs arches tout était resplendissant de la lueur des torches et des lampes, le noble rang d'édifice appelé les Procuratori\ lesbâtimens massifs du palais ducal, la plus ancienne église chrétienne, les colonnes de granit de la Piazzetta2 , les mâts triomphaux de la grande place et la tour si -haute du Campanile, semblaient dormir, enveloppés du réseau de la lumière plus douce de la lune.

En face de la grande place s'élevait l'élégante et vénérable cathédrale de Saint- Marc , temple de trophées proclamant également la valeur et la piété de ses fondateurs. Cet édifice remarquable dominait Jes autres ornemens de ce lieu, comme un

* Procuratori : palais des procurateurs. Les procurateurs sont des nobles vénitiens , qu'on regarde comme les tuteurs publics des pauvres, des orphelins, etc., etc.

* Piazzetta : petite place Saint-Marc. ( Note* du Trad.)

monument de la grandeur et de l'antiquité de la république. Son architecture sarrazine ; les rangées de petites colonnes précieuses, mais inutiles, qui surchargent sa façade, les dômes asiatiques et bas qui se reposent sur ses murailles depuis mille ans; ses grossières et fastueuses mosaïques; et par dessus tout les chevaux conquis à Gorinthe qui s'élancent de cette sombre masse, beaux de toute la gloire de l'art grec, recevaient de cette lumière solennelle un caractère de mélancolie et de mystère, en harmonie avec les souvenirs qui se pressent en foule dans l'âme , tandis que l'œil s'arrête sur cette précieuse reliquedes temps passés.

Les autres ornemens particuliers de cette place étaient là comme de dignes compagnons de l'église : la base du Campanile reposait dans l'ombre, mais son sommet grisâtre recevait les rayons de la lune sur son profil oriental ; les mâts 1 destinés à por-

Trois mâts où l'on déployait autrefois les pavillons de la république en mémoire des trois royaumes de Chy.pre, de Candie et de Negrepont (Note du Trad.)

ter les drapeaux conquis de Candie, de Constantinople et de la Morée se dessinaient en lignes sombres et aériennes; tandis qu'à l'extrémité de la plus petite place les formes du lion ailé et celles du saint patron de la ville,. chacun sur sa colonne de granit africain, se distinguaient facilement dans l'azur des cieux.

Au pied du premier de ces monuraens grandioses, un homme s'appuyait et regardait cette scène animée et frappante avec le calme et l'indifférence de la satiété. Une foule composée de quelques individus masqués et d'autres attachant peu d'importance à être reconnus, s'était élancée le long du quai dans la Piazzetta, se dirigeant vers la principale place , et cet homme avait à peine changé la direction de ses regards et celle de son corps. Son attitude était celle d'un serviteur patient habitué à l'obéissance et veillant pour le plaisir des autres. Les bras croisés et le corps en équilibre sur une jambe, le regard vague quoique exprimant la bonne humeur, il semblait attendre que quelque

signe d'autorité l'invitât à quitter son poste. Une jaquette de soie parsemée de fleurs , dont le tissu était composé des couleurs les plus éclatantes, le collet écarlate tombant, le velours brillant sur lequel des armoiries étaient brodées , le Lisaient reconnaître pour un gondolier au service d'un particulier.

Cependant, fatigué des tours d'un groupe éloigné de sauteurs dont les pyramides de corps humains avaient pendant quelque temps attiré son attention, cet individit détourna les yeux et jeta ses regards sur les ondes. Un sentiment de plaisir se montra tout à coup sur son visage, et le moment d'après il pressa dans ses bras un marin au teint bâlé qui portait les habits larges et le bonnet phrygien des gens de sa profession. Le gondolier parla ie premier; ses paroles avaient le doux accent de ses îles natale?.

— Est-ce toi , Stefano? On disait que tu étais tombé dans les griffes des diables de Barbarie , et que tu plantais de tes mains

des fleurs pour un infidèle, tandis que tu les arrosais de tes larmes!

La réponse fut faite dans le dialecte plus dur de Calabre et avec la rude familiarité d'un marin.

— La befîa Sorrentina n'est point la messagère d'un Curé! elle n'est pas faite non plus pour faire la sieste avec un corsaire tunisien qui croise dans son voisinage. Si tu avais jamais été au delà du Lido, tu saurais quelle est la différence entre donner la chasse à une felouque et l'attendre.

— Agenouille - toi alors, et remercie sa:nt Théodore de sa protection. On a dû beaucoup prier sur ton vaisseau dans ce moment, caro Stefano, quoique personne ne soit plus hardi que toi parmi les montagnes de Calabre lorsque ta felouque est en sûreté sur le rivage.

Le marin jeta un regard moitié sérieux moitié plaisant sur l'image du saint patron, et répondit :

— Nous avions un plus grand besoin <les ailes de ton lion que des faveurs de ton

saint; je n'ai jamais demandé de secours qu'à saint Janvier, même pendant un ouragan.

— Ce n'est pas ce que tu as fait de mieux, caro, puisque le bon évëque est plus habile à arrêter la lave qu'à apaiser les vents. Mais tu courus donc le danger de perdre la felouque et ses braves matelots parmi les Turcs?

— Il y avait eu en effet un navire tunisien qui croisait entre Stromboli et la Sicile; mais, de par saint Michel! il aurait aussi bien fait de chasser le nuage au dessus du volcan que de courir après la felouque pendant un sirocco.

— Tu devais avoir le cœur un peu malade, Stefano?

— Moi!... je ressemblais plutôt au lion que voici , avec une petite addition de chaînes et de muselières.

— Comme on s'en aperçut par la rapidité de ta felouque.

— Cospetto ! j'ai souhaité mille fois, pendant la chasse, être un chevalier de

saint Jean et la bella Soreilfina une brave galère maltaise, quand ce n'eût été que pour l'honneur de la chrétienté! Le mécréant serra de près mon arrière pendant deux heures, de si près que je pouvais reconnaître ceux de ces coquins qui portaient des turbans sales ou propres. C'était un triste spectacle pour un chrétien que de/ voir naviguer aussi bien ces infidèles.

— Et les pieds te faisaient mal, caro mio, en songeant à la bastonnade?

— J'ai couru trop souvent nu-pieds sur nos montagnes de Calabre pour frémir à l'idée d'une semblable bagatelle.

-r- Chaque homme a sa faiblesse , et je sais que la tienne est la crainte du bras d'un Turc. Tes montagnes natales ont leurs terres douces aux pieds et leurs terres rocailleuses ; mais on dit que le Tunisien choisit un plancher aussi noueux que son cœur lorsqu'il se donne le plaisir des lamentations d'un chrétien.

— Le plus heureux mortel ne peut prendre que ce que la fortune lui envoie. Si la plante de mes pieds doit être éprouvée

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