CHAPITRE VI 8ÂIHT.PAUL
FormaUoa historique de la Société paullste. — Richesse du terri toire de Saint-Paul. — La colonisatioa à Saint-Paul et Texpansion des cultures caféières. — Le peuplement. — ActiYÎté éco« nomique de Saint-Paul et sa puissance d'absorption sur lei étrangers. -— Les écoles.
Quelques traits résument l'histoire contemporaine du Brésil : le plus net est ravènement de Saint- PauL C'est là aujourd'hui le vrai centre économique du pays. Tandis que le Brésil tropical, Pemambouc et Bahia, restèrent au premier rang pendant l'ère coloniale, leur influence décline depuis l'indépendance, au profit des provinces du sud, du Brésil tempéré. Saint-Paul mène la marche en avant du jeune Brésil.
Cependant, même à Saint-Paul, les progrès récents, une croissance rapide, de nouvelles sources de richesses, une place conquise en peu d'années dans la vie économique du monde, l'afflux des émigrants, tout cela n'a pas eiïacé la forte empreinte du passé. Un séjour à Saint-Paul laisse l'impression de tout autre chose que d'une société de formation récente. La populalation issue du vieux sang pauliste a imprimé sa mar* que au développement moderne de l'Etat. Elle en a été l'ouvrière, elle en a recueilli les profits ; elle ne
songe pas à abdiquer. Elle est encore aujourd'hui le milieu le plus fermé et le plus exclusiviste qui soit au Brésil. Les traditions paulistes remontent au xvii« et au xvin® siècles. Des^ bandes de chercheurs de métaux précieux, jtarties de Saint-Paul, parcoururentalors tout rintérieur du continent ; on les appelait lesBandëîrantes. Leurs expéditions , à demi militaires, aventureuses anabases qui luttaient contre les distances, le climat, les privations, trempaient fortement les caractères ; ce fut l'école où un peuple se forma.
Lorsque d'Orbigny visita Saint-Paul au milieu du xix^ siècle, au temps où, suivant son témoignage, la plus grande richesse de la province était l'élevage, la densité de la population sur le territoire pauliste était encore bien faible, et la capitale n'était qu'une grosse bourgade. D'Orbigny observa cependant qu'il existait une sorte de patriotisme local, et que les Paulistes avaient hérité de leurs aïeux les Bandeirantes un caractère énergique, de l'audace et de l'entreprise. « De cette vie aventureuse, il résulta que les Paulistes « restèrent au milieu du Brésil comme une exception « bien caractérisée, et que Saint-Paul forma bientôt « une petite république assez semblable aux républi- « ques italiennes du moyen ftge, turbulente comme
a elles Les Paulistes sont fiers de tels antécé-
« dents » (1). Bien des choses ont changé depuis le voyage de d'Orbigny : la bourgade est devenue une ville de 360.000 âmes. La forêt a partout reculé devant les cultures ; le café a répandu un flot de richesses cent fois plus abondantes que n'en avait produit autrefois l'élevage ; et cependant, dans l'essor même de Saint- Paul, quelque chose répond à l'idée qu'exprimait
(1) D'Orbigny, Voyage dans les deux Amériquee, p. 178.
d'Orbigny. La république pauliste a gardé Tivant son ancien esprit. Si les mœurs contemporaines n'o&raient plus à des caractères aventureux les mêmes occasions qu'autrefois, et si les grandes randonnées dans l'intérieur n'étaient plus de ce siècle, l'activité pauliste se retrouva tout entière lors de l'expansion de la culture du café, et elle s'y employa. La conquête du sol par les agriculteurs fut rapide comme un véritable raid.
Le territoire de Saint-Paul est la seule partie du Brésil dont nous ayons aujourd'hui une connaissance scientifique. Nulle part, sauf peut-être au Parana, le caractère de plateau n'est plus accentué, et nulle part la serra do Mar ne forme vers la mer un gradin d'accès plus rude. Au pied de la serra, la zone basse, humide et chaude, s'élargit dans le bassin de la rivière d'Iguape. L'altitude corrigeant la latitude, il se trouve que la partie tropicale de l'Ëtat est justement la partie la plus éloignée de l'Equateur. Au nord de la serra, au contraire, s'étend le cœur du pays pauliste. L'altitude du plateau est de 800 mètres en moyenne près de la serra, mais il s'abaisse lentement vers le nordouest, et près du Parana, il ne dépasse plus 400 et 300 mètres. Un climat uniforme y règne : les mêmes étés arrosés de gros orages, les mêmes hivers clairs et secs, où parfois, au matin des nuits les plus froides, on trouve un peu de glace dans les fonds. C'est qu'aucune chaîne montagneuse, chevauchant le plateau, ne le découpe en cantons isolés, comme fait la Mantiqueira à Minas. Une série de grandes vallées transver- j sales y sont creusées ; entre elles le plateau s'étend en| lobes allongés, qui ne sont pas de véritables serras, v mais des zones dorsales dépassant de quelques cen-,
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laines de mètres à peine le niveau du plateau. Les rivières naissent à Test dans les contreforts de la Mantiqueira, qui, de Minas» envahit le territoire de Saint* Paul, où elle se perd ; leur orientation générale est du sud-est au nord-ouest.
Les roches qui constituent les diverses parties du ^ plateau donnent à chacune son aspect caractéristique. À Test régnent les granités et les gneiss formant des croupes arrondies, semées sans ordre ; leur altération superficielle par les pluies produit une argile rouge, lourde et forte, qui donne aux eaux des rivières une couleur limoneuse. La ville de Saint- Paul est au cœur de cette zone de granités. A l'ouest s'étend au contraire la région des grès. La limite des grès et des terrains gneissiques et granitiques est une vaste courbe dont la convexité est tournée vers l'est, parallèle à la côte depuis la frontière du Parana jusqu'aux villes de Sorocaba et de Campinas, qui la jalonnent, et se dirigeant ensuite presque exactement vers le nord, par Casa Branca et Franca. A l'ouest de cette ligne, les grès régnent sans partage, grès rouges et grès gris, les uns friables et de topographie effacée, les autres ayant mieux résisté aux pluies, et faisant saillie sur le plateau ; tous donnant des terres légères et perméables, où l'humidité ne séjourne pas.
Mais ce n'est ni sur les argiles granitiques, ni sur les sables gréseux qu'est fondée la fortune de Saint- Paul. La plus grande partie de la propriété agricole est en effet concentrée sur des terrains qui ne recou* vrent dans l'Ëtat qu'une superficie relativement restreinte : les diabases. Des éruptions, probablement tertiaires, ont répandu à la surface du plateau des laves abondantes en phosphore ; partout où elles existent, a végétation naturelle était plus riche, et la colonisa-
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tion a trouYé un sol plus favorable. Décomposées, elles se réduisent en une terre épaisse, de couleur sombre, que les Paulistes appellent la terre rouge, mais qu'il vaut mieux appeler la terre violette, pour la distinguer de l'autre terre rouge issue des granités et des gneiss. Elle est en effet d'un violet magnifique. Le plus souvent, les diabases forment au milieu des grès de petits massifs arrondis dépassant le niveau général. C'est ainsi qu'on les voit aux environs de Campinas ou de Ribeiraon Preto; ailleurs les diabases se sont étalées en nappes, ou bien elles ont traversé en filons les couches de grès, qui se sont cuites à leur contact, comme des briques. Roche très dure, la diabase forme, lorsque ses afileurements coupent des cours d'eau, des rapides ou des chutes. Partout où des chutes barrent les ri« vières paulistes, on peut s'attendre à trouver les diabases.
Le réseau hydrographique a rendu à la colonisation de faibles services : le Tiété, la plus importante des rivières du plateau qu'elle parcourt dans sa plus grande largeur, oppose de nombreux obstacles à la navigation. Le premier est la chute d'Ytu, à la traversée du dernier massif granitique. Le Tiété s'assagit ensuite. H existe cependant encore plusieurs rapides en aval du confluent du Jacaré ; puis on arrive à un vaste bief navigable, où le courant s'amortit, et qui porte le nom pittoresque de Rio Morto ; on dit aussi Rio Manso, c'est-à-dire la rivière apprivoisée. La longueur de ce bief est d'environ 80 kilomètres. Il se termine vers l'ouest aux chutes d'Âvanhandava, où le fleuve coupe un puissant lit de diabase. Le Tiété descend à partir de là de cascade en cascade, et franchit encore les grandes chutes d'Itapura, avant de se déverser dans le Parana. Quant au Parana, c'est une vaste nappe
d'eau, qui atteint par endroits une largeur de plusieurs kilomètres. Il court entre des berges sableuses, semé de grandes lies, et bordé d'un rideau de forêts. II serait une voie navigable de premier ordre sans les chutes d'Urubupunga, en amont au confluent du Tiété, et celles du Salto Grande, à la frontière du Paraguay, qui coupent les communications avec la partie inférieure du fleuve : le Parana coule d'ailleurs bien en dehors de la zone colonisée, qui n'en approche nulle part à moins de 300 kilomètres.
Lorsqu'on cherche quelle influence ont eue sur l'his* toire de Saint-Paul ces conditions physiques, on est frappé tout d'abord de voir comment la disposition du sol a déterminé, en vertu de lois géographiques, la situation de la capitale. Le site de Saint-Paul était marqué d'avance sur le terrain.
' La ville est très loin d'être au centre de l'Ëtat. La position de Campinas, par exemple, ou celle de Piracicaba, sont plus centrales. Cependant Gampinas a dû renoncer aux espérances conçues il y a cinquante ans de devenir la rivale de Saint- Paul. Saint-Paul est bâtie près de la limite méridionale des plateaux, à peu de distance de la mer, à quelques lieues seulement de la serra do Mar, et en face d'une légère échancrure qui en abaisse la crête : à l'ouest, au delà du port de Santos, la Serra do Mar s'éloigne de la mer, et la zone côtière, boisée, marécageuse et malsaine, s'élargit dans la basse vallée de la rivière d'Iguape. L'accès du plateau, lorsqu'on vient de la mer, y est plus difiicile, puisqu'à l'escalade do la serra s'ajoute un pénible voyage à travers les marais et la forêt. A Santos, au contraire, en face de Saint-Paul, la serra et le plateau viennent en contact immédiat avec la côte.
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Saint-Paul est donc sur Tunique route du plateau à la mer.
Une autre route y passe aussi, celle qui joint la ville de Rio et le sud de TËtat de Minas aux plateaux de Saint-Paul et au Matto Grosso. Cette route tourne par le sud les montagnes de la Mantiqueira. Le massif inabordable de la Mantiqueira est longé de tous les côtés par les routes qui n'ont pas pu y pénétrer. A Test, c'est Tancienne route de Rio à Ouro Preto ; à l'ouest, la route de Saint Paul à Uberaba, dans le triangle minier ; au sud, la route de Rio à Saint- Paul. De même en France, de vieilles routes historiques suivent les rebords du massif central , elles aussi jalonnées de villes à qui elles ont donné la vie. La route de Rio vers le Matto-Grosso profite de la vallée de la Parahyba pour remonter jusque sur le plateau de Saint-Paul ; elle y franchit ensuite à des altitudes médiocres le col qui sépare la Parahyba du Tiété, affluent du Parana. Saint-Paul se trouve auprès du point où cette route débouche sur le Tiété, au carrefour des voies naturelles du sud au nord, et de Test à l'ouest.
Le plateau a été le domaine de la colonisation : au sud du plateau, le petit bassin tropical de la rivière d'Iguape doit être mis à part. Les conditions physiques y étaient entièrement différentes de celles du plateau : les colons, Portugais ou métis, arrivés par la côte, y remontèrent peu à peu la vallée. Ils y fondèrent quelques paroisses, et y pratiquèrent quelques cultures de canne et de riz. Au lieu de se développer pendant la fin du XIX® siècle, elles n'ont fait que se réduire. La barre de la rivière s'est ensablée et l'exportation est impossible. Les habitants vivent de chasse et de pêche plus que d'agriculture ; les cours d'eau et les lagunes sont poissonneux, depuis longtemps ils four-
Hissent de vivres les riverains, car on retrouve d'immenses amas de coquilles amoncelées par les occupants primitifs du sol. On vient d'étudier ces restes d'une préhistoire qui ne remonte peut-être pas à plus de trois siècles.
Vers l'amont, et surtout aux environs du point où la rivière d'Iguape reçoit l'Assunguy, on rencontre des populations différentes; elles ne sont pas d'origine portugaise ; elles proviennent de colons européens établis vers 1860 sur l'Assunguy supérieur, dans l'Etat du Parana. C'est un exemple très rare au Brésil, de la colonisation progressant du plateau vers la mer. Le mouvement inverse a été la règle, et l'on a vu souvent des populations établies au pied de la serra la gravir pour venir se fixer sur le plateau. Les fils des colons de l'Assunguy établis sur la rivière d'Iguape sont de vrais agriculteurs, mais ils manquent . de débouchés pour leurs récoltes. Le seul auquel il puissent songer est le marché de Curitiba, capitale du Parana, dont la colonie de l'Assunguy est un cellier. C'est vers l'Ëtat du Parana qu'ils regardent; leur vie économique autant que leur origine les détourne de Saint- Paul ; la colonisation de la haute vallée de l'Iguape n'est qu'un épisode de la colonisation du Parana égaré sur le territoire pauliste.
Sur le plateau, les plus vieilles régions de culture, où la colonisation date du xviii® siècle, sont situées dans le sud-est de l'Ëtat, et comprennent la haute vallée de la Parahyba et les environs de Gampinas. Elles sont semées de petites villes déjà anciennes ; là est le berceau de l'agriculture pauliste, et plus d'une famille, transplantée aujourd'hui vers le nord ou vers l'ouest, y a ses origines. On y pratiquait comme dans les vieilles régions agricoles de Minas la culture du maïs et celle
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de la canne, à laquelle de petites cultures de café s'ajoutèrent tardivement. Les produits des cultures de canne, et surtout l'eau-de-vie, n'étaient pas exportés, mais consommés sur place ; en ce temps-là, l'exportation de Saint-Paul ne comprenait guère que le bétaU
Vers 1875, semble s'être produit un rapide mouvement d'expansion du peuplement. Des hommes énergiques, résignés à la solitude, s'établissaient dans les régions encore désertes, en contact avec les Indiens. Ils vivaient surtout de l'élevage, qui se contente de terres médiocres, et se répandirent très loin vers l'ouest, jusque sur le sertaon gréseux, qui fut plus tard délaissé au moment de la vogue du café. Cette colonisation dispersée, sans méthode et sans capitaux, donnait naissance à une population à demi barbare et très indépendante. Aujourd'hui, depuis l'arrêt des plantations caféières, la conquête des pâturages maigres du sertaon tend à reprendre. Il y subsiste d'ailleurs quelques représentants de cette génération de pionniers que l'armée régulière des colons n'avait pas suivis Une bonne part d'entre eux étaient des immigrants de Minas, adaptés d'avance à l'existence isolée qu'ils se créaient à Sarnt-Paul ; des Européens ne l'auraient pas supportée. Au xviii* siècle, les rit^hesses métalliques de l'Ëtat de Minas avaient attiré les Paulistes ; à la fin du xix« siècle, le courant se renversait, et c'était Minas qui fournissait à Saint- Paul.
L'année 1885 marque l'origine de la grande fièvre des plantations de café. Depuis trente ans déjà, la culture du café fabait à Saint-Paul des progrès réguliers, mais rien ne faisait prévoir l'extraordinaire essor des plantations, qui dura depuis 1885 jusqu'à 1900
mviron. Pendant ces quinze années, la plantation du
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café occupa seule tous les esprits. Elle intéressa à l'agriculture et à la colonisation riches et pauvres, citadins et campagnards. Comme il arrive toujours en de pareilles circonstances, un mouvement universel de spéculation sur les terres doubla et soutint le mouvement de colonisation. La culture du café parut à tous le plus naturel et le plus fructueux des emplois qu'on pût faire de son intelligence et de son énergie. Les autres cultures reculèrent, canne, coton, céréales, et la colonisation concentrée, méthodique, se mit à la découverte de terres convenables au caféier. Ce fut vraiment, la terre violette étant la terre à café par excellence, une chasse aux filons de diabase.
C'est le moment où l'État de Saint-Paul se couvrit de chemins de fer. Beaucoup d'agriculteurs abandonnèrent à ce moment les anciennes terres des vieilles régions agricoles pour aller se fixer plus loin. Il s'établit divers coiu*ants de migrations locales ; l'un d'eux se continue de nos jours, c'est celui qui vide la vallée de la Parahyba au profit des régions plus septentrionales. Le centre de gravité de l'État se déplaça. La ville nouvelle de Ribeiraon Preto devint la rivale de Campinas. La colonisation se porta 9ur certains cantons privilégiés, dont elle fit rapidement le siège, et qui furent entièrement occupés. Elle ne chemina jamais par les vallées. Les vallées n'ont joué aucun rôle économique à Saint-Paul. Le caféier préfère des altitudes de 600 à 800 mètres, où il a moins à redouter les gelées. Les vallées sont presque partout à un niveau inférieur. Les cultiu*es se sont donc groupées sur les partiiQS hautes, tandis que les vallées restaient en friche. Les trois egrandes zones caf éières sont : en premier lieu, une band allongée du sud au nord, sur les contreforts de la Mantiqueira, depuis Bragança, à peu près jusqu'à
S. Joao da Boa Vista, et ensuite les hauteurs intermédraires entre le Tiété et la Mogy Guassu, autour de S. Carlos do Pinhal, et celles qui séparent la Mogy Guassu du Rio Pardo, dont la fertilité fit la fortune de Ribeiraon Preto.
Les fazendas se multiplièrent. On ne peut guère oublier, en visitant une fazenda de café, que la colonisation est toute récente, et que l'homme est devenu le maître de ces terres depuis moins d'une génération. Même lorsque la forêt a été repoussée au loin par les défrichements, elle a laissé des traces : tantôt quelques grands arbres isolés, qui ont échappé à l'incendie et à la hache, dressés, debout au milieu des caféiers, tantôt des troncs couchés entre les rangs d'arbustes, et qui n'ont pas eu le temps de pourrir.
En même temps que l'intérieur se couvre de cultures, de petit centres y apparaissent : toute une génération de petites villes, atteintes aujourd'hui par la crise. Elles ne sont pas et n'ont jamais été des marchés caféiers. Les seuls marchés du café sont à Saint-Paul et à Santos, et les négociants de Saint-Paul et les commissionnaires de la place de Santos sont en relation directe avec les fazendatres. Les villes de l'intérieur n'ont pas pour fonction de concentrer la récolte, mais elles assurent la distribution, dans les cantons agricoles des marchandises importées, car l'importation s'est développée du même pas que l'exportation : en devenant un gros producteur, Saint- Paul est devenu aussi un gros consommateur. Chaque ville contient les magasins de quincaillerie, de tissus et d'épicerie où s'approvisionnent les boutiques des fazendas. Elles vivent aussi du commerce de l'argent. Les fazendaires y trouvent crédit auprès de petites banques locales, qui
sont soutenues de loin par des banques plus puissantes établies à Saint- Paul.
Parmi les éléments qui composent leiu* population» le plus inattendu est la famille des Arabes, Sîrriens, Orientaux de toute espèce qui s'y est implantée. Ils sont, paraît-il, de bons commerçants; beaucoup d'entre eux, qui firent leurs débuts comme colporteurs, sont aujourd'hui propriétaires d'importantes maisons. C'est une sensation piquante que de reconnaître des jurons et des sarcasmes déjà entendus dans les rues de Tunis, dans ce pays neuf d'où l'on pensait l'Islam et les races sémitiques exclues à jamais. Lorsque, comme on en parlait lors de mon passage, on aura établi à Saint- Paul des colons japonais, je ne sais s'il existera dans le monde un pays agricole où plus de races se coudoient.
La capitale, Saint-Paul, grandit en môme temps que s'étendit la culture du café, et la prospérité des campagnes détermina ses progrès (1). C'est avant tout une grande ville d'affaires. Le café s'y concentre après la récolte avant de descendre vers Santos ; c'est le marché central d'un territoire actif, où la circulation de l'argent est rapide. Saint-Paul n'est pas seulement un marché de produits, mais aussi un immense marché d'hommes. Elle est en très grand ce que sont en petit les bourgs populeux de Sicile ou des Pouilles, où les ouvriers réunis sur la place au début de chaque semaine sont embauchés par les propriétaires au cours du joiu*. C'est Saint-Paul qui distribue entre les diverses régions^ caféières le flot des immigrants débarqués à Santos. C'est là que se débattent les contrats entre fazendaires et immigrants, et c'est à Saint-Paul aussi que se réu-
(1) La YiUe de Saint-Paul ayait» en 1883, 35.000 habitants 9 en 1907, 340.000. L'État de Saint-Paul ayait, en 1872, 837.000 habitants ; en 1890, 1.384.000 ; en 1900, 2.280.000.
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niflseni les ouvriers qui ont quitté les fazendas où ils étaient employés, et qui cherchent un nouveau maître*
Parmi eux, tous ne retoiunent pas aux plantations ; beaucoup se fixent à la ville. Ils apportent à ses industries naissantes l'offre d'une main-d'œuvre à bon marché. Saint-Paul est devenu, grâce à leur~présence et depuis quelques années, un gros centre industriel dont la prospérité a résisté à la crise caféière.
Démesurément étendue sur le plateau, Saint-Paul porte, dans le désordre de sa structure, la trace de sa croissance hâtive, mais il y régne l'animât on et le mouvement d'une grande ville. Les quartiers d'affaires y sont bruyants ; la fermeture des usines et des bureaux remplit les rues de passants. Saint-Paul est avec Rio le seul point du Brésil où l'on puisse voir une foule ; le dimanche, la même foule, oisive, se rencontre au jardin public qu'on nomme le Parc Antarctique.
La société de Saint-Paul est moins éprise de littéra» ture, de diction et d'éloquence que la société de Rio, et Saint- Paul n'est pas la capitale des lettres brésiliennes, mais on la sent plus active. Elle se passionne pour des questions économiques. Elle était, au moment de mon passage, agitée et troublée par les efforts du gouvernement pour relever le cours du café. Elle lisait avidement et discutait âprement des pamphlets, échafaudait des projets, s'attachait à des espérances. Ses passions paraissaient d'autant plus ardentes qu'on sentait derrière l'opinion des citadins, celle de la classe rurale des fazendaires. Nulle part en effet au Brésil, la cohésion n'est aussi complète entre la ville et la campagne ; nulle part elles ne sont unies aussi étroitement par des intérêts communs.
Saint-Paul est à la tête du Brésil par la valeur de
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ses écoles, et par le souci app< rté à l'organisation de l'enseignement public. La Faculté de Droit de Saint- Paul a exercé une grande influence sur le Brésil entier par les générations de juristes et d'hommes d'état qu'elle a formées. L'école polytechnique, plus jeune, jouit d'une réputation égale. J'ai admiré aussi la portée des études scientifiques poursuivies au Musée pauliste.
Mais l'enseignement secondaire, et surtout l'ensei* gnement primaire, intéressent davantage l'avenir de la nation pauliste. Dans l'enseignement secondaire, la part de l'Ëtat est faible. Saint-Paul compte trois écoles secondaires publiques : à la capitale, à Campinas et à Ribeiraon Preto ; mais le nombre de leurs élèves est restreint. Le lycée de Saint-Paul en a 145 seulement, bien que la population de la ville soit de 300.000 habitants. C'est que l'Ëtat est loin d'avoir le monopole de l'enseignement secondaire. Il existe en effet une foule de collèges privés, dont beaucoup sont tenus par des ordres religieux. Les élèves y sont le plus souvent internes, tandis que l'internat manque dans les collèges publics. Gela suffit à assurer aux collèges privés une clientèle, puisque Saint-Paul possède une classe de grands propriétaires ruraux dont les enfants reçoivent une instruction secondaire et doivent être mi» en pension. Les collèges privés sont souvent établis à la campagne, car les villes ne fournissent qu'une faible partie des élèves. L'éducation qui y est donnée est de valeur très inégale, et généralement médiocre, en dépit du système d'examens par lequel l'Ëtat prétend exercer une surveillance. Ce n'est pas seulement à Saint-Paul, c'est dans le Brésil entier que la question de l'enseignement secondaire est aujourd'hui d'une extrême gravité. Elle doit être résolue, si l'on tient à ne pas négliger le
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grave problème social de la formation d'une classe moyenne.
C'est à l'enseignement primaire que l'Etat de Saint- Paul consacre toutes ses ressources. Son budget est libéralement doté^; il s'élève à 6000 contos de reis, c'est-à-dire à 10.000.000 de francs (près d'un cinquième du budget total de l'Etat), et certaines écoles ont l'apparence de véritables palais.
Je ne sais s'il faut admirer davantage l'ingéniosité avec laquelle ont été dressés les programmes, ou les soins donnés à la formation du personnel enseignant, ou encore les efforts de l'administration supérieure pour entretenir parmi les jeunes maîtres, envoyés trop tôt dans des centres isolés, le goût de l'enseignement et la notion de la grandeur de leur rôle social.
L'enseignement est obligatoire en principe, mais ce principe n'a pas de sanction pratique. La loi de 1893 avait établi des amendes poiu* les parents qui n'enverraient pas leurs enfants à l'école, et des commissions scolaires pour rechercher les familles négligentes; mais les règlements ne sont pas appliqués. Deux questions sont en effet étroitement liées, celle de l'obligation et celle du monopole de l'enseignement. Tant que l'enseignement libre subsiste à côté de l'enseignement public, il est bien difficile de s'assurer que tous les enfants reçoivent vraiment l'instruction primaire. Or, il ne peut être question de supprimer l'enseignement libre, ce serait pour l'Etat une charge opprimante.
Les Etats brésiliens sont d'ordinaire, à l'égard de l'enseignement libre, d'un extrême libéralisme. Ils ne se flattent pas de subvenir seuls à l'instruction de toute la population. Aussi, non seulement ils admettent l'enseignement libre, mais ils le favorisent parfois et cherchent à le développer indirectement. Â Saint- Paul,
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Tinspecteur général consacre à la question des écoles privées quelques pages de son dernier rapport. Il constate la redoutable concurrence que les écoles publiques font aux écoles privées. Elles sont en effet gratuites^ tandis que la plupart des écoles libres sont payantes. Chaque fois qu'on crée une école publique, c'est une nouvelle crise qui s'ouvre pour les écoles particulières du voisinage. Cela a des inconvénients. Le nombre des enfants qui réclament l'inscription, dans les écoles publiques est trop considérable, et on est obligé d'en éliminer une partie par un tirage au sort. On arrive à donner l'instruction gratuite à des enfants qui pourraient payer, ce qui est inutile. Et de plus, n'est-ce pas un tort d'étouffer l'initiative particulière? «La tutelle de l'État, ajoute-t-il, est toujours désirée chez nous, mais aussi toujours nuisible, qu'il s'agisse d'en, seignement ou d'autre chose. » Aveu qui surprendra chez un peuple étatiste par excellence. L'inspecteur général se préoccupe donc de la crise de l'enseignement privé, et cherche les moyens de le sauver, au lieu de s'attarder à se féliciter de la brillante victoire de l'enseignement public.
Le libéralisme n'est pas moindre à l'égard des écoles étrangères. Elles sont nombreuses au Brésil, et particulièrement à Saint-Paul les écoles italiennes, soutenues pour la plupart par des sociétés italiennes, comme la « Dante Alighieri » ; oes 4col8S s'appliquent à consolider la fidélité des immigrants italiens à leur nationdilé. Cependant elles sont tolérées, et soumises seulement à une surveillance très large.
Nous touchons ici à une des fonctions principales de récole au Brésil, je veux dire à la mission qu'elle a de former la nationalité brésilienne. Il ne s'agit pas seulement, comme ailleurs, de développer des sentiments de
patriotisme latents dans Tftme de tous les enfants, mai de conquérir à leur patrie nouvelle les fils des immi* grants étrangers. L'école n'est-elle pas la meilleure ouvrière d'assimilation ? Je transcris une observation du programme des écoles municipales de Rio, à propos des leçons d'instruction civique : « Le nombre des élèves étrangers dans les écoles du district est grand. Il convient par conséquent que le professeur, en définissant l'idée de patrie, n'insiste pas sur l'idée de la terre oà Von est ni, car elle serait contraire à la propagande que nous devons faire en faveur de notre pays. L'étranger y trouverait des raisons d'aimer, non le Brésil, mais la terre d'où il est venu. Au lieu de parler fréquemment de l'idée abstraite de patrie, que le professeur parle du Brésil. Qu'il affirme dogmatiquement, comme pour émettre une vérité religieuse, que le Brésil est de tous les pays du monde le plus beau, le plus noble et le plus digne d'être aimé. »
A Saint-Paul où le nombre des étrangers est cependant plus élevée je ne trouve rien de semblable dans les règlements scolaires, rien qui indique la même préoccupation, la même nécessité de convertir les enfants étrangers à la religion nationale. L'instituteur n'aura pas de peine à cultiver chez ses élèves, fils d'Italiens, un patriotisme brésilien jaloux, puisque leurs parents eux-mêmes n'ont aucune hostilité contre l'école brésilienne. Saint- Paul a d'autres moyais d'assimiler les immigrants ; pourquoi recoxuir à l'école ? L'actrvrté des affaires, la vie intense, le spectacle et le contact d'un peuple plein d'énergie et d'ambition suffisent à absorber les adultes eux-mêmes dans la nationalité pauliste. Le problème italien ne s'est jamais posé à Saint-Paul comme le problème allemand au Rio- Grande. La prospérité économique a donné à Saint-
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Paal une puissance d'absorption supérieure à celle de toutes les autres provinces brésiliennes. Qu«) cette prospérité, compromise aujourd'hui par la crise, se rétablisse, et le mouvement d'assimilation, gui n'a pas eu le temps de s'arrêter, reprendra toute son intensité.