‹ Le Brésil au XXe siècle (volume 2)Chapitre 9 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La balance commerciale et les importations d'or. — La monnaie de papier. — Émissions exagérées. — L'effondrement du change et sa restauration progressive. — L'opinion et le change. — Partisans de la hausse et partisans de la baisse. — La spéculation sur le change à Rio. — La fixation du change et la Caisse de conversion.

Dans tout pays, le mouvement des échanges avec l'étranger se règle annuellement par une entrée ou par une sortie d'or. Pour un Ëtat jeune comme le Brésil, et ne possédant encore qu'une réserve métallique insuffisante, il est d'une extrême importance que la balance commerciale lui soit favorable. Il ne suffit pas, à la vérité, de comparer, d'après les statistiques douanières, les importations et les exportations. Pour savoir si la fortune du Brésil s'accroît ou se rédidt, il faut tenir compte d'autres éléments : si Ton ne voit pas au Brésil, en dehors de l'exportation, de raison qui puisse motiver une entrée d'or, on voit bien au contraire des raisons qui provoquent une sortie d'or.

En premier lieu, le Brésil envoie chaque année à l'étranger, et surtout en Angleterre, la somme qui représente le loyer des capitaux étrangers qui lui ont été prêtés. Quelle est au juste cette somme? Nous savons exactement à combien s'élèvent les intérêts des

emprunts d'Etats, mais nous ne coimaissons pas la somme que le Brésil paie en dividendes aux Compagnies anonymes étrangères. Prenez par exemple la London and River Plate Bank. Elle a des affaires à la fois en Argentîne et au Brésil. Quelle est la part de ses bénéfices qui répond à une sortie d'or du Brésil, et quelle part provient d'Âi^entine?

D est plus difficile encore de savoir quelle somme est dépensée par les Brésiliens en voyage à l'étranger. Le protectionnisme brésilien a pour conséquence qu'un voyageur brésilien ne fait pas seulement à l'étranger des dépenses de voyage proprement dites, mais qu'il profite de son passage dans des pays de libre-échange pour y acheter à meilleur compte des produits dont le prix au Brésil est exagéré, en particulier les articles d'habillement. Je me souviens des observations amusantes que j'ai pu faire lors de mon passage à la Barbade, lie anglaise, c'est-à-dire libre-échangiste, où font escale aujourd'hui les bateaux allant du Brésil aux Ëtats-Unis;tou8 les passagers consacrent aux emplettes les quelques heures de l'escale. Un important oommerce de marchandises sèches, comme on dit en anglais,c'est-à-dire de nouveautés, d'étoffes et de lingerie, s'est fondé, ayant pour clientèle presque exclusive, ces acheteurs de passage, venus d'un pays protectionniste, et allant vers un pays protectionniste* Chacun joue de son mieux les douanes fédérales. On profite d'un séjour à l'étranger pour s'équiper. On part pour l'Europe les malles vides, on en revient les malles pleines. C'est là une forme d'importation déguisée, et qui représente, elle aussi, pour le pays, une sortie d'or.

Enfin, les ouvriers agricoles d'origine étrangère, immigrés depuis peu, envoient chaque année dans leur

pays une partie de leurs économies, une somme d'or inconnue, mais qui n'est certainement pas négligeable. La Banque commerciale italo-brésilîenne, dont le siège est à Saint-Paul, centre de la colonie italienne, déclare dans ses rapports avoir envoyé en Italie, au nom des ouvriers agricoles italiens, plus de 18 millions de lires en 1905, et près de 17 millions en 1906 (1). Or, la Banque commerciale n'est pas le seul canal par lequel les immigrants italiens font parvenir de l'argent en Italie.

On ne peut donc calculer a priori les variations annuelles de la fortune brésilienne. Il est tout aussi impossible de les évaluer a posteriori ; les statistiques signalent, il est vrai, des entrées d'or, mais on ne peut distinguer combien de cet or représente un bénéfice acquis, et combien est importé en vertu d'emprunts contractés à l'étranger, comme une avance qui devra plus tard être remboursée.

Si je crois cependant pouvoir affirmer que dans les dernières années le Brésil a vu s'accroître sa richesse, c'est d'après un indice qui ne peut guère tromper : la hausse du change. La question du change est, en effet, intimement liée à celle de la balance commerciale. Elle est le fond de la vie économique du Brésil tout entier.

La monnaie d'or n'est pas en circulation au Brésil. La seule monnaie courante est le papier du gouvernement. Ce papier subit aujourd'hui une assez forte dépréciation. Le Trésor brésilien. est incapable, présentement, de tenir la promesse inscrite sur les billets^

(1) Les expéditions ont été particulièrement importantes ces deux années-là, qui correspondent à une rapide hausse du change. Les immigrés ont profité de la hausse pour faire passer leur fortune tn Italie, et les envois ne peuvent pas s*être maintenus à ce niveau.

c*e8t-à-diie de les échanger contre de l'or, à la demande du porteur. Le rapport entre la valeur réelle du papier exprimée en or, et sa valeur nominale, est ce qu'on appelle le change. On dit que le change monte si ce rapport grandit, c'est-à-dire si la valeur du papier s'élève, et dans le cas contraire on dit que le change baisse. Les variations du change peuvent être consilérables. Il est, en effet, nécessaire pour que toute nonnaie fiduciaire reste au pair, c'est-à-dire conserve pratiquement sa valeur nominale, que l'émission en soit proportionnée aux garanties qu'elle présente. Une banque n'émet de billets qu'à mesure que sa réserve ou son portefeuille augmente. Au Brésil, où il ne s'agit pas de bOlets de banque, mais de billets d'Ëtat, il faut du moins que la sonmxe des billets n'excède pas la fortune liquide de la nation.

La France a traversé des crises monétaires au cours desquelles le papier fut si discrédité qu'il perdit presque complètement sa puissance d'achat : 100 livres en assi* gnats étaient alors un pourboire médiocre. Le Brésil n'a pas connu de chutes aussi profondes. On peut admettre que le papier-monnaie a toujours conservé à peu près la même valeur à l'intérieur. On est étonné de voir combien les variations du change ont peu affecté les prix courants exprimés en papier. Ce n'est donc pas à ce point de vue que la question du change a de la gravité. La {nonnaie de papier a joué son rôle comme moyen d'échange national ; c'est son rôle international qu'elle n'a pu remplir.

Lorsqu'un négociant brésilien, ayant vendu des cafés en Europe, négocie auprès d'un banquier les traites qu'il tire sur la maison française ou allemande qui a acheté les cafés, ces traites sont acceptées par le ban* quier pour leur valeur en or, car il sait que soit au Havre.

soit à Hambourg, elles seront réglées en or. Mais un importateur brésilien, ayant acheté en France des soieries pour les revendre au Brésil, ne disposera pour les payer que de monnaie de papier que le Français ne veut pas recevoir en paiement; il lui faudra donc s'adresser à un banquier pour acheter de l'or ; et c'est précisément cette opération qui donne lieu au change. Lorsqu'un grand nombre de négociants cherchent à acheter de l'or et offrent du papier, la loi de l'offre et de la demande amène une hausse de l'or, c'est-à-dire qu'il faut donner plus de monnaie de papier pour avoir moins de monnaie d'or ; le change baisse. Au contraire, si les banquiers ont de l'or en abondance, et se disputent les rares vendeurs de papier, le change monte (1). Diverses causes peuvent provoquer la baisse. La cause la plus normale est l'excédent des importations sur les exportations. Mais la baisse peut être aussi amenée par une émission excessive de papier-monnaie. Si un gouvernement augmente exagérément la masse de son papier-monnaie, la circulation de ce papier dans l'intérieur du pays augmente, la fortune en papier de chaque habitant s'accroît. Mais comme le gouvernement n'a pas pu, par décret, accroître la somme des exportations, la quantité d'or que le commerce met annuellement à la disposition des importateurs n'augmente pas, et cet or étant disputé entre des concurrents plus riches en papier, le change baisse fatalement.

C'est en effet l'excès des émissions qui détermina

(1) On emploie, au Brésil, pour désigner le cours du change, des expressions qui ont pour origine la valeur comparée de Tunité brésilienne en papier, le milreis, et de la monnaie anglaise. On dit par exemple que le change est à 10 ou à 15 si le milreis vaut 10 ou 15 pence. Le change est au pair à 27, c'est-à-dire lorsque le milreis vaut 27 pence.

la baisse du change au Brésil. En 1889, au moment de la Révolution, la quantité totale de papier-monnaie en circulation était de 174 millions de milreis. Le change se trouvait au-dessus du pair, à 27 3 /16 (1).

Avec les émissions successives, la baisse du change s'accentua. De 1890 à 1891, il était encore en moyenne à 18 7/16 ; de 1891 à 1894, il descendit à 12 17/32 ; de 1895 à 1897, à 9 1 /8. En 1898 et pendant le premier trimestre de 1899, il atteignit le point le plus bas de la courbe, entre 7 et 6, c'est-à-dire que le papier valut plusieurs mois moins d'un quart de sa valeur nominale. La situation était d'une extrême gravité. Le budget fédéral se soldait par des déficits. Ayant à payer une grande partie de ses dépenses à l'étranger, et par conséquent en or, et touchant au contraire en papier tous ses revenus, le Trésor voyait ses difficultés s'accroître à chaque nouvelle baisse du change, et plus le papier s'éloignait du pair, plus il perdait l'espoir d'une amélioration possible. On ne bouchait les déficits que par des^émissions nouvelles, et ce remède aggravait le mal, puisqu'il contribuait à déprécier encore le papier.

Dans ces conditions, et au moment où le Brésil paraissait acculé à une banqueroute inévitable, son crédit financier fut relevé par l'habileté et le bon sens de ses créanciers, qui lui offrirent le salut, auquel ils étaient plus intéressés que personne. L'opération qui marque le principe de la restauration financière, porte le nom de Funding Loan. Elle fut négociée à Londres,

(1) Le milreis valant au pair 2 fr. 70, le papier-monnaie avait vne valeur totale de 470 millions de francs environ. Les gouver* nements républicains, d'abord avec l'intention déterminée d« favoriser l'essor économique, ensuite par simple expédient budgétaire, ajoutèrent à ce stock primitif d'autres émissions. Le papiermonnaie atteignit, en 1898, 785 millions de milreis.

en 1898, entre la Banque Rothschild et le président Campos Salles, dont elle est le principal titre de gloire. Le plan est simple. Le gouvernement brésilien, recon* naissant ne pas pouvoir payer les intérêts des emprunts extérieurs contractés par lui, ces intérêts seront payéa du 1«' janvier 1898 jusqu'au 30 juin 1901, non en or, mais en titres consolidés (Funding bonds) qui seront émis périodiquement. La banque Rothschild émettra 10 millions de livres sterling de titres à 5 % d'intér^, garantis par une première hypothèque sur les revenus de la douane de Rio et des autres ports. C'était délivrer pour trois ans le Brésil de la charge de sa dette; mais le point important, c'est qu'en échange de cette faveur, le Brésil s'engageait à remettre à Rothschild, au fur et à mesure, l'équivalent des émissions de titres en papier monnaie au change de 18, qui serait aussitôt détruit. Ainsi, par la réduction du papier-monnaie, on pouvait espérer arrêter la baisse du change, le relever ensuite progressivement, et, une fois les conditions financiières ramenées à l'état normal, voir le Brésil reprendre aisément ses paiements. Le plan du Funding a parfaitement réussi. C'est en mars 1899 que la baisse du change s'arrêta. En août, 50 millions de milreis de papier avaient déjà été brûlés, et le change dépassait 8. Depuis lors, la hausse a marqué chaque année un progrès. En avril 1908, près de 145 millions de milreis de papier, près d'un cinquième de la circulation totale était détruit, et le change atteignait 16. La période de dépression était évidemment close.

L'opinion était moins unanime sur la question du change qu'on ne pouvait s'y attendre. Le grand public saluait avec joie la hausse, signe de santé financière, et le rétablissement du crédit brésilien. Mais il subsistait un grand nombre de partisans du change bas.

iS LE BRÉSIL AU XX« 8IËCLB

Gelui-ei profitait en effet à un grand nombre do bourses. Nous avons noté que si le papier avait diminué de valeur comme monnaie internationale, il n'avait cependant pas perdu sa puissance d'achat à l'intérieur. Un pays comme le Brésil ne vit pas d'importations, c'est à peine si les classes inférieures consomment des produits étrangers. Le prix des aliments communs avait donc pu ne subir aucune altération malgré la baisse du change ; les salaires ne s'étaient pas modifiés. Tout producteur qui vendait à l'étranger ses produits, qui recevait ses paiements en or et qui changeait ensuite cet or en monnaie de papier, recevait en papier une somme plus forte avec le change bas, et c'est pourquoi il y tenait.

Un commentaire suffira. En 1889, le Brésil exporta pour 258 millions de milreis en or. En 1898, l'exportation brésilienne, ayant baissé, est évaluée seulement à 216 millions. Cependant, en 1889, le change étant audessus du pair à 27 3 /16, les exportateurs ont reçu en papier, monnaie courante dans le pays, seulement 253 millions, tandis qu'en 1898, favorisés par la hausse du change, ils ont touché 814 millions, trois fois autant. La différence représente à peu près le bénéfice qu'ils doivent à la baisse. Réciproquement, la hausse les ruina et elle souleva parmi eux une clameur. Avec une certaine habileté, ayant analysé les causes de leur mécontentement, ils voulurent montrer le Brésil divisé en deux camps : dans l'un, ceux qui désiraient la hausse, les consommateurs d'objets d'importation étrangère ; dans l'autre, ceux qui voulaient la baisse, les producteurs, classe plus digne de la sollicitude du gouvernement. Leur raisonnement demande à ne pas être poussé à l'extrême ; il est évident que la baisse continuelle, en désorganisant la vie économique du pays, ne pouvait

manquer de nuire aux producteurs aussi. Cependant la hausse trop précipitée de 1899 à 1906 leur causa de dures souffrances» et leurs réclamations exprimaient des vérités.

A côté de ces deux partis hostiles, dont l'un réclamait la baisse et l'autre la hausse, un troiméme tenait avant tout à voir le change rester mobile et variable ; ce parti comptait surtout des hommes d'affaires et des banquiers, dont les bénéfices les plus clairs provenaient de la spéculation sur le change sous toutes ses formes.

Le principe des variations du change est facile à saisir. Il arrive en effet que les ventes d'or sur la place de Rio, ou les ventes de traites payables en or, s'accumulent en un espace de l'année assez restreint, vers juin, juillet, avant le début des exportations de café, et au moment où l'on commence à les escompter. C'est un fait commun dans tous les pays qui exportent un produit agricole, et qui a pour conséquence régulière la hausse du change. Au contraire, pendant les mois suivants, l'exportation se ralentit, l'offre de l'or se réduit, les banques n'ont plus affaire qu'à des importateurs qui cherchent de l'or pour régler leurs achats à l'étranger. Elles leur distribuent les réserves d'or qu'elles ont accumulées pendant les mois d'exportation, et, à leur grand profit, le change baisse, c'est-à-dire que, pour la même somme d'or, elles reçoivent plus de papier. Ces mois où, dans les années normales, si la spéculation laissait libre le jeu des causes économiques naturelles, le change marquerait une tendance à la baisse, reviennent au Brésil de février à mai à peu près (1). La baisse est d'autant plus difficUe à éviter

(1) Les plus gros mois d'exportation pour le café sont septembre et octobre, mais il ne faut pas oublier que les cours du change s'appliquent non au change à yue, mais au change à 90 jours. La

que Tannée commerciale a été mauvaise, c'est-à-dire que l'exportation a été réduite, et les récoltes inférieures à la moyenne. C'est ainsi qu'au début de 1908, après une récolte de café déficitaire, on a fortement redouté une baisse du change, qui a pu heureusement être évitée.

Une spéculation très lucrative et presque sûre pour les banquiers, consistait à acheter de l'or au change haut, c'est-à-dire à bon marché, pendant les mois d'exportation, et à le revendre au change bas, c'est-àdire plus cher, pendant le reste de l'année.

A la vérité, quand on étudie de plus près les variations du change, on constate que les lois très simples que nous avons expliquées s'appliquaient rarement en toute liberté. La spéculation intervenait sans cesse, tantôt pour pallier, tantôt pour exagérer les mouvements que pouvait provoquer la situation changeante du marché. Tantôt c'était telle banque qui, prévoyant pour telle période un resserrement de l'or, en accumulait des réserves, et empêchait ainsi la baisse attendue de se produire ; tantôt, au contraire, des spéculateurs, en achetant tout l'or disponible sur la place, n'en laissaient plus de libre pour les besoins du commercOi et For étant rare, le papier marquait une baisse profonde.

Le rythme normal annuel du change, avec hausse pendant les mois d'exportation, et baisse pendant la morte-saison était troublé non seulement par la spéculation, mais aussi par d'autres causes sans nombre. Parfois les exportateurs de café, espérant une amélioration des cours, gardaient leurs cafés en

récolte fait donc hausser les cours trois mois ayant de battre son plein, et la tendance à la baisse se marque bien ayant qu'elle soit acheyée.

magasin après la récolte, et la campagne d'exportation 86 prolongeait an point de se confondre avec celle d» Tannée suivante; parfois des emprunts contractés à l'étranger amenaient de l'or dans le pays à un moment où le commerce international n'aurait pu en introduire. La courbe du change est donc d'une extrême irrégularité, et d'une complication décourageante. La bourse du change était le théâtre d'un jeu effréné; seules les grandes banques, qui, par leur puissance financière étaient les véritables arbitres du marché, pouvaient se flatter d'y réaliser des bénéfices. Les plu» solides d'entre elles n'étaient pas même à l'abri d<r tout danger, et plus d'une a traversé des crises diiB» ciles après des périodes de spéculation trop aven* tureuse.

Pour donner une idée de ce que pouvait être la viir économique du Brésil avant la fixation du change^ peut-être est-il bon de suivre ses variations pendant une année. J'ai choisi à dessein Tannée 1900, où le» irrégularités de la valeur du papier-monnaie eurent plus d'amplitude que jamais.

L'année s'ouvre en janvier avec le change à 7. La valeur du papier est très faible. Le Funding Loa» n*a pas encore eu le temps de relever sensiblement le crédit du Brésil. La hausse se marque dès janvier et février. La lutte s'engage en effet entre des spécula* teurs qui ont en main de Tor, et les banques qui veulent les obliger à le vendre. La hausse ruine les por-^ teurs d'or, qui ont acheté au change bas, puisque la hausse du change, c'est-à-dire du papier, n'est en réalité qu'une baisse de Tor. Les banques s'appliquentdono: à provoquer la hausse ; la bataille est rude, le succès reste longtemps douteux. Enfin les banques Tempor* tant, et, à la fin de févrieri le change est à 8 1 /4, c'est ^

tl LE BRÉSIL AU XX* SIÈCLB

à-dire que la valeur du milreis de papier est montée, en deux mois, de 7 pence à 8 pence 1 /4.

Mais l'époque de Tannée est mal choisie pour que la hausse continue. C'est le temps en effet où les exportations chôment, les marchés caféiers sont paralysés, les places de Santos et de Rio ne fournissent aucune traite sur l'étranger, Tor est rare. Aussi le mouvement de hausse est-0 entravé pendant plusieurs mois, et à la fin d'avril, le change est encore, comme à la fin de février, à 8 i /4. En mai, la London and River Plate Bank se déclare franchement pour la hausse. Le mouvement de hausse est soutenu par de nombreux spéculateurs. On commence à escompter la récolte du café, qui doit commencer en juillet, et l'afflux d'or qu'elle provoquera, et la hausse s'affirme deux mois avant le début de la récolte. Les commerçants importateurs de la place de Rio profitent de la hausse pour régler leurs dettes à l'étranger. A la fin de mai, le change est à 9, niveau qu*il n'avait pas atteint depuis janvier 1897.

Cependant la conviction règne que la hausse n'est pas factice, qu'elle s'accentuera encore, et que l'importance des prochaines récoltes relèvera d'une façon durable le cours du papier. Confiants dans la hausse, un grand nombre de spéculateurs vendent de l'or à découvert; la hausse continue: « Une transformation radicale se produisit en juin dans la situation du marché du change. Autrefois les possesseurs de lettres de change (c'est-à-dire les porteurs d'or) étaient les vrais arbitres du taux du change, mais actuellement, c'étaient les possesseurs du papier-monnaie en circulation qui fixaient la valeur en or de la monnaie » (1). Le change dépasse 11 à la fin de juin. En juillet il dépasse 14.

<1) Journal du Commerce, Retrospecto commercial pour 1900

LA QUESTION MONÉTAIRE ET LE CHANGE n

Qu'on se représente à ce moment le préjudice supporté par un négociant qui avait acheté un stock de marchandises importées en janvier au change de 7, alors que le même stock acheté six mois plus tard au change de 14 lui serait revenu à une somme moitié moindre.

Mais la hausse a été trop brusque pour se maintenir, 4'autant plus que tous les vendeurs à découvert qui cherchent maintenant à se couvrir, augmentent la demande normale d'or. De nouveau la quantité d'or offerte est insuffisante pour les besoins du marché. La London and River Plate Bank était engagée à la hausse. Les autres banques s'associent pour lui résister. Il y avait eu dans le premier trimestre lutte entre les banques et les spéculateurs ; il y a maintenant combat entre les banques elles-mêmes. Les baissiers l'emportent. A la fin de juillet, le change est retombé à 11. La baisse s'accentue. En septembre s'ouvre une crisa des banques ; la Banque de la République suspend ses paiements. Le gouvernement se donne aussitôt la tâche de la réorganiser à la satisfaction de ses créan*» ciers, mais d'autres banques sont atteintes. Le marché est lourd, la spéculation intimidée. La baisse continue. Par bonheur, la situation commerciale n'est pas mau» vaise ; les expéditions de café sont importantes, aussi l'effondrement n'est-^il pas général. Le change oscille» pendant la fin de l'année, entre 11 et 9, et l'ensembla de l'année marque un progrès sensible du cours du change, qui de janvier à décembre a gagné deux points.

Telle est l'histoire de cette année agitée et pleine da catastrophes, où se manifesta la première haussa notable depuis le Funding Loan. Si eue causa la ruine de plus d'un spéculateur, beaucoup d'autres en sortirent avec des bénéfices. Sauf la London and River

Plate Bank, que la baieee d'août atteignit nidementi les banques étrangères firent de gros profits. L'irré* gularité du change a constitué bien des fortunes, et Ton comprend pourquoi telle classe de spéculateurs en change ne redoutait rien tant que d'en voir la régularisation.

Pour cette raison même, elle devait paraître désirable à tous les Brésiliens soucieux de Tavenir de leur pays. L'incertitude continuelle des prix, qui résulte de l'instabilité de la valeur de la monnaie, avait sur toute la vie économique du pays des effets désastreux. On se demande quelle entreprise industrielle ou commer- «iale pouvait se bâtir sur un fond aussi mouvant. Les banques négligeaient les opérations régulières d'es* <^ompte, et ne s'occupaient que du change. L'amour du jeu sous toutes ses formes entrait dans les mœurs pu* bliques. Je ne sais si c'est de ce temps que date la popu* larité universelle du « Jeu des Bêtes », qu'on pratiqué aujourd'hui dans le Brésil entier et jusque dans les plus petits centres, et qui est un puissant facteur de •démoralisation nationale.

Aussi la préoccupation dominante des politiques les plus clairvoyants, du jour où le crédit du Brésil parut «consolidé, ne fut-elle pas de faire monter le change, mais de le fixer. C'est à quoi parvint, en 1906, le président Penna, par la création de la Caisse de Conversion. La caisse est son œuvre personnelle. Il est probable qu'il fut gagné par l'exemple de la Caisse de Conversion argentine qui, réorganisée en 1899, commença en 1903 seulement à rendre les services qu'on attendait d'elle. Avant son élection, M. Penna annonçait que sa préoccupation principale était de rendre au Brésil une monnaie saine, de valeur fixe, c'est-à-dire de sortir da régime du cours forcé, i La transformation du papier

de cours forcé en papier conversible, voilà le premier devoir de la République, » disait-il dans un discours, le 12 octobre 1905. Il ajoutait que la conversion immé* ^ diate en bloc au cours actuel du papier, outre qu'elle i ne serait pas honnête, serait impossible, qu'il faudrait donc procéder progressivement, et que, comme il était difficile, dans les circonstances actuelles, de créer une banque d'émission chargée de lancer dans la circulation un papier conversible qui prendrait peu à peu la place de l'ancien papier d'état, le gouvernement serait obligé d'agir par lui-même.

Le mécanisme dont il se servirait serait la Caisse de Ck)nversion. Elle aurait pour fonction d'émettre contre de l'or, reçu par elle, soit de déposants, soit du gouvernement, des billets à un change fixé, billets qui seraient éternellement conversibles, sur présentation à la caisse, puisqu'elle n'en aurait émis qu'en proportion de sa richesse en or. Elle introduirait donc au Brésil, à côté de la monnaie inconversible, une deuxième sorte de monnaie conversible ; le change serait fixé, puisque la monnaie inconversible ne pourrait plus s'éloigner de la valeur de la monnaie conversible qui serait invariable. Ainsi, dans un attelage, un cheval dressé main« tient dans l'ordre un cheval rétif.

Le projet de la Caisse de Conversion fut longuement discuté entre le futur président et les représentants des Etats caféiers, au mois de janvier 1906, où l'on chercha le remède de la crise caféière, et sa création fut associée au premier projet de l'opération qu'on a appelée Valorisation du café. La valorisation telle qu'elle fut conçue à ce moment, comptait en effet un gros emprunt de 15 millions de livres sterling. Le produit de cet emprunt servirait de lest à la caisse. Au lieu de jeter directement dans le pays l'or provenant de l'emprunt, la

caiflse émettrait avec la garantie de cet or les billets qui entreraient en circulation à mesure que les Ëtats caféiers en auraient besoin, Tor restant accumulé à la caisse. Les planteurs de café étaient en effet parmi les plus intéressés à l'établissement de la caisse. Car , l'afflux d'or résultant de l'emprunt projeté, pénétrant librement sur le territoire, devait fatalement y provoquer une hausse notable du change, et nous avons déjà dit combien la grande propriété souffrait de la hausse. Rien de surprenant par conséquent dans cette alliance entre les Paulistes qui voulaient éviter la hausse, et le président qui voulait avant tout fixer le change. La Caisse de Conversion devait servir à atteindre ce double but.

Le projet de valorisation ayant échoué, comme nous le verrons dans un autre chapitre, M. Penna reprit, sous une forme peu différente, le plan de la Caisse de Conversion, qui fut définitivement ouverte le 6 décembre

1906. Son fonctionnement et les services qu'eUe a rendus se trouvent exposés dans le rapport du ministre des finances de 1907. La caisse est chargée d'émettre du papier conversible contre des dépôts d'or au change de 15 (1 milreis pour 15 pence d'or). Au 31 décembre

1907, la Caisse avait en or un solde de dépôts de 5.816.352 livres sterling et de 10.585.680 francs, et elle avait éxnis un peu plus de 100 millions de milreis de billets. C'est-à-dire que la circulation brésilienne conversible équivalait déjà à près d*un sixième delà circulation inconversible (1). Il est aisé de voir de quelle manière

(1) La Caisse de Conyersion brésilienne diffère de la Caisse argentine sur un seul point : la Caisse argentine émet des billets exactement semblables aux billets ordinaires, tandis que les billets de la Caisse brésilienne sont différents des billets inconyersibles. De la sorte, tout porteur de billet conversible au Brésil est assuré d« reeevoir de l'or sur présentation de son billet à la Caisse ; au con-

la caisse remplit sa fonction, qui est de fixer le change. Lorsque le change monte au-dessus de 15, tous les porteurs d'or affluent à la Caisse pour y troquer leur or contre du papier, à un taux plus avantageux que celui qu'offrent les banques. La Caisse absorbe donc de Tor, et ses émissions augmentent la circulation générale du papier. Pour cette double raison, Tor se faisant rare, et le papier se faisant abondant, la Caisse enraye la hausse. Le change ne peut donc dépasser sensiblement le taux de 15. Si au contraire le change baisse, l'or valant plus sur la place que le papier avec lequel on peut l'obtenir à la Caisse, les porteurs de papier con« versible se présentent aux guichets de la Caisse, et réclament de l'or. L'or rentre dans la circulation, et la baisse s'arrête. La Caisse de Conversion résistera done à la baisse tant qu'elle contiendra encore des réserves, et qu'elle continuera à lancer de l'or sur le marché.

On voit que le rôle de la Caisse n'est pas exacte* ment le même dans la hausse et dans la baisse. Contre la hausse, elle est un frein tout puissant, puisque les

traire, tout porteur d*un billet argentin court le risque, en cas de panique, d'être devancé par d'autres porteurs qui épuiseront les fonds de la Caisse de (Conversion, et de ne pas recevoir d'or en échange de son billet. En conséquence, la Caisse de Conversion argentine ne commence à recevoir de dépôts qu'une fois la confiance générale dans les finances de l'Qtat parfaitement établie, lorsque une baisse du change est peu probable, et lorsque chaque particulier, le change tendant à monter, a intérêt à acheter du papier au taux fixe auquel la Caisse de Conversion en livre. Au contraire, au Brésil, les déposants ne risquent rien, puisque leur or ne peut être livré à des porteurs de papier incon versible. Suivant le système brésilien, l'achat du papier de la Caisse constitue véritablement un dépôt, et ses billets sont des certificats de dépôt d'or. Le danger du système brésilien, c'est que les deux monnaies créées, la conversible et l'inconversible, ne se confondent pas : le papier inconversible restant seul en circulation, tandis que le papier conversible, comme une véritable monnaie d'or, restera •nfermé dans les banques.

F. Dvas. — U Bréia 7

dépôts peuvent s'élever sans limite; contre la baisse, elle ne peut lutter qu'un temps, et toute baisse prolongée viderait ses coffres, et aurait raison de sa résistance. La Caisse est donc avant tout une arme contre la hausse ; mais pratiquement, et à moins de crises nationales irrésistibles, elle suffit à sa double tâche, et prévient également la hausse et la baisse. La caisse a rempli sa fonction de frein contre la baisse, notamment pendant les premiers mois de 1908. C'est la première occasion qu'elle ait eue de faire ses preuves. Après la récolte déficitaire de café de 1907, Tor étant rare, on redoutait une baisse du change, comme celle qui s'était produite auparavant dans des circonstances analogues. La Caisse de Conversion vit en effet ses dépôts d'or diminuer ; mais elle ne fut pas vidée, et le taux du change se maitint (1).

Le ministre des finances s'efforce de prouver que les objections faites contre la Caisse de Conversion, au moment où elle fut installée, sont sans valeur* On prédisait que ses fonds seraient utilisés à autre chose qu'au remboursement des billets, qui se trouveraient ainsi inconversibles par la force des choses. La Caisse de Conversion finirait par n'être qu'une caisse d'émission déguisée. C'est là une critique à laquelle un gouvernement honnête peut refuser de répondre.

Une autre était peut-être plus sérieuse, parce qu'elle était une objection de principes. On reprochait à la Caisse, en fixant le change aux environs de 15, d'arrêter

(1) Il y a, pour le gouyernement brésilien, un tel intérêt à éviter la baisse qu'il intervint lui-même sur le marché du change. Par exemple, il lutta contre la baisse en contractant ^en Europe un emprunt à court terme sur lequel il lui est possible de tirer lorsque la place de Rio manque d'or. Il veille à ce que l'offre d'or reste suffisanté à Rio. Une intervention officielle de ce genre, peu orthodoxe, mais après tovt fort utile, s'est produite au printemps de 190S.

le Brésil dans le mouvement qui le ramenait rapidement vers le change au pair, c'est-à-dire vers la libre circulation de Tor. La création de la Caisse n'est-elle pas une forme de banqueroute ? Et d'après quel droit un gouvernement émet-il du papier à un change inférieur au pair ? La réponse du ministre est aisée. D'abord, il laisse entrevoir, lorsque les dépôts à la Caisse se seront suffisamment élevés, une modification possible du taux du change. On remplacerait alors, l'état du marché le permettant, le papier inconversible à 15 par du papier conversible à 16, par exemple. Le Brésil affirme ainsi qu'il ne renonce pas à l'espoir de rouvrir enfin ses frontières à la monnaie d'or.

Mais surtout, les services actuels rendus par la Caisse sont tels, qu'on avait le droit de leur sacrifier quelque chose. Le Brésil aurait payé trop cher des espérances trop lointaines, s'il avait fallu, pour respecter le principe du change au pair, continuer à vivre un temps illimité sous le régime des oscillations du change, tant étaient déplorables les conséquences de ce qu'il a appelé a la danse du change ».

En fait, la création de la Caisse semble avoir ouvert au Brésil une ère économique nouvelle. Depuis le début de 1907, le change se tient presque invariablement aux environs de 15 1 /4. Le Brésil a conquis enfin une monnaie stable, base indispensable aux progrès d'une nation qui veut vivre non de spéculation, mais de travail régulier, d'agriculture, d'industrie et de commerce. La stabilité monétaire, qui portera tous ses fruits dans quelques années, quand l'expérience aura démontré qu'elle est durable, et quand des habitudes nouvelles 8e seront créées, sera pour le Brésil un puissant élément de rénovation.

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