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CHAPITRE XII LES POPULATIONS NÈGRES

Leur nombre. — Leur localisation. — Les nègres à Minas depuis Tabolition. — Concurrence de la main-d'œuvre italienne. — Les noirs dans les régions sucrières. — Campos. — Pernambouc. — Populations noires urbaines. — Infériorité économique de la race noire au Brésil. — Sa puérilité. — Ses plaisirs. — Les danses et les chansons nègres.

La population nègre au Brésil n'a pas été dénombrée. On ne connaît au juste ni son chiffre actuel, ni son mouvement démographique. Il est certain du moins que dans plusieurs États, elle l'emporte en nombre sur la population blanche. Les mulâtres de tous les degrés sont plus nombreux encore que les. noirs. La première immigration portugaise avait été presque exclusivement masculine : de l'union des Portugais avec les femmes noires naquit une lignée de métis qui, depuis, s'est multipliée.

Il y a vingt ans seulement que le Brésil ne connaît plus l'esclavage. La traite clandestine ne cessa complètement d'être pratiquée que vers 1860. A partir de 1860, diverses mesures annoncent et préparent l'abolition. En 1864, les a Africains libres » sont émancipés. On appelait ainsi les nègres trouvés à bord des bateaux négriers par les vaisseaux de surveillance, et qui vivaient au Brésil dans un état de demi-servitude, sans

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«voir tiré grand profit de leur délivrance. En 1871, la loi du • ventre libre » affranchit tout enfant d'une mère esclave, et supprime Punique moyen qui restait de recruter des esclaves depuis l'extinction de la traite. L'abolition de Tesclavage n'était plus que l'affaire d'une génération. En 1885, sont libérés les noirs ftgés de plus de soixante ans. En 1888 enfin, le gouvernement impérial imite l'exemple déjà donné par les provinces du Para et du Géara, et abolit l'esclavage.

Les noirs sont aujourd'hui encore groupés dans les régions où la grande culture régnait avant l'abolition. Ils sont restés sur les terres où l'esclavage les fixa : ils n'ont pas profité de leur liberté pour se déplacer. Les deux Ëtats où la population nègre est le plus dense sont Bahia et Pemambouc ; elle est peu nombreuse au contraire dans le Brésil méridional. A Saint-Paul, tandis qu'on rencontre très rarement des nègres dans la région des plantations nouvelles et autour de Bibeiraon Preto ou de S. Carlos do Pinhal, on en voit plus fréquemment aux environs de Gampinas, dans la vieille 20n6 agricole.

Bien qu'on ne puisse affirmer en termes absolus qu'il n'existe au Brésil aucun préjugé de couleur, les mœurs 7 sont cependant, à l'égard des nègres, infiniment plus tolérantes qu'aux Ëtats-Unis. Mais le libéralisme, l'indifférence même de l'opinion n'empêchent pas la question nègre de se poser en fait, sinon en droit. L'élément africain a sa place parmi ceux qui composent la société brésilienne. Quel avantage a paisse à la nation la traite des noirs, forme primitive et barbare de l'immigration gratuite ? Quelles populations a-t-elle «réées ?

J'étudierai la question nègre d'abord dans l'Etat

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de Minas, où les ouvriers noirs se sont trouvés dans les plantations en concurrence avec les blancs ; ensuite dans les centres sucriers de la côte atlantique, où la main-d'œuvre noire n'a jamais connu de rivale.

L'abolition avait été accueillie sans regrets par les fazendaires âe Saint-Paul. A Minas, au contraire, les grands propriétaires en conçurent contre l'Empire un vif ressentiment qui hâta sa chute. Le régime de l'esclavage n'y était pas aussi ébranlé qu'à Saint-Paul ; l'affranchissement des esclaves suspendit le travail et désorganisa la production. Aussitôt libres, en effet, les noirs s'éloignèrent des plantations. L'histoire de l'agriculture de Minas depuis 1888 est celle de ses efforts pour reconstituer son personnel. En 1888, les noirs formaient la grande majorité de la population rurale ouvrière. Aujourd'hui encore, en visitant les fazendas de Minas, on n'y voit guère que des ouvriers noirs. Gomment se sont-ils laissés ramener au travail qu'ils avaient déserté ?

On espéra d'abord pouvoir se passer d'eux et les remplacer. L'exemple des progrès de Saint-Paul grisa les agriculteurs de Minas. On voulut imiter Saint- Paul en organisant l'immigration gratuite. Le gouvernement de Minas se persuada qu'il avait envers les planteurs de l'Etat les mêmes devoirs dont s'acquittait le gouvernement de Saint-Paul, et en 1894, il prit à sa charge les frais de voyage des immigrants. Pendant trois ans les services d'immigration fonctionnent à Minas exactement comme à Saint-Paul : ils visent le même but et se heurtent aux mêmes dif&cultés. Le réservoir d'hommes où puisait Minas était aussi l'Italie, et c'est à Gênes, où fonctionnait déjà le commissariat de Saint- Paul, <iue Minas établit |un jbureau de surveillance des

immigrants. Ils étaient d'abord» à l'arrivée, hébergés dans les asiles de la Soledade et de Juiz de Fora, et répartis ensuite dans les districts agricoles, selon les demandes des fazendaires. L'immigration gratuite fut suspendue le 15 novembre 1897 ; elle n'a jamais été reprise depuis. De 1894 à 1897, il avait été introduit 51.259 immigrants. Il faut ajouter à ce contingent le petit nombre de ceux qui vinrent à leurs frais.

L'effectif de la main-d'œuvre blanche immigrée dans les campagnes de Minas ne dépassa probablement jamais 100.000. Mais ce chiffre, si inférieur qu'il soit à ceux que nous avons donnés pour l'Etat de Saint- Paul, indique cependant l'effort qui fut accompli pour se dispenser du concours des noirs. On put croire un moment que les ouvriers blancs formeraient dans les plantations la partie du personnel la plus stable et resteraient chargés des besognes les plus délicates, et que les noirs seraient réduits à un rôle accessoire. Il n'en fut rien cependant. La crise caféière arrêta les progrés de la main-d'œuvre blanche. Elle obligea les fazendaires de Minas à réduire leurs frais de culture: la main-d'œuvre blanche était un luxe qu'ils ne purent soutenir ; elle fut éliminée progressivement.

A l'origine, les ouvriers blancs étaient payés, comme à Saint-Paul, à la tâche. Aujourd'hui, ceux qui sont demeurés dans les plantations sont des métayers. On leur confie quelques arpents de caféiers qu'ils cultivent à leur guise, livrant seulement chaque année la moitié de leur cueillette. Or, le régime du métayage ne semble pas pouvoir régler d'une façon durable les relations du planteur avec ses ouvriers. Il ne peut se maintenir longtemps, car il conduit à la ruine des plantations de café. Le métayer pratique entre les caféiers la culture du mais et parfois même l'élevage; les caféiers souffrent

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de la concurrence des céréales et prennent, en peu de temps, une apparence rachitîque. L'ingénieur Carlos Prates, chargé par le gouvernement de Minas d'étudier les conditions de Tagriculture dans le sud de l'Ëtat, après avoir constaté le nombre croissant des métayers, conclut que le métayage n'est aujourd'hui, pour les planteurs, qu'un moyen de prolonger la culture du café Grâce au métayage, ils comptent pouvoir attendre sans dépenses un relèvement des cours qui leur permettrait de revenir à des procédés de culture moins désespérés. Si la hausse du café tarde à se produire, le métayage détruira les plantations: les derniers ouvriers blancs quitteroni les campagnes de Minas, du moins ils n'y demeureront pas au service de la grande culture.

Déjà le mouvement de dispersion des ouvriers agricoles blancs s'est nettement marqué. Une partie d'entre eux se sont laissés attirer à Saint-Paul, séduits par des salaires supérieurs, et plus encore par l'attraction qu'exerce à la ronde sur les Italiens épars au Brésil un groupe italien plus compact. D'autres se sont fixés dans les centres coloniaux fondés par le gouvernement de Minas depuis qu'il a cessé de subventionner l'immigration ; quelques-uns sont employés aux mines d'or et de manganèse ; la plupart enfin ont été grossir la population urbaine de l'Ëtat, et sont aujourd'hui artisans ou petits commerçants à Juiz de Fora, à Barbacena ou à S. Joaon del Rey.

La place que les Italiens avaient laissée libre dans les plantations a été peu à peu reconquise par les kaoirs.

La population agricole noire a pris, depuis l'abolition, des habitudes nouvelles ; ses habitations se sont dis-

Îersées. Les cases où vivent les nègres, dans un manque e confort qui n'a d'égal que la médiocrité de leurs

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besoins, sont réparties sur toute la superficie des fazcn* das, distribuées au hasard, au voisinage des sources, et le long des chemins. Quant aux dépendances de la fazenda, où les esclaves passaient autrefois la nuit, elles sont abandonnées et tombent en ruine, lorsqu'elles n'ont pas été transformées en grange ou en porcherie. Par un contraste significatif, le mouvement quotidien qui anime la fazenda se produit précisément en sens opposé à Minas et à Saint-Paul. A Saint-Paul, les colons blancs, vivant groupés à la colonie, sous la surveillance du fazendaire, se répandent chaque matin dans les caféiers. Le fazendaire assiste à leur départ, comme il assiste le soir à leur retour. A Minas, au contraire, les ouvriers noirs qui vivent épars, loin des yeux du maître, se rassemblent à leur gré à la fazenda où le maître les attend, souvent en vain, pour commencer la journée. Le soir, ils se dispersent de nouveau. Ce seul fait suffirait à révéler toute la différence entre la discipline de la fazenda pauliste et le désordre de la fazenda de Minas.

Tandis que chaque colon, à Saint-Paul, travaille isolément, le fazendaire se bornant à inspecter de temps en temps les caféiers qui lui sont confiés, à Minas, on ne peut obtenir des nègres un effort constant que si la surveillance est incessante. Aussi réunit-on les ouvriers en équipes auxquelles sont préposés des contremaîtres. Moins le fouet, leur métier est celui que faisaient les gardes au temps de l'esclavage.

On peut s'attendre à ne pas trouver à Minas, à l'usage de la main-d'œuvre noire, de formes de contrat analogues au colonage de Saint-Paul, qui laisse à chaque colon la responsabilité d'une part des cultures dans la bzenda. Il est même très rare qu'on puisse accorder à un nègre un lot en métayage. La presque totalité

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des noirs sont des journaliers agricoles. Telle est la condition présente de la population issue de Tesclavage. Le salaire moyen peut être évalué à deux milreis environ, c'est-à-dire 3 fr. 20 en monnaie française. Une pareille somme est manifestement supérieure aux besoins du noir. Aussi ne fournit-il pas un travail régulier. Un bon ouvrier travaille trois jours par semaine. Tel fazendaire calcule qu'il réside sur ses terres trois cents noirs en âge de travailler, et ne parvient pas cependant à recruter chaque matin plus de cent ouvriers. Le fait d'habiter ime case appartenant à tel planteur, n'astreint pas en effet im nègre à lui offrir chaque jour ses services; tout au plus lui est-il interdit de se louer à un planteur voisin. Mais il a le droit avéré — et difficilement discutable, étant donnée la puissance de résistance passive du noir — de prendre dans la semaine le nombre qu'il lui plaît de journées de repos. Or, le nègre est indolent ; le travail lui inspire une horreur profonde, et il ne s'y laisse ramener que par la faim ou par la soif ; lorsque toutes les ressources lui manquent, alors seulement il revient à l'appel du matin et se laisse enrôler.

Une autre conséquence de Tabolition, c'est l'aisance avec laquelle les noirs se déplacent d'une fazenda à Tautre. A défaut des châtiments corporels, qui ont disparu avec l'esclavage, la dernière ressource du fazendaire contre le nègre qui commet quelque grave infraction aux règlements de la fazenda, c'est de l'exclure de ses terres. Le nègre cherche alors à s'engager chez un fazendaire voisin. Parfois il prend ce parti de lui-même, et, sans avertir personne, déguerpit, et laisse sa case vide. Il est assuré, si médiocre que soit son apparence, de trouver bon accueil partout. Les fazendaires ac« eeptent volontiers l'aubaine d'un travailleur de plus, et

ne noherohent pas sa provenance. Ils montraient plus de solidarité fl y a vingt-cinq ans, lorsqu'ils se restituaient entre eux les esclaves marrons. Le fazendaire désignera donc au nouveau client quelque case abandonnée, et Temménagement se fera sans grands frais ; la garde-robe du noir est aussi simple que son mobilier.

La médiocrité de cette main-d'œuvre grève lourdement la production agricole à Minas. Sur les plantations de Minas, les cafés dépérissent plus rapidement qu'à Saint-Paul. A Tige où ils seraient en plein rapport à Saint-Paul, ils ont déjà cessé de produire, et doivent être abandonnés. Il faut avoir visité quelques fazendas de Minas pour comprendre quels services rendit aux planteurs de Saint-Paul la politique d'immigration gratuite. Si la petite culture tend aujourd'hui à s'établir dans le sud de Minas, si elle a plus de chances qu'à Saint-Paul de s'y faire une place, cela tient avant tout à ce que la grande culture n'y dispose que de travailleurs noirs.

Plus encore que l'Ëtat de Minas, les plantations sucrières de la côte atlantique étaient le domaine par excellence du travailleur servile. Depuis l'abolition, les ouvriers noirs occupés à la culture de la canne n'ont jamais connu la concurrence des ouvriers blancs. L'immigration européenne ne s'est jamais portée vers les régions sucrières.

L'abolition n'y suspendit pas la production agricole comme à Minas. De puissants intérêts obligeaient en effet les planteurs à continuer l'exploitation. Les usines à sucre représentent un capital qui ne peut rester sans emploi. Elles doivent être alimentées à tout prix. Aussi les grands propriétaires usèrent-ils de la plus grande énergie pour rétablir parmi la population noire affranchie la discipline compromise par l'abolition.

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