‹ Le Brésil au XXe siècle (volume 2)Chapitre 15 sur 33 · LES POPULATIONS NÈGRES · texte numérisé non relu

LES POPULATIONS NÈGRES

Comme à Minas, les noirs se dispersèrent et quittèrent le logement commmi où ils vivaient groupés auprès de Thabitation du maître. L'abolition eut une autre conséquence : les femmes cessèrent de travailler. Ce qu'a d'éphémère et d'incertain la constitution de la famille nègre favorise leur oisiveté. Le nègre en est encore à acheter la fidélité de la femme par des menagements que les hommes de race blanche ignorent dans les pays où le lien conjugal est mieux garanti par la loi et par les mœurs.

A ces différences près, le travail a repris sur les plan* tations de canne comme avant 1888. La propriété du sol appartient le plus souvent aux usines. Elles le concèdent à des noirs par parcelles, et leur accordent un contrat qui porte le nom de colonage, bien qu'il ne ressemble pas au colonage de Saint-Paul. L'irrégularité du travailleur noir est d'autant plus dangereuse que le chômage des usines serait ruineux. Aussi chaque usine se préoccupe-t-elle avant tout d'assurer sa récolte. Le contrat de colonage oblige le colon à livrer à l'usine propriétaire la totalité de ses cannes.

L'usinier soumet les colons à une surveillance constante ; leur intérêt ne suffit pas à l'assurer qu'Qs don* neront tous leurs soins à la terre. L'usine entretient des pépinières de canne ; elle encourage les plantations, parfois elle est réduite à faire à ses frais une partie des travaux de culture. Beaucoup de noirs travaillent aussi à la journée. La journée est payée, comme à Minas, de 1.800 à 2.000 reis. Parfois le colon est un véritable entrepreneur qui reçoit de l'usine une grande étendue de terrain sur lequel il occupe des journaliers à ses gages. Le travail gagne alors en régularité ; l'usine peut être assurée de la récolte. Et le colon seul doit résoudre le problème de maintenir pendant toute la

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période des travaux agricoles Teffectif de son personnel (1).

Les cannes que livre le colon lui sont payées selon le eours. Parfois Tusine reçoit gratuitement une faible partie de la récolte, un dixième par exemple. Cette part constitue Tunique loyer de sa terre. La valeur de la terre ne peut s'élever en effet aussi longtemps que toutes les terres ne seront pas mises en culture chaque année. En certains points cependant, le prix élevé des terres indique que les cultures y sont faites d'une façon constante. C'est ainsi qu'aux environs de Campos le terrain est vendu jusqu'àSOOmilreis l'hectare (500 francs environ) et parfois davantage.

Une petite partie des terres appartient à des noirs. La petite propriété nègre ne s'est pas constituée depuis l'abolition ; son origine est antérieure. Les maîtres qui affranchissaient des esclaves leur donnaient souvent, avec la liberté, une pièce de terre qui assurait leur subsistance. Les nègres qui ont hérité de ces petites propriétés sont aujourd'hui le meilleur élément de la population agricole noire. Ils forment la majorité d'une

(1) La question de la main-d'œuvre agricole n'est pas la seule qui préoccupe l'industrie sucrière brésilienne. Elle est placée en effet dans des conditions économiques assez singulières. Un nombre limité d'usines autour de Campos et de Pemambouc fabriquent du sucre proprement dit. Leur production est absorbée par les grandes Tilles brésiliennes. Mais à cdté de ces usines, il existe sur toute la superficie du Brésil une infinité de petits moulins A canne primitifs qui produisent un succédané du sucre : le sirop concentré. Ils écoulent leur produit dans les campagnes, où la clientèle est moins exigeante. La production de ces moulins est intermittente. Elle s'interrompt lorsque le cours du sucre fléchit. Lorsqu'il se relèye, les moulins sont remis en marche. La concurrenc" qu'ils font aux usines de canne est néfaste à la grande industrie âucrière. Ils lui enlèvent une part du marché national, et leur rivalité est d'autant plus dangereuse que le sucre se vend plus •her.

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classe de paysans propriétaires, travaillani leur terre de leurs mains, et qui comprend aussi des mulâtres et même quelques blancs. Par malheur, cette classe est trop peu nombreuse.

i.>aiis l'ensemble, les nègres forment dans les régions Bucrières comme à Minas une main-d'œuvre de valeur économique naédiocre. Le sol même où ils vivent leur assure, en dehors de tout travail agricole, de nombreuses ressources alimentaires. Le poisson foisonne dans tous les marais de la côte. Un enfant pêche en une journée la nourriture de dix hommes. La pêche délivre les noirs de Tobligation du travail régulier. Bien que tout le sol n'y soit pas couvert par les cultures, certains districts sucriers arrivent ainsi à aourrir une population d'une extraordinaire densité, et sont de véritables fourmi* lières d'hommes.

A Bahia, les cultures de canne ont entièrement disparu. Â Pemambouc, la majorité des noirs vit comme autrefois sur les plantations. Un grand nombre cependant se sont concentrés à la ville. Car les noirs qui, pour manifester leur indépendance, se dispersèrent loin des fazendas où ils avaient vécu, haïssent cependant la solitude et sont épris de vie urbaine. A Pernambouc et à Bahia, la population urbaine est trop nombreuse pour le mouvement des affaires et pour l'activité du port. Autour de la ville proprement dite, s'étend une immense banlieue, vaste village où les nègres vivent sans grandes ressources parmi les manguiers et les arbres à pain. On s'étonne en traversant une f azenda de Minas ou une plantation de Campos, du nombre de noirs que peut occuper et nourrir une minime quantité de travail. Le même étonnement renaît dans les grandes villes du nord. Si vous voulez une barque, vingt bate« liers se disputent votre clientèle. Au marché de Per-

aambouo, je me souviens d'avoir vu vingt marchandes posséder à elles toutes un étalage de fruits qui aurait tenu dans deux paniers.

En résumé, Tinfériorité économique et morale de la population nègre au Brésil ne peut être contestée. La puérilité des noirs est extrême. Ils sont imprévoyants et ne connaissent aucune des formes de Tambition, unique ressort du progrès. Ils sont modestes dans leurs désirs et volontiers satisfaits. Quiconque a entendu, dans les mes de Bahia, le rire sonore, joyeux et sincère de quelque femme noire, n'a pas manqué d'éprouver ce mélange de mépris, d'indulgence et d'envie qu'inspire ce peuple d'enfants. Leur imagination est agile et forte, leur vie sentimentale est active, leur vie intellectuelle est nulle. Ils sont superstitieux, et leur dévotion a nourri, et nourrit encore les quatre cents églises de Bahia.

Ils s'amusent avec passion. Plus de la moitié de leur vie est consacrée aux amusements et aux fêtes. Le cirque est leur divertissement favori. L'esprit d'un clown leur fait passer des heures bienheureuses. Quelques-unes de leurs fêtes sont liées aux travaux agricoles. Elles étaient célébrées autrefois à la fazenda entre esclaves ; elles ont survécu à l'esclavage. A Minas, les ouvriers noirs viennent encore, lorsque la cueillette du café est terminée, portant à la main des rameaux de caféiers qu'ils ornent de rubans de papier multicolore, demander à grands cris au maître de donner le signal des réjouissances.

Mais, à coté de ces fêtes générales, chaque famille a les siennes : la moindre occasion suffit. Aussitôt, à la porte d'une case, on suspend des feuilles et des branches. Les invités et leur hôte se laissent aUer à l'excitation la plus bruyante Que de fois il m'est arrivé.

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