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CHAPITRE PREMIER LE PAYSAGE BRÉSILIEN

Le sol. — Le plateau du littoral atlantique. — La yégétation. — > La forêt tropicale de la côte et son rôle dans l'histoire du Brésil. — Les hautes terres de l'intérieur. — Monotonie du paysage brésilien. — Paysages typiques. — Les campagnes et les yilles.

Le territoire brésilien a quinze fois la superficie de la France. La difficulté des communications ajoute encore à son immensité. Après des journées de cheval, on s'étonne, en regardant la carte, de l'insignifiante étape parcourue. De grandes étendues restent encore mal connues, n'ayant été traversées que par des voyageurs peu soucieux de géographie. Les cartes générales sont médiocres, et figurent le terrain sans fidé- Uté.

Qu'on se représente donc, en arriére de la côte de l'Atlantique sud, depuis le cap San Roque jusqu'au voisinage du Rio de la Plata, un vaste plateau de structure confuse qui couvre la moitié du Brésil. Au delà, vers l'intérieur, à travers d'immenses plaines au sol gréseux et au relief indécis, on arrive enfin à la dépression centrale de l'Amérique du Sud ; le bassin des Amazones s'y étale au nord, et celui du Parana au sud. Le

nord seulement, la cuvette des Amazones, appartient tout entier au Brésil ; au sud, le Paraguay et le Parana n'ont sur le territoire brésilien que la partie supérieure de leur cours. Le Brésil méridional est limité à la zone des plateaux ; l'arrière pays, la plaine, ne lui appartient pas. Tandis que l'Amazone au nord est, par ses embouchures autant que par la plus grande étendue de son bassin, un fleuve Brésilien, vers le sud au contraire, le Brésil n'atteint même plus le Rio de la Plata, estuaire commun du Paraguay, du Parana et de l'Uruguay. Cette dissymétrie est le trait le plus net de la géographie du Brésil.

Les hautes plaines de l'intérieur, qui écoulent leurs eaux vers le sud et vers le nord, n'ont jamais eu d'importance économique ; la vallée de l'Amazone s'est éveillée tout récemment et sa population est encore restreinte. Le plateau du littoral atlantique constitue donc, de l'Uruguay au Céara le sol du Brésil historique. Sur sa longueur de 3.000 à 3.500 kilomètres, ce plateau présente la plus grande diversité d'aspects ; il n'a pas d'unité hydrographique. Son altitude augmente dans la partie méridionale où elle atteint un millier de mètres. Le cours du^n Francisco révèle cette dénivellation générale du sud au nord. On emploie au Brésil pour désigner le nord du plateau le nom de Borburema. Ce vieux nom géographique mérite d'être conservé, car il représente ime province brésilienne qui a son originalité. La saison sèche y est longue, la Borburema nourrit maigrement <le petits fleuves côtiers qui descendent en éventail vers l'Atlantique ; car le plateau s'abaisse ici en pente douce vers la mer.

Il en est autrement dans le Brésil méridional. A partir de l'État de SainVPaul, le front du plateau sur l'océan est un gradin énorme de 800 à 1.000 mètres.

qui sépare une étroite bande littorale du bassin des ' grands fleuves intérieurs. C'est ce gradin continu qui . porte successivement les noms de serra do Mar et de ^ serra Gérai. De Saint-Paul au Rio Grande, aucune : rivière ne le-franchit. Mais les ruisseaux qui naissent sur son flanc continental, presque en vue de la mer, traversent cependant toute la largeur du plateau avant d'aller rejoindre le Parana ou l'Uruguay. La serra do v Mar n'est donc pas véritablement une chaîne. Vue de la mer, ses crêtes dentelées en prennent l'apparence; mais le voyageur qui l'aborde en venant du plateau arrive au sommet en gravissant des pentes insensibles, et il ne découvre la serra qu'en apercevant brusquement la mer, profondément au-dessous de lui.

Au delà de la serra, le territoire de Minas n'est qu'un amas confus de groupes montagneux parmi lesquels il n'est pas aisé de s'orienter, ni sur la carte, ni sur le terrain. Un énorme dos de granité, la Mantiqueira, traverse la partie méridionale de Minas. Lev^ chemin de fer en gravit péniblement les pentes herbeuses. La Mantiqueira, qui reçoit sur son flanc sud les pluies apportées par les vents marins, est le faite du plateau et le nœud hydrographique du Brésil. EUe donne naissance au Rio Grande, bras principal du Parana.

Dés qu'on dépasse au sud la frontière de l'Ëtat de Saint-Paul, le plateau se transforme ; les granités disparaissent et le paysage devient plus ordonné. Les terrains primitifs, le gneiss et le granité, dans lesquels la serra do Mar est taillée, portent à l'ouest une couverture de roches sédimentaires dont les couches, pendantes vers l'ouest, plongent l'une après l'autre sous d'autres couches plus récentes. Elles sont formées presque exclusivement de grès rouges et gris, et le sol sableux que

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produit leur décomposition couvre l'ouest des quatre Ëtats méridionaux. La topographie se modifie avec la structure géologique. L'affleurement des couches de grès, qu'on croise en marchant vers l'ouest, découpe le plateau en paliers successifs. Des crêtes dissymétriques tournent vers l'est leur versant abrupt, cori*me les côtes de la Moselle et de la Meuse dans le bas^sin de Paris; les rivières les abordent de front, et s'y glissent d»n» des gorges étroites. Ces falaises de giès, l'œil le moins exercé ne les confondra jamais avec un chaînon granitique ; ce ne sont pas des serras, mais, suivant le langage local, des serrinhas.

Dans Sainte-Catherine et dans le Rio Grande, d'énormes éruptions basaltiques ont recouvert une partie du plateau. Le basalte s'est même avancé jusqu'à la côte, et à partir de l'île où est bâtie Desterro,il recouvre les granités de la serra do Mar. Les basaltes aussi forment au sud le flanc du plateau qui domine les prairies du Rio Grande. Le jugement populaire s'y est trompé et il a désigné du même nom de serra Gérai la chaîne gianitique et le rebord de l'épanchement basaltique, comme si l'un était la suite de l'autre.

Si l'on excepte les prairies du Rio Grande, où s'annoncent les pampas de l'Uruguay et de l'Argentine, il n'existe, en avant de la serra do Mar qu'une laisse sableuse et étroite. Les pluies qui ravinent le flanc de la serra lui apportent des alluvions pauvres ; des rivières insuffisamment puissantes travaillent lentement à combler les marais qui bordent la côte; elles se perdent au milieu d'îlots granitiques, dans des baies profondes que les premiers explorateurs s'obstinaient à prendre pour de grands estuaires. Du Rio Grande à l'Espirito Santo, seule la Parahyba a réussi à construire au pied de la serra, autour de ses bouches, une plaine côtière

fertile et solide ; c^st celle où se sont fondées les sucre» ries de Campos.

Ce qui donne aux diverses régions brésilieimes leur caractère, c'est avant tout la végétation. On s'imagine à tort le Brésil 3ntièrement recouvert de forêts. La forêi» est concentrée d'une part dans le bassin de l'Âmazone ; elle forme d'autre part un ruban le long de la côte citlantique, de l'Espirito Santo au Rio Grande. L'abon* dance des pluies seule nourrit la forêt ; la serra do Mar, arrêtant l'humidité sur ses flancs ruisselants, sans cesse chargés de brouillards, ressuscite jusqu'à une latitude très méridionale les conditions qui ont livré le bassin de l'Amazone à la forêt équatoriale. Sur 2.000 kilomètres, les hommes qui abordèrent aux différents mouillages de la côte trouvèrent partout sur le flanc de la serra la même forêt également impénétrable et splendide. Encore aujourd'hui, c'est à peine si elle a été touchée. Elle encercle, elle étreint Rio ; elle semble lui refuser la place de s'étendre, comme dans ce conte de Daudet, où la forêt reconquiert en un printemps le terrain que des colons téméraires lui ont arraché pour y établir leur camp.

Au-delà de la zone littorale marécageuse, où des arbres maigres, surchargés d'épiphytes, luttent contre le drainage imparfait et contre la pauvreté du sol, au pied même de la serra, on aperçoit la forêt. Les dômes des grands arbres étages sur la pente cachent le sol, et on a l'illusion que cette végétation extraordinaire s'élève d'une seule portée depuis le pied jusqu'à la cime de la montagne. Par endroits seulement surgit dans le feuillage le flanc lisse et lavé d'un morne de granité. La voie du chemin de fer pénètre au milieu de murailles de verdure ; le sous-bois, qui souffre ailleurs

du manque de lumière, grandit avidement le long de la trouée. Les lianes, les fougère?, les bambous s'élèvent vigoureusement jusqu'à la couronne des arbres. On croirait voir la course brutale des plantes vers Tair ibre et vers le soleil. Beaucoup de voyageurs ont parlé de l'impression de violence, de combat, que donne la forêt vierge. C'est le long des percées ouvertes par l'homme, sur les troncs qu'il abat, et qu'il n'enlève pas qu'ime bataille ardente se livre en effet entre les espèces et les individus, pour conquérir de haute lutte l'espace libre. Comme toujours, c'est l'homme qui introduit le désordre dans la nature. Loin de ses routes, l'ordre est rétabli par la victoire des plus forts, et la forêt qui n'a jamais été violée, donne au contraire une impression profonde de calme.

La serra est le domaine propre de la forêt équato riale. Cependant, au delà de la crête, elle recouvre encore le sud et l'ouest de l'Ëtat de Minas, le bassin du sj Rio Doce et de la Parahyba. La Mantiqueira forme à I peu près la limite des forêts ; au-delà commence la brousse. Je me souviens d'une longue course sur le ver sant nord de la chaîne qui porte la nouvelle capitale de Etat de Minas, Belle Horizonte. Vers le nord, nous apercevions d'immei^ses étendues découvertes ; la montagne était garnie d'étroites bandes de forêt qu rampaient le long des vallées, jusqu'aux sources dca ruisseaux ; nous traversions tour à tour des fourrés d'épines et des prairies dont le sol est bosselé de termitières. Les arbres épais, dépouillés de leurs feuilles par les mois de sécheresse, commençaient à revivre, et se couvraient de fleurs aux couleurs éclatantes, inconnues dans la forêt des régions humides, î'est là que commence la brousse. Elle s'étend de là vers le nord, sans interruption, si ce n'est le long

des rivières, plus ou moins drue selon les pluies qu'elle reçoit.

A Saint-Paul et au Parana, la crête de la serra do Mar ne marque pas non plus la limite des régions forestières. Sur le plateau, forêts et prairies alternent. Les feux qu'allumaient les Indiens dans les savanes ont par endroits mutilé la forêt; cependant, l'homme a un rôle modeste dans la distribution présente des formations végétales. La forêt s'est maintenue partout où les conditions naturelles étaient favorables, se tenant fidèlement aux versants humides, et aux terres riches et fortes. Certains sols, soit par leur richesse, soit par leur fraîcheur, conviennent à la forêt, tandis que dans les sols légers, les arbres résistent mal aux sécheresses. Les diabases, à Saint-Paul, sont toujours couvertes d'un manteau de forêt, dont la carte pourrait tenir lieu d'une carte géologique.

La forêt du plateau, coupée de prairies, est aussi v' moins exubérante et moins touffue que la forêt de la serra, et, à mesure qu'on avance vers lé sud, elle en diffère davantage. Vers la frontière de Saint-Paul et du Parana, les arbres tropicaux sont remplacés par les résineux. Les immenses pins du Parana, au tronc rectiligne, au dôme aplati, dont la forme rappelle un peu celle du chandelier à sept branches, couvrent de leur gris sévère les parties boisées du plateau depuis le Paranapanema jusqu'au-delà de l'Uruguay. Avec leur feuillage grêle qui laisse passer la lumière, ils res* semblent à une forêt résineuse d'Europe.

Pour retrouver la forêt tropicale, il faut pousser jusqu'à la serra Gérai dont les pentes descendent au sud vers les prairies du Rio Grande, comme elles descendent à l'est vers la mer. Là, sur les flancs basaltiques s'étend un dernier lambeau. Sa magnificence égale presque

celle des forêts de Rio ou de Santos. C'est la forêt équaioriale qui fait la continuité de la serra, et non pas sa y/constitution géologique. Quand les Brésiliens parlent de la serra, c'est beaucoup plus à la forêt qu'ils pensent qu'à la montagne. Des cartographes peu perspicaces, et qui travaillaient sur des témoignages sans toujours bien les interpréteront semé la carte du Rio Grande d'un grand nombre de chaînes imaginaires. En parcourant le pays, on les cherche vainement ; mais à leur place, on découvre des forêts que les habitants appellent serras ; le nom de montagne est devenu par la logique immanente du langage un nom de forêt. Rien n'indique mieux quelle est l'importance de la végétation dans le paysage brésilien : elle efface tous les autres carac« téres.

Forêt, brousse, prairie, changent d'aspect avec le cycle annuel des saisons. Tout le Brésil intérieur connaît l'alternance de deux saisons bien tranchées. La tem< pérature est égale pendant toute l'année, ir n'existe pas une saison froide et une saison chaude, mais une maison sèche et une saison de pluies : cette dernière coîn« cide avec l'été austral. Aux premières pluies, vers septembre ou octobre, la végétation ralentie se réveille brusquement. Puis vient l'époque plantureuse où la terre fournit aux troupeaux une pâture abondante. Mars ramène la sécheresse sur les campagnes brûlées. Le domaine des étés pluvieux comprend l'Ëtat de Saint-Paul, et s'étend quelquefois jusqu'au Parana. Au delà, ce n'est plus la distribution des pluies qui rythme la vie végétale, mais les variations de la température dont l'amplitude est de plus en plus forte. Au Rio Grande, de juin à septembre, les gelées sont fréquentes. Le bétail aux pâturages souffre du froid autant que de la faim. Le printemps revient, et l'herbe

croît quand le soleil reprend de la force ; c'est la seule partie du Brésil où les mots d'hiver et d'été s'entendent de la même façon qu'en Europe.

La bande côtière de la serra^ au contraire, ne connaît pas de saisons ; tous les mois de Tannée s'y ressemblent, tous reçoivent des hauteurs de pluie sensiblement égales. La végétation y est véritablement éternelle et ne s'y repose jamais. La crête de la serra sépare donc deux provinces différentes. S'il est vrai que la division de l'année çn saisons marquées, aide puissante pour l'agriculteur, est le privilège des régions tempérées, le Brésil tropical ne s'étend qu'au pied de la serra et sur ses pentes : l'intérieur est un autre Brésil.

Son avènement dans l'histoire brésilienne date de très loin; les premiers colons gravirent tout de suite la serra, et découvrirent les vastes terres qui s'offraient à eux sous un climat plus favorable à l'effort. La bande côtière était trop étroite et trop chaude pour être le berceau d'un peuple. La colonisation ne se fit pas comme aux États-Unis. Dans l'Amérique du Nord, des pionniers fixés sur la côte, sous un ciel rude et sain, y vécurent longtemps sans souci de dépasser à l'ouest les montagnes qui bornaient leurs champs. Ils prospérèrent et se multiplièrent dans leur étroit domaine, et, ayant formé une nation, ils entreprirent alors seulement d'étendre ses territoires vers l'ouest. Au Brésil, si la capitale administrative de la colonie resta fixée sur la côte, la pénétration de l'intérieur commença rapidement. Aujourd'hui encore, en avant du plateau où f les immigrants ont afflué, et qu'ils ont ouvert partout à la vie laborieuse, la côte reste faiblement peuplée. Tandis que les forêts de l'intérieur reculent peu à peu devant l'agriculteur, le Brésil a gardé intacte sa

forêt IittoraIe,à qui Thomme n'a pas disputé la place. Entre les villes maritimes et les régions agricoles des plateaux, elle forme une sorte de marche déserte, façade somptueuse et décevante. Beaucoup de voyageurs ne connaissent du pays qu'elle seule. Elle trompe sur la nature du Brésil, elle trompe aussi sur ses pro- . grès économiques. Les parties vraiment vivantes du . Brésil s'étendent derrière cet écran.

Après le premier émerveillement de l'arrivée, quand on a longtemps voyagé au Brésil, les yeux finissent par se lasser; on s'accoutume au riche décor que l'on traverse, on trouve au paysage de la monotonie. La verdure sombre des forêts et des herbages couvre partout les roches, le sol que le chemin écorche est d'un rouge sombre uniforme, la poussière même est rouge. Les couleurs claires et les lignes brisées sont également rares» On avance au milieu de croupes arrondies ; un climat humide a adouci les contours des collines et des vallées. Les souvenirs de l'itinéraire parcouru se mêlent et se confondent, lisières et forêts, touffes de bananiers auprès de ruisseaux guéables, méandres du chemin sinueux au milieu des prairies ondulées.

I Cette monotonie, il faut l'attribuer beaucoup moins à la nature elle-même qu'à la rareté de l'homme, et à la petite place que tiennent ses œuvres dans le paysage. Elle n'est pas particulière au Brésil : elle est commune à tous les pays jeunes. Quand on a toujours vécu en France, où depuis tant de siècles les générations travaillent à discipliner et à diversifier la nature, où elle est si profondément humanisée, on oublie trop combien c'est l'homme qui crée le paysage. Qu'est-ce, en France, qu'un paysage, sinon, au milieu d'une végétation que l'homme a introduite et qu'il

dirige, les maisons elles rouies que Thomme à bftties? De la nattire primitive il ne reste rien, sinon les contours généraux, les grandes lignes de Thorizon, le dernier plan. Au Brésil, une population d'origine récente et très disséminée lutte contre une nature plus puissante : le paysage brésilien n'est pas achevé.

Si Ton s'avance dans l'intérieur au delà des régions de culture, toutes les traces de la présence de l'homme disparaissent. On est parvenu dans cette contrée que les Brésiliens appellent d'un mot intraduisible : le Sertaon, les Algériens diraient le Bled, — c'est-à-dire le pays sans maisons et sans routes, où la circulation n'a encore introduit aucune espèce de confort, où toute rencontre est un événement, où l'on se conduit à la boussole, et où l'on vit des provisions emportées et de sa chasse, en dormant la tête sur sa selle. Les limites du Sertaon sont mouvantes ; à mesure que le temps passe, elles reculent. Il faut le chercher très loin aujourd'hui, et la majorité des Brésiliens ne le connaissent pas plus que les paysans de Beauce ou de Brie ne connaissent la montagne ou la lande. Mais les ingénieurs, les chercheurs de mines, les pionniers d'avant garde qui élèvent dans le Sertaon leur bétail à demi domestitique, ont un fervent attachement pour l'existence affranchie qu'ils y mènent.

Au retour du Sertaon, le moindre hameau est une capitale, et la fazenda la plus modeste est un palais. Le sud de l'Etat de Minas offre un des aspects les plus caractérisques des campagnes brésiliennes. La région a été tout entière conquise sur la forêt ; on l'appelle encore aujourd'hui la MaUa^ c'est-à-dire la forêt Cependant la forêt primitive a été détruite partout, et les forêts actuelles ont repoussé sur un sol autrefois défriché. Cette forêt reconstituée, c'est, en portugais.

n , LE BRÉSIL AU XX* SIECLE

la capoeira. Il faut de Texpérience pour la distinguer de la forêt vierge tant est rapide la poussée des plantes les troncs énormes qu'on admire sont des géants de vingt-cinq ans ; vous vous croyez encore en forêt, et le fazendaire qui vous guide vous explique qu'il y a quatre ans, à cette place, la terre a été nettoyée, et qu'on y a récolté du manioc. Heureux pays où le déboisement n'est pas à craindre. La forêt y a sa place dans le cycle des travaux qu'on exige de la terre, dans l'assolement. Après quelques années de culture, on lui confie le soin de régénérer le sol et de reformer l'humus.

A travers les capoeiras, on arrive aux champs cultivés qui nourrissent la fazenda. La canne à sucre verdit dans les fonds humides, les pentes sont garnies de caféiers aux feuilles luisantes comme des feuilles de laurier, et des mais mûrissent entre leurs lignes. Les pâturages que l'on brûle pour y rendre l'herbe plus tendre sont entourés de lignes de bambous dont les bœufs dégarnissent le pied. Des bouquets de bambous fusant comme des feux d'artifice et des palmiers en éventail y sèment des taches d'ombre. Les chemins sont coupés de portes de bois qui empêchent le bétail de passer d'une fazenda à l'autre; on y croise de loin en loin un fazendaire en tournée sur un petit cheval vif et docile, à la queue traînante, et qui va l'amble. On entend venir de loin, au grincement perçant de leurs essieux, les chars emportant les récoltes, traînés par quatre paires de bœufs qu'anime, paraîtil, cette musique sauvage. Au Brésil, le bœuf ne laboure pas, on ne l'emploie qu'aux transports. De place en place, parfois groupées à quelquesunes, les huttes rustiques des ouvriers qui sont presque tous des noirs. Vous apercevez de loi;

sur la colline, leur troupe qui travaille bruyamment sous l'inspection d'un chef d'équipe. Quand leur voix s'est éteinte, vous êtes poursuivi par le bruit sourd du pilon que manœuvre le ruisseau voisin : c'est le moulin primitif qui prépare sa farine à quelque ménagère au teint d'ébène.

Un détour, et voici la fazenda. Elle est d'ordinaire en bas, auprès du ruisseau. Parfois on laisse au pied de la colline le moulin à canne et le lavoir à café, et l'on bâtit à mi-côte où sur la crête une grande maison carrée et simple avec un toit de tuile que la mousse envahit vite. Un jardin l'entoure, avec des orangers chargés de fruits, si productifs que les oranges pourrissent à leurs pieds. Sur la terrasse, quelques-uns de ces palmiers dont le tronc ressemble à de longues colonnes graciles, et qui sont comme le blason de la fazenda ; de même les vieilles demeures seigneuriales des campagnes françaises se targuaient de leurs tourelles.

Autres cultures, autres aspects. La plaine riante de Campos porte des champs de canne à sucre que do» minent les cheminées des usines. A Saint-Paul, dans les centres caféiers, les rangées d'arbustes moutonnent au loin sur les collines, d'où les cultures plus pauvres ont été chassées. La hutte de torchis, dont le nègre se contente, est remplacée par la maison blanchie à la chaux où logent les Italiens et les Espagnols. Au Rio Grande ou au Parana, autotir de leurs habitations souvent coquettes, les colons venus de l'Europe septentrionale, race pleine de vertus domestiques, cultivent un jardin fleuri, et étendent méthodiquement leurs défrichements.

G)mme si, dans ce pays divers, ils représentaient un principe d'unité, les centres ruraux se ressemblent

«ntre eux. Sauf quelques colonies polonaises où une ^vieille architecture de bois, importée d'Europe, préside encore à la construction de l'église, tous ces vi lages de l'intérieur sont du même modèle, étages su ia pente d'une colline, avec leurs maisons basses, peintes à la détrempe en blanc, en rose ou en vert. L'église est à deux clochers, deux lanternes carrées que couronne une minuscule coupole à huit faces; audessus du portail règne une sorte de fronton classique Ainsi s'est perpétué modestement un style qui domina le monde au xviii® siècle. Si petit que soit le village, je laisse à penser avec quelle joie on l'aperçoit au soir tombant, après une longue journée de chevauchée.

La plupart des villes sont bâties sur le plateau. Celle dont l'histoire est le plus curieuse est la capitale nouveau-née de l'État de Minas Geraes. Bello Horizonte fut fondée par décret — il y a je crois quinze ans — en un point désert où des palmiers poussaient au milieu de la brousse; il en reste que.ques-uns encore dans les jardins de la ville. On dessina le plan ; on prépara de la place pour une population de trois cents mille âmes, et la ville put s'appeler, comme on a appelé Washington aux États-Unis, la ville des distances. Le nom de Bello Horizonte convient au site qu'elle occupe, loin des chaleurs humides et des forêts de la côtCi au milieu des plaines découvertes; c'est une joie pour les yeux que d'y suivre, de la hauteur où elle est bâtie, les lignes immenses de l'horizon, dans l'air transparent des lointains. Toutes les villes des plateaux, Saint- Paul, Curitiba; ressemblent à Bello Horizonte, non seulement parce qu'elles ont grandi vite, mais parce que la lumière y est la même, et l'horizon également vaste.

Les villes de la côte sont plus orîjsrinales parce qu'elles

ont plus d'âge, et parce que leurs sites sont plus par» ticuliers, depuis Pernambouc et Bahia, les métropoles jumelles de l'ancien Brésil, dans leurs jardins de man-^ guiers et d'arbres à pain, jusqu'aux petits ports pittoresques des côtes méridionales, comme Paranagua et San Francisco, avec leurs vieilles douanes portu-gaises aux murs décrépits.

Rio est l'orgueil des Brésiliens. A l'entrée de la baie se dresse un bloc inaccessible de granité, le pied léché par les vagues : c'est le Pain-de-5ucre. Sa forme étrange et familière est populaire au Brésil, elle est un des traits les plus universellement aimés de l'image de la patrie. Un Brésilien raconte qu'après avoir achevé la baie de Rio, le Créateur, satisfait de son chef-d'œuvre voulut le signaler à l'admiration des hommes par un point d'exclamation. Ce point d'exclamation, c'est le Pain de Sucre. Qu'on arrive à Rio la nuit, lorsque la baie est endormie entre les lumières de la ville et celles de Nichteroy, sur la rive d'en face, et qu'on ne voie du tableau que le cadre et la silhouette ; ou que, le jour levé, se révèlent les riches couleurs du paysage, le gris des eaux, l'ocre des terres, les maisons peintes le fond sombre de la forêt et le ciel drapé lourdement d'épais nuages, l'impression est également saisis» santé.

Rio est bâtie sur une étroite plaine alluviale qui en» clave plusieurs collines granitiques, autrefois des ilôts de la baie. On a rasé à la pioche et à la mine plusieurs de ces collines ; cependant on a respecté jusqu'ici la plus haute de toutes et la plus pittoresque, le Momo del Castello ; l'observatoire astronomique y est logé sur les murs d'une vieille église jésuite qui n'a jamais été terminée. Il parait que l'on conspire contre le Morue du château, et qu'il est en danger d'être nivelé comme

les autres. Je demande grâce pour lui ; le détruire serait un sacrilège : combien donnerait Buenos Ayres pour une colline pareille, au milieu de la plaine monotone où elle s'étend !

Deux rues forment le cœur de Rio : c'est la Nouvelle Avenue Centrale, et la vieille rue d'Ouvidor. L'Avenue Centrale a été percée en deux ans au milieu des vieux quartiers ; les grandes constructions qui ont sur elle leurs façades marquent l'introduction au Brésil de Tarchitecture américaine à charpente de fer. L'apparence est luxueuse, mais un peu cosmopolite, et j'avoue que je préfère la rue d'Ouvidor. Elle est étroite, un peu sombre, élégante cependant ; les voitiu*es n'y circulent pas, les marchands de journaux y étalent leurs feuilles sur le pavé. C'est là qu'on vient montrer et regarder les toilettes : c'est là qu'on peut deviner quelque chose de la vie des classes riches de Rio.

C'est du haut des collines de Sainte-Thérèse ou du Corcovado qu'il faut voir Rio ; comme toutes les villes bâties à plat, elle se cache quand on la regarde de la mer, et on ne la découvre que lorsqu'on la domine. On monte à Sainte-Thérèse par des rues en lacets, plantées d'arbres aux troncs vêtus de longues mousses. Leurs racines, tant la végétation est puissante, soulèvent irrégulièrement les dalles du pavé, et font du chemin une sorte d'escalier inégal. Du sommet, on distingue les vieux quartiers, les faubourgs modernes ramifiés comme des doigts dans les vallées de la montagne. Un pêle-mêle de mornes et de crêtes longe la côte vers le nord; dans une coupe profonde, la baie enchâsse un archipel d'iles boisées, et la ligne de la serra do Mar ferme l'horizon. La forêt est partout présente, autour de la ville qu'elle enserre, dans la ville même, dans les jardins, sur les pentes abruptes

OÙ l'on n'a pu bâtir. Pas un champ auprès de Rio qui parle de colonisation, de domestication du sol. Dans cette zone côtière, le domaine de l'homme ne déborde pas au dehors de la supefircie restreinte des villes.

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