‹ Le Brésil au XXe siècle (volume 2)Chapitre 5 sur 33 · CHAPITRE IV VIE ÉCONOMIQUB · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV VIE ÉCONOMIQUB

Le protectionnisme. — Le tarif douanier. — Traits généraux de la vie économique au Brésil. — La dispersion industrielle et la dispersion agricole. — Histoire économique. — L'exportation du sucre et l'élevage du bétail. — Productions du Brésil moderne. — L'exportation du café et du caoutchouc. — Courants commerciaux entre les États du Brésil. — L'unité économique du pays.

Si Ton peut trouver dans l'opinion brésilienne des divergences générales et profondes, ce n'est pas en matière politique, mais en matière économique. Libre-échange et protection sont parmi les sujets les plus fréquemment discutés. Les théories protectionnistes dominent le monde officiel. Elles ont été appliquées avec méthode, et dans des champs très divers. Nous étudierons les formes multiples qu'a prises à Saint-Paul la protection de la culture caféière; le protectionnisme est d'accord avec toutes les habitudes brésiliennes; l'admini'stration est puissante, et on la considère comme tenue d'user de cette puissance pour seconder l'industrie des particuliers. Cependant, la théorie contraire, le libre-échangisme, n'est pas sans voix. Plus d'un Brésilien profite en tant que' producteur de la protection que le gouvernement accorde à son industrie ; mais en tant que consommateur il souffre de la protection que le gouvernement accorde aussi aux

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autres branches d'industrie exercées par ses concitoyens. Les employés à salaire fixe, les petits fonctionnaires, dont les honoraires ne sont pas extensibles, et qui ne retirent aucun avantage personnel de l'existence des tarifs douaniers, aiment à médire du régime protectionniste.

Son règne n'est cependant pas gravement menacé. Les douanes ont, en effet, au Brésil, une double fonction; d'une part, elles cherchent à réserver à l'industrie brésilienne le marché national; d'autre part, elles remplissent le trésor. Elles prétendent être un instrument de progrès économique ; elles sont aussi une nécessité budgétaire. Ceci garantit leur durée. On ne les supprimera pas ; on ne pourra même pas abaisser sensiblement leurs tarifs, tant qu'on n'aura pas découvert d'autres sources de recettes. Les discussions qui s'élèvent à leur propos ont donc un caractère très platonique.

Etemelle ou non, la douane fédérale est aujourd'hui une puissance. Les droits sont très élevés et ne grèvent pas seulement les articles de luxe, mais les objets de consommation courante, et jusqu'à l'outillage des industries qui cherchent à se créer dans le pays. Par là, elles semblent aller contre leur but primordial, et ralentir le développement général du pays. Aussi, chaque année, à propos d'amendements proposés à la loi des douanes, soit pour abaisser, soit pour élever les droits, des critiques semblables renaissent.

L'annuaire commercial du Journal du Commerce de 1908 présente, au sujet de la politique douanière, des observations intéressantes (1). c Nos législateurs,

(1) Le Journal du Commerce, le premier Journal du Brésil, publie annueUement sous le nom de Retrospecto, une étude des grands événements de l'année économique et financière et de leur influence sur le marché de Rio. C'est un guide commode, qui permet de suivre pas à pas l'histoire du BrésiL

c dit-U, ont une opinion contraire à celle des légis- « lateurs des autres pays sud-américains, et des écoc nomistes en général, qui considèrent que dans les « pays de fertilité agricole et d'abondants produits c extractifs, le protectionnisme absolu aux industries c manufacturières qui débutent, pseudo industries c nationales, est le grand obstacle à la progression des • revenus publics, et à Taugmentation de la fortune « des habitants. On favorise un homme aux dépens c de mille, ce qui n'est pas conforme à la justice, et c encore moins à une saine doctrine d'économie poli* c tique. » Il montre ensuite comment le mot même de protectionnisme s'applique mal à la politique douanière du Brésil, puisque le plus souvent les industries que l'on prétend protéger n'existent même pas en germe, c Nous frappons presque prohibitivement, c dit-il, les tissus de soie et de laine, et nous ne posséc dons pas l'industrie de la sériciculture, ni celle del'élecvage des moutons; nous frappons lourdement les c parapluies, et les fabricants brésiliens importent, à c droits modiques, les manches, la monture, et la soie c découpée en triangles, de façon que la fabrication « nationale ne comprend que l'assemblage des parties t composantes. Nous frappons lourdement le papier c peint à tapisser, et les rares fabricants brésiliens t importent le papier en bandes, souvent coloré déjà « d'ime teinte de fond. » De même on protège la f abrica- tion nationale des allumettes, et, alors que le Brésil est couvert de forêts inexplorées, les fabriques d'allumettes y font venir de Norvège leur bois débité en lamelles. On pourrait multiplier à l'infini les exemples. Lorsqu'on étudie les progrès récents de l'industrie brésilienne, il ne faut jamais perdre de vue qu'elle a pris naissance sous un régime de protection outrée-

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Plusieurs branches d'industrie ont prospéré grftce h elle. Le tissage du coton, par exemple, s'est notablement développé, et Ton peut prévoir le moment où le Brésil cessera d'acheter des cotonnades anglaises. De même la brasserie, la savonnerie, ont largement profité de la protection. Les usines sont éparses sur tout le territoire hors des deux capitales, Rio et Saint- Paul ; aucune région ne peut être considérée comme un foyer industriel. Rien qui rappelle la concentration industrielle aux Ëtats-Unis. Là, les transports sont faciles. Les usines se groupent au point où les conditions sont les plus favorables à la production. Leurs produits se répandent au loin dans une clientèle mondiale. Au Brésil, au contraire, la dispersion industrielle est extrême. On trouve de minuscules usines jusque dans de très petites bourgades qu'on était très loin de se figurer d'avance comme des centres industriels. L'immensité du territoire et le prix des transports créent à chacune d'elles une sorte de zone protégée où elle jouit d'un véritable monopole. Le prix des transports s'élève en effet si rapidement qu'il arrive vite à dépasser la valeur de la marchandise. Les usines se sont donc fondées partout où existait une clientèle, chacune d'elles a la sienne et peut compter sur sa fidélité forcée.

Les mêmes causes ont eu, sur l'agriculture brésilienne, des conséquences analogues : à la dispersion industrielle répond la dispersion agricole. Les cultures alimentaires sont pratiquées partout. Elles ont subsisté même dans les régions de cultures riches, à Saint- Paul au milieu des plantations de café, à Pernambouc au milieu des plantations de sucre. Chaque hameau, bien mieux, chaque famille a son champ de manioc et de mais. Dans bien des cantons ruraux, la farine

de manioc et le mais, qui forment la majeure partie de l'alimentation des classes inférieures, ne sont cependant pas des objets d'échange courant : chaque ménage a sa récolte.

La di£5culté des communications, et peut être aussi la défectueuse organisation commerciale, fait que le Brésil est loin de former un marché national. Elle décompose le territoire en une foule de petits marchés locaux isolés et indépendants; chacun d'eux a sa vie propre. Si les cours y varient, ni hausse ni baisse n'ont de répercussion au dehors. Je trouve à Rio les produc* teurs de sucre dans l'allégresse ; en peu de mois le prix du sucre vient de monter de 100 %. Deux jours après, je débarque au Parana : là, sur l'étroite bande tropicale qui borde la mer, existent quelques cultures de canne, dont la récolte est vendue sur le plateau, sous forme, non de sucre, mais d'eau-de-vie. La récolte locale de canne avait été plantureuse, et les propriétaires de moulins au pied de la serra se plaignaient de vendre leur eau-de-vie bien au-dessous des cours habituels (1), De même, les cours du café s'abaissent à Saint Paul et à Santos au point que l'indiistrie caféière pauliste en parait compromise, et que l'État de Saint-Paul s'aventure dans la périlleuse affaire de la valorisation pour sauver les planteurs. Cependant, au Céara, quelques producteurs de café suffisent à peine à la clientèle céarense, vendent un café inférieur à un prix double, et ne connaissent pas d'autre inquiétude que celle de la sécheresse qui menace leurs récoltes. De pareils

(1) En dehors des grandes régions sucriôres, la canne à sucre est une culture courante au Brésil. Elle sert le plus souvent, non à la fabrication du sucre, qui demande un outillage coûteux, mais à la production d*eau-de-yie, et parfois d'une espèce de sucre primitif, la rapadure.

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contrastes sont fréquents. Si tel est le sort de produits de luxe comme le sucre et le café, que dire des produits plus pesants, dont le transport est plus coûteux encore ?

L'étroitesse des marchés rend la vie économique du pays inégale et mal réglée. Elle l'expose à des crises de détail perpétuelles qui en ralentissent les progrès. Lorsque la production est trop forte pour la consommation, le marché local ne peut se dégorger sur les marchés voisins, où les producteurs trouveraient peut-être des prix avantageux, puisqu'il existe entre les différents marchés, et de par les prix des transports, des sortes de cloisons étanches. Les prix s'effondrent donc sans remède possible ; aussitôt, la production se restreint, elle devient insuffisante; les prix se relèvent; aucune importation du dehors n'intervient pour limiter la hausse. Réveillée par la hausse, la production reprend l'essor, et ses progrès eux-mêmes préparent une nouvelle crise. J'ai vu les colons du Parana habitués et résignés aux sautes brusques des cours, qu'ils finissent par considérer comme des circonstances inévitables et normales. Ils vivent ainsi sous un régime d'incertitude qui les empêche de prévoir quelles seront chaque année leurs ressources. L'esprit d'épargne en est miné. De la même façon, le grand commerce souffrait autrefois des variations démesurées du change. Les Brésiliens ont compris les dangers de ce régime. II n'existe qu'un remède : améliorer les communications. La question du Brésil est avant tout un problème de routes.

La vie, au Brésil, est chère. La même impression pénible attend tout étranger dès l'arrivée. Faites la part de la maladresse du nouveau venu, qm ne connaît pas encore les usages, et parfois refuse de s'y plier ;

le fait subsiste malgré tout. Les Français, pénétrés par atavisme du culte de l'économie, s'y résignent difficilement. Si deux Français se rencontrent au Brésil, soyez sûr que la conversation s'engagera par des doléances sur le prix des loyers, des restaurants ou dea voitures. La différence n'est pas la même pour tous les articles.Le climat chaud permet par exemple, et conseille même, de simplifier l'ameublement, et de réduire les dépenses de mobilier. C'est en matière d'habillement peut-être que la différence avec les prix de France est la plus forte. Un Brésilien économe et de ressources moyennes, habitant la ville, consacre à son habillement un tiers environ de son budget. J'ai fait sur ce point une petite enquête sans méthode. La cherté de la vie n'est pas égale dans toutes les provinces. Elle est extrême dans le bassin des Amazones, où le climat inhospitalier arrête l'immigration, où la main-d'œuvre est coûteuse, où rien n'est produit sur place, et où tout ce qui se consomme est importé. Elle est bien moindre dans les régions colonisées du Brésil méridional.

Le régime protectionniste en est la cause la plus claire. Mais il en est d'autres : d'abord la rareté des capitaux. Le taux ordinaire de l'intérêt n'est guère inférieur à 10 % pour des affaires sûres. On prête en première hypothèque à 12 %. Tout industriel, tout entrepreneur subit ces conditions, et, en définitive, c'est le client qui paie. Le loyer de la maison où vous logerez n'est si élevé que parce qu'elle a été bâtie avec de l'argent emprimté à 10 %• Le marchand voisin paie un loyer égal, et grosi^it d'autant ses prix de vente. Ainsi l'indigence de capitaux fait sentir de mille manières son infiuence.

Une dernière cause, moins apparente, mais non moins réelle, tient à l'indifférence des Br^'-^Uiens à la dépense»

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