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fut pour eux une fortune acquise sans travail. La feuille de maté, la feuille, comme on dit simplement au Parana, marchandise précieuse et légère, supporte mieux que le maïs les frais de transport. Les propriétaires de lots qui contenaient du maté retirèrent donc des bénéfices de la vente de leurs feuilles, mais parmi les colons, ils n'étdent qu'une exception.
Les grands hervaïs, c'est-à-dire les cantons foreatiers où le maté abonde, se trouvent presque tous dans l'intérieur, au-delà des colonies, dans la région du plateau qui est orientée vers le Parana, peu connut des géographes, mais qui, grâce au maté, ne manque pourtant pas d'importance ni de vie économique. Elle est animée, à la saison de la cueillette, d'un mouve« ment intense ; il y vient camper tout une armée ; les sentiers de la forêt se peuplent ; du côté de l'est, les mulets transportent les charges de feuilles jusqu'aux routes qui mènent à Curitiba, capitale du maté ; vers l'ouest, la circulation n'est pas moindre : Paraguayens qui viennent prendre part à la récolte, contrebandiers qui cherchent à franchir le fleuve en trompant la surveillance de la douane et à sortir du Parana sans payer l'impôt d'exportation. Une partie notable de la récolte du maté est destinée d'ailleurs aux régions limitrophes du Paraguay et des Missions.
Dans les hervaïs, terres privées ou terres publiques, la cueillette est affermée à des entrepreneurs qui se chargent de l'organiser. Ils occupent un nombreux personnel. Chacun d'eux construit un four à sécher les feuilles, et ce four devient le centre de la petite association éphémère qui vit pendant quelques mois au sein de la forêt, d'une vie solitaire et laborieuse. On y prépare parfois jusqu'à quatre ou cinq mille kilogrammes de feuille par jour. Les ouvriers s'occupent, les uns à
l'ébranchage des arbres, les autres au séchage dit feuilles. Leurs équipes sont recrutées dans tout l'Ëtat, et dès le premier jour, les colonies polonaises fournirent un bon nonribre de recrues pour la cueillette. Les hommes seuls quittent la colonie, et les femmes restent à la gEO'de des lots ; les moins hardis sont 'mples ouvriers, ceux qui ont plus d'initiative se font eux-mêmes entrepreneurs. Tous rapportent de la campagne l'argent qui représente leurs salaires ou leurs bénéfices, et de cet argent, les colonies ont vécu.
Les sommes qui entrent dans les colonies, du fait de la récolte du maté sont très irrégulicres. I^e cours du maté est très variable, et suivant la valeur de la feuille, les salaires augmentent ou se réduisent. Le prix de la feuille s'est abaissé parfois à tel pomt que le commerce s'est trouvé suspendu, et que la cueillette du maté a chômé — grave extrémité pour les colons. Mais on remédie plus aisément aux crises du maté qu'à celles du café. La culture du café ne peut être abandonnée pendant une année sans que la plantation même disparaisse, sans que le capital qu'elle représente soit englouti ; quels que soient les prix de vente, chaque fazendaire est dans la nécessité de produire, et produit le plus possible ; la crise n'entraine pas aussitôt la réduction de la production. Au contraire, rien de plus simple, lorsque les bénéfices menacent d'être trop faibles, que d'abandonner pour un an la cueillette du maté. La forêt reste livrée à elle-même ; la production ayant diminué, les prix se rétablissent d'eux-mêmes, et le moment venu, l'exploitation reprend. Aussi, les ressources qu'ils tirent du maté n'ont-elles jamais fait défaut aux colons d'une façon durable.
Elles n'ont pas suffi à créer la richesse, mais elles ont du moins évité une crise générale, le recul, la débandade
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peut-être de la colonisation. Elles ont permis aux colonies de subsister, alors qu'il n'existait pour leur» produits aucun marché, alors que leur isolement leur interdisait toute espèce de vie économique.
L'ère de l'isolement complet a cessé pour les colonies, depuis l'ouverture de la ligne de Saint Paul-Rio- Grande, qui, traversant le plateau, doit mettre prochainement en communication directe les États méridionaux du Brésil avec les États du centre. En 1907, le tronçon de cette ligne qui parcourt le Parana, était à peu près terminé ; la liaison avec Saint- Paul vers le nord n'était pas encore achevée, mais du côté du sud, la voie pénétrait déjà sur le territoire de Sainte-Catherine. A Ponta Grossa, la jonction était opérée avec l'ancienne ligne qui va vers la capitale et au delà vers la mer ; et les communications directes étaient établies entre tout le parcours de la S. Paulo-Rio-Grande dans les forêts de l'intérieur, le centre de l'État et les ports d'exportation.
Durant les longues années de la lente construction de la voie, les colons prirent part aux travaux de la ligne. Ouverte au trafic, elle améliorera efTicacement leur condition. Peu avant de traverser l'Yguassu, la ligne coupe le fond de la colonie de Rio Claro, et une station y a été établie. On est là, au pied de la serra de l'Espérance, et à quarante kilomètres du fleuve et du port de la colonie par lequel elle était autrefois en communication avec le reste du monde; là se trouvaient, dans le quartier le plus reculé, les lots les plus déshérités et les colons les plus misérables. J'y suis passé quatre ans après l'inauguration de la ligne : la transformation a été rapide. La voie ferrée est comme une artère vivifiante. Les nouveaux chemins tracés dans la colonie y aboutissent; les terres qui en sont voisines ont augmenté de
valeur. Près de la gare, et sur les terrains d'un seul des anciens ..lots, un petit centre s'est dôjà formé, aubergiste, charpentier, maréchal, et plusieurs de ces grandes boutiques à l'achalandage universel, par lesquelles passe toute l'importation et toute l'exportation de la colonie. Cependant, le centre ancien de la colonie, sa capitale oflicielle, voisine de l'Yguassu, le hameau de Rio Claro, se vide peu à peu, et plusieurs des maisons qui entourent sa haute église sont aujourd'hui désertes. On dirait que la colonie a changé de façade, mieux que cela, elle se met à vivre d'une existence nouvelle. Les produits de la terre, le mais, les haricots surtout, y ont acquis une valeur marchande, et, signe des temps nouveaux, indice de ce que le petit centre de vie isolé est entré enfin dans la vie économique générale du monde, cette valeur subit, lentement et imparfaitement encore, les oscillations du marché lointain de Rio ou de Duenos-Ayres.
A mesure que la misère disparaît, l'existence des colons devient plus variée et plus intelligente- Des germes de division du travail apparaissent; quelques colons se font artisans. Cette ruche, où les lots ressemblaient à des cellules égales, se modifie et se rapproche d'un groupement d'hommes d'origine moins artificielle. Le cercle des intérêts s'élargit, la vie morale même se développe. La politique pénètre dans la colonie. Prudentopolis forme aujourd'hui un municipe autonome et s'administre elle-même. A défaut de politique, les passions trouveraient d'autres aliments. J'en veux pour preuve une sorte de grève d'un caractère assez inattendu, dont j'ai été le témoin à Rio Claro. Les Polonais, gens religieux, après de longs conciliabules, s'étaient mis en grève contre le curé. Le curé, dans les colonies, étant de la nationalité des colons, est
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en quelque façon leur représentant. Il dirige l'école, et la paroisse est une sorte de personne administrative avec un embryon de services publics. Or, les Polonais, mécontents des exigences de leur curé, et sur un mot d'ordre, s'abstenaient d'assister à la messe, se mariaient civilement. Il avait fallu ces circonstances orageuses pour mettre en honneur cet usage, peu répandu au Brésil, et les enfants n'étaient pas baptisés. La grève régnait depuis longtemps, et la famine au presbytère ; mais les deux parties étaient intraitables. La paix s'est-elle faite ? Je n'en ai pas eu de nouvelles, mais je laisse à penser quelle agitation régnait d'un bout à l'autre des lots.
Telles sont les impressions que j'ai rapportées de mon séjour aux colonies du Parana.
Le terrain de la colonisation. — La forêt du Rio Grande. — Colons allemands et colons italiens. — Prospérité présente des colonies. — Le commerce des produits des colonies. — La question des terres du Rio Grande. — Contraste entre les colonies et les « campos » du Rio Grande. — Colons et gauchos. — Succès de la politique de colonisation dans le Brésil méridional.
On connaît mieux en France les colonies du Rio Grande que celles du Parana, parce que leur origine est plus ancienne, et surtout parce que leur population est en partie de race allemande. La question des colonies du Rio Grande a intéressé le public français comme une question allemande plutôt que comme une question brésilienne. Les colons allemands se laisseront-ils absorber par le milieu brésilien, ou resteront-ils dans l'Amérique du Sud les champions du « Deutschtum » Le problème a été étudié par M, Tonnelat dans un récent volume (1). Nous le supposerons résolu. Il y a peu de chances que ce petit groupe allemand arrive à maintenir sa nationalité, ce dont il se montre d'ailleurs assez peu jaloux. Il ne faut pas se laisser tromper par l'attitude de quelques journalistes de Porto
(1) E. Tonnelat, L'Expansion allemande hors d'Europe.
Alegre ou de Saint-Paul, allemands d'immigration récente, et qui n'expriment pas toujours très fidèlement les sentiments de leurs lecteurs. Au surplus, parmi les colons du Rio Grande, les Allemands ne forment pas la majorité, et les Italiens les dépassent en nombre. J'ai cherché à rendre compte avant tout de la vie économique des colonies.
De toutes les parties du Brésil, le Rio Grande était, par ses caractères physiques, la plus favorable à la colonisation. Placé sous le 30« degré de latitude, il est nettement en dehors de la zone équatoriale. Les saisons y sont bien marquées ; l'hiver sain et rude, l'été chaud et sec, tandis que les étés pluvieux des tropiques régnent encore à Saint-Paul et s'étendent parfois jusqu'au Parana. Aussi, la colonisation, qui, à Saint- Paul et au Parana, est limitée aux plateaux intérieurs, s'est-elle également portée, dans le Rio Grande, au pied de la serra do Mar et sur son versant. La capitale, centre de la région coloniale, n'est pas comme celle du Parana, à 900 mètres d'altitude, mais au niveau même de la lagune.
Le versant de la serra a été le champ principal de la colonisation, le grand foyer d'attraction pour les populations. Elle a donc joué au Rio Grande un rôle exactement contraire à celui qu'elle remplit au nord sur toute la longueur de la côte brésilienne. Nulle part en effet, sauf au Rio Grande, la bande forestière qu'elle porte n'a été entamée ; le défrichement n'en est pas commencé. Elle sépare, depuis l'Espirito Santo jusqu'au Parana, les champs de canne cultivés à ses pieds, des grandes régions agricoles des hautes terres. Au Rio Grande au contraire, c'est dans les forêts de la serra que se sont logées les premières colonies, et c'est en
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longeant à mi-pente les flancs de la serra que la colonisation a progressé vers l'Ouest.
Si la serra eut au Rio Grande une si grande impor* tance sociale, cela tient moins encore à la latitude plus basse et au climat plus tempéré qu'à sa structure géologique et à la nature de son sol. La serra do Mar est constituée, jusqu'au Parana, de granités et degneise, terres froides, d'autant plus improductives qu'elles sont perpétuellement lavées et appauvries par le» pluies. A partir de Sainte-Catherine, au contraire, la serra est formée de roches éruptives : elle n'est plus qu'une immense muraille de basalte. Les mêmes basaltes composent encore la serra au delà du coude qui l'éloigné de la mer et la dirige à l'ouest vers l'Uruguay. L'épanchement basaltique recouvre l'axe granitique de la serra, qui reparait plus au sud, auprès de la ville de Bagé, avant de se perdre dans les plaines pampéennes. Or, les basaltes donnent des terres inépui» sables, analogues aux terres violettes de Saint- Paul ; ils égalent en fertilité les alluvions de la Pampa ; ils ont fait la fortune des colonies du Rio Grande.
Ils sont, comme les diabases de Saint-Paul, associés à des grès rouges. Au nord de Porto Alegre, dans les contreforts de la serra, le grés rouge occupe le fond des vallées. Il porte aujourd'hui surtout des herbages. Le paysage, modelé par les eaux, y a pris des formes adoucies. Au-dessus des grés, le basalte plus dur forme de hautes falaises sombres. Rarement la roche apparaît à nu ; on la devine seulement à la raideur de la pente, et àl'éclosion subite de la végétation sur un terrain plus riche. Si l'on franchit ce palier, on parvient sur les terres fertiles où les cultures se sont groupées dès l'origine, et se sont toujours maintenues.
Les environs de Porto Alegre présentaient à la colo-
nisation un dernier avantage : le réseau navigable le plus complet qui existe au Brésil, hors du bassin des Amazones : cinq rivières aboutissent au fond de la lagune où est bâtie Porto Alegre. Dès le début des temps coloniaux, la navigation y fut pratiquée, et l'animation fut grande sur ces routes fluviales. Encore aujourd'hui, par la concurrence qu'elles font au chemin de fer, elles abaissent le prix des transports. Elles n'ont jamais cessé de rendre aux colons les plus grands services.
S. Leopoldo, la première des colonies du Rio Grande fut fondée en 1824. L'indépendance du Brésil venait à peine d'être proclamée, et déjà son jeune gouvernement s'engageait résolument dans les voies de la colonisation officielle. De 1830 à 1843, la guerre civile interrompt les arrivées d'immigrants ; mais, la paix rétablie, la province reprend à son compte la politique de colonisation. Elle multiplie les subsides aux colonies, et les primes aux agents d'immigration. Cette première période de colonisation, où les autorités provinciales conservent l'administration des colonies, se termine en 1859, au moment où le décret Von Heydt interdit l'émigration allemande pour le Brésil. Les Allemands forment, avant 1859.1a presque totalité des immigrants; c'est le temps où se constitue au nord de Porto Alegre la petite communauté teuto-brésilienne. Depuis 1859, le nombre annuel des immigrants allemands a toujours été restreint et n'a jamais dépassé quelques centaines.
De 1870 à 1890, les immigrants italiens remplacent les Allemands. Le gouvernement impérial, pour ne pas laisser les colonies allemandes isolées sur les contreforts méridionaux de la serra Gérai, crée sur ses pentes supérieures, et jusque sur le versant opposé, de nouvelles colonies. Les Italiens qui y furent établis étaient
originaires, pour la plupart, des provinces vénètcs. Le courant ne fut pas interrompu par la chute de l'empire. Il persista encore quelcpie temps après la révolution fédéraliste, qui ne fut domptée qu'en 1893. Depuis, l'immigration italienne a cessé, aussi bien qu» l'immigration allemande.
Faut-il ajouter, pour avoir énuméré complètement les races qui ont pris part à la colonisation des terres du Rio Grande, que la « Jewish Colonisation association » a créé récemment, pour des juifs bessarabiens, la colonie de Philippson ? Mais le succès de sa tentative a été médiocre, et le petit groupe de Bessarabiens de Philippson restera vraisemblablement isolé. Il n'en sera pas au Rio Grande comme en Argentine, où les colonies Israélites se sont multipliées, et où les juifs forment un élément important de la population agricole.
Les colonies allemandes et italiennes connurent au début les mêmes difiicultés ; je devrais dire la même difficulté, car toutes leurs misères résultaient d'une cause unique : l'isolement, le manque de débouchés. Les chemins étaient mauvais, les transports coûteux, l'exportation forcément réduite. La terre donnait de riches récoltes, mais on ne savait qu'en faire. Les rapports officiels représentent les colons vivant dans l'abondance. Ils ne mentent pas, car chaque lot nourrissait plantureusement une famille ; mais ils cachent une partie de la vérité, car cette abondance n'était pas la richesse. La fertilité du sol était vaine, et la léthargie économique complète.
Les voyageurs allemands qui visitèrent les colonies vers le milieu du siècle dépeignirent si tragiquement leur misère, que l'opinion s'émut en Europe, et qu'on finit par interdire l'émigration d'Allemagne au Brésil.
Peut-être leurs rapports étaient-ils trop sévères. Un fait semble du moins en contradiction avec leur pessimisme, c'est l'extraordinaire puissance d'expansion que manifestent dès les premières années les populations coloniales. Elle n'est pas moindre chez les Italiens, mais les Allemands ont eu le temps d'en donner des preuves plus éclatantes. Ils se sont multipliés d'une façon presque miraculeuse. Lorsqu'on recense aujourd'hui les colons de race allemande, on conçoit avec peine que tout ce peuple provienne du nombre restreint d'immigrants qui vinrent d'Allemagne se fixer au Rio Grande. Un recensement général, exécuté en 1859, l'année même où l'immigration fut arrêtée par décret, attribue à tout l'ensemble des colonies une population totale de 20.493 habitants (1), Comment, en l'espace de deux générations à peine, ces 20.000 colons ont-ils pu donner naissance à une population décuple? On évalue en effet à 200.000 environ le nombre des Rio Grandais de race allemande.
L'étendue des terres colonisées s'est accrue en proportion. Ce n'est pas seulement par nécessité que les colons travaillent à reculer sans cesse les limites de la forêt, mais aussi par spéculation. Certains d'entre eux vendent à de nouveaux arrivants les terres qu'ils ont défrichées, et vont acheter plus loin des terres nouvelles qu'ils revendront de nouveau lorsque leur valeur se sera accrue. Un général disait que dans son armée, c'étaient toujours les mêmes qui se faisaient tuer. Dans le combat que l'homme Uvre à la forêt, il en est de même : ce sont toujours les mêmes qui colonisent. En arrière de ces pionniers progresse, couverte par eux, une population
(1) Ce chifTre est déjà manifestement supérieur au nombre réel des immigrants, car il existait en 1859 des colons établis à S. Léopoldo depuis trente-cinq ans et qui avaient fait souch»
moins aventureuse, plus effrayée de la solitude. Le processus de la colonisation ne se modifie pas. J'ai pu Tobserver à mon passage, dans les colonies italiennes comme dans les colonies allemandes. Il remonte au début même des temps coloniaux. Dès 1858 les rapports du président de la province signalent qu'à S. Leopoldo, une partie des familles se sont éparpillées dans les colonies plus récentes, préférant acquérir des terres nouvelles et vendre celles qu'elles avaient déjà défrichées. Los Conventos, Estrella, Santa Maria, ont été peuplées de gens de S. Leopoldo, et d'ailleurs, ajoute le rapporteur, on en trouve dans toute la province. Cette conquête du sol par les colons ne fut jamais arrêtée comme à Saint- Paul par la diffîculté de trouver des terrains mis en vente. Les propriétaires privés imitèrent en effet l'exemple du gouvernement impérial et des autorités provinciales, et offrirent leurs terres à des conditions analogues. Ils n'en tiraient aucun revenu ; ils ne pouvaient espérer y développer aucune culture. Lorsque leurs terres trouvèrent preneur, ils se réjouirent de cette fortune, et les cédèrent volontiers à des prix assez faibles, payables en plusieurs années. Le prix courant était de 10 milreis l'hectare (25 francs environ). Certains propriétaires, pour hâter la vente de leurs terres, organisaient sur le modèle des colonies officielles de véritables colonies privées, qui vécurent sous le même régime. Telle est l'origine de Mundo Novo, Santa Maria da Soledade, Estrella, Conventos, S. Lourenço, etc.. Dans toute la région coloniale, se produisit une expropriation générale à l'amiable. Les terres ont changé de mains. Les immigrants de raca européenne forment aujourd'hui à eux seuls la classa j des propriétaires. Une portion insignifiante du sol est restée aux héritiers des grands propriétaires qui U
détenaient tout entier avant les débuts de la colonisation.
Si les colonies vécurent à l'origine dans la misère, le sort leur est aujourd'hui plus favorable. Lorsque, par les chenaux sinueux de la lagune des canards, on est arrivé à Porto Alegre, et lorsque, en remontant les vallées qui y débouchent, on a gagné la région des anciennes colonies, S. Leopoldo ou Hamburger Berg, on ne peut manquer d'éprouver une vivo admiration à l'aspect de ces campagnes heureuses. Je me souviens de la vue immense que nous découvrîmes un soir, du haut des collines qui dominent Dous Irmaons. Un» large vallée s'ouvrait à nos pieds, couverte de champs et d'arbres, fermée au loin par la serra dont la base est couverte de cultures et dont les hautes pentes sont encore en partie boisées. Il y a longtemps déjà que la colonisation en a franchi la crête, car c'est sur le plateau en arrière que s'étend le vignoble. Dans la vallée, au milieu des champs : des maisons blanches, un village, pareil à un village d'Europe. Il n'existe pas au Brésil, sauf peut-être quelques régions caféières à Saint-Paul, et quelques plantations de canne, de paysage qui donne l'impression d'une prise de possession aussi complète du sol par l'homme.
Mais dans les champs de canne et même dans les cultures de café, le travailleur agricole habite des cases misérables, abris étroits et sales. Auprès de ces cases, la maison des colons du Rio Grande est un palais ; c'est elle qui donne au paysage son caractère. On a beaucoup construit dans les campagnes du Rio Grande, ces dernières années. La prospérité économique se traduit aussitôt par ce signe visible : le colon qui s'enrichit embellit sa maison, tandis que les Italiens de Saint-Paul n'immobilisent pas leurs économies.
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Un climat trop doux n'avait pas enseigné aux Brésiliens le Iiome. Les populations de race brésilienne, à voir leurs demeures, semblent camper sur leurs terres, et non y résider. Mais les colons allemands ont apporté au Brésil le goût d'une habitation agréable, et chacune de leurs maisons est une véritable foyer. Est-ce le contraste avec d'autres parties du Brésil, où l'homme est plus modestement logé, toujours est-il que j'avais, en traversant les colonies, la même impression qu'on éprouve en parcourant les plus riches régions agricoles d'Europe.
L'intérieur des maisons est meublé avec goût, et proprement tenu. Une affiche de la Hamburg America, décoration économique, orne invariablement le mur. Si vous vous arrêtez un soir dans l'une de ces maisons, vous y recevrez une hospitalité, non pas plus cordiale, mais plus confortable qu'il n'est d'usage au Brésil. Le menu sera varié et abondant, et le dîner servi à l'allemande. Vous aurez pour la nuit un lit de plumes, comme en Thuringe ou dans la Forêt-Noire. L'hiver du Rio Grande excuse, paraît-il, le lit de plumes ; le lit de sangle à la brésilienne serait pourtant plus agréable l'été.
Tant de confort est à la vérité le privilège des colonies les plus anciennes : à mesure qu'on s'éloigne du noyau primitif pour pénétrer dans des zones de colonisation récente, la richesse publique paraît moins bien assise. Si loin qu'on aille cependant, je ne crois pas qu'on rencontre nulle part la misère et les angoisses que traversèrent les premières familles établies il y a soixante ans dans les solitudes de la forêt. Les pionniers d'avant garde, disséminés aujourd'hui dans la forêt, et qui lui livrent une rude bataille, sont des volontaires pleins d'espoir, escomptant une aisance prochaine; une armée de conquérants, et non un groupe d'exilés démoralisés
Les Italiens sont moins grands bâtisseurs que les Allemands, quoiqu'ils paraissent aussi bien enracinés dans le pays. La vigne signale toujours leurs habitations ; même ceux qui ne vendent pas de vin en fabriquent pour leur consommation, et leur maison porte souvent des treilles. Quant aux Israélites russes que j'ai visités aussi, ils s'installaient à peine, et c'étaient encore de véritables étrangers. L'administration de la colonie, dans sa prévoyance un peu trop maternelle, s'ingéniait à leur donner l'illusion qu'ils n'avaient pas changé de patrie. Les maisons qu'on leur avait construites semblaient importées de toutes pièces do la Russie méridionale, avec leur poêle logé dans l'épaisse cloison centrale. Ils y vivaient, ayant cloué au mur le portrait des sept Moïse, avec cette fidélité aux mœurs patriarcales qui signale leur race.
L'aisance croissante des colonies a des causes diverses. Elles ne connaissent pas le mal commun de tous les pays vieux, la division croissante des terres qui s'exagère de génération en génération. On ignore au Rio Grande le fléau, commun en Italie, de la trop petite propriété. Chaque colon y possède comme à l'origine son lot complet de trente hectares, sa colonie; et j'ai vu peu de familles posséder seulement une demicolonie. Le sol ne manque pas ; les fils ne partagent pas entre eux l'héritage paternel, un seul d'entre eux conserve toutes les terres, à charge d'aider ses frères à en acquérir plus loin d'autres où ils pourront s'établir. Chaque domaine suffit largement à chaque famille, et fournit à presque tous ses besoins.
L'isolement, dont les colonies souffrirent autrefois, s'est atténué; les chemins ont été améliorés; le chemin de fer joint aujourd'hui Porto Alegre à la frontière argentine, en longeant le pied de la serra Gérai, où
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sont concentrées les colonies. Déjà un embranchement en gravit les pentes, et prend à revers la région coloniale. C'est celui qui servira d'amorce au chemin de fei' de Saint-Paul au Rio Grande. On projette aussi de compléter le petit réseau local qui dessert la zone au nord de Porto Alegre, où la densité de la population est le plus forte. Les colons peuvent donc facilement exporter leurs produits.
Ils disposent en outre d'un marché. La ville de Porto Alegre a grandi; elle compte près de 100.000 habitants. Cette population urbaine est approvisionnée exclusivement par les colonies. A Porto Alegre sont vendus le seigle et les pommes de terre que les Allemands récoltent à côté des cultures alimentaires nationales, le manioc et les haricots. A côté de Porto Alegre, de nouveaux débouchés se sont ouverts. C'est d'abord, au sud de l'État, toute la zone des prairies, consacrée à l'élevage des bœufs, et les villes où se fabrique la viande salée. Elle devient de plus en plus tributaire de la région coloniale qui lui envoie ses produits par eau sur la lagune. Depuis peu, les colonies ont conquis un marché plus vaste et plus lointain, et le Brésil entier est devenu leur client. L'exportation se développerait plus vite si l'accès du port de Rio Grande était plus aisé ; mais sa barre sableuse arrête souvent les navires pendant des semaines ; elle clôt le Rio Grande, et l'isole encore du reste du monde. On va d'Europe à Rio de Janeiro en quinze jours ; de Rio à Porto Alegre, le voyage dure souvent davantage. Aussi le commerce d'exportation des colonies porte-t-il exclusivement sur des articles de luxe; le vin, produit par les colons italiens, et qui se vend à Saint- Paul et à Rio 1000 reis (1 fr. 60) la bouteille, et la graisse de porc fabriqué* parles colons allemands. C'est sous cette
forme qu'ils arrivent à tirer parti de leurs inépui» sables champs de mais.
Une fraction importante de la population vit du commerce. De petits centres ont grandi, dont la raison d'être est le commerce, et non pas l'agriculture. Leu> prospérité est moins stable que celle des centres agricoles ; parfois les circonstances les déplacent. Nova Hambourg se bâtit à l'extrémité de la voie ferrée, au point où se concentrent les produits des colonies qui seront expédiés à Porto Alegre. Mais la ligne est prolongée jusqu'à Taquara ; aussitôt Nova Hambourg décline, la population y décroît ; la valeur des terrains y diminue, et cette fragilité même de sa fortune révèle tous les progrès de la vie économique des colonies.
Enfin, la région coloniale n'est pas restée exclusivement agricole. De petites industries s'y sont implantées, la tannerie en particulier. De S. Léopoldo à Hamburger Berg, l'odeur des tanneries vous poursuit Dans chaque maison, le long du chemin, on travaille le cuir. Ici, l'on coud des chaussures, ailleurs l'industrie du cuir se combine avec celle du bois, et l'on fabrique des malles. Les peaux, la matière première, ne viennent pas des colonies elles-mêmes, mais du sud de Rio Grande, des grands abattoirs de Bagé et de Pelotas. Faute de travailleurs, ces peaux alimentaient autrefois l'industrie étrangère. L'abondance de la main-d'œuvre dans les colonies a suffi à faire surgir ce centre industriel, n expédie dans tout le Brésil ses articles manu facturés. Sous le régime du protectionnisme brésilien, cette industrie est la source de tels profits que par endroits la population néglige l'agriculture pour s'y consacrer entièrement, et que les champs restent en friche pendant que les ateliers travaillent.
Un fait suffit à révéler la prospérité des colonies,
c'est l'élévation du prix des terrée. Des lots payés à l'origine 300 milrcis environ, ont été revendus depuis quarante et cinquante fois ce prix. Même en dehors des zones particulièrement favorisées, on ne trouverait pas une « colonie » de trente hectares à moins de deux ou trois cents milreis l'hectare, à moins d'aller jusqu'à la limite des terres en cultures où l'État travaille aujourd'hui à créer de nouveaux centres coloniaux. Ce n'est pas en raison de leur fertilité que le prix des terres au Rio Grande varie ; mais surtout en raison de leur situation et des frais de transport dont leurs produits sont grevés, tant il est vrai que le travail agricole n'est productif que si des débouchés lui sont ouverts. Une théorie de la rente des terres, née au Br/sil, serait différente, à n'en pas douter, de la théorie classique, et se serait échafaudée tout entière sur cette grave question des transports.
La colonisation au Rio Grande courut un grave danger du fait de l'insuffisante organisation juridique de la propriété foncière. Comme au Parana, la démarcation des lots et la distribution des titres de propriété ne fut pas toujours faite avec le soin désirable. Ce désordre donna lieu à quelques procès entre colons au sujet des limites de tel lot ou de son attribution légitime à tel propriétaire. Mais le trouble fut léger. Il n'en fut pas de même lorsque se posa, il y a quelques années, la question des terres du Rio Grande, autour de laquelle la presse allemande mena grand bruit. Elle intéressait en effet la fortune d'un grand nombre de colons. Pour la comprendre, il est nécessaire de retracer en quelques mots l'histoire de la propriété foncière au Brésil.
La province avait livré à la colonisation des terres du domaine public. En même temps, im grand nombre
de propriétaires privés avaient colonisé leurs terres. Or, la plus grande incertitude régnait sur les limites des terres de l'État, et il se produisit ce double accident, que, d'une part, l'autorité vendit des terrée privées, et d'autre part, des propriétaires vendirent des terres du domaine. Ce second cas fut, on le devine, plus fréquent que le premier. Il représent a une forme très répandue d'usurpation des terres publiques.
La terre, au Brésil, appartint en principe, d'abord au roi de Portugal, ensuite au gouvernement de l'empire, et, depuis la révolution républicaine, les États héritèrent chacun pour son territoire des droits du gouvernement central. Le roi fit à certains de ses sujets des donations de terres, nommées sismaries^ qui, divisées au hasard des successions et des ventes, furent l'origine de la propriété privée. Mais à côté des terres privées provenant des sismaries, il y eut dès l'origine, des terres possédées sans titres, propriétés de fait et non de droit, que leur maître détenait pour la seule raison qu'elles avaient été occupées par lui ou par ses ayants cause, à une date souvent très reculée et oubliée. Les terres libres étaient trop étendues pour que personne songeât à lui contester la possession de son domaine. Au milieu du xix« siècle seulement, on commença à prévoir l'immense valeur que devait acquérir la propriété foncière; on songea alors à réglementer l'occupation des terres. La loi de 1850 décida que l'occupation ne serait jamais à l'avenir considérée comme une source de propriété ; que cependant, pour toutes les occupations antérieures à 1850, régulièrement vérifiées et régulièrement inscrites, l'occupant recevrait un titre de propriété. La loi de 1850 était une véritable loi de liquidation : elle devait marquer la fin de l'usurpation des terres du domaine. Par
malheur, elle ne fut pas fidèlement appliquée ; on simula des occupations de terre ; on en obtint l'inscription comme si elles avaient été réelles, et comme si elles avaient été antérieures à 1850. Jusqu'après la révolution, ces usurpations continuèrent. Au Rio Grande en particulier, elles se firent sur une grande échelle; de 1885 à 1889 seulement, elles portèrent sur plus do 300.000 hectares.
Les terres usurpées étaient aussitôt livrées à la colonisation. Un grand nombre de colons se trouvèrent ainsi, à l'origine de la période républicaine, établis sur des terrains injustement arrachés au domaine public. Les hommes d'état rio grandais, désireux de réparer dans la mesure du possible cette dilapidation de la fortune de l'État, chargèrent, en 1897, une commission d'ouvrir une enquête sur les concessions abusives des titres de propriété. En moins d'un an, la commission avait déjà signalé près de 20.000 hectares qui devaient revenir à l'État, pour avoir été frauduleusement soustraits de son patrimoine. Au lieu d'expulser les propriétaires actuels, l'État préféra leur imposer le règlement d'une indemnité proportionnelle à l'étendue de leurs terres. Cette mesure fit crier au scandale. Elle souleva dans la population coloniale la plus vive agitation. Elle avait frappé un grand nombre de coupables, spoliateurs du domaine public, dont elle exigeait une indemnité modérée en paiement de leur fraude ; elle frappait aussi des innocents, puisque certains colons avaient, en toute bonne foi, acheté et payé à leurs propriétaires apparents les terres que l'État revendiquait aujourd'hui. Il les obligeait à payer leur lot une deuxième fois ; n'était-ce pas l'équivalent d'une véritable confiscation ?
Le gouvernement rio grandais le comprit, et se
montra gi^néreux. Par le décret du 10 février 1903, le Président de l'État, « considérant qu'il existe des jugements administratifs légitimant des propriétés provenant d'occupation de terres, qui ont été rendus conformément à la loi de 1850, mais qui n'ont été obtenus que par fausse cause ou fausse preuve; considérant que de tels jugements sont susceptibles de révi sion, que l'État a le droit indiscutable d'obtenir par les moyens légaux la restitution de son patrimoine; considérant cependant que ces terres ne se trouvent plus aux mains de leurs premiers possesseurs, mais à celles dea colons brésiliens ou étrangers qui les ont obtenues par petits lots et à prix élevé; que ces acquéreurs de bonne foi sont dignes de la protection de l'État, tant parce qu'il leur est impossible d'obtenir de leurs vendeurs une restitution du prix qu'ils ont payé, que parce que la communauté leur doit beaucoup pour avoir mis ces terres en cultures, décide que les colons qui auront acquis un lot de terre dans ces conditions sont dispensés de toute indemnité envers l'État ». L'État renonçait donc à ses droits en faveur des colons. Il eût été injuste de les rendre responsables de la négligence qu'avait autrefois montrée le gouvernement à défendre son domaine. Puisque l'État avait jadis appliqué les lois avec faiblesse, il devait supporter seul les conséquences de ses fautes. La propriété coloniale s'était fondée au moment où le droit foncier brésilien se transformait ; mais lorsque l'occupation des terres publiques cessa d'être tolérée, on ne pouvait, en équité, donner à cette rigueur nouvelle un effet rétroactif.
Depuis le décret de 1903, la question des terres n'existe plus. Les commissions d'enquête ont été supprimées en 1905. En 1899, une loi a réglé la condition
dos terres au Rio Grande (1). Elle décida que les sim* pies occupations de terre sans titres ne pourront être légitimées que si elles sont antérieures à 1889. Quant aux terres occupées postérieurement, les occupants auront seulement le droit de les acheter à l'État à un prix qui sera arbitré. Elle constitue un précieux avantage pour la colonisation. Elle assure le terrain sous ses pas; elle lui permet de jouir avec sécurité de ses conquêtes passées, et de s'étendre sans inquiétude.
La colonisation a pour domaine la région forestière du Rio Grande : coloniser et déboiser sont synonymes. Aussi la loi de 1889 sur les terres et sur la colonisation se préoccupe-t-elle en même temps de la protection des forêts. Non seulement elle interdit aux concessionnaires de lots coloniaux d'abattre en dehors de leurs cultures les arbres existant sur leurs terres, aussi longtemps que le prix n'en a pas été complètement acquitté, mais elle tente d'organiser dans l'État le régime forestier. Elle soumet en effet à la surveillance publique les forêts comprises dans le périmètre forestier. La zone protégée comprendra toutes les superficies boisées qui régularisent le débit des rivières, et empêchent le ruissellement torrentiel des eaux. La protection des forêts est d'autant plus indispensable que, le plus souvent, ce n'est pas seulement pour exploiter le bois que la forêt est détruite, mais aussi pour faire place aux cultures. Le colon progresse, la cognée à la main, trop peu clairvoyant pour respecter les parties de la forêt qu'il est imprudent d'abattre et où l'agriculture ne lui donnera jamais que des rendements inférieurs, sacri-
(1) Des lois analogues, destinées à arrêter l'occupation des terres publiques, que la loi de 1850 n'avait entravée nulle part, ont été votées dans un grand nombre d'États depuis la révolution républicame (Saint-Paul, Rio, Parana, etc.).
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fiant des troncs centenaires à quelques récoltes incertaines. Il serait nécessaire que l'administration lui ouvrit les yeux. De tous les États du Brésil, le Rio Grande est le premier où l'on ait songé à modérer le déboisement.
La colonisation n'a jamais pénétré vers le sud dans la région des campos, c'est-à-dire des prairies. La moitié méridionale du Rio Grande est occupée, en effet, par d'immenses prairies ondulées qui rejoignent au sud les prairies de la République de l'Uruguay et celles de l'Argentine. Leur sol ne se prête-t-il donc pas à l'agriculture ? Les éleveurs qui y vivent ont récolté de tout temps quelques charges de mais ; et l'un des plus gros propriétaires de campos, M. Assiz Brazil, affirme que le sol n'y atteindra pas toute sa valeur tant qu'il sera consacré à l'élevage, et qu'on en tirera un revenu supérieur par la culture. Cependant, quelques tentatives anciennes de colonisation y ont rapidement échoué, et aujourd'hui encore, malgré l'exemple do l'Argentine et même de l'Uruguay, les agriculteui-s y sont en nombre restreint. Il s'en faut d'ailleurs que les prairies du Rio-Grande vaillent en fertilité les alluvions profondes des pampas argentines. Partout où je suis passé, j'ai vu, recouvrant la roche, un mince manteau d'humus, qui nourrit aujourd'hui la végétation des graminées, mais qui se lasserait vite de produire des moissons.
Quoi qu'il en soit, les prairies sont restées le domaine incontesté de l'élevage. Le passage du train y lève des bœufs aux grandes cornes, à l'avant-train puissant, et des chevaux effarés, galopant, la queue épilée. Des carcasses sèment la plaine, parfois toutes fraîches, le squelette encore entier, parfois déjà anciennes, les ossements dispersés par les vents, les pluies et les vau
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tours. L'hiver décime les troupeaux qui y restent exposés sans abri, sur les pâturages amaigris. L'été, le bétail souffre de la sécheresse. Au printemps seulement, lorsque la prairie se réveille, les survivants, exténués par le jeûne, se refont, s'engraissent et se reproduisent. Sur ce monde animal régne la nation des gauchos, cavaliers admirables, toujours en selle, éleveurs parfois barbares. Leur travail consiste surtout à compter les bœufs, à choisir, à la saison, les bôtcs en bon point et d'âge à être vendues, et à les mener aux abattoirs. Leur instrument de travail est le lasso.
Le contraste entre colons et gauchos est frappant c'est un des faits les plus caractéristiques de la vie rurale brésilienne, que l'opposition entre les populations agricoles et les populations pastorales. Nulle part elle n'est plus nette qu'au Rio-Grande. 11 n'existe guère au Brésil de régions où l'agriculture se combine avec l'élevage, comme c'est la règle dans les campagnes françaises. C'est qu'en France, le bœuf n'est pas seulement une bête de boucherie, il est aussi un animal domestique, le premier serviteur de la ferme ; il prend sa part des travaux du paysan. Au Brésil, le labour est exceptionnel, la terre est travaillée à la main. Le colon n'a pas d'animaux domestiques.
Les colonies et la prairie vivent côte à côte, comme deux mondes distincts, ayant des occupations et des mœurs différentes, diverses aussi par leur origine. Les colons sont de race italienne ou allemande ; quant aux gauchos, leur sang portugais est fortement mêlé de sang espagnol. Cependant il serait faux de dire que chacune des deux populations voisines n'exerce sur l'autre aucune influence. Les gauchos, vrais aristocrates, ont enseigné aux colons le goût de l'équitation ; mais tandis au*» le cheval est pour les gauchos
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le compagnon du travail quotidien, il est dans les colonies une bête de luxe. On monte à cheval le dimanche ou lorsque chôment les besognes agricoles ; hommes et femmes, les italiennes à califourchon, les allemandes en amazones. Les jeunes gens préfèrent souvent une chevauchée aux jeux traditionnels, à la « kegelbahn » allemande. Je me souviens d'avoir vu, au moment de la campagne électorale, les cavaliers de la colonie de Silveira Murtins, faire cortège à leurs candidats. Ils étaient descendus jusqu'à Sainte-Marie, en pleine ïone des campos, et couvraient de leurs prouesse» équestres les chemins de la prairie.
En résumé le succès de la politique de colonisation du Rio Grande est incontestable. Il est d'autant plus frappant que les difficultés du début furent plus nombreuses. Par leur activité, leur puissance d'expansion, leur richesse croissante, les petites républiques démocratiques qui constituent les populations coloniales sont un des meilleurs éléments de la nation brésilienne moderne. Leur stabilité est complète. Tandis que Saint- Paul ne réussit pas toujours à retenir les immigrants italiens, au Rio Grande, le mouvement de réémigration est nul. Un seul danger, dont l'opinion brésilienne ne semble d'ailleurs s'être jamais sérieusement inquiétée, c'est la résistance des colons à l'assimilation nationale. Cette résistance risque-t-elle de compromettre l'unité territoriale du Brésil, ou même son unité morale ? C'est une question que je n'aborderai pas. L'iiistoire des colonies explique la fidélité qu'ont montrée les colons à leur nationalité primitive. Pendant deux générations, ils ne furent même pas en contact avec le milieu brésilien ; par quel miracle auraient-ils pu apprendre le portugais et oublier l'allemand ?
L'isolement où ils vécurent leur interdit de se laisser absorber et les attacha à leurs traditions particulières. L'origine ofrjcielle des colonies est responsable de cet isolement. Le gouvernement en décida la création en un temps où les conditions économiques ne les auraient pas fait naître spontanément. Il en choisit le site loin de toutes les routes ; il prépara ainsi la question allemande. Les lois économiques naturelles ont de ces revanches contre l'interventionnisme. Lorsque le développement normal du commerce fait aflluer d'eux-mêmes les colons dans un pays, lorsqu'ils peuvent y pratiquer des cultures d'exportation, lorsque la circulation de l'or entre leurs mains leur donne l'espérance, ou du moins l'illusion de la richesse, alors seulement ils se laissent absorber sans efforts. L'Argentine contemporaine en est la preuve.
Mais si l'isolement et la misère ont rendu jadis les Teuto- Brésiliens rebelles à l'assimilation, des conditions de vie nouvelles ne feront-elles pas évanouir l«ur résistance ? On est en droit de l'espérer. La prospérité économique réduira d'elle-même la citadelle allemande de Rio Grande. Elle y a pratiqué déjà de larges brèches.