LES POPULATIONS NÈGRES
Comme à Minas, les noirs se dispersèrent et quittèrent le logement commun où ils vivaient groupés auprès de l'habitation du maître. L'abolition eut une autre conséquence : les femmes cessèrent de travailler. Ce qu'a d'éphémère et d'incertain la constitution de la famille nègre favorise leur oisiveté. Le nègre en est encore à acheter la fidélité de la femme par des ménagements que les hommes de race blanche ignorent dans les pays où le lien conjugal est mieux garanti par la loi et par les mœurs.
A ces différences près, le travail a repris sur les plantations de canne comme avant 1888. La propriété du sol appartient le plus souvent aux usines. Elles le concèdent à des noirs par parcelles, et leur accordent un contrat qui porte le nom de colonage, bien qu'il ne ressemble pas au colonage de Saint-Paul. L'irrégularité du travailleur noir est d'autant plus dangereuse que le chômage des usines serait ruineux. Aussi chaque usine se préoccupe-t-elle avant tout d'assurer sa récolte. Le contrat de colonage oblige le colon à livrer à l'usine propriétaire la totalité de ses cannes.
L'usinier soumet les colons à une surveillance constante ; leur intérêt ne suffît pas à l'assurer qu'ils donneront tous leurs soins à la terre. L'usine entretient des pépinières de canne ; elle encourage les plantations, parfois elle est réduite à faire à ses frais une partie des travaux de culture. Beaucoup de noirs travaillent aussi à la journée. La journée est payée, comme à Minas, de 1.800 à 2.000 reis. Parfois le colon est un véritable entrepreneur qui reçoit de l'usine une grande étendue de terrain sur lequel il occupe des journaliers à ses gages. Le travail gagne alors en régularité ; l'usine peut être assurée de la récolte. Et le colon seul doit résoudre le problème de maintenir pendant toute la
période des travaux agricoles l'efTectif de son penonnel (1).
Les cannes que livre le colon lui sont payées selon le cours. Parfois l'usine reçoit gratuitement une faible partie de la récolte, un dixième par exemple. Cette part constitue l'unique loyer de sa terre. La valeur de la terre ne peut s'élever en effet aussi longtemps que toutes les terres ne seront pas mises en culture chaque année. En certains points cependant, le prix élevé dee terres indique que les cultures y sont faites d'une façoa constante. C'est ainsi qu'aux environs de Campos le terrain est vendu jusqu'à3l)()milrei8 l'hectare (500 francs environ) et parfois davantage.
Une petite partie des terres appartient à des noirs. La petite propriété nègre ne s'est pas constituée depuis l'abolition ; son origine est antérieure. Les maîtres qui affranchissaient des esclaves leur donnaient souvent, avec la liberté, une pièce de terre qui assurait leur subsistance. Les nègres qui ont hérité de ces petites propriétés sont aujourd'hui le meilleur élément de la population agricole noire. Ils forment la majorité d'une
(1) La question de la main-d'œuvre agricole n'est pas la seul* qui préoccupe l'industrie sucrière brésilienne. Elle est plarée ea eflet dans des conditions économiques assez singulières. Un nombre limité d'usines autour de Campos et de Pernambouc fabriquent du sucre proprement dit. Leur production est absorbée par les grandes villes brésiliennes. Mais à côté de ces usines, il existe sur toute la superficie du Brésil une infinité de petits moulins à canne primitifs qui produisent un succédané du sucre : le sirop concentré. Ils écoulent leur produit dans les campagnes, où la clientèle est moins exigeante. La production de ces moulins est intermittente. Elle s'interrompt lorsque le cours du sucre fléchit. Lorsqu'il se relève, les moulins sont remis en marche. La concurrenc qu'il» font aux usines de canne est néfaste à la grande industrie bucrière. Ils lui enlèvent une part du marché national, et leur rivalité est d'autant plus dangereuse que le sucre se vend plus^ «her.