‹ Le Brésil au XXe siècleChapitre 27 sur 28 · L'ÉMIGRATION CÉARENSE ET LB PEUPLEMENT DU BASSIN DE L'AMAZONK · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRATION CÉARENSE ET LB PEUPLEMENT DU BASSIN DE L'AMAZONK

Les causes de l'émigration céarense. — La sécheresse de 1877-79. — Les < paroaras ». — L'Amazonie avant l'aflluz des céarentM. — La récolte du caoutchouc et la pénétratioa de la totii. — Développement écoaomique de l'Amazoaie.

Dans le nord du Brésil, le Céara a été un foyer de dispersion de population : tel est le sort des pajrs pauvres, l.e Massif Central, en France, a joué le même rôle. Le Céara accumule des réserves d'hommes que la famine disperse ensuite. A l'ouest du Céara s'étendait l'immense domaine du bassin du Tocantins et de l'Amazone, la plus vaste zone de forêts qui existe au monde : ce fut le champ où se versa l'émigration céarense. Pour peupler ses provinces méridionales, le Brésil a dû faire appel à l'immigration étrangère. Dans le nord, il disposait au contraire d'une race de colons indigènes.

Ce fut pour lui une circonstance très heureuse. La nature opposait en effet au peuplement du bassin de l'Amazone des difficultés insurmontables en apparence. Le climat suffisait à écarter les Européens ; les métis céarenses étaient seuls capables de le défier. Si le

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Céarane connaît pas l'humidité mortelle de l'Amazonie il lui ressemble pourtant par ses chaleurs constantes ; et la population qu'il avait formée était adaptée d'avance aux conditions d'existence qu'elle rencontra dans les forêts de l'Amazone.

L'émigration du Céara est un des facteurs essentiels dans la formation du peuple brésilien moderne. Grâce à elle, le Brésil septentrional est entièrement peuplé d'hommes d'origine brésilienne et de langue portugaise, et rien n'y ressemble à ce qu'est à Saint-Paul la question italienne, ou au Rio Grande la question allemande.

Pour comprendre les raisons qui chassent les Céarenses loin du sol natal, il faut connaître les grandes calamités qui, de génération en génération, ont frappé leur pays. De toutes les sécheresses historiques, celle de 1877-79 fut la plus néfaste. Le souvenir en est resté vivant partout au Céara. Ce fut elle qui provoqua le premier courant intense d'émigration.

Le désastre fut d'autant plus irréparable qu'il survint après trente-deux années de prospérité pendant lesquelles la richesse et la population s'étaient multipliées parallèlement. Depuis 1845, le nombre des habitants était passé de 340.000 à plus d'un million. L'essor des cultures cotonnières avait étendu les défrichements, et nulle précaution n'était prise contre la sécheresse. On commença à la redouter dès janvier 1877, lorsque, faute de pluies, on dut renvoyer à plus tard les semailles. Le peuple, au Céara, est féru de superstitions. La croyance générale veut que s'il pleut le jour de la Sainte Luce, le 13 décembre, il pleuve aussi en janvier suivant; les pluies qui tombent le lendemain 14 annoncent des pluies pour février, et celles du 15, des pluies pour mars.

ÉxMlORATION ET PEUPLEMENT DE L'AMAZONE M»

Ces trois journées de décembre portent le nom des « espérances de Sainte-Luce ». Or, les espérances de Sainte-Luce, cette année-là, avaient manqué, et ce fut l'origine des inquiétudes qui augmentèrent peu à peu à mesure que se réalisèrent les prédictions.

Le bétail fut le premier à souffrir ; après les bœufs, le bétail humain, les esclaves ; puis, les ressources manquèrent pour la population libre elle-même. C'est la coutume en effet que, dans le sertaon, on se nourrisse de maïs et de haricots, de mai, après les premières récoltes, jusqu'en août ou en septembre ; et l'on recourt ensuite au manioc, qui doit suffire jusqu'au retour de l'été suivant. Le manioc manqua comme le mais. Les prix des matières alimentaires de première nécessité s'élevèrent brusquement. La faim se fit sentir d'abord aux plus pauvres. Pour secourir les populations atteintes, il y avait deux méthodes : ou bien répartir des secours dans l'intérieur, et en faire des distributions dans toutes les localités du sertaon ; ou bien réunir les faméliques dans quelques points choisis, et les y faire vivre. La première était la plus logique ; on essaya de l'appliquer. Cependant la distribution des secours dans l'intérieur fut interrompue dès novembre 1877, et on les concentra dans quelques villes, au port d'Aracaty et à la capitale. On se heurta en effet à un obstacle insurmontable, la difficulté des communications. On devine combien étaient pénibles et coûteux les transports de la côte vers les villes de l'intérieur. Aussi longtemps qu'il resta de petites réserves de nourriture, et qu'il suffît d'expédier de l'argent à répartir en aumônes aux plus misérables pour les aider à se procurer des vivres sur place, on put répandre les secours. Mais lorsque ces faibles réserves furent épuisées, lorsque les riches eux-mêmes connu.

rent la faim, lorsqu'il eût fallu envoyer non do l'argent, mais de quoi manger, alors, distribuer des secours dans l'intérieur eût été une tâche au-dessus des forces de n'importe quelle administration.

Au lieu qu'on portât les secours vers la population, ce fut elle qui se déplaça pour aller au-devant d'eux. De même qu'une partie des haibitants se dirigèrent vers la serra, cherchant des champs qui pussent les nourrir, de même, ils se pressèrent en foule vers Forlaleza, où ils campèrent pendant toute la sécheresse. C'est là qu'étaient débarqués les vivres expédiés du Brésil et de l'étranger. L'émigration vers les villes est le trait le plus curieux de l'histoire de la sécheresse. A Aracaty, il y eut 60.000 |de ces malheureux ; à Fortaleza ce fut pire encore : la ville avait à peine, en temps normal 30.000 âmes ; elle vit sa population monter pendant toute l'année 1878 à 125.000 habitants. On ne peut imaginer leurs souffrances ; ils vivaient dans des baraquements construits sous les arbres de la petite oasis qui entoure galment la ville, et qu'ils emplirent pendant deux ans du spectacle de leur misère. Inoccupés, en haillons, amaigris, ib étaient réduits à une alimentation insuffisante et malsaine. Dans l'intérieur du pays la misère était plus lourde encore. On mangea les herbes, les feuilles, jusqu'à la racine de muciina, qui est vénéneuse. Le plus terrible fut, en octobre 1878, l'apparition de la petite vérole dans le camp des réfugiés autour de Fortaleza. En novembre il y mourut 10.926 personnes ; en décembre 15.352. Dans l'année entière, on ensevelit à Fortaleza 56.791 personnes. L'épidémie enleva à peu près la moitié de la population. On n'arrivait plus à enterrer les morts. On fit faire le travail par les réfugiés valides, qui méritaient ainsi leur subsistance quotidienne.

Les pluies furent déficitaires de 1877 à 1879, et c'est seulement février 1880 qui ramena des précipitations abondantes. Mais elles n'arrêtèrent pas aussitôt les souffrances. On eut les plus grandes peines à décider le» réfugiés à repartir pour l'intérieur. Un découragement profond s'était emparé d'eux, et ils ne croj'aient plus au retour possible des saisons favorables. Ils redoutaient après un mois de pluies chargé de promesses trompeuses un nouveau printemps sec comme il était arrivé en en 1879. Eût-on été assuré de la régularité des pluies, c'était déjà un problème insoluble en apparence que de vivre en attendant la récolte. Les troupeaux avaient disparu jusqu'à la dernière tête ; le capital accumulé dans le sertaon s'était évanoui ; il fallut une race endurante comme les Céarenses pour supporter une pareille misère.

Aucune sécheresse depuis n'a eu d'effets aussi désastreux. Celle de 1900 cependant rappela les trois années terribles. On revit Fortaleza remplie de réfugiés qui avaient abandonné leurs champs. Les pouvoirs publics n'ont jamais cessé de chercher les moyens de remédier à la sécheresse. Rn 1877-79 on avait distribué des vivres ; en 1900 on préféra ouvrir des chantiers pour les indigents. On voulut employer à de grands travaux d'utilité publique les bras de la population que la sécheresse privait de ses occupations ordinaires aussi bien que de ses ressources. On entreprit de réaliser, grâce à cette main d'œuvre d'occasion, un vaste plan d'irrigation. La construction du réservoir de Quixada, commencée plusieurs fois, et plusieurs fois interrompue, fut rapidement menée à bout. On fit le projet d'étendre les voies ferrées, comptant dompter la famine par le rail

Peines inutiles, palliatifs médiocres du mal que

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causaient les sécheresses. Le plan d'irrigation semble avoir échoué. Le barrage de Quixada ne rendra vraisemblablement jamais aucune part du capital qu'il a coûté. Il a fallu compter avec le ciel, qui n'a jamais depuis l'achèvement des travaux, donné de pluies suffisantes pour remplir le réservoir et permettre l'irrigation. Les eaux se fussent-elles élevées au niveau espéré, qu'on aurait pu créer au voisinage un petit centre de cultures, mais non apporter le secours nécessaire aux populations pastorales du sertaon. Quant aux voies ferrées, leur destinait-on comme unique rôle de transporter au point nécessaire les aumônes officielles? Une province ne peut vivre indéfiniment d'aumônes.

A la sécheresse et à la famine, il existait en réalité un unique remède : l'émigration. L'idée de l'émigration devait rencontrer peu d'obstacles parmi la populution du Céara. Elle est en effet très imparfaitement fixée à la terre. Les moradores ne sont pas propriétaires ; d'année en année ils transportent leurs cultures. Ils se déplaçaient volontiers à l'intérieur de l'État, a vant que la coutume se fût établie d'émigrer à l'étranger- Témoin les migrations périodiques du sertaon aux serras de Baturite et de Sobral. La concentration en masse des populations rurales dans les villes au moment des disettes indique à la fois leur dénuement et la facilité avec laquelle elles se laissaient arracher au sol. Les réfugiés de Fortaleza, les < retirantes •>, suivant l'expression brésilienne, étaient déjà des émigrés. Au lieu de s'arrêter à Fortaleza à recueillir les secours officiels toujours trop maigres, pourquoi ne pas continuer le voyage vers des régons où le ciel est plus clément?

Avant 1877, chaque année de sécheresse avait déjà provoqué un mouvement d'émigration : mais elle

s'était faite seulement par les frontières de terre. En 1877, pour la première fois, l'émigration se fit par mer. Elle commença par l'exportation des esclaves. Chacun se débarrassa des bouches inutiles. Ensuite, los hommes libres eux aussi partirent. Le gouvernement même fut le promoteur de l'émigration. Soucieux de réduire le nombre des réfugiés amassés à Forlaleza, il accorda des passages gratuits pour d'autre» provinces de l'empire. En 1900, le gouvernement fédéral paya de nouveau des passages. On y employa une partie des millions votés par le parlement pour secourir le Céara. Cette mesure souleva d'ardentes polémiques, et elle fut en général impopulaire au Céara. On accusait le président Campos Salles d'avoir conçu le plan machiavélique de transplanter toute la population de la province. Etait-ce secourir l'État que de le dépeupler? N'est-il pas curieux de rencontrer au Brésil, où l'on a si souvent cherché à peupler une province en offrant aux immigrants l'appât du voyage gratuit, un exemple de la politique contraire : l'administration s'occupant à vider une région qui ne peut nourrir ses habitants?

Les États qui profitèrent le plus du mouvement d'émigration sont le Para et l'Amazone. Aussi leurs gouvernements le favorisèrent-ils plus activement encore que l'administration fédérale. L'État de Para avait un représentant au Céara pour y développer l'émigration, et, lui aussi, offrait à qui voulait le passage gratuit. Beaucoup d'autres Céarenses partirent à leure frais. Le mouvement, commencé en 1877, ne s'arrêta plus. A peine aujourd'hui la crise du caoutchouc l'a-t-elle ralenti. Il se fit sentir d'abord au sertaon ; puis la contagion gagna les serras.

Il est extrêmement difficile de juger avec exactitud»

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de son intensité. Nous manquons de statistiques régulières. En 1877, il partit de Fortaleza 4.610 émigrants pour les provinces du nord, et 1.490 pour les provinces du sud. En 1878, le nombre des émigrants décupla et s'éleva à 54.000. Le mouvement d'émigration a été constant. Il s'est accentué dans les mauvais<^-8 années, en 1889 par exemple, et en 1898. En 1900, nous possédons de nouveau des statistiques à peu près complètes : 47.835 personnes s'embarquèrent cette année-là, dont les deux tiers environ pour le bassin de l'Amazone, et un tiers pour le reste du Brésil. Pour se faire une idée de l'importance de cet exode, il faut se souvenir que la population du Céara atteint tout au plus un million d'hommes, et que la même proportion donnerait pour un pays comme la France ou l'Italie, le chiffre fabuleux de près de deux millions d'émigrants par an

La région vers laquelle s'est dirigée la majorité des émigrants céarenses est encore aujourd'hui une des moins peuplées du monde. Une vaste plaine, presque parfaitement horizontale, à peine parsemée de quelques croupes granitiques ; des terres bas.ses, recouvertes annuellement par l'inondation ; des terres fermes qui s'avancent rarement jusqu'au fleuve ; un immense réseau de voies navigables, limité tout autour par une ligne de chutes ; dans l'axe de la vallée, un fleuve boueux, rapide, large comme un bras de mer, construisant et détruisant ses rives, bordé d'étangs et de lacs qu'il remplit pendant ses crues ; en aval, ime région à demi maritime, un estuaire semé de grandes îles, des chenaux incertains agités de courants de marée si puissants que la navigation n'aborde pas de front les bouches de l'Amazone et les tourne par le Para

et les passages au sud de Marajo. Tel est l'Amazone. La forêt y règne, et n'y fait place aux prairies que vers le nord, au voisinage des Guyanes, et dans une partie de rile de Marajo.

Avant les débuts de l'immigration céarense, vers 1870, la pénétration de ce pays est très peu avancée. Le fleuve n'est ouvert à la navigation internationale que depuis 1867, et quelques vapeurs commencent à peine à en remonter le courant. Auparavant, le voyage à voile jusqu'au confluent du Rio Negio exigeait de» semaines, et la petite ville de Manaos était une des plus inaccessibles du monde. L'agriculture n'est pas en progrès. Quelques villages agricoles, qui avaient été créés au XVII!* siècle sur le Rio Branco, ont été désertés. Il existe seulement, en bordure du fleuve, depuis Obidos et Santarom jusqu'à Belem et jusqu'à Macapa, un ruban de plantations de cacao, et quelques autres cultures tropicales : enfin, quelques fazendaires pratiquent l'élevage dans les prairies des varzeas, c'est-àdire des alluvions récentes du Bas- Amazone, et dans l'Ile de Marajo. Déjà cependant a commencé l'exploitation du produit qui doit assurer la grandeur économique de l'Amazone : le caoutchouc. Mais elle est limitée encore aux forêts du Bas-Amazone, et aux environs immédiats de Manaos. Le défaut de bras s'oppose à ses progrès.

La population du bassin de l'Amazone était en effet presque nulle : en 1848, la ville de Belem, la seule de l'Amazonie, avait 15.000 habitants. Mais, deux ans après, une épidémie de fièvre jaune réduisit encore leur nombre. Quant à Manaos, elle n'était trente ans plus tard qu'une bourgade, et Mathews, qui la visita en 1879, lui donne 5.000 habitants. Les tribus indiennes de la forêt ne se laissaient pas réduire au travail ;

quelques milliers de métis, les tapuyoz, mélange de sang portugais, de sang indien et de sang nègre, ne pouvaient suffire à tirer parti des richesses qu'on commençait à reconnaître dans la forêt. On demandait partout des travailleurs. La première immigration, qui se produisit autour de Manaos, fut celle des Indiens de Bolivie et du Pérou. Mais ils étaient en nombre insuffisant.

Ce fut l'afHux des Céarenscs, pendant la sécheresse de 1877-1879, qui détermina les progrès de la production du caoutchouc : la colonisation de la forêt, car c'est bien une colonisation, se poursuit rapidement à partir de cette date. Les chercheurs de caoutchouc se dispersèrent dans toute l'Amazonie; mais le champ qui fut le plus régulièrement exploité fut le bassin du Rio Purus et du Rio Jurua. Ce sont, en effet, parmi les aflluents de l'Amazone ceux qui sont navigables sur le plus long parcours, et l'exportation de la gomme ne peut se faire que par voie fluviale : dans la forêt vierge, qu'ils étaient les premiers à troubler, les Brésiliens qui remontaient le Purus et le Jurua ne se laissèrent pas arrêter par la frontière bolivienne; une guerre faillit éclater entre le Brésil et la Bolivie au sujet de ces terres qui, peu d'années auparavant, n'avaient même pas été explorées. La fondation de la République indépendante de l'Acre, le traité de Petropolis, la cession de l'Acre au Brésil, sont les résultats de la marche vers l'ouest des chercheurs de caoutchouc.

Le développement économique de l'Amazonie fut d'une rapidité prodigieuse. En 1890, elle exportait 16.000 tonnes de caoutchouc; en 1900, 28.000; en 1905, 33.000. Elle devenait après Saint-Paul, le centre d'exportation le plus important du pays en

lier (1). Les villes grandissaient ; Para dépassait 100.000 habitants: Manaos en avait la moitié, et cette croissance des villes, plus rapide encore que les progrès de la population totale, indiquait l'intensité du mouvement commercial. L'Amazone devenait une des grandes routes fluviales du monde, desservant non seulement l'Amazonie brésilienne, mais aussi les régions péruviennes traversées par les affluents supérieurs, et une partie du Venezuela, dont les produits descendent vers Manaos par le Rio Negro.

L'exportation du caoutchouc créait partout la "ichesse. Pour la récolte de la gomme, toutes les autres occupations étaient abandonnées. On négligeait les troupeaux de bœufs à Marajo, et les plantations de cacaoyers le long du fleuve. De même, dans la Guyane voisine, les cultures furent abandonnées après la décduverte des placers aurifères. Le caoutchouc suffisait à tout. Le pays, qui jusque-là s'était nourri lui-même, dut recourir à l'importation. Il devint pour les autres États du Brésil un marché où ils purent écouler fructueusement leurs produits. Toutes ces transformations sont ducs à la main-d'œuvre céarense.

Les propriétaires des forêts de caoutchouc envoient au Céara, des agents recruteurs (2). Ce sont, le plus souvent, d'anciens émigi'és eux-mêmes, qui, revenus au village, renouent aisément au milieu des leurs des relations rompues depuis des années : leurs récits, les pro-

(1) Exportation totale du Brésil en 1906. 1 . 300 . 000 . 000 francs.

Exportation du café 664.000.000 —

Exportation du caoutchouc 334.000.000 —

(2) L'exil des Céarenses, leur existence dans la forêt, les mœurs importées par eux en Amazonie, forment un tableau si pittoresque et si tragique qu'elles ont fourni le sujet d'un des meilleurs romans de la littérature brésilienne contemporaine : Le Paroara^ de Rodolpho Theophilo.

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messes dont ils ne sont pas chiches, leur générosité intéressée, entraînent à leur suite la foule crédule. Leur propagande multiple a répandu au O^ara, dans les campagnes, une véritable légende des Amazones, prodigieux pays où l'or abonde, et où la puissance de la nature est miraculeuse. En psychologues consommés, prêchant à un peuple qu'aflligcnt les sécheresses, ils décrivent surtout les eaux abondantes, les pluies quotidiennes, et l'immensité du fleuve « mère des océans ». Il m'est arrivé plus d'une fois, en interrogeant des paysans, d'être pris par eux pour un agent d'émigration.

L'agent, après avoir formé sa troupe, la conduit jusqu'à Fortaleza, où il attend avec elle le passage d'un vapeur pour le Para. Elle loge à Fortaleza, dans des auberges rudimentaires, et l'embarquement lui parait une délivrance. Mais avant même les bouches du fleuve, les a paroaras » — c'est le nom qu'on donne au Céara aux émigrants pour l'Amazone — pouvaient pressentir le climat néfaste du pays où ils allaient vivre, l'atmosphère humide, l'horizon chargé de vapeurs, le ciel sans transparence. Ils font ensuite lentement la remontée jusqu'à Manaos, d'où de petits vapeurs fluviaux les transportent jusqu'aux « seringaîs » (1) pour lesquels ils sont engagés.

On choisit pour y établir un seringal une station de la forêt où les arbres à caoutchouc soient particulièrement denses : le seringal comprend un magasin central et un nombre variable de postes pour deux travailleurs, dont chacun saigne chaque jour les mêmes arbres. Un sentier primitif est tracé d'arbre en arbre ; le paroara y circule chargé de sa récolte quotidienne. Au débouché du sentier qui mène à ses arbres, au cœur même de la

(1) Seringal (pluriel $eringaU), exploitatioo de caoutcboue.

forêt, il dresse sa hutte, où il suspend son hamac et abrite sa réserve de vivres. Il vit là dans un isolement complet, assiégé de terreurs et de maladies, et souffrant des morsures des moustiques. En peu de semaines cependant, il se familiarise avec la forêt, et se plie à son existence nouvelle avec une extraordinaire souplesse.

Son travail est double : d'abord la récolte du latex ; ensuite sa préparation. On le coagule en le chaufTant sur une pelle de bois dans la fumée au-dessus du feu ; un four est construit auprès de la hutte ; et c'est là que sont préparées les boules de caoutchouc qui sont réunies ensuite entre les mains du maître du suringal, et descendent le fleuve pour être exportées en Amérique et en Europe. A l'autre extrémité du Brésil, dans les forêts du Parana, on construit des fours analogues pour la dessiccation du maté ; mais le four à maté est le centre de l'exploitation ; il est le cœur de la petite société éphémère qui s'est groupée pour cueillir la feuille : les fours à caoutchouc sont au contraire dispersés sur le seringal, à chacun des postes de paroaras. Il existe bien d'autres différences entre la vie des chercheurs de maté et celle des chercheurs de caoutchouc. Dans l'humidité qui se dégage du sol et dans l'ombre malsaine de la forêt, les paroaras souffrent du climat amazonien : les maladies font parmi eux des ravages, le béribéri, la fièvre jaune, et la plus dangereuse de toutes, le paludisme, avec ses formes multiples auxquelles presque personne n'échappe.

Quand les crues d'hiver rendent la forêt inhabitable, les ouvriers des scringais, réfugiés autour du centre de l'exploitation, y jouissent, en attendant la baisse des eaux, de l'unique temps de répit dans leur dure existence. C'est là qu'il est le plus facile de connaître cette

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population singulière, parmi laquelle ni l'avarice ni l'ambition ne perdent leurs droits : le caoutchouc lui inspire la même fiè\Te que ferait l'or. Tous les autres désirs, tous les autres sentiments s'évanouissent : elle méprise le confort ; elle méprise même la santé ; et cependant cette richesse que lui donne le caoutchouc est aussitôt dépensée en fêtes, arrosées d'eau-de-vie, €t dont la forêt ensevelit le bruit.

Malgré les fatigues et les dangers, peu de paroaras tirent en effet de leur travail un profit durable : leur condition est presque toujours misérable : le voyage d'arrivée, payé par le maître du seringal, est considéré comme dû par le travailleur. Il commence donc son service avec une dette assez lourde, et ne retrouve sa liberté qu'après s'en être affranchi. De même, on porte au débit de son compte tout ce qu'il consomme et que lui fournit à des prix arbitraires l'administration du seringal : nourriture, objets manufacturés, depuis la farine de manioc jusqu'aux instruments de travail. Leur dette lie les paroaras comme de véritables esclaves ; la fuite leur est difficile : ils sont entre les mains de leurs maîtres, mauvais ou bons, et n'ont guère de recours contre eux. Dans un pays pareil au bassin des Amazones, la tâche de la police est difficile.

Peu de paroaras reviennent plus tard au Céara. Du moins ils envoient fréquemment de petites sommes à leurs parents restés au pays. Ces envois aident la fortune céarense à se relever lentement des saignées périodiques que lui infligent les sécheresses.

Le latex des heveas, — la borracha — n'est plus aujourd'hui le seul caoutchouc exploité en Amazonie. Depuis vingt ans, on y recueille aussi la gomme de la castUloa eîastica, à qui les Brésiliens réservent le nom de caucho. Tandis que les heveas croissent dans les

stations humides, régulièrement inondées, la castilloa est un arbre de terre ferme. On la découvrit d'abord sur les affluents péruviens de l'Amazone; et plus tard, vera 1890, au nord de l'Amazonie, sur le Rio Branco, affluent du Rio Negro. Un nouveau rush se produisit : la région d'Obidos, le dernier centre agricole qui jusque-là eût résisté à la fièvre du caoutchouc, se vida, elle aussi» et sa population s'employa à la récolte du caucbo. Elle est faite dans des conditions très différentes de celle de la borracha. On ne se contente pas de saigner l'arbre : on l'abat ; aussi un poste est-il épuisé en une saison. Les chercheurs de caoutchouc doivent se déplacer chaque année à la recherche de nouveaux arbrea. Dans les serin gaïs d'heveas, un nombreux personnel d'ouvriers travaille sous la direction d'un maître et à son profit. La récolte du caucho est au contraire une petite industrie. Elle est pratiquée par des pionniers isolés, indépendants, qui partent seuls et remontent à leur gré dans des pirogues les rivières sur la rive desquelles ils espèrent découvrir un emplacement favorable. Leur métier exige une grande expérience de la forêt et de toute la nature brésihenne ; aussi se recrutent-ils presque tous parmi l'ancienne population du pays. Auprès d'eux, les paroaras, venus du Céara, et qui travaillent dans les seringals du haut Purus et du haut Jurua, sont de simples manœuvres.

La prospérité économique de l'Amazonie est présentement atteinte par la crise du caoutchouc. La baisse du caoutchouc, sur les marchés d'Europe et d'Amérique, a été subite et profonde. Elle sernble toutefois devoir être moins durable que la baisse du café. La production mondiale ne parait pas en effet supérieure à la consommation. La crise pourrait du moins avoir

p. Devis. - U BrétiL ^

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une conséquence heureuse, si elle détournait v^rn d'autres industries une partie des forces do l'Amazonie. De graves dangers résultent en effet de l'abandon progressif des cultures. Le péril n'est pas seulement économiq[ue : en 1900, l'Amazonie connut la famine ; le manioc même manqua, et la farine (farine de manioc) atteignit des prix que les Céarenses n'avaient pas connus au Céara, même dans les pires années. L'alqueire de 36 litres se vendit jusqu'à 36 milreis (au change de 9, 32 francs environ). Il est donc indispensable que les cultures soient entretenues et que les défrichements progressent, à mesure que la population s'accroît. Peut-être même l'avenir de la production du caoutchouc n'appartient-il pas aux seringals, où sont exploitées les forêts naturelles d'heveas, mais à des plantations nouvelles qu'il serait facile de créer auprès des rivières (1). On obtiendrait ainsi le latex à meilleur compte et l'on résisterait mieux au fléchissement des cours.

Cette tâche — rude et longue — c'est encore aux immigrants céarenses qu'elle est réservée. Lancés les premiers à l'assaut de la forêt vierge, ils l'ont occupée de toutes parts ; ils ont tracé les sentiers, entrepris, dans la mesure de leur faiblesse, devant une nature dont la puissance est démesurée, l'adaptation du sol à la vie de l'homme. Il leur reste à transformer cette première occupation en une colonisation véritable.

Telle est la dette que le Brésil a contractée envers le Céara. Si le Céara tient, parmi les États, un des premiers rangs dans l'histoire récente du Brésil, ce

(1) Voir Ita articles de M. Lecointe dans le Bull, de la Soc dé Céographie commerciale de 1904, 1905 et 1906.

n'est pas, comme Saint-Paul et Rio, parce qu'il a vu s'accroître rapidement sa richesse et sa population ; mais parce qu'il a su peupler de ses enfants un terri* toire qui a dix fois son étendue. C'est par sa fécondité en hommes qu'il a bien mérité du Brésil.

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