‹ Le Brésil au XXe siècleChapitre 26 sur 28 · LE CE ARA 28S · texte numérisé non relu

LE CE ARA 28S

La culture du coton a eu un sort très différent de celui de la canne. Le Céara,par son climat, convenait au cotonnier. La fièvre des plantations de coton sévit au temps de la guerre de sécession ; de toutes parts la brousse fut défrichée ; mais, contrairement à ce qui s'était passé pour la canne, la culture du coton fut entreprise en petit par les moradores eux-mêmes, et non par les propriétaires. Le coton est vendu à l'état brut, concentré peu à peu jusqu'à revenir aux mains de quelques maisons de commerce qui en pratiquent l'exportation, laissant aux moradores un petit bénéfice en argent ; elle les rendit indépendants et les dispensa de s'employer à gages sur les plantations. Aujourd'hui la culture du coton s'est maintenue éparse dans les parties les plus accessibles du sertaon, culture industrielle destinée à l'exportation, et cependant petite culture par la façon dont elle est faite. Tandis que la culture de la canne entretient une population ouvrière véritablement agricole, les planteurs de coton, occupés quelques journées seulement par leur champ, ne restent pas étrangers aux travaux de l'élevage. L'élevage, avec les habitudes particulières imposées par le climat, domine donc et façonne aujourd'hui la vie des hommes dans tout le sertaon céarense.

L'étranger juge d'abord cette vie misérable et malheureuse. Elle exerce cependant une puissante séduction sur tous ceux qui la connaissent. Elle est faite de liberté, elle n'est pas monotone, et les heures de fatigue physique y sont suivies de longues journées d'indolence. Elle forme une population à la fois résistante à la peine et éprise d'oisiveté. De même qu'elle a ses travaux traditionnels, elle a aussi ses divertissements, d'origine entièrement populaire, et transmis de génération en génération depuis le temps, sans

aucun doute, où les premiers éleveurs s'établrrcnt dans l'intérieur du Céara. Le plus original est celui qu'on appelle le « bumba meu boi. » C'est une sorte de comédie qui fait penser au drame anti({ue, ou plutôt une simple mascarade. Le bœuf y joue le grand rôle auquel on peut s'attendre dans un pays d'élevage. Les personnages varient peu. Il y a là le vacher qui conduit le bœuf, Mathieu, Grégoire, la vieille, le docteur, l'apothicaire chargé de donner au bœuf malade le lavement qui le remettra sur pied, et l'enfant dont la tête sert de seringue dans cette opération. Quant au bœuf, centre de l'action, autour duquel les autres évoluent, on le représente par une sorte d'armure de bois vêtue de cuir que porte un homme. Il parcourt ainsi les rues du village, au milieu des clameurs et des rires.

Ces fêtes sont célébrées dans la première moitié de janvier, et d'ordinaire la veille du jour des rois. Si l'année est régulière, c'est l'époque où les pluies s'annoncent par les premières averses, et l'allégresse est générale.

D'autres parties du Céara vivent d'une existence entièrement opposée à celle du sortaon. J'ai regretté de ne pouvoir visiter le Cariry. C'est le nom d'une petite région à l'extrémité méridionale de l'État, au pied de la serra d'Araripe. Cette chaîne est par exception formée de roches perméables, et restitue en sources pérennes les pluies que ses flancs ont absorbées. Le Cariry vit de ces sources. Il échappe aux ravages des sécheresses, il connaît les cultures stables, et pratique l'irrigation méthodique. Les terres y valent en raison de la quantité d'eau qu'elles peuvent recevoir, et les municipalités en surveillent la distribution. Le Cariry communique plus aisément avec les parties voi-

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sines des sertaons de Pernambouc et du Piauhy qu'avec le nord du Céara. Il a vécu jusqu'ici sans relations avec lui, en dehors de sa vie.

Il en est tout autrement des régions montagneuse», disséminées au milieu du sertaon. Les deux serras les plus importantes, celles de Baturite et de Sobral, sont placées toutes deux à la même distance de la mer, et l'on aperçoit de la côte leurs crêtes lointaines. Ce ne sont pas seulement des chaînons isolés, mais de véritables ensembles encadrant des vallées hautes. Les serras transforment le climat du sertaon. Par leur altitude, elles ressuscitent les pluies. La saison des pluies y est toujours plus régulière, les étés moins longs et moins rigoureux : les sources n'y tarissent jamais* La différence de température entre la plaine et la montagne peut atteindre jusqu'à 8 et 10®.

J'ai fait l'ascension de la serra de Baturite au mois de janvier. Le sertaon gardait encore son aspect désolé, pas une seule tache de verdure. Les premières pentes de la montagne, éprouvées elles aussi par l'été, ne portaient que des taillis effeuillés. A mesure que nos chevaux couverts de sueur gravissaient le sentier pierreux, r horizon s'ou\Tait en arrière, et nous apercevions, derrière le village, à l'issue de la gorge desséchée par où lui parviennent parfois les pluies de la serra, l'immensité brûlée du plateau. En avançant, nous rencontrâmes peu à peu la fraîcheur. Le ruisseau, dont le chemin suivait le cours, avait de nouveau un filet d'eau. Avec l'eau, la vie des plantes reparut, modeste d'abord; elle éclata ensuite d'une façon désordonnée. Non seulement elle remplit le lit du torrent, mais elle escalada les pentes et gravit les crêtes. Une merveilleuse verdure reposait nos yeux, en même temps que nos corps j ouissaient d'une température plus douce. La

cime de la montagne porte un lambeau de forêt tropicale, avec des orchidées et des palmiers, et dos arbres géants, toujours couverts de feuilles.

Si telle est l'opposition entre la nature du sertaon et celle de la montagne, elle n'est pas moins marquée entre les populations qui lés habitent. Le sertnon est un pays d'éleveurs, la montagne un pays d'agiicuiteurs. Le contraste 'entre agriculteurs et éleveurs, paysans et gardiens de bœufs, est un des traits communs de la vie rurale dans les différentes parties du Brésil ; du nord au sud, partout on le retrouve, et nulle part il n'est mieux marqué que de la serra au sertaon céarense. Tout le rappelle; en bas, le bétail régne et let cultures sont soigneusement clôturées ; en haut, les champs sont ouverts et l'on attache ou l'on garde les rares têtes de bétail.

Entre la serra et le sertaon existe une de ces associations économiques, qui sont la règle entre régions voisines dont les productions sont différentes. La serra achète, abat et consomme les bœufs du sertaon, et lui vend le produit de ses champs, le sucre et le café. La serra est en effet un pays de cultures riches ; la canne à sucre y couvre les fonds les plus humides. Quand elle disparaissait au sertaon, elle s'est maintenue au contraire dans la serra grâce aux pluies plus généreuses. Les fazendaires propriétaires de canne la font cultiver selon une sorte de métayage.

Quant au café, lui aussi est un des rares aliments dont la population du sertaon, malgré sa sobriété, ne sait pas se passer. Il y est, peut-on dire, l'unique luxe ; suprême ressource de l'hospitalité, car le Céarense offre à l'étranger qui s'arrête sous son toit le café, comme le gaucho offre le maté. Or les serras sont seules au Céara à récolter du café. Elles ont pour la vente de

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leur café une sorte de monopole dans l'intérieur de l'État. Le café occupe les pentes au-dessus des cannes! la récolte est malheureusement irrégulière. Il lui arrive de manquer complètement lorsque les pluies commencent tard et que la montagne n'a pas reçu d'averse» avant décembre. Les ouvriers employés à la culture du café sont payés à la journée, ou plus souvent à la tâche. Cultivateurs de canne et cultivateurs de café, ils forment autour des fazendas de la serra un personnel plus nombreux et plus dense que celui des fazendas du sortaon (1).

Leurs salaires ne suffiraient pas à les faire vivre. Aussi, comme cela se pratique dans le sertaon, chaque morador de la serra a son champ de manioc, cédé par le propriétaire, et pour lequel il ne paie pas de loyer. Chacun conduit à son gré ses cultures vivrières. Le commerce des céréales n'existe pas plus à l'intérieur de la serra que dans le sertaon, et pas davantage entre la serra et 1*> sertaon; dans l'une et l'autre région, ce genre de culture est une organisation entièrement familiale.

Il y a cependant, de la serra au sertaon, une différence profonde. Tandis que d'année en année la sécheresse détruit dans le sertaon les champs ensemencés, elle est inconnue dans la serra. Ici la terre récompense avec régularité le travail de l'homme, ici la famine ne pénètre pas. La conséquence, c'est que chaque sécheresse provoque un mouvement d'immigration vers

(1) On a entrepris depuis peu, sur la serra, la plantation du maniçoba, qui donne un excellent caoutchouc. Cette culture nouvelle n'augmente pas seulement les ressources du Céara, elle est encore de la plus haute importance sociale. La récolte du caout< chouc se fait en effet au Céara dans d'excellentes conditions sanitaires, tandis que dans l'Amazone, les hommes qui s'y «mpioient •'«xposent à des dangers mortels.

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la serra. Ne pouvant transporter les vivres là où se trouve la population, on recourt au procédé inverse ; c'est la population qui se déplace, et afllue vers les terres qui pourront la nourrir. J'ai trouvé de nombreux exemples actuels de migrations dues à la sécheresse. Le déplacement est d'ordinaire progressif, le cultivateur qui a souffert se rapproche de la serra, et s'avance d'abord jusqu'à ses premiers contreforts, à la recherche d'un sol plus humide. Si la sécheresse dure encore une année, il se décidera à gravir la serra jusqu'au faite, et à s'établir à son tour à la limite des plantations de canne ou de café. L'attraction de la serra n'est pas une nouveauté ; après la grande sécheresse de 1722 à 1727, à l'origine des temps coloniaux, les gens de l'intérieur émigrèrent déjà vers les serras.

Si le mouvement d'afïlux n'était pas compensé par un mouvement inverse, la serra ne suffirait plus à nourrir sa population. Mais ces montagnards d'occasion ne s'accommodent pas tous de leur nouvelle existence. Le travail régulier leur déplaît. Ils ne se laissent imposer par les fazendaires aucune apparence de discipline. Ils conservent au cœur le goût de la vie du sertaon ; l'hiver de la montagne leur parait rude — et cependant, à ma connaissance, le thermomètre n'y est jamais descendu au-dessous de 14°. — Survienne la nouvelle des pluies tombées dans leurs anciens cantons de la brousse, rien ne peut plus les retenir, ils quittent la montagne. Tour à tour elle gagne et perd des habitants.

Le nombre des immigrants l'a emporté cependant. L'afïlux a été particulièrement fort pendant les années de sécheresse de 1877 à 1879. La montagne alors se peupla. Les fazendaires profitèrent de l'abondance de main-d'œuvre pour étendre les cultures de canne

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et de café, la serra dut nourrir tous les immigrants ; aussi la place manqua-t-elle pour les champs de manioc. On en planta au milieu des caféiers sur toutes les pentes, on les étendit aux dépens de la forêt qui fut défrichée de tous côtés. Le mouvement d'occupation du sol par [C3 cultures fut intense. Il suffit de parcourir les routes de la serra pour être frappé de la densité des habitations.

Par malheur, la surpopulation eut de fâcheuses conséquences. Les forêts étaient en effet la sauvegarde de la montagne ; elles retenaient les terres sur les pentes, elles assuraient le débit des sources et réservaient pour les mois de disette les eaux reçues pendant le temps des pluies. Après la destruction des forêts, il sembla que les sécheresses du sertaon allaient envahir la serra ; la récolte du café devint plus incertaine encore qu'auparavant ; jusque dans les fonds autrefois les plus humides, les cannes souffrirent. De même, la terre cultivée sans ménagement, et jamais fumée, se fatigua de produire ; le rendement du manioc se réduisit.

Toute la région montagneuse traversa une crise dont souffrirent également les fazendaires et leurs ouvriers. On cherche aujourd'hui à y remédier ; on a cessé de planter entre les lignes de caféiers les céréales qui les épuisaient ; on les a protégés du soleil en laissant croître au-dessus d'eux de grands arbres qui les ombragent. On a reconstitué la forêt : le reboisement est sous ce ciel un problème plus facile qu'en France. Il suffit d'abandonner la terre, et la forêt se reforme ; non pas semblable à la forêt primitive, dont il ne reste presque plus de traces sur les flanc» de la montagne, mais comme une sorte de brousse géante, à la végétation puissante, et qui protège le sol avec autant d'efficacité.

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Au temps de sa prospérité agricole, la serra s'enrichit. En ces années fortunées, de grandes fêtes se donnaient après la récolte du café, et l'on y accourait de loin. L'antique splendeur est éteinte aujourd'hui, et cependant il en reste plus d'une trace. En souvenir, sans doute, du temps où, l'argent abondant dans la montagne, la charité y régnait aussi, les infirmes et les aveugles du sertaon se réunissent dans la serra pour mendier sur ses chemins. J'ai rencontré là d'étranges chœurs d'aveugles, associés pour chanter leurs litanies, et qui, paralt-il, arrivent à vivre dans la serra alors que dans le sertaon ils mourraient de 'aim.

Telle est la vie de la montagne, en opposition par tant de caractères à celle du sertaon. Elle ressemble à des oasis isolées au milieu de vastes étendues de terres qui ne servent qu'à l'élevage ; et son histoire fait penser d'autre part à celle de certaines régions de nos montagnes françaises, où des raisons diverses, et parfois comme au Céara l'abondance de l'eau, ont attiré une population nombreuse, et qui souffrent aujourd'hui d'avoir été trop cultivées. On ne peut s'empêcher de songer par exemple aux nombreuses ressemblances entre la serra de Baturite et les Cévennes de la Gardonnenque, labourées parfois jusqu'au sommet des crêtes, tandis qu'à leurs pieds, les garrigues desséchées ne nourrissent que des troupeaux de mou tons et leurs rares bergers.

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