LA « FAZENDA )) DE SAKTA-FÉ
KUitanément, et (|ui iornie un gazon où Ton enfonce ju-<!a"au mollet. Avcc ça on [)eut nourrir des bœufs.
Kn effet, nous arrivions en un vallon où les eaux sont abondantes et le pasto dru et presque vert. Il y a là quelques deux cents bœufs ou vaches ; on a fait des croisements avec le zébu; ces animaux ont vraiment belle apparence ; ils ne le cèdent pas pour la taille à nos plus grandes races ; leur tête est ornée d'une paire de cornes immenses.
Le docteur paraît assez satisfait.
— Mais, me dit-il, nous avons affaire à forte partie. Nos Etats brésiliens du Sud, puis l'Uruguay et l'Argentine sont des fabriques de viande qui approvisionnent même l'Europe. Leur climat convient infiniment mieux que le nôtre à cette branche de l'industrie agricole. Comment soutenir la concurrence?
— En somme, Docteur, je vois que, même dans votre plantureux Brésil, la lutte pour la vie s'impose.
— Songez, me dit-il, qu'il y a plus de 200 personnes à vivre sur la fazenda, dont une cinquantaine de travailleurs. Au surplus, les noirs et même les colons qui savent se contenter d'une existence modeste, ne sont pas malheureux. Ils ne manquent jamais du nécessaire. D'après la coutume, ils doivent faire les travaux dans les champs de café et entretenir les chemins ; ils plantent du feijao, du milho, du manioc ; toute la récolte leur appartient.
Et comme je remarquai des essences fruitières, orangers, limoniers, goyaviers, bananiers, poussant au petit bonheur un peu partout :
— Et tous ces beaux et bons fruits. Docteur, quel parti en tirez- vous ?
— Ahl cela ne compte pas; les fraits appartiennent à qui les prend. Il y en a pour tout le monde.
176 LE lîRÉSlL DAUJOURDHUl
— Un mot encore, Docteur; que sont devenus les anciens esclaves de la fazenda?
— Vous avez vu leurs cases ; la plupart y sont restés librement, et ils gagnent leur vie en travaillant le moins possible. Tenez : voici un fléau nouveau pour notre pays. Un bon nombre de noirs se sont faits vagabonds, plutôt que de travailler. Ils habitent dans la montagne, dans les bois, on ne sait où, et ils vivent de maraudage. Ils volent tout ce qui est à portée de leurs mains; un mouton c'est une aubaine, mais quand ils peuvent enlever un cochon, leur bonheur est complet.
Pendant mon séjour à Santa-Fé, je pus me rendre compte de la manière dont s'exerce le ministère sacerdotal dans ces immenses régions où la population est si clairsemée. Le Père recteur passa une partie de son temps à la chapelle, où les gens de la fa^enda^ blancs et noirs, venaient le trouver ; le matin un certain nombre assistaient à la messe, et le soir on chantait avec beaucoup d'entrain le salut du Saint-Sacrement. Un prêtre actif et bien portant peut, en allant ainsi d'une fazenda à l'autre, donner à ses ouailles éparses l'occasion d'accomplir leurs devoirs religieux. C'est, à vrai dire, le seul moyen de desservir des paroisses qui ont parfois l'étendue d'un département.
Après une quinzaine passée dans les serras, il me fallut redescendre à Rio de Janeiro. 11 était nuit noire quand le train arriva à l'embarcadère de Nictheroy ; mais la traversée de la baie se fait comme en pleine illumination; les rivages, les îles, les morros apparaissent enguirlandés de lumière. C'est un nouvel aspect de ce merveilleux panorama, qui vaut qu'on se