LA « FAZEMDA )) DE SANTA-FÉ
le dimanche l®' mars, dans l'après-midi, nous partons pour la Cidade do Carmo (la cité du Carmel). La distance à vol d'oiseau n'est, je crois, pas bien considérable; mais on dirait que la place manquait pour toutes les montagnes de cette région, tant elles sont pressées les unes contre les autres. On n'a eu garde de les percer pour abréger la route ; les tunnels sont article de luxe ; on a construit une petite voie économique, qui grimpe bravement la cote, en épousant tous les contours, pour aller chercher des passages quelque part à 1.000 ou 1.200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sans atteindre les altitudes des grandes chaînes, ces Serras brésiliennes ont vraiment belle allure. La forêt vierge reste en possession d'espaces où la vue se perd; les pentes àonl très raides, en bien des endroits ce sont de véritables escarpements de plusieurs centaines de mètres de hauteur ; mais la végétation tropicale trouve le moyen de coller de gros paquets de plantes vivaces même aux parois perpendiculaires.
Le docteur Jéronymo de M... nous attendait à la gare avec ime voiture attelée de quatre mules vigoureuses. Le cocher nègre dut faire des prodiges d'habileté pour conduire son équipage. La route — et quelle route! — côtoyait un rio au cours rapide, presque torrentueux; à tout instant la voiture embourbée s'inclinait jusqu'au point critique ; mais chaque fois, d'un coup de reins donné au bon moment les mules nous tirèrent du mauvais pas.
— Ici, me disait le docteur, le gouvernement a bien d'autres soucis que de s'occuper de nos chemins. C'est affaire à ceux qui en usent de les tenir en état.
De fait, je n'ai pas vu au Brésil une route digne de ce nom. Gela ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas ;
mais je n'en ai pas vu. Il n'existe pas encore de route carrossable pour relier les deux grandes capitales, Rio de Janeiro et Saint-Paul, séparées par une distance de 500 kilomètres environ. Cette année même, un Français, le comte de Lesdain avait fait le pari de couvrir le parcours en automobile. Il y réussit ; mais cette performance fut considérée comme une prouesse ; le voyage dura du 7 mars au 11 avril. Au surplus, mieux vaut assurément, dans un pays neuf aussi étendu, construire des chemins de fer ; les routes viendront plus tard.
La fazenda brésilienne est le pendant de Vhacienda des colonies espagnoles : c'est d'ailleurs le même mot, avec la forme portugaise. Il signifie dune façon générale biens ou richesses' le ministère des finances s'appelle le ministerio da fazenda ; mais comme la terre fut longtemps le bien par excellence et presque l'unique richesse, la fazenda désigne les domaines terriens, et spécialement ces domaines des colonies, vastes parfois comme des provinces.
La fazenda du D"" Jéronymo de M... est d'une étendue relativement modeste; elle ne comprend guère que 2.200 hectares, ou 22 kilomètres carrés. L'habitation du maître, avec ses dépendances, écuries, remises, greniers, engenhos (moulins), quartier des anciens esclaves, occupe tout le fond d'une vallée étroite et offre l'aspect d'un petit village. Tout le long de la façade court une large véranda, aboutissant d'un côté à la chapelle ; une terrasse en tonnelle la relie à un parc qui s'étend sur le flanc de la montagne ; une Vierge de Lourdes dans une grotte monumentale en garde l'entrée.
Avec un peu d'imagination il sera aisé de reconstituer dans son cadre la vie quasi seigneuriale du
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fazendeiro d'autrefois, avec sa tribu d'esclaves noirs, employés les uns à la culture de ses terres, les autres au service de sa maison. Malgré les transformations accomplies il en reste quelque chose, peut-être le meilleur, je veux dire la vie large, paisible, indépendante, du propriétaire rural en face de la grande nature. J'ai trouvé à la fazenda de Santa-Fé un type patriarcal. Le D"" Jéronymo, homme d'une distinction parfaite, très instruit, parlant plusieurs langues, est en même temps un chrétien de la vieille roche. Il a été secondé dans sa tâche par une femme digne de lui. Très intelligente et très cultivée, Mme de M... a fait par elle-même presque toute l'éducation de ses nombreux enfants. Le fils aîné est prêtre lazariste; les deux plus jeunes sont encore auprès de leurs parents ; les six filles se sont faites religieuses.
Ces grands domaines, obligés à se suffire, devaient avoir un outillage considérable. Aussi le rio qui se promène dans la vallée à quelques pas des habitations est-il chargé d'actionner toute une série à'engenhos. Le plus important est celui qui travaille le café, qui fut jusqu'en ces derniers temps la principale production de la fazenda\ aujourd'hui on tend à la remplacer par d'autres plus rémunératrices. La manipulation du café est assez compliquée et fort intéressante ; nous la retrouverons à Saint-Paul. Mais il y a en outre des moulins spéciaux pour le milho (mais), pour la mandioca (manioc), pour le riz, pour la canne à sucre dont on extrait la rapadoura (cassonnade) et la cachaça (eau-de-vie).
J'ai visité, sous la conduite de l'exellent D'' Jéronymo une bonne partie de son domaine ; il faut aller à cheval ; car les distances sont grandes et le sol tellement montagneux que la marche sous le soleil serait une
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corvée bien plus qu'une promenade. Chemin faisant, J'écoute mon guide qui m'explique les méthodes de culture, le genre de vie des colons, les relations entre le propriétaire et ses tenanciers, tout ce qui intéresse la fazenda brésilienne.
— Regardez, me disait-il, la floresta vous entoure de tout côté ; quand on veut défricher un lot de terrain, on y met le feu; tout flambe excepté les grosses souches qui restent calcinées, à un ou deux mètres de hauteur. Le sol se trouve tout préparé et fumé; on y plante du feijao (haricot noir) ou du maïs, qui pousse comme vous voyez. — Je voyais, en effet, des tiges de maïs de la hauteur d'un homme à cheval.
Quand on veut faire du café, il y faut plus de façon; on défonce le terrain, on le nettoie soigneusement des souches et des racines. Le caféier est aussi exigeant que la vigne en France. Ici, depuis la crise, le café ne paie plus; nos terres sont relativement pauvres et trop accidentées ; a^ec des frais plus élevés que dans l'Etat de Saint-Paul, notre rendement est moindre de 50 *'/o. Aussi nous diminuons notre culture; la fazenda a produit jusqu'à 50000 arrobas de café; nous en récoltons 5000 aujourd'hui. (L'ar- T'oba, ancienne mesure, égale 15 kilos. Actuellement, dans le marché du café, on compte généralement par sac de 60 kilos.)
— Mais alors. Docteur, vous vous rabattez sur une autre culture?
— Quelle culture? Notre situation est exactement celle des viticulteurs de votre midi. Le café est une culture riche, qui pouvait supporter des frais considérables. Mais que voulez- vous que nous plantions à sa place dans nos montagnes? Nous n'avons qu'une ressource, l'élevage. Voyez ce capim qui pousse partout