CHAPITRE XIII
Itaicy. — Campinas. — Une fazenda de café. — La cullure du cnfc au Brésil. — Quelques chiffres. — La valorisation du café. — L' « ambassade de l'or. » — Café ou thé ? — Ani;lomaiiie. — Chasse dans le Sertao. — La Villa Saint Vincent-de-Paiil.
Lundi 0 avril. — En route pour Campinas. A deux petite.s heures de chemin de fer, on fait halte à Itaicy. De village point; mais apparemment les fazcndas de café se dissimulent dans les petits vallons qui découpent le pays. Au sommet d'une colline, im chalet dans les bois. C'est le campement de vacances de ces braves Jésuites du collège d'Ytu.Un Anglais trouverait peutêtre l'installation unconfortable ; pour eux, c'est un petit paradis; ils y oublient pendant quelques jours toutes leurs fatigues de dix mois de classes. Deux sports différents se partagent, me dit-on, leurs préférences. Les intrépides font des randonnées à travers la lande avec les chevaux de la ferme ; ceux d'humeur calme pèchent dans les eaux profondes du Rio Pyracicaba, où le poisson, paraît-il, ne demande qu'à se laisser prendre.
Il y a deux classes seulement dans les ^vagons brésiliens; un padre, c'est-à-dire un ecclésiastique, quelle que soit d'ailleurs la robe qu'il porte, ne peut prendre place qu'en première; ainsi le veut l'usage. L'après-midi de ce jour, je fis une forte entorse à ce
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protocole. Je montai dans un train de marchandises; il est vrai que, m'y trouvant seul voyageur, je pouvais dire que j'allais en train spécial. J'arrivai en cet équipage à Jundiahy, jolie petite ville qui éparpille ses maisonnettes sur la crête et aux flancs d'un Ions: coteau malheureusement trop dénudé. Jundiahy se trouve au croisement de plusieurs lignes de chemin de fer; c'est un centre important pour le commerce du café.
11 était grande nuit quand le train s'arrêta en gare de Gampinas. Un petit tramway à mules attendait dans la cour. Je m'y jetai à tout hasard; évidemment il me conduirait en ville. Un gentleman très correct, longue barbe blanche, était assis à côté de moi. Je l'interpellai dans un portugais que je croyais irréprochable : — « ^Monsieur pourrait-il me dire quelle di rection je dois prendre pour aller à la Santa Casa da Misericordia? — « Rien de plus facile; j'y vais moimême, me répond le digne homme dans le plus pur français. » Puis il ajoute : « — Moi je suis Brésilien de naissance, mais je suis Français de cœur. » Et nous voilà causant de Paris où il a jadis suivi les cours de l'Ecole des Beaux-Arts.
Ce furent encore des cœurs bien français que je trouvai à la Santa Casa. Seize sœurs de Saint-Joseph de Chambéry y donnent leurs soins aux malades et dirigent dans des annexes de l'hôpital un orphelinat et une école qui reçoit plus de 400 jeunes filles. J'ai vu tout ce petit peuple dans les classes, aussi bien que les malades et les infirmes dans leurs salles. Tout l'établissement est admirablement tenu ; mais nos pauvres sœurs, point assez nombreuses, s'exterminent à la peine. Gampinas aurait accueilli avec bonheiu* fpiekpi'une de nos communautés de religieuses en-
seignantes proscrites par le bon plaisir de nos gouvernants. Ces gens-là, par exemple, ne seraient peut-être pas très fiers, si l'écho leur arrivait de certaines conversations auxquelles il m'a fallu assister ici même : « Fous, enragés, épileptiques, énergumènes, » ce sont là quelques-unes des aménités qui revenaient à l'adresse de nos hommes d'Etat fameux pour avoir détruit des milliers d'écoles, chassé les religieuses des hôpitaux et saccagé des couvents. Et je puis bien ajouter que les hommes qui se permettaient ces appréciations n'étaient jDoint des fanatiques, pas même des cléricavix.
Gampinas est une ville toute moderne, qui compte environ 33.000 habitants. Il ne faut pas y chercher ce que seuls les siècles peuvent donner à une cité,' je veux dire une physionomie, du caractère, des monuments. D'ailleurs, avec l'inévitable damier, les villes américaines pourront-elles jamais cesser d'être banales, même quand elles auront cessé d'être jeunes? L'église principale [matriz], Nossa Senhora da Conceiçao, temple grec à l'extérieur, présente un assez beau vaisseau de Renaissance italienne. De grands retables avec baldaquins attirent l'attention ; ils l'attirent même plus qu'il ne faudrait; il y a défaut de proportion et d'harmonie; mais, par eux-mêmes, ils constituent de remarquables ouvrages en bois sculpté, ennoblis par une teinte sombre de vieux chêne. Malheureusement, on ne tardera pas à la leur enlever. « Il manque encore la dorure, » me disait mon cicérone, La ma (riz est naturellement désignée comme future cathédrale. La population de Gampinas est tout heureuse d'avoir bientôt un évêque. Depuis des années une association que je vois figurer dans l'Annuaire travaille à constituer le « patrimoine de la Mitre. »
Lorsque, il y a trois semaines, arriva la nouvelle de l'érection canonique du nouveau siège épiscopal, elle fut célébrée par des réjouissances publiques.
Sur une grande place qui s'étend devant l'église de Santa-Gruz les Campineiros ont érigé une statue à leur concitoyen Carlos Gomcs, le glorioso maestro^ comme l'appellent les Brésiliens, et certainement le meilleur compositeur qu'ait produit le Brésil. Il est fâcheux seulement que l'on ait cru devoir présenter le niacstf'o dans la tenue et l'attitude de chef d'orchestre, habit à queue de pie, gilet, cravate et bâton de mesure à la main. Il ne se peut rien de plus inesthétique.
Mais la gloire et la fortune de Campinas, c'est le café. La culture du précieux arbuste gagnant toujours du terrain s'étend aujourd'hui à cinq ou six cents kilomètres plus avant dans l'intérieur. Néanmoins, Campinas reste encore la capitale d'une région caféière, la plus ancienne et peut-être la plus riche de tout le Brésil.
Gomme j'avais exprimé le désir de visiter une fazenda, on m'adressa à M. V..., un Fribourgeois, élevé en France et établi au Brésil depuis de longues années. Impossible de rencontrer accueil plus cordial dans un intérieur plus charmant. M. Joaquimo V... se met aussitôt à ma disposition, comme s'il n'avait autre chose à faire. Sans plus tarder, il téléphone à un propriétaire des en^àrons : — « Un voyageur français, de passage à Campinas, voudrait voir vos plantations et vos appareils. « Réponse : — « Je ne pourrai pas vous faire moi-même les honneurs de la fazenda; je suis malade; mais un autre me suppléera. A midi, un trolly sera à la porte de la Santa Casa. »
— « Ne vous étonnez pas, me dit M. V..., je ne connais pas autrement ce propriétaire; mais c'est dans les usages du pays. Le fazendeiro trouve tout naturel qu'un étranger s'invite chez lui, et si vous y êtes à l'heure du repas, il vous priera tout simplement de prendre place à la table de famille. »
De fait, à l'heure dite, le trolhj attendait; c'est le nom d'une petite voiture à quatre roues, sans ressort, très solide et attelée de deux mules blanches, très pimpantes, trottant d'un pas relevé et faisant sonner leurs sonnettes. Le véhicule convient aux routes du pays; il n'a pas de serre-frein; ce qui ne l'empêche pas de dévaler par des raidillons où jamais nos cochers n'oseraient engager leurs calèches.
La fazenda Lapa, propriété du senhor Antonio Alvaro de Souza Camargo, est à une petite heure de Campinas. Les dernières maisons dépassées, on se trouve immédiatement en plein cafésal; le pays n'est ni plaine, ni vallée, ni montagne, mais, aussi loin que la vue peut porter, un terrain fortement ondulé comme par des vagues puissantes qui se poussent les unes les autres. Pas un bouquet d'arbres, pas une terre en friche, de loin en loin quelques panaches de palmier royal aux abords d'une maison, puis une rangée de cahutes blanches, qui servent de demeures aux colons, et toujours des champs de café succédant à des champs de café. Gela me rappelle nos pays de vignobles. A un moment où le chemin s'ouvre dans une tranchée, M. V... me fait remarquer les talus de terre rouge tirant sur le violet ; l'épaisseur de la couche végétale est au moins de 5 à 6 mètres. Le matapé, c'est le nom qu'on lui donne, la terre à café par excellence, atteint, dans certains distriets, une épaisseur double ou triple; ce gui assure
au précieux arbuste d'inépuisables réserves de sucs nourriciers.
Le senhor fazendeiro nous attendait sous la véranda. Les salutations échangées, il nous confia, sans plus de cérémonies, aux bons soins d'un intendant, qui nous expliquerait dans tous ses détails la manipulation du café. Il en va, en effet, de cette exploitation comme de celle de la vigne ; ce n'est pas tout de faire la cueillette, et ce n'est pas une opération moins compliquée et moins importante de bénéficier le café que de faire le vin quand la vendange est faite.
Le café se présente sous la forme de petites cerises sans pédoncules qui garnissent l'extrémité des branches de l'arbuste. Le grain tient la place du noyau. En ce moment même, les caféiers sont chargés de leurs fruits, les uns déjà roses, d'autres jaunissants, d'autres encore verts. La récolte se fait en juin. Le fruit est d'abord étendu au séchoir, sorte daire carrelée et goudronnée ; le soleil fait tous les frais de cette première opération. Au sortir du séchoir, le fruit s'engage dans une série d'appareils mécaniques dont chacun doit faire une partie de sa toilette. Tout d'abord, il entre dans des rouleaux en grillage do fer qui le dépouillent de sa pulpe ; de là, il pénètre dans d'autres rouleaux où il subit un frottement encore plus énergicpie qui lui enlève la casca, c'est-à-dire la gaine de peau dont le grain est enveloppé ; le tout arrive ensuite dans des vans animés d'un mouvement très rapide qui éliminent la casca. Une série de tamis à mailles plus ou moins serrées font alors le triage ; les grains de café sortent de là répartis en neuf catégories ou qualités, dont la première est dénommée Choix (es-
260 LE BRÉSIL d'aUJOURD HUl
colhà), la seconde, moka, les autres sont simplement désignées par les numéros de 3 à 9. Cette classification est celle du marché américain.
Le grain de café est normalement partagé en deux moitiés ; mais il arrive, par exception, que les deux moitiés restent adhérentes Tune à l'autre ; c'est ce grain rond ou ovale qui est catalogué au Brésil sous le nom de moka. Les autres types, tous provenant de la même plantation, voire du même arbre, ne sont différenciés que par la taille. Mais il faut croire que les plus gros sont aussi les meilleurs ; autrement on ne s'expliquerait pas l'écart de prix entre les uns et les autres, lequel peut aller jusqu'à 40 "/o-
Une dernière opération a positivement pour but de faire la toilette du grain; il est plongé dans je ne sais quel mélange liquide, puis une fois encore tourné et retourné dans des appareils d'où il sortira enfin poli, lustré, comme il faut pour se produire dans le monde.
11 va sans dire que, dans une fazenda un peu bien installée, toute la besogne se fait automatiquement; une fois entrée dans l'officine, la petite cerise desséchée parcourt d'elle-même toute la filière pour aboutir à l'état de grain de café numéroté, dans un sac tout neuf, prêt à partir pour une destination quelconque. La machinerie de la fazenda Lapa représente un capital de 130.000 francs. Elle a bénéficié, lors de la dernière récolte, 32.000 arrobas de café, autrement dit 8.000 sacs de 60 kilos, ha. fazenda Lapa possède 380.000 caféiers, ce qui suppose de 300 à 400 hectares de plantations.
Le rendement de cette année constitue une récolte ordinaire ; c'est dire que le pied de caféier, dans le district de Campinas, donne presque une moyenne de un kilogramme et demi de grain. Le senhor fazendeiro me dit qu'il lui est arrivé de récoller 30 kilogrammes
sur un seul pied. Mais nous voyons aussi tel cep de vigne qui fournira un hectolitre de vin. Ce sont là des phénomènes. Le caféier produit dès sa quatrième année, et il peut durer jusqu'à quatre-vingts ans et au delà.
Voici encore quelques chiffres se rapportant à l'année 1901-1902, où la culture caféière, dans l'Etat de Saint- Paul, paraît atteindre son apogée. On y comptait alors 15.828 fazendas, avec une étendue totale de 4.217.802 hectares, dont 751.115 plantés en café, et possédant environ 700 millions de pieds. Les terrains aptes à la culture de l'arlvaste et non encore utilisés avaient une contenance de un million d'hectares, capables de recevoir un milliard de pieds ; ce qui revient à dire que la production d'alors pouvait être plus que doublée.
La culture du café dans l'Etat de Saint-Paul a tous les caractères des cultures industrielles ; par suite, elle comporte le régime des grandes exploitations. Les fazendas nouvellement créées, à mesure qu'on avançait dans l'ouest, s'étendent sur des milliers d'hectares et comptent leurs pieds de café par centaines de mille. Celle de Guatapara, à Ribeirao-Preto, par exemple, possède près de 2.700 hectares de plantations; un seul cafésal a 800.000 pieds; on l'appelle la mer de café (o mar de café) ; la récolte annuelle de la fazenda s'élève à 30.000 quintaux, ou 50.000 sacs. Elle emploie plus de 2.000 personnes dont 1.660 Italiens.
Je glisse, sans y prendre garde, dans la question du café.... Personne n'ignore qu'il y a depuis quelques années une question du café, lacpielle est par excellence une question brésilienne, mais qui, en quelque
façon, intéresse tout le monde, car tout le monde aujourd'hui boit du café. Je l'aborderai ici per summa capita, comme il convient à un voyageur qui n'est pas un voyageur de commerce. A qui désirerait de plus amples informations, je conseillerai de s'adresser aux revues spéciales, qui toutes, en ces derniers temps, ont dû consacrer au problème du café brésilien des études considérables ^
Or donc, il faut savoir que depuis trente à quarante ans le genre humain s'est épris pour le café d'un goût qui est dMé crescendo avec une rapidité extraordinaire. De 1870 à 1875, la consommation annuelle dans le monde entier était évaluée à 7 millions de sacs (60 kilogr.), soit 420 millions de kilogrammes. Aujourd'hui elle approche de 18 millions de sacs, c'est-àdire près de 1.100 millions de kilogrammes. Dès 1870, le Brésil fournissait sensiblement la moitié de la production mondiale, soit 3 millions et demi de sacs. Or, pour la campagne 1906-1907, sur une production mondiale de 22 millions de sacs, le Brésil en fom-nissait 18 millions, sur lesquels la part de l'Etat de Saint- Paul était de 14 millions; les autres pays producteurs, Antilles, Java, Bourbon, Turquie, etc., ne donnaient à eux tous guère que 4 millions de sacs, à peu près comme en 1870.
A la vérité, l'année était exceptionnelle. Voici, d'après les statistiques officielles, les expéditions de café brésilien en 1907 :
Par le port de Rio de Janeiro. . . 3.857.210 sacs — de Santos 41.561.871 —
Total de rexportatioa. . 15.419.081 sacs
1. Voir en particulier l'Economiste français, \" août 1908. Art. Paul Leroy-Beaulieu; Annales des Sciences politiques, 15 septembre 1908. Art. Maurice Lévy.
Il se fait encore quelques expéditions par les ports de Victoria et de Bahia; ce seraient quelques centaines de milliers de sacs à ajouter à ce formidable total.
On voit quel prodigieux développement a pris la culture du café au Brésil. Sa production représente plus des quatre cinquièmes de celle du monde entier. Ce qui revient à dire que, sur cinq tasses de café que boit un chrétien, il y en a quatre qui viennent du Brésil. On se rapprocherait peut-être plus de la vérité en disant que, pour faire une tasse de moka, on met quatre grains de café brésilien contre un qui vient de Moka... ou d'ailleurs.
Voilà déjà de quoi dissiper beaucoup d'illusions, et chagriner bien des amateurs. On sait qu'une bonne partie de la production des vignobles algériens est dirigée sur Bordeaux, d'où elle sort avec un état civil plus reluisant ; le nom de vins d'Algérie n'étant pas en elfet une recommandation suffisante, on les vend et on les boit sous un autre plus sonore. Il en va tout de même pour les cafés brésiliens. Il est passé dan'l'usage chez les intermédiaires — et les ménagères l'acceptent de confiance — de qualifier Moka, Haïti, Bourbon, Martinique, etc., les qualités supérieures, réservant le nom de (( Brésil » aux inférieures. Mais, en réalité, les unes comme les autres provienneni !;• plupart du temps des mêmes crus. Notre pays est beaucoup moins que d'autres envahis par les i^io et les Santos. Ce qui n'empi'che que, sur les 98 millions do kilogrammes de café livrés en France à la consommation en 1906, 50 millions, plus de la moitié, venaient du Brésil; 19 millions étaient importés d'Haïti; la Turquie entière, le pays du Moka, nous avait envoyé 275.000 kilos, moins de 1/300 de notre fourniture.
264 LE RRÉSIL d'aujourd'hui
Aux Etats-Unis, c'est mieux encore. Ce pays est le plus gros acheteur de calé brésilien . Il en importe annuellement environ 200 millions de kilos. Ses importations de Java et de Moka réunies s'élèvent à 10 millions de kilos ; on en livre à la consommation sous ces deux marques ^50 millions de kilos.
Mais les plus belles médailles ont leurs revers. Le merveilleux succès de la culture du café au Brésil n'a pas tardé à devenir un écueil. On a produit au delà des besoins; par suite, les cours ont fléchi. La plupart des producteurs, manquant d'avances, n'ayant d'autres ressources que leur récolte, toujours pressés de la vendre, étaient à la merci des spéculateurs ; les prix s'effondraient de plus en plus. C'est exactement l'histoire de nos viticulteurs du Midi. Le type de café (|ui sert de base à l'échelle des prix valait encore, en janvier 1904, sur le marché de Santos, 60 francs le sac ; en décembre 1905, il tombait à 45 fr. C'est alors que l'on se décida, pour enrayer le mouvement de baisse, à recourir à des mesures énergiques. Les représentants des trois Etats grands producteurs, Saint-Paul, Rio de Janeiro et Minas Geraes, signèrent le pacte de Taubaté. En vue d'arrêter la surproduction, de lourds impôts seraient établis sur toute plantation nouvelle. Pour soutenir les cours, on s'arrêta au plan suivant : l'Etat de Saint-Paul achèterait lui-même tous les cafés, puis il échelonnerait les ventes au fur et à mesure des besoins du marché. Il contracterait à cet effet un emprunt de 375 millions de francs, et un droit d'exportation de 3 francs par sac serait prélevé pour couvrir les frais de l'opération. C'est ce qu'on a appelé la valorisation du café.
Hors du pays intéressé, l'affaire a été appréciée sévèrement, et à peu près universellement condam-
née, comme contraire à tous les principes d'une saine économie politique. On y a vu une application du socialisme d'Etat à sa plus haute puissance. Financiers et économistes en ont prédit l'échec. Et de vrai, les résultats n'ont pas été heureux. L'Etat de Saint- Paul, devenu marchand de café, eut bientôt sur les bras un stock de 8 millions de sacs : le mouvement de baisse s'accentua de plus en plus. On avait cru pouvoir fixer le prix d'achat du n° 7 qui sert de base, aux alentours de 50 francs; avant même l'entrée en >'ig-ueur du pacte, on dut le réduire à 42 francs environ. Cependant, les cours indiqués sur les statistiques officielles du marché de Santos, après s'être maintenus entre 35 et 40 francs descendaient en juin 1907 jusqu'à 22 francs. Les achats de l'Etat semblaient donc avoir produit un effet contraire à celui qu'on en attendait. Au bout de huit mois, on se décida à les suspendre ; dès lors, les cours remontèrent peu à peu. (Le no 7 cotait 30 fr. 60 en juin 1908.)
Les partisans de la valorisation prétendent qu'ils se fussent effondrés bien davantage si l'Etat n'avait pas retiré du marché les millions de sacs qui l'encombraient. Quant à lui, il a commencé par élever de 3 francs à 5 francs la taxe de sortie par sac de café ; ce qui ne l'empêchera pas de liquider l'opération par une perte que M. Paul Leroy-Baulieu estime à une centaine de millions.
L'Etat de Saint-Paul est assez riche pour payer les frais d'une expérience qui pourra profiter à d'autres. Déjà, paraît-il, les fazendeiros du Nord, alléchés par 1 exemple, prétendaient soutenir, eux aussi, les cours, an. faisant acheter par l'Etat leur sucre, leur cacao, surtout leur caoutchouc qui subissait à ce moment une crise terrible. Nous avons vu chez nous aussi
préconiser ce remède à la mévente des vins du Midi. Le procédé est commode assurément; mais toutes les fois que les citoyens se déchargent sur l'Etat des affaires qui ne rentrent pas dans ses attributions, on ne tarde pas à constater que l'arrangement n'est avantageux ni pour l'Etat ni même pour les citoyens. Si encore ils ne commettaient cette erreur qu'en matière de commerce et d'industrie!
Plus ou moins désabusés de leur confiance en l'intervention de l'Etat, les producteurs de cafés brésiliens appellent maintenant de leurs vœux les mauvaises récoltes; toujours comme dans notre Midi les viticulteurs ne redoutent rien tant que de belles vendanges qui seraient pour eux la ruine. Il est clair que la production baissant, le prix de la marchandise doit s'élever. Donc, arrachez des ceps et des caféiers, vous vendrez votre vin et votre café plus cher ; la recette a été proposée à nos propriétaires du Languedoc et du Narbonnais ; on se rappelle ce ministre qui les exhortait à planter des pins à la place de leurs vignes.
On pourra toujours maintenir les prix en réduisant la production ; mais c'est là un pis aller à l'usage des paresseux qui s'abandonnent. Il y a un autre moj^en tout aussi sûr, c'est de développer la consommation, et c'est celui que préfèrent les industriels intelligents et actifs, tant que la chose est possible, c'est-à-dire tant qu'ils ont l'espérance d'élargir les anciens débouchés et d'en trouver de nouveaux. C'est à ce parti que paraissent s'être décidés les planteurs brésiliens.
On a fait remarquer à nos viticulteurs français qu'ils avaient une clientèle énorme à conquérir, car il n'y a à boire du vin qu'une très faible portion de l'humanité. Celle qui boit du café est infiniment plus considérable. Et pourtant, chose curieuse, les 17 à
18 millions de sacs de café, qui suffisent à la consommation mondiale annuelle, ne représentent pas, en liquide, une quantité égale à celle d'une récolte ordinaire de vin (120 millions d'hectolitres environ). 11 est aisé de s'en assurer par un simple petit calcul. Les fournisseurs de la boisson aromatique sont donc fondés à croire que le monde peut en absorber encore beaucoup plus, pourvu qu'on la lui fasse connaître et qu'on lui en facilite Tusag-e.
C'est dans ce but que le Brésil a envoyé cette année même en Europe une délégation que les journaux du pays appellent couramment « l'ambassade de l'or. » Ces messieurs parcourent les Etats du vieux monde, visitant les grandes places de commerce, s'efforçant par tous les moyens d'attirer l'attention du public sur les immenses ressources du Brésil, qui n'attendent que des capitaux pour être mises en valeur. Une de leurs grandes préoccupations est naturellement la propagande du café ; on ne peut oublier, en effet, que la précieuse graine fournit à elle seule plus du tiers du total de l'exportation brésilienne.
De son côté, 1' « Association commerciale de Santos » ne reste pas inactive. Elle a procédé à une enquête auprès d'un grand nombre de Chambres de commerce. Le questionnaire que j'ai sous les yeux ne comprend pas moins de seize numéros ; on aura sans doute réuni les réponses en un document d'ensemble, où les spécialistes et les curieux pourront pleinement s'édifier sur tout ce qui concerne la consommation et le commerce du café dans le monde. Quelques fragments publiés dans les journaux nous apprennent que les petits Etats du nord de l'Europe sont relativement les plus grands buveurs de café. La Belgique arrive en tète avec une consommation de 7 kilos 1/2 par ha-
bitant. La Hollande, le Danemark et la Norvège atteignent aux alentours de ce gros chiffre. Les Etats- Unis viennent ensuite avec 5 kilos 3/4. Puis l'Allemagne, où il faut à chaque habitant 3 kilos de café. Le Français occupe une honnête moyenne avec 2 kilos 1/2 pour sa part. L'Anglais, grand buveur de thé (2 kilos 1/2 par tête), y ajoute à peine 1 kilo 1/3 de café. Dans les autres pays, la consommation par habitant se chiffre seulement par centaines de grammes. Dans toute l'Europe elle s'accroît d'année en année d'une façon, pour ainsi dire, automatique ; mais le taux de cet accroissement est très différent d'un pays à l'autre. En Belgique, par exemple, la consommation par habitant a plus que doublé en moins de 15 ans. En France, elle augmente d'une année à l'autre de 3 0/0 environ ; elle ne doublerait donc qu'en l'espace de 33 ans.
L'accroissement est entravé chez nous par des causes multiples, et tout d'abord par le prix excessif de la denrée. Le café entre en franchise aux Etats- Unis; il paye 10 francs par 100 kilos à la douane belge, 50 francs à la douane allemande ; à son entrée en France le quintal de café payera d 36 francs ; il y a quelques années, c'était lo6 francs. (Cet impôt est diminué de moitié pour les provenances des colonies françaises.) Un droit de douane de 136 francs par quintal de café brésilien représente près de trois fois sa valeur actuelle sur le marché du pays producteur. Après cela, nous avons mauvaise grâce à nous plaindre de ce que le Brésil frappe nos marchandises de droits très élevés.
Le Français commence donc à payer au gouvernement 1 fr. 36 par kilo pour avoir le droit de boire du café brésilien. Après l'Etat, les intermédiaires. Même surchargé du fret, le café cote au Havre de 41 francs
LA « QUESTlOiN DU CAFÉ )) 269
à 45 francs le sac (avril 1909), soit 68 à 75 francs les 100 kilos. Un kilogramrn de café importé en France vaut donc en moyenne de 70 à 75 centmies Nos ménagères ne le payent guère moins de 5 francs chez l'épicier. Il est vrai qu'il a subi toutes les manipulations préparatoires; il est mélangé et torréfié, souvent même réduit en poudre, tout prêt à mettre à la bouilloire. Il se présente dans de jolis sacs, avec des noms pompeux et des étiquettes alléchantes. Il y a de tout dans ces sacs, même du café. Mais, faites le compte; il se trouve que impôt, transport et manipulations ont fait monter le prix de ce malheureux kilo de 600 à 700 p. 100 de ce qu'il était à son arrivée en France. N'est-ce pas exorbitant?
Une autre cause qui ralentit chez nous le progrès du café, c'est la mode, plus puissante et plus tyrannique en France qu'en aucun pays du monde. Il fut un temps où le café était, si l'on peut dire, bien porté; son arôme avait je ne sais quoi d'aristocratique. Le roi de France en personne préparait l'incomparable breuvage; les estampes du dix-huitième siècle nous montrent les marquises, la tasse de fine saxe à la main, dans des poses de divinités buvant le nectar. Mais le temps a marché, le café est descendu dans les couches populaires ; il s'est démocratisé et, du même coup, disquahfié. Les belles dames ont intronisé le thé à sa place ; il est entendu que, hors des repas, le thé seul peut se présenter dans la bonne compagnie. 11 a, paraît-il, au point de vue physiologique, les mêmes vertus que le café et les mêmes défauts; mais, par ailleurs, comment comparer cette tisane insipide avec l'arôme qui donne quelque chose de mystérieux et de poétique au nom seul de moka?
Le grand mérite du thé, aux yeux du monde sélect,
c'est d'être anglais, alors que le café est plutôt français, si français que nous appelons café rétablissement où nous allons prendre des rafraîchissements quelconques. Et voilà pourquoi le five o'clock est déjà entré dans nos mœurs; voilà pourquoi le thé envahit les salons français. Affaire de mode, anglomanie, snobisme! Il y a 40 ans, la consommation du thé en France s'élevait à 50.000 kilos environ; ce n'était ^■uère qu'un article de pharmacie: aujourdhui elle dépasge un million de kilogrammes, qui équivalent à 5 millions de kilogrammes de café. Ce chiffre représente la perte infligée par l'engouement pour les choses anglaises au café qui, lui, aurait quelque droit à s'intituler boisson nationale.
Ainsi nous devisions sous la véranda du senhor Antonio de Souza Gamargo. en nous balançant à l'américaine dans de confortables rocking-chairs. Il y avait sur la table une corbeille pleine d'oranges fraîchement cueillies dans la quinia, et l'on dégustait un café du cru, cpii, je crois, tout brésilien qu'il était, eût enlevé le suffrage des connaisseurs les plus raffinés.
Voyant deci delà des fusils pendus aux murailles, — il y en avait plus d'une douzaine — ^ je hasardai une question au maître de céans. J'appris que la principale distraction des riches fazendeiros dans ce pays où elles sont plutôt rares, c'est la chasse, la grande chasse. On se réunit à cinq ou six amateurs, et l'on part pour le sertao en gros écpiipage et avec de nombreux serviteurs, des noirs pour la plupart. On campe sous la tente, et on bat le mato (le désert brésilien) dans tous les sens. Il y a du gibier de toute sorte, y compris des boas et des jacarès, sorte de crocodiles : on poursuit de préférence le cerf et le sanglier; sou-
vent, plus souvent même qu^on ne voudrait, on a affaire au jaguar, le tigre du Brésil, qui sans avoir la puissance ni la taille de son congénère de l'Inde, n'en est pas moins un voisin redoutable. Il y a lieu de croire que la race pullule dans les solitudes de l'intérieur, car les peaux de jaguar abondent chez les marchands dans les villes de la côte^ et pour quelques milréis, on peut en avoir de fort belles.
Une autre occupation pour les loisirs du senhor fazendeiro, c'est le jardin attenant à sa maison, il tient à ce que nous le visitions en détail, car il en est particulièrement fier. La plupart de nos fruits et de nos légumes y prospèrent, mais au prix de quels soins et de quelles précautions ! Ce sont de véritables articles de luxe. Les ceps de vigne sont l'objet d'une sollicitude spéciale ; leurs produits font penser à ceux de la Terre Promise. — (c J'ai cueilli, nous dit le senhor Antonio, une grappe pesant quatre kilos et demi. » Malheureusement ici encore la puissance de la végétation a pour corrélatif la voracité des insectes; mouches et fourmis mangent tout. La question est de trouver des espèces de raisin à peau assez dure pour résister aux armes de l'ennemi. On me fait l'honneur de m'interroger sur un point : « Senhor paclre, vous qui êtes du pays de la vigne.,.. » — Malheureusement mes connaissances en ampélographie ne me permettent pas de donner une indication précise. Mais, pour sûr, cela existe, le raisin à la peau dure et même coriace. Vous en trouverez, Senhor fazendeiro • seulement, ça ne sera peut-être pas très fin.
Notre visite terminée, le trolly aux mules blanches
272 LE BRÉSIL DAUJOURDHUl
nous attendait dans la cour de la fazenda pour nous ramener en ville. Chemin faisant, M. V... m'entretint d'un événement qui, F avant- veille, avait mis en fête la cité de Campinas. Je me reprocherais de le passer sous silence, car il éclaire un des meilleurs côtés des mœurs brésiliennes, cette générosité à propos de laquelle le P. Julio-Maria écrit dans le Livre du centenaire : « La seule manifestation prospère de la foi chrétienne au Brésil consiste dans ses institutions de bienfaisance »
ha. Santa Casa de Campinas a été fondée en 1876 par Dom Joaquimo Vieira, aujourd'hui évêque; j'ai parlé plus haut de l'importance de cet établissement charitable ; malheureusement, comme la plupart des Santas casas brésiliennes, il a subi l'infiltration maçonnique. Il y a une vingtaine d'années, la population de Campinas fut à deux reprises décimée par une épidémie de fièvre jaune. Cette calamité suscita un nouvel essor de la charité qui aboutit, cette fois, à la création d'une conférence de Saint- Vincent de Paul. De cette conférence en naquirent bientôt deux autres dans l'intérieur de la vill ' (^t plusieurs dans les principaux centres de la région; elles sont reliées ensemble par le Conseil central de Campinas. En dehors des œuvres accoutumées, les conférences de Campinas viennent d'entreprendre la construction d'une cité ouvrière, déjà baptisée Villa Saint-Vincent de Paul et qui ne comprendra pas moins de 70 maisons. La ville a donné le terrain; la dépense pour les bâtisses est estimée à 80 contos (environ 120.000 francs). Les confrères se chargent de trouver cette grosse somme. Les logements seront mis gratuitement à la disposition des pauvres assistés par les conférences.
— - Il serait peut-être plus sage, dis-je à mon in-