Ouvrage cité. Vol. III, page
les Italiens ont toujours été dos partisans enthousiastes de l'abolition. C.Ylail le petit marchand ambulant, le colporteur (mascate) italien qui traversait la plantation, se mettait en communication avec les noirs, leur annonçait que l'heure de la délivrance approchai!, leur racontait les efforts des amis inconnus qui travaillaient pour la cause des esclaves. Quelquefois, il conseillait à ceux-ci de quitter les planlations,maisilleséloignaitdetouteidéede crimeou de violence contre les maîtres. Des Brésiliens des plus patriotes ont souvent dit qu'on ne pouvait songer sérieusement à la venue d'immigrants européens avant que l'esclavage fût aboli. La vérité est qu'il a fallu l'arrivée de quelques milliers de ces immigrants pour rendre possible cette abolition. On peut dire que la question de l'esclavage au Brésil a été résolue dans la province de San-Paulo. Sans l'immigration blanche et sans le grand nombre d'ouvriers européens qui y faisaient valoir les terres, l'abolition n'y aurait pu se faire en 1888 de l'admirable manière qu'ont applaudie, dans un accord qui est bien rare en de pareilles matières, tous les esprits pratiques et tous les cœurs généreux.
Voilà un bienfait de l'immigration européenne au Brésil dans les dernières années, bienfait dont on ne saurait trop estimer les résultats. En racontant l'histoire de la colonie d'Ybicaba nous l'avons considérée comme le commencement de cette immigration c'est-à-dire comme la préparation de ce grand bienfait de l'abolition.
La colonie d'Ybicaba et celles qui ont été formées d'après le même système se basaient, comme on l'a vu, sur un contrat passé entre le colon et le propriétaire des terres. Ces contrats qui ont d'abord semblé indispensables pour la garantie des frais de la part du propriétaire ont été la cause de malentendus et ont créé un régime où les incidents désagréables, hélas ! ne furent pas rares.
Ainsi que nous l'avons vu, le régime d'Ybicaba, basé sur un contrat compliqué et dont l'observation la plus stricte était nécessaire pour la prospérité de la colonie, fut le système adopté par les colonies qui furent bientôt créées sur le même plan dans une partie de la province de San-Paulo. Sans doute, ce mouvement donna quelques bons fruits, malgré les erreurs commises; la population blanche de la province reçut toujours par là un accroissement remarquable. Cependant les propriétaires et les colons eurent des désagréments de toute sorte provenant de causes diverses qui se sont souvent aggravées par l'interven-
tion des autorités consulaires de V Allemagne, du Portugal et de la Suisse. Ces fonctionnaires ont trop souvent révélé la préoccupation * i ne M. de Bismarck appellait tout récemment morbus consularis et qui consiste dans des excès de zèle, dans des efl'orls pour soulever partout des questions, dans le seul butd'attirer sur leurs personnes les regards des chancelleries.
En 1858, les réclamations des colons mécontents attirèrenl l'attention du gouvernement brésilien. Un commissaire du gouvernement visita 28 colonies où le système d'Ybicaba était appliqué à plusde 2.000 colons Allemands, Suisses et Portugais. Les questions soulevées, selon l'avis du commissaire du gouvernement, étaient dues à deux causes: 1° le peu de /de et de discernement des agents chargés de recruter des colons en Europe, et la facilité avec laquelle les colons étaient reçus à leur arriver, car on ne se préoccupait ni de leurs habitudes, ni de leur profession, ni de leur moralité, ni de leur âge, ni de leur santé. C'est ainsi qu'on rencontrait dans ces établissements non seulement des hommes vicieux, étrangers au travail des champs et môme à toute espèce de travail, mais encore des vieillards et des invalides incapables de tout service; 2° le défaut d'une inspection nécessaire et d'une bonne administration de la justice. D'ailleurs la loi qui régissait les contrats entre les immigrants et leurs patrons, la loi du 11 octobre 18:}", était trop sévère, et son application donnait lieu à des difficultés* C'est en raison de cette législation défectueuse que la plupart des colonies qu'on voulut établir ne tardèrent pas à échouer. Ce fut alors que dans quelques pays de l'Europe des mesures furent prises contre l'émigration pour le Brésil. Les colons qui partaient pour l'Amérique ayant signé des contrats de service avant leur départ n'avaient pas une idée bien nette du pays ni des travaux qu'on leur demanderait.
Bientôt tous les consuls étrangers et les Brésiliens les plus éclairés furent convaincus que le régime de la liberté la plus ab* solue chez le colon était celui qui lui permettrait de mieux choisir un travail selon ses aptitudes et ses goûts, et que ce régime ne serait que plus utile aux propriétaires des terres et au pays en général.
Ces difficultés détournèrent un peu les propriétaires de l'emploi d'ouvriers européens. D'autres circonstances vinrent contribuer à l'arrêt du mouvement colonisateur, dont nous avons esquissé les commencements. Le prix chaque jour plus élevé du café laissait toujours un gros bénéfice au planteur, même s'il
achetait, pour faire cette culture, (les esclaves à un prix qui ne faisait que hausser après la cessation complète de la traite en L850.
La guerre du Paraguay qui, pendant cinq ans, empêcha le gouvernement brésilien de s'occupersérieusement d'immigration ; la hausse extraordinaire du coton au moment de la guerre de ision aux États-Unis ; le grand nombre d'esclaves que les planteurs du sud du Brésil achetaient dans les provinces du nord, toutes ces circonstances contribuèrent à l'arrêt de l'immigration, et, par suite, à la prolongation de l'esclavage.
Le petit nombre d'immigrants qui arrivèrent au Brésil entre 1860 et 1S70 furent pour la plupart des ouvriers que se fixaient dans les villes, parfois des parents des colons que le gouvernement avait tixés dans les colonies de l'État, ou encore des Portugais qui se destinaient au petit commerce. Parmi eux il y avait très-peu de colons se destinant aux travaux agricoles. Cette dernière forme de colonisation ne florissait guère alors. En 1870, le consul du Portugal à Rio attribuait cet état de choses aux contrats de location de service. « J'ai observé, disait-il, que le meilleur système est celui de la liberté ; partout où je l'ai vu adopté, les plaintes des colons contre les propriétaires ont cessé, et les propriétaires ont toujours payé à leurs colons la valeur du traité de ceux-ci, car ils étaient sûrs que d'autres cultivateurs auraient aussitôt engagé les colons qui auraient quitté les plantations où ils n'auraient pas été satisfaits. Je me suis donc abstenu de faire des contrats de services pour les colons ; je leur ai toujours montré combien ils gagneraient à ne pas faire de contrats de cette nature, car au Brésil jamais le travail ne leur manquerait, et ils trouveraient toujours où se placer à leur grand avantage1. »
À cette époque le gouvernement portugais faisait procéder à une enquête très rigoureuse au sujet de l'émigration. De cette enquête il résulta que souvent une mauvaise foi évidente avait présidé à ces contrats, qui étaient vraiment odieux. La commission parlementaire portugaise examina plusieurs de ces contrats, et lit connaître les abus qu'elle y avait découverts. Le parlement portugais s'occupa notamment d'un contrat qui l'indigna plus que tous les autres, et d'après lequel deux maçons portugais
1. Primeiro inquerito parlamentar sobre a Emigraçào Portuguesa, pela commissao da Camara dos Senhores Deputados. — Lisboa, 1873, page 467.
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louaient leurs services à un propriétaire de Sau-Paulo qui leur imposai! les condil ions les plus dures, et se faisait la pari du lion dans les minces profits de leur travail, en les enchaînant par une série de clauses rigoureuses, en leur allouant en un mot 87 centimes par jour, quand au Brésil un maçon ne reçoit par jour jamais moins de 5 francs2. Sans doute ees faits ne constituaient que «1rs exceptions, mais leur existence révélait un état de choses auquel le gouvernement ne pouvait pas rester indifférent.
Vers l'époque où prit fin la guerre du Paraguay, la situation de l'agriculture au Brésil semblait prospère, surtout celle de la culture du café. C'était une prospérité peu durable, et qui se maintenait au milieu des grands maux résultant de l'esclavage, dont l'abolition graduelle était exigée par l'intérêt social et national du pays qui ne pouvait être sacrifié plus longtemps à l'intérêt, d'ailleurs plus apparent que réel, d'une seule culture industrielle, celle du café.
Le parti conservateur brésilien qui se trouvait au pouvoir (1871) entreprit alors l'abolition de l'esclavage, qu'il ne put compléter que dix-sept ans plus lard, en menant à bout cette grande œuvre de conservation sociale.
On commença par la loi Rio-Branco du 28 septembre 1871 qui déclarait libres les enfants des mères esclaves, et que le premier ministre d'alors, le vicomte de Rio-Branco, obtint par son énergie et son éloquence du parlement brésilien, où elle rencontra une forte opposition. Le gouvernement devait logiquement songer dès lors à l'immigration. En condamnant ainsi l'esclavage, il fallait organiser le travail libre, il fallait appliquer des sommes considérables à l'immigration.
A partir de 1856 le gouvernement avait de nouveau fait quelque chose pour l'immigration, mais la moyenne annuelle des immigrants arrivés jusqu'en 1872 au Brésil atteignait à peine 10.000. Depuis lors, le nombre des immigrants arrivés au Brésil ne fit que croître. Nous ne pouvons mieux montrer ce mouvement ascendant qu'en copiant ici les chiffres que donne à ce sujet la Grande Encyclopédie, dans la remarquable étude sur le Brésil signée par l'éminent M. Emile Levasseur, membre de l'Institut :
« Jusqu'à l'année 1872, la moyenne annuelle des immigrants n'a guère dépassé 10.000, quoiqu'une notable augmenta-
1. Inrjuerito Parlementai', page 23. Le nom de ce propriétaire s'y trouve
cité.