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CHAPITRE XVI

Par M. E. da SILVA-PRADO

Ce serait écrire l'histoire du Brésil que d'écrire l'histoire de l'immigration dans le territoire de ce pays.

La très grande majorité des quatorze millions d'habitants du Brésil est composée de descendants ou de représentants des races de l'ancien monde qui sont venues faire souche au Brésil. L'exislence de la nation brésilienne est la meilleure preuve des conditions favorables que ces races y ont rencontrées pour leur développement dans le passé et pour leur expansion dans l'avenir.

L'accroissement de la population au Brésil par l'immigration n'a jamais suivi une progression égale après la découverte du pays. On n'émigrait pas d'Europe, pendant les trois derniers siècles, comme on émigré aujourd'hui. Les pays européens n'avaient pas le trop plein d'habitants qu'ils déversent aujourd'hui sur les régions de l'Amérique et de l'Australie; le paysan était plus ou moins asservi et attaché au sol ; la concurrence et les machines remplaçant l'homme n'avaient pas encore réduit l'ouvrier des villes à manquer de travail. D'ailleurs, les moyens de communication entre le Brésil et l'ancien monde étaient loin d'être aussi nombreux et aussi faciles qu'ils le sont aujourd'hui.

Le Portugal défendait l'abord du Brésil aux étrangers, et le pays ne se peuplait que fort lentement par des colons portugais qui bientôt y amenèrent des nègres d'Afrique dont ils firent des esclaves.

La conquête du Portugal, par Philippe II, eu 1380, ouvrit le Brésil aux Espagnols eL aux autres suiels de ce roi venus des Flandres et de l'Italie.

Les Français ne laissèrent pas de trace de leurs tentatives coloniales au xvi° et au xvn° siècles.

Les guerres contre les Hollandaisqui,delG24àl654, attaquèrent le nord du Brésil et s'y établirent, amenèrent au Brésil un grand nombre de sujets des Républiques-Unies et d'étrangers d'autres pays que la Hollande accueillait toujours en ce temps-là. Un certain nombre de juifs portugais s'étaient établis au Brésil, et ils ont contribué à attirer les Hollandais, qu'ils favorisaient contre les Portugais catholiques, leurs compatriotes. Mais les Hollandais, qui n'ont jamais fondé que des colonies de rapport et de commerce, sans les peupler, à l'exception d'une partie du Gap de Bonne-Espérance, n'auraient probablement pas peuplé le nord du Brésil. Cependant, à la fin de ces guerres coloniales, des Hollandais et leurs descendants, dont on ne saurait estimer exactement le nombre, très restreint d'ailleurs, sont restés au Brésil.

Les noyaux de population portugaise qui s'étaient établis sur la côte, grandissaient cependant, et cette population a donné les explorateurs de l'intérieur du Brésil. Poussés par le désir de découvrir les mines d'or qu'on signalait à l'intérieur, et aussi par le besoin de capturer des Indiens qu'ils réduisaient en esclavage pour cultiver les terres, ces explorateurs firent, avec une rapidité étonnante, la découverte du pays. Ce furent surtout les colons du sud du Brésil, connus sous le nom de Paulislas, qui firent le plus grand nombre et les plus lointaines de ces expéditions lesquelles permirent à la population de ne pas rester sur les côtes et de s'éparpiller dans toutes les directions, gagnant en étendue, sur tout le territoire, ce qu'elle perdait en densité dans certaines régions.

L'Indien commença à disparaître. Les nègres qu'on importait d'Afrique mouraient en grand nombre et se reproduisaient peu dans l'esclavage. Bien que l'étendue territoriale permît l'accroissement naturel de la population dans une proportion fort élevée, l'augmentation du nombre des habitants du Brésil était toujours insignifiante, l'immigration ne contribuant que fort peu à cette augmentation. Le Portugal jusqu'alors n'avait envoyé au Brésil que peu de colons, quelques condamnés ou des soldats. Les premiers pour peupler la terre, ceux-ci pour l'empêcher de tomber dans les mains des Français, des Hollandais et des Espagnols.

Cependant, des considérations politiques, basées sur le besoin d'étendre Les domaines du roi de Portugal et d'empêcher les empiétements des Espagnols, agirent sur l'esprit de la cour de Lisbonne dans un sens favorable à la colonisation du Brésil. On pensa alors devoir encourager cette colonisation, surtout sur les frontières, en organisant, au nord et au sud, des établissements mixtes où l'on érigeait des forts et où Ton amenait, souvent par force, des familles destinées à fonder une colonie. Parfois, cette 'o(odi3 ne tardait pas n disparaître, car elle ne se trouvait pas mes conditions do développement, soit parce qu'elle était trop éloignée et n'avait pas des moyens de communication avec le reste du pays, soit parce qu'elle se trouvait située sur un point excellent peut-être sous le rapport stratégique, mais peu favorable aux cultures. D'ailleurs, ces familles qu'on transportait vers des régions lointaines étaient souvent prises au sein de la population brésilienne déjà établie ailleurs, de sorte que ces essais de colonisation n'ont contribué en rien à l'augmentation de la population du Brésil.

Une expérience sur une échelle plus considérable fut faite au siècle dernier, à Santa-Catharina et à Rio-Grande. Le gouverneur, le général Silva-Paes, proposa au roi Jean V de faire venir des Açores quatre mille familles.

Le roi, par un décret du 31 août 1744, ordonna donc que quatre mille familles seraient transportées de Madère et des Açores à Santa-Catharina et sur le continent de Rio-Grande. On afficha dans toutes ces îles des édits, par lesquels on promettait à ceux de leurs habitants qui seraient disposés à participer à cette colonisation, non seulement le transport aux frais de l'État, mais des secours, des instruments d'agriculture, et d'autres avantages, à la condition que les hommes n'eussent pas plus de quarante ans et les femmes plus de trente. Aussitôt que ces immigrants auraient débarqué au Brésil , on paierait une prime de 2.400 réis à chaque femme mariée ou fille âgée de plus de douze ans et de moins de vingt-cinq, et aux familles qui transporteraient des fils, 1.000 réis par chaque fils. On donnerait en outre à chaque famille un fusil, deux bêches, une hache, une erminette, un marteau, un coutelas, deux couteaux, deux ciseaux, deux vrilles, une scie, une lime, deux boisseaux de semences, deux vaches, une jument, et, durant la première année, toute la farine nécessaire à leur entretien. Outre ces dons, on accorderait aux hommes l'exemption de service dans les troupes du

roi, et à chaque famille on accorderait un quart de lieue en carré, etc., etc., etc. Nous consignons ces détails pour donner une idée de l'intérêt que le Portugal prenait enfin au peuplement de cette région du Brésil qu'il avait délaissée jusqu'alors.

Cet essai de colonisation réussit si bien et fut si bien et si promptement fait, qu'un écrivain espagnol contemporain le signalait à son gouvernement comme un exemple à suivre en Amérique. «Les Espagnols d'Europe, dit-il, regardent la formation d'une bourgade comme une opération très dispendieuse, et dans le genre de celles que les Romains seuls ou de puissants rois auraient pu exécuter. Cependant les Portugais ont formé à Santa- Catharina une bourgade très-propre, construite en bois et en paille. Ils n'ont pas mis plus de six semaines à cet ouvrage et ils n'y ont pas dépensé une demie-réale. Pour moi. lorsque j'irai à Madrid, je souhaite trouver dans mon auberge la moitié des commodités que j'avais dans ce désert {. »

L'invasion espagnole en 1777 mit à une rude épreuve cette colonie, mais elle a survécu à ce désastre; l'esclavage n'y fut pas d'abord introduit dans une aussi grande échelle que dans d'autres provinces ; le travail y échappa au deshonneur qui a toujours été pour lui la suite de l'esclavage, et l'influence de ce fait s'est toujours maintenue dans la province de Santa-Catharina, où, en 1872, sur 100 habitants il y avait 78 blancs, proportion bien plus élevée que dans toutes les provinces du Brésil, plus élevée même que dans celle de San-Paulo, où la proportion des blancs, en 1886, avant la grande immigration blanche de 1887-88, n'était que de 67,7 pour 1002.

Malheureusement, le gouvernement portugais ne poursuivit guère la sage politique qu'il avait inaugurée. Bien qu'un diplomate brésilien ait affirmé à la légère que ces tentatives de colonisation dans ces régions du sud du Brésil avaient échoué, comme avaient échoué celles de Catherine II et de Paul Ier dans

1. Ybanez de Eciieverria : Histoire du Paraguay sous les Jésuites etc. etc. Amsterdam 1780. 3 vol. Vol. III, page 47.

2. La proportion actuelle des blancs par rapport aux Indiens, aux nègre3 et aux métis dans les vingt provinces du Brésil est la suivante :

Santa-Catharina, 78 pour 100 ; Sâo-Paulo, 67 pour 100 ; Rio-Grande-du- Sud, 50 pour 100 ; Municipe Neutre, 55 pour 100 ; Paranâ, 55 pour 100 ; Rio- Grande-do-Norte, 43 pour 100; Minas-Geraes, 40 pour 100; Parahyl.a do Norte 40 pour 100 ; Rio de Janeiro, 3S pour 100 ; Ceara, 37 pour 100 ; Pernambuco, 34 pour 100 ; Para, 33 pour 100; Espirito-Santo, 32 pour 100; MaranhSo, Goyaz, Matto Grosso, 28 pour 100 ; Alagôas, 25 pour 100; Bahia, 24 pour 100; Piauhy, 21 pour 100 ; Amazonas, 19 pour 100.

la Russie Méridionale1, on doit beaucoup de reconnaissance au général Silva-Paes, et il faut regretter qu'il n'ait pas eu des successeurs et des imitateurs dignes de lui. Si l'on avait poursuivi la réalisation de ses desseins, le vaste territoire du Brésil aurait compté, à La un du siècle dernier, une population bien plus grande que celle qu'on a pu estimer alors, c'est-à-dire 3,250,000 habitants.

C'est à tort qu'on a souvent écrit également que le gouvernement colonial ne permettait pas aux étrangers de se fixer au Brésil. On rencontrait partout, sur la côte, un certain nombre d'Allemands, d'Anglais, de Hollandais, de Français et d'Italiens. Parmi les premiers colons on en trouve plusieurs appartenant à ces nationalités. Mais les restrictions étaient nombreuses, et tout le commerce du Brésil avec l'Europe, bien que souvent il fût fait par des navires étrangers, devait forcément passer par Lisbonne, où il payait de fortes taxes.

Les étrangers n'ayant pas les moyens de cultiver la terre, travaillée par les esclaves, et le commerce leur étant aussi rendu difficile par toutes ces entraves, ne pouvaient guère s'établir en grand nombre au Brésil. Mais en dehors de ces restrictions, on ne trouve pas que d'autres prohibitions de séjour leur aient été jamais faites, excepté au siècle dernier dans le district des mines de diamants, d'où la majorité des Portugais eux-mêmes était exclue, et où, en 1809, le voyageur anglais Mawe fut le premier étranger qui obtint la permission de pénétrer.

A cette époque, eut lieu le grand événement qui devait changer les destinées du Brésil : l'arrivée du roi du Portugal, qui s'y réfugia avec sa famille et sa cour quand son royaume fut envahi par les Français en 1808. L'arrivée du roi fut signalée par l'acte qui rendit le commerce du Brésil libre à toutes les nations. Le Portugal n'aurait pas pu sagement différer cette concession faite à son temps et à la civilisation. Mais toute idée libérale, une fois appliquée, ne peut que conduire, par les conséquences qui en résultent, à des idées encore plus larges. Entre la liberté de commerce qu'on accordait et le désir de voir ce commerce et la richesse du pays s'accroître par l'arrivée des étrangers qu'on n'avait fait que tolérer jusqu'alors, il n'y avait pas loin. De là les premiers efforts du roi Jean Yl en faveur de la colonisation étrangère. On ne pouvait pas, devant le besoin urgent de développer

1. Note du vicomte d'Abrantes au baron de Canitz, 20 juillet 1846.

les ressources du pays, se borner à envoyer quelques familles fonder d< colonies. On fit venir des paysans portugais, renouvelant ainsi ce qu'on avait déjà fait à Santa-Catharina ; mais on ne poussa pas loin le système, car on ne voulait pas non plus dépeupler le Portugal qui avait tant souffert de l'invasion française.

La majorité de ces colons, venus de Madère et des Açores, ainsi qu'il est arrivé depuis à presque tous les immigrants portugais, ne se fixaient pas dans les parages lointains qu'ils devraient peupler; ils préféraient le séjour des villes de la côte. Ainsi, par exemple, des familles furent envoyées à Casa Branca, qui est aujourd'hui un des centres agricoles les plus riches du Brésil, et dont le territoire, coupé par une grande ligne de chemin de fer, se trouve en communication quotidienne avec San-Paulo et avec Rio-de- Janeiro. Ces paysans n'eurent pas le courage de supporter la solitude, et ils n'ont pas môme essayé de cultiver le sol fertile qui leur était alloué et qu'ils trouvèrent assombri par des ambres gigantesques qu'ils n'osaient entreprendre d'abattre.

Dès ce temps, l'immigrant portugais ne s'est jamais fixé que dans les villes et dans les villages. C'était en vain qu'on voulait en faire un cultivateur. Le Portugais n'a pas pris le rôle du pionnier défricheur des terrains inoccupés à l'intérieur du pays. C'étaient les enfants du pays, les métis du blanc, du nègre et de l'indien, qui abattaient les forêts et faisaient avancer loin de la côte la culture qui ne pouvait s'y implanter sans cette destruction préparatoire, qu'on a regrettée avec raison, mais qui continuera jusqu'à ce que la population se soit accrue et que l'usage plus répandu de la charrue et des engrais dispense le cultivateur de détruire les forêts, et produise d'abondantes récoltes même sur les terres fatiguées.

Ces terres nouvellement défrichées étaient acquises aux cultures coloniales que les nouveaux venus ignoraient, et dans lesquelles les propriétaires ne voulaient pas les employer, car ils avaient à leur disposition l'esclave nègre que l'Afrique leur fournissait.

C'était ainsi l'esclavage qui éloignait le Portugais des cultures, et le maintenait dans son rôle de petit commerçant, de revendeur, de petit parasite du gouvernement, rôle qu'il adoptait au milieu de cette population libre, dont il venait augmenter le nombre, mais à laquelle il n'apportait aucune énergie morale, ni aucun renouvellement de sa force productrice.

Le Portugais sentait bientôt combien l'esclavage avait désho-

noréle travail, et il se contentait de la médiocrité dans une société qui aurait été riche dès lors, si la culture directe du sol n'y avait pas été considérée comme un déshonneur pour l'homme libre.

On commença alors à s'apercevoir que l'esclavage pouvait bien ne pas durer toujours, que la traite allait être abolie et que le nègre serait libéré comme l'indien L'avait été au dernier siècle.

On osa discuter l'esclavage. Ce fut assez pour qu'on le condamnât. Les idées qui avaient préparé et fait la Révolution Franssaient déjà au Brésil. Le roi Jean VI, qui, plus tard, a été même accusé d'être un peu jacobin, selon la phrase des réactionnaires d'alors, se vit entouré de plusieurs hommes remarquables. qui ne manquèrent pas de lui inspirer une grande politique. Quelques-uns de ces hommes comprirent qu'un jour arriverait où l'on n'aurait plus d'esclaves, où l'on ne devrait plus les avoir.

On trouve dans les écrits de cette époque, dans la façon d'envisager les grandes difficultés qu'on sentait approcher, une clairvoyance et un courage patriotique qu'on n'a pas retrouvés, soixante-dix ans plus tard, chez certains hommes d'État brésiliens qui, tout en vivant dans une époque plus éclairée, ont voulu retarder de nos jours l'abolition de l'esclavage

Dans ces temps, qui paraissent si lointains dans la jeune histoire d'un pays nouveau comme le Brésil, on a songé à des nouvelles cultures, à l'introduction d'industries qui y étaient inconnues. Des erreurs ont été commises, mais quelques actes ont porté de grands fruits.

Il faut compter au nombre des plus sages mesures prises alors, le décret du 25 novembre 1808, permettant au Gouvernement de concéder des terres à des étrangers. Ces concessions étaient appelées sesmarias ; leur étendue variait selon les provinces, et les conditions à remplir ont aussi changé. Dans ce décret il est dit:

<( Comme il est utile à mon service royal et au bien public d'accroître l'agriculture et la population qui est très restreinte dans ce pays, et par d'autres motifs qui m'ont été soumis, il me semble bon que des concessions de terre par sesmarias puissent être faites aux étrangers habitant le Brésil, dans la même forme prescrite par mes ordres royaux à l'égard de mes vassaux, et sans avoir égard à toutes lois ou dispositions contraires. »

Ce décret était une conséquence de la liberté de commerce.

Le comte Hogendorp, dont la grande expérience coloniale aux Indes Néerlandaises faisait foi, était un des premiers à applaudir

en Europe la politique du roi Jean VI : « Si le gouvernement du Brésil, dit-il, continue dans le système de sagesse, de modération, de saine politique, surtout en fait de commerce et de tolérance, qui caractérise maintenant tous ses actes et ses dispositions, assurément L'accroissement de la prospérité et de la richesse de cette première monarchie du Nouveau-Monde, étonnera l'ancien par la rapidité de sa marche et la hauteur où elle s'élèvera1. »

Dès Les premières années qui suivirent l'inauguration de cette politique, les bienfaits en étaient visibles, et la population du sud du Brésil s'était beaucoup accrue. « Après 1813, dit Luccock,des étrangers en nombre considérable arrivèrent des provinces espagnoles que l'on commence à appeler les États indépendants de l'Amérique du Sud; d'autres sont venus de l'Amérique du Nord, de France, de l'Angleterre, de Suède et d'Allemagne. Heureusement tous ces étrangers ne restèrent pas dans la ville de Rio. Les plus pauvres, particulièrement ceux qui arrivaient des îles de l'Atlantique et qui étaient en général des cultivateurs, reçurent du gouvernement l'outillage de leur profession et furent distribués dans différentes parties du pays. Quelques privilèges importants leur furent accordés collectivement et ils se trouvèrent dans des situations où leurs services et leur exemple pouvaient être très utiles. Ceux qui n'arrivaient pas dépourvus de toute ressource acquirent de petites propriétés rurales dans les environs de la ville et en approvisionnèrent les marchés. D'autres s'en allèrent vers les provinces du Sud ou vers les régions élevées de Minas et de Sâo-Paulo où ils trouvèrent un climat plus frais et leur convenant mieux que celui de la province de Rio-de-Janeiro2. » Le même voyageur parle avec enthousiasme du développement de la ville de Rio, du bien-être croissant qu'on y remarquait alors, de toutes les manifestations qu'on y voyait d'une forte poussée civilisatrice due à l'immigration.

Cependant cette immigration ne prit pas encore les proportions désirées par les patriotes brésiliens.

Les longues guerres de l'Europe au commencement du siècle avaient laissé pas mal de champs en friche, avaient éclairci les populations pendant ces temps troublés qui ont amené l'arrêt de l'émigration européenne.

Le Brésil, d'ailleurs, n'était pas encore assez connu pour pouvoir espérer d'attirer sur son sol une partie de cette émigration

i. Du système colonial de la France. Paris 1817, p. 203. 2. Luccock : Notes on Brazil. Loiidon, 1820, page 546.

qui avait déjà pris la direction des États-Unis. Mais, le gouvernement. obéissant à l'opinion des hommes les plus éclairés de sou temps, dut intervenir pour aider l'immigration au Brésil. Les théoriciens de gouvernement, trop épris du principe de la nonintervention de l'État, pourront blâmer la résolution des ministres du roi en ISIS de faire venir, aux frais de l'État, 2.000 colons suisses du canton de Fribourg. Mais, si l'État avait attendu la venue spontanée de ces immigrants et s'était borné à ne pas entraver l'essor de l'initiative privée, bien des années se seraient écoulées avant l'arrivée au Brésil de ces premiers éclaireurs de la colonisation étrangère. La venue de ces colons devra toujours être signalée dans l'histoire du Brésil.

1 /élément portugais aurait été toujours insuffisant pour peupler et implanter la civilisation dans le territoire de ce vaste pays, avant plusieurs siècles.

Pour la première fois les Portugais et les représentants d'un peuple du nord de l'Europe allaient se rencontrer dans l'autre hémisphère sans avoir à se disputer une conquête par les armes. Le Portugal, par le fait, n'était plus le maître du Brésil. Tous les peuples de l'Europe avaient dès lors le droit d'y venir chercher les ressources qui leur manqueraient chez eux. L'ancienne colonie devenait l'héritage commun des déshérités des vieilles sociétés encombrées de l'Europe.

Les paysans de Fribourg, en Suisse, ont été les premiers appelés, sans doute parce qu'ils étaient catholiques. On ne doit pas y voir une preuve d'intolérance de la part du gouvernement. Il a été sage d'éviter aux colons arrivés les premiers au Brésil, le changement de milieu religieux, une épreuve qui viendrait s'ajouter aux autres difficultés de l'entreprise coloniale.

Ces Suisses n'arrivaient pas au Brésil comme les premiers étrangers qui s'y fixèrent, grâce à la tolérance du gouvernement. Les rôles étaient dès lors changés; c'était le roi qui les avait priés de venir et qui les invitait. On ne pensa qu'à les combler de faveurs.

Le décret du 16 mai 1818 sanctionna une convention par laquelle Sébastien-Nicolas Gachet, agent du canton de Fribourg, s'était engagé à fonder au Brésil une colonie de 100 familles suisses, en recevant 533 francs par individu âgé de plus de trois ans, pour le transport des personnes, des effets, des ustensiles, des meubles et des instruments de travail leur appartenant. Les avantages accordés aux colons étaient : 1° le passage payé ;

^2" les frais de \ oyage jusqu'à leur établissement; 3° des I >gementa temporaires : ï des terres eu toute propriété, des bestiaui et des semences conformément à un tableau proportionnel au nombre de personnes de chaque famille ; 5° un salaire de '.K centimes par jour et par tête pendanl La première année el de moitié pendant L'année suivante, mais avec imputation de la valeur des travaux faits pour chaque colon : 6° trois prêtres, an médecin, un pharmacien, et un vétérinaire qui devaienl venir avec les colons et étaient salariés par L'Étal ; 7" Le roi devait bâtir et orner mu' église ; 8° 1rs colons riaient naturalisés par le fait de Leur arrivée; 9° pendant dix années, la colonie était exempte de service militaire et de toute charge personnelle oh foncière, elle ne devait payer que L'impôt du quart de l'or; 10° la police devait être attribuée à une garde formée des colons de 1S à 40 ans.

L'exécution du contrai Gachet amena d'abord au Brésil trente familles suisse-. Le gouvernement les établit à 200 kilon au nord-est de Rio-de- Janeiro, dans celle partie de la chaîne de montagnes du littoral qui a pris le nom de Morro-Queimado, à 8o() mètres au-dessus du niveau de la mer, dans le district de Cantagallo, qui avait été desséché et exploré en partie au siècle dernier parles chercheurs d'or. La colonie reçut environ 2.000 immigrants de tout âge, et on lui donna le nom de Nouvelle-Fribourg. L'établissement primitif forme aujourd'hui une petite ville qui n'a plus L'organisation coloniale primitive. Des familles issues de cette colonie sont allées habiter d'autres endroits de la province de Rio-de- Janeiro, et on reconnaît leurs descendants, tous Brésiliens, à leurs yeux bleus, à leurs cheveux blonds et à leurs noms allemands. Auguste de Saint - Hilaire regrette que ces premiers colons n'aient pas été envoyés sur le grand plateau de Minas-Geraes, cette région fortunée dont il a souvent décrit la bonté du climat et la fertilité du sol; mais la distance de la côte aurait été trop grande, les chemins trop mauvais pour qu'il eût été sage d'envoyer si loin ces premiers colons. On doit cependant reconnaître que, sous le point de vue agricole, le choix de la Serra dos Orgâos, a été malheureux. La Nouvelle-Fribonrg n'a pas formé, ainsi que le fait remarquer M. de Straten-Ponthoz, un centre d'émigration vers l'intérieur et une agglomération servant de point d'appui aux Européens nouvellement arrivés. Les immigrants qui avaient quelques ressources se bâtèrent de chercher d'autres terres dans le voisinage, et la plupart s'enrichirent en

devenant planteurs avec des esclaves. De nos jours, la rapidité des communications avec Rio-de-Janeiro compense son éloignement : la Nouvelle-Fribourg, dont l'influence a été grande, peut prospérer par la culture maraîchère et par les produits de ses petites fermes, el elle est devenue un vrai sanatorium, grâce à la fraîcheur de son climat très recherché pendant l'été.

La Nouvelle-Fribourg, comme nous l'avons dit, constitue la première grande tentative décolonisation étrangère et officielle au Brésil. Si les événements politiques qui amenèrent l'indépendance du Brésil, n'avaient pas absorbé toute l'attention du gouiment et si le départ du roi pour le Portugal n'avait pas eu lieu alors, d'autres essais aurait été faits sans doute avec des résultats plus grands.

Deux ans après la proclamation de l'indépendance du Brésil, le nouveau gouvernement, qui ne pouvait que suivre les tendances du régime précédent dans ses vues de progrès et de développement du pays, reprit l'idée de la colonisation étrangère. Cette fois le succès a été considérable. Nous voulons parler de la colonie allemande de Sâo-Leopoldo, fondée en 1824, dans la province de Rio-Grande-du-Sud. Commencée alors avec 126 individus, elle s'accrut graduellement jusqu'à former aujourd'hui un district rural avec une population de 40,000 habitants. Cette population étrangère s'y est agglomérée peu à peu et y a pris racine très aisément. Sâo-Leopoldo est admirablement bien située, et c'est surtout aux avantages de sa position qu'elle doit sa prospérité. La colonie communiquant par eau avec le chef-lieu de la province, et se trouvant pourvue de bonnes routes, a trouvé toutes les conditions favorables pour son développement. Elle a été le noyau et le centre d'attraction de la colonisation allemande dans la province de Rio-Grande et dans le sud du Brésil. Des officiers et des soldats allemands qui avaient servi dans la guerre contre Rosas, en 1851-52, restèrent en grand nombre au Brésil, et se fixèrent à Sâo-Leopoldo.

De 1818 à 1830, l'arrivée des Allemands au Brésil n'a été que

de 6.856. Ce mouvement s'arrêta complètement de 1830 à 1837.

11 recommença en 1838, lentement d'abord ; depuis cette année

jusqu'à 1884, le nombre des immigrants allemands qui se sont

au Brésil a été de 71,247.

Nous ne voulons pas faire l'historique de chacune des colonies fondées au Brésil sur le plan officiel de Nova-Friburgo et de Sâo-Leopoldo. Une de celles qui a prospéré le plus, c'est

Pétropolis, qui est devenue une belle ville, le séjour d'été de la population riche de Hio-de-Janeiro et de la cour de l'empereur. Les premiers immigrants qui s'y sont établis sur les terres du domaine privé de l'Empereur ont d'abord trouvé du travail dans l.i construction de la ville où les routes, les casernes, l'église, le palais de l'empereur, l'hôpital, les écoles, les ponts, les hôtels, les magasins se sont élevés simultanément, à côté des palmiers et des fougères, sans aucune des transitions habituelles des ouvrages de la civilisation. La ville aujourd'hui est des plus prospères; sa culture maraîchère approvisionne le marché de Riode-Janeiro qui communique avec Pétropolis par des bateaux à vapeur qui vont de Rio à Manâ, d'où un chemin de fer monte jusqu'à Pétropolis, qui est à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. L'industrie s'y est fort développée dans ces derniers temps ; les Allemands y ont introduit l'industrie de la brasserie, et des capitaux importants y sont employés dans de grandes fabriques de tissus de coton.

Le nombre de colonies fondées au sud du Brésil par des Allemands est très considérable. Malheureusement le nombre de celles qui ont prospéré n'est pas aussi grand. Plusieurs ont été formées avec un nombre trop restreint d'immigrants, et le défaut d'agglomération n'a pas permis à ces colonies de se développer. Les colons envoyés dans des endroits moins bien situés sous le rapport des débouchés ou de la fertilité du sol, les ont bien vite quittés, et ont trouvé ailleurs toujours du travail bien rétribué. Ils sont allés rejoindre leurs compatriotes dans les centres prospères ou se sont établis, pour leur compte et séparément, sur différents points du sud du Brésil, notamment dans la province de Santa-Catharina, où plusieurs colonies ont été créées.

Si on dressait le catalogue de toutes ces colonies, on en trouverait beaucoup qui n'ont eu qu'une existence éphémère, mais leur disparition n'indiquerait certainement pas que les sacrifices faits par l'Etat avec le passage et l'établissement de ces colons aient été perdus. La population du pays s'est augmentée, le commerce a grandi dans les provinces vers lesquelles la colonisation officielle s'est dirigée. Santa-Cruz, dans la province de Rio-Grande-du-Sud, Blumenau, Joinville, à Santa-Catharina, sont des colonies qui, rentrées aujourd'hui dans le régime commun des populations brésiliennes, se sont dédoublées à travers les campagnes environnantes et sont devenues des districts ruraux

où l'on admire les cultures européennes et où le bien-être et la prospérité des paysans ont frappé les voyageurs qui ont parcouru cette région.

Le résultat de cette colonisation officielle est représenté par un accroissement considérable de la richesse nationale au Brésil, et, ce qui est plus encore, elle a eu une influence morale et civilisatrice sur les districts où elle s'est portée. On ne saurait estimer à leur juste valeur ces bienfaits moraux, mais tout le monde peut en constater l'effet. Il suffit de dire que, dans des régions autrelois inhabitées ou a peine occupées par quelques habitants qui se trouvaient séparées du reste du monde, dans un état d'abandon qui semblait devoir les conduire à l'état sauvage, on compte aujourd'hui près de 250.000 Brésiliens d'origine germanique, dont une partie conservent encore la langue et les mœurs de leurs pères et qui, dans leur nouveau milieu, ont beaucoup contribué à l'avancement de la civilisation. Ils ne se bornent pas à être de pauvres cultivateurs; il y a parmi eux des journalistes, des prêtres, des avocats, des membres des assemblées provinciales ; un d'eux est membre de la Chambre des Députés ; un ancien colon de Santa-Catharina a fait partie, par l'élection de toute la province, d'une liste de trois citoyens dans laquelle l'Empereur a dû choisir un sénateur de l'Empire.

Voilà les résultats des efforts du gouvernement brésilien dans l'application du système de la colonisation officielle.

Nous venons d'indiquer rapidement les résultats des premiers efforts du gouvernement pour attirer des immigrants au Brésil et pour hâter de la sorte le peuplement du territoire.

L'époque arriva cependant où ce fut le tour des grands propriétaires de faire ce qu'ils pouvaient pour amener des colons sur leurs terres dont ils voulaient utiliser la valeur.

Ceux des grands propriétaires brésiliens qui ont obéi les premiers à cette pensée n'avaient pas en vue leur seul intérêt personnel, qu'ils compromirent assez souvent dans les risques de ces entreprises nouvelles. Ils voyaient loin dans les destinées économiques de leur pays. Dans les terres nouvelles où l'on commençait sur une grande échelle la culture du café, destiné à rivaliser avec la canne à sucre qu'il devait remplacer en partie, l'engagement d'ouvriers libres, quand le planteur était encore presque sûr que les esclaves ne lui manqueraient pas encore de longtemps, était, de la part du propriétaire, plutôt un acte de philanthropie et de patriotisme qu'une affaire. Ces proprié-

tairea qui ont fail venir des immigrants européens ont dépensé de fortes sommes en toutes sorte- de frais el d'avances de capitaux. \n lieu de s'enrichir d'une manière égoïste en étendant leurs cultures et en employant des esclaves, ils onl songé à l'avenir. Il faut bien se rappeler l'époque de leurs premiers efforts, les difficultés de toute sorte qu'il leur fallait surmonter, les préjugés qu'il leur fallait vaincre, pour se faire une idée «le L'énergie et de la force de volonté qu'ils ont «lu déployer.

Le sénateur Vergueiro doit être cité au premier rang de ces bienfaiteurs du Brésil. Sa propriété Ybicaba est devenue célèbre, comme étant le premier point où des Européens aient été employés à la culture du café. Ybicaba, plantation située vers le 22° degré dans la province de Saint-Paul, se présente ici comme le meilleur centre d'immigration que l'industrie privée ait fondé au Brésil. Ce domaine comprend trois lieues de forêts entrecoupées de pâturages et de défrichements; le sol en est plat, avec des mornes épars, dont les pentes, à L'abri des gelées blanches, sont favorables à la culture du café. Le riz, le maïs et divers produits des terres tropicales occupent les plaines et les bas fonds. En 1847, l'importance d'Ybicaba était représentée par 300 esclaves et une récolte de 8.000 arrobes de sucre et de 12.000 arrobes de café. Mais ce dernier chiffre devait s'élever à 40.000 par les nouvelles plantations qui venaient d'être établies, et auxquelles il ne devait bientôt plus manquer que des bras. Le sénateur Vergueiro, propriétaire d'Ybicaba, s'était voué aux occupations agricoles et à la politique. Ministre ou chef de parti, il avait fortifié par l'observation des affaires publiques et des besoins du pays la conviction du danger que la traite des Africains apportait au Brésil. Pour en contre-balancer les effets, il fallait demander des émigrants à l'Europe, ainsi que des capitaux pour vivifier les ressources du sol par le travail libre. Il prit donc la résolution d'amener des Allemands dans son domaine et de les placer à côté de ses esclaves, en combinant les occupations des uns et des autres, de manière à procurer le plus grand bien-être aux Européens et le plus grand profit au planteur. Le gouvernement impérial seconda celle entreprise dont tous les détails méritent L'attention. Le -2 avril lttïT, environ 100 Allemands de tout âge, formant 80 familles, contractèrent, avec le chargé d'affaires et consul géuéral du Brésil pour les villes hanséatiques, L'engagement de pa dans La province de San-Paulo et de s'y mettre à la disposition (\[\ sénateur Vergueiro. Suivant les (danses de cet acte, le goui er-

cernent impérial faisait L'avance des frais de transport, fixés à 40 piastres espagnoles par individu âgé de plus de douze ans, et à 20 piastres pour Les enfants de plus de cinq ans. Au-dessous de cet âge, le passage étaii gratuit. Les colons s'obligeaient à rembourser La dépense de Leur traversée dans le délai de trois années à dater du débarquement au Brésil. Par une bienveillance spéciale, le gouvernement, qui devait payer au maître du navire 20 piastres pour Les enfants âgés de plus de cinq ans, renonçait à faire entrer cette somme dans la dette des colons. Ceux-ci étaient tenus d'engager leurs services s'ils n'avaient pas les moyens de se libérer. nne qui les emploierait deviendrait la caution de leurs obligations. La nature du contrat de service était spécifiée: les immigrants travailleraient pour un salaire réglé par l'usage local en qualité de colons partiaires. Le transport des émigrants se fit de Hambourg à Santos en deux navires. Le premier départ eut lieu le 12 avril et l'autre le 26 avril 1847. Les traversées furent de « "> et de 60 jours. Le sénateur Vergueiro, qui possédait une maison de commerce à Santos, avait pris les dispositions que réclamait l'arrivée des Allemands. Dès que ceux-ci débarquèrent ils devinrent les colons partiaires du propriétaire d'Ybicaba en acceptant les clauses de l'acte suivant : « Article premier. La

a Vergueiro fait le contrat suivant avec le colon N

— Art. 2. La maison Vergueiro s'oblige à ce qui suit : 1° elle payera au gouvernement impérial la somme de dont il a fait

ace au même colon et pour laquelle celui-ci est responsable; 2° elle livrera au même colon une étendue de caféiers dont il soit capable de faire la culture, la récolte et l'amélioration; 3° elle lui permettra de tirer de ses terres, dans les lieux déterminés,

roduits nécessaires à son alimentation; 4° elle lui fera L'avance des dépenses faites à Santos, de celles du voyage jusqu'à

mtation d'Ybicaba, et de son entretien jusqu'à ce qu'il puisse y subvenir par son travail. — Art. 3. Le colon s'oblige à ce qui suit : 1° il se conduira pacifiquement sans troubler ou léser ses

as ou la plantation ; 2° il fera convenablement la culture et olte des caféiers qu'il aura reçus, en déposant le café à l'endroit marqué dans la plantation pour y être livré à mesure au receveur de l'établissement ; 3° en proportion de la quantité de café récoltée par lui, le colon participera au travail de la préparation exigée pour la mise du café dans le marché; 4° il replantera les clairières qui se feront dans ses caféiers ; 5° il payera à la maison Vergueiro la somme de , spécifiée ci-dessus (prix

du passage qui, après deux années, produira L'intérêt légal pour la partie non acquittée, ainsi que la somme des avances de l'article 2, § ï, avec intérêt Légal après une année de date; 0° il appliquera aux payements spécifiés ci-dessus au moins la moitié de son bénéfice net annuel. — Art. ï. Apres la vente du café par la maison Vergueiro, celle-ci retiendra pour elle la moitié du produit net et l'autre moitié appartiendra au colon. — Art. 5. La maison Vergueiro n'aura aucune part aux articles d'alimentation que produira le colon et qu'il consommera ; mais elle recevra la moitié du prix de l'excédant de ces mêmes articles que le colon aura vendus. — Âxt. 6. La maison Vergueiro ne pourra pas se décharger des obligations de ce contrat aussi longtemps que le colon remplira fidèlement les siennes. Il sera cependant libre à celui-ci de se retirer, après avoir payé à la maison Vergueiro ce qui lui sera dû, et moyennant une information, par écrit, de ses intentions, faite six mois d'avance ; le colon s'assujettit à payer une amende de 125 irancs s'il se retire avant de payer sa dette, ou sans notifier la déclaration de son intention. — Art 7. Tous les doutes qui s'élèveront entre les parties contractantes seront soumis à des arbitres devant l'autorité compétente, sans autre formalité et sans recours d'appel. »

« De Santos à Ybicaba, le trajet est de trente-huit lieues brésiliennes de dix-huit au degré, et les chemins sont difficiles. Les immigrants firent le voyage en quatorze jours. Un administrateur allemand dirigea l'expédition. Les enfants, les malades et les femmes trop faibles pour marcher furent transportées à dos de mulet ainsi que le bagage. Au terme de l'étape de chaque jour, le convoi s'arrêtait dans un des hangars qui se construisent le long des routes du Brésil pour attirer les muletiers aux tavernes voisines. On y tuait un bœuf acheté sur place1 »

Nous avons tenu à reproduire cette notice sur Ybicaba, en l'empruntant à l'ouvrage d'un diplomate européen qui a beaucoup étudié le Brésil. Ybicaba a été le type de plusieurs agglomérations d'immigrants européens dans la province de San- Paulo ; Ybicaba sera toujours intéressant à étudier, car ce fut l'endroit où la colonisation d'initiative privée s'établit tout d'abord. Aujourd'hui que les grands paquebots transatlantiques ne mettent en aucun cas plus de trois semaines complètes pour faire le voyage

i. Comte Auguste van (1er Straten-Ponthoz. Le Budget du Brésil, etc. Paris. Ainvof, éditeur, 1854. 3 vol. — Vol. III. page 100.

entre l'Europe et le Brésil méridional, il nous a paru intéressant de signaler les longues peines des premiers colons arrivés à San- Paulo. Les dizaines de milliers d'immigrants que les chemins de fer t ransportenl aujourd'hui de Santos aux régions les plus recule La province ignorent — et personne ne le leur rappellera — les Longues marches de leurs devanciers, les fatigues et les travaux qu'ils ont endurés, et qui ne les ont point empêchés de prospérer après s'être établis sur le sol brésilien.

Ybicaba a eu une grande influence sur la colonisation. Son organisation était loin d'être parfaite. Le régime qui s'y établit ne pouvait fonctionner sans difficultés que sous l'influence paternelle du propriétaire, qui devait être presque toujours disposé à transiger avec ses colons. Si le propriétaire exigeait l'exécution rigoureuse du contrat, les conflits et les difficultés surgissaient aussitôt.

Le fait capital qu'on observe dans la colonie d' Ybicaba et dans celles dont elle a été le modèle est celui du travail libre à côté de l'esclavage. Ce fait, qui paraissait avec raison devoir être une cause de troubles et de perturbations économiques de tout genre, a été la vraie cause de l'abolition de l'esclavage de la façon qu'elle s'est faite au Brésil. L'existence de l'esclavage créait aux nouveaux venus une situation anormale dont les inconvénients disparaissent en face de la grandeur du bienfait qui en résulta, car c'est l'arrivée des ouvriers européens qui a déterminé l'extinction de l'esclavage ainsi que l'avait prédit M. de Straten- Ponthoz :

« L'Africain du Brésil doit apparaître ici avec une mission de pionnier sur le sol qui est accessible au travail des blancs et, ce rôle accompli, il sera absorbé par la population libre en sortant de la servitude. Au Brésil les avantages de faire les préparatifs de l'émigration par l'esclavage, ne doivent pas être sacrifiés à la crainte de voir les Européens subjugués par le travail servile. Le prix croissant des Africains mettra chaque jour davantage l'esclave hors de la portée des immigrants.

« Le rapprochement de la population étrangère et de la race africaine doit être au Brésil la réhabilitation du travail de l'homme blanc, en même temps qu'une sanction des faits favorables à une fin pacifique et régulière de la servitude. A l'égard de l'esclavage, le Brésil et les États-Unis se trouvent engagés dans des voies divergentes. Chez les Américains il n'y a point de compromis possible entre les deux races. Plus l'homme de cou-

leur se rapproche de L'homme blanc, plus il rencontre d'antipathie et de répulsion. Les mœurs ont une cruauté excédant la rigueur de la loi qui fait l'esclave et rendant illusoire la loi qui l'émancipé. Au Brésil, l'affranchissement est une réalité politique el sociale. La couleur u'excite aucune répugnance, et la tolérance des mœurs va encore plus loin que la libéralité des lois. Tandis qu'aux États-Unis, l'esclavage apparaît sans autre solution que la guerre civile et l'extermination ou une retraite progressive le sud pour trouver une issue par les régions du Texas et du Nouveau Mexique, au Brésil il se montre entouré de moyens d'émancipation régulière. La race blanche doit reprendre la prépondérance numérique par le contingent que lui donnera l'immigration européenne, et simultanément celle-ci favorisera la réhabilitation de l'esclave. Elle doit contribuer à faire cesser la traite par laquelle l'esclavage se recrute sans cesse d'Africains barbares, au lieu de se créer la moralité et le principe civilisateur de la famille. A côté de l'immigrant, tout esclave doit

devenir Brésilien dans sa descendance L'immigration doit

aussi changer le système des grandes plantations ; elle substituera la culture de détail aux établissements mécaniques dont le moteur est nécessairement l'esclavage. L'agriculture prendra la place de la fabrication. Le travail de la famille accomplira la tâche brutale de la servitude. C'est ainsi que l'immigration doit relever le travail par la main des blancs, en lui donnant pour impulsion les plus intimes sentiments de l'homme dans sa soumission à la loi divine, au lieu du fouet dans la dégradation de l'asservissement. Au Brésil, ni les mœurs, ni les lois, ni les conditions physiques ne s'opposent à ce que l'émigrant et l'esclave se rapprochent en combinant les moyens de prospérité matérielle de l'un avec les moyens d'émancipation de l'autre1 ».

Pour confirmer ces prévisions prophétiques de l'influence de l'immigration sur l'abolition, nous devons ajouter que, dans la dernière période de l'esclavage, les abolitionnistes brésiliens ont toujours été soutenus par les étrangers établis au Brésil, à l'exception de quelques marchands portugais de Rio-de-Janeiro et d'un très petit nombre d'Américains du Nord établis à San-Paulo. Le seul crime commis dans cette province contre les abolitionnistes, le meurtre d'un fonctionnaire favorable à l'abolition, a été commis à l'instigation de deux médecins des États-Unis. Par contre,

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