TRAVAIL SERYIIE ET TRAVAIL LIBRE
Par M. F.-J. de SANTA-ANNA NERY
La loi n° 3353 du 13 mai 1888 a aboli définitivement l'esclavage dans l'empire du Brésil. Elle n'a pas rendu seulement la liberté aux noirs qui restaient encore en servitude, et dont le nombre, d'après une statistique officielle en date du 30 mars 1887, s'élevait à 723.419, évalués à la somme de 485.225 contos, soit, au change de 400 réis pour 1 franc, à plus de 1 milliard 213 millions de francs. La loi d'or — lei aurea, comme on l'a appelée là-bas — a aussi rompu tout lien entre les anciens maîtres et les affranchis ou ingenuos, nés libres en vertu de la loi du 28 septembre 1871, mais qui devaient leurs services jusqu'à l'âge de 21 ans accomplis aux maîtres de leur mère. Bien plus : cette loi, en libérant les derniers esclaves et en faisant rentrer dans le droit commun les affranchis, a établi implicitement que les uns et les autres devenaient citoyens brésiliens par le fait même de leur libération.
Les philanthropes ont le droit de se réjouir de semblables mesures. Les négrophiles peuvent triompher. Les uns et les autres ont raison. Le Brésil a fait grandement les choses. S'il a été le dernier État chrétien et civilisé qui ait gardé l'esclavage, du moins, en le supprimant, a-t-il élevé les esclaves de la veille au niveau de leurs anciens maîtres, et a-t-il su, par une éducation libérale, battre en brèche les préjugés qui, dans d'autres pays, ont établi une barrière infranchissable entre les races. Là-bas,
les noirs libérés peuvent cire assurés do vivre sur un pied de parfaite égalité sociale avec, les autres races.
Mais si le philantrophe et le négrophile ne voient dans la loi • lu L3 niai 1888 qu'un acte de justice, l'économiste est obligé d'y voir autre chose : une révolution dans les conditions du travail national. Cette révolution est intéressante à étudier dans ses conséquences. D'abord, parce qu'elle nous montre comment ii ii pays, (|iii ne vit guère que d'exploitation agricole et forestière, ,i cherché à opérer la transition entre le travail servile non rémunéré et le travail libre salarie, ensuite parce que le Brésil est le grand fournisseur de café des principaux marchés des deux mondes, et qu'une production plus ou moins abondante de cette denrée entraîne la hausse ou la baisse de cette fève entrée dans la consommation journalière de tous les pays. Finalement, parce que les destinées économiques d'un Etat qui fait avec l'étranger des échanges annuels se mon tant à plus d'un milliard de francs ne peuvent pas être indifférentes.
Voyons donc de quelle manière le Brésil a cherché et cherche encore à remplacer les bras esclaves, auxquels il devait jusqu'ici une partie de sa production et qui entraient comme un facteur important dans ses échanges internationaux. Car on ne saurait nier que la liberté rendue en moins de dix-sept ans — de 1871 à 1888 — à près de deux millions d'esclaves et à un demi-million d'ingenuos eût entraîné la décadence irrémédiable du pays si le gouvernement impérial n'avait pas pris certaines mesures pour adoucir une perturbation économique aussi radicale. Ces mesures consistent dans l'effort constant pour attirer au Brésil l'émigration européenne, à laquelle on a eu recours pour combler en partie les vides faits par l'émancipation des noirs. Le gouvernement impérial a su mener de front ces deux œuvres connexes, celle de l'émancipation et celle de l'immigration, surtout depuis quelques années.
En effet, depuis 1871, date de la « loi du ventre libre » jusqu'en 1888, il est entré au Brésil, par les seuls ports de Rio et de Santos, plus de 500.000 immigrants, qui se sont substitués en partie aux esclaves sur les plantations et ont apporté au pays les bienfaits du travail libre. Ces chiffres ne s'appliquent pas aux arrivages d'émigrants dans tout le Brésil : ils se rapportent exclusivement aux deux grands ports de Rio et de Santos et laissent de côté, par conséquent, toute l'émigration qui se dirige vers d'autres points du Brésil, spécialement vers l'Amazonie. Tous