‹ Le Brésil tel qu'il estChapitre 10 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CE QUE DETIENT AU BRÉSIL UH HOllE DE LETTRES.

Le noir assassin par borrenr de l'assassinat.

Il fut un temps où j'étais bon, confiant, désintéressé.

Dans 'ce temps-là je nourrissais des illusions de toute sorte, à propos de Tamour, de Tamltié, de la famille, de... que sais-je encore?

Alors, je croyais sérieusement à la loyauté delà main cpii serrait la mienne, à la sincérité d'une promesse, librement faite, en présence de Dieu qui nous voit et qui nous entend, à la sainteté des serments prononcés, la nuit, sur une tombe.

Niais que j'étais?

Cette foi naïve dans l'excellence du beau, du juste, de l'honnête, m'a coûté le tiers de mon patrimoine ; et, s'il faut tout dire, cette perte, énorme, pourtant, dans ma position, n'a pu affaiblir chez moi le sentiment de l'honnête, du juste et du beau.

Que voulez- vous? Il y a des gens incorrigibles, et, on me l'a assez répété, je suis un de ceux-là.

Ma modeste fortune, ainsi considérablement diminuée

déjà, fut encore écornée par le démon charmant de la jeunesse, dont les sollicitations sont si puissantes, les paroles si douces et l'entrain si joyeux. Ce capricieux démon affectionne toutes les formes élégantes et coquettes. Tantôt il se métamorphose en cheval fringant et fier, en bahut savamment sculpté, en poignard mongol, en casse-tête indien, en coupe d'agate et de porphyre; tantôt il vous apparaît dans des salons meublés avec un luxe équivoque, au milieu de belles créatures au sourire effronté, sous les traits passionnés de la dame de pique ; mais plus souvent encore il se change en jeune femme agaçante et rieuse, en vierge rêveuse et timide, suivant le cas.

Enlaçant alors sa proie enivrée, il l'entraîne à travers toutes les splendeurs d'un rêve délicieux, parmi les jouissances les plus absorbantes de la réalité, jusqu'au terme fatal de ces félicités sans nom, qui est la ruine et le désillusionnement.

Heureusement pour moi , mes yeux s'ouvrirent à temps. Je ne maudis pas ce séduisant fantôme, avec lequel je venais de parcourir tant de poétiques contrées ; mais je dégageai ma main qu'il serrait dans la sienne et je m'éloignai de lui en poussant un soupir de regret.

Honte à ces esprits étroits ou méchants, qui éprouvent du bonheur à cracher sur l'objet de leurs anciennes adorations! Un reste de pudeur suffirait pour les garantir contre ces exécutions stupides. Une fleur retrouvée au fond d'un tiroir, un souvenir tapi au fond de leur conscience, devrait les avertir que rien n'est vil comme l'ingratitude. U est vrai que rien n'est injuste, que rien n'est cruel comme l'impuissance.

Quant.à moi, j'estime qu'il y a lâcheté à renier la religion du cœur et je reste convaincu qu'un homme ne manque à aucun de ses devoirs, parce que roses

et souvenirs du passé sont précieusement recueillis dans son âme, et qu'ils n*ont rien perdu de leurs parfums. Laissons les fruits à Tautomne sans doute, mais conservons lés fleurs au printemps, si nous voulons qu'il soit le printemps.

Yingt mille francs représentaient tout mon avoir, après mes adieux à mon gai compagnon. On ne vit pas à Paris avec 1,000 francs de rente. Voyons, que vais-je faire de cet argent? Je me rappelai à propos qu'un mien parent, garçon probe et intelligent, sobre et actif, mais absolument dénué de ressources, m'avait parlé d'une association entre nous. Je devais fournir le fonds social; son apport, à lui, était représenté par ses connaissances commerciales. Capital d'un côté, talent de l'autre, voilà sur quelles bases nous devions opérer. Cela me parut juste au dernier point. Je convins de tout avec mon jeune parent que j'appellerai Nausier, et en lui remettant ce que je possédais je lui dis :

— Va faire fortune au Brésil, puisque tu connais ce pays-là. Lorsque tu seras installé, tu me l'écriras et j'irai te rejoindre.

Le pauvre garçon partit les larmes aux yeux et en me serrant les mains. La veille encore, il n'aurait pas trouvé cent francs dans sa famille, et maintenant il se voyait à la tête d'une somme assez rondelette. L'avenir se dorait donc pour lui des plus belles couleurs. Il était sauvé je l'étais aussi, et j'avais fait du même coup un bon placement et une bonne action.

J'ai raconté ailleurs les péripéties de notre traversée. J'ai dit que cinq jours seulement après mon mariage je m'étais embarqué avec ma jeune femme que, dans le cours de ce récit j'appellerai Lison, pour le pays privi" légié, style de voyageur, qu'on nomme le Brésil. Nausier, que notre longue navigation avait eflTrayé,

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prit un canot dès que notre navire eut été signalé, et vint nous chercher à bord.

Il nous conduisit immédiatement à Thôtel Lafourcade, où un bon repas nous attendait.

Ce restaurant où l'on est servi à l'européenne, était encombré de visiteurs affamés. J'y retrouvai quelques-uns de mes compagnons de voyage ; nous nous mîmes à la même table.

Il était dit que j'entrerais en plein, aussitôt après avoir touché le sol américain, dans la vie brésilienne. Les mœurs et les usages du jeune empire s'offrirent à moi, pendant le dîner, avec leur physionomie propre, dans la personne d'un homme petit, court, ayant la figure en lame de couteau et qui portait des bagues aux doigts, au cou un lorgnon attaché à une chaîne d'or massif, et une épingle en diamant à la cravate. Cet homme doré, coquet, frisé, pincé, soutenait avec la personne qui lui faisait face une discussion bruyante et animée. Us attirèrent bientôt notre attention parle bruit de leur voix et aussi par la nature du sujet qu'ils traitaient.

— Je vous dis, senhor, déclarait le petit homme aux bagues, au diamant et au lorgnon, que les nègres sont des brutes et qu'on ne peut en avoir raison qu'avec la chicote.

— Je ne disconviens pas que les nègres ne soient des brutes, répliquait son interlocuteur, qu'à son accent nous reconnûmes pour un Allemand ; mais qui les a abrutis, si ce n'est le régime brutal auquel ils sont soumis?

— Ainsi vous approuvez l'acte horrible de Jesuino, senhor? demanda le Brésilien.

— Je n'ai rien avancé de pareil, senhor. Je soutiens seulement que le maître de Jesuino s'est attiré, par sa cruauté «fi'Uvage, le traitement qui excite votre cour-

roux. Le nègre est un assassin, son maître est un lâche et un infâme.

— Tuer son senhor! un nègre tuer un blanc f mm c'est là un crime inouï. Jesuino Ta expié trop doucement par la corde; il aurait fallu Fécarteler, comme on le faisait autrefois en Europe pour les grands coupables, reprit le Brésilien.

— Convenez, senhor, que le maître de Jesuino était un être vil et méprisable ?

— Senhor, c'était un blanc! riposta gravement l'Américain.

-^ Mais il y a des blancs qui valent moins que des noirs, senhor.

— 11 n'y en a pas I observa le petit homme.

Un Virginien n'eût pas mieux dit*

**- Ce sont les blancs qui mettent un couteau dans la main de leur esclave et qui lui ordonnent d'assassiner leur ennemi ! Senhor, continua l'Allemand, le supplice de Jesuino est juste, puisqu'il a versé le sang; mais c'est un motif honorable qui l'a entraîné au meurtre ; poussé â bout, outragé, fouetté par un maitre stupide^et lâche, il s'est révolté enfin contre une oppression impitoyable. On peut dire qu'il a assassiné pour ne pas être assassin, ainsi qu'il l'a, du reste, déclaré lui-même sur l'échafaud.

— Tuer son maître, senhor I tuer son maître! l'éventrer avec un couteau ! Oh ! c'est horrible I répéta le Brésilien.

— Voilà où conduit l'esclavage I observa froidement l'Allemand.

Cette conversation, que nous entendions parfaitement de notre idace, piqua ma curiosité et celle de nos compagnons.

— Ces senhores parlent de l'exécution qui a eu lieu hier derrière le palais de l'empereur, ditNausier, et qui a mis en émoi toute la ville.

— Un noir qui a plongé son couteau dans le ventre de son maître, à ce qu'il parait?

— Précisément; et j'ajoute que le maître ne l'avait pas volé, répondit Nausier.

Sur nos instances, il souleva un coin du rideau qui abrite la vie inférieure dans les pays à esclaves.

A Rio-Grande do Sul vivait, séparée de son mari, une femme jeune encore, riche, coquette, du nom de Paulina Neiva. Sa fille, tendre fleur qui s'épanouissait à peine à la vie, avait quinze ans. Mercedes était aimée d'un capitaine au cabotage, Gomes Bardâo, et répondait à la passion qu'elle avait inspirée. A chaque voyage qui le ramenait à Rio-Grande, Gomes, reçu par la mère, entretenait la jeune fille de son amour; chaque fois qu'il quittait la ville, il emportait avec lui, plus enfoncé dans le sein, le trait qui l'avait percé. Il fut décidé que le capitaine, qui partait avec un chargement de carne secca pour Rio de Janeiro, se hâterait de se défaire de ses marchandises et qu'à son retour à Rio-Grande ses désirs seraient enfin comblés.

Gomes mît à la voile, le cœur inondé de joie, et après avoir reçu les tendres adieux de sa future épouse. Son séjour dans la capitale de l'empire se prolongea plus longtemps qu'il n'aurait cru; il employa cette station forcée à acheter les cadeaux qu'il destinait à Mercedes. Il s'éloigna enfin, et sa barque prit la route du sud.

En abordant, après avoir confié son navire à un esclave fidèle et intelligent, nommé Jesuino, il se dirigea vers la demeure de dona Neiva. Gomme le cœur lui battait en frappant à la porte de la maison ! Mais cette porte s'obstina à rester fermée. Inquiet, possédé par un funeste pressentiment, le capitaine interrogea le maître de l'habitation voisine. Il apprit que les senhoras Neiva avaient quitté la cidade depuis peu; on croyait qu'elles

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s'étaient retirées à Porto-Alegre, où la mère avait des propriétés. •

— La jeune senhora paraissait bien triste, ajouta cet homme ; au moment dn départ ses yeux étaient rouges; on voyait bien qu'elle n'était pas heureuse et qu'elle passait ses jours à pleurer.

Vous devinez l'élat où ces paroles mirent le capitaine au cabotage. Sans penser davantage à ses affaires de négoce, il poussa d'un trait jusqu'au logis d'un de ses amis d'enfance, nommé Affonso Sanavarro. Affonso, riche négociant de Rio-Grande, cultivait les dames Neiva et était favorablement accueilli par la mère de Mercedes. Il était impossible que leur départ fût ignoré du négociant, et même que celui-ci n'en connût pas la cause.

Affonso, troublé d'abord par la vue de son ami, se remit bientôt et le reçut avec un air de compassion.

— Je te plains, dit-il, mais tu n'es pas le plus malheureux. Mercedes... la senhora Neiva...

L'émotion l'empêcha d'achever. '

— Qu'est-il arrivé? mon Dieu! Qu'est-il arrivé? s'écria Gomes.

Le négociant le quitta un instant; en revenant près du capitaine, il lui présenta un papier sur lequel celuici reconnut l'écriture de celle qu'il aimait.

— Lis, dit-il, et sois un homme!

Gomes prit le papier et le parcourut avec des yeux ardents. Dn cri sauvage s'échappa de sa poitrine après cette lecture et il froissa avec rage la lettre dans ses mains.

Mercedes déclarait à son amant qu'elle n'était plus digne de lui et qu'elle quittait Rio-Grande piour aller cacher sa honte dans un lieu où elle fût inconnue.

— Mais est-ce possible! répétait le capitaine. Mer-.

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cèdes coupable, fausse, infidèle, lorsqu'elle me jurait un amour étemel ! Mercedes me trompait, lorsqu'elle m'enivrait de ses regards, de ses sourires I Meftedes en aimait un autre! Cet ange n'était qu'un monstre de dissimulation, de ruse et d'hypocrisie ! Est-ce bien possible ?

L'écrit était dans ses mains ; il le parcourut de nouveau; il le froissa, il le mordit, en proférant des imprécations et des menaces.

AflFonso Sanavarro ne put lui donner que des explications incomplètes. Il ignorait le nom du séducteur de Mercedes. Dona Neiva lui avait confié ce secret de honte, en le chargeant de calmer le senhor Gomes ; la veille du départ, elle le fit appeler pour renouveler les instructions qu'elle lui laissait. Mercedes lui donna alors le papier qu'il vient de lui remettre. La jeune fille était triste, sans doute, mais elle ne paraissait pas accablée par le désespoir, ni bourrelée de remords. La pensée de sa faute et celle de la peine qu'elle allait causer au capitaine ne la possédaient pas entièrement. Une autre pensée, plijs puissante, celle d'une passion partagée, soutenait son courage. Mercedes aimait follement; protégé contre les défaillances et les mépris, son cœur puisait sa force dans les sentiments nouveaux qui le remplissaient exclusivement. Bref, la jeune fille avait rompu complètement avec les souvenirs du passé ; elle restait absorbée par les promesses de l'avenir, et le bonheur du présent l'empêchait de sentir et son ingratitude envers le capitaine et l'horreur de sa position.

— Oublie une perfide, acheva le négociant, et, comme elle, ouvre ton cœur à de nouvelles amours.

Gomes se retira sombre et taciturne. A partir de ce jour il n'y eut plus pour lui de plaisirs et de fêtes. Il vécut à son bord, nourrissant le vautour qui lui rongeait le sein.

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Dans un de ses voyages à Rio-Grande, il apprit pai" la rumeur publique que son ami Âffonso était allé à Porto- Alegre pour se marier. Il quitta la rade, cependant, sans avoir reçu d'autres nouvelles du négociant.

Un an après, les exigences de son commerce le ramenèrent dans la capitale de la province deSan-Pedro. Là, on lui annonça que le senbor Affonso Sanavarro avait épousé Mercedes Neiva. Les bruits les plus singuliers circulaient à propos de ce mariage, qui cachait évidemment quelque mystère. Nul n'ignorait que la senhora Paulina recevait avec plaisir les visites d' Affonso. Par quel revirement subit le cœur du négociant s'était-il tourné vers Mercedes? Un enfant, gage de tendresse, était venu au monde six mois après la célébration du mariage, constatant ainsi que les deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, et bien avant l'époque où la loi et la religion avaient légitimé leur amour. La senhora Paulina s'était calmée peu à peu; maintenant Mercedes et elle vivaient en parfaite intelligence, en apparence du moins, sous #e même toit que le négociant, et dona Neiva n'avait pas de plus grand bonheur que de caresser l'enfant de son gendre.

D'aucuns ajoutaient, mais ceux-là étaient en petit nombre, que le bonheur de Mercedes laissait beaucoup à désirer, et qu'un chagrin rongeur pouvait seul expliquer la maigreur de la jeune fenmie et la mélancolie vague à laquelle elle s'abandonnait. — Si elle se trouvaitheureuse,observaient-ils,Mercedesresteraitplus souvent au logiset suivrait avec moins d'assiduité les offices.

Gomes se rappela le pressentiment qui l'avait déjà assailli, et se présenta à la demeure du négociant. Cette tentative fut vaine. Il lui fut déclaré que le senhor Affonso n'était pas au logis, et que les senhoras ne recevaient personne en son absence.

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Le capitaine se mit aux aguets, aidé par son esclave Jesuino. — Cn soir que Mercedes se rendait à l'église, son ancien amant s'offrit tout à coup à sa vue. La jeune épouse devint pâle, mais elle ne montra aucune frayeur; elle marcha résolument à lui au contraire.

— Mercedes! Mercedes I Enfin, je te retrouve! murmura la voix brisée du capitaine.

— Il y a longtemps que je vous attends, senhor, répondit Mercedes.

— Mercedes, tu m'as rendu bien malheureux! reprit Gomes, et cependant je n'ose t'accuser. Je devine quelque mystère horrible, quelque ténébreuse machination qui, en expliquant ta conduite, te justifiera à mes yeux.

— Regardez-moi, senhor, dit-elle. Ai-je l'air d'une femme heureuse?

Gomes la considéra avec attendrissement.

— Parle, parle! s'écria-t-il. Dis-moi tout; je veux tout savoir!

— Suivez-moi dans ce coin obacur, proféra Mercedes en montrant une chapelle noyée dans Tombre.

Là, le capitaine eut enfin l'explication qu'il cherchait depuis près de deux ans. Un secret de honte et d'infamie lui fut dévoilé. Voici en deux mots ce qu'il apprit :

Le commerce d'Affonso et de dona Neiva était plus intime qu'on ne le croyait. Bientôt les suites de cette liaison ne purent plus se cacher. La mère de Mercedes était sous puissance de mari, et, bien que celui-ci vécût loin d'elle, dans l'île Ste-Catherine, il n'aurait pas manqué de venir punir l'épouse coupable, si le bruit de son déshonneur fût parvenu jusqu'à ses oreilles. Une combinaison infâme, inspirée par la peur, fut alors ourdie. Au lieu de rester fidèle au rôle de dévouement qu'impose la nature à toutes les mères, dona Neiva ne recula point

devant Tidée de protéger sa réputation aux dépens de celle de sa fille.

Nous ne dépeindrons pas l'indignation de Mercedes à ' la première ouverture qui lui fut faite de ce plan abominable. Elle résista courageusement d'abord et parla d'aller retrouver son père dans l'île Ste-Catherine.

— Tu veux donc qu'il me tue ! s'écria la mère avec désespoir.

Touchée par ces paroles, Mercedes déclara qu'elle acceptait la honte pour elle et partant la ruine de ses espérances; qu'elle avouerait l'enfant, mais qu'elle refusait énergiquement d'épouser l'amant de dona Neiva.

Celle-ci trembla alors pour les jours de Mercedes. Elle dit combien son mari était susceptible et violent. Une réparation lui était due. Si l'amant de sa femme lui échappait, toute sa rage se tournerait contre le séducteur de sa fille. 11 lui fallait à tout prix une victime. Un mariage pouvait prévenir, et un grand scandale et une terrible catastrophe. Ce mariage devait s'accomplir au plus tôt.

— Qn'ajouterai-je, senhor ? dit en terminant Mercedes. Ma lettre, ma faite à Porto-Alegre, mon union avec le senhor Aflbnso, vous sont maintenant expliqués. Épouse sans mari, mère sans enfant, poursuivie par votre souvenir, je traîne dans l'isolement et les larmes une existence flétrie à tout jamais. Ma mère est sauvée, ma mère est heureuse avec celui qu'elle aime ; et moi je me consume à l'écart, languissante, découragée, soutenue seulement par la pensée de mon sacrifice. Mes illusions et mes espérances se sont évanouies. L'amour ne sourira plus âmes dixrsept ans; je vis et je suis morte ; je respire et mon cœur ne bat plus; je ne suis plus qu'une ombre qui erre dans ce monde et qui va disparaître bientôt dans l'éternelle nuit !

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Voilà mon histoire, senhor. Je vous ai livré le secret de ma mèr^, mais je vous devais cette confidence. Vous avez souffert, vous aussi, et à certaines heures vous m'avez accusée. Maintenant vous êtes instruit, et vous ne me maudirez plus. Je puis mourir aujourd'hui.

Il est Impossible de rendre Tétat où se trouvait le capitaine pendant que Mercedes parlait. Le dévouement de la jeune fille amenait des larmes dans ses yeux. L'infâme combinaison de doua Neiva et de son amant excitait sa rage. Il tomba aux pieds de Mercedes et la supplia de fuir avec lui.

L'horizon est vaste devant eux et l'avenir se chargera de réparer les malheurs du passé. Isolés sur la barque qu'il commande, leur amour h'aura d'autre limite que le ciel et l'océan.

Mercedes n'hésita pas un instant.

— Jamais, répondit-elle, je ne souillerai le nom que j'ai reçu. Vierge, je suis mère, et ma réputation appartient à un enfant que mes flancs n'ont pas porté. J'accomplirai jusqu'au bout cet horrible sacrifice. Dieu me viendra en aide!.proféra-t-elle avec une résignation invincible.

Gomes attendit un mois à Rio-Grande le retour de son perfide ami. Le négociant ne parut pas; il ne rentra chez lui qu'après le départ du capitaine et de sa barque.

A un autre voyage, Gomes essaya de revoir Mercedes, mais sans pouvoir y parvenir. Il s'abandonna tout entier alors au projet qu'il avait conçu de briser les fers de cette esclave blanche, en la rendant veuve. Il épia le négociant, le suivit un soir qu'il rentrait au logis, et se préjcipita sur lui un couteau à la main. Son bras s'abaissa sans frapper. Dans une autre occasion, l'arme s'échappa de ses doigts pendant que de grosses gouttes de sueur

us BBÉSIL TU OXfîL BIT Si

perlaient sur son front et qu'un nuage passait devant ses yeux.

Pour tout dire en un mot, Gomes avait peur. La haine et l'amour, — ces deux mobiles si puissants sur les natures énergiques, — remplissaient son âme, et la vengeance l'efiTrayait. Phénomène étrange, inexplicable I cet homme aimait réellement Mercedes; il détestait cordialement son ennemi, et cet homme était un lâche !

Cette défaillance singulière était produite moins par une absence absolue de principes que par une constitution excessivement nerveuse. L'idée d'une vengeance sanglante n'épouvantait pas Gomes, et il tremblait au moment de se faire justice lui-même. Ce n'était pas une cause morale, l'horreur du crime, qui enchaînait sa volonté; c'était un effet purement physique qui retenait son bras armé du couteau.

Les lecteurs remarqueront que Nausler dans son récit, se mettait au point de vue du Brésilien ignorant et inculte. A ce point de vue, le duel, puni par la loi, est remplacé par ]^ vendetta, c'est-à-dire par le guet apens.

Or, le capitaine ne se sentait pas la force de tuer le mari de Mercedes. Après la seconde tentative vaine qu'il essaya, il résolut de faire dépêcher Affonso par son esclave.

Jésuino refusa net de devenir assassin.

Gomes lui montra le négociant et lui ordonna impérieusement de lui plonger son couteau dans le cœur.

Le noir résista aux menaces, comme il avait résisté aux sollicitations et aux prières.

— Notre religion nous défend de verser le sang! répétait-il sans jamais varier dans ses réponses.

Ici commence pour le capitaine un rôle odieux, inique.

— Tu n'es pas l'esclave de la.religion, mais le mien.

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s'écria-t-il en éclatant, et tu n'as pas à raisonner mes actes. Ton corps comme ton âme m'appartient. J'ordonne à ton bras de frapper; qu'il frappe, sinon...

Le noir ne frappa point.

Alors la chicote de bacalhâo laboura ses reins et y traça des sillons sanglants.

Quand le capitaine mit à la voile, Jesuino étendu dans l'entrepont ne pouvait faire usage de ses membres.

Ils arrivèrent à Rio-de-Janeiro et l'esclave demanda à son maître d'être vendu.

— Je te vendrai quand tu m'auras vengé, dit le capitaine.

Un soir qu'il traversait la cidade avec Jesuino, qui était à peu prés rétabli, un homme passa devant eux. C'était Affonso Sanavarro. Gomes reconnut aussitôt le négociant et, le montrant du doigt à son esclave :

— Le voilà, dit-il; débarrasse-moi de cet homme!

— Je suis esclave pour travailler à votre service, mais non pas pour assassiner, répondit le noir.

Le capitaine, cruel parte qu'il était lâche, retourna à son bord, et là, saisissant la chicote, il balafra la ligure, les reins et la poitrine de Jesuino.

Celui-ci, que, dans son empressement stupide, Gomes avait négligé d'attacher, se rua sur lui, et lui enfonça son couteau dans le ventre.

Les débats de cette affaire produisirent une grande impression.

Jesuino fut condamné à mort. Toute la ville de Rio voulut assister au supplice de l'assassin. Les blancjs lui montraient le poing; les noirs suivaient le hideux cortège dans un morne silence.

Jesuino a voulu haranguer ses compagnons de captivité et de misère. Sa contenance était calme, et son regard n'avait rien perdu de son intelligente .expression.

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— Frères, dit-il, je meurs pour avoir refusé d'être un assassin. Mon action vous profitera, je l'espère, et les blancs y regarderont à deux fois désormais, avant de commander des choses injustes ou criminelles. Si de temps à autre Tun de vous sacrifiait ainsi sa vie, nos maîtres seraient moins tentés de nous traiter comme des animaux immondes.

L'exécuteur l'empêcha de continuer, car une agitation sourde régnait déjà parmi les esclaves.

— Frères, souvenez-vous de Jésuino le Mina, s'écria le condamné.

Ce furent ses dernières paroles. Le bourreau s'empara de sa proie et le noir fut lancé dans l'éternité.

Pendant le cours de ce récit, le Brésilien, peu maître de lui, avait interrompu plusieurs fois Nausier, et témoigné, à différentes reprises, de son indignation et de sa colère. Le conteur n'avait pas tenu compte des haussements d'épaule, des exclamations furibondes, des grincements de dents du senhor. Il avait poursuivi sa narration au milieu des marques non équivoques de notre vif intérêt.

La dernière phrase venait d'être proférée, et nous frémissions encore d'indignation lorsque le Brésilien, qui ne cessait depuis un gros quart d'heure de se démener sur sa chaise, se leva brusquement et, s'élançant vers notre table :

— Senhores, s'éc:^a-t-il, tout cela est faux, archifauxî Cette histoire n'est qu^un conte infâme, inventé par les abolitionistes et les ennemis du Brésil.

L'Allemand essaya de calmer cette fureur patriotique, mais sans y parvenir. Se tournant alors vers nous :

— Messieurs, dit-il, avec un flegme tout germanique, vous ignorez absolument ce pays, n'est-il pas vrai ?

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— AbsoIttmeBt, répondime&-iious.

— Eh bien ! reprit-il, je veux vous rendre un important service en quelques mots. Votre fortune, votre avenir, votre vie, messieurs, dépendent de la manière dont vous accueillerez le conseil que ma vieille expérience va vous donner.

Nous ouvrîmes de grands yeux et nous tendîmes l'oreille.

— Voyez l'état d'exaspération du senhor Mondes? Eh bien ! ils sont tous les mêmes dans le Nouveau Monde, au nord comme au sud, aussi bien à l'est comme à l'ouest, comme au centre. Tous nourrissent une susceptibilité ombrageuse et farouche qui dénature les actions les plus simples, qui change en outrage les discours les plus inoffensifs et quelquefois les plus bienveillantes intentions. Ici, il faut avoir des yeux, mais ne rien voir; des oreilles, mais ne rien entendre. L'Amérique est l'arche sainte, le sacré tabernacle auquel nulle parole, nulle plume ne peut toucher sans commettre à l'instant un affreux sacrilège. On n'a pas le droit de signaler les travers de ses usages; les défauts de ses mœurs, non plus que les vices de ses institutions, sans appeler aussitôt sur sa tête un déluge de récriminations passionnées et même de brutaux démentis.

Cela est ainsi, messieurs. La jalousie aveugle des musulmans est dépassée. L'Amérique est une chaste épouse qui appartient aux seuls Américains. Soulever un coin du voile qui cache sa physionomie, c'est porter atteinte à son honneur et se rendre coupable d'une abominable profanation.

Ce sentiment d'un inintelligent patriotisme est poussé à l'excès au Brésil. Celui qui a le malheur de ne pas trouver toutes les senhoras spirituelles et élégantes ; de se récrier contre la malpropreté des rues et des maisons.

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l'ignorance des marchands de carne secca, les mœurs irrégulières du clergé, l'immoralité de l'esclavage et la vanité ridicule des fonctionnaires publics, recevra surle-champ l'épithète flétrissante qui vient de sortir de la bouche du senhor Mondes. — Celui-là est nécessairement un ennemi du Brésil^ ni plus ni moins, et comme tel il mérite la corde.

Il y a quelques années un de vos compatriotes, un Français qui habite depuis longtemps Rîo-de-Janeîro a été assez mal inspiré pour écrire un article surile Brésil et l'envoyer à la Revue des Deux-Mondes , qui l'a inséré. Cet article n'était au fond qu'une peinture bienveillante, flattée même de la société brésilienne, mais il avait le tort — c'était un crime I — de ne pas affirmer que tout était parfait et que le jeune empire est plus civilisé que la France et l'Angleterre.

L'écrivain a eu l'outrecuidance de glisser quelque part, entre deux phrases scélérates, que les moças (1) se plaisaient beaucoup aux correspondances amoureuses^ qu'elles jouaient volontiers de la prunelle pendant les offices et qu'elles transformaient ainsi la maison de Dieu en succursale de l'Opéra. Il a eu beau demander grâce pour les pauvres désoeuvrées OAixquelles Véduca^ tion n'a pas enseigné d'autre passe-4emps {2), un toile général s'est élevé ^ l'apparition de ce malencontreux article, et l'auteur a été signalé comme un des plus dangereux ennemis du Brésil. La haute société était émue au dernier point; on a prétendu que le conseil des ministres s'était assemblé et qu'on avait agité la question

(I) Hoço, moça, jeune homme, Jeune flUe, Ubres. Le jenno esclave s'appelle rapaz, et si c'est ane fille, TA^ariga,

(9) L*Bmpir$ du Bré$U et la Société hrésQknn^ m iSSO, par M. ËmUe Adet» Bisvw de$ Dfux'Mçndes, Uyraison^a 15 mars 1851.

de répondre officiellement à cette diatribe calomnieuse. Il n'en a rien été pourtant et le correspondant de la revue parisienne a pu, pour cette fois, conserver ses deux oreilles.

Maintenant, messieurs, vous voilà prévenus. Ici, le progrès n'a plus rien à accomplir; vous avez le droit de Ipuer tout indistinctement, mœurs et institutions, et jusqu'à l'esclavage. Donc que votre admiration ouvre ses ailes, on veut bien le lui permettre ; mais gardez-vous de proférerune parçle de blâme et surtout de laisser parfois éclater votre indignation. Pour votre règle, les blancs possèdent toutes les vertus et les noirs n'ont que des vices; demandez plutôt au senhor, ajouta-t-il en prenant son chapeau pour s'éloigner.

Je ne raconterai pas la figure bouleversée du Brésilien, ni les gestes désordonnées qu'il accomplissait, pendant cette peinture du caractère américain. Quant à moi, je profitais de l'occasion que me fournissait le hasard, et déjà je mettais une note sur mes tablettes. L'appréciation de l'Allemand venait de me rappeler les innombrables et longs discours prononcés dans le parlement des États-Dnis du Nord, pour établir cette doctrine dite de Monroë, d'après laquelle tout droit de colonisation et môme d'intervention dans les afiaires du nouveau continent, est dénié aux puissances européennes. La proclamation effrontée de cet audacieux paradoxe, que V Amérique est la propriété exclusive des Américains^ donnait un grand poids à la déclaration de l'Allemand.

Personne n'ignore comment la Grande-Bretagne releva le défi des orateurs yankees. Au milieu du retentissement produit par leurs prétentions téméraires, le gouvernement anglais, profitant des agitations politiques des iiitaîs de l'Amérique centrale, s'empara d'un

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groupe d'iles voisines de la République de Honduras. Cette prise de possession d*un point important, au cœur même de l'Amérique, fut la réponse calme, mais catégorique, de TAngleterre, aux déclamations passionnées parties de la tribune de Washington.

Du reste, si je pus trouver alors un peu chargées de. couleurs les dernières paroles de rAllemand , je n'ai pas tardé à me convaincre que ce tableau de mœurs qu'il venait de tracer n'avait rien d'exagéré, et que, bien loin d'avoir calomnié les habitants de l'empire sud-américain, il s'était renrermé scrupuleusement dans les limites de la vérité.

Le Germain était parti, accompagné du senhor qui ne cessait de répéter que les blancs étaient tous des gens honorables, et que cette explication de l'assassinat commis par Jesuino provenait d'une source hostile au Brésil.

E scmpre benè.

Mes compagnons do voyage et moi nous demeurâmes quelque temps sous le coup d'une impression pénible. Le photographe P... troubla le premier le silence.

— Quel affreux pays! s'écria-t-il; qu'allons-nous devenir au milieu de mœurs pareilles?

— Mais, messieurs, dit Nausier, vous ne venez pas au Brésil, je pense, pour y. trouver des rosières et des prix Hontyon. Eh bien! admettez comme moi alors qu'il y a des gueux partout, et aussi que la vieille Europe ne conserve pas le privilège exclusif de produire des assassins.

— Celte histoire est-elle donc vraie en tous j[M)ints? demandai-je à mon tour.

— Je ne réponds point de l'exactitude rigoureuse des détails; ce que je puis garantir, c'est le fait du nègro

38 LE BRÉsrL TEL QU'iL EST

qui a éventrc son senhor, parce que celui-ci voulait faire de lui un assassin.

— Eh bien! le senhor Gomcs n'a pas volé le coup de couteau qu'il a reçu, observa le photographe. Si j'avais été juré, j'aurai» acquitté l'esclave : il valait incontestablement mieux que son maître.

— L'Allemand vient de vous donner un bon conseil,, messieurs, reprit Naûsier; cet homme connaît parfaitement le caractère américain. Permettez-moi d'ajouter deux mots à sa recommandation. Ici la vie humaine a moins de prix qu'une caisse de soieries et parfois qu'une balle de coton. Elle est taxée depuis 50 jusqu'à 500 fr. Il est rare qu'elle vaille plus, mais souvent elle vaut beaucoup moins.

Et, se tournant vers moi :

— Je te raconterai un de ces jours Iliîstoîre toute récente d'un bravo nommé Joâo le Pauliste; ce bravo a déclaré avant de mourir que, sur dix-neuf assassinats, commis par lui, il y en avait deux seulement qui le concernaient personnellement. Mais, je le répète, il y a des misérables partout. Seulement veillez sur votrô langue; ne vous étonnez pas trop; ne vous indignez jamais, et admirez toujours. C'est ici le meilleur système ; il vous fera œmpte, comme disent les Brésiliens.

J'étais toujours vivement ému. Le spectre de l'esclavage, qui se dressait devant moi au moment même du débarquement, m'avait coupé l'appétit. Le supplice de Jesuino me révoltait, et mon indignation s'exhala en paroles acerbes et violentes, contre cette institution antichrétienne qui régissait un pays catholique.

— Galme4oi, reprit Nausier, et attends, pour formuler un jugement, que tu aies pratiqué les hommes et les choses. Les noirs, les blancs, l'esclavage, — mots creux pour les philanthropes d'Europe qui n'ont

LE BRÉSIL TEL QU^It EST 39

pas VU ! Attends, te dis-je, et étudie le pays ; tu jugera* ensuite avec connaissance de cause.

Je jetai un rcîgard de travers à Nausier et je Taccusai [dans mon esprit d'être négrophobe.

Le repas se termina enfin tant bien que mal; nous nous séparâmes de nos compagnons, en sortant de table. Nausier donna le bras à Lison et nous conduisit dans une rue voisine. C'était la rue du Rosario, où se trouvait son établissement.

Le souvenir de Jesuino ne m'empêcha pas de remarquer tout d'abord, l'état plus que modeste du local où je venais d'être introduit.

Deux pièces contenaient les marchandises; une troisième, petite, soijbre, servait à mon associé de chambre à coucher.

11 me fut impossible de dissimuler mon anxiété,

— Et nous donc, lui dis-je, où comptcs-tu nous mettre ?

Nausier me regarda en souriant.

— Vous autres, répondit-il, vous ne logerez pas ici et je m'en félicite. L'air de la ville est loin d'être pur, tu l'ignores peut-être, et de plus, la fièvre jaune qui avait épargné Rio jusqu'en 1848, s'y est installée souveraine- •ment depuis cette époque. Aujourd'hui elle sévit cruellement sur la population, mais surtout sur les nouveaux iiébarqucs.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Lison.

-^ Sais-tu que tes paroles n'ont rien de rassurant? rcpris-je.

— Tranquillisez-vous, ma cousine, et toi aussi sois sans inquiétude, dit Nausier. Le cas a été prévu, et j'ai avisé. J'ai loué, à l'extrémité de la ville, une cha» (^ora ; on appelle c/iaecrra, ici, une maison de campagne ; j'aij dis-je, loué une chacara que vous habiterez et où

-iO Lt BRÉSIL TEL QU'lL EST

1 acclimatement deviendra plus facile pour vous. Mon commis est prévenu, et...

— Ton commis^ rép6tai-jé; —nous avons déjà un commis! Cela marche donc?

— Bien d'autres sujets d'étonnement te sont réserves, observa Nausier; vous êtes donc attendus à la chacara, et dès que vous le voudrez, nous nous- mettrons en route.

— A rinstant! partons.

Dans les quartiers déserts de la Cidade nova, au mlieu de terrains défoncés, submergés, occupés par quelques misérables huttes et par de nombreux marais; dans la rue Nova San Diego, pour tout dire, «'élève Thabitation d'un mulâtre nommé le senhoi^arcizodo Bento. Ce mulâtre, fils d'un Portugais des îles San Miguel et d'une négresse, est préteur sur gages, empreslador so^ h^e penliores. La chacara louée par Nausier lui appartient.

A peine eûmes-nous franchi le seuil de cette demeure qu'un homme dune trentaine d'années s'approcha et nous souhaita la bienvenue.

— C'est M. Manuel, notre commis, dit Nausier en nous le présentant.

Je tendis la main à M. Manuel et je vis, non sans surprise, accourir vers nous six jeunes gens à peine vôtus, jaunes comme des citrons, mais alertes, vifs, graves tout à la fois, qui nous saluèrent respectueusement.

— Ce sont nos ouvriers, reprit Nausier. Us sont six pour le moment, mais j'espère leur adjoindre deux compagnons avant la fin du mois.

— Ah çà ! mais ; me donneras-tu le mot de cette énigme ?demandai-je à mon associé. Un commis, des ouvriers.... qù'est-oe que cela signifie et quel commerce fais-tu donc ici?

LE BRÉSIL TEL QU'iL EST ^i

Nausier me regarda d'un air narquois.

— Le commerce des colonies, mon cher, répliqua-Ml. Mais entrons dans la maison, ta curiosité ne tardera pas à être satisfaite.

Nous traversâmes une cuisine, puis une salle à manger garnie d'échafaudages en bois, disposés de manière & former des compartiments réguliers. Les supports recevaient des planches chargées de petits paquetsoblongs, ornés d'une étiquette bleue. Sur Tétiquelte je lus ces mots :

Phosphoros inalterayeïs.

— Que diable eât-ce cela? murmurai-je en approchant de mon nez un de ces petits paquets qui exhalait une forte odeur de soufre.

Nausier fit la sourde oreille.

Nous pénétrâmes derrière lui dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle se trouvait une alcôve.

Dans cette alcôve, j>perçus un vieux bois de lit dont les planches disparaissaient à peine sous un petit matelas, mince comme une galette. Au pied du lit, une seconde galette, en tout pareille à la première, était jetée sur une natte grossière de roseaux.

— Voilà votre appartement, dit Nausier.

Lison poussa un cri de terreur, et moi je ne pus m'empôcher de tressaillir.

— Oh I ma mère ! ma mère 1 avait-elle murmuré. .

— Eh bien ! oui, c'est ici votre appartement, reprit Nausier d'une voix que je trouvai bien cruelle; c'est la plus belle pièce de la maison. Elle est encore encom-

. brée, il est vrai, mais demain nous la déblaierons et nous ferons place à vos meubles, dont une partie est sans doute arrivée avec vous.

42 LE BRÉSIL TEL QU'iL EÔT

Lison était tombée sur Tunique siège qui garnissait la chambre; c'était un tabouret recouvert d'une traverse en bois. La pauvre femme pensait en ce moment au luxé confortable de la vie européenne, à ces appartements élégants et commodes, à ces fauteuils moelleux qui vous invitent à vous reposer. Le bien-ôtre qu'elle venait de quitter se présentait opiniâtrement à sa pensée, au milieu du tableau navrant qu'elle avait sous les yeux. Elle avait dû relever sa robe, depuis notre entrée dans cette maison, pour la protéger contre les immondices et les ordures sans nombre dont le parquet était couvert.

Le spectacle qu'offrait cette chambre devait, en effet, produire sur nous une saisissante impression.

Figurez-vous, madame, pour cadre aux deux galettes déjà signalées, un plancher caché sous des copeaux, des peaux de bananes et des bouts de cigares. Plusieurs piles de papier gris s'élevaient contre la muraille, à côté de nombreuses pyramides de ces petits paquets oblongs dont je vous ai parlé plus haut. En face de ces objets qui occupaient une grande partie de la pièce, se dressait un établi de menuisier avec son accompagnement obligé de vrilles, de varlopes, de marteaux, de scies, etc., etc. Une planche engagée sous 1 etau et un bout de chandelle fiché dans une espèce de coquetier dégoûtant de suif, indiquaient suffisamment que notre arrivée avait seule pu interrompre le travail du commis.

Mon regard attristé parcourait ces meubles singuliers. Il se reposa çnfln sur Nausier avec une expression si douloureuse que mon associé se sentit ému.

— Sans doute, ce n'est pas coquet, dit-il, et les tapis sont absents ; — mais c'est là, mon cher, la vie des colonies, observa-t-il philosophiquement.

Les yeux de Lison et les miens se rencontrèrent à

lE BUÉSTL TEL QU'lL EST hZ

ces mots et un double soupir s'échappa de noire poitrine.

— Oh ! ma mère ! murmura-t-clle encore.

Ce cri, parti d'un cœur brisé, résume admirablement la femme.

Dans Tadversité la plus terrible, au milieu des plus rudes épreuves, l'homme — ce symbole menteur de la force — l'homme blasphème ou se désole ; l'homme se laisse abattre par le malheur. La femme, cet être qu'on nous représente si faible et si dépourvu d'énergie; la femme — je parle de la femme chrétienne — se retrempe par la prière. Mais avant d'invocpicr le secours de la Divinité, elle adresse un suprême appel à celle qui lui a donné le jour. Cet appel s'échappede son âme, avec d'autant plus de spontanéité que sa douleur est plus profonde* Il n'est aucune femme, quelque dégradée qu'elle soit, quelque grandes qu« soient ses fautes, qui n'éprouve le besoin de se réfugier dans ce sein toujours compatissant. Celles-là même qui n'osent plus prier, tant elles s'estiment souillées et avilies, celles-là n'hésiteront point à se prosterner devant la pure image de leur mère. C'est par cet intermédiaire que leurs larmes et leurs angoisses parviendront jusqu'aux pieds de Dieu. Il y a plus encore, et je soutiens qu'il n'est pas un être souffrant qui, possédant encore sa mère, ait complètement désespéré de sa guérîsoa

Une mère! c'est la personnification du sacrifice, de l'abnégation et de l'amour. Je vous défie de me citer une oeuvre païenne depuis l'Apollon du Belvédère jusqu'à la Vénus de Milo, qui soit — même au point de vue de •l'art — plus saisissante, plus admirablement belle, plus poétique en un mot, que la Mater dolorosa des chréiiens 1

Je ne puis jamais me rappeler sans une vive émotion

W LE BUÉSIL TEL QU'iL EST

ces vers que la mienne, sainte femme que le dévouemcat a tuée I me faisait réciter dans mon jeune âge :

Voyez ce faille cnfnntqno le tri^pas inni«icc, H ne sent pas ses maux quand sa mère remiirassr. Dans lïige des itassions, ce jeune homme fougueux N*a qu'elle pour appui lorsqu'il est malheureux ; Ce vieillard qui va ponlrc un reste de lumière ' Retrouve encor des pleurs en parlant do sa môrc.

Bienfait du Créateur qui daigna nous choisir Pour première vertu notre plus doux plaisir 1

Un puriste, un granmiairicn, celui enfin qui a un adverbe ou un participe à la place du cœur, remarquera que passions a trois syllabes, et que le poCte lui en donne deux seulement. Quant à moi, je fais bon marché de la quantité en cette circonstance, en faveur du sentiment (]n'exhalent les vers ; je vous abandonne môme volontiers le reste de la pièce.

Si vis me fîere, dolendum est

Primo ipsi libi.

Il est incontestable pour moi que Florian avait une bonne mère et qu'il l'aimait passionnément. Cela est prouvé par le début de son poème de Ruth.

Après l'exclamation de ma compagne, je me retournai vers Nausier.

— Mais enfin, lui dis-jc, m apprendras-tu ce que tu fais ici et ce à quoi tu me destines? Je suis inhabile à manier la lime et le rabot, Tignores-tu?

— Tu t'y mettras, répliqua-t-il gaiement. Dans les colonies il faut être apte à tous les travaux, si Ton veut Faire son chemin, et ne répugner à aucune occupation. Gagner de l'argent, beaucoup d'argent; faire rapidement fortune, en un mot, voilà le but, et c'est pour Tattcindre plus tôt que j'ai établi cette fabrique.

— De quelle fabrique parles-tu donc ?

— De celle-ci, pardieu I de la nôtre. —Tu es ftibrieant de phosphoros, d'allumettes, si tu Taimes mieux. — Oui, mon cher, nous sommes fabricants d'allumettes, et c'est nous qui avons l'honneur de distribuer la lumière. aux; habitants de Rio, — qui en ont passablement besoin, acheva-t-il d un air qui sollicitait un bravo pour cet abominable calembour.

Un second cri plus déchirant que le premier fut alors poussé par Lison qui, se précipitant vers moi, me dit, avec un accent que je ne pourrai jamais oublier :

— Vous! vous! marchand d'allumettes! et vous le saviez! Oh! vous m'avez trompée, indignement trompée, et cela est infâme 1

La scène était déjà assez tragique sans cette nouvelle complication. Je ne savais vraiment comment établir ma bonne foi et désabuser ma nerveuse compagne. Nausier, lui, commerçant avant tout, ne comprenait pas trop cette explosion de re])roches violents. Une pareille susceptibilité ne pouvait guère le trouver sensible ; mais la bonté naturelle de son cœur lui révéla qu'une douleur, quelle qu'en fût la cause, était toujours respectable et méritait des égards.

Lison après Teffort qu'elle venait de faire, était retombée sur son tabouret. Les deux coudes appuyés sur l'établi, la tête dans ses mains, elle restait abîmée dans ses i:éflexions.

Nausier s'approcha d'elle.

— Ma cousine, dit-il, vous avez donné à votre mari tout à l'heure une qualification qu'il ne méritait pas.

— Tromper est toujours une chose infâme, monsieur, proféra-t-ellc d'une voix stridente, mais sans lever la tête. J'ai cru épouser un homme de lettres et me voilà la fcnmie d'un marchand d'allumettes.

Nausicr me fit signe de rester à ma place et de me taire.

— Ce n'est pas la faute de votre mari si j'ai choisi pour lui cette nouvelle profession, repriWl. Il ignorait que j'eusse établi une fabrique, et dès lors vous n'êtes pas fondée, ma cousine, à lui reprocher de vous en avoir fait un mystère. Mais ce n est pas de cela qu'il s'agit ; vous venez de l'appeler deux fois marchand d'allumettes, voilà votre tort, ma cousine ; votre mari et moi ne sommes pas marchands^ mais fabrica/nts d'allumettes, ce qui n'est pas la mémo chose, croyez-le bien.

La distinction de mon associé était plaisante en ce moment, n'est-il pas vrai?Nausier avait sa susceptibilité^ lui aussi, son orgueil, lui aussi, et il ne se résignait point à franchir la distance que venait d'un seul mot de sup^ primer ma compagne.

Il poursuivit :

— Donc, nous sommes fabricants et nous vendons aux. marchands. Eh bieni il n'y a pas là de quoi se désoler, ma cousine. Écoutez-moi, s'il vous plaît. En quittant l'Europe, vous saviez bien tous deux que vous veniez ici pour faire le Commerce. Comme moi, vous voules tripler, quadrupler vos capitaux, afin d'acquérir ce bien-être que la fortune peut seule procurer. Dans ce but^ j'ai fondé une maison à Rio où je vends de» soieries, dc^ draps, des lacets, des boucles, des chiffons — touteschoses d'un débit avantageux. Eh bienI que répondriez-vous si je vous affirmais, là, sur Fhonneur, que la fabrique d'allumettes rapporte déjà plus que la maison de Rio?

Un haussement d^épaules de Lison fut sa seule rér ponso.

— Comment l m'écriai-je, les allumettes donnent pluj^

LE BRÉSIL TEL QU'iL EST kl

de profit que les draps, les châles, les bonnets, les bracelets?...

— Et le reste, acheva Nausier. Oui, ma cousine, voila la vérité. Et je le prouverai, pièces en main.

Nausier était piqué ;^il devint éloquent ; *

Facit indignatio yersos.

C est qu'il y allait de son honneur, il le croyait du moins, de relever à nos yeux Tindustrie des allumettcsu

« Outre son personnel qui devait être très-prochainement augmenté, la fabrique employait au dehors huit ou dix femmes de Ciganos (bohémiens) à coller des boites; el\e rendait ainsi un véritable service à ce quartier isolé. Comment ce travail avait souri aux Ciganos, la race la plus fainéante qui existe? Nausier llgnorait; mais ce dont il «''enorgueillissait, c'était des compliments que lui avait adressés le magistrat de police du voisinage, à propos du miracle qull venait d'opérer. 11 nous apprit enfin que la fabrique s'était acquittée le mois dernier avec la maison de Rio, qtf elle s'appartenait maintenant; bien plus: comme les afiaires étaient presque nulles à la ville, les allumettes allaient à leur tour venir «n aide à la maison de commerce, et lui avancer à la fin "du mois une somme de cinq cents francs dont elle avait îbcsoin. »

— Bref, dit Nausier en terminant, tout marche au gré •de mes désirs. La maison de Rio est solidement assise ; la fabrique prospère, et d'ici a quelques mois, si ma combinaison réussit, je veux que sa marque soit seule / demandée sur la place. Je me propose même d'expédier des caisses d'allumettes à Pernambuco, à Bahia, puis d'en inonder le sud, et enfin, après avoir détrôné l'unique concurrent sérieux que nous ayons, d empêcher tout arri-

48 Ï-K BRÉSIL TEL qu'il EST

vage d'Europe. — Allez, ma cousinô, l'argent gagné avec les allumettes ne sent pas le soufre, et il y a bien des gens, ici comme en Europe, dont la fortune a une origine moins honorable que ne le sera celle de la nôtre. Je ne désire qu'une chose de vous et de votre mari, c'est d'oublier ce que vous savez et de ne vous souvenir que de ceci : « Nous sommes aujourd'hui commerçants et le commerce doit nous enrichir. » Si vous faites ce que je vous demande, dans six ou sept ans, je vous le promets, vous pourrez retourner en Europe; votre affaire sera faite.

A mesure que parlait ce brave garçon, la figure do Lison s'ôclaircissait. Bientôt le rendement de compte l'intéressa, et notre position lui apparut sôus un jour moins mauvais.

Lison n'est pas parfaite, et plus d'une femme à sa place aurait éprouvé ce mouvement de dépit, de vanité blessée, si vous voulez, qui avait un moment traversé son ûme. Sa pensée fiôre et rapide me chargeait d'un sac ou d'une corbeille remplie d'allumettes, et m'envoyait offrir ma marchandise aux bonnes gens de la ville. Ce rôle était par trop ridicule, et l'idée de ce ridicule qui rejaillissait sur elle, l'avait exaspérée. Mais Lîsonest intelligente autant que nerveuse. Sa première impression ne tarda pas à s'effacer devant le langage si raisonnable de Nausier. 11 y a plus : le côté pittoresque de la situation finit par s'emparer entièrement de ses facultés, crt I)ar leur imprimer une plus favorable direction. Sa physionomie était riante lorsqu'elle vint à moi.

— Pardonnez-moi, mon ami, dit-elle en me tendant la main.

Et se tournant vers le jeutie commerçant :

— C'est égal, reprit-elle, vous avez choisi là pour mon piari une singulière profession, mon cousin.

LE BUKSÎL Tr.L QU'iL FST 49

— Singulière, c'est possible; mais bonne, très-bonne, croycz-le, cousine, et qui lui fera gagner de l'argent, sans lui donner d'autre peine que celle de surveiller les ouvriers, pendant que mai, entièrement libre de ce côté, je donnerai tous mes soins à la maison de Rio.

— Faire d'un homme de lettres un fabricant d'allumettes! mais c'est quelque peu dècheoir, M. Nausier : pensez-y bien!

— Bast ! répliqua-t-il, il vaut mieux faire fortune avec des allumettes, que mourir de faim en composant des romans.

— Et puis c'est drôle, très-drôle, une pareille transformation! m'écriai-je, en riant de bon cœur, moi aussi.

— Ma foi î acceptons gaîment notre rôle, proféra Lison, et vive le phosphore qui doit nous enrichir I Un dernier mot cependant. La surveillance de la fabrique ne prendra pas tellement tous vos instants, que vous ne trouviez le moyen de recueillir des notes et même de rédiger quelque peu. Je vous connais déjà assez pour savoir que vous voudrez écrire, vous aussi, vos impresBions de voyage. Je désire, dans ce cas, que le littérateur s'efface modestement devant le fabricant d'allumettes.

Je saisis sa pensée au vol.

— Parfait! parfait! répondis-je, Souvenirs du Brésil par un fabricant dephosphoros, est-ce cela?

— Non, non, pas d'équivoque, pas d'obscurité; que le mot s'y trouve, clair, net, formel, répliqua Lison.

•— Et bien! soit ! Souvenirs^ du DrésU, par un fabricant d* allumettes,

— C'est cela î c'est cela !

— Et dire que c'est à moi que tu devras le succès de ton livre ! observa Nausier.

— Oui, s'il a du succès! ' •— Quant à moi, reprit Lison, demain, pas plus tard,

50 LE BIIÉSIL TEL QU'lL EST

j'écrirai à ma mûre et à mes amies de Paris, que la tragédie et la comédie nous ont accompagnés et accueillis au Brésil, et que, suivant toute apparence, la poésie ne peut nous faire défaut dans ce pays. Elles riront bien en apprenant que nous sommes fabricants d'allumettes et en train de faire fortune. Mon cher cousin, ajouta-telle, vous pouvez aller rêver millions tout à votre aise. Il est rheure de dormir : bonsoir !

Voilà, madame, l'histoire de notre arrivée au Brésil et celle de notre installation dans la rue Vdha San Diego. Un autre jour, je vous parlerai de notre chacara et de la vie que mène à Rio un fabricant d'allumettes. A bientôt 1

Promenade à Iravers les rues et les mœurs de Rio-de- Janeiro.

Il n'est pas un voyageur ayant \ii le Brésil, qui n'ait parlé avec admiration du magnifique spectacle qu'offre la baie de Rio. Cette baie, plus vaste encore que celle de Constantinople, car elle n'a pas moins de cinq lieues de développement, sur une largeur de trois quarts de mille, est défendue par des roches granitiques d'un effet grandiose ; elle pourrait certainement contenir toutes les flottes du monde sans qu'il y eût encombrement.

Lorsqu'on entre dans la baie (1) après les souffrances et les privations d une longue traversée, on est délicieusement ému par les splendeurs du panorama qui s'étale sous les yeux. A gauche, à droite, dans toutes les directions, une multitude d'îles et d'îlots paraissent se balancer sur les vagues ; leurs lignes verdoyantes se dé-

(I) La baie de Rio-doJanciro était appcldc par les Indiens IÇUerohj ou jau qui se cachs.

LE BRÉSIL T£L qv'lL EST 51

tachent vigoureusement du fond clair d'un ciel toiyours bleu.

C'est d'abord : la petite île de Loge; puis Tîle de VU- Icgagnon aux vieux souvenirs historiques, et l'île Das- 'Cobras^ d'où Duguay-Trouin foudroya la ville, en 1676, avec son artillerie, toutes deux défendant le port. Ici, c'ost l'île Paqueta, d'un aspect si pittoresque ; là, on aperçoit l'ile du Governadoi^, qui embrasse une étendue de deux lîeucs — l'île du Govcrnador, propriété du couvent de San-Bento, et cent autres îles encore, toujours vertes, toujours parfumées, — indices trompeurs, hélas ! pour celui qui va débarquer — qui se mirent dans le pur cristal des flots, et dont la vue cause à l'àme d'indicibles ravissements.

En face, mais un peu sur la gauche, se dresse le* Corcovado (littéralement : bossu) que Walsli a mesuré et auquel il donne une hauteur de 2,329 pieds au-dessus du niveau de la mer. A droite, on aperçoit les pitons nuageux de la montagne des Orgàos, qui contient la seule carrière de pierre à chaux qu'on ait découverte jusqu'à ce jour (1). De quelque côté que se porteftt les yeux, ils rencontrent des collines aux formes arrondies et chargées d'une riche végétation. Il n'est pas jusqu'aux fissures des rochers qui ne soient fécondées par cette nature exubérante, et qui n'offrent le spectacle d'une verdure éternelle. Parlerai-je de cet air frais de la mer, de cette brise embaumée qui vient des forêts, de ces bruits doux que murmurent les massifs des îles, et de ces chants naïfs des nègres qui sillonnent les eaux dans de frôles embarcations? C'est vraiment alors, en face de

(1) CeUe carrière, découverlc par un Allemand, dit le docteur Walslj, «'Si restée inconnue. La chaux employée à Rio provient des coquil- ^ijigos qu'on recueille sur le littoral.

Hâ LE BRÉSIL TEL QD^L EST

ces magnificences, qu'on sent bien qu'on a quitté le vieux monde et qu'on se trouve en présence d'une terre jeune. L'àme ressent des impressions ignorées, mais ineffables, et, sans efforts, elle s'abandonne à une rêverie sans fin. Le golfe de Baïa n'est pas plus poétique. L'Espagnol oublie, en ce moment, les merveilles de Séville et de Grenade; le Napolitain ne pense plus que faiblement aux flots biens qui viennent mourir au pied de sa voluptueuse cité.

Le grandiose du paysage, toutefois, perd quelque peu de ses proportions à l'aspect de la ville. Cet amas de clochers dorés, de tours, de toits, de dômes sans caractère sérieux, attire sans doute, mais ne charme point le regard. Le cadre est trop beau, trop resplendissant, pour que la toile produise son effet.

Mais quelle déception, mon Dieu, lorsqu'on quitte le mouillage! Et d'abord que sont devenues ces belles fleurs que signalent certaines narrations enthousiastes, parmi les sables du rivage? Nous n'avons aperçu ni les pervenches, ni les ipomœaqui souriaient si agréablement à M, Ferdinand Denis. Peut-être la fièvre jaune les aura dévorés. Mais nous avons découvert bien d'autres choses qui n'ont pas frappé l'intelligent touriste : d'abord, c'est l'absence absolue d'un débarcadère pour recevoir le voyageur, et pour cacher à ses yeux, encore éblouis par l'opulent tableau delà baie, la couleur noirâtre d'un sol calciné. Donc, point de débarcadère imposant, ou môme commode. Des échelles rompues, pourries, où le pied glisse, relient la mer à la terre ferme. En même temps que l'œil est attristé par cette pauvreté à laquelle il ne s'attendait pas, l'odorat est désagréablement affecté par une odeur nauséabonde, pénétrante, qui le saisit violemment. Les parfums de la baie sont moins suaves que cette odeur n est infecte. On se demande involontaire-

LE DnÉdTL TEL QU'iL EST 53

ment si la peste ravage la cilé ; mais on a, à llnslant môme, l'explication de celte corruption atmosphérique ; elle Yoas est donnée par les nègres qui se dirigent vers la plago, en portant un baril sur leur tête. Ces barils vous représentent les tonneaux impurs de M. Domange, Les maisons de Rio, bâlties sur un terrain humide, n'ont point de fosses d'aisance. Toutes les ordures du ménage sont jetées pôle-môle dans des barils que les esclaves vont vider le soir dans la mer. Vous devinez la nature des émanations qu'exhalent ces barils pendant le jour, au milieu des terribles chaleurs qui régnent dans le pays ! Vers les six heures, une interminable procession débouchede toutes les rues, et se dirige versla plage. C'est Rio qui commence sa toilette de propreté, mais qui no parvient point à se débarrasser entièrement de Finfcction qui remplit ses maisons. Ces nègres chargés du baril traditionnel que les Français appellent un bonnet à poil, sont comme l'enseigne de la ville, comme la vignette, pittoresque, si vous voulez, mais, peu réjouissante, du livre que vous aurez à parcourir.

Il n'est pas inutile de déclarer qu'un de nos compatriotes, touché du sort des habitants de Rio, a inventé un système de fosses mobiles qui tend à supprimer ce foyer pestilentiel et permanent. Mais l'innovation n'a pas obtenu le succès qu'elle devait avoir. Encouragée par quelques hauts personnages, elle a échoué devant Tesprit routinier des classes inrérieures. Le Brésilien, comme le Portugais, est habitué à cette horrible odeur; elle ne l'incommode point, et de plus le baril est moins clier que la fosse mobile.

Voilà pourquoi chaque jour, à la tombée de la nuit, vous rencontrez ces bandes de nègres chargés de leur abominable fardeau, qui laissent après eux des traces non équivoques de leurpassiige.

hï IB BRÉSIL TEL QU'iL EST

Notons encore ici, que, les jours d'orage, le travail de Fesclave est*moiîîs pénible ; il se contente de vider dans la rue le contenu des barils; Feau emporte, ou laisse en chemin ce qu'on lui a confié ; nul ne s'inquiète pour si peu, et le pèlerinage à la praïa est renvoyé au lendemain .

Vous avez pris votre flacon de sels, madame, je suppose. Gardez-le patiemment durant tout le cours de ce récit, et pardonnez-moi la trop grande fidélité de mes tableaux.

Une chose qui va vous étonner, madame, c'est que le point de la plage où s'opèrent les versements quotidiens touche au palais de l'empereur du Brésil. Une personne placée aux fenêtres ne peut point ne pas voir ces afl^reux bonnets àpoUy qui vont et viennent à la chute du jour, et dont l'odeur se fait sentir jusqu'au fond des appartements. Les maisons voisines en sont infectées. L'hôtel Pharoux, entr'autrcs, devient inhabitable quand le vent de mer rejette sur la ville ces abominables émanation.s. Ajoutons que le palais reste à peu près désert; l'empereur n'y descend qu'à l'occasion des fûtes nationales, ou 'des solennités religieuses et politiques, S. M. demeurant presque toute l'année à ses résidences de San Christovro et de Pctropolis.

Vous connaissez maintenant l'impression que produit l'aspect de Yhéroïque cidade de Rio-deJaneiro sur l'Eu^ropéen nouvellement débarqué. Entrons donc dans la ville. Ou je me trompe fort, ou nous allons surprendre, pendant notre promenade, certains détails de mœurs, •dignes d'être recueillis.

Deux mots d'abord sur son nom de Rio-dc-Janeiro :

Ce nom lui vient de ce que la baie où elle s'élève fut découverte le 15 du mois de janvier. Cette étymologie me paraît préférable à celle de Lery qui fait dériver Riodc-Janciro du mot indien Guanahara.

LE BliÉSIL TJStL QV'll EST . 55

On rappelle aussi San Sebastiûo du nom de rhérilier présomptif de la couroune ; mais une pareille explication est trop simple et trop naturelle pour convenir à des ima- ^nations amies du merveilleux.

L'historien Rocha Pitta nous débite très-sérieusement qu'au moment où Hem da Sa repoussait les Français de la baie, un guerrier, éclatant de lumière, combattait dans les rangs portugais ; ce guerrier n'était autre que saint Sébastien.

Voilà pourquoi la nouvelle ville, si visiblement protégée par la milice céleste, fut baptisée sous le nom de San Sebastiûo de Rio-de-Janeiro. Les étrangers disent tout uniment Rio-de-Janeiro et les Fluminenscs (dénomination que prennent les habitants de la Cidade) l'appellent dans leur admiration sans bornes Rio, le fleuve par excellence, de môme que les Romains disaient [/'rft^ en parlant de leur ville.

Rio a eu trois fondations consécutives; il a occupé deux emplacements, avant d'être établi définitivement à Tendroit où nous le trouvons aujourd'hui.

Les compagnons do Cabrai construisirent leurs établissements sur le terrain situé entre le Paô d'assvcar (pain de sucre) et le morne de San-Joâo; c'est ce qu'on appelle la Villa velha.

En 1567, la reine Catherine ordonna qu'on bâtit une cité près de la baie de Guanabara. Le second établissement occupa un espace fort restreint d'abord. Il fut fondé sur l'emplacement où s'élevait naguère le fort Calabouço. Aujourd'hui l'église San Sebastiào est le seul monument qui atteste l'existence de la seconde ci lé. Le local choisi ne pouvait pas se trouver dans de plus mauvaises conditions. C'était une vaste plaine couverte de marais et de flaques d'eau croupissante, dominée par des collines boisées qui interceptaient l'air.

50 • LE DHÊSIL TEL QU'ïL EST

A celte époque, les aventureux Paulistes venaient de découvrir les raines abondantes de Minas-geraês. La soif de l'or, qu'on appelle aujourd'hui fièvre californienne^ chassa de l'Europe une multitude de colons qui, insoucieux de leur vie, mais possédés par un désir immodéré de richesses, débarquèrent à Rio-de-Janeiro. Des constructions nouvelles s'élevèrent rapidement pour recevoir celte foule d'étrangers, et la troisième ville fut fondée.

On eut beau dissimuler la disposition primitive du terrain, un siècle plus tard Stauton et lord Macartney regardaient encore les exhalaisons des eauxcroupissantes comme une des causes qui compromettaient le plus l'existence d'une grande cité. Des travaux ont été exécutés depuis par l'ordre de dom Pedro, mais sans faire disparaître entièrement cet état de choses.

Le largo do Paçoy où s'élève le palais de l'empereur, est une place vaste, mais d'une malpropreté inouïe. Derrière un pan d.e murailles qu'on a laissé debout, je ne devine pas pourquoi, se pressent des nègres déguenillés, et couverts de vermine. Sans respect pour les autres et pour eux-mêmes, ces nègres font là leur toilette à la façon des singes mal élevés.

Nos compatriotes, avec cette rudesse gauloise qui descend en droite ligne de la vigoureuse franchise des Latins, ont débaptisé le largo do Paco et lui ont donné un nom qui rappelle trop les processions de barils. Par considération pour nos lecteurs, nous emprunterons à la langue anglaise, si pudibonde pourtant, la qualification que les Français de Rio donnent à cette place; ils l'appellent le largo aitœ chamber-pots.

Une fontaine sans style occupe le centre du largo, qui se termine de ce cAtô par un marché abondamment pourvu.

Le palais se compose d'une rangée de bâtiments à deux

LE BRÉSIL TEL QU'lL EST î>7

élages, enjambant la rue de la Miséricorde, et se liant par un coude à la chapelle impériale, qui est contiguûà Téglisc des Carmes.

Cet édîQce ressemble à une caserne de province. Son architecture n'a pas de caractère, les appartements sont mal distribués. Construit originairement pour servir do demeure au vice-roi, il n'a rien de cette ampleur, de ce grandiose, qui distinguent ordinairement les résidences royales.

La rue Direita^ où se trouvaient naguère encore les bâtiments de la douane, est occupée par les changeurs et les gros négociants. On y voit le cercle des Etrangers, qui reçoit les principaax journaux de l'Europe et de TAmérique. C'est dans cette rue qu'habite le Torloni de Rio, l'Italien Franzioni.

M. Ferdinand Denis répète timidement l'assertion d'un vieux Brésilien, au sujet des glaces qu'on consomme aujourd'hui à Rio. Nous pouvons lui certifier que nous avons visité maintes fois l'établissement de Franzioni ; que nous avons pris chez lui des glaces à l'orange, au citron, à la banane, mais qu'il nous a été impossible d'en obtenir à la vanille, chose étrange j dans le pays qui produit la vanille. Le glacier nous a dit que l'Europe accaparait cette denrée, et qu'une glace à la vanille coûterait plus cher à Rio qu'à Paris.

Du reste, les Brésiliens qui, il y a quelques années à peine, n'auraient pas mis les pieds dans un café, appren* nent maintenant le chemin qui conduit chez Franzioni. Je m'y suis trouvé avec des familles entières, et les senhoras, si habiles dans l'art de confectionner des confitures, me paraissaient apprécier, en gourmets émérites, les sorbets européens. Celte vogue a permis à ^ Franzioni de réaliser une belle fortune; avant mon départ de Rio il venait d'acheter, dit-on, tous les terrains

58 LK BRÉSIL TEL QU'iL EST

dont se compose le ^norro SartrAntœiio, Qull rase donc le raorro et il aura rendu un éminent service à la capitale du Brésil.

Cette principale artère a un pavé détestable; elle reçoit perpendiculairement les rues do Ouvidoi^ do Rosa-^ rio, do HospiciOy da Alfandega, San-Pedro, qui ne se trouvent point dans un meilleur état. En thèse générale, les rues ne sont point pavées à Rio ; celles qui ont un simulacre de pavage sont hérissées de trous, de chaussetrapes, de fondrières qui offrent parfois des dangers sérieux. Au lieu d'être bombée par le milieu comme en Europe, la chaussée descend en pente de chaque côté des maisoiîs; elle aboutit à un unique ruisseau, qui n'est le plus souvent qu'un égout affreux. Rappelez-vous ce qu'était la place du Carrousel avant 1830, et vous n'aurez encore qu'une idée affaiblie du tableau qu'offre le largo do Paco, le Campo Sant'Anna, et les vastes espaces du centre de la ville.

C'est pour cet objet surtout que la tradition Portugaiseest restée toute-puissante.

On est fondé à croire que la physionomie des rues n'a pas changé depuis Dom Pedro V\

Nous admettrions, à la rigueur, que cet Empereur Constitutionnel qui, en vue de l'annexion de la province Cis-Platine, sacrifiait 121 millions de cruzades et 8,000 hommes, pour aboutir, après trois sanglantes défaites, à une paix honteuse avec Buenos-Ayres, manquât des ressources nécessaires pour faire paver sa capitale.

Du reste, si le trésor épuisé lui en ôlait les moyens, la marquise de Santos — la belle Diumelilda — ne lui en laissait pas le temps.

Aussi Dom Pedro I«"^ et plusieurs personnes de sa famille faillirent payer de leur vie ce respect trop profond de la tradition Portugaise.

Cn jour sa voiture, qu'il conduisait lui-même, aa grand scandale des Brésiliens, vei*sa dans une fondrièro de la rue do Lavradio,

Dom Pedro se fractura deux côtes, et Dona Maria, Timpôratrice, son frère le duc de Leuchtcraberg, qui so trouvaient avec lui, furent sérieusement contusionnés*

Il faut bien admettre que renseignement contenu dans ce fait a été perdu.

Il n'est pas un étranger qui, traversant la rue Direita, ne se soit arrêté devant ces belles négresses au costume pittoresque, qu'il voit accroupies sur le trottoir, en face des marchandises parfumées dont leur taboleiro est rempli ; ce sont des mangas, des oranges, des cambucas, des figues (elles sont détestables), des cajous — ce frtiit jaune et rouge qui faisait les délices de Joâo VI — des sucreïics de toute espèce. Ces quittandeiras appartiennent presque toutes à la nation Mina, qui semble avoir inné te génie du commerce.

Un Mina fait un très-mauvais serviteur au logis, et les femmes ne sauraient être employées dans l'intérieur des maisons. Cette nation, que le mahométisme a quelque peu civilisée, est excessivement intelligente, partant, elle est impatiente du joug. Quand on vous parlera de Tassassinat d'un blanc par son esclave, soyez assuré que Tesclave est un Mina. Jesuino, on ne Ta pas oublié, était Mina. Les bômmes apprennent tous un état, et ils deviennent d'excellentsouvriers; les femmes vendent dans les rues les produits de la chacara de leur senhor. Moyennant une redevance journalière, on les laisse libres de leurs actions.

Rien n'est gracieux comme une négresse Mina, avec son turban penché et son chàle de couleur éclatante, dont les deux extrémités flottent derrière les épaules. Sa démarche a une nonchalance étudiée, que je préfère

00 LE DRÉSIL TEL QU'lL EST

(le beaucoup à rindolcnce naturelle des blanches. Cellesci ne sauraient imiter certain mouvement des reins, par* ticuiier à ces négresses, et qui renferme un charme extraordinaire. La poitrine nue, le cou onduleux^ le sourire agaçant, elles coquettent devant les étrangers, qui ne peuvent leur refuser leur admiration.

Le type uniforme d'un moral déjeté ou nul, d'une tête plate, au front bas, au nez écrasé, aux lôvres pendantes, . qu'on applique à toutes les races nègres, s'est bien mo- Idiflé chez ces noirs musulmans. Leur front s'incline quelque peu en arrière, mais il n'est pas fuyant comme celui des Mozambiques ou des Monjolas, et leurs lèvres un peu fortes — indice d'une nature sensuelle — ne ressemblent pas, tant s'en faut, à celles des Gassangoset des Monhambalas qui excitent le dégoilt. Quant à leur intelligence, elle n'est niée que par les fanatiques adorateurs de la couleur blanche. J*ai vu des Minas dont le profil à angle droit déroutait tous les systèmes établis. Evidemment ce profil, qu'on rencontre fréquemment en Abyssinie, procède de la race caucasique.

Rien n'est beau, je le répète, comme une négresse Mina de quinze à vingt ans. N'était le pied que l'absence de chaussure laisse se développer immodéi'ément, la Hina offrirait un ensemble admirable de proportions qui ravirait un statuaire.

Nigra mm sed fomiosa, dit le Cantique des cantiques.

Le texte sacré nous apprend ainsi que dans l'antiquité la plus reculée, on rendait déjà justice à ces superbes créatures que le divin ouvrier a taillées dans un bloc de marbre noir.

Cetle devise appartient de droit aux négresses Minas.

Il n'est pas jusqu'à la couleur de la face qui ne s'harmonise parfaitement avec les tons chauds cloi la nature tropicale. Sous le feu d'un ardent soleil, le btanc est pâle

LE BRÉSIL TEL QU'lL EST Of •

et cîîétif ; il parall dépaysé. Le Mina, au contraire, et surtout la femme Mina, se développe librement; elle s'épanouit comme une fleur de la terre; elle se manifeste comme le véritable habitant de ces zones torrides, et sa beauté s'étale dans toute sa splendeur, au milieu du cadre éblouissant que forment pour elles les flammes qui tombent d'un ciel embrasé. Aussi les rôles sont-ils changés bien souvent, et Toppression est opprimée, à son tour, par la faiblesse unie d la ruse et à la coquetterie. Le maître, fasciné par son esclave, cède ordinairement à Tentraînement passionné qui le porte vers elle. La liberté est quelquefois le prix de ce commerce. Il est rare toutefois qu'une fille de la nation Mina, ses charmes aidant, n'amasse point la somme nécessaire pour se racheter. Nous devons déclarer qu'elle surpasse alors les blancs en cruauté, et qu'cïte devient une maîtresse impitoyable pour les esclaves qu'elle possède.

Si, en partant delà rue Direita, on suit jusqu'au bout la rue Do Hospicio, où se trouve la chancellerie du consulat de France (1), on débouche sur une place immense

(1) Je ne saurais passer dcvaiif la maison Consulaire, sans payer à rhonorable chancelier ma dette de reconnaissance.

M. Hippotylc Tannay, frère de MM. A. Taunay de i*Ii.stitnt et Ang. Taunay, sculpteur, appelés ati Brésil avec M. Le Breton, secrétaireperpétuel de la classe des Beaux-Arts, après les événements de 1815, pour y former une académie, est lui-môme un écrivain dislingué. - Connu dans le monde littéraire par un ouvrage Justement apprécié sur le Brésil, publié en eoUaboration avec M. Ferdinand Denis, il se recommande de plus par les quai il es les plus rares de l'esprit et da cœur. Sa bontd que rien ne saurait altérer, même ringratitude; sa générosité sans bornes, l'élévation de ses sentiments, autant que ses connaissances étendues, en font la providence des Français établis à Rio, et aussi des étrangers qui le prennent souvent pour arbitre dans , leurs différends entre eux. Tous les malheureux eonnaissent «on nom et le bénisâ^Jt.

Lps rapports que j'ai eus avec lui depuis le jour de mon arrivée

qui mesure quatre fois retendue de celle du Carmuscl. Appelée autrefois Campo Sauf Anna , cette place se nomme, depuis la proclamation de Tindépendance, Campo d'Acclamarûo, Un vieux Portugais l'appela ua • jour devant moi Campo do Matadouro (de la tuerie) à cause du massacre qui y fut fait, en 1828, des soldats allemands et des colons irlandais par les troupes brésiliennes et les noirs esclaves, armés pour cette besogne sanglante. C'est là que se trouvent le sénat, le Muséum d'histoire naturelle, la caserne de cavalerie, Téglise Sant'Anna et le théâtre provisoire.

Le Campo d'Acdamaçao est dans Tordre physique cqf qu'est l'esclavage dans l'ordre moral. L'un et l'autre donnent, sous deux aspects différents, une idée exacte de la civilisation brésilienne.

Le voisinage de cette plat* est indiqué par une odeur acre qui vous prend à la gorge, et qui, quelquefois, vous fait cuire les yeux. C'est que le Campo dAcclamaçûo^ «après avoir été un abattoir en 1828, est resté le Mont*faucon et le dépôt central de toutes les ordures de Rio,

Voici comment cela se pratique :

Tirez une ligne imaginaire qui partage la place en

jusqu'à celui de mon départ in*ont laissé des souvenirs ineffaçables. Jo suis heureux de lui offrir ici un hommage public qui lui est dû à tant de titres.

Pourquoi donc M. H. Taunay, qui, depuis trente ans, exerce les difficiles fonctions qui lui ont été confiées, avec une intelligence si remarquable et un tact si exquis, est-il encore simple chancelier? Sa modestie, qui égale son savoir, est-elle un obstacle à son avancement? ou bien serait-ce qu'on le laisse à ce poste parce qu'il est plus facile .de lui succéder que de le remplacer?

Quoi qu'il en soit, s'il a été oublié parles divers gouvernements qui ^6 sont succédé en France, qu'il sache bien qu'il est une famille, la mienne, qui se souviendra toujours de lui avec bonheur, et dont la reconnaissance lui est acquise à jumaist Ch. E.

quatre carrés égaux ; sur Tun des carrés s'élève une perche où flotte un drapeau noir. Ce signal produit immédiatement son effet. Dès qu'ils Tapcrçoivent, les habitants des environs ne manquent pas d'envoyer leurs esclaves porter au pied du mât les immondices de toute sorte que renferme le logis : cadavres de chiens et de burros {mulets), Ysissélle cassée, chats morts, vieux pots, chapeaux et vêtements hors de service, toutes les choses sans nom, comme les barils et les eaux grasses du ménage, se donnent ici un fraternel rendez-vous.

Ces apports quotidiens forment des couches successives qu'on aplanit de temps en temps, et, lorsque les tas d'ordures ont atteint un certaih niveau, on plante le drapeau noir sur un autre carré. La môme opération recommence alors. Telle est la manière, originale peutêtre, mais, à coup sûr, fort peu hygiénique, qu'on emploie ici pour exhausser le terrain.

II est bon que vous le sachiez, madame, Rio est bâti sur un sol tellement humide, qu'on rencontre l'eau, en creusant seulement avec l'ongle du doigt. Les compagnons de Mem da Sa n'y ont pas regardé de si près. Leurs descendants, plus raffinés, essaient de combattre les nombreuses causes de maladie que renferme la cité ; l'humidité étant une des principales, ils entreprennent de l'en chasser à tout prix, au risque môme de la remplacer par la peste ou le choléra.

Et puis Ton s'étonne que la fièvre jaune se soit installée souverainement à Rio depuis 1849! que le choléramorbus y ait exercé, et y exerce encore aujourd'hui d'affreux ravages l

Si vous passiez un jour d'été, en janvier, par exemple, et en plein midi, sur le Campo d* Acclamer (ào; en manquant d'être suffoqué par les miasmes in purs qui s'exhalent du sol, vous ne vous étonneriez

ijh LE nRÊSlL TLIL QU'lL EST

que d'une chose, à savoir : que la peste n ait point établi sa résidence habituelle dans la capilalo do Tempire.

Et voilà pourquoi Tesclavage — cette putréfaction morale — a pu aussi facilement s'acclimater au Brésil, Supprimez le foyer d'infcction physique qui est un obstacle — nous le prouverons bientôt — à Taffranchissement des âmes, et l'esclavage ne tardera pas à disparaître.

Je ne rappelle que pour mémoire, les burros vaguant librement dans les quartiers situés au delà du canipo, et qu'on appelle la CUade nova, La police est en cela juste et conséquente : ces pauvres botes ne peuvent vivre sans manger. Or puisqu'elle tolère l'avarice sordide des maîtres à leur endroit, elle doit tolérer aussi que les burros affamés prennent leur nourriture partout où ils la trouvent, sur les chemins, comme dans les chacaras du voisinage.

La tâche de l'historien consciencieux est souvent fort ingrate; pourtant, il y a de ces détails qu'on ne saurait passer sous silence, si l'on tient à reproduire fidèlement . la physionomie d'un pays. Cela répugne, sans doute, mais cela doit être signalé.

J'enregistrerai donc ici une anecdote bien caractéristique.

Jaillissant au milieu d'une étude de mœurs, l'anecdote fixe mieux dans l'esprit les considérations morales qu'on est en train de développer.

Un riche Brésilien voyageait en Europe. Après avoir visité le Portugal d'abord, puis l'Angleterre et l'Allemagne, il vint en France et il s'installa à Paris dans un somptueux appartement. Cet homme, jeupe encore, traînait partout après lui une sombre mélancolie, dont rien ne parvenait à le distraire. Il bâillait- au théâtre

comme à la promenade ; la vue d'une femme élégante el coquette ne produisait pas plus d'effet sur lui que celle de nos musées et de nos monuments; enfin Tappétit l'abandonnait peu à peu, et il ne touchait plus aux mots succulents dont sa table était abondamment fournie.

Notre étranger accablé par ce malaise étrange, un malaise sans motif apparent, en était arrivé à fuir la société de ses compatriotes, et à s'isoler dans ses appartements. 11 passait des journées entières à fumer des cigares, étendu sur son lit. Cet état ne pouvait pas durer. Plusieurs membres de la docte faculté, et non pas des moins éminents, tcnlèrenl la cure du Frésilien, mais sans parvenir à le tirer de ce profond marasme! On lui parla alors d'un médecin moins connu, il est vrai, mais qui avait séjourné quelque temps au Brésil, ce qui était une compensation

— Faites-le venir, dit négligemment le malade.

Le docteur était un homme d'esprit; il possédait surtout ce talent d'observation qui fait les hommes d'une science réelle, et les grands artistes. Ses souvenirs du Brésil l'aidèrent puissamment à deviner d'abord la cause de cette mélancolie, et ensuite, à découvrir les moyens de la combattre avec succès.

— Cet homme a la nostalgie ! murmura -t-il à la seconde visite.

Et il lui conseilla de retourner dans son pays. Mais le

Brésilien était venu à Paris pour voir Paris, et il ne le

connaissait pas encore, bien qu'il l'habitât depuis deux

mois. Il secoua dédaigneusement la tête à l'ouverture

, du docteur, et déclara que puisqu'il était trop malade

' pour prendre sa part des plaisirs de Paris, il ne pouvait

point encore le quitter pour retourner à Rio.

Le docteur se gratta le nez, ce qui, chez lui, élait Tin-

G6 LE BRÉSIL TEL QU'iL EST

dice d'une grave préoccupation. Il embrassa ensuite d'un regard profond cet ameublement luxueux et coquet, ce salon décoré avec élégance, cette chambre à coucher surtout, asile mystérieux et parfumé, où se tenait constamment le malade.

— C'est celay pensa-t-il, j ai trouvé le remède. Si je n'avais pas voyagé au Brésil, cet homme était perdu. II lui faut l'aîr du pays, ajouta-t-il en souriant.

Il appela un valet de chambre :

— Cet appartement, dit-il, est imprégné d'odeurs désagréables au senhor. Cette chambre à coucher sent trop bon, c'est ce qui le rend malade. Ecoutez-moi bien. Voyez-vous ce meuble?

11 désignait une table de nuit.

— Eh bien ce meuble, poursuivit-il, renferme un vase qui... que... enfin vous en connaissez l'usage, cela suffit : or ce vase, ne l'oubliez pas, ne sera plus vidé jusqu'à nouvel ordre; mais, après l'avoir remplacé par un autre qui sera blanc et propre, vous le mettrez intact sous le lit du senhor.

Le domestique s'imagina que le docteur se moquait de lui. Et comment en aurait-il été autrement? Tout le monde ne connaît pas le C'ampo d'Acdamacao et les émanations que répandent les bonnets à poil dans les maisons de Rio.

— Je parle très-sérieusement, reprit le spirituel docteur, un vase sous le lit; c'est assez d'un pour aujourd'hui ; nous verrons demain.

Le jour suivant, le docteur trouva son malade un peu mieux. La respiration était moins étoulTée; il avait mangé la moitié d'un beefsteacR, tout en remarquant que la fille qui le servait à table> possédait des dents blanches.

— Deux vases sous le lit, ordonna le docteur.

LE BRÉilL TEL QU'iL EST C7

Le lendemain, en traversant l'antichambre, il entendit la voix du Brésilien qui fredonnait un couplet de la LfrseUe de Déranger^ et le valet de chambre lui déclara que depuis une grosse demi-heure, le senhor n'avait pas quitté la fenêtre.

— Or, ajouta malicieusement le Frontin, dans la maison qui fait face à la nôtre, habite une jeune dame, dont les yeux bleus restent constamment braqués sur les fenêtres du senhor.

— C'est au mieux!

— Le senhor a mangé à son dîner un perdreau truffé presque tout entier, et il a bu une demi-bouteille de Bordeaux, reprit le Frontin.

« ^ A merveille! Trois vases sous le lit, ordonna le docteur.

Lorsqu'il revint, le valet de chambre, qui le guettait au passage, lui apprit qu'il avait été envoyé par son maître aux informations sur le compte de la dameaux yeux bleus ; que le senhor chantait des couplets de vaudeville, et que la veille il avait demandé du Champagne.

— Encore trois vases sous le lit pendant deux jours, puis plus rien. Seulement, si la mélancolie revient..., si le senhor perd encore de sa gailé...

— Oh! maintenant je connais l'ordonnance! proféra le Frontin d'un air narquois.

Le Brésilien fut charmant pour le docteur. Il ne ressentait plus le moindre malaise ; ses poumons fonctionnaient à ravir, son œil brillait et il demanda ce qu'on . jouait le soir à l'Opéra.

— C'est bien cela, observa le docteur; il lui fallait l'air (lu pays et, en le lui procurant, je l'ai sauver Vive le Campo SanfAnnat

Quelques jours après, le Brésilien était complètement rétabli. Le docteur le rencontra dans le couloir des Va-»

C8 LE BRÉSIL TEL Q\3'lL EST

riéîés, donnant le bras à une charmante jeune femme, dont les yeux bleus exprimaient toutes les langueurs d'un amour heureux. La dame rougit lorsque le Brésilien fit, en passant, un salut amical à celui qui Tavait sauvé.

— L'air natal ! Vair natal ! répéta le docteur en souriant.

Un exemple ne prouve rien, je le sais; aussi, ne faisje aucune difficulté de déclarer qu'ils sont rares, les Brésiliens dont la santé compromise parla privation de lair na(al a besoin, pour se rétablir, de ces remèdes héroïques.

— Le Campo d/Acdamaçûo m'a donné l'intelligence de bien des choses que, sans lui, je n'aurais jamais comprises, me disait un jour sir N... un Anglais de l'école de Swift, c'est-à-dire un Anglais doué tout à la fois d'un grand sens et d'un esprit essentiellement humoristique.

11 poursuivit :

— C'est depuis mon passage à travers le Cdmpo que j'ai reconnu les effets de cette puissante loi d'analogie qui a inspiré les pages étincelantes de Y Esprit des bêtes,

J ai construit, moi aussi, à l'exemple de M. Toussenel, toute une théorie sur l'analogie des odeurs et des individus.

Aujourd'hui, fort de l'expérience acquise par de persévérantes études, j'estime que les odeurs exercent une grande influence, non -seulement sur le corps de l'homme, mais encore sur son organisation tout en-* tière, et aussi sur les mœurs et sur les habitudes d'un peuple.

Je regardai l'Anglais en souriant,

— Oh ! oh I cola me fait l'eflet d'un joli petit paradoxe, lui dis-je.

LE BRÉSIL T£L QU'iL EST 60

Sir N... ne se dérida point. Croisant les bras sur sa poitrine, il se planta résolument devant moi.

— Allons! vous me sommez de fournir mes preuves, reprit-il. Soit ! Ecoulez-moi donc. Ces preuves, je vais les demander à Thistoire de ce pays.

« Dom Pedro 1" vient d'être nommé Empereur constUutiormel et Défenseur perpétuel du Brésil. -

Le Biésil avait besoin, en effet, d'être bien défendu à cette époque, moins encore au delà qu'en deçà de ses frontières.

La gangrène a envahi toutes les classes de la société. Le mal est si général, si profond aussi, que TEm^ pereur, dans son discours d'ouverture de la session législative — 3 mai 1827, — est obligé de demander i la chambre son concours pour arrêter la dilapidation des deniers publics {estorvar a marcha aos dUapidadon^es da fazenda publica).

Voilà qui est clair et net, n'est-il pas vrai ?

Mais ce n'est pas cela seulement que je veux établir.

L'influence du Campo d'AcdamaçàOy qui a pénétré dans les mœurs, affecte jusqu'au langage. Après la pensée, la forme delà pensée est atteinte.

Le pillage etironté des deniers publics, — constaté solennellement par S. M, Dom Pedro — servait de texte et aussi de prétexte, dans la chambre des Députés, aux accusations passionnées de l'opposition.

Un de ses chefs les plus applaudis venait d'avoir un beau mouvement d'indignation patriotique, lorsqu'un haut fonctionnaire se lève de sa place (au Brésil, il n'y a pas de tribune pour les orateurs), dans l'intention d'éclairer enfin la chambre sur la valeur morale d'un pareil adversaire.

Le fonctionnaire commence par dire très-carrément au dépuîé qu'il ne vaut pas mieux que les autres, lui qui

70 LE BntSlL TEL QU'iL ESt

tonne si fort contre la corruplion de ses ennemis politiques. Croyant- alors Técraser sous un argument sans réplique, il lui déclare avoir entre les mains des papiers qui établissent que lui aussi est un ladï-âo (voleur).

Le personnage, ainsi directement accusé, ne s'émeut pas pour si peu. Loin de là; il lorgne Forateur, et, avec un dédain majestueux :

— Ah! dit-il, le senhor possède des papiers! Pois hem ! Alors, qu'il s'en .... »

Je n'oserai jamais écrire la fm de la phrase attribuée "par sir N... au député de l'opposition.

L'Anglais était en verve ce jour-là. Son maître Swift l'inspirait assurément, lorsqu'il reprit :

« Ma foi! au risque de passer pour un déprédateur des gloires brésiliennes, je l'avouerai hautement : au mot du député je préfère encore celui de votre Carobronne à Waterloo, le mot de la tradition, non celui de l'histoire, bien entendu.

Tous deux sont, il est vrai, on ne peut plus énergiques ; pourtant les circonstances différentes au milieu desquelles ils furent prononcés, leur donnent à chacun un caractère particulier.

Le mot de Cambronnc est d'un héros.

Celui du Brésilien est d'un... (c'est le cas ou jamais d'être parlementaire) d'un homme qui va-trop souvent chercher ses inspirations oratoires au Campo d'Acclamaçào.

Oh ! Shocking ! Shocidng !

Il est arrivé que, dans l'Amérique du Nord, des députés échangeassent des coups de revolver au sein même du Congrès.

Au Brésil, la discussion parlementaire procède de tout autre façon. Un membre de la repré3:ntation nationale

ol un homme d'État ne craignent pas de se jeter à la face, — en pleine séance, — des ôpithctes flétrissantes et des expressions immondes.

Dans le nord de TAmérique on attache peu de valeur à la vie d'un homme. Dans le Sud on fait bon marché de la pudeur publique et du respect de soi-même.

Si j'étais forcé de choisir entre ces divers projectiles, je donnerais la préférence à ceux du Nord.

Les balles tuent, mais sans offenser la dignité humaine, sans salir ceux qui les envoient, sans dégrader ceux qu'elles atteignent.

D'après nos idées européennes, mieux vaut encore une tache de sang, qu'une tache de boue (1). •

— Seconde preuve fournie également par Thistoirc brésilienne, poursuivit l'Anglais humoriste.

Nous sommes dans l'année 1852.

Le drapeau noir flotte toujours sur les carrés suspects et nécessairement l'œuvre de décomposition continue à s'accomplir : dans la matière et dans les âmes. — Toutefois, la situation extérieure est entièrement changée à l'avantage de l'Empire. Grûce à l'initiative d'un homme d'État éminent, M. Paolino de Souza, le Brésil vient de prendre une revanche éclatante des déroutes deElSarandi, Ituzaingo, du 10 février 1827 dans les eaux de la Plata, et du 28 du même mois, à Colonia^ sur la côte de Pata^onie.

(1) Cutte HDecdotc qt;e J0 troave consignée dans met notes, avec le nom des deux orateurs, m'a été racontée à Rio-de- Janeiro même.

Le propos étrange allribué au député de l'opposition a-t-il été réoK ]ement tenu ptr lui, roit en présence des représentants de la nation, soit an dehors de l'Assemblée législaUve? C'est ce que, personnellement, je ne saurais affirmer. On ne peut disconvenir, toutefois, que* examinée à travers l^s vapeurs nauséabondes du Campo d'Aeelamaçâo, la chose, si cîle n'est pas vraie, -n'est pas, du moins, invraisemblable.

72 * LE BRÉSIL TEL Qlj'iL EST

Rosas qui avait tenu si longtemps en échec la France el TAngleterre ; Rosas vaincu par les armes impériales, s'est enfui en Europe.

Mais on s'inquiète fort à Rio d^^ remploi des sommes destinées à la nourriture, à Téquipement et à Tentretieii des troupes envoyées contre le dictateur de Buenos- Ayres. Deux enquêtes qui n'ont produit qu'un môme résultat négatif, ont amené un grand nombre de démissions dans Tarsenal de marine, notamment celle du maréchal de Bitancourt.

Des débats scandaleux ont eu lieu également à la chambre des députés.

Fidèle à son rôle, l'opposition jette les hauts cris et attaque violemment le ministère. »

Un membre du gouvernement prononce alors ces paroles mémorables :

« Vous vous plaignez bien fort des vols scandaleux qui ont été commis. Eh ! mon Dieu ! il n'y a pas là de quoi faire tant de tapage. 11 est arrivé en cette circonstance ce qui arrive tous les jours ici et dans toutes les administrations.

— Eh bien! cette déclaration n'cxhale-t-elle pas, dît sir N.^ une odeur de corruption qui vous prend tout à la fois à Ja gorge ot au cœur ?

« Nicrez-vous que le vent qui Ta apportée a dû nécessairement passer sur le Campo (TAcclainaçûcf et aussi qu'elle mesure officiellement, en quelque sorte, le niveau de là moralité publique dans l'empire sudaméricain? »

L'Anglais s'était montré impitoyable.

Il dut tressaillir d'aise, cinq ans après, le jour où retentirent à la chambre des députés, les paroles du senhor Moura qui servent d'épigraphe à ce livre :

Le système rcprésenlntlf est au Brésil une mystijp.^'

cation ; le pays est démoralisé; réducat ion publique ne saurait être plus mauvaise.

C'est que sir N. tenait à ses idées ; il y tenait beaucoup.

Quelcpies jours avant mon départ pour la France, il me disait encore :

« L'excellence de ma théorie ne serait qu'imparfaite-» ment démontrée, si je ne prouvais pas que certaines odeurs, en troublant le bonheur domestique des individus, peuvent aller jusqu'à compromettre toute l'économie sociale d'une nation.

Le relâchement des mœurs sous les tropiques, est un fait généralement connu. Si le mal est plus profond dans l'Empire sud-américain, il faut s'en prendre à l'esclavage d'abord et puis à une odeur'qu'affectionnent particulièrement les femmes de ce pays.

Ne vous pressez pas de crier au paradoxe; je continue :

Les Brésiliennes ont un goût très-marqué pour une plante labiée dont l'odeur est si active, si énergique, qu'après avoir traversé la trame de la soie et les fils du linge, elle s'y établit et s'y fixe plus obstinément encore que la vapeur du tabac. Elle pénètre ensuite dans la peau par les pores constamment ouverts et se répand sous les chairs qu'elle ne tarde pas à envahir tout à fait.

Je veux parler de la lavande.

Les élégantes, en Europe, font choix d'une essence pour compléter l'harmonie intime qui doit toujours exister entre les traits, la démarche et les inclinations d'une jolie femme. Le parfum préféré se mêle à l'atmosphère dfs lieux qu'elle habite; ce parfum, elle le sème après elle; on le respire à son côté; il trahit si présence; il fait corps avec elle ; il est, en un mot, comme une émanation appréciable, sensible, de sa beauté autant que de ses sentiments. Les sens aussi bien que Timagination do

ceux qui rapprochent s'en imprègnent également. On sent la coquette créature, on la devine, on la voit encore après qu'elle a disparu, et le cœur pénétré du parfum qui lui est cher, ne la perd jamais entièrement ellemême, tant qu'il peut retrouver dans les airs, les traces embaumées qu'y a laissées son écharpe.

Autant d'odeurs, autant de physionomies féminines» en Europe.

Un billet, un mouchoir, un gant qui sentent le patchouli ou la violette, la naousseline ou le jasmin, rappellent l'inflexion d'une voix aimée, l'expression charmante d'un regard ou d'un sourire, la rougeur pudique de la vierge, le geste superbe de la prude effarouchée, toutes les nuances du bonheur — et elles sont infinies — que contiennent les heures riantes du passé. Ces gages odorants résument, en un mot, toutes les joies» toutes les douleurs, toutes les déceptions, tous les aspects de la vie humaine»

Au Brésil, les fenames n'ont qu'une seule et même physionomie— physionomie énergique, passionnée, plutôt dure que gracieuse— parce qu'elles exhalent toutes le môme arôme violent. Les essences délicates qui provo» quent aux voluptueuses langueurs, aux molles rêveries, ne sauraient convenir à ces natures impatientes, créées pour les satisfactions immédiates.

La lavande brûlée monterait à la tête de nos Parisiennes nerveuses et les asphyxierait. Aussi se contententrcUes de la reléguer, proh pudor! sans la faire passer par les flammes, toutefois, dans les profondeurs mystérieuses- du water-doseL

La Brésilienne, au contraire, qui ne possède pas un odorat aussi fin, ni des nerfs aussi susceptibles, se délecte au milieu des vapeurs de la plante des montagnes qui a mérité sa préférence par la force de cette loi

LE BRÉSU TEL QD'IL EST 7^

d'analogie dont j'ai déjà parlé. L'épi aromatique agit sur sa constitution ; il émoustiile son indolence aux heures d'accablement et d'ennui ; il flatte, il caresse ses sens, en même temps qu'il entretient, par les aiguillons actifs qu'il rccôle, l'ardeur d'une imagination qui a le repos en horreur.

Comment expliquer autrement cet engoûment abominable des senhoras pour la lavande — une plante sauvage! — en présence des magnifiques produits de la flore des Tropiques? Cet engoûment a-t-il sa raison d'être ailleurs que dans la loi d'analogie ?

Personne n'ignore l'effet que produit la présence des nôgres dans une habitation coloniale ; elle suffit pour en modifier les conditions atmosphériques.

La lavande serait-elle destinée à combatlre l'odeur nauséabonde qui s'échappe par les pores de leu)r peau? Une senhora me l'a affirmé.

Assurément la catinga^ cette odeur sui gêner i$ qu'exhalent les nègres, ferait tomber en syncope les mièvres et pâles créatures qui ornent nos salons. Les Brésiliennes sont plus aguerries contre les fortes émanations que les africains répandent autour d'eux. La lavande, elles ne s'en rendent pas bien compte, les malheureuses ! les a habituées à ces émanations; mais elle y a également habitué leurs maris, et voilà ce qu'elles ne veulent pas comprendre.

D'abord l'arôme violent de la lavande brûlée a rendu moins sensible pour les hommes l'odeur acre des femmes de couleur. Peu à peu, ils sont arrivés à ce point de ne plus en être incommodés, et, enfin, ils l'ont recl^erchée, comme un palais accoutumé aux épices recherche les mets fortement relevés.

Voilà — en présence de la supériorité écrasante des négresses sur les blanches^ en tant que beauté corpo-

relie — voilà Texplication de la préférence que les scnboresaccordentsur leurs épouseslégitimes à leurs jeuues esclaves*

Les formes splendides des négresses Hina n^auraient pas suffi pour combattre avec succès le dégoût et la répugnance qu'inspire naturellement Todeur pénétrante de la catinga. Seul, Tépi aromatique pouvait obtenir un résultat pareil ; c'est lui, on ne saurait trop le constater, quiadéterminéraccomplissementderœuvred'infidélité.

Je me résume :

Le goût passionné pour la lavande conduit logiquement à Tamour de la catinga.

Je livre cette découverte aux méditations des jalouses senhoras.

Mais, ce n'est pas tout encore.

A son tour, Tamoup de la catinga entraîne fatalement à la désorganisation du mariage, partant, à la destruction de la famille — unique base de toute société chrétienne.

Avis aux hommes d'État de l'Empire.

Que pensez-vous de ma théorie des odeurs ^ monsieur le Français? Croyez-vous qu'elle est suffisamment justifiée par ce qui précède, et que ma conclusion est conforme aux prémisses indiquées?

Crierez-vous encoro au paradoxe ? »

N'avais-je pas raison, Madame, de supposer que nous recueillerions sur nos pas, bien des détails de mœurs dignes de vous être présentés ?

J'aime assez — vous n'êtes pas sans l'avoir remarqué déjà — la méthode du Petit Chaperon rouge.

Celui-ci poursuivait — tout en cheminant — les papillons diaprés qui voletaient sur sa tête ; il cueillait volontiers aussi les noisettes et les marguerites qui le sollicitaient au bord du sentier.

LE BRÉSIL T£L QU'iL EST «7

Comme lui, jai un faible pour les digressions qui égayent la route, et je saisis au passage — en guise de fleurs et de baies — les anecdotes piquantes, destinées à jeter quelques distractions au milieu de l'aridité de mon sujet.

De même qiie le Petit Chaperon rouge — tout en courant après les papillons — portait allègrement son pot de beurre et sa galette, je sens moins le poids de ma n^ponsabilité, à mesure que les faits enchâssés dans mon récit viennent confirmer Texactitude de mes appréciations.

Maintenant, si vous le permettez, nous reprendrons notre promenade à travers la ville.

La rue du Rosario est spécialement habitée par les marchands de comestibles. Les lojas y sont assez bien approvisionnées.

On y trouve des jambons de Lisbonne, du porto suspect, des fromages anglais, et principalement, et surtout, de ces affreuses saucisses salées qui ont failli amener un conflit entre le Portugal et le Brésil. Des notes ont été échangées entre les deux gouvernements ; le ministre brésilien a été rappelé; il y a des gens qui ont cru à la guerre. On avait prétendu que les charcutiers portugais employaient, dans la confection de leurs produits, des viandes malsaines, ci môme des viandes de chien et d'autres aniraauximmondes. Des fabriques fonctionnaient dans ces conditions à Oporto et ailleurs. La métropole s'est émue de cette accusation lancée par une voix officielle, et répétée par les journaux, contre une des principales industries du pays. Les Brésiliens refusaient de se laisser empoisonner davantage, et le Portugal se voyait à la veille d'être deshonoré aux yeux des peuples civilisés, sans compter le tort immense que devait lui causer Icxclusion de cette branche importante de son com-

7S UB BRÉSIL TEL QU'lL EST

merce. On s'est expliqué cependant, et Ton a fini par s'entendre. La guerre des saucisses a avorté.

On a beaucoup parlé dans les feuilles françaises, des différentes espèces de rats qui vivent au fond des égouts de Paris. D'aucuns prétendent que le rat normand a succombé devant un ennemi féroce, et que le rat moscovite — amené chez nous dans les fourgons de la Sainte- Alliance — est le seul maître de la capitale de la France.

Voilà, certes, une conséquence de la double invasion de 1814 et 1815, que les historiens ont oublié de mentionner.

Dans toutes les contrées où ils ont promené le drapeau de la Révolution, nos soldats ont semé des idées de régénération et de liberté. Les armées du despotisme, au contraire, en se retirant du sol français, n'y ont laissé que des ruines et... et des animaux immondes et malfaisants.

Ce rat qui ne cesse d'exercer des ravages souterrains, comme un Kaiserlick ou un Kosak brutal, n'est-il pas le vivant symbole, en effet, de la force victorieuse, mais inféconde?

L'aspect de ces rongeurs — je l'avouerai, au risque d'être accusé, à mon tour, de chauvinisme, — excite en moi une colère patriotique; chaque fois que j'ai pu' en assommer un, je me suis senti soulagé, comme si je venais de supprimer un des auteurs des traités de 1815.

J'ignore à quelle race appartiennent les rats qui régnent souverainement dans la rue du Rosario, mais j'affirme qu'ils sont aussi nombreux que redoutables, et que je n'en ai pas vu de plus gros aux environs des Halles et du marché Saint-Joseph.

Les rues do Hospicio, du Sabâo, da Alfandega, do Senhor dos Passos^ sont le foyer de la galanterie brésilienne. C'est là que descendent les senhoras des îles

I£ BRÉSIL TEL QTj'lL EST "ïO

qui viennent à Rio pour y faire fortune. On les voit, lorsque la grande chaleur est- tombée, accoudées aux fenêtres, une rose dans les cheveux, une autre à la main, et souriant aux senhores moços qui passent. Ces huttes, qui n'ont qu'un seul étage et plus souvent un rez-dechaussée seulement; ces huttes, d'où s'exhale une forte odeur de lavande brûlée, sont bien dignes, en effet, de servir d'asile à d'aussi dégoûtantes créatures. J'ai souvent traversé ces rues qui se trouvaient sur mqp chemin, pour aller à la Cidade Nova : eh bien 1 je déclare n'avoir jamais entrevu, derrière les persiennes vertes des maisons, ou aux fenêtres, un seul prétexte à de cuisants remords. La laideur de leur figure est aussi frappante que la malpropreté de toute leur personne. En voyant ces courtisanes dégénérées, on comprend le goût des Brésiliens pour les femmes de couleur, et surtout pour les négresses. Il y a telle négresse Mina, répétonsle encore, qu'on trouverait belle en Europe, même & Paris.

La rue c?a Quitanda est exclusivement réservée au négoce portugais. Ces patrons, à la veste ronde, au charuto fiché derrière l'oreille, et ces caixeiros, alertes, vifs, pétulants, mais sales, mon Dieu! sales comme des mendiants Espagnols, donnent à la rue da Quitanda une physionomie particulière. C'est là que se fait le comniercedelatoilerie,deladraperie,dela soierie, desétoffes en un mot. Sobres, rusés, âpres au gain, les Portugais, inférieurs aux Anglais et aux Français pour les grandes opérations, leur sont de beaucoup supérieurs dans le négoce de détail. Ces petits commis, qu'ils font venir d'Europe et qui ne leur coûtent presque rien, ne tardent pas à se former; ils deviennent en peu de temps des aides précieux. Mais plus d'une fois il s'est rencontré des caixeiros qui, dévorés de Tidée de parvenir, ont volé et

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môme ruiné le maître de la loja. En les voyant s'établir à côté de leur ancien patron, on n'a point lancé à ces escrocs impudents des paroles de mépiis, ou môme de blâme. Sfo habiles, ils sont habiles, dit-on assez ordinairement ; et chacun, persuadé que cette habileté les mènera à la fortune, leur fait des offres de service. Ceux de ces caUreiros cpii persévèrent dans les voies honnôtes, finissent par réaliser une petite somme avec leurs éconopiies. Ils s'associent entre eux alors ; ils ouvrent une loja, ou bien ils prennent la suite des affaires de leur patron.

Je noterai en passant la physionomie qu'offrent les maisons de Rio. En général ces maisons, qui ne se composent que d'un rez-de-chaussée, sont d'affreuses huttes envahies par l'humidité et les insectes, d'où s'échappent sur le soir, à l'heure où l'on ouvre les persiennes, des orîeurs pestilentielles et asphyxiantes, parmi lesquelles domine la Catinga,

11 n'est pas rare de voir accroupis sur le seuil, un ou plusieurs esclaves occupés à enlever de leur pied l'insecte dégoûtant qui s'y est logé. Cet insecte n'est autre que le pxdex pcnctrans, appelé ici chique^ hicho do pè. Armés d'une épingle, ou d un morceau de bois pointu, les" noirs attaquent délicatement le kyste qui renferme les œufs, et ils l'amènent, sans le rompre, avec une merveilleuse adresse. Le pidex penetrmis fait horriblement souffrir; la présence du kyste suffirait seule pour exciter une inflammation érysipélateuse, et engendrer un ulcère. La malpropreté est la mère naturelle de cet odieux insecte.

Vous savez pourquoi maintenant il est si commun au Brésil.

Les anciennes maisons sont toutes en bois; quelquesunes, on les voit encore aujourd'hui dans la rue de la

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Miséricorde, d'Ajuda, etc., etc., possèdent une galerie grillagée, une espèce de balcon à jour qui avance sur la voie publique, dans le goût espagnol.

Les bâtisses modernes, et elles abondent dans certains quartiers, sont en pierre — une pierre qu'on extrait journellement des carrièresvoisines. Commodes, solides, bien distribuées à Tintérieur, elles offrent toutes à Texterieur le môme caractère insignifiant. Comme elles sont construites sur un modèle unique, on a le droit de dire qu'on rencontre partout la même maison; c'est Tuniforme cabane du castor Les enroulements de mauvais goût dont elles sont surchargées, leur donnent une certaine ressemblance avec les gâteaux qu'on apporte sur la table au dessert; on pourrait croire qu'elles ont été b&ties par des pâtissiers.

Le terme manquant pour définir le nouveau genre adopté au Brésil, nous nommerons cette architecture : fnacaronique.

Ces constructions basses, à un seul étage le plus souvent, qui abondent dans les villes de l'Amérique du Sud, nous rappellent un propos qu'on attribue au fils du président Lopez du Paraguay, au retour de son voyage en Europe.

— Qu'avez-vous vu de plus remarquable à Paris? lui demanda un de ses amis.

— Des maisons â cinq étages, répondit le fils du président*

Quand j'aurai ajouté que les maisons de Rio, au lieu d'être flaïKjuées de tuyaux en zinc, en tôle, ou même en ar,-ile cuite «tu soldl, destinés à servir de passage aux eaux pluviales, n'ont point d'autres conducteurs — lorsqu'elles en possèdent — que de perfides gouttières, on appréciera le triste sort de celui qua ses affaires forcent à traverser les rues, par un temus d'orage. Le mallicu-

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reux, en recevant sur la tête des douclies effroyables, ne peut s'empêcher de qualifier irrévérencieusement l'incurie de Tédilité brésilienne.

A Rio on se lève avant le soleil. Vers le milieu de la journée, chacun reste chez soi. Les hommes s'étendent sur âes nattes de jonc appelées esteiras, ou sur des marquezas. Ils passent leur temps à dormir, à fUmer des cigarettes, ou bien ils pincent de la guitare. Les femmes, à peine vêtues," jouent avec leur sahui, lulinent leur papagaio, mangent des confitures, abandonnent leur tête .aux doigts exercés de la mucama favorite qui leur procurent les jouissances ineffables du Gaffouné (j'expliquerai plus tard en quoi consiste cette récréation inventée par la paresse portugaise,) ou surveillent, lachicote à portée de la main, le travail des négresses accroupies à leurs pieds. Ce travail est invariablement une broderie d'un genre inconnu chez nous, et qui n'est autre chose qu'un point turc compliqué. Le point turc s'exécute en tirant des fils dans un seul sens ; pour le point brésilien, au contraire, l'ouvrière doit enlever des fils dans tous les sens. Le vide de l'étoffe, traversé alors par un fil étranger, se remplit de dessins charmants et d'ingénieuses arabesques qui produisent le plus joli effet. 11 y a telles de ces broderies qui vaudraient nos valenciennes, et qui ne le céderaient qu'au point d'Angle- 'terre.

A cette heure, on ne rencontre dans les rues, disent les Brésiliens, que des esclaves, des chiens et des Français. 11 est de fait que rien ne fait obstacle à l'activité de DOS compatriotes, et qu'ils bravent, pour aller à leurs affaires, les rayons de flamme qui tombent du ciel. Ils courent à la douane, chez les négociants, à la police, l)artout où leur présence est nécessaire j ils n'ont d'autre souci que celui de leurs intérêts

LE BRESIL TEL QU'iL EST Ç3

Pendant que les senhores dorment, que les voluptueuses senhoras se plaisent au milieu des extases du Gaffouné, ils vont et viennent par la ville, se contentant d'essuyer en marchant les grosses gouttes de sueur qui coulent, comme d'intarissables filets d'eau, sur leur visage ruisselant/

Mais lorsque la grande chaleur est passée, vers les trois heures, les rues commencent à s'animer. Rio prend ^lors la physionomie qui lui est propre.

Sur le seuil des portes, des nègres de ganho armés de grandes corbeilles rondes, pareilles à celles dont se servent les Génoises à Marseille, se tiennent à la disposition d'un chacun. Dès que le Tchiaou (interjection d'appel) a retenti, ils se lèvent et se dirigent du côté où l'on réclame leurs services.

Parfois, au lieu de travailler isolément, ils s'organisent en brigades, dont chacune ason capitâo. Ils portent alors de lourds fardeaux, des caisses pleines de marchandises, des pianos, etc. Les déménagements se font à Rio avec une célérité et une sécurité que n'offrent pas nos voitures de déménagement. Les nègres se mettent dix, vingt, cinquante, si cela est nécessaire, et, en un clind'œil, une maison remplie de meubles est laissée vide au locataire qui vient l'occuper.

C'est un curieux spectacle que celui qu'ils présentent, lorsqu'ils sont tous réunis pour transporter des objets pesants.

L'un est coiffé d'un chapeau sans ailes, l'autre d'un bonnet de police haut d'un mètre — le bonnet de police national ; celui-ci porte une calotte turque surmontée d'un plumet belliqueux; celui-là a le chef abrité sous un schako, véritable décalitre qui rappelle la coiffure de nos anciens gardes nationaux. La grosse toile qiii sert aux emballages a fourni aux uns la chemise, aux autres

Ci LE UnÉSlL TEL QO'iL EST

le pantalon, qui sont censés les couvrir. 11 en est qui ont un vêtement fantastique, composé de lambeaux de différentes étoffes qui furent autrefois des robes, des habits et des manteaux.

Les capitàes, armés, qui, d'un marimba en écaille de tortue, qui, d'un instrument en fer-blanc, percé de trous nombreux et rempli de cailloux (c est, à proprement parler, une pomme d arrosoir enguirlandée), donnent le signal Ils s'ébranlent alors en cadenec, aux sons de cel orchestre primitif, et ils s'avancent, ainsi chargés, avec un ordre, une précision qu'on ne peut s'empê- <:her d'admirer. Los ruisseaux, les pierres, les fossés, les cloaques, tous les casse-cou, en un mot, dont la route est émaillée, ils les évitent avec une adresse infinie. Il faut les voir, se pencher, se baisser, obliquer en mesure ! Ils ont surtout un mouvement de reins, dans les passages difficiles ou aux descentes, dont la démarche des négresses quitandeiras peut seule donner une idée.

J'ai vu, un jour que j'étais condamné à traverser te Campo d'AcdamaçàOy une troupe de noirs de ganho qui s'avançait en chantant. Ahx sons de cette harmonie sauvage que formait laccord des voix, des marimbas et (les pommes d'arrosoir, une négresse qui lavait le linge de ses maîtres, laissa là son baquet en bois et s'élança au devant de ses compagnons de servitude.

Possédée par le démon de la danse, elle se mit à bondir, à se trémousser en cadence, en tôte de la colonne (*t la face tournée vers ses frères. Elle pîircourut ainsi toute la place, marchant à reculons, sans que son ar-' deur parût se ralentir.

Un esclave seul, portant un fardeau, va assez ordinairement au pas gymnastique. Il murmure alors une espèce de psalmodie, composée d'une phrase ou deux, qu'il ré-

> LE DaCSlL T£L QU'lL £5T 85

pète à chaquejnstant, sans changer jamais d'intonation. Voici quelques écliantillons de ceU« musique improvisée :

— Cariotta est la plus belle de mes sœurs!

-^ La senhora est méchante ! méchante! méchante I

— Je viens de gagner une cruzada ; ce soir je boirai de la cachaça.

Un de ces malheureux, chargé du berceau de mon enfant, ne cessait de répéter, en chantant, cet éternel refrain :

— Mon senhor m'a donné la chicote 1 II m'a donné la chicote I îl m'a donné la chicote !

Il y a quelques années, les orages étaient quotidiens à Bio. Les négociants qui devaient traiter quelque af* faire, les amis qui se donnaient rendez-vous, ne disaient pas : Demain, à telle ou telle heure I mais : Demain, après Torage !

Aujourd'hui, Rio est placé évidemment sous d'autres conditions atmosphériques. Nous en avons une preuve saisissante dans l'invasion du choléra et de la fièvre jaune inconnus dans cette ville, celle-ci jusqu'en 1848, celui-là jusqu'en 1854. Ces deux terribles fléaux se sont tout à coup abattus sur la capitale ; ils ont même étendu leurs ravages au delà des frontières de la province, puisque le choléra a fait à Pernambuco de nombreuses victimes.

Donc les orages sont devenus moins réguliers à Rio, mais non pas moins violents.

Vers les trois heures, les rues se remplissent de mouvement et de bruit. La circulation, momentanémentinterrompue, reprend son cours. C'est le moment des marchés et des transactions. A cinq heures, les comptoirs se ferment; les négociants montent à cheval, ou bien ils se dirigent vers le largo do Paco et le largo do Rocio, où

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se tiennent les omnibus. Ils retournent à leur chacara, et ils y resteront jusqu'au lendemain malin.

Les Brésiliens sortent de table. Leur jantar terminé, les senhoras façonnées aux usages d'Europe*s'aventurent dans les rues et vont faire leurs emplettes. Celles-là ont adopté les chapeaux de nos couturières, sans oublier surtout la crinoline et les jupons garnis de lames d'acier, pour lesquels elles ont conçu tout à coup une vive tendresse. Exagérsftit encore une mode de nos petites maîtresses, elles portent des robes* ornées de sept ou huit rangées de babados (volants). 11 y a des babados depuis le bas du vêtement jusqu'à la ceinture; cela leur parait plus étoffé, plus riche, de meilleur goût par conséquent. Un de ces jours, elles en placeront au corsage et en couvriront leur poitrine en guise de brandebourgs. Dans leur désir immodéré de se modeler sur nos lionnes parisiennes, les senhoras ne se rappellent plus qu'on ne viole jamais en vain la grande loi d'harmonie, soit pour la forme des vêtements, soit pour la couleur des étoffes; il en résulte que leur petite taille, écrasée par cette surcharge de babados^ a perdu toute sa grâce.

Qu'elles se fassent donc traduire par un professeur du collège dom Pedro II, ce distique latin composé tout, exprès sur le sujet qui nous occupe :

Est modus in rébus, sunt certi denique fines Quos ultra citraque nequit caosistere rectum*

Ces vers contiennent un précepte qu'on ne saurait trop méditer; que leur coquetterie s'en inspire. Elles apprendront alors que l'élégance est fille de la simplicité, — partant, qu'elle est l'ennemie jurée de l'exagération.

Faut des babados^ pas trop n'en faut, comme dit le chantre de Tibur.

Mais ici nous parlons des femmes qui ont rompu sans retour avec les vieilles traditions portugaises et qui ont la prétention de marcher avecleur siècle; c'est là le petit nombre, ne l'oublions pas.

La véritable brésilienne, la senhora authentique qui est demeurée fidèle aux anciennes coutumes, ne cache point sa magnifique chevelure sous un carton conique, enguirlandé de rubans — comme un chapeau de conscrit — rembourré de fleurs — comme le bonnet d'une mariée de village — et surmonté d'un ondoyant panache — comme le casque d'un preux du moyen âge. Sa tête est nue; elle n'admet point d'autre ornement que celui que la nature lui a si libéralement aqcordé.

Chose surprenante I pour ceux que n'ont point frappé encore les effets désastreux produits par la combinaison constante de l'humidité et de la chaleur : les Françaises, je pourrais dire, les Européennes, établies à Rio, se désolent devant la perspective d'une calvitie prochaine ; les Brésiliennes, au contraire, possèdent des cheveux fournis, abondants, un peu durs peut-être, mais dont les reflets bleus miroitent splendidement à l'œil ébloui. Ces reflets exciteraient l'admiration d'un peintre colorigte.

La senhora attachée au culte du passé va donc la tête nue, relevant sa luxuriante toison avec un peigne d'écaille à galerie, qui peut bien avoir 25 centimètres de hauteur; c'est le peigne de nos grands-mères. D'aucunes attachent à ce peigne un long voile noir qui leur donne l'air de veuves inconsolables.

Au lieu de la robe de soie qui accompagne le chapeau à plumet des Brésiliennes qui ont sacrifié aux modes françaises, celles-ci portent une robe de couleur sombre, d'une coupe toute monastique. Elles restent cloîtrées dans leur maison d'où elles ne sortent que pour se rendre à l'église.

Le lieu de la ville qui offre aux étrangers les scènes les plus auimées est, sans contredit, la place de la Ca^ rioca^-^ dont l'eau, s'il faut en croire rhistorien portugais Rocba Pitta, « donne une voix suave aux musiciens et aux dames une beauté nouvelle (1). » Voilà donc la fontaine de Jouvence retrouvée ; c'est Rio qui la possède.

Avis à nos coquettes surannées qui ne veulent pas vieillir.

Les propriétaires des bureaux de loterie, — et les bureaux abondent dans la capitale de 'l'Empire, — paraissent affectionner particulièrement ce quartier. Du matin au soir la foule ne cesse d'aftluer chez eux, cédant ainsi à fappât perfide qui lui est présenté.

Nulle part, et dans aucun temps, la loterie n'a été cultivée avec plus de faveur qu'elle l'est aujourd'hui au Brésil. Les cuisinières et les pauvres diables de la Restauration, rêvant des quincs extravagants et des quaterncs secs, ne sont que de pâles doublures à côté des malheureux esclaves poursuivant les chances du sorte* tjrande.

J'ai connu une Mina quitandeira qui parvenait à se faire par son industrie multiple de 8 à 10,000 reis par iour (24 à 30 fr.) Le prix de sa libération était fixé à 3.500 fr. par son senhor. Facilement elle aurait pu se racheter en six mois, en conservant précieusement ses recettes quotidiennes. La folle créature, entraînée par la passion du jeu, prônait des billets de toutes les loteries. Elle voulait conquérir sa liberté d'un seul coup, en gagnant le gros lot.

Pendant trois années consécutives, son espoir a été trompé. A mesure que la chance paraissait s'obstiner à

(i) Esta agM.i faz vozes suaves nos musicns c mimosos carocs naa damas. Americti porlufjmza, liv. II, page 130.

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lui tenir rigueur, Julia s'entêtait à sa poursuite. Elle a sacrifié toujours — et cela a duré trente-six mois à ma coTinaissance— jusqu'à son dernier vintem à son idée fixe.

Comme die venait vendre des fruits et des légumes à la maison, j'avais fini par m'intéresser à elle. Je la raisonnais, j€ la conseillais, je calculais avec elle; un moment je crus avoir réussi à lui ouvrir les yeux.

La dernière semaine que je passai à Rio, je la vis arriver suffoquée, Toeil plein de larmes.

En thésaurisant pendant un moid,tout un mois, quai effort prodigieux ! je lui avais amassé 300,000 reis (près de 1 ,006 fr.) Son intention était de se tenir tranquille et .d'ajouter chaque jour à son pécule, jusqu'à ce qu'elle possédât los 3,500 fr. exigés pour son rachat. La passion du jeu l'emporta, et elle manqua à la parole qu'elle s'était donnée à elle-même.

Les 900 et tant de francs économisés prirent le chemin des bureaux du largo da Carioca : tout fut raflé du coup.

— 11 y a trois ans que je m'acharne à la poursuite du sorte grande^ dit-elle avec désolation, et que je fais des aumônes, et que je consulte le devin, et que j'implore sâo Domingo ; je n'ai pas tiré tant seulement un quarto, un simple vigesimo.he démon se môle de mes affaires. Je serai damnée ! c'/3st sûr l ajouta-t-elle en sanglotant.

Calculez ce que lui coûtait cette étrange manie; défalquez l'argent payé aux sorciers, celui des aumônes et des messes : la loterie coûtait à Julia près de 30,000 francs.!

Et avec moins de 4,000 fr. elle pouvait être libre! Le s'jra-trelle jamais?

Que de victimes font ces affreux bureaux !

Le 13 janvier 1850, deux coups de pistolet retentirent dans une chambre de la traverse do Ouvido.

Averti par la rumeur publique, l'inspecteur du quartier se transporta sur les lieux, et trouvant la porte fermée, il la fit enfoncer. On vit alors baigné dans son sang le cadavre du locataire qui s'appelait Antonio Machado José Correa.

Un écrit, tracé de la main du suicidé, donna Texplication de l'acte qu'il venait d'accomplir.

Correa possédait une loja de fkzendas dans la rue da Quitanda, U9 80, entre les rues do Ouvido et do Rosario ; il passait pour un homme actif, et aisé, et sa probité n'avait reçu aucune atteinte, pendant quarante ans d'une existence consacrée uniquement, on le croyait du moins, au commerce. Ses sentiments religieux étaient connus; aussi remplit-il les charges les plus importantes—celle de trésorier comprise— des plus riches Irmandades (commwiautés) de la cité.

Des amitiés honorables entouraient Correa, et il jouis- . sait d'une confiance illimitée sur la place. Aussi, pauvres et riches lui avaient confié leurs fonds.

Nul ne pouvait soupçonner que ce marchand qui, ainsi qu'il le déclare naïvement dans ses papiers, ne fréquenta jamais les bals, ni les théâtres; qui faisait d'abondantes aumômes ; qui se livrait assidûment à toutes les pratiques extérieures da la piété, nourrissait son quine comme le dernier de nos cordons bleus, comme l'infortunée Jolia la quitandeira.

Sentiments d'honneur, religion, amitiés éprouvées, tout fut sacrifié à l'aveugle passion qui le possédait.

Un scrupule singulier, toutefois, dominait Correa; il consistait à se maintenir dans les limites d'une probité rigoureuse envers les ordres et les confiseries qu'il, servait; aussi il a soin de déclarer qu'il n'a jamais fait tort

LE ORËSIL TEL QU'lL £ST 91

d'un vinlem à ces confréries; mais il a dépouillé sans remords des amis fidèles; il a ruiné de pauvres ouvriers, de malheureuses femmes qui avaient déposé chez lui toutes leurs économies.

Il pense lui-môme que ce n'est pas là une compensalion suffisante, puisqu'en terminant Taveu de son crime, il désespère de son pardon et se désole de partir pour l'enfer :

Vou para o infemo; ndo posso terperdào poi^ tant as culpas.

Le journaliste qui raconte la fin misérable du marchand partage, du reste, cette opinion ; il nous apprend que Machado Correa cachait sous une figure de saint un cœur de démon :

Com rosto de santo o coraçào de demonio.

A sa mort, Correa dçvait 60 et tant de contos, soit 200,000 fr.

Une chose digne de remarque, et qui tendrait à établir qu'il en est des passions comme de certaines maladies physiques qui se gagnent par l'intimité et la cohabitation, et qui se perpéUient dans les familles, c'est le destin des deux frères du joueur : Tun s'était pendu, l'autre s'était brûlé la cervelle.

Qui osera soutenir que l'acte de désespoir de ses proches n'a pas été contagieux pour le marchand de la rue da Quitanda? qu'une influence funeste n'a pas pesé sur son esprit, et que cet homme, si assidu aux offices, n'aurait pas reculé devant un suicide, sans le double exemple qu'il trouvait près de lui ? ^

La passion de la loterie a été poussée bien loin en France ; nombre d'existences modestes ont été ravagées par elle. Son action a été nulle toutefois, ou presque nulle, sur les classes élevées. La Gazette des Tribunaux

02 LE DI^ÉSa TEL qu'il EST

n'a enregistre qu'un fait, un seul, digne de servir de pendant à celui que nous venons de citer.

Peut-être vous souvient-il encore, madame, du procès intenté, en 1833, par le banquier espagnol d'Alcobert, à ses commis. 11 s'agissait d'un détournement de 600,000 fr., rien que cela, et cette somme, de l'aveu môme des accusés, avait été perdue à la loterie.

Les frères P... furent condamnés, mais ils ne songèrent point à se suicider. Je me plais à croire qu'ils avaient l'intention d'indemniser leur créancier.

La loterie est donc en très-grand honneur à Rio-de- Janeiro.

Tantôt ce sont : la loterie de In Santa casa do, Miserlcordia^ celles de San Antonio da Parabunaetdes pères capucins; tantôt, ce sont celles de la Sodedade amante da instrucçûOy de l'Irmandade du très-saint Sacrement, de la fabrique du senhor Fructuoso Luiz da Motta, du trésor national.

Les unes constituent un privilège permanent et perpétuel ; de ce nombre sont : deux loteries annuelles au pro- Qt des enfants trouvés^ du collège Dom Pedro II et du séminaire San Jozé ; une, annuelle, au profit de la Misé-^ ricorde; quatre, chaque année, pour le mont de piété des serviteurs de l'Etat, et trois, aussi annuelles, dont le produit est destiné à améliorer l'état sanitaire {para o mdhoramento do estado sanitario,)

Les autres sont concédées pour un nombre limité et à temps; telles sont les loteries de la casa da Correcçùo, fixées à deux par année, jusqu'à la fin des travaux ; les seize du conservatoire de musique ; les dix au profit de la /"regwejsf a (paroisse) AeNossa Senhoradu Gloria; les vingt de l'hospice Dom Pedro segundo, etc., etc., etc.

Comme vous le voyez, 11 y a toujours de nombreuses loteries en permanence qui tiennent en éveil tous les

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mauvais instincts de la misère. Que de nègres et de négresses qui, à rinstar des servantes d'Europe, portent à ces boutiques immorales leurs économies de pluisicurs semaines, le fruit de fréquents larcins, dans l'esjpoir de gagner le lot qui doit les rendre libres !

La place est envahie, dès le point du jour, pv des esclaves des deux sGxoâ qui viennent puiser de Teau à la fontaine. C'est là que se donnent les rendez-vous, et que se forment da^ liaisons que la chicote dénoue bien souvent. Pendî^nt les heures les plus ardentes, la place de la Caridca est littéralement encombrée ; on dirait le campement d'une tribu nomade. La fraîcheur que répand la fontaine invite au repos, et les nègres seraient bien fâchés de ne pas succomber à la tentation.

Ils s'élcndentrans plus de façon sur la terre, comme les lazaroni sur le marbre des palais.

Une foule de négresses quitandeiras se tiennent accroupies le long des maisons, eu circulent sur la place.

Une boutique de confiseur, qui fait le coin, reçoit fréquemment la visite de ces créatures ; elles portent au fabricant de doces ce qui a échappé au marchand de billets de loterie.

11 faut les voir lorsque paraît un étranger! Tout en grignoltant leurs sucreries suspectes, elles l'appellent avec des intonations caressantes: elles lui sourient gracieusement, en lui oiTrant leurs fruits parfumés. D'aucunes entreprennent, à son intention, une danse indolente ou fougueuse— cachucha africaine— qui lient soit de la capoelra^ danse du combat, soit de la batuca^ danse amoureuse. Pittoresque et provocante, cette danse a soi cachet, tout comme le menuet et la polka. Les brusques écarts, les mouvements hasardés des fringantes habituées du Château-Rouge et de Mabilc, ne présentent qu'une pâle imitation de l'exercice auquel se livrent les

Oi LE BRÉSIL T£L QU'iL EST

négresses, en face de la double rangée d'arcades de la Carioca.

Est-ce que, d'aventure, le cancân, de qui Paris réclame si énergiquement la paternité, ne serait pas né dans ses murs? Les biographes de Fenfant du carnaval —je ne parle pas de Pigault Lebrun— nous auraient-ils trompé, lorsqu'ils prétendent que son berceau a été découvert, par une troupe de débardeurs et de pierrettes, dans le salon rouge de feu les Vendanges de Bourgogne, entre une volaille truffée et une triple ligne de bouteilles de Champagne? Eh quoi ! il se pourrait que ses parrains ne fussent pas Tillustre Chicart et la non moins célèbre Diamanline qui lit fureur après 1830, aux bals historiques des Variétés, sous le nom de la Bayadère de Paphos ? Cette danse de caractère aurait-elle enfin TAfrique pour patrie et serait-elle venue au monde, en effet, entre les rugissements des tigres et les hurlements des hordes faisant la chaîne autour du prisonnier qu'elles vont im-molcr?

Je soumets cette grave question au jugement des érudits et des philosophes.

Quelle que soit Torigine du cancan, ces négresses demi-nues, la gorge au vent, le turban sur l'oreille et rivalisant de souplesse et d'audace, composent \m spectacle étrange devant lequel on s'arrête malgré soi.

Il est heureux pour elles que la police de Rio ne soit pas aussi susceptible que celle de Paris, et que les Pedrestes soient plus accommodants que nos sergents de ville.

Dans la capitale de l'Empire sud-américain, on ne couche pas au violon pour si peu.

Ces pauvres deshéritées n'ont qu'une idée fixe, celle de conquérir leur liberté, et tous les moyens leur pa-

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raissent bons pour atteindre le but de leurs constants désirs.

Et ces chapeaux blancs, aux larges ailes relevées? ^ Et ces grands feutres noirs qui ressemblent à un canot dont la quille serait en Tair, et qui rasent silencieusement les maisons?

Ces coi jQTures traditionnelles appartiennent aux moines des deux ordres les plus riches de FEmpire, les Antonins et les Bénédictins.

Parfois, l'œil attristé par les longs voiles noirs des senhoras authentiques, est réjoui par la coiffe blanche d'une sœur hospitalière française. Cette coiffe éveille des idées religieuses et patriotiques, en évoquant tout à coup l'image de la charité et le souvenir de la France.

L'administration de Rio-de-Janeiro a eu unjouruno excellente inspiration : elle a appelé au Brésil, et installé dans la case de la Miséricorde, les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul.

Je considère comme un devoir de consacrer quelques lignes, en passant, à ces pieuses femmes dont l'ardente abnégation ne se lasse jamais, soit qu'il leur faille affronter le typhus et la peste en Orient, soit qu'elles aient à combattre le choléra et la fièvre jaune au Brésil.

Leur conduite si simple, si spontanée, mais admirable, mais sublime partout et toujours, ne pouvait manquer d'être .remarquée, au milieu de la désolation produite par le double fléau qui a sévi sur la capitale de l'empire, quand bien môme l'égoïsme des congrégations locales n'eût pas fait mieux ressortir encore leur magnifique dévoûment.

Ces filles vraiment chrétiennes, ont payé leur tribut à Uio<iommeàConstantinople, commeà Sébastopol. Leurs rangs se sont éclaircis sous les coups redoublés delà

mort, ci un nouvel envoi a dû être ordonné par lamaison-raôrc de Paris.

Mai5 voici qui contraste étrangement avec leur inépuisable charité : chaque médaille a son revers et il n'est pas de lumière sans ombre.

Pendant les rudes épreuves que dut traverser la capitale du Brésil, les couvents de la ville, invités par lo gouvernement à venir en aide à la population, firent la sourde oreille et restèrent barrica<lés.

L'indignation déjà fortement excitée, fut portée à son comble lorsque les moines offrirent de faire des processions, afin d'apaiser le courroux céleste. C'était là le seul concours qu'ils pussent donner pour le soulagement dd la misère publique.

Cependant les hôpitaux étaient encombrés.

Les AntODins, sollicités officiellement par le ministre de la guerre de recevoir les soldats malades, repoussèrent énergiquement cette demande. Um correspondemce s'établit à ce sujet, que le gouvernement a rendue publique. Serrés entre deux peurs, celle de l'épidémie et celle de l'exaspération de leurs concitoyens, les religieux de Saint-Antoine consentirent enfin à établir une salle pour les cholériques, mais hors du couvent, et en osant déclarer que : la vie si précieuse des mernbres pieux de la communauté ne devait pas être exposée! N

S'il est un cas où Tintérôt privé doive être résolument sacrifié; où les garanties consacrées par la constitution puissent être momentanément suspendues par l'initiative courageuse d'un pouvoir vraiment fort, c'est assurément lorsque rintérêt public est gravement compromis par la légalité. Les droits d'un seul ou de quelques-uns s'cflaçant devant les droits de tous, quoi de pins légitime et de plusjusle? Salus popuH, svprema kx. Le ministre de la guerre ignorait-il cet axiome? S'il le con-

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naissait, d'où vient quil ne Ta point appliqué à la situation? *

Occuper roilit^iiû^mcnt le couvent des Antonins, y établir les malades, vciîâ, rtans les circonstances exceptionnelles où so trouvait la citô, quel était le droit d'un ministre chrétien.; voilà quel était son devoir. La loi n'a plus qu'à se taire quand Thumanité a parlé. Le marquis de Pombal n'aurait pas hésité, lui !

Belzunce! ô chevalier Roze! que dites-vous de ces dévots personnages qui redoutent pour eux la contagion de la maladie? Ce n'est pas ainsi que votre esprit élevé a compris la parole du Christ; ce n'est pas ainsi que votre âme modeste, calme, dans sa sublime intrépidité, pratiquait ladoctrine du divin Maître.

Aussi est-ce en votre nom toujours béni, ô martyrs de la charité chrétienne, que nous flétrissons dans ces pages véridiques l'hypocrisie religieuse des moines de Rio.

A eux la faute, et aussi à ceux qui leur ressemblent, si parfois, dans son ignorance, le peuple fait remonter jusqu'au dogme le mépris que lui inspirent les membres indignes de la milice sacerdotale.

Le peuple est injuste, sans doute; mais qui est le plus coupable, de lui qui confond l'idée avec le représentant de l'idée, ou de ceux qui lui refusent — le lui devant, — l'enseignement de l'exemple?

La religion, on ne saurait le répéter assez, brille d'un éclat inaltérable dans les régions supérieures où ne sauraient l'atteindre les misérables passions de la » terre. Elle domine de trop haut la faiblesse humaine pour qu'on la rende responsable ou solidaire des défaillances de ses ministres. ^

A ceux qui l'accusent des fautes commises en son nom, redisons le mot si profondément vrai de Fénelon :

« La rcligionn*aqu\m côté d'Immain, e* est lé prêtre, »

03 lE BRÉSIL TEL OU*li EST

En face des Antonins retranchés, •— pendant que la cité est en proie à la désolation, — derrière les hautes murailles de leur couvent, plaçons les sœurs de Saint- Vincent de Paul. Celles-ci périssent simplement, héroïquement, au pnBlâ quelles ont choisi., leurs mains pleines de médicaments, leurs lèvres chargées de doux sourires et de bonnes paroles.

Evidemment la religion de ces femmes courageuses est la même que celle de Belzunce et du chevalier Rose ; mais le Dieu qu'elles servent, au chevet des mourants, n'a rien de commun avec celui qui reçoit Fencens des moines brésiliens.

Dieu se retire à la fin de ceux qui persistent à Toutrager.

Comme leurs compatriotes, les deux clergés pratiquent Tesclavage. Or, une institution qui consacre Toppression des frères par les frères, n'est pas autre chose qu'un attentat impie contre la loi divine d'Equité et de Fraternité proclamée par l'Evangile.

Aussi, pendant qu'un cri formidable d'indignation s'élevait contre les ordres monastiques à Rio, la reconnaissance publique récompensait les sœure de Saint-Vincent de Paul de leur généreuse initiative, de leur noble dévouement.

Bahia a suivi l'exemple de Rio-de-Janeiro. L'antique cité de San-Salvador a voulu posséder, elle aussi, sa colonie hospitalière.

Nous avons vu débarquer le nouveau et nombreux contingent (quarante-cinq sœurs) fourni par la maisonmère pour combler les vides causés par les fléaux et le climat. Un peuple immense couvrait le rivage, et saluait de ses acclamations les modestes passagères du Mincir o. La môme foule les a accompagnées de ses viva enthousiastes jusqu'à la Miséricorde.

LE BRÉSIL TEL QC'iL EST 99

Aujourd'hui, Thôpital des fous, sur la plage de Botafogo, leur a été confié.

Le Brésilien connaît maintenant la sœur de charité ; il Taime autant qu'il la vénère. Lorsqu'une coiffe blanche traverse la rue, senhores, mulâtres, noirs, s'empressent de porter la main à leur chapeau, et ils s'inclinent profondément devant elle.

Ici, comme partout, en méritant le respect et l'amour de tous, les sœurs de Saint-Vincent de Paul ont fait bénir le nom de la France.

Certaine relation fantaisiste a signalé l'apparition dans ta ville, à des jours déterminés, d'un mendiant grand seigneur. Ce spéculateur effronté arrive en voiture à la porte de ses nombreux clients, et le nègre qui le conduit reçoit l'aumône que son maître dédaigne de toucher.

On ne peut pas, en vérité, donner des sous à un homme qui va en équipage. Aussi les pataquès, les cruzades et les billets de mil reis pleuvent dans l'escarcello de l'esclave

Sa tournée terminée, le cynique personnage retourne dans le charmant cottage qu'il habite. Là, assis devant une table abondamment servie, ou bercé dans un hamac par de jeunes négresses, sous un dôme parfumé de lauriers roses et de bananiers en fleurs, il se console philosophiquement des ennuis de la pauvreté.

Je dois l'avouer : pendant les deux années que j'ai passées au Brésil, je n'ai aperçu nulle part ce mendiant original.

Par exemple, j'ai rencontré plus d'une fois, à Rio, un pauvre hère criblé de rhumatismes, et qui se faisait traîner par un esclave dans un de ces véhicules grossiers comme en ont à Paris les joueurs d'orgues de Barbarie. Cet homme mendiait, en effet, et le nègre lui appartenait. Mais il ne possédait ni quinta embaumée, ni folà-

iOO LE BRËSIL TEL Cfu'jL EâT

trcs esclaves! Le nègre attelé au véhicule, voilà tout ce qui lui restait d'une fortune considérable follement gaspillée.

Le Camôens aussi avait un esclave qui sollicitait pour son maître la générosité des passants, ce qui ne Tempôcha point de mourir à Thôpital.

On comprend maintenant ce qui a pu donner lieu à cette histoire du mendiant Epicurien. Le fait, dépouillé de s§s broderies, nous laisse en présence d'un rhumatisan traîné dans un vulgaire chariot et récoltant quelques vintems avec lesquels il entretient sa misérable existence.

Mais voici qui est plus caractéristique et surtout plus vrai :

Çà et là, un personnage revêtu d'un surplis tantôt blanc ou bleu, tantôt rougcou vert, et portantun tableau de dévotion à la main, traverse gravement la rue. Il frappe à la fenêtre des maisons, en murmurant quelques mots d'un ton nazillard. Le volet s'éntr'ouvre et une main paraît qui dépose son offrande dans le sac ou la bourse présentée.

Cet homme est le sacristain de l'église voisine; il adresse un appel aux individus qui appartiennent à sa paroisse, tantôt au nom dit bom Jésus ou de notre senhor dos Passas, tantôt au nom de Nossa Senhora da Coticeiçâo, la patronne par excellence de ce pays si peu peuplé, tantôt au nom de quelque-autre puissance du ciel.

Un jour que je passais dans la rue do llospicio, je fus fort étonné en remarquant que le quêteur s'arrêtait* devant le logis des pécheresses du quartier. Ces Madeleine? non repentantes interrompaient souvent un refrain peu orthodoxe, dès qu'il apparaissait; elles donnaienl alors leur oifrandc, après s'otre signées dévotement.-

LE BRÉSIL TEL QU'iL EST iOl

Vcspasiea n'est pas le seul qui pense que Targcnt — d'où qu'il vienne — ne saurait sentir mauvais.

Un matin, couché dans mon bamac avec mon chat Minon, sous un berceau de bananiers, je suivais d'un regard charmé les jeux folâtres des beija-flores, (colibris;) un de ces quêteurs en surplis vert se présenta tout à coup devant moi. 11 venait de franchir audacieusemcnt le seuil de la chacara, sans y être autorisé ; ce jqui ne se fait jamais au Brésil.

Cet homme possédait une figure replète, un nez en Irompe d'éléphant, de gros yeux ronds à fleur de tête et, de plus, un air béat, hypocrite, qui excitait la répulsion.

-r Qui vous a permis d'entrer? lui demandai-jc sévèrement.

— Pour Nossa Scnhorada Conceiçào! marmotta-t-il en me présentant son sac d'aumônes.

— Répondez-moi ; qui vous a permis d'entrer dans la chacara? repris-je.

— Je qué,te pour Nossa Senhora da Conceiçào!

proféra-tril en attachant sur moi son regard sournois.

Du doigt je lui montrai la porte.

Il fallut voir cet homme se redresser tout à coup, et m'envelopper d'un regard farouche.

— Je quête pour Nossa Senhora da Conceiçào! répéta-t-il pour la troisième fois, mais sur un ton hargneux, colère, provocateur.

— Eh bien! allez quêter ailleurs, lui dis-je en le con gédiant de nouveau.

Cet individu jeta sur moi un regard de vipère et s'éloigna lentement. Après chaque pas, il étendit la main de mon côté, en murmurant des phrases menaçantes. 11

i02 LK BRÉLIL TEL QU'iL EST

me sembla qu'il appelait les malédictions d'en haut sur la maison et sur les habitants. Je ne distinguais nettement que le mot Jiideû dont il m'apostropha à différentes reprises.

Julia, la nourrice de mon enfant, terrifiée par les imprécations, était tombée à genoux. La négresse superstitieuse cachait avec son châle la figure de Nhanha, afin que les paroles de cet homme passassent sur sa tête sans Tatteindre.

Mes Portugais le poursuivaient de leurs huées. Je dus presque me fâcher pour qu'ils laissassent le maudissent ^ passez-moi ce néologisme, se retirer sans encombre.

Ils m'apprirent que le quidam , qu'ils appelaient le padre lad/rao n'était attaché à aucune freguezia. Ivrogne fieffé et libertin émérite, le jour où sa bourse était à sec, il endossait le surplis vert et il faisait une tournée. Les bonnes âmes qui ne le connaissaient pas versaient leur offrande dans son sac.

Lorsque la moisson lui paraissait suffisante, il fourrait sac et surplis dans sa poche, et il allait s'attabler avec quelque sceptique compagnon dans un botequim. Là, il trinquait avec lui à la santé de ses dupes.

L'extérieur de cet homme ne m'avait pas trompé.

J'ai cru devoir signaler celte industrie effrontée afin de tenir en garde contre de pareilles pratiques les nouveaux débarqués; je désire de plus que mon livre tombe entre les mains de l'habile chef de police, M. Aiessandro José Sequeira, â qui Rio doit tant déjà. Le si- . gnalement du padre ladrao est complet. Je lui recommande mon benoit personnage.

Chez nous ce faux sacristain aurait comparu bel et bien en police correctionnelle, et les juges Tauraient envoyé maudire tout à son aise à Melun ou à Poissy.

Lr BRÉSIL TEL Qu'iL EST {03

A ]a tombée de la nuit, les nègres commencent leur abominable pèlerinage à la praia (1).

C'est le moment où les senhoras corsetées, attifées, tirées à quatre épingles, comme pour aller au bal, daignent se manifester aux simples mortels. Celles qui ne vont ni au tbéàtre, ni dans le monde, s'accoudent à la rampe des balcons ou au rebord des fenêtres, le palito obligé à la lèvre ou derrière Toreille, une fleur éclatante dans les cheveux, Téventail et le mouchoir à la main.

C'est là le passe-temps, Tunique distraction de ces malheureuses recluses! Elles se parent pour voir circuler les passants, et un peu aussi, sans doute, pour être vues.

Vers neuf ou dix heures, lorsque les coquettes senhoras ont quitté le balcon, des sons plus ou moins harmonieux retentissent dans les rues. C'est un vacarme de pianos, un steeple-chase de polka et de contredanses de toutes sortes, un tohu-bohu de voix montées sur tous le? diapasons. Si ces voix, fraîches pour la plupart, étaient

(l)Los choses se sont modifiées depnis notre départ de Rio-de Janeiro. Aujourd'hui, ces hideuses processions de nègres portant des barils ont cessé, du moins, en partie. La société de Guarda-Velho s'est chargée d'enlever avec des voitures les matières infectées, moyennant une rétribution modique qui varie de 25 à 60 reis (1 à 3 sous).

Ce qui n'a pas changé, toutefois, c'est l'état déplorable, au point do vne hygiénique, où se trouvent toujours les maisons. Le baril ne so ittootrc plus au dehors avec le même cynisme, il est vrai; mais il continue à infecter l'intérieur du logis et à fairo de chaque casa uno scu:cursale du Campo d'Acclamaçào,

lia suppression des .promenades quotidiennes des bonnets à poil ne constitue pas moins un progrès réel, sachons le reconnaître.

En enregistrant cette importante amélioration due à l'initiative de la Junte de salubrité, nous donnons une nouvelle preuve du sentiment Q'imparliaUtc qui a présidé à notçe travail»

104 LE ERÉSIL TEL QU'iL EST

moins rarement justes, on pourrait supposer que Rio est un vaste conservatoire, ou bien croire que les primedonne de FEurope entière se sont abattues tout à coup dans ses murs.

Je dois déclarer cependant, que j'ai entendu des chanteurs s'accompagner avec infiniment de goût sur la guitare, qui est l'instrument national et qui restera tel, du moins je le désire, malgré la mode qui a pris sous son inintelligente protection les durs claviers de la maison Collard-Collard.

Les ciganos et les mulâtres sont restés fidèles au culte de la guitare, je leur en fais ici mon sincère compliment; il en est parmi eux qui sont des exécutants de première force. Par une belle nuit étoilée, les accords mélodieux qu'ils tirent de cet instrument ingrat, les airs tendres ou gais qu'ils disent avec une expression touchante, rappellent au rêveur et au poCte ces cpncerts aériens que donnaient autretois les brises, en glissant sur les harpes d'Eolie.

Les nègres, passionnés pour la musique comme pour la danse, font leur partie dans cette symphonie nocturne. Assis sur le seuil des portes, ils chantent, eux aussi, des chansons de leur pays, en s'accompagnant sur le marimba et sur raccordéon; il en est môme qui pratiquent 4a guitare.

Le ciel est parsemé de constellations sans nombre, auxquelles se joignent par moment les étoiles multicolores que lancent les fogueies, — ce divertissement favori des Brésiliens ; l'espace est sillonné par des courants harmonieux ; des silhouettes blanches et noires passent derrière les rideaux ; parfois une ombre inquiète se penche sur le balcon mauresque, et une rose lancée mystérieusement est aussitôt ramassée, avec non moins de mystère, par une autre ombre également inquiète et

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tourmentée. C'est Theure des sérénades et des doux aveux, des secrets confiés à la fleur, aux couplets de la chanson, aux flammes de Bengale qui éclatent dans rair.

La poésie et Famour débordent de partout. Pourquoi faut-il que dans cette cidade bercée par tant d'harmonie, Tatmosphèresoit remplie d'émanations nauséabondes? Pourquoi cette nuit sereine, calme, fraîche, est-elle chargée d'une humidité pénétrante, perfide, mortelle souvent, et qu'on ne puisse laisser son âme errer dans l'infini ou tout simplement qu'on ne puisse fumer un cigare à sa fenêtre, sans risquer d'attraper une de ces consHpaçoès terribles qui n'épargnent personne, ni les blancs, ni les noirs, ni les colons, ni les Européens?

En vérité, Rio-de- Janeiro serait un séjour charmant, si ce n'était pas le pays le plus chaud, et, en même temps, le plus humide que je connaisse ; si surtout le drapeau noir flottait plus rarement, et môme ne flottait plus du tout sur le terrain mouvant du Campo d'Acclamaçâo!

11 n'est pas inutile de dire à cette place quelques mots des ressources que possède l'administration municipale de Rio-de-Janeiro. Ce simple coup d'œil rendra notre esquisse moins imparfaite.

Les revenus de la ville ont plus que doublé depuis vingt ans.

Ces revenus, qui étaient en 1834 de 945,000 fr.; puis, d'après M. Ferdinand Denis, de 2,649,305 fr. en 1836, dépassent aujourd'hui, suivant M. Charles Reybaud, 3 millions et demi de francs.

En admettant l'authenticité de ces chiffres, nous constatons une élévation subite et considérable dans l'cs- Çace de deux ans, de 1 834 à 1 836, tandis que les reYenu£i

106 LE BnÉSIL TEL QU'lL.EST

n'ont obtenu qu'un accroissement bien faible depufs cette époque jusqu'à nos jours.

D'où provient l'inégalité frappante qui existe entre ces deux périodes?

Quelle est donc la cause de cette importante augmentation d'un côté, et de l'autre, quel est le motif d'un mouvement de progression aussi lent, dans les revenus de la ville, pendant les années les plus rapprochées de nous?

Il nous a été impossible de trouver le mot de cette énigme.

Bref, aujourd'hui, les ressources de Rio sont représentées par une somme de trois millions et demi.

Certes, ce chiffre est insignifiant, si on le compare & celui qu'atteignent les revenus de nos capitales d'Europe, et de certaines de nos villes de province (Marseille a un revenu qui dépasse 19 millions), j'en conviens volontiers ; mais pourtant avec près de quatre millions, on peut toujours paver ses rues, en faire disparaître les fondrières et les casse-cous ; on peut en rendre la circulation facile, sinon commode, sans être obligé d'avoir recours au luxe du macadam ou der l'asphalte.

Chaque jour, les principaux journaux de la cidade, le Correio mercantU et le Jornal do Commercio\ enregistrent les plaintes fondées et les énergiques réclamations des habitants qui protestent contre l'état déplorable des rues. Nous avons sous les yeux, en ce moment, un numéro du Jornal do Commercio^ qui reproduit un article des Débats sur les phases diverses qu'a parcourues en France cette importante question, depuis le xiii siècle jusqu'à nos jours. On établit, en quelques lignes, un parallèle entre ce qui se pratique chez nous et ce qu'a fait l'administration brésilienne. Le rédacteur est incisif, sa parole est amère. 11 désespère de voir jamais les ruçs

LE BRÉSIL TEL QU'iL EST t07

de la capitale de Fempire dans un état satisfaisant de propreté.

Pourquoi ne pas établir des trottoirs, du moins dans les quartiers du centre, où afflue un nombre considérable de passants? Gela coûterait-il donc si cher? Il n*y a pas mal de mètres d'asphalte et pas mal de pavés dans 4 millions.

Jusqu'à présent, nous le disons avec regret, malgré les améliorations sérieuses qu'il doit à la pression des idées européennes, Rio rappelle encore plutôt la cidade portugaise — esclave pressurée, méprisée par la métropole — que la capitale d'un peuple libre, d'un État civilisé.

Nous espérons avec M. Reybaud que Rio se dégagera peu à peu de cette défroque sale et boueuse dont l'a^ valent afpuhlée ses anciens dominateurs. Hais il lui reste beaucoup à faire encore, pour atteindre à la hauteur des destinées que l'avenir lui réserve; cette transformation, devenue si nécessaire, n'est pas l'œuvre d'un jour, nous ne Tignorons pas.

Parlerons-nous de ces infectes baraqued en J)ois où l'on vend de la viande, et qui sont adossées à la mer, dans le quartier du Calabouço? Ces baraques, qui occupent l'espace compris entre le couvent d'Ajuda et la chapelle de Santa-Luzia, en face presque de la caserne, ont été en partie brûlées par l'ordre de dom Pedro I. Cet empereur avait parfois une justice expéditive qui tranchait carrément les questions les plus ardues. Un matin on trouva une partie des baraques en cendres. Il en reste encore assez, toutefois, pour vicier l'air, et venir ainsi en aide à la lièvre jaune et au choléra (1).

(i) On nous apprend que ces baraques ont complètement disparu aujourd'hui.

*!03 I.E BiÉSiL TEL qu'il EST

Nous ne méconnaîtrons pas cependant les excellentes internions du conseil municipal. Nous applaudirons, avec le ministre de l'hmpirey à la louable activité qu'il a déployée, pendant ces dernières années, et nous rendrons également justice au zèle qu'a montré la junte de SalubrUé publique. Mais, il faut être juste, ce n'est pas avec trois millions et demi qu'il est possible de transformer une ville dg deux cent mille habitants. L'insuffisance des moyens est évidente, sachons le reconnaître, pour faire face tout à la fois aux frais de pavage, et aux dépenses qu'exige la question hygiénique.

Le gouvernement ne pouvait manquer de s'émouvoir enfin de cet état de choses.

11 y a quelques années, la cité a été divisée en deux grands districts, dont l'un reste à la charge de la municipalîté, tandis que le service de l'autre est confié au chef de police. qui agit pour le compte du gouvernement, mais d'accord avec le président de la junte centrale et le coi'ps municipal.

Cette combinaison a déjà produit un peu de bien, et quelques praïas ont été purgées des immondices qu'on y avait laissé s'accumnlcr. Les moines de San Bento, plus généreux que ceux de San Antonio, ont cédé gratuitement au gouvernement une partie de la fazenda qu'ils possèdent dans l'île du Governador; ce terrain doit servir de dépôt général.

Cinquante Africains libres ont été rais momentanément à la disposition du chef de police, pour le service si important de la propreté des rues et des places.

Mais ce n'est là (ju'unc mesure transitoire. L'intérêt de la cité ne peut se contenter d'un palliatif; il exige une réforme radicale à ce sujet. L'urgence en a été proclamée par le ministre de VEmpire^ M. Luiz Pedreira de Coutto Ferraz, lorsqu'il a demandé qu'on arrêtât en-

IK BRÉSIL TEL QU'iL EST 409

fin un système sérieux et permanent, pour Tenlèvement des matières infectées qui, accumulées et séjournant dans les maisons particulières et sur divers points du centre de la cité^ contiendront toujou/rs le germe de graves épidémies.

.... accumuladas et demoradas nas casas partir cviares, e em diversos pontos do centro da popuiaçâo, serào sempre germens de graves epidemias.

Nous citons textuellement la phrase de M. Ferraz dans son Relatorio de 1855. Nous atteignons ainsi un double but. Tout en payant un juste tribut d'hommages à la sollicitude éclairée du ministre, nous constatons la fidô- -lité de nos tableaux. Croit-on que l'autorité du ministre de l'Empire soit assez respectable? La parole de M. Ferraz confirme notre appréciation et garantit notre bonne foi. Qui oserait nous accuser maintenant d'avoir trop chargé notre palette ?

Le même rapport nous apprend que, par suite de la nouvelle division du travail, une grande voie pavée vient d'être ouverte depuis la rue Direita jusqu'à Botor Fogo,

Les Larangeiras,\e Cattete^ Bota-Fogo^ œ qaSiTiieT aristocratique par excellence, seront donc désormais accessibles aux piétons !

Les élégantes habitations, les charmants cottages des riches négociants anglais, qui bordent la rue Nova, pourront donc servir maintenant de but de promenade; et l'on ne sera plus obligé de patauger dans la boue, pour aller admirer les beaux jardins de M. le vicomte de Parana (Cameiro Leùo), le parterre éclatant et la coquette volière de M. le vicomte d'Abrantùs !

Dieu soit loué !

Que l'administration, maintenant qu'elle est aidée par le gouvernement, persévère dans la voie où elle

iiO a BRÉfil TBL QD^Ii BSt

vient enfin d'entrer ; qu'elle s'occupe du Saooo dos Alferez^ de VAtterado^ du Campo Allègre^ sans négliger pourtant le centre de la cité. Si splendide est l'avenir du jeune empire, que la capitale doit se mettre à la hauteur des brillantes destinées qui l'attendent.

Centre du commerce, de l'industrie, des arts, au Brésil; tète de colonne, dans un temps rapproché, d'une confédération formée par les États de l'Amérique du Sud, si notre expédition au Mexique réalise ~ en atteignant le but politique qu'on lui suppose — le rêve poursuivi par le docteur Pacheco; principal agent alors d'ime politique large, féconde, généreuse, la ville de Rio est forcée de se montrer digne, par ses institutions autant que par ses monuments, du rôle magnifique qui lui est réservé:

Assainir d'abord, puis embellir les rues, voilà la tâche imposée à la chambre municipale. Elle méritera réellement et sérieusement le titre SUttustrissime qu'elle s'arroge, lorsque, par des améliorations importantes, elle aura fait dé Rio-de-Janeiro une ville européenne. Espérons que ce but finira par être atteint.

Pour notre part, nous suivrons avec le cœur toutes les tentatives de la municipalité; nous crierons bravo à tous ses fructueux efforts; nous oublierons même volontiers qu'un jour notre voiture est restée trois hev/res empêtrée dans le chemin creux qui conduit à Ingenho vdho^ avec de la boue jusqu'aux essieux, pendant que nous nous rendions à la résidence de Son Excellence le conseiller José Maria Velho, mordome par intérim de la Casa Impérial.

Il mASlL TBL Qo'ja. BiT 111

Vue joQtiiée i Rio-de4aMlro,

Pendant notre promenade à trayers la Tille, en même temps goe la physionomie générale de la capitale de TEmpire Sud-*Amëricain vous était présentée, madame, déjà tous commencies à pouvoir apprécier le degré de civilisation auquel était parvenu ce peuple neuf, povo novo, ainsi que l'appelle le docteur Pacheco.

Ce chapitre e&t destiné à vous fixer définitivement à ce sujet.

L'emploi d'une seule de mes journées, madame, vous donnera une idée plus exacte de la vie que Ton mène à Rio-de-Janeiro, des mœurs et des usages de ses habitants, qu'un ouvrage tout entier écrit dans ce triple but. J'ajoute que cela vous ennuiera moins. Quand ce travail n'aurait d'autre mérite que celui d'être plus court et moins savant que l'autre, ce serait toujours autant de gagné.

Les nuits splendides au dehors, mais malsaines et dangereuses cependant à cause de l'humidité, sont affreuses dans l'intérieur des maisons.

Notre appartement^ ainsi que l'appelait pompeusement Nausier, avait subi une transformation complète. D'abord, les murs avaient été peints à neuf, et les portes, le parquet et les fenêtres savonnés à tour de bras. De plus, une double couche de peinture à l'huile, étalée Contre les cloisons, jusqu'à hauteur de ceinture, avait porté la mort dans les nombreux repaires où la vermine se croyait inaccessible. C'est qu'on ne descend pas dans un palais, allez, quand on vient aux colonies pour y faire fortune. Les natures délicates ont à traverser alors de rudes épreuves. Et dire que nous appartenions, nous

413 Lfi BRÉSIL TEL Oû'iL EST

autres, à la classe des privilégiés l Nous arrivions chez nous, enfin ; jugez par là du sort de ceux qui débarquent sans sou ni maille et qui ne possèdent ni feu ni lieu.

Établi, scies, marteaux, papier gris, paquets d'allumettes, avaient disparu pour faire place à un élégant mobilier venu en droite ligne de Paris. Due armoire à glace, un piano belge de Van Hecke, en palissandre incrusté de citronnier, des fauteuils élastiques, ornaient maintenant notre chambre. L'alcôve s'était également parée. Au lieu des deux galettes que vous savez, un grand lit en fer avec son sommier en occupait le centre, ayant à droite un hamac du Para, et à gauche un joli berceau en jacaranda.

Treize mois se sont écoulés depuis notre arrivée au Brésil, et depuis quatre mois Lison m'a rendu père d'une charmante petite fille. C'est elle qui dort dans le berceau.

Mais berceau, lit et hamac, sont enveloppés par un immense mosquiteiro destiné à nous garantir contre les attaques incessantes de nos ennemis nocturnes. Des légions de moustiques envahissent les appartements aussitôt qu'on apporte des lumières. L'audace de ces monstres ailés ne peut être plus grande. Trois ou quatre fois par nuit, il nous faut entreprendre une battue, afin de les chasser de l'alcôve, et encore ne réussissons-nous pas à nous en débarrasser. Il en reste toujours une demidouzaine au moins qui, furieux de se heurter en vain contre la gaze, sans trouver une issue, fondent sur nous en sonnant de la trompe et ne nous permettent pas de dormir. Ils entrent par les mailles du tissu, se glissent par le dessous du lit, et, au moment où le sommeil va clore nos paupières, leur chant de guerre, leurs irritantes piqûres nous poussent à une nouvelle expédition qui sera aussi vaine que les précédentes. Le matin, tout notre corps est couvert de cloches; nous passons no^

tre temps à nous déchirer avec les ongles, ni plus ni moins que si nous avions la gale, dans Tespoir de calmer ce feu intérieur, cet embrasement général du sang qui nous dévore.

Indépendamment de ces affreux insectes qui suffisent et au-delà pour donner des nuits blanches, il existe au Brésil une charmante petite sauterelle, d'un vert d'émeraude, que Ton appelle, je ne sais pourquoi, Esperança. L'Esperança entre dans les appartements, se cramponne à la tapisserie ou se suspend aux rideaux, et son cri aigu, strident, retentit de la façon la plus désagréable aux oreilles. On a beau ne pas vouloir l'entendre, ce cri vous blesse le tympan comme une pointe acérée. Une chasse devient nécessaire et la mort de la sauterelle peut seule mettre fin à ce bruit agaçant.

L'Esperança et les mosquitos^ voilà les plus cruels ennemis que Ton rencontre au Brésil. A force de troubler leur sommeil, ils finissent par avoir raison des natures les plus vaillantes, des. plus vigoureuses organisations.

Commencez-vous à comprendre tout ce qu'a dû souffrir ma frêle compagne dans ce pays? Elle avait voulu nourrir son enfant, et devenir ainsi deux fois sa mère; mais les moustiques ne le lui ont pas permis ; elle a dû céder, après quelques mois de fatigues inouïes, à une robuste négresse, ces soins maternels qui sont si doux pour une jeune femme î

L'audace des insectes et le cri de la sauterelle nous avaient tenus éveillés toute la nuit. Les premières clartés du matin, en forçant-nos impitoyables tourmenteurs à la retraite, nous permettaient de goûter enfin ce repos qui nous était si nécessaire. Une détonation éclata alors, suivie d'un bruit sourd, comme la chute d'un corps solide, qui retentit sur le toit de la maison. Sautant à bas de mon hamac, je me précipite à moitié nu dans la chacara.

il4 LB BRÉSIL TEL QU'iL EST

L^ ouvriers vaquaient déjà à leurs occupations dans le tdheiro. En entendant la détonation, ils avaient laissé là phosphore, soufre, boites d'allumettes, pour connaître la cause de ce vacarme infernal.

Il s'agissait tout simplement d'une mine que des nègres venaient de faire partir sur une colline qui domine notre chacara. Des fragments de rocher avaient volé dans toutes les directions; l'un d'eux, de la grosseur d'une noix de coco, s'était abattu sur le toit de notre logis.

-^Hê nadaj senhor, hê nada (ce n'est rien, monsieur, ce n'est rien), s'écrièrent les ouvriers en m'apercevant ; hé a mina.

Je n'étais pas le moins du monde de leur avis et je pensais qu'un tel voisinage n'offrait rien de bien rassurant pour moi et les miens. Et si la mine avait joué dans le jour ; si la pierre, au lieu de s'abattre sur le toit, avait été frapper mon enfant ou sa mère? Tout cela pouvait arriver; mais la loi, je l'appris plus tard, était impuissante à empêcher un propriétaire de travailler son fonds comme il l'entendait.

Du reste, je n'étais pas le seul exposé à tous les inconvénients qu'offre le voisinage d'une mine. Les environs de Rio, Rio lui-même, possèdent des carrières que l'industrie exploite depuis quelques années avec une ardeur indicible, sans se préoccuper des dangers qui peuvent en résulter pour les habitations d'alentour. Des noirs, à peine vêtus d'un misérable haillon, nus pouf la plupart, mais armés du pic du mineur et munis d'une corne de bœuf remplie d'eau, couronnent les monticules granitiques du Cattete. Les pedreiras da Gloria, da Candelaria, ne Cessent pas de fonctionner et de fournir ce gneiss porphyroïde avec grenat, veiné par de petites couches de quartz, de feldspath et de mica, si agréable à l'œil.

L'activité qui règne sur ces carrières (nous disons swr

LE BRiSIL T£L QU'O. EST IIS

et non pas dans^ car Texçloitation est tout extérieure) ne saurait se décrire. Si elle ne se ralentit pas, peu d'années suffiront pour les faire disparaître.

La ville gagnera doublement à cela.

En môme temps que des constructions en pierres remplaceront les baraques vermoulues, les huttes en bois qui . couvrent certains quartiers tout entiers, Tair intercepté par ces monticules pourra librement circuler et purifier l'atmosphère corrompue par tant de miasmes putrides. Je ne donne pas dix ans à Rio pour changer entièrement de face et je ne désespère pas, à cette époque, d'apprendre que le Moro Sant-Antonio^ où est bâti le couvent des intoninSy le moro de San-Bento , où s'élève le couvent des Bénédictins^ le moro de Santa-Teresa^ où l'on voit le couvent du même nom, se sont aplanis et que des habitatipns solides, commodes, élégantes, couvrent les hauteurs où se dresse le palais du bispo (évêque) de Rio-de-Janeiro,

Quoi qu'il en soit de l'avenir de cette capitale, mon. sommeil avait été brutalement interrompu par une de ces causes qui ne se produiraient pas en Europe, sans de grands dommages pour leur auteur. Je jetai un coup d'œil de regret à mon hamac, un autre regard d'amour à mon enfant, et, prenant mon étui à cigares, je me mis à visiter mes bananiers en fumant.

Une demi-heure s'était à peine écoulée depuis l'explosion de la mine, lorsque deux ouvriers s'élancèrent du telheiro, avec une corde. En passant devant moi, ils s'écrièrent :

— Le voilà encore le burro (mulet) du vieux ! là, là, senhor, de ce côté; aujourd'hui il ne nous échappera point.

J'aperçus en effet en regardant dans la direction désignée, un burro d'un jaune sale, qui, après avoir franchi la porte de la chacara, s'était mis bravement et sans plus de façon à tondre l'herbe qui la couvrait.

il* LE BRÉSIL TEL QU'iL EST

En un clin d'oeil, les deux ouvriers eurent passé une corde au cou du burro. Ils l'attachèrent alors au tamarinier qui ombrage une des ailes de l'habitation. Une fois cette œuvre terminée, ils retournèrent encaisser des allumettes.

— Encore deux mille reis de gagnés pour la rapaziada (bande, troupe de garçons), s'écria l'un d'eux en se frottant les mains.

Une explication est ici nécessaire.

La police des rues est si malfaite dans certains quartiers, et surtout dans la Cidade Nova, qu'on ne peut mettre le pied hors de chez soi sans rencontrer — indépendamment des cadavres de chiens et de chats en putréfaction, et des ordures de toutes sortes—des burros vaguant librement, comme d'honnêtes citadins, et broutant le capim (1) ou l'herbe dont les rives des ruisseaux sont hérissées. Ces pauvres bêtes qui appartiennent à des maîtres indigents pour la plupart, manquant du strict nécessaire à la maison et n'y rencontrant rien, mais absolument rien à mettre sous la dent, sont bien forcées de courir l'aventure; elles franchissent alors la porte du logis que le maître laisse systématiquement ouverte, et elles vont droit devant elles, jusqu'à ce qu'elles trouvent le moyen d'apaiser leur faim.

La chacara que nous habitions, assez vaste et à moi- ^ tié couverte par les eaux, abondait en capim savoureux. Vous devinez qu'elle servait de but aux visites intéressées des burros du quartier. Or, cela ne pouvait me convenir. Outre qu'ils me privaient, en dévorant l'herbe de la chacara, d'un revenu, minime, il est vrai, mais certain, ces animaux foulaient aux pieds mes

(i) Capim, herbe de Guioée; c'est la seule ooarritaie Jes bestiaux au Brésil, où le fourrage manque absolument,

LE BRÉSIL TEL QU'lL EST 117

choux, mes carottes , mes radis, mes ananas et mes cannes, et de plus, ils troublaient les promenades de ma femme et de mon enfant. Un jour où l'autre, quelque burro, dérangé au milieu de ses jouissances gastronomiques, pouvait bien heurter Tun de nous, effrayer ma chèvre, lui donner un coup de pied. Un malheur est si vite arrivé I C'est surtout pour mon enfant que je r^ doutais un pareil voisinage.

Les premiers mois de mon arrivée, je m'étais contenté de chasser ou de faire chasser par les ouvriers ces hardis envahisseurs. Mais à peine avions-nous le dos tourné que la faim les poussait encore dans la chacara. Je m'étais plaint aux maîtres des burros ; ceux-ci, s'excusant avec humilité, avaient promis de redoubler de surveillance; mais l'état de choses n'avait pas changé.

Le travail souffrait également de ces visites quotidiennes. Je pris alors le parti d'imposer ces maîtres négligents ou avares, et d'exiger d'eux 6 fr. ou 2,000 reis pour leur permettre de rahiener l'animal ravageur. Cette somme était abandonnée à la rapaziada qui se chargeait d'amarrer le burro au tamarinier.

Vous croyez peut-être que l'indigent est seul à spéculer sur le profit qu'il retirera des excursions de son mulet? Détrompez-vous. Ici telle personne possède un burro ou un cheval qui lui sert à se pavaner dans les rues, mais elle ne s'inquiète aucunement de sa nour* riture.

Un employé du ministère, un haut employé, ma foi! qui avait deux chevaux à lui appartenant, et qui demeurait près de'moi, s'était persuadé que ma chacara devait fournir à ses bêtes le capim qui leur était nécessaire. Combien de fois n'avons-nous pas dû expulser ces intrus! et pendant ces chasses fréquemment renouvelées, combien de douzaines d'allumettes n'avaient pu être

118 LS BRÉSIL TEL QU'lL SST

encaissées ! Combien devintems, parconséquent,avaient été perdus pour la maison !

Nausier m'avait fait la leçon à ce sujet.

Un jour, je donne l'ordre d'amarrer les deux chevaux. Depuis une heure, ils rongeaient l'écorce du tamarinier, et je me disposais à les envoyer en fourrière, lorsque le propriétaire se présenta. Le verbe sec, l'œil méprisant de cethommeachevèrent de me mettre demauvaise humeur.

-^ Qui est'Ce qui vous a permis d'attacher mes chevaux, senhor ? me demanda-t-il avec hauteur.

— La loi qui rend toute propriété sacrée, senhdr, répondis-je du mêmeton.

. ^ Save^vous que je suis employé du gouvernement, senhor? reprit le personnage, en enflant encore le volume de §a voix.

J'étais bien fondé, madame, en vous déclarant, au commencement de ce chapitre, que l'emploi d'une de mes journées vous ferait mieux connaître les mœurs brésiliennes qu'un ouvrage spécial sur la matière. Me voici déjà arrêté parune simple exclamation de mon interlocuteur.

Vous saurez donc, madame, qu'ici un homme a tout dit, lorsqu'il a prononcé cette phrase sacramentelle :

^Estôuempregadodogoverno (je suis employé du gouvernement).

Il faut alors tirer l'échelle et s'incliner. La réplique est impossible.

Depuis l'année 1500 que Pedro Alvares Cabrai prit possession du pays au nom de S. M. Très-Fidèle, le roi de Portugal, jusqu'au jour de la proclamation de l'indépendance, le Brésil resta la propriété exclusive des envahisseurs. Toutes les positions, tous les emplois, les grands comme les moindres, comme les plus petits, leur étaient dévolus. Ils usaient de la terre conquise comme d'un patrimoine que l'héritier légitime traite à sa guise.

LB BftéSlL TEL QU'iL EST li9

Leâ Brésiliens se virent donc, pendant plus de trois siècles, repoussés systématiquement des affaires, et ils du<^ rent se résigner à laisser l'administration entre les mains de l'étranger. La race européenne s'entourait ainsi, en face des indigènes, de tout le prestige qui s'attache au pouvoir; mais, en redoublant de morgue et de fierté, elle excitait au dernier point la haine et l'envie des déshérités. Ceux-ci, par cette exclusion, étaient déclarés inférieurs et indignes. Un fait que signale l'historien Anglais John Armitage, établira mieux l'antagonisme qui existait encore, en 1820, entre les Européens et les indigènes :

Au commencement de cette année, le commandant militaire Vicente Antonio de Oliveira — se faisant l'organe du parti portugais — demanda formellement, dans une requête adressée au roi Joâo VI, que les Brésiliens admis dans l'armée, ne pussent jamais dépasser le. grade de capitaine.

L'idée d'une supériorité quelconque, qui découle parmi nous du mot noblesse, ne pouvait prévaloir chez un peuple dont chaque citoyen, jusqu'au dernier paysan, se croit aussi noble que le roi, s'intitule dom ou senhor et met la particule devant son nom, — un nom qui ne finit plus I le Brésilien, façonné par le Portugais, tient de son aïeul cette prétention que j'appellerais démocra^ tique, à cause de l'égalité qu'elle consacre, si elle embrassait un sens général, mais qui n'a qu'une mesquine portée, en l'appliquant seulement à une nation au détriment des autres, et en établissant ainsi un privilège ridicule et niais. Si le Portugais se croyait plus noble que le Brésilien, celui-ci s'estimait plus noble que le Portugais, et la balance était égale. Mais ce qui établissait la supériorité réelle du premier sur le second, c'était son aptitude â occuper des emplois. Une ?^ristocrîitie hau-

120 LE BRÉSIL TEL Qu'a EST

taine, arrogante, dédaigneuse, fut ainsi créée, dont le signe visible devint la participation aux affaires.

Cet état de choses a duré jusqu'au 7 septembre 1821 ,

A cette date mémorable, les Brésiliens, secouant le joug des étrangers, prenaient place parmi les nations libres.

Il y a donc aujourd'hui près d'un demi-siècle que le Brésil est seul maître de ses destinées; cependant les préjugés portugais se sont tellement infiltrés dans les masses du peuple, qu'ils sont restés aussi puissants que jamais. Leur base s'est déplacée, voilà tout. Le Brésilien qui appartient à une administration regarde ses concitoyens de haut en bas. Depuis le ministre d'Etat jusqu'au simple despachante de TAlfandega (douane), jusqu'au dernier amanuense (commis) du Sello,lous les employés se considèrent comme habitant des sphères supérieures.

Oh ! la jolie fable que celle de la Mouche du Coche de Lafontaine!

On reconnaît les employés dans la rue rietf qu'à la manière dont ils portent leur tête en marchant, à leur façon de rendre un salut et de sourire. Ils sont l'élément aristocratique de la nation, et toute la morgue, toute la vanité, toutes les prétentions de la race portugaise vivent en eux. De même que les compagnons de Cabrai avaient conquis le Brésil, ils ont conquis le pouvoir, eux, mais après en avoir expulsé l'étranger. Si donc la hauteur des employés brésiliens présente un côté puéril et grotesque, elle se produit nôamoinsavecun semblant de justification. Les fonctions qu'ils occupent sont le fruit de la victoire, et leur orgueil devient ainsi patriotique. L'exagération de ce sentiment est seule ridicule ; c'est cette exagération que nous attaquons ici.

Si enflé était le ton de mon interlocuteur, si rogue était son air, que je ne pus m'empôcher de lui rire au nez après son exclamation,

LE BRESIL TEL QU'lL EST I2i

Il devint pourpre de colÈre.

— Si, senlior, repriMl, j'ai rhonneur d'être employé au ministère, et vous manquez par un tel procédé à toute la nation brésilienne : y avez-vous pensé ?

Le moyen de calmer son hilarité devant une pareille argumentation !

— Senhor, lui dis-je enfin, je n'ai pas besoin de savoir qui vous êtes pour réclamer le prix du dommage que m'ont causé vos chevaux.

— Eh ! senhor, si la porte de votre chacara n'était pas ouverte, mes chevaux ne pourraient pas entrer chez vous.

— Dites plutôt, senhor, qu'ils n'y entreraient pas, si la porte de leur écurie était fermée, et surtout si vous employiez pour les nourrir la somme que vous alloue dans ce but le ministère auquel vous appartenez.

Cet homme me lança un/egard furibond.

— Senhor, vous oubliez à qui vous parlez ! proférat-il en se posant des trois quarts. J'ai l'honneur d'être cidadâo (citoyen) brésilien...

— Et moi, j'ai Thonneur d'être cidadâo français, disje en l'interrompant.

— Et de plus, reprit-il, employé du gouvernement. Rendez-moi donc mes chevaux.» — - Va les détacher et emmène-les, dit-il à un nègre qui se tenait derrière lui.

— Vous ne les emmènerez point, avant d'avoir payé deux mille reis aux ouvriers, répliquai-je résolument, et, si vous tardez à vous exécuter, je les envoie en fourrière.

Cet homme ne se possédait plus.

— C'est ce que nous allons voir ! s'écria-t-il en s'éljançant vers la porte.

Il revint un quart d'heure après avec le magistrat de police du quartier. Celui-ci m'énuméra longuement les

titres et les noms du puissant personnage dont il avait rhonneur d'être l'ami, dit-il, en s'inclinant devant lui. 11 m'invita à vivre en bonne intelligence avec mes voisins.

— C'est avec la loi de votre pays que je veux vivre en bonne intelligence, répliquai-je.

— Sans doute, sans doute, reprit-il, la propriété est sacrée au Brésil et vous n'êtes pas tenu de nourrir les chevaux du senhor. Mais, cependant, rendez-les-lui sans amende ; ils ne retourneront plus dans votre chacara, je vous le promets.

Je persistai dans mes prétentions, à la stupéfaction profonde de l'employé, qui ne cessait de murmurer tout bas :

— Ces étrangers, ça ne respecte rien ! Ce sont des juifs, des païens I

Le magistrat me pria de. céder pour l'obliger luimôme, et je me rendis aussitôt.

Cet incident eut cela de bon que je ne vis plus les chevaux de l'employé. Une autre chacara fut grevée de l'impôt qui pesait sur la mienne, ce qui la soulagea d'autant.

Cet épisode comique vous inspirera certainement une réflexion à laquelle je vais répondre d'avance, car je la devine. Ce sera encore un coin des mœurs brésiliennes que j'éclairerai en passant.

Vous n'êtes pas sans vous demander pourquoi cet homme si infatué de son mérite, si plein de vanité et d'arrogance, ne m'a pas reproché l'indignité de ma profession; pourquoi l'illustrissime employé du gouvernement — ils sont tous Ulustrissimes dans l'Empire, tous, depuis le sénateur jusqu'au bottier, — ne m'a point écrasé sous cette apostrophe méprisante :

« Vous n'êtes qu'un fabricant d'allumettes I »

LS BBÉSa TEL QU'lL EST 123

Non, madâmejCette phrase qu*oii ne m'aurait pas épargnée en Europe, convenez-en, n'a point été prononcée : et, en cela, je vais rendre justice au sens droit de ce peuple, si neuf sous tant d'autres rapports.

Le Brésilien frotté de civilisation, comprend en partie les avantages que son pays a retirés et retire encore chaque jour de ses rapports commerciaux avec l'Europe. A ses yeux, le commerce est l'instrument précieux du progrès, le conducteur intelligent de la lumière. C'est par lui que se fait l'échange des marchandises et des idées ; c'est grâce à lui que sont débarquées, — entre une caisse de livres et une autre caisse de soieries, — la révélation du bien-être, du luxe, des commodités de la vie matérielle, en môme temps que l'initiation aux jouissances intellectuelles et morales, aux plaisirs plus délicats de l'âme et de l'esprit. C'est le commerce qui, en développant leur intelligence, les a conduits à comprendre toute la dignité de l'homme libre et a éveillé dans leur sein, malgré les tracasseries d'une administration soupçonneuse et tatillonne, des instincts nobles et généreux. C'est au contact des Européens, en un mot, qu'ils doivent d'avoir pu rougir de leur abaissement et s'en indigner.

D'aucuns reconnaissent cette vérité et la proclament franchement; le plus grand nombre la sent; d'autres la devinent. C'est le négoce qui les a amenés à briser leurs fers et à prendre leur place parmi les nations. Mais si le négoce, en créant un lien entre le Brésil et les autres peuples, a considérablement changé la face du pays, ils comprennent que l'avenir doit beaucoup plus bénéficier encore des relations déjà existantes et de celles que chaque jour voit s'établir, en vue de besoins sans cesse renaissants.

Leur vanité, il est vrai, se révolte souvent en nous

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voyant exploiter les ressources nombreuses qu'offre ce vaste empire. Ils nous appellent étrangers, et ce mot, dans leur bouche, emporte une idée de mépris. Comme si la terre entière n'appartenait pas au génie et au travail!

Ils disent que nous sommes des morts de faim, et ils ne se trompent guère en cela, car les millionnaires ne sont point tentés du tout d'aller se faire dévorer par les moustiques et la fièvre jaune, ou brûler par les rayons incaudescents qui tombent d'un ciel embrasé.

Ils nous reprochent enfin de venir au Brésil pour y amasser de l'argent, puis, notre sacoche remplie, de retourner en Europe afin d'y mener une vie commode et tranquille.

Cela est encore vrai. — Mais pourquoi ne serrent-ils point les rangs de manière à ne pas laisser une place vide pour les nouveaux débarqués? Au lieu de se complaire dans la fainéantise et la malpropreté, pourquoi ne se lancent-ils pas à la conquête des belles positions?

C'est que — vpus l'ignorez, madame, et bien d'autres l'ignorent comme vous, — ils n'ont encore chez eux aucune fabrique d'étoffes ni de draps ! Sans l'Europe dont ils sont les riches tributaires, ils ne pourraient, ces fidalgos arrogants, ni se vêtir, ni se couvrir, ni boire du vin, ni' manger même du pain. Les ingrats ! au lieu de nous maudire, ils devraient nous bénir et reconnaître qu'il est chèrement conquis, ce bien-être que nous rapportons du Brésil. . . lorsque nous le rapportons, toutefois !

Cependant, à part ces boutades de mauvaise humeur que l'ignorance se permet trop souvent encore ; â part aussi les \ieux encroûtés qui croient toujours que le travail est le lot des esclaves, mais que le blanc a été créé uniquement pour pincer de la guitare, dormir et reproduire son espèce, ils ont, en général, un profond respect pour le négoce. Tous les jours, les anciens préjugés s'ef-

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facent ; tous les jours on voit de jeunes Brésiliens secouer leur apathie, et, pour acquérir ce luie qu'ils convoitent, se jeter hardiment dans les affaires.

Pour eux, le négoce est une idée simple et absolue, tl'est un travail de Tintelligence, un développement de l'esprit. Aussi spéculer sur n'importe quelle valeur, c'est faire du négoce. Vendre des diamants ou des lacets, de la soie ou des boutons, c'est suivre la même ligne, être membre de la même famille, c'est toujours pratiquer des échanges, des opérations, des trafics. Enfin l'aristocratie, en fait de produits, n'existe pas chez eux, et le marchand d'allumettes est tout aussi commerçant à leurs yeux, tout aussi honorable, par conséquent, que le débitant de chapeaux, d'épingles ou de bijoux qui s'étale dans sa loja.

Vous comprenez maintenant pourquoi mon humble industrie ne m'a point valu le mépris du Brésilien. L'égal de tous les négociants, je n'étais l'inférieur de personne, si ce n'est toutefois d'un empregado do governo.

Les chevaux de mon employé n'étaient pas les seuls qui, abandonnés par leurs maîtres, cherchaient leur nourriture dans les campagnes voisines. Un burro appartenant à un vieux Portugais ne laissait pas passer un jour sans dévorer un carré de mon capim. La veille, poursuivi par les ouvriers, il avait saccagé, avec une plate-bande d'ananas, un carré de choux qui se présentait à merveille. Je m'étais dit qu'à la première visite le burro aurait de mes nouvelles et que le maître paierait les pots cassés. Vous devinez qu'il s'agit du burro d'un jaune sale que les ouvriers, plus heureux que les jours précédents, avaient réussi à amarrer.

Le vieux Portugais ne tarda pas à se présenter pour réclamer l'animaL A l'ouverture qui lui fut faite de

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payer la multa (amende), il invoqua tous les saints du paradis, disant qu'il avait six enfants, une femme ma<lade, etc.,etc.

Je le laissai mentir tout à son aise, et lorsqu'il eut déclaré qu'il ne possédait pas la somme qu'on lui demandait, j'ordonnai à un ouvrier de conduire l'animal à la fourrière.

Cet ouvrier, jeune moço de dix-huit ans, marchant pieds nus et couvert à peine d'une chemise de laine, se dressa soudain sur ses talons, en me disant :

— Le senhor oublie que je suis blanc et qu'un blano ne mène pas un burro par la rue.

Je m'excusai de mon mieux envers le senhor Antonio et je lui demandai si un blanc pouvait, sans déroger, aller appeler un sergent de ville.

Après une réponse affirmative, il partit. Il rentra bientôt, suivi d'un garçon de vingt-cinq ans, à peu près, de moyenne grandeur, bien pris dans sa taille, portant sur sa face les signes caractéristiques de sa race.... Je reconnus en lui un cigano.

— Tu es agent de police? demandai-je au cigano,

— Si, senhor, répondit-il.

— As-tu une médaille, une carte, pour justifier de ce titre?

Le cigano me dit gravement qu'au Brésil cet usage n'existait pas. Je [voulus connaître ses noms. 11 déclara qu'il s'appelait José Ignacio Maria Carlos Pedro da Yega. 11 exigeait 3,000 reis pour conduire le burro. Je lui en offris 2,000 qui seraient payés : 1,000 en partant et les autres 1,000 lorsqu'il me présenterait le reçu de l'employé de la fourrière.

Cela arrêté, je lui remis une pièce de 1 ,000 reis. Après l'avoir reçue, le cigano fit deux pas vers la porte. Je le rappelai aussitôt.

LE BRÉSIL TSL QU'a EST 427

— Eh bien! mais.... tu n'emmènes pas l'animal? m'écriai-je.

L'homme prit l'attitude, l'air, le ton, qui m'avaient frappé naguère chez Antonio, et penchant majestueusement la tète sur le cou :

— Senhor, proféra-t-il avec hauteur, je ne suis pas un noir pour remplir un pareil office. Je vais chercher un esclave qui recevra mes ordres.

Et gravement, lentement, il sortit de la chacara. .

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que je le vis apparaître avec un moleque. Le petit noir avait une corde à la main ; sur l'ordre du cigano, il passa cette corde autour du cou du burro et il sortit avec lui de la chacara.

— En m'apportant le reçu de la fourrière, tu toucheras les autres 1,000 reis convenus, dis-je à l'agent.

— Si, senhor, répondit-il en amenant un singulier sourire sur ses lèvres jaunâtres.

Ce sourire me poursuivait encore sous le berceau de bananiers où je m'étais retiré pour lire à mon aise les Luziadas de Camôens, lorsque Antonio accourut vers moi.

— Senhor, senhor, dit-il, le cigano est un cigano, c'est-à-dire un ladrao.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Cela signifie que le burro n'a pas pris le chemin de la fourrière, mais celui de la maison du vieux Portugais.

Il m'expliqua alors que, se défiant du cigano, il l'avait suivi à distance, et qu'au détour de la rue Velha san Diego, il l'avait vu s'aboucher avec le maître du burro. Le marché venait d'être conclu entre eux. L'agent avait reçu une pièce de monnaie, et le vieux Portugaia s'éloignait avec l'animal.

Le rôle de dupe m'a toujours déplu. Le cynisme du

as LE BRÉSIL TEL QU'iL EST

cigano, qui, à deux pas de mon habitation, tenant mon

argent d'une main, prend de Tautre celui du Portugais,

me révolta.

— Ah ! c'est comme cela que se fait la police à Rio,

m'écriai-je. Eh bien! nous allons voir, et je n'en aurai

pas le démenti.

Je m'habille à l'instant ; malgré les flammes que

darde le soleil, je me rends vers le chef de la police. Ce magistrat me reçoit froidement, mais poliment.

Après m'avoir entendu, il me dit de faire un requérir

mento et de le lui apporter.

Un requerimento^ madame, c'est, suivant le cas, une

pétition, une requête, une plainte. 11 est exigé pour les

moindres démarches, pour les demandes les plus futiles.

Avez- vous à faire à Valfandega (douane)? vite un requerimento; à Vlllustrissima camara municipal? encore un requerimento; au magistrat du quarteirào ? au delo/gado ? au fiscal? un requerimento, toujours un requerimento qui contienne l'explication de ce que vous voulez obtenir.

Une fois déjà, nous avions été victimes d'un vol audacieux commis par un agent de police. Sous le prétexte que nos vendeurs n'avaient pas de licença (permission) pour débiter leur marchandise dans les rues, on les avait arrêtés, et avec eux on avait saisi leur provision d'allumettes. Il nous avait fallu préalablcnient payer une multa de 16,000 reis, bien que nous fussions en règle, et entendre l'agent du fiscal déclarer effrontément que cette somme ne rentrerait plus dans notre poche. L'agent n'avait retiré que la honte de cette mesquine spéculation. Les 16,000 reis nous furent restitués ; mais il m'était resté une rancune contre ces employés subalternes, et puisque l'occasion se présentait de poursuivre l'un d'eux, je ne voulus pas la laisser échapper.

Quoique ma visite au chef de la police soit le seul incident de la journée qui ait trait à cette affaire, cependant, comme j'ai entrepris le cigano, je vais en quelques mots vous apprendre ce qu'il advint de mes démarches ultérieures.

Le lendemain, mon requerimento fut porté à qui de droit.

Trois jours, après, je me présentai au bureau de la police. Un commis me déclara qu'en effet le nommé José Ignacio Maria Carlos Pedro da Vega était employé par Tadministration, mais qu'on ignorait son adresse.

— Il demeure Tue du Bom-Jardim, dans une ruelle habitée exclusivement par des ciganos, répondis-je.

— Cela étant, reprit le commis, on va vous donner un agent qui saisira le cigano sous vos yeux.... s'il le trouve chez lui, toutefois, ajouta-t-il avec un accent qui me donna à réfléchir.

Je fis observer au commis que ce rôle me répugnait fort et que je ne voulais pas assister à une pareille opération. La police tenait tous les renseignements nécessaires maintenant; elle n'avait plus qu'à marcher et à remplir ses devoirs.

— Ce soir, le cigano couchera en prison, dit alors le commis.

Je saluai, et, en retournant à la chacara, je m'applaudis d'avoir tenu bon.

— Ce sera d'un bon exemple, pensaî-je ; cette vermine d'agents besogneux y pensera à deux fois désormais avant de filouter ainsi les étrangers.

Le lendemain, il me fallut aller à la ville pour acheter du papier. C'était après mon dîner; la grande chaleur était passée.

En débouchant dans la rue du Bom-Jardim, j'entendis les sons d'une guitare et j'aperçus un groupe d'hommes

130 LE BRESIL TEL QJj'ïl EST

et de femmes qui se trémoussaient joyeusement sur les bords du chemin. Ces physionomies basanées conservaient toutes le même type. Elles appartenaient à cette race méprisée de parias européens qui, appelés zingari en Italie, gypsy en Angleterre, gitanos en Espagne, fcohémiens en France et dganos en Portugal, ne vivent que de vol et de rapines. Les vieilles disent la bonne aventure et tirent les cartes ; les jeunes vendent leurs sourires. C'était donc une bande de ciganos qui s'ébattait en cadence, et le musicien n'était autre que le senhor Pedro da Vega.

— Ah! pour le coup, c'est trop fort, murrauraî-je en hâtant le pas.

Et je m'avançai vers les danseurs. .

Ma présence fut loin de produire l'effet de la tête de Méduse sur ces joyeux compagnons. Sauts, rires et accords allaient leur train comme si je ne me trouvais pas là. Cette indifférence me piqua au vif.

— Holal hé I senhor Pedro da Vega, m'écriai-je, daignerez-vous m'apercevoir enfin ?

Une vieille cigana qui accompagnait la guitare avec des castagnettes, tendit la main de mon côté pour m'imposer silence, en même temps que le musicien me fit un signe de tête ayant la même signification.

On ne pouvait pas se moquer plus audacieusement d'un homme.

— Senhor ladrâo, repris-je, vous plairait-il d'interrompre un instant vos accords pour échanger deux mots avec moi?

Cette fois, on fit mine de ne pas m'avoir entendu.

Je franchis alors le ruisseau qui me séparait de la bande joyeuse et je m'approchai de l'orchestre. Heureusement l'air arrivait à sa fin. Les danses avaient cessé. Le musicien, qui était nonchalamment assis sur l'herbe.

IX WàSSL TEL qu'il B8T 431

prit une pincée de tabac dans sa poche, et, tout en se levant, il roula sa cigarette.

— Pardon, senbor, dit^l, je vous avais bien reconnu, mais les plaisirs des senhoras moçaset des senbores ne devaient pas souffrir de votre présence. Maintenant je suis entièrement aux ordres de votre seigneurie.'

— Dites-moi, senbor da Vega, une cbose que j'ignore. Est-ce que les voleurs ne sont pas punis au Brésil? lui demandai-je brusquement.

Le cigano avait fini de rouler son papier ; il s'inclina respectueusement devant moi et avança la main pour prendre mon cigare. Je le lui tendis et il alluma son papier. Après deux bouffées de fumée lancées dans le vide :

— Le senbor me fait Thonneur de me demander, je crois, observa-t-il, si au Brésil les voleurs sont punis ?

Autre bouffée de fumée.

— Mais, sans doute, ils sont punis, reprit-il. Il n'y a pas huit jours, j'ai conduit à la casa da Correcçào un nègre qui avait dérobé à sa maîtresse une boite de confitures. Il s'y trouve encore, et chaque matin, avant d'aller au travail, il reçoit la* chicote.

— Comment donc se fait-il que vous soyez ici, alors? proférai-je d'un ton sévère.

Le cigano secoua avec le petit doigt la cendre qui garnissait le bout de sa cigarette. Quand cette opération fut terminée :

— Le senhor plaisante, dit-il, en souriant ; je ne suis pas un voleur, moi, et il n'y a pas lieu de me punir.

Il était impossible d'être plus impudent.

— Conmient appelez-vous donc l'acte que vous avez commis, hier, chez moi, à propos du burro ? Et cet argent que vous recevez des denx mains? Cela ne vous paraît pas constituer l'escroquerie, la filouterie, le vol enfin?

i32 LS BIUÎSIL TEL QV'jL EST

Lé cigano hocha la tête avec nonchalance.

— Le senhor a des expressions bien dures, dit-il. Chacun exerce ses petits moyens et vit de son industrie.

— Aux dépens des autres, n'est-ce pas?

Le cigano secoua une fois encore la cendre de sa cigarette.

— Est-ce que dans ce monde nous ne vivons pas tous aux dépens du prochain ? observa-t-il.

— Par exemple!

— Sans doute, reprit-il ; le maître n'exploite-t-il pas son esclave ? Le vieux Portugais n'exploite-t-il pas son burro ? L'animal ne vit-il pas aux dépens des voisins ? Vous-même, senhor, n'exploitez -vous pas les habitants de Rio avec votre commerce d'allumettes ?

— Comment ! malheureux, m'écriai-je ; tu oses comparer une industrie honnête avec...

Il ne me laissa pas achever.

— Je ne compare rien, dit-il ; je prétends que chacun de nous empiète le plus qu'il peut sur les droits de son prochain, voilà tout. Votre Seigneurie a été longtemps la dupe du vieux Portugais ; et moi, à mon tour, j'ai dupé tout à la fois le Portugais et Votre Seigneurie. Ainsi va le monde, ajouta-t-il philosophiquement. S'il fallait pendre tous les voleurs, les bourreaux ne tarderaient pas à manquer.

Cette singulière profession de foi avait au moids un mérite, c'était celui de la franchise ; je lui en trouvais un second : cette manière d'envisager les rapports sociaux dénotait une absence absolue de sens moral qu'on se souciait fort peu de dissimuler. Le laid, radicalement laid, est un précieux sujet d'étude pour l'observateur. Pedro da Vega;en interrogeant les faits qui se reproduisaient journellement autour de lui, en avait conclu que rien n'est défendu que d'échouer, et que le succès légitime toutes

LE BKESIL T£t QU'iL SST 133

les audaces. Un système était né de ses observations. Cet homme vivait en paix avec sa conscience, voilà son excuse.

Il faut avouer à la décharge du cigano, et afin de mieux expliquer son scepticisme railleur, que la rue du Bom-Jardim se trouve dans le voisinage et sous le vent du Campo d'Acdamaçao ; et encore, que l'infortuné da Vega était condamné à traverser le Campo deux fois par jour, pour aller à la police et en revenir.

Remarquant que je Fécoutais avec quelque attention :

— Senhor, dit-il, n'est-il pas vrai qu'ici bas chacun a sa morale et que la meilleure est celle qui procure le plus de profit ? Celui-ci abuse de sa fortune, celui-là abuse de son talent, moi j'abuse un peu de ma position; que voulez-vous? Je n'ai pas le choix des moyens ; il faut que je vive.

Je ne crus pas devoir rétorquer les paradoxes du cigano.

— Comment se fait-il que tu n'es pas en prison? demandai-je. Hier, je me suis rendu à la police, et on m'a promis de te faire arrêter.

Le cigano haussa les épaules.

— Le senhor croitril donc que je sois le seul qui ait besoin d'indulgence dans notre administration ? dit-il. J'ai été prévenu, voilà tout, par l'agent chargé de m'arrêter. Quand il s'est présenté à mon logis j'étais absent. Aujourd'hui tout est arrangé et je puis dormir tranquille sur ma esteira.

Il prit une nouvelle pincée de tabac, et, tout en faisant un second papel :

— Du reste, reprit-il, le senhor va être édifié sur l'usage que j'ai fait de son argent et de celui du vieux Portugais. Voyez-vous cette belle fille, si large des épaules

134 I£ BBÉSIL TEL QV'îL B8T

et si bien découplée, qui arrange les nattes de ses longs cheveux noirs ?

Je remarquai, en effet, une admirable créature dans la direction indiquée.

— C'est ta femme? lui dis-je,

' — Pas précisément ; c'est ma sœur Margarîta qui est, ainsi que moi, aux ordres de votre seigneurie ; mais vous allez mieux la voir. Ilolài hé! senhoresinha, s'écriat-il, approche par ici.

La belle cigana répondit aussitôt à cet appel.

— Fais ta plus gracieuse révérence au senhor francéz, dit l'agent.

La cigana obéit; mais, son œil abrité sous d'épais sourcils, après avoir heurté le mien, se porta sur ma chaîne de montre et y resta amoureusement attaché.

— N'est-ce pas qu'elle a des yeux magnifiques ? demanda Pedro. Margarita, montre tes yeux au senhor ! Bien ! Lance sur lui un de ces regards qui portent le trouble dans les cœurs.

La cigana releva lentement ses paupières, et de sa prunelle mobile jaillit un fluide embrasé qui me pénétra jusqu'aux os. Son œil se fixa de nouveau sur ma chaîne.

Je ne pouvais encore me rendre compte des intentions de l'agent, lorsqu'il poursuivit :

— Et ce front ! comme il est pur ! et ce nez ! comme il est fier ! et ces lèvres ombragées d'un fin duvet, senhor, ces lèvres un peu épaisses, mais jaunes comme un rayon de soleil et dédaigneuses comme celles d'une reine ! Relève encore la tête, Margarita, et pour récompenser le senhor, à qui tu dois ce que tu désirais si vivement, adresse-lui le plus charmant de tes sourires.

La cigana manœuvra des lèvres, comme elle l'avait fait

us BRÉSIL TSL QU'lL EST 135

des yeux, etun sourire gracieux, agaçant, un peu effronté, fleurit à Finstant, comme une rose printanière, à chaque coin de sa bouche.

Ce manège m'intriguait; je craignais de comprendre.

— Eh bien ! senhor, maintenant que vous connaissez cette séduisante créature, reprit Pedro, dites-moi, fallaitil laisser ces beaux yeux rouler de grosses larmes d'envie ? Fallait-il laisser se flétrir sous la morsure du désir ces lèvres fières et orgueilleuses ?Margarita me boudait depuis huit jours ; elle se dépitait aussi, parce qu'elle avait va un bracelet rouge à la devanture d'une boutique et qu'elle voulait avoir ce bracelet I Comprenez-vous maintenant? Voyez son bras; il est orné de la parure qu'elle convoitait, et c'est vous et le vieux Portugais qui l'avez rendue à la coqaetterie et à la joie. Me reprocherez-vous le moyen que j'ai employé pour me procurer votre argient, en vue de l'emploi que je lui destinais ?

J'avoue que je n'eus pas la force d'articuler une nouvelle protestation.

— Allons ! Margarita, dit Tagent, pour payer entièrement le bracelet que tu as désiré, et en signe de réconciliation entre nous, ofi're au senhor la rose que tu as placée dans tes cheveux.

La jeune cigana me présenta sa fleur d'une façon si engageante que je ne pus la refuser. En échange je lui donnai une cruzada.

Pedro se récria aussitôt.

— Oh ! senhor, une cruzada pour la rose de Margarita ! fit-il avec wn geste de dédain.

— Si le senhor veut agir en fidalgo, dit la cigana en souriant, il me fera cadeau de la chaîne de sa montre pour un second bracelet ; je lui promets d'entreprendre une neuvaine.pour le succès de ses amours, à Nossa

Senhora da Gloria, acheva-tnelle en minaudant et en coquettant avec grâce.

Pour une cigana un homme, quel que soit son âge, ne peut pas avoir moins d'une maîtresse.

Trois mots résument la vie de ces filles indolentes et passionnées : dormir, dcmser, faire V amour.

L'échange proposé ne pouvait me convenir.

— Ma chaîne de montre, répétai-je, contre ta rose ! Mais à ce compte, tes fleurs, ma charmante, seraient plus chères que tes sourires !

— Allons ! Votre Seigneurie va lui donner deux autres cruzades, le prix convenu entre nous, hier, pour con- . duire le cheval à la fourrière, et ainsi nous serons quittes, dit effrontément Pedro.

— En voilà assez, mon maître ! m'écriai-je. Je veux bien, en faveur de la belle Margarita et de son bracelet, et aussi de sa rose, ne plus me souvenir de ton escroquerie, mais retiens bien ceci : si tu oses franchir encore, pour quelque motif que ce soit, le seuil de ma chacara, je te coupe les oreilles.

— Si, senhor ! proféra-t-il ; mais donnez au moins une cruzada pour boire à votre santé.

— Pas une pataque, drôle î

— Eh bien ! un teston, et je vous joue l'hymne national composé par Sa Majesté Dom Pedro primeiro.

Il se mit à préluder sur la guitare. Mais» moi, sans l'écouter, et sans être retenu par les œillades de Margarita — des œillades de cigana, c'est tout dire ! — je franchis le fossé, après m'être assuré, toutefois, que la chaîne de ma montre n'avait pas quitté sa place.

L'agent me suivit de l'autre côté du fossé.

— Le senhor me fera bfen présent d'un charuto? reprit, en désespoir de cause, et d'une voix doucereuse, Pedro da Vega.

LE BRÉSIL TEL QU'll EST i37

Pour m'en débarrasser je lui tendis un charato, et je m'éloignai en pensant aux singuliers agents qu'employait la police de Rio.

Les rires et les danses avaient recommencé dans la rue du Bom^Jardim : jusqu'à la rue das Flores, je pus entendre les voix de la bande joyeuse et les sons de la guitare qui accompagnait l'hymne de dom Pedro I«^

Heureux coquins ! précieuse insouciance !

J'ai dû sortir du cadre que je m'étais imposé, pour terminer l'histoire du cigano. Maintenant je rentre dans les limites de ce récit pour ne plus les franchir.

Donc, je reviens de l'hôtel du chef de la police; il est dix heures. La criada blanche que j'ai à mon service m'avertit que le déjeuner est servi. Je dis au revoir à ma chèvre que je viens de régaler avec une poignée de maïs, et, guidé par mon chat Minon, je me dirige vers la salle à manger.

Pour dissimuler les marques nombreuses que l'humidité imprime ici à toutes les maisons, j'avais placé des gobeas et des volubilis près du seuil. Ces plantes grimpantes, en couvrant une grande partie de la façade, avaient fini par former un rideau de feuillage qui réjouissait l'œil. Le haut de la porte disparaissait maintenant sous une guirlande épaisse, et il fallait se baisser pour ne pas endommager ce jardin suspendu. En entrant dans la maison, mon chapeau heurta les branches flexibles des volubilis. Une petite vipère d'un bran foncé, qui reposait dans ce nid verdoyant, glissa parmi les feuilles, frôla ma poitrine et tomba à mes pieds. Je reculai avec effroi ; mais le courageux Minon s'élança sur le reptile avant qu'il se fût caché sous les hautes herbes, et d'un coup de dents il lui broya la tète. Sans plus tarder, je pris un couteau et je coupai au pied

i38 us BRESIL TEL QU'lL EST .

mes plantes grimpantes, préférant encore l'aspect des murs lézardés et noirâtres à une fraîche tapisserie affectionnée par les vipères.

— Voilà une journée qui promet, n'est-ce pas^ madame ? Le matin, je risque d'être blessé par l'explosion d'une mine ; à huit heures, un hardi voleur fait une saignée à ma bourse, et maintenant je viens de manquer d'être piqué par un reptile venimeux! Mais, bast ! ce sont là des incidents vulgaires au Brésil ; poursuivons :

La salle à manger, ainsi que je l'ai déclaré dans un autre chapitre, était ornée de tablettes étagées, destinées aux paquets d'allumettes. Ma chaise se trouvait entre la porte qui conduisait à la cuisine et un de ces échafaudages garnis de nombreux rayons. Je m'assieds près du berceau de mon enfant qui vient de m'accueillir par un sourire, et je commence mon repas.

Ma visite au chef de la police défrayait notre entretien, lorsque Lison poussa un cri perçant et se pelotonna sur sa chaise. Son doigt tendu me montrait Minon, les pattes ramassées sous lui, le dos bombé, l'œil flamboyant, en arrêt enfin.

. — C'est une souris ! murmura Lison, qui est peureuse comme une Parisienne de bon aloi.

— Ou une vipère ! pensai-je en me rappelant la tapisserie de volubilis et de gobeas.

Le chat n'avait pas quitté sa position défensive. Je me penche pour découvrir l'ennemi qu'il n'osait attaquer, lorsqu'une secousse est imprimée à mon pantalon. Je relève brusquement la jambe; un bruit sec retentit. Minon se précipite sous la table, mais il s'arrête aussitôt, et j'aperçois enfin une masse informe, polie, bleuâtre, qui se traîne sous le dernier rayon dé l'échafaudage.

La criada reçoit l'ordre de pousser le berceau de l'enfant dans la chambre à coucher, Lison s'enfuit, pâle de

us BBiSiL TEL QO'iL £8T 130

terreur, et moi, armé d'an bâton, je me mets, k tout hasard, à m'escrimer contre ranimai blotti dans le coin de la pièce. En môme temps j'appelle les ouvriers à mou secours.

Mes coups sont drus et pressés. J'ose parfois regarder sous la tablette. Je ne distingue qu'une masse bleuâtre, sans forme appréciable, sans tête, sans queue, quelque chose de fantastique, en un mot.

Il me faut bien convenir que je n'étais pas très-rassuré.

Le Brésil, je ne l'ignorais pas, avec sa végétation luxuriante, produit des merveilles, des magnificences et des monstruosités de toute sorte. Les crapauds cornus, les hideuses araignées noires au corsage d'argent, les trigonocéphales venimeux, s'y trouvent en aussi grande quantité que la phalène agrippine, dont les ailes ont neuf et dix pouces de largeur; le nestor aux couleurs chatoyantes, le leïlus aux ailes noires frangées de vert, dont l'éclat, ainsi que le constate un judicieux écrivain, rappelle ces ors de couleurs dont on brode le velours. Animaux bizarres et impossibles, monstres horribles et cruels, végétaux d'une beauté incomparable, insectes qui ressemblent à des émeraudes et à des diamants, oU seaux qu'on prendrait pour des fleurs ailées, vivent côte à côte dans ce mystérieux pays et ont pour auteur commun une terre d'une prodigieuse fécondité.

A quelle espèce appartient donc l'ennemi que je combats? Qu'ai-je à redouter pour moi et les miens de son audacieuse invasion? Aucun cri, aucun sifflement n'a frappé encore mes oreilles; aucune tentative agressive de sa part ne s'est produite, non plus. Quel est donc ce silencieux animal qui s'est cramponné au bas de mon . pantalon et que Minon n'a pas osé attaquer?

Un bruit mat parvio'it enfin jusqu'à moi, suivi d'une espèce de gémissement qui n*a rien d'humain. Ce son

que je ne saurais définir, me parut être la plainte d'un combattant blessé. Je redoublai d'ardeur, et la masse informe se blottit plus obstinément dans l'angle obscur. Dans ce moment les ouvriers arrivèrent sur les lieux. Leurs yeux fouillèrent en vain le dessous du rayon; mais leurs bâtons firent merveille et bientôt ils amenèrent au milieu de la pièce l'insolent envahisseur,

— C'est un caranguejo ! s'écrièrent-ils à l'envi.

C'était en effet un crabe de la plus grosse espèce, un crabe bleuâtre, aux longues pinces luisantes. Bien qu'il eût une patte cassée, et l'état de cette patte m'expliqua le bruit mat que j'avais entendu ; bien que sa carapace portât les marques nombreuses d'un combat acharné, le crustacé, en se mouvant de côté, en tournant sur luimême, ne rassurait pas encore mes esprits. 11 pouvait avoir la grosseur d'une noix de coco du plus fort calibre. La vue de ses pinces formidables, qui mesuraient bien en tout dix â douze pouces d'envergure, me donna le frisson.

Je me dis que de pareilles tenailles vous casseraient très-proprement un doigt ou deux. Pour ma part, je ne leur aurais pas confié mon poignet. C'était horrible à voir.

Sur mon refus de garder pour ma table cette manne céleste, suivant l'expression pittoresque du Père Dutertre, les ouvriers l'emportèrent en triomphe et l'ajoutèrent au menu de leur dîner.

Je courus alors à ma petite bibliothèque, et je consultai l'histoire naturelle de Milne Edwards. L'auteur m'apprit que les crabes bleus appartiennent â l'espèce dite : crabes voyageurs.

A certaines époques de rannée,ces crustacés émigrent par bandes et quittent leurs marais pour gagnei* d'autres marais. Ils choisissent la nuit ordinairement pour

LE BRÉSIL TEL QU'lL EST 141

ces expéditions. Or notre chacara, couverte en partie par les eaux, avait à sa droite une autre habitation également inondée, et à sa gauche un immense terrain qui n'était qu'un vaste marais. En se rendant dans ce dernier lieu, les crabes avaient dû traverser notre chacara. Celui que nous venions de trouver appartenait évidemment à Tarrière-garde.

Le jour Vavait surpris égaré dans la maison, et, sans le fidèle Minon, nous aurions conservé cet hôte hideux jusqu'à la nuit. Deux autres crabes que nous découvrîmes blottis sous les fourneaux ; quelques autres qui s'étaient réfugiés dans le telheiro, nous apprirent que l'émigration n'était pas terminée.

La chair des crabes est délicate. Lorsque je fus moins impressionné par leur aspect, je voulus y goûter, et l'expression du Père Dutertre me sembla un peu moins paradoxale. Mars, si ma répugnance pour le crustacé diminua, l'idée d'un pareil voisinage ne me laissa guère tranquille, et cette pêche au bâton ne me parut jamais plaisante.

Je ne m'approchais plus qu'avec hésitation des rayons aux allumettes, et chaque soir je regardais sous le lit pour m'assurer qu'aucun retardataire de la troupe crustacéenne n'avait cherché un refuge en cet endroit.

Je ne vous parlerai point de la frayeur de Lison. Elle ne marchait plus qu'en tremblant; si parfois son pied heurtait quelque chaise, elle poussait un cri, s'imaginant sentir les pinces d'un crabe monstrueux.

Décidément le Brésil est un charmant pays; c'est la terre par excellence des surprises et des mystères; niais poursuivons-:

La chaleur est affreuse, une pluie de feu tombe du ciel et les poumons contractés n'aspirent qu'un air embrasé. On ferait cuire un œuf au soleil.

La concurrence redoutable que faisait notre fabrique aux produits d'Europe, rendait les arrivages moins fréquents. Aussi, des quantités d'allumettes débarquées depuis quelque temps, pourrissaient dans les magasins des négociants qui ne parvenaient pas à les placer. Un coup de commerce était possible; je le tentai. J'achetai pour un conto de reis (3,000 fr.) des caisses venant de Hambourg et contenant pour plus de 10,000 fr. de marchandises. Le détenteur et nous, nous faisions également une bonne affaire. Lui, retirait une somme assez ronde d'un produit qui bientôt n'aurait eu aucune valeur, tandis que nous, par un procédé économique, nous pouvions tripler et même quadrupler notre argent. Pour cela, il nous fallait laver tant seulement et tremper de nouveau les allumettes.

Cette opération venait d'être terminée pour la mojtié à peu près des nouvelles marchandises; les allumettes étaient étendues au soleil, lorsqu'un pétillement sinistre frappa les oreilles des ouvriers. Une traînée de flammes courut aussitôt vers le telheiro, menaçant la fabrique d'une entière destruction.

Les'rayons trop ardents du soleil venaient d'embraser nos phosphores.

Une chaîne s'organisa aussitôt jusqu'au puits. Les seaux d'eau se succédèrent avec rapidité ; nous inondâmes le devant du telheiro, afin de faire la part du feu et de préserver du moins le reste des caisses hambourgeoises. Ce dernier but fut atteint, mais en un clin d'œil nous venions de perdre 5,000 fr.

Accourez donc au Brésil pour y faire fortune ! Suez sang et eau en travaillant, afin que le feu du ciel dévore instantanément le fruit de vos peines!

Heureusement, Nausier était absent de Rio. Il était allé établir un encan à Porto-Allegre, avec toutes les an-

U5 BBÉSIL TSL Q1J*IL S8T ii3

cîennes marchandises dn magasin. Le pauvre garçon aurait maudit le Ciel, s'il avait assisté à l'embrasement des allumettes! Je lui cachai notre malheur, et les ouvriers et moi nous ne pensâmes plus qu'à le réparer. Il nous restait encore un beau bénéfice. Nous nous mimes aussitôt à l'œuvre.

Mes ordres une fois donnés, je me jette sur mon hamac dans l'intention de reprendre quelques forces par un repos d'une heure ou deux; mais il était écrit que mes yeux ne se fermeraient ni jour, ni nuit. A peine commençai-je à m'endormir, que trois coups frappés dans la main retentissent à la fenêtre que j'avais laissée entrebâillée. J'aperçois alors une figure noire et des prunelles ardentes qui flamboient entre les volets.

— Senhor, dit l'esclave, la senhora Francisca dos Reis prie Votre Seigiieuriede se rendre à l'instant chez elle.

— Me voilà aux ordres de la senhora, répondis-je. Et je sautai à bas de mon hamac.

Je vais maintenant, madame, vous introduire dans une maison américaine et vous montrer la manière dont s'y exerce la toute-puissçince. Cette visite en vous initiant à un raffinement de cruauté inspiré par l'avarice, vous donnera par anticipation une idée du cas que les blancs font ici de leur propriété noire.

Je vous ai dit plus haut que notre chacara était contigué à une habitation envahie par les eaux et couverte de marais. Cette habitation appartenait à une Portugaise qui y vivait avec ses deux nièces. C'était une veuve âgée de 44 ans, appelée dona Francisca; ses nièces Antonia et Inès avaient l'une 15 ans et l'autre 13 ans. Une troisième sœur, c'était l'aînée, qui comptait à peine 16 ans, venait d'abandonner sa famille pour suivre un Brésilien dont elle s'était affolée.

L'exemple de leur aînée n'avait pas été perdu pour les

deux sœurs. Je ne vous raconterai ni la conduite d'Inès et d'Antonia ni le rôle corrupteur que remplissaient les esclaves auprès de ces deux jeunes filles, j'allais dire, de ces deux enfants. Vos oreilles ne doivent pas tout entendre, madame, et je ne veux pas non plus que mon récit vous fasse rougir.

Dona Francisca possédait un troupeau de quinze têtes, tant nègres que noires et négrillonsqui, toute la journée, allaient et venaient du logis à la venda, chantant, escaladant le mur mitoyen pour demander aux ouvriers du tabac et des vintems. Deux ou trois négresses, — une entre autres de 17 ans, nommée Luizia, ardente comme une africaine, rusée comme une créole, un vrai diable enragé, en somme, — s'enhardirent jusqu'à franchir la muraille de séparation et à relancer les ouvriers, les — senhores moços — comme elles les appelaient, au fond du telheiro. J'ignorai longtemps ce manège, les négresses ne s'aventurant qu'à la faveur des ténèbres à envahir la chacara.

Une nuit que les moustiques m'avaient mis le corps en sang et qy'une damnée esperança m'avait enfoncé mille aiguillons dans le tympan, je me précipitai dans le jardin, espérant que la fraîcheur de l'air calmerait un peu la fièvre qui me dévorait. J'arpentais la chacara en fumant un cigare, lorsque je crus remarquer quelque chose d'insolite dans le telheiro. En m'approchant," je distinguai deux ombres qui se glissaient avec précaution entre les caisses, en gagnant le côté, du mur. J'avançai encore, et les ombres, qui avaient pris corps, franchirent lestement le mur et disparurent aussitôt.

J'entrai dans le telheiro. Le premier objet que j'aperçus fut une masse noire accroupie sous la table et à moitié cachée par un grand ceste; je reconnus Luizia la créole.

LE BRÉSIL TEL QV'lL EST 145

— Que fais-tu là? lui demandai-je brusquement.

— Je viens voir le senhor Antonio, répondit effrontément la négresse.

— A cette heure? Antonio est donc ton amant? rcpris-je.

— Si, senhor, proféra sans hésiter Luizia.

Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, qu'un troisième personnage se montra : c*était Antonio. La figure du moço exprimait Tindignation, et sa voix tremblait d'une colère superbe, lorsqu'il s'écria :

— Moi! l'amant d'une chienne de négresse l Ce n'est pas vrai. Luizia a menti.

Il est bon de vous prévenir, madame, que ces Portugais qui. arrivent d'Europe, sans souliers et sans chemise, mais avec une dose impondérable de vanité, ne se font pas le moindre scrupule d'entretenir des relations avec les négresses ; cependant, pour rien au monde, ils ne voudraient avouer cette intimité. Ils les traitent avec un dédain et une brutalité sans exemple, et les appellent cachorrds (chiennes) à tout propos. Il n'est pas un de ces fidalgos déguenillés qui n'ait commerce avec quelque esclave noire ; pas un aussi qui ne préférât le plus dur châtiment, à la honte qui rejaillirait sur lui, si son secret était pénétré.

^ La déclaration d'Antonio ne pouvait pas me surprendre.

Quant à Luizia, elle attacha un long regard de flamme sur le senhor moço, mais sans se permettre la moindre protestation ; puis son œil s'éteignit, et elle se drapa dans un lambeau de châle, impassible et résignée. Je dédaignai d'approfondir ce mystère.

— Déguerpis au plus tôt, dîs-je à la négresse, et, si je te reprends ici, je te fais donner la chicote par la senhora. Allons I tourne les talons de ce côté.

i&G LB Bb£S1L tel qu'il £8T

, Et je lui montrai le mur qui lui avait servi de chemin. Luizia disparut sans souiSer mot.

— Vous savez , senhor, dis-je à l'ouvrier, qu'une pareille vie ne peut pas me convenir. Je n'ai pas interdit l'accès de la fabrique aux ciganas pour y tolérer les visites des négresses. Agissez hors d'ici comme vous l'entendez ; mais, pour Dieu ! respectez ma maison. Si vous enfreignez encore mes ordres, vous irez cher^ cher fortune ailleurs.

— Mais, senhor... hasarda le Portugais, qui ne voulait ims rester sous le coup de mon accusation.

— En voilà assez, repris-Je en l'interrompant ; je crois ee que je crois et je sais ce que je sais. Bonsoir!

11 paraît que Luizia ne me pardonnait pas d'avoir troublé ainsi son mystérieux entretien, car le lendemain, comme ma négresse promenait nhanha (nhonho^ nhanha^ c'est Je baby des Anglais) dans la chacara, la créole l'apostropha de l'autre côté du mur, en lui jetant des pierres. Mon enfant pouvait être atteint ; la négresse rentra pour m'avertir de ce qui se passait. Je m'élançai vers le mur, mais sans apercevoir la créole. Le jour suivant, la vindicative Luizia se remit à l'œuvre, déclarant qu'elle voulait crever un œil à l'enfant du senhor francez. Et les pierres de tomber. L'une d'elles frappa la négresse au cou, à quelques lignes seulement de la tête de nhanha.

Je ne pouvais pas tolérer une pareille insolence : m'habillant à la hâte, je me rendis auprès de dona Francisca, à qui j'exposai mes justes griefs. Luizia fut appelée aussitôt.

— Le senhor t'a surprise, il y a trois jours, dans son telheiro? articula lentement la Portugaise.

— Non pas, senhora, répondit audacieusement la créole*

L£ BRESIL TfX OU'JL EST 147

Je Toulus parler. Dona Francisca me fit signe que c'était inutile.

— Hier et aujourd'hui, poursuivit-ellè, tu as jeté des pierres à la négresse du senbor ; tu as même déclaré que tu voulais crever un œil à nlianha.

— Senhora, ce n'est pas vrai,

—Cala bocca^ cala bocca ! s'écria la veuve, dont l'œil lança un éclair.

Puis elle continua, avec le même calma qu'auparavant :

— Et maintenant, en ma présence, tu viens de donner un démenti au senhor, à un Brancoî C'est bien! nous réglerons nos comptes. Vai per foray cachorraf

Se tournant alors de mon côté, après le départ de Luizia :

— Le senhor a droit à une réparation; il l'aura dans deux jours ; il peut y compter.

Je pris congé de ma voisine, sans comprendre le sens de ses dernières paroles, mais persuadé néanmoins que la créole serait châtiée.

Le deuxième jour était arrivé et, comme je viens de le dire, je commençais à m'endormir dans mon hamac; un recado (message) me fut envoyé par dona Francisca, à l'effet de me rendre chez elle.

La veuve, pieds nus et un palito entre les dents, était à demi couchée sur une marqueza; elle caressait d'une main un charmant sahui gros comme une orange qui folâtrait sur son cou, pendant que de l'autre elle lutinait un magnifique papagaio bleu et or, qui voulait mordre le petit singe. Plusieurs négresses brodai^t, accroupies à ses pieds.

 ses côtés, assises sur des nattes, parmi desnégresses et des négrillons, se tenaient : Inez, le regard éteint, l'air fatigué, plus pâle que la fleur d'oranger fichée dans

148 LE Bitisn. TEL qu'il est

ses cheveux, occupée à ne rien faire, et Antonia, qui, la tête renversée sur les genoux d'une mulâtresse, abandonnait son épaisse chevelure noire au peigne d'écaillé de la mucama. Moins paresseuse que sa sœur, Antonia entr'ouvrait de temps en temps ses lèvres déjà fanées, hélas! pour recevoir des morceaux de confiture de coing {marmeb) qu'une autre esclave tirait avec ses doigts d'une boîte en fer-blanc.

Voilà, madame, dans toute sa triste vérité, le tableau d'un intérieur brésilien.

En m'apercevant, les deux jeunes filles s'enfuirent, comme deux biches efi'arouchées, suivies par quelques esclaves. Doua Francisca se souleva nonchalamment pour me saluer. Fourrant aussitôt ses jolis petits pieds dans des tamancas vernies, elle prit l'air grave de rigueur pour m'inviter àm'asseoir; elle fit alors un signe à un molèque qui disparut soudain. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le négrillon était déjà de retour.

— Esta? demanda laconiquement la maîtresse.

— Esta; 5im, senhora, répondit le molèque.

La veuve avança alors la main ; elle prit une chicote (fouet à trois branches, composé de lanières de morue sèche) à la tôte de la marqueza, et, toujours caressant le sahui qui gambadait sur ses épaules, elle se décida & se lever.

— Ayez l'obligeance de me suivre, senhor, dit-elle, tout en plaçant dans ses cheveux, près de l'oreille, le

. cure-dents barbelé qu'elle avait aux lèvres.

L'habitation commençait par une espèce de vaste péristyle que soutenaient quatre colonnes de pierre. A l'une de ces colonnes était amarrée, par les bras et par les jambes, une négresse nue que je reconnus pour Luîzia.

LE DIVÉSIL TEL Qlfll EST i49

Dona Francisca étendit le bras vers elle et me dit avec un sourire :

— Le jour du castigo est arrivé.

Levant aussitôt la chicote, elle la laissa retomber lentement, mais avec force, sur les reins de Tesclave.

Des cris aigus retentirent. Luizia se roidissait, avec des grincements de dents, contre la colonne qui retenait son corps; elle tentait des mouvements furieux pour dégager ses pieds et pour briser les liens qui serraient ses poignets. Des blasphèmes, des cris de rage et des prières s'échappaient tour à tour des lèvres de Luiria, mais sans altérer en rien la gravité magistrale de la veuve. Les autres esclaves riaient ou plaisantaient grossièrement la créole (1).

Après les premiers coups de chicote, ému malgré moi par ce triste spectacle, mais révolté surtout de l'impassibilité delà maîtresse, je demandai la grâce de Luizia; cette grâce me fut aussitôt accordée. La rapariga que mon intercession venait de délivrer, sans la toucher néanmoins, passa devant moi, en me jetant un de ces regards venimeux qui ont une terrible signification aux colonies. Je regrettai presque de l'avoir soustraite au châtiment qu'elle avait si justement mérité.

Pendant qu'on bassinait ses plaies avec du vinaigre et du sel, j'interrogeai dona Francisca sur le retard mis par elle au castigo de l'esclave.

La veuve, qui avait replacé le palito de citronnier entre ses dents, caressait gravement le pétulant sahui, qui n'avait pas discontinué, pendant le supplice, ses sauts et ses gambades.

— Le senhor ne comprend pas, répondit-elle avec la dignité froide qu'on remarque, non sans élonnement,

(i) On appeUe crûmlo^ créole, an Brésil, le noir né dans le pays.

chez ces natures ardentess et passionnées, qu'a y a danger à corriger les esclaves immédiatement après une faute ? Le sang bouillonne alors, la tôte est montée, et cette irritation peut causer des malheurs.

—De quel malheur veut parler la senhora?

— Mais, dans la colère on mesure mal ses coups, répliqua-t-elle. Un œil est vite crevé ! la poitrine mérite des ménagements aussi; le maître ne pense guère à cela, dans un pareil moment.

Quand plusieurs jours se sont écoulés, au contraire, la main est ferme, la tête est froide; l'esclave châtié n'est exposé à aucune avarie qui diminue sa valeur. Justice est faite sans dommage pour le propriétaire. Comprenez-vous maintenant pourquoi je mets plusieursf jours d'intervalle entre la faute et la punition ? acheva la veuve d'un ton doctoral.

L'humanité des senhoresMancos me parut alors bien intéressée. — Que dites-vous de ce calcul, madame ? A vrai dire, moi qui connais tout l'abrutissement des noirs et aussi toute leur méchanceté, je comprends que, dans un moment d'irritation, on leur allonge quelques coups de pied, ou qu'on leur jette à la tête le premier objet qui vous tombe sous la main : la colère explique le mouvement. Mais qu'on rumine sa vengeance; qu'on en mesure longuement la portée; qu'on en calcule froidement les effets, et, cela, afin.de ne pas détériorer la marchandise f ma foi ! j'ai toujours pensé que c'était là de la cruauté au premier chef. Ce raffinement qui soulève d'indignation tous les cœurs honnêtes, change à mes yeux les positions et place le maître au-dessous de l'esclave, le blanc au-dessous du noir.

Et cependant, afin d'être juste envers tous, nous sommes forcé d'avouer que cette conduite est logique avec l'esclavage. On noir est une propriété, tout comme

Ui BRÉSa TSL qu'il EST ISI

un sac de blé, tout comme une paire de bottes, tout comme une balle de laine. Or, on mesure la charge qu'on donne à son cheval pour qu'il ne devienne pas fourbu et qu'il ne perde pas ainsi de son prix ; on ménage son chien et son mulet. Pourquoi risquerait-on d'estropier son esclave? Un noir avec un œil crevé, ou une jambe cassée, vaudrait cinq ou même huit cent mille reis de moins : voilà pourquoi on altend pour le battre que la main soU ferme et la tête froide^ suivant l'expression de dona Francisca.

A trois heures, la chaleur était encore intolérable. La base du Corcovado disparaissait derrière un épais rideau. Ce rideau se formait des vapeurs que le soleil dégageait de la terre pénétrée encore de l'humidité de la nuit. La cime conique du géant de granit apparaissait seule au-dessus des nuages, et sa couleur rougeâtre se détachait, puissante, énergique, sur l'azur trop uniforme du ciel. L'air était chargé d'électricité; on respirait avec peine. E'orage n'était pas loin.

Debout, au flanc de la carrière, les noirs continuaient à trouer la pierre avec le pic du mineur. Leur corps tout nu ruisselait de sueur et leur tête, que rien ne protégeait, recevait d'aplomb les rayons du soleil. Pauvres gens! L'œil fatigué par la réverbération les apercevait comme à travers un voile de gaze. Ils chantaient en mesure un motif sauvage et naïf qui portait à la rêverie.

Je me rendis sous le telheiro pour inspecter les travaux. Chaque ouvrier, couvert seulement d'une chemise, mais pieds et jambes nus, vaquait à ses occupations. Trois d'entre eux lavaient le contehu des caisses hambourgeoiâes; un autre égalisait les morceaux de pins sciés dans la matinée; deux de leurs camarades maniaient chacun un grand couteau en forme de ha-

452 LE BRÉStL TEL QU^IL EST

choir, et coupaient avec une adresse merveilleuse ces petits palites carrés qui devaient devenir des allumettes. Les trois derniers séparaient les palites, les encaissaient et en fonnaient ces paquets oblongs qui remplissaient les rayons de la salle à manger.

Le commis, M. Manuel, nous avait quittés pour aller s'établir à Bahia. A sa place, nous avions pris un contremaître nommé'Barboza, qui appartenait à notre concurrent, —un ancien avocat de Toulouse, par parenthèse, — lors de mon arrivée à Rio, mais qui passa à notre service, le jour où Nausier acheta la fabrique qui nous faisait ombrage.

Nous avions donc dix ouvriers actifs et laborieux ; le rôve de Nausier s'était réalisé. Notre marque était la seule demandée sur la place, et nous faisions pour près de deux contos de reis (6,000 fr.) d'affaires par mois rien qu'avec nos allumettes. Combien y a-t-il en Europe de petits magasins de draps et de soieries qui n'atteignent pas ce chiffre!

Le senhor Barboza, un foulard de coton passé à son cou, en manière de serviette, un bout de charuto derrière l'oreille, était assis devant une petite chaudière placée sur un fourneau de charbon. Il trempait l'extrémité des palites dans cette composition rougeâtre qu'on appelle masse pour les allumettes (mxissa para phosphoros).

Après une inspection rapide, je pris mon Camôens et je me dirigeai vers le berceau de bananiers adossé au mur qui séparait notre chacara de celle de dona Francisca. Pendant que ma chèvre Bébé broutait le capîm ; que les colibris et les oiseaux-mouches, appelés si poé^tiquement beija'flores^ butinaient parmi les fleurs; que nhanha dormait; que la criada Candida épluchait des cannes à sucre nour Lison, qui en était très-friande, je

LB BRÉSIL TEL OU'iL EST 153

m'étendis dans un hamac que j'avais placé sous le berceau. Le fidèle Minon fit un bond jusqu'à moi et se pelotonna à mes côtés. Je relus l'épisode d'Adamastor^ agréablement bercé par le chant monotone des nègres mineurs.

L'orage, qui menaçait d'éclater depuis quelques heures, fondit tout à coup sur la campagne avec une violence terrible. Il ne fallut pas penser à détacher la chèvre ; je n'eus que le temps de sauter en bas du hamac et de me réfugier dans la maison. En un instant la chacara fut inondée. Le tonnerre grondait sourdement dans le lointain et de rapides éclairs illuminaient l'espace. Chose étrange ! toutes les cataractes du ciel semblaient déverser sur la cidade leurs réservoirs trop pleins, sans parvenir à rafraîchir l'atmosphère. L'air continuait à être lourd et pesant; on ne pouvait pas respirer,

La peur faisait trembler Lison qui se cramponnait à moi à chaque coup de tonnerre, pendant que Candida exécutait force signes de croix et marmottait des prières.

L'état de ma compagne me rappela l'effet produit sur Joâo VI par le tonnerre. Ce prince faible et ignorant s'était fait construire, dit-on, un fauteuil dont les pieds étaient de verre. A l'approche de l'orage, il se réfugiait dans une pièce basse- du palais, se blottissait sur son siège, et tremblant, pâle, n'osant faire un mouvement, il attendait, enveloppé dans son manteau, la fin de la tempête. Un jour que le tonnerre grondait sur sa tête, il attacha un regard éteint sur deux ofllciers qui devisaient gaiement près de lui.

— Comment pouvez-vous rire et plaisanter dans un pareil moment? murmura le roi d'un ton piteux.

J'aurai l'occasion plus tard de parler de ce prince dont la destinée, soit comme époux, soit comme père, soit

154 LE BRB8II1 TEL QU*iL EST

comme roi fat si triste. A lui non plus les épreuves n'ont pas manqué.

Cependant, des bêlements plaintifs parvenaient jusqu'à nous, de temps i autre, malgré le bruit de l'orage. Je regardai dans la direction du berceau, près de l'arbre où l'on avait attaché Bébé. La pauvre bête, terrifiée par le tonnerre et les éclairs, trempée par la pluie, tentait des bonds désordonnés pour rompre ses liens. Dans sa frayeur aveugle, elle s'embarrassait au tronc des bananiers. Il arriva un moment où la corde trop tendue força la chèvre de tenir la tête haute.

Les bêlements recommencèrent, plaintifs d'abord, puis sourds; j'ordonnai à Candida d'aller au secours de Bébé ; la criada, en me montrant les torrents qui tombaient du ciel et la chacara inondée, me déclara par signes qu'elle ne voulait point sortir.

Le contre-maître Barboza, ému de pitié, essaya de répondre à l'appel désolé delà chèvre. Mais traversé, renversé presque par la violence de l'eau, il dut regagner à la hâte le telheiro. Un dernier bêlement rauque et à peine sensible fut alors entendu. C'était tout à la fois un reproche et un adieu. Mes paupières se mouillèrent de larmes, en voyant la jolie Bébé fermer les yeux, et, la langue tirée, s'affaisser sur elle-même.

Honteux de ma lâcheté, et malgré les prières de Lispn, je me précipitai dehors, un couteau à la main. Le tonnerre dt les éclairs furent impuissants à me retenir les pieds et les jambes nues, un chapeau de paille sur la tète, trébuchant à chaque pas, je volai vers le berceau. La chèvre râlait. Trancher la corde, couper l'ex; trémité des deux oreilles, ce fut l'affaire d'un instant; mais le sang ne coula point. Hélas! Bébé était bien morte!

Je ne vous apprendrai rien de nouveau, madame, en

IiE BBÉSa TBL QU'lL 88T i55

VOUS racontant mi orage sous las tropiques : murs renversés, maisons effondrées, arbres déracinés, rues changées en fleuves et charriant des meubles de toutes sortes, voilà ce que j'ai vu maintes fois au Brésil. Les tempêtes les plus affreuses en Europe ne donneront qu'une bien faible idée de ces ouragans terribles qui promènent ladévastation à travers les villes et les campagnes des pays intertropicaux. Mais ce désordre des éléments n'a qu'une très-courte durée; le soleil, un instant obscurci, se montre de nouveau, aussi brillant que jamais, et la terre, délayée momentanément en fange, se revôt, une heure après l'orage, de cette croûte dure, inégale, raboteuse, qu'il est impossible de déchirer sans soufirïr. Il faut que les nègres aient une corne sous la plante des pieds, pour marcher, sans être incommodés, sur cette croûte à arêtes saillantes que forment les ardents rayons du soleil.

L'orage avait duré sept à huit minutes. Trois pans de muraiUes s'étaient écroulés près de nous, sans compter le mur mitoyen avec dona Francisca, et de plus, une maison qui faisait face à notre chacara. Je ne parle que de notre quartier; j'ai su le lendemain que des désastres plus considérables avaient affligé d'autres rues; qu'un magistrat de police, par exemple, avait dû déserter au plus tôt, en enlevant quelques meubles, la barraque qui lui servait d'asile, et cela au plus fort de la bourrasque, sous peine d'être écrasé sous les ruines.

Ohl le charmant pays que le Brésil!

J'ai dit plus haut que, dégoûté du service des négresses, j'avais pris une criada blanche. Négresses esclaves, négresses libres m'avaient fait donner au diable à cause de leur malpropreté, leur libertinage éhonté, leur penchant insurmontable pour le vqI et leur indolence, dont rien ne peut domier une idée, La dernière

156 tR BRÉSIL TEL QU'lL EST

m'avait été ramenée la nuit par des Pédrestes. Ces soldats de police l'avaient surprise au milieu d'une bande de nègres vagabonds et dans un état d'ivresse qui touchait ^l'abrutissement. Les autres volaient mes confitures, des paquets d'allumettes qu'elles échangeaient contre de la cachaça aux vendas d'alentour, des vintems, des rubans et autres fanfreluches de femme. Toutes, sans ^exception, se livraient aux ouvriers.

J'avais donc pris une blanche pour nous servir, et comme cette Senhora ignorait tout en fait de cuisine, je m'étais entendu ayéb'un gargotier français de la rue à'Assemblea pour nos repas. Un noir esclave nous apportait notre dîner. A cinq heures, nous attendîmes notre pourvoyeur, mais, comme sœur Anne, nous ne vîmes rien venir. Cependant l'estomac délabré de ma compagne (elle donnait le sein à son enfant) ressentait des crampes horribles. Une heure s'écoula encore et notre pitance restait toujours invisible. Au lieu de se nourrir pour deux, la pauvre Lison manquait du strict nécessaire pour elle-même.

Comme ses souflTrances devenaient de plus en plus intolérables, je donnai l'ordre d'aller acheter une douzaine d'œufs aux environs. Candida venait de partir lorsqu'arriva le nègre du gargotier. L'esclave nous dit qu il avait été surpris par l'orage, et il expliqua son retard par l'état déplorable des routes. Voie difficile, dangereuse même en tout temps, le Campo Sant'Anna était maintenant inabordable sur plusieurs points. Une maison entière s'était écroulée au centre de la ville, dans le quartier le plus commerçant, à l'extrémité de la rue Do Ouvidor. Pour atteindre la Cidade nova que nous habitions, il avait dû à différentes reprises se mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture.

Pendant qu'il parlait, Candida s'occupait du couvert.

LE BlfÉSHi TEL QU'lL EST 157

Lîson, affamée comme une nourrice, enleva précipitamment le couvercle du premier plat qui se trouvait à sa portée. Une exclamation de dégoût s'échappa aussitôt de ses lèvres. La viande et les légumes, en^^his par Veau, formaient un mets suspect que Mlle Marguerite, de la Cuisinière bourgeoise^ n'aurait certainement pas pu nommer. Les autres plats avaient éprouvé le même sort. L'orage venait de faire de notre dîner un cpmposé affreux de graisse, de légumes, de viande, sans goût et sans odeur, d'un aspect désagréable à l'œil et qui donnait des nausées. Heureusement nous aperçûmes un petit rôti de mouton dont on put encore tirer parti. Le rôti et les œufs nous permirent de rassasier à peu près notre faim.

Mais, comme si cet incident, tout écœurant qu'il fût, n'eût pas suffi pour exciter notre mauvaise humeur, il s'en produisit immédiatement un second que je ne saurais passer sous silence. Ce nouvel épisode vous donnera une idée exacte du degré de civilisation qu'a atteint, en plein dix-neuvième siècle, la race portugaise. -

Je découpais le rôti, ayant en face de moi Lison et notre enfant; Candida, placée à l'extrémité de la marqueza, jouait avec nhanha. Un coup d'œil de ma compagne me lit examiner notre criada.

Quelles expressions vais-je employer pour raconter l'exercice auquel se livrait Candida? Je parlerais 'bien portugais, si vous compreniez cet auvergnat dégénéré! Mon embarras est extrême; utilisez votre flacon de sels, madame, et surtout sachez que la femme, — cette forme spiritualisée, — ce corps qui a des ailes, — ce diamant brut tombé, un soir de printemps, des mains de Dieu et que la civilisation a taillé à facettes; — cet être charmant dont le regard est un baiser, le sourire une fleur, la parole une musique, la démarche tout un poème, et

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que le christianisme a complété en lui révélant le sentiment de la pudeur ; sachez que la femme, ainsi tléflnie, n*existe pas au Brésil. On rencontre ici des femelles de singe, de perroquet, de chien, de mulet, etc., etc., toutes sortes de femelles enfin... mais, jusqu'à ce jour, on n'y a point découvert la femme! M'est avis que la luxuriante nature des tropiques est affligée & cet endroit d'une lacune regrettable. Un pays qui ignore la femme, d'abord, puis la vigne et la cerise, est évidemment un pays de£h hérité, quelle que soit du reste la magnificence de sa végétation.

M. de Chateaubriand, dans ses pages immortelles, a créé pour nous une Amérique fantastique, un continent de fantaisie qui n'a jamais existé que dans ses rêves. Christophe Colomb d'une contrée imaginaire, il a égaré longtemps,, par l'autorité de son harmonieuse parole, l'opinion du vieux monde.

Âtala m'a charmé tout comme un autre, à l'âge naïf des illusions. L'enthousiasme du grand coloriste m'a saisi, et j'ai pleuré avec Chactas sur la tombe de la romanesque Indienne. Mais aujourd'hui que je connais l'Amérique, le vieil ermite et les deux amants ne me paraissent plus qu'une belle création, qui perd considérablement de sa valeur dans son cadre splendide de forêtp vierges et de savanes déserfes. Atala avec ses scrupules religieux ; Chactas avec son pieux respect pour elle, sont des civilisés. Ils n'ont jamais vécu sous les tropiques, et leur innocent amour n'est plus pour moi qu'une fiction, touchante, sans doute, mais enfin, une fiction européenne.

L'habitant des zones torrides, plutôt passionné qu'amoureux, plutôt glouton que gourmet, se passe trèsfacilement de ces exquises délicatesses, de cette tendresse aimable et ingénieuse, de ces prévenances fines

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et nuancées à Tinfini— précieux condiments t ~ que l*a^ mour, et quelquefois le seul désir de plaire, révèle chez nous aux personnes du sexe. Eve, la séduisante Eve, est bien la mère authentique des femmes européennes, des Parisiennes surtout. Que les naturalistes et les philosophes cherchent avec persévérance ; ils découvriront, à coup sûr, que les filles d'Amérique ont une autre origine. Ici la possession s'arrête au corps. Vàme et l'esp7% c'est-à-dire le sentiment et la grâcôj sont encore à l'état de germe et restent à développer. Le temps peut seul opérer une transformation complète.

Nul doute que la vapeur, — ce Cabrai des'temps modernes, ce ministre d'Etat du progrès, parviendra, sinon à découvrir au milieu d'elles, du moins à introduire parmi les populations tropicales— entre des ballots de chiffons et des caisses de livres — ce fruit délicieux de la civilisation européenne, cette fleur de nos salons, dont la saveur et le parfum contiennent une amertume qui les fait aimer davantage ; ce composé charmant de caprices, de coquetteries, de perfidies, d'ardeurs contenues, de malice, qu'on appelle la femme.

Ce produit exquis d'une société élégante pourra, avec le temps, s'acclimater au Brésil, tout comme s'y sont acclimatés la canne à sucre empruntée à ses voisins, le café introduit dans le courant du siècle dernier par le chancelier Castello Branco, et le thé vert, implanté de la Chine il y a quelques années à peine.

Les modistes et les institutrices aidant, l'homme de l'Amérique du Sud, plus raffiné dans ses goûls, plus délicat dans ses jouissances, plus exigeant dans son intimité, finira par posséder, lui aussi, une compagne digne de lui et dont il sera digne.

Notre criada présentait d'une main un hochet à nhanha. Elle se complaisait de l'autre, mais pour son

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propre compte, dans un exercice qu'affectionnent trèsfort les macaques, et auquel les paysannes provençales, italiennes et espagnoles se livrent, accroupies près de leur porte, sur la tète de leurs enfants.

Le tableau est-il suffisamment indiqué?

Oui, sans doute. Comment admettre, toutefois, qu'une femme distinguée, habituée aux soins délicats et incessants qu'exige le respect de soi-même, puisse découvrir, à travers les mailles pudiques d'une périphrase, le hideux réalisme de l'occupation de Candida?

Pardonnez-moi donc, madame, si je suis forcé, afin d'être compris, de compléter cette peinture de mœurs portugaises.

Notre criada fourrageait dans ses cheveux. De temps en temps, elle en retirait un objet qu'elle écrasait gravement, avec l'ongle du pouce, contre le dossier de la marqueza.

Et nous étions en train de dîner!

Mon couteau cessa de fonctionner à l'instant, et j'apostrophai la senhora des iles.

— Que fais-tu là? lui dis-je.

Candida accomplissait son cinquième meurtre. Elle ne se dérangea pas pour si peu, mais, l'exécution terminée, elle tourna vers moi sa figure de citron et répondit sans s'émouvoir :

— Le senhor voit bien ce que je fais : je tue mes piolhos.

— Comment! vous avez des piolhos! s'écria Lison, partagée entre le dégoût et un certain effroi.

Et elle lui arracha notre enfant, et elle le serra, toute tremblante, sur son sein.

Candida la regarda d'un air étonné.

— Sans doute, j'ai des piolhos, répliqua-t-elle. Est-ce que Madama n'en a pas?

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Une démangeaison insolite parcourut tout mon corps à ces mots, et j'eus une envie furieuse de me gratter. C'était trop fort aussi, cela, convenez-en.

— Est-ce qu'une personne qui se respecte se laisse dévorer par la vermine? m'écriai-je dans mon indignation.

L'œil de Candida témoignait d'une stupéfaction plus grande.

— Chez nous, n'a minha terra, observa-t-elle, toutes les senhoras ont des piolhos. Celles qui, par hasard, en sont momentanément privées, en empruntent à leurs amies, car c'est là un signe de santé. Si Madama le désire... fit-elle en se penchant vers Lison, et avec un geste on ne peut plus significatif.

Celle-ci se recula précipitamment jusqu'à l'extrémité de la marqueza.

— Chez nous, lui dis-je, les senhoras ne sont ni des chiennes, ni des macaques. Celles qui auraient assez peu de soin de leur personne pour être ainsi infectées, seraient à l'instant chassées comme des lépreuses de toutes les sociétés, honnêtes.

Et comme la senhora des îles me considérait toujours avec un stupide ébahissement :

— Candida, repris-je, je ne garderai pas davantage à mon service une créature dont la tête est envahie par des hôtes pareils. Tu vas àonCyja,ja, quitter la table et te faire couper les cheveux, sinon...

La criada ne me laissa point achever. Ses traits se contractèrent subitement et son œil irrité lança un éclair.

— Lesenhor me prend donc pour une esclave? s'écria-t-elle.

— Non pas ; mais pour une fille dont le voisinage est dangereux. Ainsi donc...

Elle se leva brusquement, et, m'interrompant encore :

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— Je suis une seuhora tout comme Hadama, proférat-elle avec hauteur, et, pour rien au monde, je ne me soumettrai à [l'humiliante épreuve que le senhor veut m'infliger.

— Eh bien ! alors, déguerpis aussitôt de cette place et retire-toi dans la cuisine, d'où tu ne bougeras plus jusqu'à ton départ de ma maison.

— Je conserve mes cheveux, et je me retire à l'instant, répliqua-t-elle avec une fierté grave.

Après le départ de Candida, Lison me dit :

— Ma foi ! à tout prendre, je préfère encore les négresses. Les négresses ne sont pas plus dégoûtantes que les blanches, et elles ont moins d'insolence et moins de morgue : c'est toujours cela de gagné pour ceux qui ont besoin de se faire servir.

— Et ce soiit ces créatures-là qui appellent les noirs des bvrros et des cachorros ! ne pus-je m'empêcher de m'écrier.

— Mon ami, répliqua Lison, on ne saurait donner que ce que l'on a. Or, quelle éducation peuvent donner des êtres aussi dégradés ? Si les noirs sont des brutes, et cela est incontestable pour moi aujourd'hui, la faute en est aux blancs qui les ont abrutis, et non pas à eux.

— La faute en est à l'esclavage, à l'institution et non pas aux hommes, pensai-je, tout en entamant notre petit rôti.

11 y a, bien entendu, des exceptions à la règle que nous venons d'établir. On rencontre au Brésil, comme partout, des femmes charmantes, sinon jolies, qui rivaliseraient d'élégance et de distinction avec les femmes de nos salons aristocratiques. Mais ce sont là des produits de la civilisation, et ces Brésiliennes, pour la plupart, ont voyagé en Europe.

Nous parlons ici de celles qui croupissent dans une

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ignorance complète de toute chofe, ne sachant absolument rien, si ce n'est broder, jouer une polka sur un piano de Collard-CoUard, et confectionner des confitures ; mais, malheureusement, c'est là le plus grand nombre.

Du reste nous développerons mieux notre pensée dans le chapitre où nous traiterons de la vie de famille au Brésil. D'ici là, gardez-vouade suspecter la sincérité de mon récit, madame, et plaignez avec moi ces victimes, un peu trop résignées, peut-être, de l'ignorance et des préjugés.

Il était sept heures lorsqu'il nous fut enfin permis de prendre notre modeste repas.

Et les Brésiliens nous appellent avec mépris : étrangers!

Et ils nous accusent de venir nous enrichir à leurs dépens I

Décidément, cette accusation serait trop odieuse, si elle n'était point souverainement ridicule.

Convenez avec moi, madame, que les journées sont bien remplies à Rio-de-Janeiro.

U est neuf heures. Les ouvriers ont accompli leur tâclje, et les toMeiros, chargés de paquets d'allumettes, viennent de m'être apportés. Le contre-maître Barboza, que je soupçonne fort d'être épris de quelque moça, vient de passer sa veste blanche ; la canne à la main, il s'est éloigné de la chacara. Deux de ses compagnons ont également quitté la fabrique pour aller à leurs plaisirs. Les autres, précédés d'une mauvaise guitare, d'un accordéon et d'un marimba dont ils ne savent pas jouer, bien entendu, donnent un concert aux négresses de la senhora Francisca, accroupies, en fumant, sur les limites de la propriété de leur maîtresse.

Les débris du mur renversé par l'orage séparent les senJiores mocos des esclaves.

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Le ciel est d'une magniflcence inouïe. Des myriades d'étoiles brillantes, inconnues dans nos climats, constellent les plaines azurées du firmament. La lune répand en tous lieux sa clarté, plus vive qu'en Europe, et qui alfecte même le regard. D'innombrables coléoptères lumineux sillonnent l'espace en tous sens, semblables à des étoiles voyageuses, en même temps que la terre, fécondée par l'orage, envoie dans l'air des parfiuns suaves. A droite, à gauche, dans toutes les directions, des accords de guitare et des chansons amoureuses troublent le silence de lanuit.

Malheureusement, avec le soleil n'a point disparu cette chaleur accablante qui, pendant le jour, embrase les poumons et les empêche de fonctionner. L'air est lourd, et, partant, la respiration pénible. Ajoutez encore, à ces causes de malaise, que l'humidité se fait sentir, — une humidité pénétrante, redoutable, malsaine au dernier point. Quels que soient les sollicitations de la nuit, les splendeurs de la nature, et les merveilleux tableaux qu'elle étale aux regards, l'Européen commet une grave imprudence en restant exposé aux influences atmosphériques. Il doit rentrer au logis, sous peine d'attraper une de ces péripneumonies, appelées constipaçôesy qui sont si dangereuses au Brésil.

Lison se mit à sou piano ; je pris mon violon et nous invitâmes à veiller avec nous Rossini, Hérold et Boïeldieu. La chaleur était vraiment énervante. De grosses • gouttes de sueur coulaient de mon front et tombaient sur mon instrument. Mes doigts glissaient perfidement sur les cordes qui ne pouvaient conserver longtemps l'accord ; il me fallait les remonter à chaque instant pour les mettre au diapason. La chanterelle, trop souvent tourmentée, cassa deux fois, pendant qu'une affreuse esperança perchée au-dessus de nos têtes, insultait à nos misères par son cri aigu.

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— Cette vilaine bête nous présage encore quelque malheur, observa Lison.

J'étais impatienté plus qu'on ne peut le dire. La sauterelle railleuse fut impitoyablement mise à mort, et je repris mon violon,

—Voyons, dis-je à ma compagne, en jetant sur un fau* teuil mon mouchoir trempé de sueur; en Fhonneurde cette belle soirée, jouons le morceau des Deux Nuits que vous aimez tant. A vous le prélude ; je vais essayer de faire le chant.

Bien que mes doigts, engourdis par une longue inaction, eussent perdu cette souplesse que donne seule la pratique, je traitais tant bien que mal la partition, lorsque ma compagne ressauta sur son tabouret, en poussant un cri d'effroi. Au môme instant, je ressentis aux jambes une vive souffrance ; c'était comme des épingles qu'on aurait enfoncées dans mes chairs.

— Ces piqûres me brûlent! s'écria Lison.

Et elle s'élança au milieu de la chambre.

Je pris une bougie et je regardai à mes pieds.

Imaginez-vous, madame, une traînée d'insectes d'un noir rougeâtre qui sillonnaient le parquet. Ils sortaient du mur, du plancher, de la porte du jardin ; on n'apercevait plus déjà les pieds du piano, tant les masses étaient épaisses, tant elles se succédaient avec une prodigieuse rapidité. Bientôt la ligne devint plus profonde encore et les noirs bataillons s'étendirent depuis le seuil jusqu'au fond de l'alcôve.

Ainsi que les crabes, les fourmis voyageuses accomplissaient leur émigration, et, comme les crustacés, elles dédaignaient de tourner l'obstacle qui se trouvait sur leur itinéraire.

— Ohl mon Dieul et nhanhal s'écria la pauvre mère.

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D'un bond j'atteignis le berceau de notre enfant que je traînai dans la salle à manger.

Les ouvriers accoururent à mon appel et nous commençâmes par transporter les meubles dans le jardin. Une nouvelle chaîne s'établit alors jusqu'au puits de la chacara. La chambre ne tarda pas à être inondée ; et nous vîmes surnager des myriades de cadavres. Deux grandes chaudières d'eau avaient été placées sur le feu ; elles concoururent puissamment à cette impitoyable tuerie. Mais les masses, un moment rompues, ne tardaient pas à se reformer de nouveau; la solution de continuité disparaissait comme par enchantement, et les dernières arrivées, poussées par celles qui venaient après elles, rejoignaient par une courbe le tronçon un moment isolé.

L'œuvre de destruction continuait cependant. Nous avions le corps couvert de ces affreuses fourmis, et les ouvriers, qui étaient accourus pieds et jambes nus, durent abaisser leur pantalon et chausser des souliers, afin d'être moins exposés aux piqûres.

Je faisais de mon côté aussi bonne contenance que cela était possible. Tout en coopérant au massacre, je raclais avec la main mes pauvres jambes, qui disparaissaient sous un bas mobile, mais lancinant, formé par l'aglomération des insectes.

S'il faut en croire Brêt, les Piayes (devins chez les Indiens) et les guerriers Caraïbes, pendant leurs terribles initiations, recevaient sur leur corp nu des myriades de fourmis. Les devins Brésiliens subissaient les mêmes tortures. Ces hommes avaient donc dix coudées de haut? Ils étaient donc de fer ?

Je le déclare, malgré l'autorité de cet auteur, de pareilles initiations n'ont jamais existé. Ces histoires fantastiques ne sont évidemment que des contes de la Mère-

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rOîe. Le souvenir des souffrances aiguCs que j'ai dû endurer pendant cette nuit me donne le droit de me montrer incrédule à ce sujet.

Que les sauvages du sud se régalent avec des fourmis grillées, et aussi certains colons, comme j'aurai Toccasion de lé constater plus tard; il n'y a rien dans cette allégation que les lecteurs ne puissent admettre. Les Chinois mangent bien des chiens et des nids d'hirondelles, et l'on sert des soupes à la bière sur les tables allemandes; mais que des êtres doués d'une force relative, des êtres humains, en fin de compte, pour plaire à leur sombre divinité, se soient laissé dévorer par des légions de ces insectes maudits 1... c'est là tout simplement une opinion absurde. Les sauvages sont de chair et d'os comme nous, que diable !

J'admets la décollation, la roue, le' chevalet, les brodequins et tout l'arsenal de Torquemada; je ne refuse pas de croire à la fosse aux lions des Juifs, aux supplices J)izarres des fakirs indiens, et même aux épreuves effrayantes des prêtres de Panga, le dieu redoutable des reptiles. Mais ce qui confondrait ma raison, ce serait l'authenticité des ijiitiations volontaires des Piayes par les fourmis (1).

Je suis payé pour savoir que de pareilles tortures dépassent de beaucoup les forces de la nature humaine.

Pendant près de deux heures nous ne cessâmes pas. de noyer, de brûler, d'écraser, mais sans parvenir à renvoyer dans une autre direction l'armée des insectes.

Les planches, la terre, le bas du mur, vomissaient incessamment de nouvelles légions qui reliaient obstiné-

(i) Lorsque j'écrirais ces lignes, je n'avais pas en«ore vu de sauvages; mon opinion s'est modifiée depuis q[ue j'ai pu converser avec des Boiicudos et des Tupinambas,

ment l'avant-garde au corps de bataille. Je ne crois pas manquer à Tortliodoxie, en déclarant qu'il a passé dans ma chambre à coucher plus de fourmis qu'il n'y a d'étoiles au firmament.

Le défilé cessa pourtant, car tout a une flp dans ce monde. Mais, mes pauvres jambes, à force de les gratter, ne formaient plus qu'une plaie et ma poitrine était en sang; mais, mes veines contenaient du feu et j'étais rendu de fatigue.

Ma compagne, si violemment éprouvée depuis plus d'un an, et secouée si fortement pendant le cours de cette journée, pleurait à chaudes larmes près du berceau de son enfant, à qui elle présentait un sein tari. En m'apercevant, elle attacha sur moi un œil désolé.

— Pourquoi, mon Dieu ! m'avez-vous amenée dans cet horrible pays? proféra-t-elle avec découragement. Les privations de toute sorte, les nuits sans sommeil, surtout, ont éteint toute mon énergie, et maintenant je n'ai plus de lait à donner à mon enfant î Qu'allons-nous deve-* nir, mon Dieu I Oh 1 mon Dieu, prenez pitié de nous I acheva-t-elle, avec un accent qui me déchira le cœur.

Je m'éloignai pour cacher mon émotion. Quand je revins, Lison était plus calme ; la prière lui avait fait du bien; mais elle était pâle et maigre à faire pitié, et notre enfant, en achevant d'épuiser sa mère, me parut plus débile, plus souffreteux que de coutume.

Eh bien I madame, que pensez-vous maintenant de ce climat privilégié ?

Combien les tableaux vrais que je viens de dérouler sous vos yeux diffèrent, et des peintures riantes, heureuses, qu'on trouve dans les relations des voyageurs officiels, et des descriptions fantaisistes des plumes dévouées !

En une seule journée, que de tribulations de diverse

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nature on peut avoir à subir dans ce Paradis terrestre des entrepreneurs d'émigration !

Récapitulons : 1. A cinq heures, je suis brusquement réveillé par l'explosion d'une mine, et la pierre qui tombe sur le toit de la chacara pouvait, sinon me tuer, du moins me blesser grièvement ;

2. A huit heures, un vol est commis à mon préjudice par le cjgano José Ignacio Maria Carlos Pedro da Vega;

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