A cinq et six heures, nous souffrons la faim
9. A six heures et demie, exercice plaisant de Candida, la senhora des iles. — Une tuerie de piolhos;
10. A dix heures, soirée musicale interrompue par une invasion de fourmis justement appelées formigas de correcçào;
11. A minuit enfin, nous rentrons en possession de notre chambre, d'où les insectes nous avaient chassés, et nous redevenons jusqu'au jour la proie des moustiques.
170 LB BRÉSIL TEL OU'iL EST
Conclusion :
Les touristes et les voyageurs officiels qui ont vanté la prodigieuse fécondité de cette terre, les merveilles que la nature y a accumulées et la magnificence de sa végétation, ne connaissent rien de la vie qu'on mène à Rio-de-Janeiro.
Faudra-t-il que la vérité sur ce pays sorte d'une fabrique d'allumettes ?
a S2RTIGB DOHBSTigOB. — LA TRAITE DES BLAUCS.
Le service des noirs esclayes.
Ceux qui n'ont point visité les pays à esclaves, ignoreront toujours rembarras qu'on éprouve à trouver un domestique passable, dans ce milieu où règne souverainement le préjugé de la couleur.
Les noirs libres croiraient déchoir s'ils acceptaient des fonctions serviles ; quant aux négresses libres, au lieu de s'attacher à une famille honorable, elles se hâtent de jouir largement, immodérément, de leurs fraîches années. Lorsque Fâge a amorti la fougue de leurs passions, les unes entreprennent quelque commerce de détail; les autres, toujours dominées par des habitudes de fainéantise et de désordre, vivent au hasard. Quelques-unes seulement se décident à entrer au service des blancs; mais c'est là une exception très-rare.
Ce n'est donc que parmi les nègres et les négresses esclaves qu'on peut trouver des domestiques.
Nous avons, à Paris, des bureaux de placement k l'usage des petits ménages et des étrangers, où vont se faire inscrire les cordons bleus incompris, les femmes de chambre qui hantent les bals publics, et les villa-
geoîses nouvellement débarquées. La police exerce sa surveillance sur ces établissements, dont les chefs sont tenus de fournir certaines garanties de moralité.
Rio-de-Janeiro possède également des agences pouf la location des noirs et des négresses destinés au service intérieur des maisons ; mais la liberté illimitée laissée ici au commerce, fait de c^tte industrie un moyen de duperie insigne et de cruelle mystification pour les Européens.
L'imprésario reçoit en dépôt chez lui des esclaves des deux sexes ; sur le prix de location, il perçoit pour lui, à titre de commission, un droit convenu avec le maître du noir. Ce droit s'élève à 10 p. 100, en moyenne.
Voilà, certes, pour un intermédiaire, un bénéfice honnête, et dont maint courtier se contenterait chez nous; mais, sous les tropiques, un gain de 10 p. 1 00 sur une marchandise qui n'expose à aucuns risques, ne paraît pas une rétribution sujQisante.
// faut tirer du sac le plus de mouture qu'il est possible.
Nul ne pratique plus consciencieusement cet axiome des meuniers peu scrupuleux, que le chef du bureau de placement brésilien.
L'imprésario, disons-le en passant, est emprestador sobre penhores; traduction littérale : prêteur sur gages. Il mène de front ces deux industries qui sont, pour lui, une source de bénéfices considérables.
Ordinairement, c'est un individu d'une quarantaine d'années, jovial, replet, doucereux, insinuant, ayant quelque peu les allures d'un avocat retors qui veut faire le bonhomme,
11 n'est jamais embarrassé, du reste, pour fournir aux exigences de ses nombreux clients.
Valets de chambre, grooms, caméristes, cordons bleus
LE BRÉSIL TEL QlflL EST 173
possédant à fond les cuisines anglaise, française, allemande ou italienne ; rassortiment est complet et le choix ne laisse rien à désirer. Vous n'avez qu'à demander, vous serez servi aussitôt, et cela pour un prix qui varie depuis 16,000 jusqu'à 25,000 reis par mois (de 48 à 75 fr.).
Dans cette somme n'est pas comprise, bien entendu, une seconde commission de 2,000 reis, que l'imprésario réclame pour ses soins et peines, ce qui, à la rfgueur, peùi^encore être justifié. Mais, notons-le soigneusement, cette nouvelle prime, cda est imprimé tout au long^ et pour cause, sur la quittance qu'il vous délivre^ ne saurait, dans aucun cas^ être restituée.
C'est là une précaution essentielle, ainsi qu'on va le voir.
Dans sa naïveté, l'étranger s'imagine qu'un sujet loué 60 ou 75 francs par mois, doit être, sinon un élève du grand Carême, du moins, un disciple distingué de mamoiselle Marguerite; quelle erreur est la sienne!
Tout le talent des cuisinières esclaves se borne à deux ou trois manipulations importées de Loanda ou de Tombouctou, mais parfaitement inconnues aux fourneaux civilisés. La confection du- plus modeste ragoût, la cuisson intelligente d'un simple rôti, présentent à l'esprit de ces malheureuses un problème insoluble. Par compensation, elles excellent dans une certaine sauce aux piments que relève parfois un goût très-prononcé de tabac, et elles ne redoutent aucune rivalité pour la préparation d'un plat de bacalhao et d'une feijoada (1).
De quoi donc pourriez-vous vous plaindre? Votre
(1) Baealhâo, morne sèche. ^- Feijoadaf ragoût composé avec un filet de porc et de petits haricots noirs, très-farineux, appelés feijoes. C'est le plat national au Brésil.
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femme n'entend pas de cette oreille, il est vrai; mais les femmes, on le sait, se montrent si difficiles à contenter! La vôtre vous reproche de vous être laissé berner et de gaspiller ainsi follement l'argent de la communauté.
Si, par hasard, l'esclave est jeune et coquette, on devine les suppositions que ce fait provoque, et combien votre crime prend tout à coup des proportions énormes.
Tout en essayant de calmer votre nerveuse compagne, vous vous promettez bien de laver d'importance, le lendemain, la tête à l'impudent imprésario.
L'explication a lieu, en effet.
~ L'industriel vous écoute avec un air candide et compatissant qui ne peut manquer de produire sur vous une certaine impression. Il vous plaint, en poussant force soupirs ; il entreprend enfin de se justifier, aux dépens du maître de l'esclave.
« Ce senhor avide l'a trompé lui-môme, en présentant son esclave comme un artiste distingué. Toutefois, le mal se réparera facilement. On vient précisément de lui amener une négresse qu'une gêne momentanée force son maître à louer. Celle-là, l'imprésario la garantit une cuisinière parfaite ; mais, à cause de ce mérite transcendant, la location sera portée de 20,000 à 22,000 reis. »
Le boniment de l'imprésario, malgré l'augmentation qu'il annonce, achève de vous désarmer.
La négresse paraît; elle répond à vos questions d'une manière satisfaisante.
La pauvre créature, vous ignorez cela, ne fait que répéter la leçon qu'on lui a apprise. Elle se donne, par ordre, tous les talents que vous désirez trouver chez elle, et comme, de plus, elle est vieille et affreusement
LB BRÉSa TEL QU'a £ST 175
ridée, vous vous félicitez. d*avoir mis la main sur un pareil trésor.
Vous ne vous vantez pas auprès de votre femme, bien entendu, en lui présentant la susdite perle, du supplément qu'il vous a fallu débourser pour elle.
Et vous avez bien raison de cacher cette circonstance, car vous venez d'être la victime d'une nouvelle mystification plus effrontée que la première.
La merveille, le phénix des cuisinières africaines ne possède, comme l'autre, comme toutes les autres, hélas I que son plat de baccUhâo et sa feijoada,
Brillât-Savarin ! voile ta face indignée !
C'est avec de l'eau chaude qu'elle dépouille la volaille qu'on vient de lui confier ; puis, elle décapite cette môme volaille, sous le prétexte facétieux qu'un coq ayant chanté lorsque'saint Pierre a renié son maître, un bon catholique doit témoigner, son horreur pour une pareille abomination, en tranchant le cou de ton» les gallinacés destinés à sa table; puis enfin, elle s'y prend si maladroitement pour apprêter la bête, que votre femme furieuse la lui arrache des mains et l'em* broche elle-même.
Eh bien ! je vous le dis sérieusement : vous devez en-^ core vous estimer heureux, lorsque vous n'avezpasintro-^ duit chez vous un de ces esprits hardis qui s'aventurent à la découverte de procédés nouveaux. On a tellement répété à ces pauvres créatures qu'un peu de bonne volonté et quelque idée suflisent pour satisfaire les ma-damas ^ que certaines d'entre elles, égarées par un excès de zèle, inventent des ralTmements, imaginent des méthodes de manipulation, qui leur vaudraient assurément une casserole d'honneur à Malemba ou à Loango.
Exemple :
Une de nos compatriotes, femme d'un riche négociant
176 LE BRÉSIL TEL QU'lL EST
établi rue Do Ouvidor, avait chargé un imprésario de lui procurer quelque sujet d'élite, en ajoutant qu'elle ne lésinerait pas sur le prix de la location. Le sujet est trouvé, cela va sans dire, et la dame part avec lui pour sa chacara des Laranjeiras. C'était un nègre.
Le dimanche arrive ; — quelques amis sont réunis chez le négociant qui leur a vanté, dans sa lettre d'invitation, les excellents principes du nouveau cuisinier.
La dame — il me faut bien avouer ce goût particulier — avait un faible pour certain plat de filet de bœuf, haché menu, et recouvert avec une enveloppe dorée d'oeufs et de fines herbes. C'était comme qui dirait une sorte d'omelette à la viande. La recette, on le voit, n'offrait rien de bien hérissé; aussi, après avoir donné ses ifastructions à l'esclave, la maîtresse de la maison alla rejoindre sa société.
A cinq heures on se met à table.
Le potage servi, madame B... fait circuler le fameux hachis de filet. Après la première bouchée, chaque convive échange un coup d'oeil d'inquiétude avec son voisin. D'aucuns môme ne peuvent retenir une grimace. Les assiettes se vident lentement, ou, plutôt, elles ne se vident pas du tout.
Madame B..., occupée à donner des ordres, ne remarque pas, tout d'abord, l'attitude embarrassée de ses hôtes. Le plat lui est présenté à son tour par le copeiro.
— Qu'est-ce cela? dit-elle, en apercevant des morceaux de viande coupés carrément. L'ignorant ne m'a pas compris ; il a oublié de hacher le filet.
— Si ce n'était que cela I observa le négociant. Approche un peu le plat de ton nez et dis-moi si tu reconnais là le parfum habituel de ton mets de prédilection.
Le plus grand silence régnait parmi les convives. Madsûne B... ressauta sur sa chaise.
— Quelle abominable odeur de tabac et de catingaî s'écria-t-elle. Ce n'est pas du filet de bœuf, mais bien de la chair de nègre qu'on nous a servie.
Un frisson parcourut les membres des invités, à ces mots.
— Qu'on m'amène Carlos sur-le-champ ! ordonna la maîtresse de la maison.
Le nègre parut; on lui demanda l'explication de ces morceaux massifs qui exhalaient une odeur étrange.
Carlos avait Tair d'aussi mauvaise humeur que madame B...
— Ma foi, Senhora, répondit-il, c'est trop exiger de moi que me condamner à préparer un mets pareil. Si les morceaux ne sont pas assez réduits, il n'y a pas de ma faute.
J'ai passé deux heures à les mâcher ce matin et je n'ai pas épargné ma peine, vous pouvez me croire, puisque les mâchoires me font encore horriblement souffrir.
Les convives firent une seconde grimace, plus vilaine que la première, en pensant au singulier laboratoire où s'était manipulé le filet.— Puis, au signal du négociant, ils partirent d'un grand éclat de rire qui scandalisa fort l'esclave. Carlos déclara, en effet, que la cuisine française donnait trop de mal, et qu'il ne consentirait à rester chez madama qu'à la condition de ne plus jamais être forcé de confectionner un plat de hachis.
Cela, vous le comprenez, lui fat solennellement promis.
Second exemple : C'est une recette ignorée de nos gourmets, pour la préparation du café — une recette plus ingénieuse encore que celle employée pour la confection du hachis.
La scène se passe dans une maison hamboiirgeoise, bien connue à Rio.
178 LS BRÉSIL TEL QU'iL EST
Le café fumait dans les tasses; mais la liqueur exhalait, elle aussi, une odeur suspecte. Cette odeur n'était rien pourtant, à côté du goût nauséabond qu'y trouvèrent les convives, après les premières gorgées.
Sommée d'expliquer sa manière de procéder, la négresse — on l'avait louée comme possédant à fond sa cuisine allemande — se révolta d'avoir à subir un pareil interrogatoire. Elle se contenta de déclarer que le café avait été préparé, comme cela se pratiquait d'habitude chez son maître, le commendador S..., et que s'il sentait mauvais, c'était la faute du Senhor et non pas la sienne.
Cette réponse intrigua tout le monde.
Pressée de questions, l'esclave se décida enfin à donner le mot de l'énigme. Elle avoua, avec une naïveté adorable, qu'elle avait employé pour faire son café, l'eau du bain du Senhor.
Je pourrais multiplier les citations de faits excentriques et curieux qui témoigneraient, et du génie primesautier des nègres esclaves, et du soin que prennent les senhoras pour perfectionner leur éducation culinaire.
Mais à quoi cela servirait-il?
L'action désastreuse du Campo d'Acclamaçao sur les mœurs brésiliennes a été déjà surabondamment démontrée; dès lors, qu'y a-t-il d'étonnant si de pauvres noirs subissent, à leur tour, une influence à laquelle des sénateurs et des ministres n'ont pu se soustraire?
Et puis, il ne faut pas abuser des bonnes choses, même du sel ; et l'anecdote est le sel de la narration. •
Je me bornerai donc à constater que tous les noirs et les négresses loués dans les bureaux, pour le service intérieur des maisons, appartiennent à la môme école : l'école de l'ignorance et de la malpropreté.
LE BRÉSIL T£L QU'iL EST 179
Est-ce à dire qu'il n'y ait pas une esclave à Rio qui sache faire convenablement la cuisine?
Non pas; il s'en trouve, et je connais telles maisons brésiliennes où l'on mange aussi bien qu'à Londres et à Paris ; mais les chefs de ces maisons gardent pour leur service personnel les sujets réussis que les tables opulentes leur envient. Quant aux noirs dont on ne peut tirer aucun parti à l'intérieur, on les envoie au casas de commissûo. Voilà pourquoi on ne rencontre ordinairement, dans ces agences, que des esclaves ignorants et vicieux.
Voulez-vous mesurer, en passant, et d'un seul coup, - le degré d'abaissement auquel un despotisme stupide peut faire descendre une créature humaine ?
Le trait suivant vous préparera, madame, à mieux apprécier tout à l'heure le pouvoir discrétionnaire dont jouissent les mattres, dans les pays à esclaves.
J'avais loué une négresse d'une trentaine d'années « c'est-à-dire vieille déjà.
L'imprésario me l'avait donnée, sinon comme experte en cuisine, du moins comme suffisamment instruite de tout ce qui convient à un petit ménage.
Suivant la coutume, Antonia avait répondu affirmativement à toutes mes demandes, et, toujours suivant la coutume, l'imprésario m'avait exploité impudemment, car l'esclave était d'une ignorance consommée.
Ce n'est pas tout : jamais je n'avais rencontré de créa* ture aussi bornée. ^
On en jugera par ce fait qu'il m'a été impossible, pendant le moi3 que j'ai dû la garder, d'obtenir qu'elle mît complètement nos deux couverts. Il manquait toujours quelque chose à l'un de nous.Tantôt, elle plaçait la cuiller sans te fourchette, ou la fourchette sans la cuiller; tantôt, c'étaient les couteaux, ou même le pain qu'il fallait lui réclamer.
180 LE BRÉSIL TEL QV'iL EST
Il nous arriva plus d'une fois, en nous mettant à table, de ne pas trouver d'assiettes à notre place, ou de n'en trouver que pour une seule personne.
C'était, vous le comprenez, à faire jurer un saint
Antonia était réellement abrutie.
J'appris, par hasard, d'un Français à qui l'imprésario l'avait déjà coUoquée, la cause d'une aussi grande stupidité.
Quinze ans auparavant, Antonia était belle et coquette. Son maître, dans un accès de jalousie, tenta de la jeter par la fenêtre. Il la tint, pendant plusieurs minutes, suspendue par les cheveux, à la hauteur d'untroisième étage. C'est donc par suite d'une frayeur extrême que l'esclave avait perdu la mémoire, et qu'elle était devenue à peu près idiote.
Cependant son senhor ne nourrissait pas le moindre scrupule de la louer comme cuisinière, et l'imprésario ne craignait pas de se brûler les doigts en prenant l'argent qu'elle était censée gagner.
Combien de commissions lui avait déjà rapportées Antonia renvoyée journellement de maisons en maisons !
Mais nous ne sommes pas au bout des stratagèmes employés par les chefs de bureaux de placement, dans le but de faire une nouvelle saignée à la bourse de leurs tributaires.
Ecoutez encore ceci et, experto cr^de Roberto :
Le hasard vous a traité, un jour, en enfant gâté. Dn senhor veut punir son esclave; celle-ci est un bon sujet qui connaît à fond le service, mais elle a commis une faute grave, et, comme châtiment, le maître a résolu de l'éloigner momentanément de son logis.
Telle est, du moins, la déclaration de l'imprésario.
La négresse possède, en effet, quelques talents. Elle
LE BRÉSIL T£L QU'lL EST \Si
économise les piments et le vinaigre dans ses ragoûts, et bien rarement vous trouvez du tabac dans le pot-aufeu. Elle est intelligente, elle caresse votre enfant, elle paraît enfin se. plaire chez vous.
Déjà vous alliez remercier votre bonne étoile, quand, tout à coup, l'esclave disparaît de votre domicile.
Comme la loi vous oblige à prévenir immédiatement de cette fuite celui qui vous a loué la négresse ; comme, du reste, vous ne pouvez aller vous-même remplir v^tre baril à la fdntaine, vous vous dirigez tout découragé vers rhorrible agence.
L'imprésario fait l'étonné; il. jure, par notre senhora da ConceiçaOj de mettre aussitôt les Pedrestes à la poursuite de l'esclave ; ou bien, adoptant un autre rôle, il vous déclare que la négresse s'ennuyait dans votre maison, et qu'elle est retournée chez son senhor qui, touché par ses larmes, lui a pardonné.
Vous ignorez longtemps, vous ignorerez peut-être toujours que Tesclave était d'accord avec l'imprésario, et que c'est d'après ses instigations qu'elle a pris la clef des champs. A l'arrivée de la rapariga, l'industriel lui donne quelques sous pour acheter de l'eau-de-vie, et il se hâte, dès qu'elle est dégrisée, de l'envoyer ailleurs, afin d'amorcer une autre dupe.
C'est une nouvelle prime de 2,000 reis qu'elle lui rapporte.
Quant à vous, si vous tenez absolument à ne pas perdre votre argent, il vous faut accepter aveuglément le nègre abruti ou la négresse idiote que l'on vous présente.
Par suite de ce système déplorable, il en coûte cher à Rio-de-Janeiro, bien cher, vous le voyez, pour être mal servi.
Supposez maintenant que le tributaire de ces hideu-
ses agences, habite un quartier éloigné, les LarangeU ras^ par exemple, ou Bota-Fogo, ou YAtterado, Voici les sommes qu'il devra débourser mensuellement s'il persiste à vouloir prendre chez lui une domestique :
1 "Voyage. — Omnibus — aller et retour. 800 reis.
Location d'une négresse Congo 18,000
Commission pour l'imprésario 2,000
La congo ignore môme qu'on met du sel dans le pot-au-feu. Nécessairement vous la renvoyez.
2« Voyage. — Aller et retour par l'omnibus 800
La congo est remplacée par un mozambique pour lequel on exige une augmentation de 2,000
Total 23,600 reis.
Vous n'avez changé qu'une fois, et votre cuisinier vous revient à plus de 70 francs pour un mois.
Que sera-ce, si, comme des étrangers que j'ai connus, vous êtes forcé d'accomplir trois, quatre, cinq voyages, — je n'ose aller plus loin — pour remplacer autant de fois les sujets abrutis fournis par l'imprésario?
Vous payerez alors une négresse insolente, abêtie, débauchée ; un nègre ivrogne, ignorant et voleur, le prix que vous donneriez en Europe à un domestique habile, ou, du moins, à une cuisinière consommée.
Maintenant attribuez une valeur au temps {Urnes is money) que vous perdez dans ces marches et contremarches continuelles.
Appréciez aussi la fatigue sous un ciel incandescent, les scènes dans votre intérieur, le mauvais sang que vous vous faites en apostrophant l'imprésario, les tri-
UB BKésn TKL Qé'ïL EST 183
bulations, les ennuis de toute sorte, en un mot, que vous cause l'avidité éhontée de cet homme ; vous admettrez alors avec moi qu'il y aurait profit incontestable, économie importante, .sérieuse, lorsqu'on va s'établir aa Brésil, d'amener avec soi une servante européenne, si, dans ce cas encore, des déceptions d'une autre nature, mais tout aussi irritantes, ne vous étaient pas réservées, ainsi que nous le démontrerons bientôt.
Je dois confesser, toutefois, qu'il n'est pas absolument impossible de rencontrer un serviteur passable, lorsqu'on a noué depuis quelque temps des relations dans le pays. Celui-là seulement, qui a pour amis des Portugais ou des Brésiliens, aura chance de découvrir ce rara avis dont il est ici question, et que ni les annonces emphatiques du Jornal do Commercio, ni les courtiers usuriers, malgré leurs {«romesses affriolantes, ne sauraient lui procurer.
Puisque je viens de citer le Jornal doCommercio, qui est la feuille la plus répandue au Brésil, je rappellerai, en passant, un usage importé d'Angleterre en Amérique, où il a pris aussitôt un développement considérable. Je veux parler de Vannonce par la voie des journaux.
En Angleterre^ Vannonce est cultivée sur une grande échelle. Elle a pour mission de pourvoir, sous la double forme d'offre et de demandCy à tous les besoins d'une société éminemment commerçante et industrielle, et de faciliter ainsi, sans dérai^ment ni fatigue, l'acquisition du confortable.
Un négociant, absorbé par ses affaires, ne sait ccmiment se procurer les fonds qui doivent lui permettre d'agrandir le cercle de ses opérations. Le temps de chercher lui manque aussi; mais en parcourant les colonnes do Times^ à la page des annonces, il trouvera
184 LE BRÉSa TEL Qtj'iL EST
l'associé dont il a besoin, le prêteur dont il est en quête, et, parfois, l'épouse dont la dot rendra inutile Tintervention du prêteur et de Tassocié.
Au* Brésil, le journal remplit un rôle plus considérable, puisqu'il éclaire d'un même jour la vie extérieure des individus et les mystères du foyer domestique. Sa publicité, non-seulement est exploitée au profit des opérations commerciales, mais encore elle favorise des transactions bien autrement délicates, en servant les intérêts de la famille, de l'amour et de l'amitié. La même feuille qui contient des propositions d'emprunt et de vente, enregistre aussi les réclamations menaçantes du tailleur au client qui néglige d'acquitter sa note, le sonnet de l'amant à sa maîtresse, les compliments de l'ami à son ami et le rendez-vous qu'il lui donne. Le journal brésilien fait l'office de la petite poste. Il accueille avec la même faveur, c'est-à-dire au même prix, les soupirs d'amour, les offres d'argent, les invecr tives réciproques des homœopathes et des allopathes, les demandes de pardon et les plaintes aux commissaires de police ; c'est par son entremise qu'on s'envoie le bonjour, qu'on échange des cartes, qu'on se donne des poignées de main, et qu'on s'invite à diner. Pour tout dire, en un mot, au Brésil, Ja feuille imprimée qui parait chaque matin, est aussi bien le Moniteur du négoce que celui des passions et des intérêts moraux de la cité.
Location et vente, voilà les deux articles de fond des journaux brésiliens, les seuls articles,. du reste, que réclament les abonnés. Les noirs y sont annoncés avec des chiens et des chevaux, des balles de coton et des caisses d'allumettes, des appartements et des pianos anglais.
Hais les esclaves dont on provoque ainsi le place-
LE BRÉSIL TSL QU*IL EST i85
ment, appartiennent généralement à la catégorie de ceux que fournissent les casas de commissao. Cela est si vrai qu'à part quelques senhores qui refusent de recourir à ces intermédiaires, ce sont les chefs eux-mêmes des bureaux qui payent l'annonce, dans le but de recommander avantageusement leur maison.
11 est bien entendu que armonce signifie aussi rédame^ plus particulièrement encore en Amérique qu'en Europe.
Il existe pourtant un autre mode de location pour les noirs esclaves. Cet autre mode, quoiqu'il soit également défectueux, puisqu'il reste sans contrôle comme le premier, est cependant de beaucoup préférable à ceux adoptés par les casas de commissao et les journaux.
Les lecteurs connaissent maintenant les agences où Ton pratique si paisiblement, sous la protection de la loi, l'usure et l'etooquerie. Ces agences, malsaines au physique comme au moral; ne sont alimentées que par la petite propriété.
Un senhor n'ayant que deux, trois ou quatre noirs et ' négresses, garde un esclave pour son service personnel, et envoie les autres au bureau. Le prix de location de ces malheureux, voilà le plus souvent ses seules rentes, ses seuls moyens d'existence ; à moins, toutefois, que la source de ses revenus ne soit tout à fait impure, et qu'elle ne se trouve dans une abominable spéculation, ainsi que cela sera établi vers la fin de ce volume.
Les riches citadins, les fidalgos aisés, ne procèdent point de cette manière. Je ne parle point ici, bien entendu, des fazendeiros et des senhores d'Engenho, dont quelques-uns ont jusqu'à 200, 300 et même 500 esclaves qu'ils emploient à la culture du café, des cannes et du coton, ou au travail de leur usine, mais de ces bons
iSô LB BBJfeSIl. TSL QU'U EST
boûi^eois dont le patrimoine est représenté par 25, 40 ou 50 têtes de bétail humain. Leur maison, montée sur un pied respectable, occupe six, huit, et même dix esclaves, ayant chacun des fonctions diverses et nettement définies. Il s'agit maintenant de faire produire au reste du capital le plus gros intérêt possible. Pour obtenir ce résultat, on met en apprentissage les molëques et négrillonnes, et on leur enseigne, suivant leur aptitude, un état qui rapporte plus tard de bons salaires, consciencieusement empochés par leursenhor. J'ai connu un ouvrier charpentier qui gagnait journellement à son maître 8,00Q reis, soit 24 fr. Les autres esclaves : cuisiniers, blanchisseuses, repasseuses, nourrices, sont loués à des particuliers offrant des garantiessuffisantesd'honorabilité, mais sans Fintervention des casas de commissào. Ces établissements, en effet, où Ton ne rencontre que des noirs de rebut, jouissent d'une réputation détestable. Aussi ne sont-ce que les étrangers qui composent leur clientèle, ou ceux qui, habitant la ville, sont condamnés par les circonstances à louer un esclave du jour au lendemain.
Les Malgos, dont il est ici question, se mettent en rapport avec un commerçant solidement établi, ayant' Iqja (boutique) ouverte, bien achalandée, dans une des rues centrales de la cité. Ce commerçant, moyennant un droit de courtage, consent à placer parmi ses freguezes (clients) la nouvelle marchandise qu'il a reçue momentanément en dépôt.
On comprend tout de suite les avantages sérieux de ce mode de location pour les deux parties contractantes. Ces esclaves, appartenant à un maître aisé, intelligemment soucieux de ses véritables intérêts, ont été convenablement dressés pour les fonctions qu'ils étaient destinés à remplir. Un amour-propre bien entendu, à défaut
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d'une probité rigide, empêche le ûdalgo de louer des noirs impropres au service pour lequel ils sont requis • mais, d'un autre côté. U exige qu'ils ne sortent pas dan^ ia rue, con a condiçao de nùo sahir à rua, et qu'ils ne soient livrés qu'à des personnes honorables et bien posées.
Le prix de ces nègres et de ces raparigas A'estnmcào (cest le nom qu'on leur donne) est plus élevé, cela va sans dire, que celui des êtres abrutis que fournissent les commissionnaires-usuriers; cependant, en somme leur éducation suflsante, leurs talents, médiocres il est vrai, mais réels, au bout du compte, présentent une économie de temps, de colères rentrées et de mauvaise humeur qu'on ne saurait assez apprécier. A leur tour ces nègres nourrissent un sentiment de vanité à l'endroit de la maison dont ils sont la propriété. Leur senhor est un noble cormmndador, un avocat renommé un sénateur, un ministre, quelquefois, et ils mettent leur orgueil à prouver que le maître est trop illustre pour que les esclaves ne soient point parfaitement dressés.
Ce sont les nègres de cette catégorie qui ne parlent que lorsqu'ils sont interrogés, qui obéissent à un signe, — quel que soit l'ordre qui leur est donné, — qui glissent comme des ombres dans les appartements, sans déranger un meuble. Grâce à leurs yeux qui ne voient rien, à leurs oreilles qui n'entendent rien, à leurs pieds nus qui semblent doublés d'ouate, ils vous composent un service silencieux, discret, rempli de charme et de mystère, délicieux, en un mot, que l'argent seul en Europe, ne saurait procurer.
^ Il faut bien convenir aussi qu'à côté de la question d'amour-propre, il existe un autre motif qui contribue fortement à retenir ces nègres dans la ligne du devoir.
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Ils savent que la susceptibilité du fidalgo est facile à émouvoir, et qu'il se sentirait blessé au vif, si le sujet présenté comme un copeiro accompli, comme, une mwcama parfaite, était dédaigneusement renvoyé à cause de son ignorance ou de sa malpropreté. Par la faute de Fesclave, la maison aurait reçu là un affront qui ferait rougir le senhor et qui exigerait, par conséquent, un châtiment exemplaire. Or, ces sortes de dettes, entre maîtres et esclaves, se payent rigoureusement, et vite.
C'est donc aussi la crainte d'une terrible punition qui maintient le noir de cette catégorie dans un état d'obéissance, de tempérance, de respect, d'honnêteté relaîifs, dont il convient, quel qu'en soit le mobile, de lui sa\^ir gré. . *
Voici à ce propos un fait que je trouve consigné dans mes notes, et qui jettera un jour nouveau sur les mœurs étranges, exceptionelles, des pays à esclaves. Le fait m'est personnel ; je le garantis exact en tous points, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître :
J'avais loué, par l'intermédiaire d'un négociant belge, fort recommandable et fort répandu, et chez un lojisia de la rue da Quitanda, une a7na de leite (nourrice), appartenant à S. Exe. le ministre T... Julia, c'était le nom de la nourrice, était Monjola de nation. Sans posséder la taille superbe et la majestueuse beauté des négresses Mina, Julia avait une figure avenante, des yeux doux et un sourire charmant. Sa malle, remplie de vêtements simples, de linge grossier, mais d'une exquise propreté, témoignait de la sollicitude de la senhora pour le bien-être de ses esclaves. Son air, comme sa tenue, comme le ton dont ses réponses étaient faites, tout indiquait, en effet, qu'elle sortait d'une bonne maison. La physionomie de Julia plut à ma femme ; mais ce qui acheva de nous séduire tous deux, ce furent : le rayon-
nement de sa noire prunelle et l'élan passionné qui la poussa en avant, dès qu'elle aperçut le petit être auquel elle devait donner le sein.
Je payai 30,000 reis, plus 4,000 reis de commission (102 francs en tout), pour un mois, et j'emmenai Julia à Bota-fogo où nous demeurions alors.
Pendant deux mois environ, la jeune négresse, — elle n'avait que vingt ans, ne démentit point la bonne opinion que nous avions conçue de son caractère. Paresseuse et gourmande, cela va sans dire, mais caressante, attentive, dévouée pour son nourrisson, Julia ne nous avait fourni, sérieusement encore, aucun sujet de plainte. Aussi nous nous efforcions de la maintenir dans ces excellentes dispositions : moi, en satisfaisant son goût pour les doces (sucreries) ; ma femme, en lui donnant deux jolis peignoirs et différents colifichets dont elle avait eu envie.
Le logista de la rue da Quitanda nous avait déclaré que l'enfant de Julia était mort en naissant ; celle-ci, qui n'avait point osé démentir le marchand en sa présence, nous affirma, le lendemain de son entrée chez nous, que son enfant était bien vivant, mais que la senhora T... le lui avait enlevé pour le confier à une autre esclave qui nourrissait déjà une criança (enfant à la mamelle).
Julia essuyait ses larmes du revers de la main, en nous confiant ainsi, d'une voix étouffée, les souffrances de son âme. La dureté de la senhora qui, pour gagner quelque argent, ne craignait pas de briser le cœur d une mère, en lui arrachant le fruit de ses entrailles, redoubla notre intérêt pour la négresse, intérêt qui ne fit que s'accroître en la voyant si empressée pour notre petite Marthe.
Rien n'était gracieux comme Julia lorsque, les
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Ïambes repliées, une fleur éclatante dans les cheveux, indolemment accroupie sur le carreau, elle berçait Tenfant dans ses bras avec la chanson des nourrices portugaises :
Menina hanikk que donnée n'a Cama, Dorme ao eollo âa ienhora ianf Anna,
Le son, son, des mères provençales; le do, do, des Françaises, renferment moins de charme et de douceur que ce rhythme lent et cadencé, dans la bouche d'une ama de leite noire.
Julia paraissait adorer son nourrisson. On pouvait croire que la nature donnait le change à la pauvre mère, et que, par une douce illusion, la Monjola épanchait sur notre cher ange, la tendresse immense qu*un . froid calcul Fempôchait de répandre sur Tenfant de son amour.
Donc, tous les jours nous nous applaudissions du choix excellent que le négociant belge nous avait fait faire, lorsque tout à coup l'humeur de Julia commença à s'altérer.
Les esclaves refusent opiniâtrement, d'habitude, de manger devant les blancs. La Monjola, déférant en cela au désir de ma femme, non-seulement prit ses repas en notre présence, mais encore consentit à partager notre ordinaire. A l'époque où nous sonmies arrivés, Julia déclara détestable la cuisine française, et s'entêta à ne plus toucher aux mets qu'elle trouvait déUcieux quelques jours auparavant.
Qui ne connaît la tyrannie de ces créatures, noires ou blanches, à qui les femmes délicates sont obligées de céder une des plus douces fonctions de la maternité ? Que de concessions ! que de sacrifices ne fait-on pas pour prévenir, chez la nourrice, un mouvement de co-
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1ère, ou simplement de mauvaise humeur, qui pourrait influer sur sa santé, et, partant, appauvrir, altérer, aigrir* le lait destiné à votre enfant I Nous suppliâmes la Monjola de ne point persister dans sa résohition. Afin de la séduire, je lui donnai une boîte de confitures de goyaves, et ma femme passa à ses oreilles une paire de boucles qu'elle détacha des siennes. La coquetterie et la gourmandise eurent d'abord raison de ce caprice singulier ; mais, lorsqu'elle se fut assez mirée avec ses beaux pendants; lorsqu'elle eut avalé la dernière bouchée de confitures, Julia, revenant à sa fantaisie, protesta de nouveau de son dégoût pour la cuisine française. Cajoleries et sévérités furent impuissantes à la ♦faire changer d'avis ; il fallut se résigner à lui servir des haricots noirs et de la carvie secca, nourriture invariable des esclaves. Cependant, comme, en fin de compte, cette alimentation est savoureuse autant que riche et fortifiante; comme, de plus, j'avais obtenu que la Monjola continuerait à manger aux mêmes heures que nous et avec nous, je parvins à rassurer ma compagne sur les conséquences de ce caprice.
Mais là ne s'arrêta point le mauvais vouloir de Julia. Elle devint hargneuse et insolente, désobéissante et farouche, sans que jamais pourtant, — il faut lui rendre cette justice, — elle se relâchât dans sa sollicitude inquiète, dans les soins minutieux réclamés par la faiblesse de son nourrisson. Parfois, accroupie dans un coin, morne et taciturne, elle attachait sur les miens ses yeux ardents, ejiflammés, avec une fixité qui me gênait. Mais les caresses qu'elle prodiguait à la petite Marthe nous aidaient à supporter patiemment les inégalités d'humeur, les réponses grossières et même les emportements de la négresse. Il y avait des jours, cependant, où ses impertinences dépassaient toutes les bornes. Ces
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» jours-là, je la menaçais de la renvoyer à sa maîtresse, qui passait, et à juste titre, pour être impitoyable envers ses esclaves. Julia elle-même, à ses heures de causeries familières et de naïf abandon, m'avait raconté plusieurs exécutions sévères accomplies, parles ordres delasenhora T. . . , sur des nègres rebelles ou incorrigibles, et aussi des scènes de châtiment où elle avait rempli elle-même, la chicote à la main, le rôle de bourreau. Aussi la Monjola, comme tous ses frères et sœurs en servitude, redoutait-elle énormément d'être conduite devant le tribunal inexorable de la senhora.
Ma menace ne pouvait donc manquer de produire, d'abord, tout son effet; mais, en voyant qu'elle ne se réalisait jamais, la Monjola se persuada que je voulais seulement l'effrayer; aussi, peu à peu, elle finit par s'abandonner sans réserve au malin esprit qui la poussait dans cette nouvelle voie.
11 serait trop long d'énumérer les actes de désobéissance effrontée, de taquinerie méchante, et môme de démence, dont elle se rendait journellement coupable.
Un matin, je lui permis de descendre sur le seuil de la porte, afin d'acheter des sucreries à une marchande qui passait. Un nègre du voisinage s'approcha, et ils s'entretinrent ensemble pendant quelques instants. Lorsqu'elle remonta, grignotant ses friandises, Julia était d'une gaieté folle ; mais ses humeurs noires ne tardèrent pas à reparaître, car, le soir môme, invitée à rendre un chiffon dont elle s'était emparée dans l'après-midi, et qu'elle ne retrouvait plus, elle rapporta un lambeau d'étoffe qu'elle venait d'arracher, dans toute sa longueur, à l'un des deux frais peignoirs que ma femme lui avait donnés.
Une autre fois elle revint, en chantant, du quintal (jardin), où elle baignait, chaque matin, son nourrisson,
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et, pendant toute la journée, elle ne cessa de rire et de folâtrer avec Tenfant; le soir arrivé, elle retomba dans son silence farouche.
Le lendemain, nous reçûmes la visite d'un haut fonctionnaire étranger et d'un docteur brésilien avec lesquels nous entretenions des relations d'amitié. La conversation était animée entre nous, lorscpie la Monjola, usant du privilège qu'elle devait à son délicat ministère, entra brusquement et s'accroupit au milieu du salon. Pendant que Marthe dormait sur ses genoux, Julia roula du papier dans ses doigts et fabriqua deux flèches longues et pointues qu'elle se fourra gravement dans les narines. Sans s'inquiéter de notre étonnement, elle se mit à retirer et à enfoncer tour à tour ces joujoux d'une nouvelle espèce, en psalmodiant, d'un ton monotone, ces paroles ^explicatives :
Le senhor a appelé chienne la négresse ;
Une chienne est une brute ;
La négresse s'amuse comme une brute.
Son intention était évidemment de me faire un affront, et peut-être d'exciter ma colère en présence des deux étrangers. Le fonctionnaire l'apostropha sévèrement, et le docteur la menaça de raconter cette scène à la senhora T. . . qui ne manquerait pas de la mander par-devant elle, pour châtier son impudente provocation.
Les Brésiliens ne plaisantent jamais avec les esclaves. Julia eut peur et retira ses flèches de papier ; mais, avant de s'éloigner, elle me décocha un de ces regards remplis d'une flamme sombre, qui me 'donnaient le frisson.
Un autre jour, Jacintha, c'était la cuisinière, vint m'avertir que Julia était en train de caqueter avec le nègre du voisin qui l'entretenait du haut du mur du
jardin, où il s'était juché. Jacintha ajouta que ce n'était pas la première fois que ces colloques avaient lieu, et que, bien certainement, la nourrice se mettait en frais de coquetterie avec l'esclave étranger.
Ce rapport me surprit désagréablement. Julia était dans toute la force de l'âge, et je redoutais l'entraînement des passions chez une pauvre créature à qui l'on n'avait point appris la pudeur. Aussi exerçai-je sur elle, dans ma sollicitude pour mon enfant, une surveillance incessante. Ce jour-là, j'eus l'explication de la maussaderie brutale de la Monjola, de son malaise au milieu de l'existence cloîtrée qu'elle était forcée de mener, et des regards haineux qu'elle jetait sur moi par intervalles.
Lorsque je parus sur l'escalier qui conduit au quintal, le noir m'aperçut; sans attendre la semonce qu'il savait avoir méritée, il sauta aussitôt à bas du mur et s'enfuit. Julia fixait dans ses cheveux une rose que le galant venait probablement de lui envoyer du haut de son perchoir. Sur mon ordre, elle dut rentrer dans la maison. Elle me suivit donc, mais en maugréant, et elle alla s'asseoir, boudeuse, sournoise, revôche, dans un angle de la Balle à manger. Pendant le repas, j'eus besoin du tire-bouchon et je le lui demandai. Deux fois, la Monjola, qui ne cessait de marmotter entre ses dents, lit la sourde oreille. A une troisième demande, plus fortement accentuée, elle interrompit son monologue, et répondit résolument qu'elle était entrée chez moi en qualité d'ama de leite et non pas comme criada^ et qu'ainsi elle ne se dérangerait pas pour me servir.
C'était là un véritable défi.
Dans les mœurs coloniales, telles que les a faites l'esclavage, le refus d'obéir est, aux yeux des blancs, le plus grand crime que puisse commettre un noir. Ce
crime, les senbores, les senhoras, surtout, le punissent avec une rigueur extrême.
A ma place, un Brésilien aurait sauté sur latîhicote, et, implacable pour Tesclave rebelle, il Taurait châtiée jusqu'à ce qu'il eût triomphé de son entêtement, ou bien, jusqu'à ce que le sol eût été rougi de son sang. Moi, j'étais français, et je ne cultivais pas la chicote. Irrité cependant par la réponse insolente de la Monjola, et fermement résolu à ne point me laisser braver davantage, je m'élançai vers elle, en lui ordonnant pour la quatrième fois, et d'un ton impérieux, de m'apporter le tire-bouchon.
Un no7i bien sec, proféré d'un ton sourd, voilà tout ce que j'obtins.
J'étreignis le bras de la nourrice qui poussa un hurl(> ment de bête féroce, mais en répétant son refus provocateur. Alors, je lui enlevai mon enfant, et, après l'avoir confié à sa mère, je me retournais vers la Monjola en la menaçant. Celle-ci persistait plus que jamais dans sa rébellion ; décidée à me pousser à bout, elle s'écria par trois fois : non, non, non, d'une voix métallique, profonde, sinistre, tout en fixant sur mes yeux deux prunelles flamboyantes.
En ce moment Julia se serait laissé tuer plutôt que d'obéir ; je le compris à temps.
« Malheureuse I lui dis-je, je ne te battrai pas, mais demain tu quitteras ma maison; et je te rendrai à la senhoraT... »
Un ricanement qui n'avait rien d'humain ouvrit, d'une façon hideuse, la bouche de Julia. Pelotonnée dans son coin, l'esclave ne cessa de me poursuivre de ce regard haineux, blanc, enflammé, qui traduisait pour moi maintenant toutes les ardeurs inassouvies de la fille d'Afrique.
Cette scène étrange, et qu'éclaire si souvent, hélas! le brûlant soleil des tropiques, devait avoir un dénoûment plus étrange encore.
Marthe pleurait; elle avait faim. Comme mie femelle de tigre qui devine, d'instinct, les besoins de son petit, Julia bondit vers elle, et veut l'arracher des bras de sa mère. Nous nous y opposons, bien que ce mouvement passionné nous eût touchés, parce que nous craignions que la colère ressentie par la Monjola n'eût fait tourner son lait, qui serait alors devenu un poison pour l'innocente créature. Celle-ci ne cessait de se démener, en criant toujours. J'ordonnai à Jacintha d'aller acheter du lait chaud à une vacherie qui se trouvait dans le voisinage.
Il fallut voir, à ces mots, la figure bouleversée de la nourrice; il fallut entendre les paroles incroyables qu'elle proféra pour nous faire renoncer à cette idée.
« Non, non, pas de lait de vache à nhanha^ s'écriaitelle, mais du bon lait de négresse ! Nhanha deviendrait une bête, si elle buvait du lait de béte. »
Et elle se tordait à mes pieds, et elle s'arrachait les cheveux, et elle alla chercher le tire-bouchon, en me jurant, par les plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'elle m'obéirait désormais, et qu'elle ne prêterait plus l'oreille aux propos du nègre du voisin.
Nous ne pouvions rester insensibles à ce langage qui trahissait, dans son expression naïve, une tendresse véritable pour notre enfant. Cependant, malgré notre émotion, nous ne donnâmes point à la Monjola, on le comprend, la satisfaction qu'elle demandait. Lorsque Jacintha revint avec le lait, Julia fit une nouvelle tentative, aussi vaine que les précédentes. Dans son désespoir, pendant que Marthe buvait la liqueur écumeuse, elle tendit les bras au plafond, en s'écriant à travers ses sanglots I
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« Seigneur Jésus-Christ I puissante Senhora da Conceîçâo ! Ecoutez la prière de Julia, la Monjola 1 saint Domingo, patron des esclaves I Obtenez du bon Dieu que nhanha ne devienne pas une bête pour avoir bu du lait de vache ! »
On peut mesurer par ce seul fait Tabîme d'ignorance où restent plongées ces malheureuses créatures.
D'après ce que j'avais vu et appris, il y avait désormais danger, pour la santé de notre enfant, à garder davantage la fougueuse Africaine comme nourrice. D'un autre côté, Marthe avait douze mois, et on pouvait la sevrer sans que l'épreuve fût trop périlleuse. Du reste, nous n'avions pas le choix des moyens. Après avoir consulté l'excellent docteur brésilien, nous nous décidâmes à renvoyer définitivement la Monjola.
Le lendemain, le déjeuner terminé, j'avertis Julia de se préparer pour le départ, parce que, ainsi que je le lui avais signifié la veille, j'allais la rendre à sa maîtresse. Cette menace avait été formulée si souvent; si souvent elle avait été vaine, que la négresse, au lieu de m'obéir, se dirigea vers le berceau d'où l'enfant lui tendait ses petits bras. En ce moment, un nègre de gaiiho entra avec son cesto et ses cordes, et demanda la malle qu'il devait porter. Julia comprit enfin que je parlais sérieusement et qu'il fallait sortir du logis. Elle se jeta alors, éplorée, à mes pieds, en demandant grâce. Comme je m'éloignais, elle se traîna aux. genoux de ma femme en invoquant tous les saints du paradis. Mais notre détermination était irrévocable. Voyant son impuissance à nous attendrir, elle nous supplia de lui permettre d'embrasser nhanha une dernière fois et de lui faire ses adieux.
• Cette requête était trop légitime pour être refusée.
Julia s'accroupit sur le carreau et présenta le sein
gauche (le côté du cœur) à l'enfant; puis, pendant que Marthe satisfaisait sa faim, elle se pencha à son oreille, et, tout en sanglotant, elle lui tint un long discours, comme si l'innocente créature avait pu la comprendre.
Ceci est encore une des superstitions des nourrices esclaves. Julia rappelait à l'enfant les soins qu'elle lui avait prodigués, le bon lait qu'elle lui avait donné ; elle la suppliait, au nom du petit Jésus, de se souvenir de sa mère noire, et, lorsqu'elle serait devenue grande et riche, de la racheter pour la prendre avec elle.
Ma fenune pleurait, et moi je me détournai afin d'essuyer une larme qui venait de rouler sur ma joue.
Qu'il me soit permis d'introduire dans ce cadre, bien que ce ne soit peut-être pas ici sa place, un petit détail curieux recueilli dant le trajet de Bota-fogo à la Cidade.
Julia, consternée, marchait devant moi avec le nègre de ganho qui portait sa malle. Arrivés aux Larangeiras, je donnai au nègre, dont je connaissais le senhor, l'a-^ dresse du logista portugais, et je montai dans l'omnibus en enjoignant à Julia de venir s'y installer à mes côtés. La Monjola posait le pied sur l'escalier de bois, lorsque deux senhores jetèrent, de l'intérieur, un cri d'indignation, et déclarèrent formellement s'opposer à l'admission d'une négresse dans le véhicule qui les portait. L'un de ces senhores était, comme couleur, d'un blanc douteux; l'autre me parut être un mulâtre, ou tout au moins un quarteron. Cette susceptibilité ombrageuse, qui se produisait si affrontement en présence d'un blanc authentique, me sembla ridicule, sinon insensée, de la part d'individus qui avaient, bien certainement, du sang mêlé dans les veines. Je répliquai que ma négresse prendrait place à mes côtés, parce qu'en payant elle jouis-
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sait du même droit que les autres voyageurs. Le moins blanc des deux menaça de jeter à bas cette ckietme, si elle persistait à rester sur le marche pied; et, en effet, il fit mine de s'élancer en avant. Je le retins avec le bras et lui signiflai froidement que, s'il touchait mon esclave, il aurait affaire à moi. La fermeté de ce langage imposa aux senhores. Changeant alors de tactique, ils dirent au conducteur qu'ils descendraient de l'omnibus si la négresse s'y introduisait. Dès lors la question changeait de face, et je pouvais, sans qu'il m'en coûtât beaucoup, me passer de l'honneur d'une compagnie aussi distinguée. Sur l'ordre que je lui donnai impérieusement, Julia s'installa sur les coussins. Ne voulant pas en avoir le démenti, mes deux fldalgos suspects, — des marchands de carne secca sans doute, — se précipitèrent hors de l'omnibus, en se plaignant tout^ haut de mon manque d'usage qu'ils attribuaient à la mauvaise éducation que l'on reçoit en France.
Risum teneatis I Je saluai cérémonieusement les illustrissimes senhores, et le véhicule allégé poursuivit son chemin.
Il est inutile de constater que le marchand de la rue daQuitanda décrocha sa chicote, en apprenant que la Monjola était renvoyée pour refus d'obéissance. S'il ne l'assomma point sur place, c'est que j'intervins énergiquement. Pouvais-je donc oublier, à part même la question d'humanité, que Julia, bien que je dusse l'expulser de ma maison, avait, grâce à son lait généreux, rendu la santé et la vie à mon enfant?
Voici, maintenant, la moralité de cette histoire.
Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque je reçus, chez le négociant belge dont il a été fait mention plus haut, la visite du logista portugais. Il m'apportait, dit-il, un recado (message) de la part de la senhora T...
La noble dame, indignée de Toutrecuidance d'une de ses esclaves à l'égard d'un Senhor Branco^ l'avait ellemême c/?icofee jusqu'au sang. Julia avait reçu cinquante coups de fouet; mais si je jugeais que le châtiment ne fût pas en rapport avec l'offense, elle m'accorderait la seule satisfaction qu'il était en son pouvoir de me donner encore : je n'avais qu'à parler, et Julia me serait vendue sur-le-champ.
Je ne comprenais pas très-bien, je l'avoue, en quoi consistait la réparation qu'on m'offrait. Mieux au fait des mœurs locales, le négociant belge m'expliqua la gracieuseté dont j'étais l'objet. En achetant la Monjola, je pouvais me venger d'elle comme je l'entendais, et même la faire périr sous le fouet, si mon ressentiment ne devait être apaisé que par sa mort. Une esclave louée a droit à des ménagements, et l'auteur de sévices graves exercés sur elle, se trouverait dans un mauvais cas, civilement parlant, puisqu'ii;devrait répondre, envers le propriétaire légitime, de la dépréciation subie par cette marchandise humaine. Une vente simplifie tout cela, en régularisant la position de chacun. Dès que Julia m'appartiendrait légalement, je pourrais la traiter comme il me conviendrait de le faire. N'est-on pas libre de disposer de sa chose à son gïé ? il est vrai que la loi écrite... Mais qui serait assez mal-criado (mal élevé) pour forcer la loi d'intervenir, en ébruitant la cause de mes petites misères domestiques ? Et puis encore, dans l'hypothèse, invraisemblable, où la justice apprendrait la mort violente de Julia, qu'en résulterait-il ? Elle est de facile composition, la justice des pays à esclaves, lorsqu'il s'agit d'un esclave. Un suicide est si vite prouvé, si vite constaté, en l'absence d'une partie civile I Donc, tout bien considéré, si l'affront que j'ai reçu exige une sanglante expiation, je puis, sans danger pour moi, me pas-
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ser la fantaisie d'un long supplice ou d'une exécution sommaire; je n'ai qu'à choisir; on ne me demandera pas plus compte d'une existence humaine que j'aurai payée de mes deniers, que de celle de mon mulet ou de mon chien, s'il me prenait l'envie de le tuer.
Cette explication donnée d'un air impassible, mais avec une intention cruellement railleuse, qui trahissait tout à la fois le savoir-vivre du négociant belge et l'indignation profonde dont il était pénétré ; cette explication, ou plutôt ce réquisitoire inexorablç d'un cœur honnête et droit, m'avait suffisamment édifié sur les intentions de la senhora T. . . en me dépêchant le marchand de la rue da Quitanda. Une pareille démarche, il ne fallait pas en dénaturer le caractère, n'était rien moins, au point de vue brésilien, qu'une politesse fine, exquise, raffinée, un procédé flatteur et de haut goût, une prévenance délicate, marquant le degré de considération et d'estime que Ton m'accordait. Voyez jusqu'où peut conduire le préjugé de la couleur, le plus absurde, mais aussi le plus impitoyable des préjugés l On me supposait l'âme assez noble, assez fière, assez soucieuse de ma dignité, pour faire, à mon honneur outragé, un sacrifice de 3,500 francs I La vengeance est une si douce chose I
Pendant que le négociant parlait, l'idée de l'étrange faveur dont j'étais l'objet, me causa un frissonnement par tous les membres. Pauvre Julia! à quoi l'exposait, pourtant, sa rébellion 1 La maison T..., si honorablement connue sur la place de Rio pour sa méthode supérieure de dresser les noirs, pouvait être frappée dans ses intérêts, comme elle venait de l'être dans son orgueil, si le bruit se répandait qu'elle louait des esclaves insubordonnés. Il fallait qu'on apprît, en même temps que le crime de Julia, l'acte de
justice implacable de ses maîtres. Pauvre î pauvre Julia! On venait me proposer froidement de signer son arrêt de mort!
D'après l'avis du négociant belge, je n'en dus pas moins remercier le Portugais de sa démarche, et le prier d'exprimer toute ma gratitude à l'illustrissime senhora, pour son aimable et gracieux procédé. J'ajoutai, toutefois, que mes principes me défendaient d'acheter des esclaves.
—Mon honneur, dîs-je en terminant, n'est pas entamé le moins du monde par le refus d'obéissance de Julia, et je me considère comme amplement, surabondamment satisfait par les cinquante coups de chicote donnés à la Monjola.
Puisque j'ai été amené, parla nature même du sujet, à introduire une ama de leite dans mon récit, je profiterai de l'occasion pour signaler un trait de mœurs que me fournissent les nourrices esclaves.
A peu d'exceptions prèS; toutes les jeunes négresses n'ont d'autre préoccupation que celle de devenir mères. C'est là une idée fixe chez elles, une idée qui s'empare absolument de leur esprit dès qu'elles sont nubiles, et qu'elles réalisent aussitôt qu'elles en trouvent l'occasion. Ce fait, que l'ardeur du sang africain suffirait peut-être à expliquer, est, surtout alors, le résultat d'un calcul. La maternité ne doit-elle pas, en effet, les conduire sûrement au bien-être, aux satisfactions de l'amour-propre, aux jouissances de la paresse, de la, coquetterie et de la gourmandise ?
Une nourrice se loue plus cher qu'une repasseuse, une cuisinière ou une femme de chambre. Afin qu'elle lui rapporte honneur et profit, en la plaçant dans une bonne maison, le maître, pendant la grossesse, lui réserve les travaux les moins pénibles. Une fois délivrée, la râpa-
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rîga voit ses chemises délabrées et ses vieilles hardes distribuées à ses compagnes, tandis que sa garde-robe est renouvelée, et qu'elle reçoit un trousseau neuf. Du linge grossier, mais proprement travaillé, des vêtements simples, auxquels la maîtresse, si ses moyens le lui permettent, ajoute deux ou trois mètres d'une dentelle commune, et une robe blanche à six rangs de volants, — réalisation du rêve doré que poursuivent, jour et nuit, les jeunes négresses, — voilà le premier .bénéfice de la maternité. La bonne mine de l'esclave, sa fraîche toilette, les relations honorables de son senhor, lui ouvrent la porte d'une maison riche, ou qui veut le paraître, ce qui, pour elle, revient au même.
Chez les négociants de la cité, c'est une question d'amour-propre d'avoir une ama de leite qui étale un luxe insolent. Il n'est pas impossible aussi que ce soit une spéculation. Le luxe de la nourrice dira la prospérité de la maison, à moins qu'il ne serve à donner le change au public sur le véçitable élat des affaires. Cette négresse, ornée comme une châsse, qui s'avance, le front haut, un sourire superbe aux lèvres, majestueuse comme la déesse antique, constatera, par ses beaux atours et parles langes brodés de l'enfant qu'elle porte, Topulence de ses maîtres. Mise en scène splendide, mais trompeuse quelquefois, comme ces fêtes que Ton donne à Paris pour égarer l'opinion et rassurer les capitaux inquiets, la veille d'un départ furtif pour Bruxelles. Sans que l'orgueilleuse créature s'en doute, sa toilette n'est alors qu'un leurre perfide, un appât habilement tendu aux écus méfiants, une enseigne mensongère; car les boucles luisantes.de ses escarpins vernis, ses bas de soie, son collier de corail, les dentelles de sa chemise et les volants nombreux de sa robe de mousseline, sont destinés à dissimuler une caisse vide, derrière laquelle
se tapit sournoisement le spectre hideux de la banqueroute.
La nourrice, toutefois, se préoccupe peu du rôle qu'on lui fait jouer. Les'cadeaux de toutes sortes s'étalent sur son cou, sur ses mains, sur ses bras; elle brille, elle se pavane sur le pavé, derrière sa maîtresse, aspirant à pleines narines Tencens des compliments flatteurs qu'on brûle sur son passage, humiliant ses compagnes par ses toilettes tapageuses, enivrée enfin par tous les parfums suspects de la vanité qui lui montent à la tête. Si sa coquetterie a lieu d'être satisfaite dans cette nouvelle position, sa gourmandise n'a point à se plaindre non plus. Les meilleurs morceaux, servis sur la table des maîtres, lui sont envoyés, et elle gaspille follement les friandises de toutes sortes qu'on lui présente, avant même qu'elle ait eu le temps de les désirer. Et sa paresse donc?flomme elle use, la pauvre négresse, de la permission passagère de se dorloter, de se bercer, de se dodiner I
Faut-il parler des soins, des attentions dont on l'entoure ? du respect qu'on a pour ses caprices ? Un roi absolu n'obtient pas une plus grande somme d'abnégation, de complaisance aveugle de la part de ses courtisans. La cuisinière, la femme de chambre, la blanchisseuse lui obéissent, et la maîtresse elle même est souvent à ses ordres. C'est qu'avant toute chose, il faut éviter que la nourrice se mette en colère, qu'elle éprouve môçie la moindre contrariété. Une querelle, une bouderie, une indisposition, un simple malaise, deviennent des malheurs sérieux, parce qu'ils peuvent influer sur la qualité du lait. Si la nourrice fronce le sourcil, si elle fait la moue, le père et la mère échangent un regard inquiet. Si, dans son impatience contre la lenteur de la cuisinière, elle frappe le parquet de son pied mutin, ils
grondent la cuisinière; ils la chassent quelquefois, lorsque la nourrice Texige, car la nourrice a toujours raison. La joie ne rentre au logis qu'à l'heure précise où le sourire reparaît sur ses lèvres. C'est que de la sienne dépend la santé de l'enfant, à laquelle sont attachés le bonheur du présent et les espérances de l'avenir. Il faut donc prévenir à tout prix l'altération de cette précieuse santé, afin que le cher ange continue à s'abreuver à une source saine et fortifiante.
Les ama de leite, on le voit, possèdent mille raisons pour tenir à cette existence dorée pendant laquelle les rôles sonts intervertis, puisque les blancs obéissent et les négresses commandeut. Aussi, sonne-t-elle tristement pour elles ITieure du sevrage. Au départ, d'aucunes peuvent bien verser des larmes, en débitant le discours des adieux, ainsi que l'avait fait Julia; mais ce que toutes regrettent infiniment, c'est la vie indolente, c'est le luxedes vêtements, c'estl'abondance de toutes choses, auxquels il leur faut renoncer, pour aller reprendre le collier de misère. La tendresse de ces créatures n'est pas désintéressée, cela est prouvé désormais; elles aiment le petit être auquel elles donnent le sein, mais parce qu'elles doivent à cette maternité d'occasion toutes les jouissances que la fortune peut procurer. L'exeption, ici surtout, confirme la règle. — Julia, je me plais encore à le croire, était une exception. Mais pour toutes, en général, criança est synonyme de belles robes, de friandises, de caprices satisfaits, de prévenances et de gâteries de toutes sortes. Aussi, la désolation est peinte sur leur figure, lorsqu'elles rentrent chez leur senhor, où elles vont être confondues avec les autres esclaves et porter la même livrée. Il s'est évanoui, ce rêve délicieux qu'elles viennent de faire ! A l'avenir plus d'égards et de confitures, plus de senhora douce et caressante, plus de
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fraîches toilettes; mais des robes fanées, une maîtresse hautaine et menaçante, de la carne secca pour toute nourriture, des coups de chicote et le souvenir obsédant des beaux jours passés. Reines hier, le sevrage les ramène aujourd'hui au régime du fouet.
On peut apprécier maintenant le calcul des raparigas, et pourquoi elles se trouvent toujours dans une situation intéressante. Pour elles, la maternité n'est pas le but, mais le moyen. Elle les arrache pour un temps aux ennuis de la séquestration, aux sévérités du Code Noir ; de plus, en les introduisant dans la maison des riches négociants, elle leur permet de satisfaire leur sensualité, et de vivre momentanément à leur fantaisie, sans avoir à redouter une dure répression. Elles sont libres, en réalité, pendant une période plus ou moins prolongée, et plus heureuses que beaucoup de blanches.
Et voilà encore une des funestes conséquences de l'esclavage, cette institution malsaine qui étouffe tout sentiment de pudeur chez la femme, tout sens moral chez l'homme. Sans attendre que l'amour ait parlé à son cœur, la jeune esclave recherche, non les douceurs, mais les bénéfices de la maternité. Une idée fixe la domine, idée égoïste, honteuse, qui la pousse au desordre. Elle veut être mère pour devenir nourrice, dût-elle être forcée d'abandonner son enfant, fruit imiocent d'une détestable spéculation.
C'est ainsi que la soif des jouissances matérielles, parvient à détruire cet instinct admirable que la nature a placé jusque chez les êtres les plus cruels et les plus infimes de la création. La voix du sang se tait devant celle de la fainéantise et de la vanité, et, pour satisfaire leur gourmandise, les jeunes négresses ne rougissent pas de se montrer mauvaises mères.
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Il est inutile de faire remarquer que les maîtres favorisent des débordements qui produisent ce double résultat avantageux : une location supérieure et une augmentation de têtes dans leur bétail humain.
J'en ai assez dit, je crois, sur cette matière, si intéressante, pourtant, au point de vue des mœurs engendrées par Tesclavage. Il est temps d'examiner sous une autre face la question de domesticité qui forme le sujet de cette étude.
Julia avait achevé de me dégoûter du service des noirs. D'après les conseils du senhor Barboza, contremaître de notre maison, je me décidai à louer une blanche.
Une blanche! louer une blanche pour vous servir! allez- vous vous écrier.
Eh quoi ! il se trouve des blanches assez peu soucieuses de leur dignité pour accepter des fonctions qu'un nègre et une négresse libres regardent comme dégradantes?
Cette observation est juste : j'y répondrai aussitôt que j'aurai signalé le mode singulier d'introduction des domestiques blancs dans l'empire.
La traite des blancs.
Le Brésil a été découvert en 1500. Trente ans après, les Portugais allaient acheter des esclaves sur la côte d'Afrique, et les introduisaient dans leur nouvelle colonie. Le bill Aberdeen, — cette protestation énergique de l'esprit chrétien contre un abrutissant despotisme;
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cette solennelle revendication des droits supérieurs de l'humanité contre les droits souverains d'une nation retardataire, — mit un terme à ce honteux trafic. La traite des noirs fut radicalement supprimée en 1846 par la volonté toute-puissante de l'Angleterre.
Alors commença la traite des blancs.
J'entends crier au paradoxe, au mensonge, peut-être. Patience donci J'ai déjà raconté, sur ce pays, si peu connu encore en Europe, des choses bien plus étranges, et qui, pour n'être point vraisemblables, n'en sont pas moins vraies que celles dont il est ici question. Oui, après la suppression de la traite des noirs ^ commença la traite des blancs f qui est en pleine prospérité aujourd'hui/
Je m'explique :
De temps en temps, deux, trois, quatre fois par mois, le Moniteur du négoce, — Jornal do Commercio^ — publie, dans ses colonnes, une annonce ainsi conçue : « Le public est prévenu que la barque portugaise Amizade vient d'entrer dans notre rade avec un chargement de colons d'Oporto, de San-Miguel et de Fayal. On trouve parmi les colons, des laboureurs, des garçons de peine, des jardiniers, des ouvriers de tous les états, ainsi que des nourrices, des cuisinières et des femmes de chambre. Avis à ceux qui veulent des feitores (commandeurs, gérants) et des serviteurs libres; le capitaine de YAmîzade en amène un assortiment complet qu'il livrera à des prix raisonnables. La barque a jeté l'ancre à la pointe de l'île das Cobres. »
Cette nouvelle se répand dans la ville, et ceux qu'elle intéresse se dirigent aussitôt vers Tile des Couleuvres.
Guidés par le senhor Barboza, ma femme et moi, nous prîmes un canot, et nous nageâmes du côté de la barque portugaise.
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Le pont était couvert d'une population nombreuse : femmes allaitant leur nourrisson , jeunes filles souriantes, hommes sur le retour, garçons vigoureux, enfants turbulents et effrontés, se pressaient sur la rampe du navire, pour mieux attirer les regards. Due fois Téchelle franchie, nous nous vîmes entourés, serrés et assaillis de demandes formulées sur tous les tons. Avions-nous besoin d'un feitor, d'un cuisinier, d'une mucama, d'une repasseuse? Tout cela se trouvait en grande quantité sur YAmizade; mais chacun demandait pour soi la préférence. Pendant que le senhor Barboza, plus au fait que nous des mœurs de ses patricios (compatriotes), répondait à toutes ces voix empressées, et qu'il cherchait à se frayer un passage jusqu'à la cabine du capitaine, je restai un peu en arrière, afin de mieux jouir du coup d'œil.
Le tableau était piquant, en vérité.
Un faux pont' avait été établi sur toute la longueur de la barque; coupé en deux par une mince cloison mobile, il représentait deux vastes salles affectées au logement des deux sexes. Quel pandémonium! Là se trouvaient entassés des corps, des malles, des ballots, des bouteilles, des instruments de musique, des colifichets, des cages d'oiseaux, tout l'attirail de la misère, hélas! et cela dans un désordre affreux, et au milieu d'une malpropreté inouïe. Aussi s'exhalait-il de ce réduit une odeur nauséabonde qui vous prenait aussitôt à la gorge. Je vis ma femme approcher de son nez son flacon de sels qui, heureusement, ne la quittait jamais, depuis notre arrivée dans ce beau pays. Moi, je n'avais pas de flacon ; je tins bon pourtant, car je voulais obtenir de ma visite tout le résultat qu'elle pouvait produire. Isolé de ma femme et de notre guide, je devins plus particulièrement le but des obsessions d'une catégorie de passagers:
Deux mots d'explication sont encore nécessaires ici.
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Il est d'usage, au Brésil, que les garçons riches ou aisés, de simples employés quelquefois, que Tisolement ennuie, viennent chercher, parmi les colons nouvellement arrivés, une jeune et jolie compagne qui consente à diriger leur petit ménage et à charmer en môme temps leur existence monotone. Ainsi font les Turcs lorsqu'ils visitent TAvret-Bazar à Constantinople. Mes regards curieux, qui scrutaient tous les coins de la barque, donnèrent le change sur mes intentions; je me vis aussitôt entouré par un essaim de folâtres passagères qui, toutes, me saluèrent de la main et du sourire, en parlant toutes à la fois. On me mettait en état de siège. J'ignore comment elles reconnurent ma nationalité, à moins qu'un ' Français ne porte la sienne écrite sur sa figure. Quoi qu'il en soit, avant même que j'eusse ouvert la bouche, l'une me vanta ses connaissances en cuisine française; l'autre était experte en couture; elle se flattait de confectionner une chemise aussi bien qu'une ouvrière de Paris; une troisième me présenta un canevas auquel elle travaillait, en m'assurant qu'elle me broderait des manchettes et des pantoufles dignes d'un ambassadeur; une autre encore se donna pour une excellente repasseuse : c'était à qui ferait un plus savant étalage de ses talents et de ses grâces, chacune, du reste, prenant la Vierge à témoin qu'elle avait un caractère parfait, et que je serais bien inspiré en la choisissant.
Je restai un moment ahuri, on le comprend, par toutes ces voix discordantes qu'accompagnaient des gestes expressifs et une pantomime des plus animées. Je me remis peu à peu cependant, et, après quelques réponses évasives, je parvins, non sans peine, à percer la triple ligne de circonvallatiôn établie autour de ma personne.
J'avisai alors, contre les bastingages de tribord, deux jeunes et belles créatures qui se moquaient entre elles,!
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je crus le deviner ^ moins, du désappointement de leurs compagnes. L'une, — une petite brune & l'œil vif, agaçant, efifronté, — à peine couverte d'un peignoir en percale, ouvert par devant, mais déchiré à la taille, les bras nus jusqu'aux épaules, chantait la Giraldina en s'accompagnant sur la guitare. L'autre, une grande fille élancée, dont les yeux bleus étaient remplis de langueur, étalait avec complaisance une opulente chevelure noire qui l'enveloppait comme un manteau royal, et qu'elle était en train de démêler. Ce sans-gène n'a rien d'extraordinaire sous les tropiques, et môme en Europe, dans les pays méridionaux, où les femmes du peuple ont l'habitude de faire leur toilette devant la porte de leur maison. Les deux moças étaient renversées dans une pose nonchalante et gracieuse. Au premier coup d'œil, je devinai leur position sociale. 11 est tel regard velouté, tel geste arrondi, telles manières mignardes qui en disent plus long qu'un rapport de police à celui qui, pendant nombre d'années, a fumé des cigares sur le boulevard des Italiens. Je reconnus donc l'hétaïre des Açores.
Trop orgueilleuses pour se jeter à la tôle des visiteurs, les jeunes filles attendaient, insoucieuses de leur sort, mais pourtant, pleines de confiance en leur beauté, qu'on vînt les solliciter respectueusement, et leur offrir des positions dignes de leur mérite.
Un sujet d'études m'était ofiert : il me parut intéressant de comparer les allures de la galanterie açorienne à celles des jolies pécheresses du quartier Breda.
Les deux moças devinèrent sans doute mes intentions, car elles échangèrent quelques mots à voix basse, en jetant de mon côté un regard encourageant; puis elles reprirent leur attitude abandonnée. Il me sembla, malgré leur dédaigneux silence, qu'elles s'apprêtaient à
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faire feu de toutes leurs batteries. Je m'adressai d'abord à la joueuse de guitare. L'Ambubaïe, aux premières paroles que je proférai, cessa de pincer les cordes de son instrument; elle me décocha une œillade expressive, tout en penchant avec grâce sa tête éveillée et mutine.
Cette œilladei cette tête soutenue par la main droite, pendant que le coude s'appuie sur les genoux, ces narines frémissantes, comme les naseaux d'un cheval à rheure de la bataille, je connaissais cela. H n'est pas jusqu'au débraillé pittoresque des deux moças, à cet accroc du peignoir en percale, et aussi, il faut bien l'avouer, à ce souverain mépris de la propreté qui s'allie très-bien, chez ces créatures, aune coquetterie excessive, qui ne me parurent autant de signes caractéristiques de race, — signes qui ne trompent pas plus à Paris qu'à Angra et à Sainte-Marie. J'étais bien sûr maintenant du terrain sur lequel je posais le pied ; je me trouvais en présence d'une lorette jaune.
A ma demande si elle ne désirait pas trouver une condition, la joueuse de guitare m'avait répondu, avec un air de fierté et un laconisme digne, qu'on rencontre peu, je suppose, dans les boudoirs des rues Pigalle et Larochefoucauld :
— Cela dépend, senhorFrancez.
Celle-là aussi avait reconnu ma nationalité ; mais j'avais parlé, et mon accent m'avait trahi.
— De quoi donc celaMépend-il, senhora, repris-je.
— De la condition qu'on voudrait me proposer.
— Hais encore, faudrait-il savoir ce que vous savez faire?
— Ne l'avez-vous pas deviné? dit-elle en souriant. Sur ma réponse négative :
—J'ai dix-neuf ans, je sais fumer des cigarettes, man-
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ger des confitures, chanter et jouer de la guitare, ditelle en faisant un mouvement d'épaules rempli de provocations, et en me lutinant du regard.
Cela était assez catégorique. Et cette fillette n'avait que dix-neuf ans I On est vraiment bien précoce dans les îles portugaises. Je ne manquai pas de féliciter la moça desÂçores sur d'aussi jolis et d'aussi nombreux talents. Il y avait sans doute de la raillerie dans mon accent et dans mon air.
— Me trouvez-vous trop vieille ou pas assez savante? demanda-t-elle, en faisant une adorable petite moue, et en coquettant gentiment.
— Trop jeune et trop savante, certes, répondis-je, au point que je ne suis pas assez riche pour payer, comme il convient, un pareil mérite.
— Alors, engagez-moi, senhor Francez, dit sa camarade en se mêlant à la conversation.
Elle venait d'écarter légèrement ses magnifiques cheveux noirs, et elle passait à moitié, entre leurs boucles luisantes, comme par une petite lucarne, sa mélancolilique figure. Ainsi provoqué, j'adressai à la seconde hétaïre la môme question qu'à l'autre, à proposée l'industrie qu'elle exerçait. Elle attacha sur moi le plus langoureux de ses regards, et s'amusa à fouetter ses épaules nues avec l'extrémité de deux tresses parfumées, ce qui acheva de répandre sur sa personne une grâce indolente remplie de séductions.
— Moi, dit-elle lentement, et *en caressant les syllabes, j'ai moins de mérite que Sancha. L'île Graciosa m'a vue naître, il y aura vingt-deux ans le jour de la fête de sainte Marguerite; j'adore les fleurs et je me laisse aimer, voilà toute ma science.
Que pensez-vous de cet aplomb ? C'était, on le voit, la naïveté dans le cynisme: on n'eût certes pas dit aussi
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bien au Casino. Décidément l'éducation des Açoriennes ne laisse rien à désirer.
— Se laisser aimer, repris-je, est une grande faveur, sans doute, et celui auquel vous raccorderez devra s'estimer très-heureux : mais, pourtant, ses désirs iront plus loin encore.
— Je vous comprends, dit-elle en minaudant.
— Votre cœur est-il si désabusé déjà, qu'il ne puisse plus partager les sentiments que vos beaux yeux inspirent?
Ce compliment parut lui plaire. Elle dégagea complètement son front des cheveux qui le voilaient encore et lia, avec une lenteur charmante, sous le menton, les deux tresses qu'elle tenait à la main, en plaçant ainsi son pâle visage dans un cadre splendide.
— Les senhores de votre pays sont fort galants, mais ils sont fort trompeurs aussi, observa-t-elle en hochant la tête. N'importe I j'ai foi en mon étoile. Payez mon passage au capitaine, et si vous voulez me donner une robe de soie, une ombrelle, des bottines vernies, des fleurs et des confitures, je promets de vous aimer, dit-elle, en montrant dans un sourire les perles éblouissantes qui garnissaient sa bouche.
— Puisque vous n'êtes pas plus exigeante, Senhora... Elle ne me laissa point achever ma phrase.
— Attendez : j'ai oublié une des plus importantes, sinon la plus importante de mes conditions. '
— Je vous écoute.
— Il faudra aussi me faire servir à ma fantaisie.
— Oh I oh I qu'enlendez-vous par là?
— L'odeur des noirs me répugne beaucoup; je ne veux pas être servie par des noirs. Une fois mon passage payé, vous emmènerez également une des moças qui se pressaient, naguère, autour de vous, et que je
choisirai moi-même : ce sera ma criada (domestique), en attendant que vous me donniez une mucama (femme de chambre).
Tout cela était débité avec des inflexions de voix si douces, des regards si caressants, d'un air si naturel et d'un ton si dégagé, qu'à part la couleur de la peau et l'idiome portugais, on aurait pu se croire transporté sur les hauteurs de Notre-Dame de Lorette.
J'étais suffisamment éclairé sur le compte des jeunes Açoriennes. Elles attendaient, dans un calme superbe, la conclusion de notre entretien; elles n'attendirent pas longtemps.
— ^Ainsi donc, senhoras, dis-je en m'adressant à toutes deux, à ces conditions, posées par vous, vous consentiriez à venir chez moi, et à prendre soin de mon enfant?.
— Un enfant I s'écrièrent-elles toutes deux à la fois.
— Le senhor est donc marié ? demandèrent les yeux noirs avec un suprême dédain.
Après ma réponse affirmative :
— Nous n'avons pas quitté, Sancha, Flores, et moi, Graciosa, pour venir ici nous faire bonnes d'enfants, ajoutèrent les yeux bleus, du même ton hautain et méprisant.
Les deux moças étaient dépitées d'avoir fait fausse route, et d'avoir ainsi dépensé en vain toutes leurs coquetteries. L'Ambubaïe se renversa de nouveau contre les bastingages ei se remit à tourmenter les cordes de sa • guitare. La Hlle] de Graciosa rentra sa tête maladive, comme Galatée se dérobait derrière les saules, sous le voile parfumé qu'elle avait écarté un moment, et recommença à promener le peigne dans cette luxuriante chevelure noire, aux reflets aussi bleus que ses yeux.
— Senhor, dit, à propos, une voix qui retentit à mes
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côtés, ce n'est pas là ce que vous cherchez ; ce sont des Filles de fleurs et de parfums. Nous avons trouvé là-bas ce qui convient à Madame.
J'avoue que cette expression : FUle de fleurs et de parfums^ me parut charmante, et je me promis bien de la recueillir. Barboza, car c'était lui qui venait de parler, essaya de questionner, en riant, les Açoriennes sur leur patrie; mais elles se redressèrent toutes deux, comme mues par un ressort, et le toisèrent avec une rare impertinence.
— Nous sommes, il est vrai, des Filles de fleurs et de parfums, dit enfin celle de Graciosa, mais nous repoussons les cavaliers incivils et nous dédaignons de leur répondre.
Et elle lui tourna fièrement le dos; ainsi fit sa compagne; mais celle-ci avait bien voulu répondre gravement, avec la tête, au salut que je lui adressai avant de me retirer.
Mon étude était terminée; la comparaison me donnait le Résultat suivant : tout aussi éhontée que la lorette parisienne, la Fille de fleurs et de parfums possède un fond de naïveté et de fierté natives, de poésie aussi, qu'on chercherait vainement chez les Belcolors les plus renommées du Tyrol et de la Chaussée-d'Antin.
Je trouvai ma femme causant avec une jeune fille d'une vingtaine d'années. La moça, court vêtue d'une chemise et d'un jupon, n'ayant ni bas, ni souliers, possédait une de ces figures communes, "quant aux traits, mais ouvertes, avenantes, qui deviennent bftntôt sympatiques. Elle tenait, dans ses bras, notre enfant, et elle jouait avec lui tout en répondant à sa mère :
— C'est une patrwia (compatriote) à moi ; le senhor fera une excellente acquisition en payant son passage, me dit Barboza, tout heureux de retrouver une fille de Fayal.
La misère de celle-ci paraissait grande, mais elle la supportait avec une fierté digne qui faisait oublier ses iiaillons. Son air autant que ses réponses avaient plu à ma femme ; il ne me restait qu'à approuver ce qu'elle avait décidé. Lorsque j'eus donné mon consentement, Candida prit ma main et la baisa avec respect.
Nous descendîmes alors dans la cabine du capitaine, où le marché se conclut aussitôt. Les frais de passage s'élevaient à la somme de 100,000 reis (300 fr.) que je payai contre reçu. L'acte de naissance avait été oublié dans la précipitation du départ, c'est, du moins, ce que m'affirma le commandant ; mais celui-ci me délivra un papier qui devait en tenir lieu, et qui contenait les noms, prénoms du père et de la mère de la moça, son âge et le lieu de sa naissance. D'après nos conventions, Candida était engagée pour un an à mon service, à raison de 25 francs par mois, ce qui représentait pour douze mois les 100,000 reis que je venais de donner. De mon côté, je m'obligeais à la loger et à la nourrir ; de plus, je devais la vêtir convenablement, sous la condition qu'elle me tiendrait compte de l'argent que je lui aurais' ainsi avancé pour son entretien. Son temps étant le seul capital dont elle pût disposer, elle me rembourserait en prolongeant la durée de son service, toujours sur le pied de 25 francs par mois. Sa dette éteinte, Candida deviendrait libre de traiter de nouveau avec moi sur la môme base ou pour un prix plus.élevé, à notre mutuelle convenance, ou bien de se retirer où bon lui semblerait, sans que j'eusse le droit de la retenir.
Ce traité signé, paraphé par le capitaine et par moi (Candida, ne sachant ni lire ni écrire, se contenta d'y apposer une croix), il ne nous restait plus qu'une formalité à remplir, — la légalisation par le consul portugais à Rio, — afin que je devinsse le propriétaire légi-
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time et incontesté de la moça. Nous quittâmes la barque pour nous rendre, à cet effet, chez le représentant commercial de Sa Majesté Très-Fidèle.
Candida fit ses adieux à ses compagnes qui lui adressèrent, d'un air d'envie, leurs félicitations sur la bonne chance qui lui échéait; l'une d'elles lui renaît un mouchoir brodé; après l'avoir reçu, Candida, légère conmie une biche, sauta dans le canot.
Je cherchai en vain des yeux la malle, ou, du moins, le coffre qui devait contenir ses hardes. Le coffre et la malle restèrent paiement invisibles. Sur mademande, la moça répondit qu'elle n'oubliait rien. Toute sa fortune, au moment de débarquer, consistait donc en ses vingt et un ans (âge porté sur les papiers du capitaine), sa rayonnante santé, une chevelure coupée à la Titus, une chenaise et un jupon, plus le mouchoir brodé qu'elle tenait à la main. Bagage léger, s'il en fut jamais! Quant .à des bas et à des chaussures, c'était là un luxe inutile pour des populations habituées à marcher pieds nus; ! c'était là, pour mieux dire, une sorte de fiction accueillie seulement dans leurs rêves, ou pendant les récits merveilleux des veillées,* par les moças des îles.
Ce n'est que chez les Filles de fleu/rs et de parfums — et je parle des plus huppées — qu'on trouve ces deux objets précieux; encore celles-ci les portent plutôt par vanité que comme le complément obligé d'une fraîche toilette. Les désirs des moças honnêtes ne s'élèvent jamais jusqu'à de pareilles splendeurs. Leur coquetterie s'accommode fort bien de l'absence de bas et de souliers, et leur mise leur semble irréprochable avec un rose dans les cheveux et un mouchoir brodé à la main.
Heureuse simplicité ! ignorance charmante!
Pourquoi la transformation arrive-t-elle si vite chez ces naïves créatures, dès qu'elles ont perdu de vue la
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barrière de rochers de leur archipel ? La chrysalide se métamorphose alors en papillon, et la ûUe d'Eve se montre bientôt, — comme si elle sortait d'un profond sommeil, — avec des instincts et des besoins nouveaux : vif penchant vers le plaisir, goûts extravagants de luxe, désirs toujours renaissants et jamais assouvis, folles imaginations excitées par l'envie de plaire, — gwmes profondément enfouis jusqu'alors, et qui éclosent au soleil d'une civilisation plus avancée.
Je parle ici des moças honnêtes, j'ai besoin de le répéter, des moças qu'un motif avouable : une misère trop lourde parce qu'elle est sans issue, un désespoir d'amour, des tracasseries et des chagrins domestiques, une faute sans répaiation possible, force à s'expatrier. Quant aux autres... je vais avoir bientôt l'occasion de m'en occuper.
Hais, au lieu de moraliser, ne me convient-il pas mieux d'expliquer l'opération des capitaines portugais, et de justifier ainsi l'expression audacieuse dont je me suis servi, à propos des conséquences imprévues du bill Âberdeen : la traite des blancs remplaçant la traite des noirs?
Les îles Açores et du Cap-Vert, opulents débris, dans l'Atlantique et dans la Sénégambie, du magnifique diadème que les Albuquerque, les Cabrai, les Vasco de Gama, les Magalhaens mirent, pendant les seizième et dix-septième siècles, sur la tête des rois de Portugal, renferment une population relativement considérable, mais paresseuse, ignorante, superstitieuse et pauvre à l'excès. La terre, comme cela existe en Angleterre, appartient à quelques familles privilégiées, ce qui leur donne une prépondérance, un prestige qui produisent trop souvent de déplorables efiTets. Le reste des habitants vit comme il peut : les uns cultivent à peine quel-
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qaes parcelles de terrain, insuffisantes pour les nourrir; les autres se livrent au commerce, à celui des bestiaux entre autres, qui est la principale industrie de Graciosa; le plus grand nombre des déshérités se louent chez de gros propriétaires qui les payent le moins qu'ils peuvent, ou végètent dans une misère que l'excessive fertilité du sol empêche seule d'être aussi cruelle qu'en Irlande.
Veut-on savoir ce que coûte la main-d'œuvre dans ces contrées fécondes que dore un splendide soleil? Une pataque (seize sous), une cruzada (un franc), voilà, en terme moyen, la rétribution d'un bon journalier. Les femmes gagnent moitié moins, tout en s'employant, comme les hommes, aux durs travaux des champs. Élevez donc une famille avec d'aussi faibles ressources! Les objets de première nécessité y sont à bas prix, je ne . l'ignore pas, et les besoins des lïheos (ainsi qu'on les appelle au Brésil) sont extrêmement bornés. Mais encore, faut-il que le gain réalisé soit. suffisant pour satisfaire sa faim et se vêtir. Ajoutez à cette situation, assez précaire déjà, une indolence souveraine, une ignorance complète de toutes choses, une révoltante malpropreté, l'absence de tout mobile d'ambition, et vous commencerez à pouvoir apprécier l'état dégradant où se trouve réduite la population presque entière de ces îles fortunées. Un peu de musique, et quelle musique! les offices dans les églises, la cigarette, les causeries sur le devant des portes des maisons, rarement les promenades et la danse — il fait trop chaud — les dimanches et les jours de fête, voilà les seules distractions qui lui soient permises. Les sérénades elles-mêmes, si chères aux anciens Portugais, sont passées de mode; aussi le cœur ne pousse-t-il plus de soupirs harmonieux, et l'amour a-t-il perdu dans les îles ces allures, tantôt fanfaronnes et ar-
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rogantes, tantôt timides et réservées, mais toujours franches et respectueuses, qui plaisaient tant jadis aux vierges pudiques et aux fières senhoras. Les généreuses traditions de la jeunesse se sont ainsi envolées on ne sait où; la décadence est arrivée sur les pas d'une civilisation sceptique et railleuse qui , sous prétexte de progrès, ridiculise tout ce qu'on tenait autrefois pour respectable et sacré.
De la misère au désordre, du désordre au libertinage, il n'y a qu'un pas, et ce pas est vite franchi sous un climat énervant. Le relâchement des mœurs est grand aujourd'hui dans les îles. Afin de posséder un ruban, une jupe éclatante, des pendants d'oreille en similor, un bracelet en chrysocale, ou quelque autre colifichet d'aussi mince valeur, les moças perdent toute retenue. Les mères elles-mêmes font bon marché de leur vertu et de celle de leurs filles. Pour quelques provisions suspectes d'huile, de maïs, de légumes, qu'elles apportent, de temps en temps, dans leur ménage aux abois ; pour quelque menue monnaie qui assure, sans travail et pendant trois ou quatre jours, la subsistance de la famille, ces femmes indignes foulent aux pieds tout sentiment de pudeur. Il en est môme qui, sans respect pour les tendres années de leurs enfants, ne craignent pas de provoquer leur précoce dépravation. On vieillit vite sous ces latitudes, lorsque, surtout, on a surmené sa jeunesse. Aussi, quand les rides et les flétrissures du visage ont sonné l'heure de l'expiation, qui n'est pas toujours celle du repentir, l'initiation au vice est depuis longtemps.consommée. Comment, en effet, de pareils exemples, de pareils enseignements ne produiraient-ils pas des fruits amers? La chaleur du climat, qui pousse à la paresse; l'ardeur du sang créole, qui enflamme les désirs; les sollicitations d'une grossière coquetterie, toute-
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puissante sur des natures incultes qui manquent de principes solides ; et jusqu'aux pratiques d\ine dévotion superstitieuse, tout concourt à Toeuvre de démoralisation. Il est triste d'avoir à constater que les mœurs du clergé s'éloignent étrangement de la pureté évangélique, et qu'elles ne contribuent pas peu à entretenir un pareil état de choses. Il est plus affreux encore d'être forcé d'avouer que bon nombre de pères de famille, trop cagnards pour gagner le pain de chaque jour, feignent de ne point remarquer les atteintes portées à l'honneur domestique, lorsqu'ils ne les favorisent pas ouvertement.
Voilà le tableau ; il est sombre, mais il est vrai.
La fortune et le pouvoir, lorsqu'ils sont mis au service de mauvaises passions, sont des dissolvants énergiques; placées en face de la misère envieuse, de la paresse vaniteuse et ignorante, ces deux forces exercent sur les mœurs une action désastreuse. C'est pour cela qu'aux propriétaires foncier^, aux fonctionnaires et aux négociants est due, en grande partie, la corruption des îles. Ce sont autant de petits pachas qui aliinentent avec soin la source impure où ils puisent la satisfaction de toutes leurs honteuses fantaisies.
On est fondé de soutenir, en présence de l'état déplorable où vivent les populations des deux archipels (Açores et Cap- Vert), que ces îles représentent la première et la seconde étape du Brésil. De l'oppression morale au despotisme corporel, il n'y a qu'un pas. L'abus de l'or conduit fatalement à Tabus de la force qui s'appelle l'esclavage.
Maintenant, jetez à ces populations dégénérées, — comme une fanfare guerrière au milieu d'un camp qu| sommeille, — jetez à ces populations, qui ont gardé précieusement, malgré leur abjection, le souvenir de
la gloire des ancêtres, un nom qui rappelle cette gloire si chère;
Parlez à ce peuple misérable, mais fier et vaniteux, d'un pays où les hommes de sa race sont rois et commandent;
Proposez à ces hommes ignorants, mai» amis du merveilleux, un voyage dont le but doit réaliser toutes les splendeurs de leurs rêves;
Prononcez ces deux syllabes magiques : « Brésil, » et le nom, le but, le pays qu'elles résument apparaîtront, radieux, à l'imagination de rilhéo; et, comme réveillé par un choc électrique, il tressaillera d'aise et il secouera vigoureusement son apathie, ainsi qu'un animal immonde sort de son bourbier pour étirer au soleil ses membres engourdis.
C'est que ces deux syllabes harmonieuses lui rappel-^ lent la terre de promission, autrefois conquise par un. Portugais ; la terre de l'or et des diamants, où les fruits, se penchent d'eux-mêmes dans la bouche de l'homme, où les ruisseaux roulent du sable précieux, où les ileurs et le miel pendent à l'extrémité des branches surchargées. Le Brésil! il le connaît par les traditions du foyer, par les relations des voyageurs, par l'opulence d'un parent, d'un voisin, acquise sur ce sol privilégié, et transportée près du clocher de la patrie. Vingt fois, cent fois,au plus fort de sa détresse, l'Ilhéo a jeté un regard d'envie et de désolation sur la mer qui le sépare du point où s'envolent tous ses désirs ; vingt fois, cent fois, l'Uhoa, pauvre et dégradée, a jalousé le sort des indolentes senhoras que portent, dans un hamac de soie, des esclaves empressés, et a rêvé pour elle-même, au sein de la plus affreuse misère, un palais de marbre entouré d'une grille d'or massif. Mais, pour atteindre l'Eldorado entrevu, il faut payer son passage sur un navire, et à peine si le
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journalier, par un travail opiniâtre; à peine si la moça, par la profanation de sa belle jeunesse, peuvent solder les haillons qui les couvrent, le pain et le sel qui les font vivre.
Voilà que tout à coup le mot prestigieux a retenti sur le rivage ; il vole comme un éclair d'île en île, de bourgade en bourgade ; il va de Terceire à Graciosa, de San- Miguel à Flores, de Pico à Santa-Maria, de Ponte-Delgada à Angra et à Santa-Cruz, laissant après lui des courants électriques où se baignent, en frissonnant, les populations. Toutes les têtes sont en feu, toutes les imaginations battent la campagne, tous les yeux ont des éblouissements, tous les cœurs s'abandonnent aux plus folles espérances ou se serrent d'effroi.
Un capitaine marin est l'auteur de la révolution qui s'est opérée dans tous les esprits. Il vient d'adresser un appel à toutes les hontes, à toutes les ambitions, à toutes les misères, à toutes les humiliations, à tous les désespoirs, en arborant un drapeau sur lequel, en face des deux syllabes flamboyantes : « Brésil, » sont inscrits ces deux mots non moins radieux, non moins fascinateurs, non moins expressifs : « Passage gratuit. »
Voilà le côté poétique de la question; maintenant voici le côté prosaïque ou commercial :
Un capitaine est arrivé devant Angra, il y a six semaines, deux mois peut-être, et a débarqué les marchandises qu'on lui avait confiées à Oporto* Depuis lors, il n'a pu s'entendre avec les négociants des îles, et il ne voit pas poindre à l'horizon le nouveau chargement qui lui permettrait de reprendre la mer. L'inaction qui retarde les bénéfices lui est à charge. Ennuyé, fatigué, mécontent de dépenser sans profit le gain de son dernier voyage, il se décide à tenter, pour son propre compte, une opération qui donne d'habitude de beaux résultats.
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Au lieu d'une cargaison de blé ou de vin, il embarquera de la chair humaine, et comme la politique scélérate de l'Angleterre lui interdit le trafic des noirs, il vendra des blancs et des blanches, voilà tout. Il faut bien travailler pour vivre, et chacun fait ce qu'il peut.
Dès que cette résolution est arrêtée dans son esprit, il annonce, par la voie des journaux, des alfiches Collées contre les murs et les portes des églises, à son de trompe dans les rues, par tous les moyens de publicité qui sont en son pouvoir, son intention d'amener, sans qu'il leur en coûte un vintem, des colons au Brésil. Le départ est fixé à la fin du mois. Pendant les yingt jours qui restent à s'écouler, il dispose tout sur son navire pour recevoir le fret ^humain qui lui confiera ses destinées.
L'archipel tout entier a poussé un double cri de joie et de douleur. La misère honteuse et le vice aux abois se réjouissent, mais l'inquiétude s'assied au chevet des familles divisées. La tendresse des mères s'alarme aussi, car les récriminations violentes retentissent plus fréquemment, et avec un redoublement d'acrimonie, au foyer domestique. C'est à qui surveillera un époux, une femme, des enfants, un fiancé, une maîtresse adorée. Le besoin du changement, l'amour de l'inconnu flottent dans l'air, au-dessous des nuages, et, dans ce moment critique, chacun redoute une fuite qui l'atteindrait dans ses sentiments ou dans ses intérêts.
Les prescriptions réglementaires opposent des barrières, il est vrai, aux évasions furtives, aux expatriations insensées ; mais ces barrières sont loin d'être infranchissables. Les employés préposés au départ des colons et le capitaine sont faits pour se comprendre ; il s'opère entre eux des accommodements que l'autorité supérieure ignore ou feint d'ignorer. Et puis le sujet qu'or
surveille à San-Migael s'embarquera à Flores ou à Graciosa; ou bien encore, il se trouvera sur le passage du navire, et il sera recueilli en pleine mer.
Quant à l'acte de naissance qui établit sa majorité, ou le titre qui prouve son émancipation, — sans lequel on ne doit pas être reçu à bord, •— on le falsifiera impudemment, si on ne préfère s'en procurer un autre dans une de ces fabriques suspectes qui fonctionnent dans ce but, au vu et au su de tout le monde, ou même on s'en passera absolument. Il en est ainsi du visa de l'autorité, nécessaire pour sortir de l'île. Celui qui se trouve dans le cas de se le voir refuser, se gardera bien de tenter une démarche qui pourrait éveiller les soupçons ; mais il ira de l'avant, certain que le capitaine ne se montrera pas à ce point scrupuleux de repousser un bon colis pour une formalité éludée. Quelquefois il arrive que la Providence intervient, sans le savoir, pour faire cesser l'embarras de ces braves gens. La pièce qui manquait au départ, apparaît tout à coup, au moment de régulariser la position, apportée on ne sait par qui, mais cependant revêtue des signatures qui attestent son authenticité. Ordinairement, lorsque l'acte de naissance ou d'émancipation est absent, on le remplace par une déclaration de deux témoins, contre-signée par le capitaine, et... le tour est joué. C'était là le cas de Candida fuyant clandestinement.
On comprend, d'après ces explications sommaires, combien il est facile de tromper la surveillance de l'autorité, et d'éluder la loi ; on comprend aussi comment tant de vagabonds et même de criminels, comment tant de mineurs non émancipés des deux sexes réussissent, malgré les règlements et la sollicitude inquiète des familles, à partir des îles pour aller courir les aventures au Brésil.
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Le navire, disposé à cet effet, peut contenir cent, deux cents, jusqu'à trois cents passagers; il faut, avant tout, que ce nombre soit atteint, et, coûte que coûte, on l'atteindra. Lorsque la cargaison est complète, on s'empressedeleveri'ancreeton met le cap surRio-de-Janeiro, afln d'éviter les tracasseries et les complications nouvelles qui pourraient survenir.
Calculons maintenant les résultats de l'opération sur une base de deux cents passagers seulement.
Le capitaine s'est engagé à fournir des vivre^à ses colis vivants ; il leur en fournit, en effet, mais quels vivres, mon Dieu I La nourriture, abord de ces négriers d'une nouvelle espèce, se compose invariablement de légumes avariés, de morue sèche, et bien sèche, et de chair de porc salée. Pour boisson, il donne à ces pauvres gens de l'eau, du thé suspect et quelquefois une ration de vin. Les populations du midi sont, on le sait, d'une sobriété rare ; l'ordinaire qui ne satisferait pas l'estomac insatiable des Anglais et des Allemands, suffit à des colons portugais. C'est avoir une excellente opinion de l'humanité des capitaines que d'admettre une dépense de 1 fr. par jour pour chaque passager. Savez-vous combien dure un voyage des Açores à Rio-de-Janeiro? La traversée peut se faire en trente jours ; mettons-en quarante, accordons-en cinquante. A 1 franc par tête, les deux cents colons coûtent, pendant un séjour à bord de cinquante jours, la somme ronde de 10,000 francs. Maintenant évaluez la solde de l'équipage et le fret du navire, à raison de 30 francs par tonneau, soit 9,000 francs que nous portons également à 10,000 francs, pour faire un compte rond.
Voilà le passif établi, ou, pour mieux dire, voilà une affaire combinée sur l'avance d'une somme de 20,000 francs.
Examinons l'autre côté de la médaille.
Parmi les passagers, il se trouve des ouvriers habiles que le capitaine taxera arbitrairement à 100,000 et même à 125,000 reis, soit 300 et 375 francs. Il est bien convaincu, le calculateur émérite, que cette somme lui sera remboursée par les boutiquiers qui spéculent, eux aussi, dans rengagement à dresser, sur le talent de ces ouvriers, autant que sur leur .fiévreuse impatience de sortir d'une étuve où Fair, Taise, l'espace, leur manquent depuis près de deux mois.
Je dirai la môme chose des moças agaçantes et des Filles de fleurs et de parfums, dont le placement est assuré parmi les célibataires de la ville.
Le reste du chargement vaudra, par tôte, 100, 90, 80 mille reis. Établissons une moyenne de 100,000 reis. 100,000 reis, multipliés par deux cents passagers, donneront un chiffre de 20;000,000 (vingt millions ou 20 contes de reis), soit 60,000 francs.
Maintenant, déduisons d'un côté 10,000 francs de nourriture, de l'autre, 10,000 francs pour les frais du navire — en tout 20,000 francs — et nous obtiendrons encore un chiffre de 40,000 francs, représentant le bénéfice de la campagne, soit un intérêt de l'argent de 200 p. 100.
Voilà un résultat qui me semble assez respectable. Tous les voyages des capitaines au long cours ne leur sont pas aussi avantageux, tant s'en faut.
Le bill Aberdeen n'a pu tout prévoir.
Autrefois un chargement de bois d'ébène sur la côte d'Afrique, procurait de magnifiques profits. Malgré le prix d'achat et la mortalité qui sévissait cruellement, pendant la traversée, sur leur noire cargaison, les capitaines retiraient, des fonds engagés, un intérêt qui s'élevait, en moyenne, jusqu'à 400 p. 100. C'était exor-
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Wtant, n'est-il pas vrai ? Plus tard, les entraves apportées à la traite rendirent les opérations plus chanceuses, mais aussi, infiniment plus lucratives, lorsqu'elles avaient été heureusement conduites. Les petits despotes de la côte occidentale que ne visitaient plus, à de longs intervalles, que de rares bâtiments, et qui se voyaient ainsi encombrés de prisonniers, préféraient les échanger contre une bagatelle de peu de valeur pour s'en débarrasser, plutôt encore que de les massacrer. On obtenait alors pour 50, 25 francs, quelquefois, pour un vieux sabre rouillé, un shako fantastique, une trompette poitrinaire, un esclave qu'on revendait 2,500 et 3,000 fr. Mais ce lot de 50 noirs qui rapportait 150,000 fr, sans presque bourse délier, n'était que le reste d'un troupeau de 400 têtes. Souvent, le négrier serré de près, se voyait réduit à la dure nécessité de sacrifier la cargaison entière et de confier aux abimes de FOcéan le secret de - cette exécution sommaire. Si, une fois sur trois, le fret humain échappait aux croiseurs, le capitaine s'estimait fort heureux, et les commanditaires réalisaient encore un énorme bénéfice de 1,000 ou 1,200 p. 100.
Cette période, qui date de la mise à exécution du bill Aberdeen, ne saurait donc nous fournir un chifi're sérieux de comparaison. Notre calcul doit s'arrêter à l'année 1846, où la traite fut d'abord vigoureusement enrayée, puis traquée, poursuivie et combattue à outrance. A cette époque, le profit retiré de la traite des noirs s'élevait, je viens de le prouver, à 400 p. 100 sur les sommes engagées, le trafic dont les blancs sont l'objet ne donne pas un résultat aussi avantageux, sans doute; mais aussi, il ne fait pas courir au spéculateur d'autres risques que ceux qui résultent d'une navigation ordinaire, protégée par les lois internationales qui régissent les nations commerçantes.
En somme donc, la traite des blancs produit des bénéfices qui ne sont pas à dédaigner. Due opération, légalement poursuivie, qui rapporte un intérêt de 200 p. 100 est, en tous pays, réputée magnifique.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si les entreprises de ce genre se multiplient considérablement, dépuis que la diminution des esclaves, au Brésil,* rend de jour en jour plus nécessaire Tintroduction dans l'empire de nouveaux travailleurs. Ceux-ci deviennent ainsi l'objet d'une spéculation effrontée; mais, comme c'est volontairement qu'ils g.liènent leur liberté; comme, du reste, ils ont l'honneur d'avoir la face blanche, le bill Aberdeen n'a rien à dire. L'humanité seule, dont les Anglais sont loin d'avoir le monopole, pourrait élever la voix en faveur des victimes de la cupidité portugaise; mais à quoi cela servirait-il? Cette voix serait étouffée sous les clameurs des exploitants, etaussi,-cela est triste àavouer, sous les protestations énergiques des exploités.
Je n'en ai pas moins cru devoir consigner ici, pour l'édification des .lecteurs, les faits dont j'ai été témoin, et qui présentent, sous un nouvel aspect, la question que le bill Aberdeen était destiné à trancher.
J'ai parlé, en quittant le bord de VAmizade, d'une dernière formalité à remplir pour que le contrat passé entre le capitaine, Candida et moi, sortît son plein et entier effet. Nous nous rendîmes chez le consul portugais où, moyennant quelques mille reis, la légalisation fut accordée.
Me voilà donc le maître légitime de la moça de Fayal, et cela pendant un an. Pendant un an, elle me doit son temps et son travail, payés par anticipation. Le capitaine a réalisé ; maintenant que sa sacoche est garnie, il se préoccupe peu de la manière dont l'engagement sera exécuté. Sa responsabilité a cessé lorsque le colis
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humain ïn*a été remis; je n'ai, désormais, d'autre garantie pour retrouver l'équivalent de mes 100,000 reis, que la bonne foi supposée du sujet que j'emmène. Voyons donc si la domesticité libre vaut mieux que le service forcé des esclaves.