‹ Le Brésil tel qu'il estChapitre 13 sur 15 · III · texte numérisé non relu

III

La domesticitë des blancs*

A peine descendus de la maison consulaire, je conduis Candida chez un cordonnier français de la rue do Cano. Après avoir pris mesure à la moça d'une bonne paire de souliers en peau de chèvre, l'ouvrier se dispose à lui en essayer une autre paire en peau de veau. Candida, avant de tendre son pied, adresse un regard suppliant au senhor Barboza. Du court colloque s'établit entre eux, dont l'explication m'est fournie aussitôt.

La senhora des îles, qui, depuis sa naissance, a toujours marché sur la plante nue de ses pieds, refuse les souliers en peau de veau que j'ai demandés pour elle. Cette chaussure est trop grossière ; elle préfère des bottines vernies !

Je dépense toute mon éloquence pour lui faire comprendre que nous habitons nnechacara; que là un pareil luxe est au moins inutile, et que enfin je ne l'ai pas prise à mon service pour lui faire porter des bottines vernies. Devinez-vous la réponse de la moça? Cette réponse mérite d'être citée :

« Madama en a bien, et je suis une senhora comme Madama, » observa fièrement l'étrange créature.

Je ne crus pas devoir relever autrement que par un haussement d'épaules cette appréciation de nos posi-

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tions respectives, et la tentative de la coquetterie açorienne échoua complètement.

Ce à quoi il fallait songer avant tout, c'était au linge dont la moça manquait absolument. Après le déjeuner, nous nous dirigions vers un magasin où nous faisions habituellement nos emplettes, lorsque Candida et Barboza s'arrêtèrent soudain devant la devanture d'un marchand de parapluies. L'œil de Candida étincelait et son doigt désignait une ombrelle verte ornée de franges rouges, — une véritable horreur, — que le boutiquier madré avait placée à dessein à l'endroit le plus apparent. « La moça désire que la senhora lui achète ce chapelinho de sol, » dit enfin le contre-maître.

Pour le coup, je me demandai si Candida était folle et je commençai à regretter ma visite à la barque portugaise.

Les Ilhéos, les Ilhoas, principalement, prennent au sérieux ces descriptions féeriques d'un Brésil où l'or ne coûte que la peine de le ramasser. Sous prétexte que leurs contractants doivent leur fournir des vêtements convenables^ et que ce n'est là qu'une avance d'argent qu'elles acquitteront en prolongeant le temps du service, ces natures vaniteuses et naïves se croient autorisées à lâcher les rênes à leurs désirs. Voyez-vous cette pauvre fille couverte à peine d'un jupon A d'une chemise d'une blancheur fort équivoque, dont la tête et les jambes sont nues, mais qui marche gravement en agitant un mouchoir brodé, et qui s'imagine, dans son stupide orgueil, qu'elle remplira ses fonctions domestiques en robe de soie et en escarpins vernis ! C'est à croire qu'on est en présence d'une échappée de Bedlam, n'est-ce pas?

Au moment où le senhor Barboza formulait ainsi la demande de Candida, deux couples s'avançaient de

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notre côté. C'étaient deux jeunes senhores gantés de frais et flnement chaussés, qui donnaient le bras à deux moças vêtues avec plus de prétention que de goût. La démarche indolente des moças, Torgueilleux sourire qui s'épanouissait sur leurs lèvres, Teffronterie de leurs regards derrière le voile noir fixé au sommet de la tête, la rose éclatante placée en vedette près de l'oreille gauche, le pallto barbelé que mordillaient des dents de nacre; tous ces indices caractéristiques des Belcolors intertropicales m'auraient sufiisamment frappé déjà, si certaine robe de percale déchirée à la taille, et une opulente toison noire négligemment enroulée autour d'un peigne extravagant, ne m'avaient rappelé les deux FUles de fleurs et de parfums de la barque. C'étaient elles, en effet, la joueuse de guitare et son amie, qui venaient vers nous. Chacune d'elles avait aux pieds des bottines vernies et tenait à la main une ombrelle de soie d'un rouge exaspéré. D'un coup d'œil Candida avait reconnu ses compagnes de voyage. Celles-ci toisèrent la moça de la tête au talon, en passant près d'elle, et lui adressèrent un salut protecteur, pendant qu'un sourire de compassion plissaitles deux coins de leur bouche. Candida n'était pas assez fortement trempée pour accepter courageusement, m^e en face d'un luxe honteux, son honorable misère. Au lieu d'éprouver une généreuse indignation et de riposter, par un vaillant mépris, à la raillerie silencieuse de Sancha et de son amie, elle baissa les yeux et poussa un soupir. Barboza, qui devi9ait ce qui se passai t. dans l'âme de sa compatriote, renouvela sa demande d'achat du cfiapdinho de soL Sur mon refus de satisfaire ce nouveau caprice, Candida ne put dissimuler davantage son désappointement. Une larme coula sur sa joue, qui toucha profondément le cœur du galant contre-maître. Celui-ci entra dans la

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boutique et en sortit bientôt avec l'objet de FardeQte convoitise de la moça. Candida rougit de plaisir. Avant môme d'avoir remercié le senhor Barboza, elle se re»tourna par un mouvement brusque dont la signification ne pouvait m'échapper. Elle aurait •voulu que tes orgueilleuses iilles de Flores et de Graciosa fussent t^noins de son bonheur, et pouvoir les écraser, à son tour, d'un regard de mépris. La vanité, hélas l parlait plus haut que la reconnaissance ; aussi la joie de la moça resta incomplète, car il lui manqua le doux assaisonnement de la vengeance.

Candida savait bêcher la terre, mais elle ignorait et la couture et les premiers éléments de la cuisine. Cependant, comme, d'un côté, on nous apportait notre ordinaire de la \ille, et que, de l'autre, nous n'avions pris la moça qu'en qualité de bonne d'enfant, cette ignorance n'offrait que des inconvénients relativement faibles. Ma femme n'en laissa pas moins éclater sa mauvaise humeur en se voyant forcée de payer une ouvrière pour faire confectionner le trousseau de sa criada.

Celle-ci n'avait vraiment pas un caractère difficile; et les premiers jours se passèrent assez bien. Grossière comme une fille des champs, fière comme une senhora, mais bonne, au fond, Candida paraissait s'être résignée à chausser des souliers en peau de veau. Les ouvriers de la fabrique l'avaient prise en grande amitié; chacun d'eux, à l'exemple du contre-maître, cherchait à captiver exclusivement ses bonnes grâces; c'était à qui lui apporterait chaque soir des fleurs et des doces^ à qui murmurerait à ses oreilles les compliments les plus flatteurs, pendant les promenades musicales exécutées, après les travaux, dans la chacara, au son d'une guitare fêlée et d'un accordéon discord. Candida, qui se mêlait volontiers à ces promenades, souriait aux galants propos

des ouvriers ; elle acceptait sans se faire prier les roses et les confitures, et naviguait avec une adresse et une prudence rares à travers les écueils d'une rivalité sans cesse en éveil. Tous poursuivaient la conquête de son cœur ; tous nourrissaient une passion jalouse qui les portait à se surveiller réciproquement; tous enfin voulaient travailler pour leur propre compte. Aussitôt que Tun d'eux était soupçonné d'avoir gagné quelque peu de terrain, tous se liguaient aussitôt, tous se concertaient pour ruiner les espérances de l'ennemi commun. Candida riait de cet espionnage qui l'aurait garantie contre des entreprises insensées, si la froide raison ne lui eût tracé déjà une règle invariable de conduite. Lorsque l'un des moços se montrait trop pressant, elle ne discontinuait pas d'accueillir gracieusement ses protestations et ses plaintes; mais toujours aussi elle répondait, avec une mesure parfaite, que l'amour se prouve par des actes et non point par des discours; qu'il fallait d'abord rembourser au senhor francez le prix de la traversée, la reconnaissance étant la meilleure recommandation auprès d'un cœur fier. Cette manière d'apprécier le sentiment débarrassait ordinairement la rusée logicienne des obsessions audacieuses. 100,000 reis représentent le gain de cinq mois, et, au Brésil, comme ailleurs, ils sont rares ceux qui sacrifient cinq mois de travail à l'espoir d'attendrir une âme orgueilleuse qui tarife le dévouement. Candida était donc vertueuse dans toute l'acception vulgairement donnée à ce mot ; le motif de sa fuite de Fayal l'avait, du reste, assez prouvé. Sa mère, — une de ces femmes indignes dont il vient d'être question plus haut, — l'avait mise au service d'un propriétaire du voisinage, bien connu pour ses mœurs relâchées. Celui-ci voulut abuser de sa position ; mais la moça indignée repoussa ses propositions honteuses, et, après une scène

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d'une brutalité inouïe, elle se sauva auprès de celle quî l'avait vendue. Les reproches, les menaces, les coups môme ne purent triompher de l'honnêteté de Candida. Mais l'existence qui lui était faite devenait chaque jour de plus en plus difficile. Son père était mort depuis plusieurs années. Sa mère, que la misère avait poussée au désordre, et qui, en présence de sa beauté flétrie, avait spéculé sur la jeunesse de sa fille ; sa mère, voyant l'inébranlable résolution de Candida, se laissa persuader d'obtenir, par la ruse et la violence, ce qu'on refusait à ses odieuses excitations. Le galant repoussé fut introduit pendant la nuit dans le misérable logis de la veuve. La moça, qu'on croyait endormie, se tenait déjà sur ses gardes. Après une lutte désespérée, Candida, meurtrie, mais toujours pure, alla demander un asile à une vieille parente qui la garda chez elle jusqu'au départ des colons. L'occasion était tentante. Candida, réduite au plus affreux dénûment, et bien décidée à ne plus retourner à la maison maternelle, se laissa entraîner par l'exemple d'une de ses camarades que l'abandon de son fiancé poussait à s'expatrier. Elle s'embarqua donc pour le pays des palanquins dorés^ se confiant en la Providence, représentée à cette heure par un capitaine avide et peu scrupuleux. C'est ainsi qu'elle était arrivée dans la rade de Rio-de-Janeiro où le hasard nous avait abouchés.

Ce récit, dont nous admettions pleinement la véracité, nous avait attachés à Candida ; mais l'intérêt qu'elle nous inspirait n'allait pas jusqu'à favoriser ses extravagantes prétentions et à réaliser ses rêves insensés. Un jour, elle eut envie d'un peignoir de mousseline, garni de valenciennes, que portait ma femme; un autre jour, elle demanda de nouvelles chemises, la demi-douzaine qu'on lui avait donnéedeux mois auparavant étant, disait-elle, hors de service. Trois de ces chemises furent retrouvées

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SOUS une grosse pierre, souillées, déchirées, mais non usées. Une autre fois, c'était une robe, sale, cela va sans dire, mais bonne encore, cpi'ellejetait par-dessus le mur, afin de s'éviter la peine de la laver.

Candida subissait l'influence du milieu où elle vivait.

Dans ce pays où le préjugé de la couleur conserve toute son autorité, une blanche se trouve humiliée de remplir des fonctions réservées d'ordinaire aux esclaves.

Ces cordons bleus suspects, ces bonnes d'enfant, ces filles de ferme qui gagnaient en Europe de si faibles salaires, et qui ont tressailli de joie lorsqu'on leur a proposé, pour le Brésil, un engagement de trente francs par mois, s'estiment dégradées, une fois arrivées, de travailler à côté des noirs. Un stupide orgueil s'est emparé d'elles et les domine. Une femme libre ne saurait être traitée comme une esclave ; il est indécent de demander à une blanche un service de négresse. On ne peut pas exiger qu'elle ailleau marché avec un panier, qu'elle fasse des commissions, qu'elle poi'te un paquet dans la rue, qu'elle se brûle le teint au soleil. Une senhora, — et elles le sont toutes, en vertu du droit de la couleur, — est faite pour commander et non pour obéir. Il en est qui poussent l'arrogance, six semaines après leur débarquement, jusqu'à demander des dome&tiques pour elles-mêmes. Et ces créatures qui naguère, à peine couvertes de nippes souillées et de hideux chiffons, mendiaient, ou à peu près, leur pain, ne rêvent que toilettes luxueuses, doux loisirs sous les bananiers, mets délicats et sucreries ; s'il y a des esclaves dans la maison, on peut tenir pour certain qu'elles les mènent à la baguette, ordonnant avec une superbe qu'elles prennent pour de k dignité et qui n'est que le comble de l'impudence.

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Les senhoras des îles, plus infatuées encore de la couleur de leur peau, poussent la paresse, la coquetterie, l'esprit de domination au delà des limites du possible. Pourquoi, en effet, raccommoderaient-elles les robes et laveraient-elles le linge qu'on leur a donnés ? C'est là une tâche qui revient naturellement aux négresses ; et puis, ces habitudes d'économie sont indignes d'une blanche. Les senhores qui les ont contractées sont forcés de les habiller; l'engagement est formel pour eux, il doit être rempli. Maintenant, qu'elles jettent dans le ruisseau la robe fripée, crottée, déchirée, ou même simplement décousue, qu'un peu d'adresse et de bonne volonté rendrait à sa fraîcheur primitive, cela importe peu et ne regarde personne. Elles désirent une toilette neuve, et, puisqu'elles lui rembourseront les sommes avancées pour leurs besoins, le contractant serait un mal appris de les chicaner à ce sujet.

Cela ne serait que ridicule si, en effet, ces vaniteuses créatures, si exigeantes dans leurs prétentions, se soumettaient sincèrement, pour ce qui les concerne, aux conditions du contrat; mais, nous venons de le voir, elles dédaignent de faire leur service, et plus d'une, quand sa dette atteint un chiffre important, abandonne la maison qui l'a recueillie, et fait ainsi une sorte de banqueroute frauduleuse sans se sentir, le moins du monde, la conscience chargée. Plusieurs, également oublieuses de l'argent avancé pour payer leur passage et secourir leur détresse, prêtent l'oreille aux beaux discours du premier moço qui s'occupe d'elles, et trompent, en fuyant, la confiance qu'on leur accordait. Contrat, signature, — bagatelles que tout cela!

Que si le maître, dupé aussi déloyalement, s'adresse aux Pedrestes (milice chargée à Rio de poursuivre les nègres marrons), en leur donnant, par la voie des jour-

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naux, le signalement du sujet évadé, tous les Uhéos de la ville jettent les hauts cris et se plaignent avec indignation d'être traqués comme des esclaves. Chacun d'eux ressent Taffront infligé à un compatriote, et tous se trouvent blessés dans leur honneur.

Cette solidarité dans Timprobité n'établit-elle pas le niveau moral de ces pauvres gens? Ils n'ont jamais voulu comprendre que le fugitif, — qui n'est, au bout du compte, qu'un débiteur de mauvaise foi, — s'est mis dans la position du négociant qui, la caisse pleine, laisse protester sa signature, et refuse de solder les marchandises qu'il a reçues ; ou bien encore dans la position du misérable qui emporte le dépôt qu'on lui a confié I Refuser d'accomplir la tâche pour laquelle on a été payé, n'eât rien moins qu'une escroquerie cependant, une escroquerie de la plus vilaine espèce, et c'est bien voler de l'argent que voler un temps qui ne vous appartient plus.

Il paraît que les Ilhéos ont d'autres idées sur le juste et l'honnête, sur la fourberie et la fraude, car, d'ordinaire, c'est chez l'un d'eux que le fugitif trouve un asile. Ceci est plus fort encore : souvent le receleur est luimême l'instigateur de l'évasion. Il l'a conseillée d'abord, puis favorisée : soit, si le sujet est une femme, qu'il en soit amoureux, ou qu'il veuille l'exploiter honteusement ; soit, si c'est un homme, qu'il lui ait procuré, toujours avec un droit de commission, un autre engagement plus avantageux chez un senhor qui croit à la libération du moço présenté.

Quel que soit le mobile de cette fuite, les complices ont trop bien pris leurs précautions pour qu'elle échoue. Les Pedrestes ont beau avoir le nez fin, l'œuvre de volerie s'accomplira, et l'argent payé au capitaine pour le rachat du colon sera à tout jamais perdu. Ëx-

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ploités d'abord, les Ilhéos deviennent exploiteurs à leur tour.

Tous les Ilhéos n'ont pas des principes aussi complaisants, j'en conviens ; mais tous, pourtant, interprètent de la môme manière la clause du contrat qui oblige les maîtres à les traiter convenablement. Cet adverbe dit beaucoup plus de choses qu'on ne croit, puisque, au point de vue du préjugé de la couleur, il ôte toute autorité au contractant y et reconnaît au contracté le droit de se croiser les bras, de fumer force cigarettes et de commander aux noirs.

Candida, suffisamment stylée à ce sujet par les ouvriers, ne prit pas, il est vrai, de la poudre d'escampette; mais, en somme, je me trouvais tout autant lésé dans mes intérêts parle service dérisoire auquel elle daignait se livrer. Combien de fois je regrettai les négresses que l'on peut réprimander du moins et même corriger à l'occasion, tandis qu'une senhora branca, — même celle qui doit vaquer aux détails les plus répugnants de la domesticité, —n'accepte ni reproches jii observations, et se tient constamment avec vous sur le pied de l'égalité! J'aurais bien pu renvoyer la moça, sans doute; mais je ne me résignais pas facilement à perdre mes 100,000 reis. J'attendis donc encore, maugréant, tempêtant, donnant au diable toutes les llhoas, et ne pouvant pas m'empêcher, parfois, d'admirer l'aplomb superbe que donnait son teint de citron à cette fille ignorante et grossière.

Un matin, je conduisis ma femme à Rio où nous appelaient quelques aflaires. Au milieu de la journée, au moment de me rendre au consulat de France, je m'aperçus que j'avais oublié chez moi un papier important. Malgré une chaleur diabolique, je revins en toute hâte à la chacara, où m'attendait une singulière surprise.

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Figurez-vous Gandida pieds et jambes nus, suivant la coutume de son pays, mais revêtue du peignoir dé mousseline garni de valenciennes de ma Jpmme, — ce peignoir qui excitait si vivement sa convoitise ; — mais peignée, pommadée, parfumée sur toutes les coutures, avec une rose plantée derrière le cartillage supérieur de l'oreille gauche, et tenant à la main droite l'inévitable mouchoir brodé. Notre criada s'étalait complaisamment dans un ftiuteuil, la bouche souriante, les yeux à demi ouverts, coquettant, minaudant, comme une Cydalise. A ses pieds était assis un garçon débraillé, n'ayant, lui aussi, ni bas ni souliers, mais possédant un front intelligent, un œil vif et hardi, une lèvre sensuelle. Ce garçon, — c'était l'ancien amant de la négresse Luizia,Antonio, — chantait, en l'honneur de la belle jpoça, une modinha amoureuse, en promenant une cheville de bois sur la guitare enrhumée de la communauté.

Ma brusque apparition fut loin de produire sur le couple, je l'avoue, l'effet de la tète de Méduse. De l'étonnement, un léger embarras, voilà tout ; mais de la confusion, de la honte? Allons donc! Pourquoi cela? Aucun d'eux ne bougea de sa place.

— Que signifie cela ? m'écriai-je en entrant. Cette robe de la^senhora... ? ce moço à vos pieds...?

Candida agita gracieusement le mouchoir brodé devant sa figure pour se donner de l'air, et, sans déranger son indolende attitude :

— Le senhor Antonio me fait la cour, répondit-elle ; 11 est décidé à rembourser au senhor le prix de mon passage.

— Oui-da ! Et c'est pour mieux le séduire que vous avez fait une aussi brillante toilette ?

Candida cligna de l'œil en signe d'affirmation.

— Quel mal y a-t-il à cela ? dit Antonio à son tour.

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La moça est libre ; je suis libre également; qui pourra nous empêcher de nous marier, si nos cœurs se sont entendus?

J'eus de la peinS à leur faire comprendre que je me préoccupais peu de ce projet d'union, mais beaucoup de l'emploi de leur temps ; et aussi que mon appartement n'était pas destiné à abriter leurs amoureuses confidences, ni les robes de ma femme à faire valoir les charmes de sa servante.

Cette expression fit bondir l'orgueilleuse créature.

— Je ne suis pas la servante^ mais la dame de compagnie de la senhora, s'écria-t-elle. Les blanches sont égales entre elles, et toutes, quelle que soit leur position, ont droit au respect des cavaliers. Cependant le senhor ne craint pas de m'abreuver d'humiliations et d'outrages.

Voyez où conduit le sot préjugé de la couleur! La colère et la raillerie se seraient produites en pure perte, je le comprenais; aussi je me contentai de riposter lentement et froidement :

— La senhora, avant de partir pour la cidade, vous a donné une tâche qui doit remplir votre journée; vous en êtes-vous occupée? Non, n'est-ce pas ? Eh bien sachez une fois pour toutes que la vanité est une triste chose, et que celui-là seul a le droit d'être fier qui s'est acquitté de tous ses devoirs.

— Je ne suis pas une servante^ reprit la voix indignée de la moça,

— Soit ! vous êtes une senhora, une illustrissime senhora que je nourris, que j'habille et que je paye pour me servir, cela vous convient-il mieux ? Ce soir, quand votre

'travail sera terminé, vous parlerez tout à votre aise de mariage avec le senhor Antonio, et vous serez libres de soupirer tous deux aux sons de la guitare. Maintenant

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votre temps m'appartient. Allez laver les effets de mon enfant ; mais, auparavant, quittez cette robe qui n'est pas votre propriété, et que vous avez eu tort, senhora Candida, de prendre sans permission.

La colère, chez elle, fut r^nplacée par le dédain.

— Si le senhor pense que ce vêtement a été souillé en touchant le corps d'une blanche, dit-elle, j'en payerai la valeur à Madama.

Que répliquer à un pareil raisonnement?

Décidément la coupe des tribulations était pleine, trop pleine même. Un jour je pouvais ne pas rester maître de moi, en présence des actes extravagants et des réponses arrogantes de la moça. Il fallait à tout prix me débarrasser de la senhora des îles, sans lui faire cadeau de sa rançon, si c'était possible. Barboza, à qui je m'ouvris à ce sujet, promit de venir à mon secours. Le contre-maître, iïrité de voir augmenter chaque jour la faveur d'Antonio auprès de sa patricia^ préférait encore éloigner l'ingrate plutôt que d'assister au triomphe définitif de son rival.

Le dimanche suivant, je venais de recevoir la visite du négociant belge dont il a été question à propos de la nourrice Julia, lorsque Barboza m'amena un llhéo de Payai établi depuis plusieurs années à Rio-de-Janeiro. C'était, me dit-il, un excellent père de famille, honorablement connu parmi les Portugais de la cidade. L'air de cet homme, en effet, son entourage aussi, me prévinrent pour lui tout d'abord. 11 tenait un petit garçon de chaque main, et sa femme, simplement vêtue, marchait derrière lui, portant un troisième enfant attaché au sein. On comprendra bientôt pourquoi je donne ces détails, en apparence oiseux.

L'Uhéo avait connu le père de Candida ; il n'ignorait rien des débordements de sa mère, et il félicita la moça

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d*avoir préféré la fuite au déshonneur. Il la plaignit beaucoup, pourtant, d'être forcée de vivre momentanément dans la servitude^ et il lui promit de la racheter si le senhor Antonio manquait à sa parole. Toutefois cette grande sympathie, si soudainement éveillée, ne me parut devoir amener aucun résultat sérieux, lorsque je connus les intentions de Tllhéo.

Désireux de ne pas perdre toutes mes avances, j'avais demandé 50,000 reis comptant et des billets pour le reste de la somme. L'homme et la femme se récrièrent en même temps. Le premier me dit qu'il était honnête, mais pauvre. Il voulait bien emmener Candida et se charger de sa dette, sans donner, toutefois, un si fort à-compte. 11 s'engagerait à me payer 10,000 reis car mois, mais sans autre garantie que son honneur. Je refusai d'abord. L'air franc du bonhomme, son accent pénétré, lorsqu'il jura par Notre-Seigneur Jésus-Christ de ne pas acheter une épingle à sa femme avant«de s'être libéré envers moi, finirent cependant par gagner ma confiance. J'allais adhérer à ses conditions. Heureusement le négociant belge intervint et me dissuada de conclure le marché.

— Ou jeme trompe fort, dit-il, ou ce vertueux père de famille n'a pas plus de conscience que de contos de reis. Tenez bon; s'il trouve son intérêt à terminer l'affaire, il saura bien se procurer la somme que vous demandez.

Nous en restâmes donc là pour le moment; mais le bonhomme, après s'être entretenu de nouveau avec Candida et Antonio, promit de revenir le dimanche suivant. « Il allait faire un appel à. la générosité de ses compatriotes, dit-il, provoquer une cotisation en faveur de la moça, et il nourrissait l'espoir d'apporter des propositions satisfaisantes pour les deux parties intéressées.

— Vous aurez votre argent, me dit le Belge ; il est vi-

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sible que l'affaire lui sourit. Si vous m'en croyez, vous n'accepterez pas de billets pour le solde ; je suis sûr qu'il vous comptera intégralement les 100,000 reis qui vous sont dus. »

Le lendemain, toute la joie de la moça s'était évanouie. Ses yeux gonflés attestaient le passage des larmes. La veille au soir, elle s'était longuement entretenue avec Antonio, mais rien n'avait transpiré pour moi de cette conversation. Candida, pâle, fatiguée, se renfermait dans une réserve fière et digne qui montrait le bon côté de son caractère. Un soupçon traversa mon esprit, et je la questionnai sur les dispositions d'Antonio.

— Le senhor Antonio, répondit-elle avec une sorte de solennité, m'a prise pour une FUlede fleurs et de parfums. Il mentait lorsqu'il prétendait vouloir payer mon passage ; mais mon cœur n'a pas cessé de m'appartenir, et Dieu punit ceux qui jurent en vain.

C'est pendant cette semaine que se passa la scène étrange, fabuleuse, inouïe, que j'ai racontée à la fin du chapitre intitulé : Une journée à Rio-de-Janeiro.

Cette tuerie depiolhos, au milieu de notre dîner, m'avait complètement dégoûté de Candida. Maintenant j'étais bien décidé — dussé-je souscrire aax premières conditions de l'ilhéo — à ne plus garder au logis une créature dont la tète, comme une forteresse de premier ordre, nourrissait une garnison aussi formidable.

La confiance que j'avais en l'expérience du négociant belge me servit à sortir heureusement de l'impasse où je m'étais engagé.

L'ilhéo revint, ainsi qu'il l'avait promis, et m'offrit 25,000 reis comptant. Je me montrai intraitable. Il sortit alors, d'un portefeuille crasseux, trois pièces de 20,000 reis chacune. Le reste de la dette, qui se montait à 60,000 reis, fut réglé entre nous, comme il l'avait pro-

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posé ]or3 de notre pr^niëre entrevue. De cette façon je ne risquais plus de perdre la somme entière que j^avais avancée, et qui s*élevait à 153,000 reis, soit 460 francs. Je venais de recevoir en espèces 180 francs; ajoutez à cette somme les gages de quatre mois, à raison de 25 francs par mois, soit 100 francs, et vous obtiendrez un total de 280 francs représentant ce qui m'avait été intégralement remboursé. Restaient dus seulement 180 francs que je ne voulus pas croire aventurés, et que j'hvpothéquai sur Tair honnête et la probité supposée deVllhéo.

Candida partit de chez moi pour entrer au service d'un vieux Portugais fort riche qui vivait dans sa quirUa (bien de campagne) avec sa famille, et que l'homme de Fayal avait réussi i intéresser au sort de la moça. Telle fut du moins la déclaration de Fllbéo.

Pauvre Candida! si paresseuse, si arrogante, et pourtant si honnête, au fond! Combien les pressentiments du négociant belge, à l'endroit de son protecteur, étaient fondés!

Je revis la moça de Fayal, un soir, accoudée à une fenêtre de la rue do Hospicio^ ce quartier général des FiUes de fleurs et de parfum. Comme le jour où je la surpris dans mon appartement, coquettant avec Antonio, Candida avait un peignoir de mousseline garni de dentelles, une rose dans les cheveux, un mouchoir brodé à la main. Mais, hélas ! ce n'était plus la fraîche passagère de VAmizadey et, encore moins, la vierge intrépide qui 5'était expatriée pour conserver son honneur. La maladie avait plombé son teint, et son œil ne lançait plus que des regards fiévreux. La sérénité de son front s'était évanouie avec la pureté de son âme. Elle avait encore un sourire aux lèvres, il est vrai, mais ce sourire était faux, banal et ne faisait plus rêver d'amour.

Candida m'aperçut et cacha aussitôt sa figure derrière son mouchoir ; je m'approchai.

« Ah ! senhor, pourquoi ne suis-je pas restée chez vous I dit-elle avec accablement. »

Elle me raconta la trahison dont elle avait été la victime, et les conséquences de cette trahison.

Le bon père de famille, qui jurait si audacieusement par les plaies du Christ, n'était qu'un spéculateur infâme. Il vendit Candida à un homme marié qui chassa sa femme du logis le jour où la moça y entra. L'homme marié la céda à un Portugais vieux et jaloux qui la battit comme une esclave. De chute en chute, Candida tomba si bas, six mois seulement après être sortie de ma maison, qu'elle se vit forcée d'aller demander un asile à la joueuse de guitare, son ancienne compagne de voyage.

— Sancha se meurt, dit-elle en terminant, et quand elle sera partie je ne tarderai pas à l'aller rejoindre.

Cuitada! cuitada Candida I comme dirait un Brésilien.

J'ai crayonné cette dernière scène afin de montrer en passant, où aboutissent ces folles espérances d'une fortune rapide avec lesquelles on berce les moças des îles et aussi, et surtout, où conduit le préjugé de la couleur. Vanité engendre fainéantise : toutes deux entraînent au vice, et le vice, c'est la maladie, puis... la mort.

Arrêtons-nous, car, enfin, il est temps de clore ce chapitre et de conclure.

Les négresses des casas de commissaone savent rien faire; les 5/anc/ie5 louées refusent de travailler. Cela étant prouvé, voici le conseil que je donnerai à ceux qui veulent aller poursuivre la fortune au Brésil : Ne partez point si déjà, en débarquant, vous n'êtes pas en mesure d'acheter une esclave parfaitement dressée;

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mais, cependant, tentez Taventure, si, n'ayant ni sou ni maille, vous possédez à fond les recettes de Mlle Marguerite, parce que, alors..., vous ferez votre cuisine vous-même,

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