II DÉDICACE
La vue de cette pierre, plus nue, plus froide que de coutume, et couverte d'une couche épaisse de poussière, me serra le cœur, comme l'aurait fait le spectacle d'une abominable profanation.
Je ne retrouvai môme plus, à côté du marbre funèbre, la plante de mauve sauvage où j'avais cueilli, dans mes précédents pèlerinages — pour les emporter pieusement avec moi, — des fleurs qui conservaient comme un précieux parfum de l'âme de mes cher^ absents.
Ces ravages accomplis — sans obstacle, — par le temps, m'avaient d'autant plus impressionné, qu'ils offraient un contraste navrant avec l'état des tombes voisines, celle de votre mère, surtout, ornée de fleurs, d'emblèmes délicats, de gages sans cesse renouvelés d'une inépuisable et tendre sol- ' licitude.
Vous avee essayé dç me consoler alors.
Oh ! vous avez bien raison. Madame : on puise un enseignement redoutable dans le cuite ou dans l'oubli dont les morts sont l'objet.
C'est en restant en constante communication avec ceux qu'on a perdus, que l'âme, dégagée de tout jmobile grossier, de toute préoccupation mesquine ou vile, s'épure chaque jour, jusqu'à ce qu'elle plane enfin souverainement dans les régions supérieures du dévoûment et de l'amour.
Ceux-là seuls qui vivent avec les morts, éprouvent une invincible horreur pour le mensonge; ils comprennent et pratiquent la justice — une autre justice que celle du code, — et ils sont capables d'aimer les vivants.
Ceux-là, au contraire, qui chassent de leur cœur la mémoire des morts, rompent fatalement avec les généreuses, avec les fécondes traditions de la famille, partant, ils brisent le lien sacré qui devrait unir le passé au présent, le présent à l'avenir. En môme temps qu'ils ferment les yeux à la lumière éclatante que projette, sur le chemin à parcourir, le
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souvenir des vertns des ancêtres, ils boucbent aussi leurs oreilles aux yoix plaintives, irritées parfois, qui sortent de la tombe. Ceux-là, enfin, renient, dans un stupide orgueil ou dans un endurcissement impie, toute solidarité fraternelle; ils déclarent vouloir désormais marcher seuls dans la vie, sans autre guide, sans autre conseiller que I'égoïsme — ce vice qui résume tous les vices.
Vos sympathiques paroles ont versé du baume sur ma blessure, si elles n'ont pu la cicatriser entièrement.
L'ombre de ma mère, celle de la vôtre. Madame, assistaient ce jour-là encore à notre entretien.
Aussi, est-ce avec un sentiment d'affection pieuse, filiale, que je place ce livre sous la protection de votre raison élevée, de votre esprit distingué et fier, de votre àme sensible et délicate.
Aucune recommandation ne peut m'étre plus favorable auprès du public éclairé dont je sollicite les suffrages.
Paris» juin 1862.
Charles EXPULY.