Le bréviaire romain et sa dernière édition type
La Sacrée Congrégation des Rites a fait paraître, en 1884, une édition du Bréviaire romain destinée à servir de type obligatoire aux futures réimpressions de ce livre liturgique. Outre que dans son ensemble elle est conforme aux changements apportés aux rubriques par le décret du 14 août i883, plusieurs légendes ont été modifiées, et les moindres détails minutieusement corrigés par comparaison avec les anciennes éditions, principalement celle d'Urbain VIII de i632. Le P. Schoberacru faire œuvre utile en signalant toutes ces différences, à Tinstar de Luc de Bruges qui précisa, en i6o3, les corrections à introduire sous les auspices de Rome dans les éditions de la Bible. Son ouvrage s'adresse à la fois aux éditeurs et au clergé. Lès premiers auront sans doute plus simple de se procurer, pour la reproduire fidèlement, l'édition type de 1884; mais un imprimeur scrupuleux d'arriver à l'exactitude absolue fera bien de vérifier sur chaque épreuve, avant le tirage, si les corrections mises en évidence par le P. Schober ont été parfaitement exécutées. Les ecclésiastiques.
auxquels ne s'impose point encore la nécessité d'acheter un nouveau Bréviaire, pourront au moins transporter sur Tancienleschangements principaux et s'édifieronten voyant le soin de TEglise à rendre le texte des prières aussi pur que possible.
Le livre du P. Schober ne se borne pas là : il s'ouvre par une introduction historique d'une centaine de pages. A. rinstar de la Jérusalem céleste, l'Eglise militante ne cesse de louer le Seigneur par l'organe de ses prêtres et de ses religieux. Les prières dont elle leur enjoint la récitation comprennent le Psautier complet, les portions les plus remarquables de l'Ancien et du Nouveau Testament, des passages choisis des Ss. Pères, les vies des principaux saints, de brèves oraisons nommées collectes, des hymnes généralement anciennes. On a donné à cet ensemble le nom de Bî^éviaiî^e : sorte de résumé de la doctrine et des enseignements de l'Eglise, admirablement accommodé dans ses diverses parties à chaque temps de l'année et à chaque fête. On fait remonter aux Apôtres cette prière quotidienne, d'abord privée, puis publique. Les moines s'y astreignirent les premiers. Au xi^ siècle Grégoire VII la réforma et l'abrégea : c'est alors qu'elle semble avoir pris la dénomination de Bréviaire. On la réduisit encore au xiii^ siècle, mais seulement pour la chapelle papale de St- Jean de Latran. Les Franciscains adoptèrent cette nouvelle forme et la corrigèrent à leur tour. Les variantes allèrent bientôt croissant par la négligence des copistes; l'amour des dévotions nouvelles multiplia les suppléments; les indulgences apocryphes foisonnèrent. L'invention de l'imprimerie rendit plus sensibles ces dissidences. On parla d'une réforme générale sous Léon X. Le moment était mal choisi : les beaux esprits du temps, tout pleins d'admiration pour la littérature antique, avaient déclaré une guerre sans pitié à tout ce qu'avait enfanté la « barbarie y> des siècles du moyen âge. L'évêque de Guardia, Zacharie Ferreri, originaire de Vicence, fut tout d'abord chargé de l'hymnaire. On ne parla ni de correction ni de refonte : des hymnes absolument nouvelles furent compo-
sées pour tout le cours de Tannée liturgique. Clément VII lesapprouva solennellement le 3o novembre 1 525, autorisant tout prêtre à en userwetiam in divinis». Le spécimen donné ennote(i)ettiréderhymneaux vêpresen Carême, montrera que le Saint-Esprit a veillé sur son Eglise en arrêtant une pareille réforme, bien qu'un rhéteur de Tacadémie de Padoue eût promis aux odes de Ferreri, non seulement l'immortalité, mais l'éternité (2). A sa mort, Clément VII chargea un espagnol, le cardinal Quignonez, de poursuivre la réforme du Bréviaire; son abrégé parut à Rome, en i53b, sous Paul III, qui lui donna son assentiment. La même année, la Sorbonne le censura sévèrement, comme contraire aux traditions plusieurs fois séculaires de l'Eglise : dès 1 536 une nouvelle édition donnait en partie satisfaction aux docteurs de Paris. Dès lors le livre fut réimprimé à l'infini : il Ta été récemment en Angleterre. D'abord autorisé pour la récitation privée, il pénétra bientôt dans le choeur des cathédrales, au grand scandale des populations. La réaction ne se fit pas attendre : les ordres religieux fulminèrent et l'interdirent à leurs sujets. Le besoin de réforme fermentait partout. Les initiatives isolées ne furent pas heureuses : le Bréviaire d'Orléans de 1548 fut condamné par la Sorbonne. La lumière ne pouvait venir que du centre de l'Eglise. Paul IV commença par interdire la récitation du Bréviaire de Quignonez (mais sans effet rétroactif sur les permissions accordées), puis travailla sans relâche à un Bréviaire réformé, que la mort l'empêcha de
(i) Bacchus abscedat, Venus ingemiscat,
Nec jocis ultra locus est, nec escis, Nec maritali thalamo, nec ulli
Ebrietati.
Clauditur ventri ingluvies voraci, Clauditur linguae labium loquaci, Jamque de verbis abigunt salaces
Séria nugas, Desinant risus, veniantque fletus ; Jam théâtrales procul este ludi; Ite comœdi procul, et tragœdi
Ite profani.
(2) a •..Hymnos aeternitatem procul dubio consecuturos esse. »
rendre obligatoire; les Théatins Tadoptèrent les premiers. Sur les instances des divers Etats de la chrétienté, les présidents du concile de Trente se firent remettre, en i563, l'exemplaire préparé par Paul IV et chargèrent les Pères préposés à la confection de V a Index » d*y mettre la dernière main, en restant fidèles au plan du pape défunt et aux rites antiques de TEglise. Malheureusement le concile touchait à sa fin. Dans l'impossibilité de mettre d'accord ceux qui voulaient un Bréviaire unique pour tous les pays de rit latin et ceux qui étaient d'avis de conserver à chaque Eglise ses traditions liturgiques, on parla d'abandonner l'affaire au Saint-Siège. Combattue dès l'abord, principalement par l'évêque de Lerida, Antoine Augustino (i), cette solution finit par l'emporter. Pie IV s'entoura immédiatement des hommes les plus capables de mener à terme cette importante affaire. Inutile de résumer les points sur lesquels portèrent leurs efforts : la bulle de Pie V, en tête du Bréviaire publié par son autorité en i568 et de toutes les éditions subséquentes, les résume. Le Bréviaire de Quignonez était aboli, ainsi que tous ceux qui ne pouvaient justifier de deux cents ans d'existence. Une seule protestation se fit entendre : celle de Lindanus, évêque de Ruremonde. Malgré les efforts de l'évêque (2) Pierre de Gondi, le chapitre de Paris garda son ancien Bréviaire et ; le fit réimprimer en i583.
Un an auparavant, Grégoire XIII avait opéré dans le calendrier la réforme qui a gardé son nom; seule la Russie s'est refusée jusqu'ici à l'accepter, à l'encontre des injonctions de la science, uniquement parce qu'elle émanait d'un pape : prouvant à cette occasion que le schisme est encore plus ennemi de la lumière que l'hérésie. Les édi-
(i) Ce prélat possédait une magnifique bibliothèque pour son temps. Le catalogue (Anacephalaeosis) de ses manuscrits, qui n'est pas commun, fut imprimé à Tarragone en 1587: les grecs sont au nombre de 272, les latins de 56 1, les autres de 975, sans compter ceux que le temps ne permit pas de décrire.
(2) Le P. S. le qualifie à tort d' « archevêque » : le siège de Paris resta simple évêché jusqu'au 20 octobre 1622.
tions du Bréviaire, avec calendrier réformé, se multiplièrent. Une trentaine d'années suffit pour y introduire des changements et des erreurs en nombre tel que Clément VIII dut instituer une commission de cardinaux et de théologiens pour y obvier. Agrandissant le centre habituel d'informations, il fit demander aux universités, aux évêques et aux érudits de faire connaître leurs desiderata. La bibliothèque Valicelliane (naguère de TOratoire de St-Philippe de Néri) conserve les réponses venues de Pologne, de Savoie, d'Espagne, de Venise, etc. Le travail de la commission eut une tendance éminemment conservatrice : on garda tout ce qui pouvait se défendre avec quelque apparence de raison; pour les hymnes, par exemple, on se borna à corriger les fautes évidentes de transcription. La révision des légendes fut principalement l'œuvre des cardinaux Baronius et Bellarmin;on supprima en tête les noms de leurs auteurs certains ou présumés, que la réforme de s. Pie V avait conservés : de même pour les hymnes. A celles-ci on ajouta Fortem virili pectore pour les saintes femmes, due au cardinal Silvio Antoniano, et Pater superni luminis pour s^ Marie-Madeleine, dont Bellarmin était l'auteur. Le nouveau Bréviaire fut imprimé au Vatican en 1602.
Le dernier mot n'était pas dit dans la question. Un quart de siècle après, de nouvelles corrections parurent nécessaires à Urbain VIII, qui créa une nouvelle commission. D'où provenait la nécessité de ces changements continus? moins des fautes des typographes que des progrès incessants de la philologie et de l'histoire. Pour éviter dans l'avenir ces remaniements successifs, il eût fallu posséder dès l'abord un texte irréprochable de la Bible, des éditions parfaites des Sts-Pères, une histoire hagiologique exempte de toute erreur. La Providence n'a pas jugé nécessaire que les commissaires des Papes arrivassent à ce résultat désirable par intuition : c'est affaire de temps et de travail. Les corrections d'Urbain VIII se ressentirent des tendances particulières de ce pape, grand lettré, un des plus délicats poètes de son temps, auteur des hymnes à s* Martine et à
S® Elisabeth de Portugal qu'il introduisit dans le Bréviaire. II choisit trois jésuites, Strada, Gallucci et Petrucci, pour procéder à Tamélioration de Thymnaire. Qu'on ait dépassé la mesure et que, sous prétexte de ramener les hymnes aux règles de la métrique et du beau langage, on ait déformé l'œuvre des grands poètes de l'antiquité chrétienne, c'est chose aujourd'hui avérée. Un ou deux exemples accuseront nettement les résultats de cette condescendance « aux faiblesses littéraires des temps qui ont suivi la Renaissance» (i); pour faciliter la comparaison les motsconservés sont en italiques :