HISTOIRE
d'un français chassé par les allemands
Quand j'étais brigadier forestier à la Steinbach, me dit le père Frédéric, et que j'avais l'inspection du plus beau triage de tout l'arrondissement de Saverne, une jolie maisonnette sous bois, le jardin et le verger derrière, pleins de pommiers, de poiriers et de pruniers où pendaient les fruits en automne -, avec cela quatre bons arpents de prairie le long de la rivière \ que la grand'mère Anne, malgré ses quatre-vingts ans, filait encore derrière le poêle et pouvait rendre des services à la maison ; que ma femme et ma fille surveillaient le ménage, l'étable et la
culture de n^tre bien; et que les semaines, les mois et les années se passaient dans la tranquillité comme un seul jour... Si dans ce tempslà quelqu'un était venu me dire : — « Tenez, brigadier Frédéric, voyez cette grande vallée d'Alsace jusqu'aux rives du Rhin : ces centaines de villages entourés de récoltes en tous genres, tabac, houblon, garance, chanvre, lin, blé, orge, avoine, où passe le vent comme sur la mer} ces hautes cheminées de fabriques qui fument dans les airs; ces moulins et ces scieries \ ces coteaux chargés de vignes ; ces grands bois de hêtres et de sapins, les plus beaux de France pour les constructions de marine \ ces vieux châteaux en ruines depuis des siècles à la cîme des montagnes*, ces forteresses de Neuf-Biïsach, de Schlestadt, de Phalsbourg, de Bitche, qui défendent les défilés des Vosges.... Regarde/, brigadier, aussi loin que les yeux d'un homme peuvent s'étendre, des lignes de Wissembourg à Belfort, eh bien, tout cela dans quelques années sera aux Prussiens; ils seront maures de tout; ils auront garnison partout; ils lèveront des impôts; ils enverront des percepteurs, des contrôleurs, des forestiers, des maîtres d'école
Le brigadier Frédéric.
dans tous les villages ! Et les gens du pays courberont les reins; ils feront l'exercice dans les rangs allemands, commandés par desfeldjpèbel1 de l'empereur Guillaume!... » — Si quelqu'un m'avait dit çà, j'aurais cru que cet homme était fou, et même, dans mon indignation, j'aurais été capable de lui passer un revers de main par la figure.
Il n'aurait pourtant dit que la vérité, et même il n'en aurait pas dit assez, car nous avons vu bien d'autres choses; et la plus terrible de toutes pour moi, qui n'avais jamais quitté la montagne, c'est encore de me voir à mon âge, dans cette mansarde d'où l'on ne découvre que des tuiles et des cheminées, seul, abandonné du ciel et de la terre, et rêvant jour et nuit à cette histoire épouvantable.
Oui, Georges, le plus terrible c'est de rêver !
Les renards et les loups auxquels on casse une patte, se lèchent et guérissent; les chevreuils que l'on blesse, meurent de suite , ou bien se couchent dans un hallier et finissent par en revenir; et quand on enlève aux chiennes