I. Seigent
Le brigadier Frédéric.
leurs petite, [es pauvres bêtes maigrissent quelques jours, puis elles oublient, et tout est effacé.. . . .Mais, nous autres, nous ne pouvons pas oublier; plus le temps marche, plus nous reconnaissons notre misère, plus nous voyons de choses tristes, que nous n'avions pas senties dans le premier moment : l'injustice, la mauvaise foi, l'égoïsme, tout grandit devant nos yeux, comme les ronces et les épines.
Enfin, puisque tu désires savoir comment je suis arrivé dans ce taudis, au fond de la Yillette, et la manière dont j'ai passé ma vie jusqu'à présent, je ne refuserai pas de te répondre.
Tu pourrais interroger bien d'autres gens, des employés de, toute sorte, des ouvriers, des paysans émigrés de là bas, toutes les masures de la Chapelle et de la Villette en sont pleines. Je me .suis laissé dire qu'il en est parti plus de deux cent mille! C'est possible-, au moment où je quittais le pays, toutes les routes en étaient déjà couvertes.
Mais ces choses, tu les sais aussi bien que moi •, je vais donc te parler de ce qui nie regarde seul, en commençant par le commencement; c'est le plus simple.
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Quand ton grand-père, M. le président du tribunal Miinstz, obtint de l'avancement en 1 86 5, et qu'il partit pour la Bretagne, d'une certaine façon cela me fit plaisir, car il méritait d'avancer*, on n'a jamais vu d'homme plus savant ni meilleur, sa place n'était pas à Saverne:, mais d'un autre côté j'en eus aussi beaucoup de chagrin.
Mon père, l'ancien forestier de Dôsenheim, ne m'avait jamais parlé de M. le président Miinstz qu'avec le plus grand respect, me répétant sans cesse que c'était notre bienfaiteur, qu'il avait toujours aimé notre famille; moi-même je lui devais le bon poste de la Steinbach; et c'est aussi sur sa recommandation que j'avais obtenu ma femme, Catherine Bruat, la fille unique de l'ancien brigadier Martin Bruat.
D'après cela tu penses bien qu'en allant faire mes rapports à Saverne, je regardais toujours avec attendrissement cette bonne maison, où j'avais été si bien reçu pendant vingt ans; je regrettais ce brave homme, cela me serrait le cœur.
Et naturellement nous étions aussi beaucoup privés de ne plus te voir arriver en vacances à la maison forestière. Nous en avions tellement
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pris l'habitude, que longtemps d'avance nous disions :
a Voici le mois ae septembre qui s'approche, le petit Georges va bientôt venir! »
Ma femme dressait le lit en haut; elle mettait de la lavande entre les draps bien blancs; elle lavait le plancher et les vitres.
Moi, je préparais les lacets pour les grives et les amorces de toute sorte pour les truites; j'allais réparer sous les roches notre hutte aux mésanges; j'essayais les sifflets pour la pipée, et j'en faisais de nouveaux avec du plomb et des os d'oie. J'arrangeais tout en ordre dans nos boîtes, les hameçons, les cordeaux, les mouches en plumes de coq, riant d'avance du plaisir de te voir farfouiller là-dedans, de fentendre me dire :
« Écoutez, père Frédéric, il faudra m'éveiller demain à deux heures sans faute, nous partirons longtemps avant le jour ! »
Je savais bien que tu dormirais comme un loir, jusqu'à ce que je vienne te secouer en te reprochant ta paresse; mais le soir, avant de te coucher, tu voulais toujours être debout à deux heures, et même à minuit; cela me réjouissait.
Et puis je te voyais déjà dans la hutte, telle-
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ment tranquille, pendant que je pipais, que tu n'osais presque pas respirer; je t'entendais frémir sur la mousse, quand les geais et les grives arrivaient, tournoyant pour voir sous les feuilles ; je t'entendais murmurer tout bas :
« En voici !.. . . En voici ! . . . »
Tu ne te possédais plus, jusqu'à l'arrivée du grand nuage des mésanges, qui ne vient guère qu'au petit jour.
Oui, Georges, tout cela faisait ma joie, et j'attendais les vacances peut-être avec autant d'impatience que toi.
Notre petite Marie-Rose aussi se faisait une joie de te revoir bientôt-, elle se dépêchait de tresser de nouvelles nasses et de réparer les mailles des filets rompues l'année d'avant ', mais alors tout était fini, tu ne devais plus revenir, nous le savions bien.
Deux ou trois fois cet imbécile de Calas, qui gardait nos vaches dans la prairie, voyant passer de loin, sur l'autre pente de la vallée, des gens qui se rendaient à Dôsenheim, accourut en criant, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles :
« Le voici!... Le voici!... C'est lui.... Je l'ai reconnu.... il a son paquet sous le bras....
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Ragot aboyait sur les talons de cet idiot. J'aurais voulu les assommer tous les deux, car nous avions appris ton arrivée à Rennes : M. le président lui-même avait écrit que tu regrettais tous les jours la Stcinbach-, j'étais bien d'assez mauvaise humeur, sans entendre des cris pareils.
Souvent aussi ma femme et Marie-Rose, en rangeant les fruits sur le plancher du grenier, disaient :
« Quelles belles poires fondantes!... Quelles bonnes rainettes grises!... Ah! si Georges revenait, c'est lui qui roulerait Là-haut du matin au soir -, il ne ferait que monter et descendre l'escalier. »
Et l'on souriait, les larmes aux yeux.
Et combien de fois, moi-même, rentrant de la pipée, et jetant sur la table mes chapelets de mésanges, ne me suis-je pas écrié :
« Tenez, en voilà dix, quinze douzaines... A quoi cela sert-il maintenant ? Le petit n'est plus là!... Autant les donner au chat; moi je m'en moque pas mal! »
C'est vrai, Georges, je n'ai jamais eu le goût des mésanges ni même des grives. J'ai toujours
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mieux aimé un bon quartier de bœuf, et de temps en temps seulement un peu de gibier pour changer.
Enfin, c'est ainsi que se passèrent les premiers temps après votre départ. Gela dura quelques mois; finalement nos idées prirent un autre cours, d'autant plus qu'en janvier 1867 nous eûmes un grand malheur.
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Au cœur de l'hiver, pendant que tous les sentiers de la montagne étaient couverts de neige, et que nous entendions chaque nuit les branches des hêtres chargées de givre, se briser comme du verre à droite et à gauche de la maison, un soir, ma femme, qui, depuis le commencement de la saison allait et venait toute pâle, sans parler, me dit vers six heures, après avoir allumé le feu sur Pâtre : « Frédéric, je vais me coucher... Je ne me sens pas bien... J'ai froid. »
Jamais elle ne m'avait rien dit de semblable. C'était une femme qui ne se plaignait jamais, et qui, durant sa jeunesse, surveillait notre ménage jusqu'à la veille Je ses couches
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Moi, je ne me méfiais de rien, et je lui répondis :
« Catherine, ne te gêne pas... Tu travailles -trop... Va te reposer... Marie- Rose fera la cuisine. »
Je pensais : Une fois dans vingt ans, ce n'est pas trop-, elle peut bien se reposer un peu.
Marie-Rose fit chauffer une cruche d'eau pour lui mettre sous les pieds, et nous soupâmes tranquillement comme à l'ordinaire, avec des pommes de terre et du lait caillé. Aucune inquiétude ne nous venait*, sur les neuf heures, après avoir fumé ma pipe près du fourneau, j'allais me coucher, quand arrivant prè s du lit, je vis ma femme blanche comme un linge, les yeux tout grands ouverts. Je lui dis :
« Hé! Catherine! »
Mais elle ne bougea pas. Je répétai « Catherine ! » en lui secouant le bras... Elle était déjà froide !
Cette femme courageuse s'était couchée en quelque sorte à la dernière minute ; elle avait perdu beaucoup de sang sans se plaindre. J'étais veuf... Ma pauvre Marie-Rose n'avait plus de mère!
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Cela me causa un déchirement terrible-, je crus que jamais je ne me relèverais de ce coup.
La vieille grand-mère, qui depuis quelque temps ne bougeait presque plus de son fauteuil, et semblait toujours en rêve, se réveilla Marie- Rose poussait des sanglots qu'on entendait jusque dehors, et Calas lui-même, ce pauvre idiot, bégayait :
« Ah ! si j'étais seulement mon à sa place!...»
Et comme nous étions au loin dans les bois, il fallut transporter ma pauvre femme, pour l'enterrer, à l'église de Dôsenheim pendant les grandes neiges. Nous allions à la file, le cercueil devant nous sur la charrette. Marie-Rose pleurait tellement, que j'étais forcé de la soutenir à chaque pas. Heureusement la grand'mère n'était pas venue ; elle s'était assise dans son fauteuil et récitait les prières des morts à la maison.
Nous ne revînmes ce soir-là qu'à la nuit noire. Et maintenant la mère était là-bas sous la neige, avec les anciens Bruat, qui sont tous au cimetière de Dôsenheim, derrière l'église; elle était là, et je pensais :
« Qu'est-ce que la maison va devenir? Jamais, Frédéric, tu ne te remarieras- tu as eu une bonne
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femme, qui sait si la seconde ne serait pas la plus mauvaise et la plus dépensière du pays ?... Jamais tu n'en prendras d'autre. Tu vivras comme cela tout seul. Mais quoi faire?... Qui est-ce qui prendra soin de tout ? Qui est-ce qui veillera jour et nuit à tes intérêts? La grand'mère est trop vieille et ta fille n'est encore qu'une enfant. »
Je me désolais, songeant que tout allait se perdre; que nos économies depuis tant d'années se dépenseraient de jour en jour.
Mais j'avais dans ma petite Marie-Rose un véritable trésor, une enfant pleine de courage et de bon sens -, sitôt ma femme morte, elle se mit à la tête de nos affaires, veillant aux champs, au bétail, au ménage, et commandant à Galas comme la mère. Le pauvre garçon lui obéissait', il comprenait dans sa simplicité, que c'était maintenant la maîtresse, et qu'elle avait le droit de parler pour tout le monde.
Voilà comment vont les choses sur la terre !
Quand on a eu des misères pareilles, on croirait qu'il ne peut rien vous arriver de pire-, mais tout cela n'était qu'un petit commencement, et lorsque j'y pense, il me semble que notre plus
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grand bonheur aurait été de mourir tous ensemble le même jour.
La vieille maison, où je rentrais autrefois en riant de loin, rien que de voir ses petites fenêtres briller au soleil et sa petite cheminée fumer entre les cimes des sapins, était alors triste, désolée. L'hiver nous parut bien long. Le feu qui pétille si joyeusement sur Tâtre, quand les fleurs blanches du givre couvrent les vitres et que le silence règne dans la vallée, ce feu, que je regardais souvent des demi-heures en fumant ma pipe, rêvant à mille choses qui me passaient par la tête, ne me donnait plus que de tristes pensées. Les bûches pleuraient ; le pauvre Ragot cherchait dans tous les coins, il montait, descendait, soufflait sous les portes -, Calas tressait des paniers en silence, les osiers en tas devant lui 5 la grand'mère disait son chapelet-, et Marie-Rose, toute pâle et vêtue de noir, allant et venant dans la maison, veillait à tout, et faisait tout sans bruit, comme sa pauvre mère.
Moi, je ne disais rien; quand la mort est entrée quelque part, toutes les "plaintes que L'on peut faire sont en pure perte.
Oui, cet hiver fut long!
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Puis le printemps revint comme les autres années \ les hêtres et les sapins se remirent à pousser leurs bourgeons -, on ouvrit les fenêtres pour renouveler Pair; le grand poirier devant la porte se couvrit de fleurs -, tous les oiseaux du ciel recommencèrent à chanter, à se poursuivre, à nicher, comme si rien ne s'était passé.
Je repris aussi mon travail, accompagnant monsieur le garde général Rameau dans ses tournées, pour l'aménagement des coupes, surveillant l'exploitation au loin, partant de grand matin et revenant tard, au dernier chant des hautes-grives.
Le chagrin me suivait partout, et pourtant j'avais encore la consolation de voir Marie-Rose grandir en force et en beauté d'une façon vraiment merveilleuse.
Ce n'est pas, Georges, parce que j'étais son , père que je dis cela*, mais on aurait cherché longtemps de Saverne à Lutzelstein, dans nos vallées, avant de rencontrer une jeune fille aussi fraîche, la taille aussi bien prise, l'air j aussi honnête, avec d'aussi beaux yeux bleus et d'aussi magnifiques cheveux blonds. Et comme elle s'entendait à tous les ouvrages, soit de la
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maison, soit du dehors!... Ah! oui, je puis bien le dire, c'était une belle créature, douce et forte.
Souvent, en rentrant à la nuit et la voyant au haut de l'escalier, me faire signe qu'on m'attendait depuis longtemps pour le souper, puis descendre les marches et me tendre ses bonnes joues, souvent j'ai pensé :
« Elle est encore plus belle que sa mère au même âge \ elle a le même bon sens ; dans ton malheur, ne te plains pas, Frédéric, car beaucoup d'autres envieraient ton sort d'avoir une enfant pareille, qui te donne tant de satisfaction.
Une seule chose me faisait venir des larmes, c'est quand je songeais à ma femme, alors je m'écriais :
« Ah ! si Catherine pouvait revenir pour la voir, elle serait bien heureuse ! »
Vers le même temps, d'autres idées me passaient par l'esprit, l'époque de ma retraite approchait, et comme Marie-Rose entrait dans sa dix-septième année, je songeais à lui trouver un brave garçon de la partie forestière, chez lequel je finirais tranquillement mes jours, au milieu de mes enfants et de mes petits-enfants, et qui, prenant ma place, me respecterait comme
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j'avais respecté le beau-père Bruat, en lui succédant vingt ans avant.
J'y pensais, c'était ma principale idée, et justement j'avais quelqu'un en vue, un grand et beau jeune homme de Felsberg, sorti des chasseurs à cheval quatre ou cinq ans avant et qui venait d'être nommé garde-forestier à Tomenthâl, près de chez nous. Il s'appelait Jean Merlin et connaissait déjà la partie forestière, ayant fait son apprentissage du côté d'Egisheim, en Alsace.
Ce garçon-là me plaisait, d'abord parce qu'il avait un bon caractère, ensuite parce que Marie- Rose le regardait d'un oeil favorable. J'avais remarqué qu'elle rougissait toujours un peu, en le voyant entrer à la maison faire son rapport, et que lui, ces jours-là, ne manquait jamais d'arriver en tenue, la petite casquette à cor de chasse ornée d'une feuille de chêne ou d'une brindille de bruyère, ce qui relève un homme -, et que sa voix un peu rude, devenait très-douce en disant:
« Bonjour, mademoiselle Marie-Rose -, vous allez toujours bien?... Quel beau temps aujourd'hui... quel beau soleil !... etc. »
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Il paraissait troublé; Marie-Rose aussi lui répondait d'une voix toute timide. Enfin, c'était clair, ils s'aimaient et s'admiraient l'un l'autre, chose naturelle quand on est en âge d marier. Cela s'est vu dans tous les temps et se verra toujours \ c'est un bienfait de la Providence.
Donc, je n'y trouvais pas de mal, au contraire je pensais :
« Quand il me la demandera suivant les règles, nous verrons... Je ne dirai ni oui, ni non tout de suite -, il ne faut pas avoir l'air de se jeter au cou des gens \ mais je finirai par me laisser attendrir et je consentirai, car il ne faut pas non plus désespérer la jeunesse. »
Voilà les idées qui me roulaient dans la tête.
En outre, le jeune homme était de bonne famille : il avait son oncle, Daniel Merlin, maître d'école à Felsberg-, son père avait été sergent dans un régiment d'infanterie, et sa mère Margrédel, quoique retirée avec lui dans la maison forestière du Tomenthâl, jouissait à Felsberg d'une maisonnette, d'un jardinet de cinq ou six arpents de bonne terre-, on ne pouvait souhaiter Je parti plus convenable sous tous les rapports.
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En voyant que tout marchait selon mes idées, presque tous les soirs, lorsque je revenais de mes tournées sous bois, dans le sentier qui longe la vallée de Dôsenheim, au moment où le soleil se couche, où le silence s'étend avec l'ombre des forêts, dans les grandes prairies de la Zinzelle, — ce silence de la solitude à peine troublé par le murmure de la petite rivière, — presque chaque soir, en marchant tout pensif, je me représentais la paix que mes enfants auraient dans ce coin du monde; leur bon ménage -, la naissance des petits êtres, que nous porterions à Dôsenheim, pour les baptiser dans la vieille église, et d'autres choses semblables qui m'attendrissaient et me faisaient dire :
« Seigneur Dieu, c'est sor, ces choses arriveront!... Et quand tu seras vieux, Frédéric, bien vieux, le dos plié par l'âge, comme la grand'mère Anne, et la tête toute blanche, tu t'en iras tranquillement, rassasié de jours, en bénissant la jeune couvée. Et longtemps après toi, ce brave Jean Merlin, avec Marie-Rose, se rappelleront ton souvenir. »
En me figurant cela, je faisais halte régulièrement dans le sentier au-dessus de la maison
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forestière de Jean .Merlin, regardant au-dessous le petit toit en bardeaux, le jardinet entouré de palissades, et la cour où la mère de Jean chassait ses poules et ses canards au poulailler vers la nuit, car les renards ne manquent pas dans ce tournant de la forêt. Je regardais d'en haut, et je criais en levant ma casquette :
« Hé! Margrédel, bonsoir! »
Alors, elle, levant les yeux, me répondait toute joyeuse:
« Bonsoir, monsieur le brigadier. Ça va bien chez vous ?
— Mais oui , Margrédel , très-bien , Dieu merci. »
Aussitôt jedescendaisàtraversles broussailles-, nous nous donnions une poignée de main.
C'était une bonne femme, toujours gaie et riante, par suite de sa grande confiance en Dieu, qui lui faisait toujours voir les choses du b m côté. Sans nous être rien dit, nous savions bien ce que nous pensions tous les deux-, nous n'avions besoin que de parler de la pluie et du beau temps, pour comprendre le reste
Et, quand après avoir bien bavardé, je m'en allais, Margrédel me criait encore de sa voix
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un peu cassée, car elle avait près de soixante ans :
« Bonne route, monsieur le brigadier! N'oubliez pas Mlle Marie-Rose et la grand'mère !
— Soyez tranquille, je n'oublierai rien. »
Elle faisait signe de la tête que c'était bien, et je partais en allongeant le pas.
Il m'arrivait aussi quelquefois, quand ma tournée finissait avant cinq heures, de trouver Jean aux environs de la maison, de l'autre côté du vallon, dans le sentier qui longeait notre verger, et Marie-Rose dans le jardin, à cueillir des légumes. Ils étaient chacun de son côté et se causaient par-dessus la haie, sans en avoir l'air •, ils s'en racontaient !
Cela me rappelait le bon temps où je faisais ma cour à Catherine, et j'arrivais tout doucement par les bruyères, jusqu'à vingt pas derrière eux, criant:
« Hé! hé! Jean Merlin, c'est comme cela qu'on remplit son service ! Je vous attrape à dire de belles paroles aux jeunes filles ! »
Alors il se retournait, et je voyais son air embarrassé.
« Pardon, brigadier, disait-il, je viens pour
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une affaire de service... je causais avec Mlle Marie-Rose en vous attendant.
— Oui... oui... c'est bon... nous allons voir ça ! Je ne me fie pas aux renards, moi ! »
Enfin, des plaisanteries... Tu comprends, Georges, le bonheur était revenu chez nous.
J'avais autant de confiance en Jean Merlin que dans Marie -Rose et dans moi-même. La mauvaise race qui trompe n'existe pas au pays j elle est toujours venue d'ailleurs.
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Les choses allèrent ainsi durant toute Pannée 1868. Jean Merlin cherchait toutes les occasions de se présenter à la maison, soit pour affaires de service, soit même pour me consulter sur ses affaires de famille. Il n'avait qu'une crainte, c'était d'être refusé; quelquefois, étant en tournée ensemble sous bois, je le voyais la tête penchée -, il semblait vouloir parler, il élevait la voix tout à coup, puis se taisait.
Je lui souhaitais un peu plus de courage, mais je ne pouvais pas commencer, cela n'aurait pas convenu pour un supérieur; j'attendais sa demande en règle, pensant qu'il finirait par m'écrire, ou par m'envoyer quelqu'un de ses parents en cérémonie faire la déclara-
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tion; par exemple son oncle Daniel, le maître d'école de Felsberg, homme respectable, qui pouvait se charger d'une commission aussi délicate.
Il m'arrivait aussi de réfléchir à ce qui me regardait particulièrement. Je ne demandais pas mieux que de voir ma fille heureuse, mais il faut tâcher autant que possible d'accorder tous les intérêts ensemble. Quand on ne songe à rien, tout vous paraît simple et facile, et pourtant les meilleures choses ont leur mauvais côté.
J'avais encore près de deux ans à faire pour arriver à ma retraite -, mais après cela, si mon gendre n'était pas nommé brigadier à ma place, il allait donc falloir quitter cette vieille maison, où j'avais passé tant d'années avec les êtres qui m'étaient chers : le beau-père Bruat, ma pauvre lemme, la grand'mère Anne, enfin tout le monde-, il allait falloir tout abandonner, pour vivre dans des pays que je ne connaissais pas, parmi des figures étrangères !
Cette idée me désolait.
Je savais bien que Marie-Rose et Jean Merlin nie respecteraient toujours comme leur père,
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j'en étais sûr! Mais l'habitude de retourner dans le même coin et de voir les mêmes choses devient une seconde nature, et voilà pourquoi les vieux lièvres, même après avoir reçu des coups de feu dans les environs de leur gîte, y reviennent toujours-, ils ont besoin de voir la broussaille, la touffe d'herbe qui leur rappellent la jeunesse, les amours, et même les inquiétudes et les chagrins, qui font à la longue les trois quarts de notre existence et nous attachent autant que les souvenirs de bonheur.
Ah! je n'aurais jamais cru qu'il m'arriverait bien pis que de me retirer avec mes enfants, dans un pays de sapins semblable au nôtre, et dans une maisonnette pareille à la mienne !
Ces choses m'inquiétaient donc beaucoup; et depuis le départ de M. le président Mùnstz, je ne savais plus à qui demander un bon conseil, quand tout s'arrangea d'une façon trèsheureuse, qui m'attendrit encore quand j'y pense.
Tu sauras que durant les années 1867, 1868 et 1869, on faisait des routes dans toutes les directions, pour l'exploitation des coupes et le transport des bois au chemin de fer et au canal.
Le brigadier Frédéric
M. Laroche, inspecteur forestier du canton de Lutzelstein, dirigeait ces grands travaux. C'était un homme de cinquante-cinq ans, robuste et sérieux, qui ne s'occupait que de son affaire; la chasse, la pèche n'entraient pas dans ses goûts \ avec lui, pour être bien noté, il ne s'agissait pas d'être bon tireur ou bon traqueur, il fallait bien remplir son service.
Lui-même arrivait souvent sur les lieux, expliquant clairement les pentes à suivre, les arbres qui devaient tomber, etc. ; à moins d'être véritablement borné, chacun était forcé de comprendre-, les choses marchaient ainsi rondement et pour le mieux.
Naturellement, un homme pareil connaissait aussi son personnel à fond \ et quand il était content, il vous adressait une de ces bonnes paroles qui vous relèvent le cœur.
Pour ma part, je crois qu'il me portait de l'intérêt, car souvent, après avoir entendu mon rapport dans son cabinet, à Lutzelstein. il me disait : « C'est très-bien.... très-bien, plie Frédéric! o et me donnait même une poignée de main.
Or, vers le printemps de 1869, l'ordre arriva
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de refaire le chemin qui descend de la Petite- Pierre à la vallée du Graufthâl, pour rejoindre la nouvelle route de Saverne à Metting; rembranchement tombait près de la scierie, non loin de la maison forestière : je me trouvais donc tous les jours de service avec ma brigade, pour surveiller les travaux.
La première partie était presque terminée; on commençait à faire sauter les roches en bas, près de la vallée, pour régulariser la voie, quand un matin, étant allé faire mon rapport ordinaire à Lutzelstein, M. l'inspecteur me reçut particulièrement très-bien.
Il pouvait être une heure, moment de son déjeuner, et lui-même arrivait à sa maison comme je sonnais.
« Ah! c'est vous, père Frédéric, dit-il tout joyeux en ouvrant sa porte. Un beau temps ce matin. Tout roule là-bas?
— Oui, monsieur l'inspecteur, tout marche rondement, selon vos ordres.
— Bon!... bon! fit-il. Asseyez-vous, nous avons à causer. Vous déjeunerez avec moi. Ma femme est chez ses parents, en Champagne; vous me tiendrez compagnie. »
28 Le brigadier Frédéric.
Souvent, quand j'arrivais à l'heure du déjeuner, il m'avait offert un bon verre de vin, mais jamais l'idée ne lui était venue de me faire asseoir à sa table.
« Asseyez-vous là, dit-il. Hé! Virginie, apportez un couvert pour le brigadier. Vous pouvez servir. »
Figure-toi mon étonnement et ma satisfaction. Je ne savais comment le remercier; lui n'avait pas Pair de voir mon embarras. Il commença par ôter sa tunique et par mettre un paletot, en me demandant :
« Vous avez bon appétit, père Frédéric?
— Mais oui, monsieur l'inspecteur, cela ne manque jamais.
— Allons, tant mieux, tant mieux! Goûtezmoi ce bifteck-, Virginie est une bonne cuisinière; vous m'en donnerez des nouvelles. A votre santé !
— A la vôtre, monsieur l'inspecteur. »
J'étais là comme en rêve; je me disais :
« Est-ce bien toi, Frédéric, qui déjeunes ici dans cette belle chambre, avec ton supérieur, et qui bois ce bon vin? »
Enfin, j'étais embarrassé.
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M. Laroche, au contraire, semblait toujours plus familier avec moi, de sorte qu'à la fin, après trois ou quatre rasades, je trouvai moi-même la chose en quelque sorte naturelle. Parce que sa femme n'était pas là, je pensais qu'il était content de m'avoir, pour causer de l'aménagement des bois, des nouvelles coupes, de notre chemin du Graufthâl, et je m'enhardissais à lui répondre en riant, presque sans gêne.
Nous étions ainsi depuis environ vingt minutes, Mlle Virginie venait d'apporter les amandes, les biscuits et le fromage de Gruyère, quand se redressant contre le dos de sa chaise et me regardant d'un air de bonne humeur :
« C'est pourtant agréable, dit-il, de se porter comme nous autres, à notre âge... Ha! ha! ha! nous n'avons pas encore perdu nos dents, père Frédéric !
— Non, non, monsieur l'inspecteur, elles sont bien plantées. »
Et je riais aussi.
« Quel âge avez-vous ? fit-il.
— Cinquante ans bientôt, monsieur l'inspecteur.
*— Et moi, cinquante-cinq. Hé! hé! c'est égal,
3o Le brigadier Frédéric.
le temps delà retraite approche-, un de ces jours on va nous fendre l'oreille. »
Il riait toujours. Moi, songeant à cela, je n'étais plus aussi gai.
Alors il me passa le fromage, en disant : « Et que pensez-vous faire dans deux ans d'ici ? Moi, ma femme veut m'emmener dans son pays de Champagne. Cela m'ennuie beaucoup, je n'aime pas la plaine; mais vous savez : ce que femme veut, Dieu le veut! C'est un proverbe, et tous les proverbes ont un air de bon sens extraordinaire.
— Oui, monsieur l'inspecteur, lui répondis-je. C'est même très-ennuyeux des proverbes pareils,car moi je ne pourrai jamais quitter la montagne, l'habitude est trop forte. S'il fallait partir, je n'en aurais pas pour quinze jours; il ne resterait plus qu'à me jeter la dernière pelletée de terre.
— Sans doute, fit-il, et pourtant les jeunes arrivent, les vieux doivent leur céder la place. »
Malgré les bonnes rasades, j'étais devenu tout muet, songeant à ces choses malheureuses, quand il me dit :
« Dans votre position, père Frédéric, savez-
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vous ce que je ferais ? Puisque vous aimez tellement la montagne, puisque c'est en quelque sorte votre existence de vivre sous les bois... Eh bien, je me chercherais un gendre dans la partie forestière, un brave garçon qui me remplacerait, et chez lequel je vivrais tranquillement jusqu'à la fin, au milieu des casauettes vertes et de l'odeur des sapins.
— Ah ! justement, monsieur l'inspecteur, j'y pense tous les jours; mais...
— Mais quoi? fit-il. Qu'est-ce qui vous gêne ? Vous avez une jolie fille, vous êtes un brave homme, qu'est-ce qui vous embarrasse? Le choix ne vous manque pas, j'espère; parmi les gardes de l'inspection, le grand Kern, Donadieu, Nicolas Trompette ne demanderaient pas mieux que de devenir votre gendre. Et ce brave Jean Merlin... Voilà ce qu'on peut appeler un gardeforestier modèle, franc, actif, intelligent, et qui ferait bien votre affaire. Ses notes sont excellentes -, il figure en premier sur le tableau d'avancement, et ma foi, père Frédéric, à votre retraite, je crois bien qu'il a toutes les chances de vous succéder. »
En écoutant cela, j'étais devenu rouge jus-
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qu'aux oreilles, et je ne pus m'empècher de répondre :
a Ça, c'est vrai! Contre Jean Merlin, personne n'a rien à dire; jamais on n'a vu de meilleur garçon ni de plus honnête; mais je ne peux pourtant pas offrir ma fille aux gens qui me plaisent; Merlin ne m'a jamais parlé de mariage avec Marie-Rose, ni sa mère xMargrédel, ni son oncle Daniel, ni personne. Vous comprenez bien, monsieur l'inspecteur, que je ne dois pas m'avancer jusque-là, ce serait trop fort! Et puis tout doit se passer dans l'ordre, la demande doit être faite régulièrement. »
Il allait me répondre, mais Mlle Virginie étant entrée pour verser le café, il prit sur la cheminée une boîte, en disant :
« Allumons un cigare, père Frédéric, »
Je voyais qu'il était réjoui; la servante étant sortie, il s'écria tout joyeux :
« Ah ça! père Frédéric, est-ce que vous ave/. besoin qu'on vous dise que Jean Merlin et Marie-Rose s'aiment de tout leur cœur? Faut-il que L'oncle Daniel vienne vous déclarer la chose en capote noire, avec des boucles aux souliers.''» Il riait tout haut, et comme je restais surpris
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« Eh bien ! fit-il, voici l'affaire en deux mots : L'autre jour Merlin était si triste, que je lui demandai s'il n'était pas malade, et le pauvre garçon m'avoua, les larmes aux yeux, ce qu'il appelait son malheur. Vous avez la figure si grave, si respectable, que personne de la famille n'ose vous faire la demande. Ces braves gens ont pensé que j'aurais de l'influence. Faut-il mettre mon grand uniforme, père Frédéric ? »
Il était si gai, que malgré mon trouble je lui répondis :
« Oh ! monsieur l'inspecteur, maintenant tout est bien !
— Vous consentez ?
— Si je consens ! Jamais je n'ai souhaité que cela. . . Oui. . . oui. . . je consens et je vous remercie ! Vous pouvez dire, monsieur Laroche, qu'aujourd'hui vous avez rendu Frédéric le plus heureux des hommes. »
Je m'étais levé, j'avais déjà remis mon sac sur l'épaule, quand M. le garde général Rameau entra, pour affaires de service.
« Vous partez, père Frédéric, me dit M. l'inspecteur, vous ne videz pas votre tasse ?
— Ah ! monsieur Laroche, lui dis-je, je suis
trop content maintenant, pour tenir en place... Les enfants m'attendent bien sûr... il faut que je leur rapporte la bonne nouvelle.
— Eh bien, allez, dit-il en se levant et me reconduisant jusqu'à la porte-, vous avez raison, il ne faut pas retarder le bonheur des jeunes gens. »
Il me serra la main, et je partis après avoir salué M. Rameau.
Je sortis tellement heureux que je ne voyais plus clair. Ce n'est qu'au bout de la rue, en redescendant à gauche dans la vallée, que je m'éveillai de ce grand trouble d'idées joyeuses.
J'avais peut-être un petit coup de trop; je dois le reconnaître, Georges, ce bon vin m'avait ébloui*, mais les jambes étaient solides tout de même, j'allais comme à vingt ans, en riant et me disant :
« A cette heure, Frédéric, tout est en .ordre, personne n'aura rien à dire, c'est monsieur l'inspecteur qui a fait la demande; cela vaut encore mille fois mieux que si c'était l'oncle Daniel... Ah! ah! ah! quelle chance!... Allonsnous être heureux dans la baraque!... Vont-ils être contents d'apprendre que tout s'est arrangé,
Le brigadier Frédéric. 35
que je consens et qu'il ne reste plus qu'à chanter le Gloria in excelsis. Ha! ha! ha!... Et toi, tu peux rire aussi, tout a marché comme tu voulais... Tu resteras dans le pays jusqu'à la fin de ton existence; tu verras les bois par ta fenêtre et tu sentiras la bonne odeur de la résine et de la mousse jusqu'à quatre-vingts ans. Voilà ce qu'il te fallait, sans parler du reste, des enfants, des petits-enfants, etc., etc. »
J'avais envie de danser, en descendant le chemin de la Frômûhle.
Il pouvait être alors six heures, la nuit approchait, avec la fraîcheur du soir; les grenouilles commençaient leur musique au milieu des joncs et des hautes herbes de l'étang; les vieux sapins, au revers de la côte, devenaient bleus dans le ciel plus sombre. Je m'arrêtais de temps en temps pour les regarder, et je pensais :
« Vous êtes de beaux arbres, bien droits et remplis de bonne sève ; aussi vous resterez encore là bien longtemps. Le soleil, réjouira vos cimes toujours vertes, jusqu'à ce qu'on vous marque pour la hache du bûcheron. Alors, ce sera la fin ; mais les petits sapins auront grandi à votre ombre, la place ne sera jamais vide. »
Le brigadier Frédéric.
Et, pensant à cela, je me remettais à marcher tout attendri; je m'écriais :
« Oui, Frédéric, voilà ton sort!... Tu as aimé le beau-père Bruat; tu Tas soutenu quand il ne pouvait plus rendre aucun service, en considération de la confiance qu'il avait mise en toi, et parce que c'était un brave homme, un vieux serviteur de l'État, très-respectable... Maintenant c'est ton tour d'être aimé et soutenu par ceux qui s'élèvent pleins de jeunesse-, tu seras au milieu d'eux, comme un de ces vieux sapins couverts de mousse blanche. Ah! les pauvres vieux, ils méritent bien de vivre-, s'ils n'avaient pas poussé droit, on les aurait coupés depuis longtemps, pour en faire des bûches et des fagots. »
Je bénissais l'Éternel, qui ne laisse jamais dépérir les honnêtes gens; et c'est ainsi que j'arrivai vers sept heures du soir, dans le chemin de la Scierie, au fond de la vallée. Je vis la maison forestière à gauche, près du pont. Ragot aboyait; Calas ramenait le bétail à retable, en criant et claquant du fouet; la bande des canards, au bord de la rivière, sur le sable, se grattait et s'épluchait autour du cou, sous les ailes et la queue,
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en attendant l'heure de dormir \ quelques poules becquetaient encore dans la cour, et deux ou trois vieilles, à moitié déplumées, s'assoupissaient à l'ombre du petit mur.
Alors voyant Ragot accourir à ma rencontre, je me dis :
« Nous y voilà!... Maintenant, attention... Tu vas d'abord parler... Jean Merlin doit être là pour sûr... Il faut que tout soit clair d'avance!... »
Je montai les marches, et je vis Marie-Rose dans la chambre en bas, les bras nus, qui pétrissait de la pâte et retendait en galettes avec le rouleau sur notre grande table, pour faire des noûdels. Elle m'avait aperçu de loin, et continuait son ouvrage, sans lever les yeux.
« Tu travailles bien, Marie-Rose, lui dis-je.
— Ah! c'est toi, mon père, fit-elle. Je fais des noûdels.
— Oui, c'est moi, répondis-je, en accrochant mon sac au mur. J'arrive de chez M. l'inspecteur... Est-ce qu'il n'est venu personne ?
— Si, mon père, Jean Merlin est venu faire son rapport, mais il est reparti...
— Ah! il est reparti... Bon! bon!... Il n'est pas allé bien loin, je pense-, nous avons à causer ensemble et d'affaires graves! »
J'allais, je venais, regardant les galettes, ia corbeille pleine d'eeufs, le petit corbillon rempli de farine, et Marie-Rose se dépêchant, se dépêchant sans desserrer les lèvres.
A la fin, je m'arrêtai et je dis :
« Ah ça! Marie-Rose, c'est bon de travailler, mais nous avons autre chose à faire pour le moment. . . Qu'est-ce que je viens d'apprendre chez M. l'inspecteur? Est-ce vrai que tu aimes Jean Merlin ? »
Comme je parlais, elle laissa tomber son rouleau et devint toute rouge.
« Oui, lui dis-je, voilà l'histoire ! Ce n'est pas pour te faire des reproches, Jean Merlin est un brave garçon, un bon forestier, je ne lui en veux pas... Moi-même, dans le temps, j'ai bien aimé ta mère^ et le père Bruat, qui était mon supérieur, ne m'a pas chassé, ni maudit à cause de cela. C'est une chose naturelle, quand on est jeune, de penser à se marier. Mais lorsqu'on veut avoir une honnête fille en mariage, il faut d'abord la demander à son père, il faut que tout
Le brigadier Frédéric. 3g
le monde soit d'accord... Tout doit marcher selon le bon sens. »
Elle était toute troublée; mais en entendant cela, elle courut bien vite prendre un pot de réséda et le posa sur le rebord de la fenêtre ouverte, ce qui me remplit de surprise, car ma femme Catherine avait fait la même chose le jour de ma demande en mariage, pour m'appeler-, et presque aussitôt Merlin sortit du bouquet d'arbres sous les roches en face, où je m'étais aussi caché, et se mit à venir en courant à travers la prairie, comme j'étais venu moimême, vingt ans avant !
Alors, voyant ces choses, je fis aussi comme avait fait le vieux Bruat. Je me mis dans l'allée, devant la porte de la chambre, ma fille derrière moi ; et comme Merlin entrait tout essoufflé, je me redressai et je lui dis :
« Merlin, est-ce vrai ce que M. l'inspecteur m'a raconté : que vous aimez ma fille et que vous la demandez en mariage ?
— Oui, brigadier, dit-il, en posant la main sur sa poitrine, je l'aime plus que ma vie! »
En même temps il voulut parler à Marie- Rose, mais je criai s
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« Halte!... un instant... Vous l'aime/, et .Marie-Rose vient de reconnaître qu'elle vous aime aussi... Cest très-bien... c'est agréable de s'aimer!... Mais il faut penser aussi aux autres, aux: anciens. Moi, quand je me suis marié avec Catherine Bruat, j'ai promis de garder le beaupère et la belle-mère jusqu'à la fin de leurs jours, et j'ai tenu ma parole, comme fait tout homme d'honneur; je les ai aimés, soignés et vénérés; ils ont toujours eu la première place à table, le premier verre de vin, le meilleur lit de la maison. La grand'mère Anne, qui vit encore, est là pour le dire !... Ce n'était que mon simple devoir, si je ne l'avais pas fait, j'aurais été un gueux, mais ils n'ont jamais eu à se plaindre de moi; sur son lit de mort le père Bruat m'a béni, il a dit : « Frédéric a toujours été pour nous comme le meilleur des fils ! » J'ai donc mérité d'avoir la même chose et je veux l'avoir, parce que c'est juste!... Eh bien, maintenant que vous m'avez entendu, promettez-vous, Merlin, d'être pour moi, comme j'ai été pour le père Bruat?
— Ah ! brigadier, tit-il, je serai le plus heureux des hommes de vous avoir pour père ! Oui, oui, je vous promets d'être un bon fils; je vous
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promets de vous aimer toujours et de vous respecter comme vous le méritez. »
Alors je fus attendri et je dis :
« De cette manière, tout est bien; je vous donne la main de Marie- Rose; vous pouvez l'embrasser. »
Ils s'embrassèrent sous mes yeux, comme deux braves enfants qu'ils étaient. Marie-Rose pleurait à chaudes larmes. J'appelai la grand' mère dans la petite chambre à côté ; elle vint appuyée sur mon bras et nous bénit tous en disant :
« Maintenant je peux mourir en paix, j'ai vu ma petite-fille heureuse, aimée par un honnête homme. »
Et tout ce jour-là, jusqu'au soir, elle ne finit pas de prier, recommandant ses petits-enfants à Dieu. Merlin et Marie- Rose ne se lassaient pas de se regarder et de causer entre eux. Moi je me promenais dans la grande chambre et je leur disais :
« A cette heure vous êtes fiancés... Jean pourra venir quand il voudra, soit que je me trouve à la maison, ou que je sois sorti. M. l'inspecteur m'a dit qu'il était le premier sur le ta-
bleau d'avancement, et qu'il me remplacerait sans aucun doute à ma retraite; cela ne peut plus tarder longtemps, alors nous célébrerons le mariage. »
Ces bonnes nouvelles augmentaient encore leur satisfaction.
La nuit étant venue, Jean Merlin, pour ne pas inquiéter sa mère, se leva, embrassant de nouveau sa fiancée. Nous le reconduisîmes jusque dehors, sous le grand poirier. Le temps était magnifique, le ciel tout blanc d'étoiles; pas un oiseau, pas une feuille ne remuait au loin, tout dormait dans la vallée. Et comme Merlin me serrait la main, je lui dis encore :
« Vous préviendrez Margrédel, votre mère, de venir sans faute demain, avant midi ; Marie- Rose nous fera un bon dîner, nous célébrerons les fiançailles ensemble. C'est la plus grande fête de la vie ; si l'oncle Daniel peut aussi venir, nous en serons bien contents.
— C'est bon, père Frédéric », dit-il.
Puis il partit d'un bon pas.
Nous rentrâmes les larmes aux yeux. Et songeant à ma pauvre Catherine, je me dis :
« Il y a pourtant de beaux jours dans la vie ;
Le brigadier Frédéric. 43
pourquoi ma bonne , mon excellente femme n'est-elle plus avec nous?... »
Ce fut le seul moment d'amertume que j'eus dans cette journée.
Tu comprends, Georges, qu'après cela tout alla très-bien. Je n'avais plus à nïinquiéter que de mon service. Jean Merlin et sa mère Margrédel venaient passer les dimanches à la maison.
C'était l'automne, l'ouverture de la pèche et de la chasse; le temps de la pipée et de la tendue au bois, des nasses et des verveux à la rivière.
Le vieil horloger Baure, de Phalsbourg, arrivait comme autrefois, avec sa grande gaule et son sac à truites; Laflèche, Vignerel et d'autres, avec leurs pipeaux et leurs gluaux; les messieurs de Saverne, avec leurs chiens et leurs fusils-, on sifflait, on criait; on tirait des lièvres et de temps en temps un chevreuil ; ensuite tout ce monde venait casser une croûte et se rafraîchir à la
maison forestière; l'odeur de la friture et des bonnes omelettes au lard se répandait jusqu'au jardin; on gagnait quelques sous à la maison.
Toutes ces choses, tu les connais, je n'ai pas besoin de t'en parler.
Mais cette année, nous vîmes arriver aussi des quantités de bûcherons du Palatinat, de la Bavière et de plus loin; de grands gaillards solides, le sac au dos, les guêtres à boutons d'os aux jambes, qui se rendaient à Niederviller, à Luné ville, à Toul, travailler dans les coupes. Ils passaient par bandes, la veste pendue au manche de la hache, sur l'épaule.
Ces gens vidaient leur chopine de vin en passant; c'étaient de joyeux vivants, qui remplissaient la salle de la fumée de leurs grosses pipes de porcelaine, s'informant de tout, riant et se gobergeant, comme il arrive à ceux qui ne sont pas embarrassés de gagner leur vie.
Naturellement , j'étais content de les voir s'arrêter chez nous, cela faisait rouler le commerce.
Je me rappelle de ce temps une chose qui montre bien l'aveuglement des pauvres d'esprit, ignorant ce qui se passe à vingt lieues de chez
4(5 Le brigadier Frédéric.
eux, et qui se fient au gouvernement, sans penser à rien; une chose dont j'ai honte, car nous allions jusqu'à rire des hommes de bon sens qui nous avertissaient d'être sur nos gardes.
Un jour, toute notre maison était remplie de gens arrivés de la ville et des environs; quelques-uns de ces étrangers se trouvaient aussi dans le nombre. On causait, on buvait, et l'un de ces grands Bavarois, à favoris rouges et grosses moustaches, devant la fenêtre s'écriait :
« Quel beau pays ! Quels magnifiques sapins!... Qu'est-ce que ces vieilles ruines làhaut... et ce petit bois là-bas... et ce sentier à droite... et ce défilé à gauche, entre les rochers!... Ah! je n'ai jamais vu de pays pareil, pour le regain, pour les arbres fruitiers, et la belle pente des eaux. C'est gras, c'est vert. Estce qu'il n'y a pas un clocher derrière ce petit bois ?... Comment s'appelle ce joli village ? »
Moi, content d'entendre cet homme s'extasier sur notre vallée, je lui rendais compte de tout en détail.
Baurc, Diirr, Vignerel parlaient entre eux; ils fumaient, ils allaient voir à la cuisine si l'omelette était bientôt prête, sans s'inquiéter du reste.
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Mais, près de l'horloge se trouvait le capitaine Rondeau, revenu depuis quelques mois au pays, avec sa retraite, un homme grand, sec, les joues creuses, la redingote noire boutonnée jusqu'au menton, souffrant toujours de ses blessures d'Afrique, de Crimée, d'Italie ; il écoutait sans rien dire et buvait une tasse de lait, parce que le docteur Semperlin lui avait défendu de prendre autre chose.
Cela durait depuis une bonne heure, quand les Bavarois, ayant vidé leurs chopines, se remirent en route. Je les suivis dehors sur la porte, pour leur montrer le sentier de Biegelberg-, le grand roux riait, montrant ses dents d'un air joyeux ; finalement, il me serra la main et me cria : « Merci ! » en rejoignant sa bande.
Or, tandis qu'ils s'en allaient, le capitaine Rondeau, appuyé sur sa canne, était là sur la porte, qui les regardait s'éloigner, les yeux brillants et les lèvres serrées.
« Qu'est-ce que ces gens-là? père Frédéric, me dit-il. Vous les connaissez?
— Ça, capitaine, lui répondis-je, ce sont des Allemands, des bûcherons. Je ne les connais pas autrement; mais je sais qu'ils vont du côté de
48 Le brigadier Frédéric»
Toul, travailler pour le compte de quelques entrepreneurs du pays.
— Pourquoi ne prennent-ils pas des Français, ces entrepreneurs?
— Ah ! c'est que ces bûcherons sont à meilleur marché que les nôtres -, ils travaillent h. moitié prix. »
Le capitaine fronçait le sourcil, et tout à coup il me dit :
« Ce sont des espions.... des gens qui viennent observer la montagne.
— Comment! des espions, répondis-je tout étonné; qu'est-ce qu'ils ont donc à espionner chez nous? Est-ce que nos affaires les regardent?
— Ce sont des espions prussiens, dit-il d'un ton sec; ils viennent relever nos positions. »
Alors je crus presque qu'il voulait se moquer de moi, et je lui dis :
« Mais, capitaine Rondeau, tous les plans sont relevés, chacun peut acheter les cartes du pays, à Strasbourg, à Nancy, partout. »
Mais lui, me regardant de travers, s'écria :
« Les cartes!... Les cartes!... Est-ce que vos cartes disent combien de foin, de paille, de blé,
Le brigadier Frédéric. 49
d'avoine, de vin, de bœufs, de chevaux et de voitures on peut réquisitionner dans chaque village, pour une troupe en marche? Est-ce qu'elles vous racontent où demeurent le maire, le curé, le maître de poste, le receveur des contributions, pour mettre la main dessus d'une minute à l'autre? Où se trouvent les écuries pour loger les chevaux, et mille choses utiles à connaître d'avance? Des cartes!... Est-ce que vos cartes vous donnent la profondeur des cours d'eau, la situation des gués? Est-ce qu'elles vous indiquent les guides qu'il faut prendre-, les gens qu'il faut empoigner, parce qu'ils pourraient soulever la population ? »
Et comme je restais les bras pendants, surpris de ces choses auxquelles je n'avais jamais pensé, le père Baure s'écria de la salle :
« Eh ! mon Dieu, capitaine, qui donc peut avoir envie de venir nous attaquer? Les Allemands!.. Ha! ha! ha! qu'ils viennent.... qu'ils viennent!... Nous les recevrons bien! Pauvres diables.... Je ne voudrais pas être dans leur peau.... Ha! ha! ha! on les arrangerait.... Il n'en sortirait pas un seul de la montagne ! »
Tous les autres riaient et criaient :
5o Le brigadier Frédéric.
a Oui.... oui... qu'ils arrivent.... qu'ils essayent.... nous les recevrions! »
Alors le capitaine rentrant dans la salle et regardant le gros Fischer, qui criait le plus fort, lui demanda :
« Vous les recevriez!... Avec quoi?... Savezvous ce que vous dites ?... Où sont nos troupes, nos approvisionnements, nos armes, où, où, où ? je vous le demande. Et savez-vous combien ils sont, ces Allemands? Savez-vous qu'ils sont un million d'hommes exercés, disciplinés, organisés, prêts à partir en quinze jours, artillerie, cavalerie, infanterie! Savez-vous cela?... Vous les recevriez ! . . .
— Oui, cria le père Baure; Phalsbourg avec Bitche, Lichtenberg et Schlestadt les arrêteraient pendant vingt ans. »
Le capitaine Rondeau ne se donna pas seulement la peine de lui répondre, et montrant par la fenêtre les bûcherons qui s'en allaient, il me dit :
« Regardez, père Frédéric, regardez!... Estce que ce sont là des bûcherons? Est-ce que nos bûcherons marchent en rang, est-ce qu'ils emboîtent le pas, est-ce qu'ils ont les épaules ella-
Le brigadier Frédéric. 5i
cées, la tête droite, est-ce qu'ils obéissent à un chef en serre-file? Est-ce que nos bûcherons à nous et tous les bûcherons des montagnes n'ont pas le dos rond et la marche lourde ? Ces genslà ne sont pas même des montagnards, ils arrivent de la plaine; ce sont des espions, oui, des espions, et je vais les faire arrêter. »
Et sans écouter ce qu'on pouvait lui répondre, jetant quelques sous sur la table, pour sa tasse de lait, il partit brusquement.
Il était à peine dehors, que tous ceux qui se trouvaient là éclatèrent de rire. Je leur fis signe de se taire, que le capitaine pouvait encore les entendre-, alors ils se serrèrent les côtes, en soufflant du nez et disant :
« Quelle farce !.. . quelle farce!... Les Allemands venir nous attaquer ! »
Le père Baure, en s'essuyant les yeux avec son mouchoir, disait :
« C'est un brave homme , mais que voulezvous, il a reçu un atout à Malakof ; depuis l'horloge est dérangée, elle marque midi à quatorze heures. »
Les autres recommencèrent à rire comme de véritables fous, de sorte que moi-même, Geor-
Le brigadier Frédéric.
ges, je pensai que le capitaine n'avait pas le sens commun.
Voilà ce qui me revient comme si cela s'était passé hier; et deux ou trois jours après, ayant appris que le capitaine avait fait arrêter les bûcherons en masse à la gare de Lutzelbourg, et que leurs livrets étant en règle, ils avaient obtenu l'autorisation de poursuivre leur route en Lorraine, malgré toutes les réclamations et les observations de M. Rondeau, je crus que le pauvre homme avait décidément la tête fêlée.
Chaque fois que Baure venait à la maison forestière, il retombait sur le chapitre des espions allemands et me faisait du bon sang. Mais aujourd'hui nous avons fini de rire, et je suis sûr que les malins de Phalsbourg ne se frottent plus les mains, quand le feldivèbel fait siffler sa baguette, en criant aux conscrits sur la place d'armes : « Gewchr aufl — Gejvehr ab! » Je suis sûr que cette vue leur a rappelé plus d'une fois les avertissements du capitaine.
Le brigadier Frédéric.
Ce que je te raconte se passait à la fin de l'automne de 1869, la vallée était déjà pleine de brouillards; l'hiver arriva bientôt après, la neige se mit à tourbillonner devant les vitres, le feu à pétiller dans le fourneau, et le rouet de Marie- Rose à bourdonner du matin au soir, au tic-tac monotone de la vieille horloge.
J'allais, je venais, en fumant ma pipe et rêvant à ma retraite. Marie-Rose y rêvait aussi sans doute. Jean Merlin me parlait quelquefois d'avancer le mariage, ce qui m'ennuyait beaucoup, car moi je n'ai jamais eu qu'une parole ; et puisque nous étions convenus de célébrer les noces le jour de sa nomination, je ne
voyais pas pourquoi nous serions revenus sur des affaires décidées.
Enfin les jeunes gens étaient pressés; l'ennui de la saison et l'impatience de la jeunesse en étaient cause. x
Depuis deux mois, Baure, Vignerel, Diirr et les autres ne venaient plus*, les arbres ployaient sous le givre, personne ne passait plus que de loin en loin dans la vallée. L'histoire des espions du capitaine, qui m'avait fait tant rire, m'était sortie de l'esprit, lorsqu'une chose extraordinaire me prouva clairement que ce vieux soldat n'avait pas eu tort de se méfier des Prussiens, et que d'autres gens encore songeaient à faire de mauvais coups, des gens élevés en grade, en qui reposait toute notre confiance.
Cette année-là plusieurs troupes de sangliers ravageaient le pays; ces animaux fourrageaient dans les nouveaux semis; ils labouraient les bois pour trouver des racines, et descendaient toutes les nuits retourner les champs autour des fermes et des hameaux.
Les paysans ne finissaient pas de crier et de se plaindre, quand enfin on apprit que M. le baron Pichard était arrivé pour organiser une
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battue générale. Je reçus en même temps l'ordre d'aller le rejoindre à son rendez-vous du Rôthfelz, avec les meilleurs tireurs de la brigade et le plus de traqueurs des environs que je pourrais emmener.
C'était en décembre. Je partis avec Merlin, le grand Kern, Donadieu, Trompette, quinze ou vingt traqueurs; et le soir nous trouvâmes làhaut tous les invités de M., le baron remplissant déjà les chambres de la petite baraque, couchant sur la paille, mangeant, buvant et se gobergeant, comme à l'ordinaire.
Mais tu connais ces choses, Georges; tu connais aussi la baraque du Rôthfelz, les cris des traqueurs, les aboiements des chiens, et le danger des invités, qui tirent à tort et à travers dans les lignes et hors des lignes, se figurant toujours à la fin avoir tué la grosse bête. Nous autres gardes, nous avions toujours manqué....1 Tu connais cela, c'est toujours la même histoire.
Tout ce que je veux te dire, c'est qu'après la chasse, où quelques gros sangliers et quelques marcassins étaient tombés, on fit un festin extraordinaire dans la baraque. Les voitures du ba-
Le brigadier Frédéric,
ron avaient amené de tout en abondance : vin, kirch, pain blanc, pâtés, sucre, café, cognac, et naturellement vers minuit, après avoir couru dans la neige, bu, mangé, crié, chanté, la partie de plaisir prenait une belle tournure.
Nous autres, nous étions dans la cuisine, rien ne nous manquait non plus. La porte de la salle restant ouverte pour renouveler l'air, nous entendions tout ce que les invités se disaient, d'autant plus qu'ils criaient comme des aveugles.
J'avais remarqué dans le nombre un grand gaillard sec, le nez crochu, les yeux noirs, la moustache fine, bien serré dans sa veste et les jambes nerveuses dans ses hautes guêtres de cuir, qui maniait son petit fusil avec une justesse singulière; je m'étais dit :
« Celui-là, Frédéric, n'a pas l'habitude de rester assis devant un bureau et de se chauffer les mollets auprès du poêle; c'est bien sur un soldat, un officier supérieur ! »
Il était posté près de moi le matin, et ses deux coups de feu n'avaient pas manqué. Je le considérais donc comme un vrai chasseur, et il l'était. 11 savait aussi boire sec, car vers minuit,
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les trois quarts des invités dormaient déjà dans tous les coins; et sauf lui, le baron Pichard, M. Tubingue, le plus gros et l'un des plus riches vignerons d'Alsace, M. Jean-Claude Ruppert, le notaire, qui peut boire deux jours de suite sans changer de couleur, ni dire une parole plus vite que l'autre, et M. Mouchica, le marchand de bois, dont l'habitude est de griser tous ceux avec lesquels il a des affaires, sauf ceux-là, les autres invités, étendus sur leur botte de paille, avaient tous quitté la partie.
Alors une grande conversation venait de commencer ; le baron disait que les Allemands espionnaient l'Alsace, qu'ils avaient des agents partout, soit comme domestiques, soit comme vo}*ageurs de commerce ou colporteurs; qu'ils levaient les plans des chemins, des sentiers, des forêts; qu'ils entraient même dans nos arsenaux, envoyant régulièrement des notes au pays ; qu'ils avaient fait la même chose dans le Schleswig-Holstein avant de commencer la guerre, et puis en Bohême, avant Sadowa ; qu'il fallait se méfier d'eux, etc.
Le notaire et M. Mouchica soutenaient qu'il avait raison, que c'était grave, et que notre gou-
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vernement devrait prendre des mesures pour arrêter cet espionnage.
Naturellement nous autres, entendant cela, nous écoutions, quand l'officier se mit à rire tout haut, disant qu'il croyait d'autant plus ce que racontait M. le baron, que nous faisions le même exercice en Allemagne ; que nous avions des of« liciers du génie- dans toutes leurs places fortes, et des officiers d'état-major dans toutes leurs vallées. M. Tubingue ayant dit alors que ça n'était pas possible, que pas un officier français ne voudrait aller rouler de la sorte, à cause de Thonneur militaire....
« Comment.... comment.... vous en êtes là?... dit l'officier en riant encore plus fort. Mais, mon cher monsieur, la guerre, en ce temps-ci, qu'est-ce que c'est? C'est un art, un jeu, une partie ouverte; on se regarde, on tache de deviner les cartes de son adversaire. Tenez, moi, oui, moi qui vous parle, j'ai parcouru tout le Palatinat en qualité de commis-voyageur: je vendais du vin de Bordeaux à ces bons Allemands ! »
Puis, recommençant à rire, ce monsieur raconta tout ce qu'il avait vu sur son chemin, ab-
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solument comme le capitaine Rondeau avait dit que les Prussiens faisaient chez nous, ajoutant que nous étions prêts, et qu'on n'attendait plus quune bonne occasion, pour empoigner la rive gauche du Rhin.
En entendant cela, mes gardes, assis autour de l'âtre, se mirent à trépigner de joie, comme si leur fortune avait été faite ; et presque aussitôt la porte se referma, nous n'entendîmes plus rien.
Moi, je sortis prendre l'air, car la bêtise du grand Kern, de Trompette et des autres me dégoûtait.
Il faisait très-froid dehors, la lune au-dessus des vieux sapins hérissés, regardait entre les nuages.
« Qu'est-ce que vous avez, brigadier ? me demanda Merlin, qui m'avait suivi, vous êtes tout pâle.... Est-ce que vous vous sentez mal?
— Oui, la bêtise de Trompette et des autres me bouleverse, lui répondis-je. Je voudrais bien savoir ce qui les fait trépigner. Et vous aussi, Merlin, vous m'étonnez ! Vous trouvez cela beau, d'envahir le pays de nos voisins ; d'empoigner le vin, le blé, le foin, la paille de pauvres gens qui
Go Le brigadier Frédéric.
ne nous ont pas fait de mal.... Vous trouvez beau de prendre leur pays et de les rendre Français malgré eux. C'est un jeu, çà.... vous trouvez que c'est un jeu!... Voudriez-vous devenir Allemand, vous ? Voudriez-vous obéir aux Prussiens, et mettre de côté votre patrie, pour une autre? Quel profit aurions-nous d'avoir fait un coup pareil? Est-ce que cela nous rendrait plus riches, d'arracher l'âme de nos voisins? Est-ce que cela nous laisserait une bonne conscience ? Eh bien, moi, je ne voudrais pas, pour l'honneur de notre nation, un centime ni un pouce de terre mal acquis. Je ne veux pas croire ce que dit ce monsieur. Si c'est vrai, tant pis ! Quand même nous serions les plus forts aujourd'hui, les Allemands ne penseraient de père en fils qu'à se venger, à rentrer dans leurs droits, à réclamer leur sang. Est-ce que le bon Dieu serait juste de les abandonner ? Il n'y a que des êtres sans cœur et sans religion , capables de le croire ; des joueurs qui se figurent bêtement qu'on gagne toujours. Nous voyons pourtant bien que les joueurs finissent tous sur un fumier.
— Père Frédéric, me dit Merlin, ne soyea pas lâché contre moi. Je n'avais jamais pensé à
tout ça-, c'est juste! Mais vous êtes trop en colère pour rentrer dans la cuisine.
— Oui, lui dis-je, allons dormir, cela vaudra mieux que de boire ; il reste encore de la place dans la grange. »
C'est ce que nous fîmes; et nous repartîmes le lendemain au petit jour.
Je ne te dis pas un mot, Georges, qui ne soit vrai; j'ai toujours mis la justice au-dessus de tout; et même dans ce moment, où j'ai perdu ce que j'avais de plus cher au monde, je répète les mêmes choses : j'aime mieux dans ma grande misère, être privé du fruit de mon travail depuis trente ans, que d'avoir perdu l'amour de la justice.
6a Le brigadier Frédéric.
Après cela, l'hiver se passa comme à l'ordinaire : de la pluie, de la neige, de grands coups de vent à travers les arbres dépouillés, des sapins déracinés, des roches éboulées couvrant de terre les chemins au bas de la côte. C'est ce que j'avais vu depuis vingt-cinq ans.
Et tout doucement aussi le printemps reparut. Le bétail redescendit s'abreuver à la rivière; Calas se remit à chanter en claquant du fouet, et le coq à battre des ailes sur le petit mur de la cour, au milieu de ses poules, en remplissant de sa voix claire tous les échos de la vallée.
Ah ! comme tout cela me revient, Georges, et
que ces choses auxquelles je ne faisais pas attention, me paraissent belles aujourd'hui, dans cette mansarde.
C'était notre dernier printemps à la maison forestière.
Marie-Rose, chaque matin, en petite jupe, son fichu bien propre croisé sous les bras, descendait au jardin avec sa corbeille et le vieux couteau terreux, pour cueillir les premiers légumes. Elle relevait, en passant, la bordure de buis des petites allées et rattachait à leur piquet les brindilles défaites de nos rosiers. Je voyais de loin Jean Merlin s'avancer d'un bon pas dans le sentier de la prairie, longeant les vieux saules \ je l'entendais crier :
« Marie- Rose ! »
Aussitôt elle se redressait, se dépêchant d'aller à sa rencontre. Ils s'embrassaient et revenaient tout riants, bras dessus, bras dessous. J'étais content, je me disais :
« Ils s'aiment bien.... Ce sont de braves enfants! »
La grand'mère Anne, presque toujours enfermée dans sa chambre, regardait aussi, penchée dans la petite fenêtre entourée de lierre, les
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yeux plissés, sa vieille figure ridée de satisfaction;
elle m'appelait :
« Frédéric?
— Quoi, grand'mère?
— Je redeviens jeune comme au temps de mon mariage. C'était Tannée de la comète, où Ton a fait de si bon vin, avant le grand hiver de Russie ; vous avez entendu parler de çà, Frédéric, tous nos soldats ont gelé.
— Oui, grand'mère. »
Elle aimait à se rappeler ces histoires lointaines, et nous ne pensions pas qu'il nous faudrait bientôt en voir de semblables.
Les bonnes gens de Phalsbourg, les plus pauvres, comme le père Maigret, le vieux Paradis. le grand-père Lafougère, tous d'anciens soldats, sans autres moyens d'existence que la bourse des pauvres et leur médaille de Sainte-Hélène, commençaient à revenir chercher des champignons au bois; ils les connaissaient tous chacun selon son espèce, depuis la morille jusqu'au gros Polonais ; ils ramassaient aussi des fraises et des mûres. Les fraises des bois, qui sont les meilleures, se vendaient en ville à deux: sous le litre, les champignons à trois sous le petit panier.
Le brigadier Frédéric. 65
La prairie en bas, au bord de la rivière, leur donnait aussi de la salade en quantité. Que de fois ces pauvres vieux reins étaient forcés de se courber, pour gagner un sou!
Et tous les ans nous recevions encore Tordre d'appliquer plus sévèrement les règlements forestiers, d'empêcher de ramasser les feuilles mortes et les faines, autant dire les pauvres gens de vivre.
Tout alla donc ainsi jusqu'à la fenaison, où se fit sentir la grande sécheresse \ elle dura jusqu'à la fin de juillet ; on craignait pour les pommes de terre.
Quant au plébiscite, je ne t'en parle pas, ces choses-là ne nous inquiétaient pas beaucoup, nous autres gardes forestiers. Un beau matin, nous avions reçu l'ordre d'aller à la Petite- Pierre, et toute la brigade, après s'être réunie chez moi, était partie ensemble en grande tenue, pour voter oui, comme on nous l'avait ordonné. Puis, étant entrés à l'auberge des Trois- Pigeons, nous avions bu un bon coup à la santé de l'empereur, à la suite de quoi chacun avait repris le chemin de sa maison, et le lendemain personne n'y pensait plus.
Le brigadier Frédéric.
Les gens ne se plaignaient que d'une chose, au Graufthâl, à Dôsenheim, à Echbourg, etc., c'est qu'il ne tombait pas d'eau. Mais dans le fond de la vallée, ces temps secs étaient justement les plus beaux et les plus riches; l'humidité ne manquant jamais, l'herbe poussait à foison, et tous les oiseaux d'Alsace, merles, grives, bouvreuils, ramiers, avee leurs jeunes nichées, s'ébattaient chez nous comme dans une volière.
C'était aussi le meilleur temps qu'on pût souhaiter pour la pêche, car lorsque les eaux sont basses, les truites remontent aux sources vives, sous les roches, où l'on va les prendre à la main.
Tu penses bien que les pêcheurs ne manquaient pas. Marie-Rose n'avait jamais eu plus d'omelettes à faire, ni de fritures. Elle veillait à tout, et répondait en courant aux compliments qu'on lui faisait sur son prochain mariage. Elle était fraîche comme une rose ; rien que de la voir, Jean Merlin avait les yeux humides d'attendrissement.
Qui se serait figuré dans ce temps, que nous allions avoir la guerre avec les Prussiens ? Quel
intérêt avions-nous à cela? D'ailleurs tout le monde ne disait-il pas que le plébiscite avait été voté pour maintenir la paix ! Une idée pareille était donc bien loin de notre esprit, quand, un soir de juillet, le petit juif David, revenant d'acheter un veau à Dôsenheim, me dit en passant :
a Vous savez la grande nouvelle, brigadier ?
— Non. Qu'est-ce que c'est?
— Eh bien, les gazettes de Paris racontent que l'empereur veut déclarer la guerre au roi de Prusse. »
Je ne pouvais pas le croire; d'autant moins que le marchand de bois Schatner, revenu quelques jours avant de Sarrebrûck, m'avait raconté que là-bas tout le pays fourmillait de troupes, cavalerie, infanterie, artillerie-, que les bourgeois eux-mêmes avaient chacun leur sac, leur fusil, leur équipement complet garni d'étiquettes et de numéros, bien en ordre sur des rayons, dans une grande baraque, et qu'au premier signe du hauptmann, ces gens n'auraient qu'à s'habiller, à recevoir des cartouches et à monter en chemin de fer, pour nous tomber sur le dos en masse. Nous autres, nous n'avions
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rien du tout, ni dans nos villes, ni dans vos villages, de sorte que le simple bon sens me faisait penser qu'on n'allait pas déclarer la guerre à ces Allemands, avant de nous avoir mis en état de nous défendre.
Je levai donc les épaules, quand le juif vint me rapporter une chose aussi bête, et je lui dis :
« Est-ce que tu prends l'empereur pour un imbécile? »
Mais lui s'en allait, tirant son veau par la corde, en disant :
« Attendez.... attendez, brigadier; vous verrez.... ça ne durera pas longtemps. »
Tout ce qu'il pouvait me dire sur ce chapitre, ou rien du tout, revenait au même; et Jean Merlin étant venu le soir, comme à l'ordinaire, causer avec nous, je n'eus pas même l'idée de lui en parler.
Malheureusement, huit ou dix jours après, la chose était devenue certaine ; on rappelait tous les congédiés, on disait même que les Bavarois avaient coupé des fils télégraphiques en Alsace, que des troupes innombrables passaient à Saverne, et que d'autres campaient à Niederbronn.
Le brigadier Frédéric. 69
Tout à coup le bruit courut qu'on s'était battu du côté de Wissembourg, et le soir du même jour, des habitants de Neuwiller, se sauvant avec leurs meubles sur des voitures à Lutzelstein, racontèrent à la porte de la maison, sans vouloir entrer, que plusieurs de nos bataillons avaient été massacrés, que le général d'avantgarde était resté sur le terrain, que Wissembourg brûlait et que nos troupes se retiraient du côté de Bitche.
Ces bourgeois étaient comme effarés; au lieu de continuer leur chemin vers la Petite-Pierre, l'idée leur vint tout à coup que cette place n'était pas assez forte, et malgré le détour de trois lieues qu'ils avaient fait, toute la bande, hommes et femmes, se mit à grimper la côte du Fâlberg, pour se sauver à Strasbourg.
Alors la désolation fut chez nous. Merlin et sa mère vinrent causer de ces mauvaises nouvelles à la maison. La grand'mère gémissait. Moi, je disais qu'il ne fallait pas se désoler, que jamais les Allemands n'oseraient se hasarder dans nos bois-, qu'ils ne connaissaient pas les chemins, et d'autres raisons pareilles, qui ne m'empêchaient pas d'être très-inquiet moi-même, car tout ce
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que nous avait dit un an avant le capitaine Rondeau me revenait; les bûcherons qu'il avait fait arrêter à Lutzelbourg défilaient devant mes yeux ; et puis j'étais humilié d'apprendre que des Badois et des Bavarois avaient battu des Français à la première rencontre. Je pensais bien qu'ils s'étaient réunis dix contre un, mais le chagrin n'en était pas moins grand.
Ce fut notre première mauvaise nuit; je ne pouvais pas dormir, et j'entendais aussi Marie- Rose, dans sa petite chambre à côté, se lever, ouvrir la fenêtre et regarder.
Tout dehors se taisait comme si rien n'était arrivé, pas une brindille ne remuait, tant l'air était calme; quelques cigales nasillaient même sur la terre encore chaude six heures après le coucher du soleil, et le long de la rivière, des grenouilles faisaient entendre leur chant traînard.
L'agitation intérieure m'empêchait de dormir. Sur les quatre heures, Ragot se mit à japer en bas dans l'allée; quelqu'un toquait contre la porte. Je m'habillai, et deux minutes après je descendais ouvrir.
Un homme, le fils Klein-Nickel de la Petite-
Pierre, m'apportait un ordre de M. l'inspecteur Laroche de venir sans retard.
Marie- Rose était descendue. Je ne pris que le temps de casser une croûte, et puis je partis, mon fusil en bandoulière. A sept heures, j'étais à la porte de M. Laroche, et j'entrais. Monsieur l'inspecteur, assis à son bureau, écrivait :
« Ah ! c'est vous, Frédéric, fit-il en déposant sa plume, asseyez-vous. Nous avons d'assez mauvaises nouvelles; vous savez que notre petit corps détaché en observation près de Wissembourg, a subi un échec?
— Oui, monsieur l'inspecteur.
— On s'est laissé surprendre, dit-il ; mais ce n'est rien, ça n'arrivera plus. »
Il paraissait tranquille comme à l'ordinaire, et dit que dans toutes les guerres il y avait des hauts et des bas; qu'un premier engagement malheureux ne signifiait pas grand'chose, mais qu'il était toujours bon de prendre ses précautions en cas d'événements plus graves, impossibles à prévoir; qu'il s'agissait donc de prévenir tous les hommes de ma brigade et ceux que nous employions aux travaux des chemins fores* tiers, d'être prêts à marcher avec leurs pioches,
Le brigadier Frédéric.
leurs pelles et leurs haches, au premier commandement, parce qu'il serait peut-être nécessaire de faire sauter des roches et de couper les chemins, au moyen de tranchées et d'abatis.
« Vous comprenez, dit-il en me voyant un peu troublé, vous comprenez, père Frédéric, que ce sont de simples mesures de prévoyance, rien n'est menaçant-, le maréchal de Mac-Mahon se concentre près de Haguenau, tout est en mou. vement, nous n'avons rien à craindre d'immédiat 5 mais le principal, c'est d'être prêt en cas de besoin-, quand tout est prêt, on agit rapidement et sûrement. Je puis recevoir un ordre du général de Failly de couper les routes, et dans un cas pareil, il faut que Tordre s'exécute en quelques heures.
— Ce ne sera pas long, monsieur l'inspecteur, lui répondis-je, partout des rochers se penchent sur nos chemins-, en tombant ils entraîneront tout au fond des vallées.
— Justement, dit-il. Mais d'abord il faut que notre monde soit prévenu. La poudre de mine ne nous manque pas- si l'ordre arrive, tous mes collègues ayant pris les mêmes mesures, ce sera l'affaire d'une journée de Bitche à Dabo:, pas un
Le brigadier Frédéric. 73
canon, pas un caisson ne passera d'Alsace en Lorraine. »
Voilà ce qu'il me dit, en me reconduisant jusqu'à la porte, et en me donnant une' bonne poignée de main.
Comme je m'en allais tout pensif, j'aperçus sur les hauteurs de l'Altenberg, quelques soldats en train de planter une ligne de palissades le long de la côte. Le plus grand trouble régnait au faubourg, les gens couraient d'une maison à l'autre chercher des nouvelles-, deux ou trois compagnies d'infanterie campaient dans un champ de pommes de terre.
Tout ce jour et le lendemain je ne fis que porter les ordres de M. l'inspecteur, de la Frohmùhle à Echbourg, d'Echbourg à Hangeviller, au Graufthâl, à Metting, etc., prévenant chacun de ce qu'il aurait à faire, des endroits où l'on se réunirait, des rochers qu'il faudrait attaquer.
Enfin, le second jour je rentrai tellement las à la nuit, qu'il me fut impossible de manger, ni même de m'endormir pendant quelques heures. Pourtant, vers le matin, j'avais fini par tomber dans un profond sommeil, quand Marie-Rose,
7 |, Le brigadier Frédéric.
entrant dans ma chambre, m'éveilla en ouvrant la fenêtre du côte de Dôsenheim.
« Écoute, mon père, dit-elle d'une voix tremblante, écoute ce bruit.... Qu'est-ce que c'est? On n'entend plus que cela dans la vallée!... t
J'écoutai*, c'était un bourdonnement sans fin, qui remplissait la montagne et couvrait de temps en temps le murmure des bois.
Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre ce que cela signifiait, et je répondis :
« C'est le bruit du canon !... On se bat à sept ou huit lieues d'ici, du côté de Wœrth \ c'est une grande bataille ! »
Aussitôt Marie-Rose descendit, et m'étant habillé, je la suivis dans la salle en bas, où sd trouvait aussi la grand'mère, dont le menton tremblait, et qui me regardait avec des yeux tout ronds.
« Ce n'est rien, leur dis-je, n'ayez pas de crainte -, quoi qu'il arrive, jamais les Allemands ne viendront jusqu'ici, nous avons de trop bons endroits pour défendre nos défilé
lis bien loin d'avoir confiance moimême.
Les coups de canon redoublaient quelquefois
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comme le roulement lointain d'un orage ; puis ils s'affaiblissaient, et Ton n'entendait plus que le bruissement des feuilles, les jappements de Ragot devant la porte, le cri d'un canard dans les saules de la rivière. Ces voix de la solitude, lorsqu'on songeait à ce qui se passait derrière le rideau des forêts, avaient quelque chose d'extraordinaire.
J'aurais voulu courir sur les rochers, voir au moins ce qui se passait de l'autre côté, dans la plaine, mais l'ordre de commencer les abatis pouvait arriver d'une minute à l'autre, j'étais forcé de rester.
Cela dura jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi.
Je me promenais, tâchant de faire bonne mine, pour ne pas effrayer les femmes.
Cette journée du 6 août fut bien longue; même aujourd'hui, que tant d'autres chagrins nous ont accablés, je n'y pense qu'avec un ser* rement de Cœur.
Le plus terrible moment fut encore quand tout à coup ce bruit sourd, que nous entendions depuis le matin, cessa. Nous écoutions à la fenêtre du jardin, mais plus un souffle, plus un
76 Le brigadier Frédéric.
soupir, autres que ceux de la vallée, n'arrivaient jusqu'à nous.
Au bout de quelques minutes seulement, je dis:
« C'est fini.... la bataille est terminée.... A cette heure les uns se sauvent, et les autres poursuivent.... Dieu veuille que nous ayons gagné. »
Et jusqu'au soir pas une âme ne parut dans les environs. Après le souper on alla se coucher, dans l'inquiétude.
Le lendemain fut un jour triste-, le ciel s'était couvert, il finit par pleuvoir après deux mois de sécheresse ; la pluie tombait lourde et continue ; les heures se passaient lentement, Tordre de commencer les abatis n'arrivait pas ; je me disais :
« C'est bon signe!... Tant mieux !... Si nous avions perdu, l'ordre serait arrivé de grand matin. »
Mais nous n'avions aucune nouvelle, et sur les trois heures, n'y tenant plus d'impatience, je dis à Marie-Rose et à la grand'mèrc :
o Ecoutez, cela ne peut plus durer, il faut que j'aille voir à la Petite-Pierre, ce qui se passe. »
Le brigadier Frédéric. 77
Je mis mon caban de toile cirée, et je partis sous la pluie toujours plus forte. Dans nos terrains sablonneux, l'eau coule et ne détrempe pas le sol. J'arrivai vers six heures à la Petite- Pierre, où tout le monde se tenait enfermé dans les maisonnettes. A la pointe du vieux fort, dans les airs, veillait une sentinelle hors de sa guérite.
Quelques instants après, j'entrais dans le bureau de M. l'inspecteur. Il était là seul, se promenant, la tête penchée, l'air soucieux; et comme je relevais mon capuchon, il me dit en s1 arrêtant :
« C'est vous, père Frédéric! Vous, venez chercher des nouvelles et prendre des ordres ?
— Oui, monsieur l'inspecteur.
— Eh bien, les nouvelles sont mauvaises-, la bataille est perdue, nous sommes repoussés de l'Alsace, cent cinquante mille Allemands s'avancent pour entrer en Lorraine. »
Un froid m'avait passé le long du dos, et, comme il se taisait, je murmurai :
« Tout est prêt, monsieur l'inspecteur; il ne s'agit plus que de distribuer la poudre de mine et de commencer les abatis; nous sommes tous nrêts, nous attendons. »
7^ Le brigadier Frédéric.
Alors, souriant avec amertume, sa grosse chevelure brune ébouriffée, il sV-cria :
« Oui.... oui.... nous sommes tous comme cela!.... Le moment presse, la retraite continue par Bitche et Saverne, l'ennemi lance ses éclaireurs dans toutes les directions, et Tordre ne vient pas!...
Je ne répondais rien , et lui , s'asseyant , s'écria :
« Au fait, pourquoi vous cacher la chose ? Le général de Failly m1a fait répondre que les abatis sont inutiles, que nous n'avons rien à faire. »
J'étais enraciné à ma place. Lui, s'était remis à marcher, les mains croisées sous les basques de sa redingote; et comme il allait, venait, sans ajouter un mot, je lui demandai :
« Et maintenant, que faut-il faire, monsieur l'inspecteur?
— Rester à son poste , comme de braves gens, dit-il ; je n'ai pas d'autres ordres à vous donner. »
Quelque chose m'étouffait, il le vit et me regardant d'un œil humide, il me tendit la main, en disant :
Le brigadier Frédéric. 79
« Allons, père Frédéric, du courage!... C'est pourtant agréable de pouvoir se dire , la main sur le cœur : je suis un brave homme!... Voilà, voilà notre récompense , à nous autres. »
Et je répondis tout attendri :
a Oui, monsieur l'inspecteur, oui, c'est tout ce qui nous reste; celle-là ne nous manquera jamais. »
Il me fit l'honneur de me reconduire jusque dans l'allée, sur la porte de la rue ; et me serrant encore une fois la main, il s'écria :
a Du courage ! »
Alors je repartis, descendant la grande vallée. La pluie couvrait l'étang de la Fromiïhle, qui frissonnait tout gris entre les saules et les herbages desséchés.
Quant à te raconter les idées qui se suivaient dans ma tête, et combien de fois ma main passa sur ma figure, pour en essuyer les larmes et l'eau qui en découlaient, quant à te raconter cela, Georges, ce n'est pas dans mes moyens, il en faudrait un plus savant que moi ; je ne me sentais plus, je ne me reconnaissais plus, je me répétais dans le trouble :
« Pas d'ordres!... C'est inutile!... Le général
dit que c'est inutile de faire des abatis et de défoncer les routes!... Il veut donc que l'ennemi avance, qu'il passe les défiles!... »
Et je marchais.
La nuit était noire lorsque je rentrai à la maison. Marie-Rose m'attendait, assise près de la table-, elle m'observait d'un œil inquiet et semblait me demander : « Qu'est-ce qui se passe ? Quels ordres avons-nous ? »
Mais je ne dis rien, et jetant mon caban tout ruisselant de pluie au dos d'une chaise, secouant ma casquette, je m'écriai :
« Va te coucher, Marie-Rose, nous ne serons pas troublés cette nuit; va dormir tranquillement : le général de Bitche ne veut pas qu'on se remue. La bataille est perdue, mais nous en aurons une seconde en Alsace, à Saverne, ou plus loin, les chemins doivent rester libres, nous n'avons pas besoin de bouger, les chemins seront bien gardés. »
Je ne sais pas ce qu'elle en pensait ; mais, au bout d'un instant, voyant que je ne m'asseyais pas, elle dit :
« J'ai gardé ta soupe près du feu, elle est encore chaude, si tu veux manger, mon père?
Le brigadier Frédéric.
« Bah ! je n'ai pas faim, lui répondis-je ; allons dormir, il est tard, cela vaudra mieux. »
Je ne pouvais plus me contenir, la colère me gagnait.
J'entrai dans l'allée, je poussai les verrous, et prenant la lampe je montai. Marie-Rose me suivait-, nous entrâmes dans nos chambres.
J'entendis ma fille se coucher; moi, longtemps encore, le coude sur la table, regardant la petite flamme jaune devant les vitres noires, où s'agitaient les feuilles de lierre sous la pluie, je restai pensif, clignant de l'œil et me disant :
« Frédéric, il y a pourtant des ânes en ce monde, et ceux-là ne sont pas à la queue; ils marchent en tête et conduisent les autres ! »
Enfin, comme la nuit s'avançait, vers deux heures, songeant qu'il était inutile de brûler de l'huile pour rien, je me déshabillai et je me couchai en soufflant la lampe.
Or, dans cette nuit même du sept au huit août, les Allemands ayant poussé des reconnaissances au loin et reconnu que tous les passages étaient libres, s'avançaient en masse et s'emparaient des défilés, non-seulement de la Zinzel, mais encore de la Zorn, investissant ainsi la place de
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Phalsbourg, dont le bombardement commençait le surlendemain.
Ils passaient aussi en Lorraine par le grand tunnel de Hômartin, pendant que notre armée se retirait à marches forcées sur Nancy et puis sur Châlons.
Ainsi les deux grandes armées allemandes de Wœrth et de Forbach se trouvaient réunies, et nous autres nous étions comme engloutis, éloignés de tout secours et même de toute espérance.
Tu peux facilement te représenter cette immense armée "du prince Frédéric : Bavarois, Wurtembergeois, Badois, cavalerie, artillerie, infanterie, qui défile par escadrons et par régiments dans notre vallée solitaire \ ce torrent d'êtres humains qui va, va toujours devant lui, sans interruption durant toute une semaine; et le canon qui tonne autour de la place, les vieilles roches du Graufthâl qui retentissent d'échos en échos; puis la fumée de l'incendie qui monte au ciel, en formant une voûte sombre eu-dessus de nos vallons !
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Après le grand passage des armées allemandes et le bombardement de la ville, des milliers de landwehr vinrent occuper le pays. Ces gens remplissaient tous les hameaux et les villages : ici une compagnie, là deux, plus loin trois ou quatre, commandées par des officiers prussiens. Ils gardaient les routes et les sentiers, ils faisaient des réquisitions de toute sorte : pain, blé, farine, foin, paille, bétail, tout leur était bon •, ils se plaisaient au coin dufeu, parlaient de leurs femmes et de leurs enfants d'un air d'attendrissement, plaignaient le sort de leurs pauvres frères alsaciens et lorrains et soupiraient de nos misères. Mais tout cela ne les empêchait pas de bien manger et de bien boire à nos dépens, et de
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s'étendre dans le vieux fauteuil du grand-père ou de la grand'mère, en fumant avec satisfaction les cigares que nous étions forcés de leur fournir! Oui, les belles paroles ne leur coûtaient pas grand chose. C'est ce que j'ai vu souvent au Graufthâl, à Echbourg, Berlingen, Hangcviller, où le désir d'apprendre des nouvelles me faisait aller de temps en temps, en blouse et le bâton à la main.
Dès les premiers jours de septembre, leur gouverneur-général Bismarck-Bohlen vint s'établir à Haguenau, déclarant que l'Alsace avait toujours été un pays allemand, et que sa majesté le roi de Prusse rentrait en possession de ses biens; que Strasbourg, Bitche, Phalsbourg, Neuf-Bnsach devaient être considérés comme des villes rebelles à l'autorité légitime du roi Guillaume, mais qu'on les mettrait bien vite à la raison, avec les nouveaux obus de cent cinquante kilos.
Voilà, Georges, ce qu'on prêchait ouvertement chez nous, et cela montre que ces Allemands nous prenaient tous pour des bêtes, auxquelles ou pouvait raconter les plus mauvaises plaisanteries du monde, sans crainte de se faire rire au nez.
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Notre seule consolation était de vivre au milieu des bois, où ces braves gens n'aimaient pas à se hasarder; j'en bénissais le ciel tous les soirs. Maisàpeine Bismarck- Bohlen fut-il installé, que nous vîmes passer régulièrement matin et soir des gendarmes à cheval dans la vallée, avec leurs casques et leurs grands manteaux, portant les ordres du gouverneur, et des paquets d'affiches que les maires étaient tenus de poser à la porte des mairies et des églises.
Ces affiches promettaient les meilleurs traitements aux fidèles sujets du roi Guillaume, et menaçaient de mort tous ceux qui prêteraient assistance aux Français, qu'elles appelaient « nos ennemis » ! Il était défendu de leur donner du pain et même un verre d'eau dans le malheur, de leur servir de guide, de les cacher dans sa maison -, il fallait les livrer, pour être un honnête homme-, les conseils de guerre devaient seuls vous juger en cas de désobéissance, et la moindre peine pour ces délits était vingt ans de galères et trente-sept mille francs d'amende !
Avec des moyens pareils, Bismarck-Bohlen pouvait se passer de toutes les autres explica-
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tions touchant les races, la patrie allemande et les droits de Sa Majesté.
Représente-toi maintenant notre solitude, la crainte des maraudeurs, qu'on n'aurait pas osé repousser, parce qu'ils se seraient présentés au nom du roi. Heureusement cette espèce de gens n'avait pas grand courage-, le bruit courait que des francs-tireurs et même des soldats échappés de Wœrth rôdaient aux environs; cela nous préservait des visites de la bonne race, qui nous voulait tant de bien.
On disait aussi que les employés de la partie forestière seraient conservés, qu'on augmenterait même les appointements des anciens gardes et que plusieurs obtiendraient de l'avancement.
Tu comprends mon indignation, lorsque j'entendais répéter de semblables paroles; je n'avais pas oublié les recommandations de notre brave inspecteur; je les rappelais à tous mes hommes chaque fois que l'occasion s'en présentait :
« Il faut rester à notre poste!... La fortune ne sera peut-être pas toujours contre nous.... Que chacun remplisse son devoir jusqu'à la fin.... Je n'ai pas d'autre ordre à vous donner. »
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Cet ordre, il l'observait lui-même, restant à la Petite-Pierre, et continuant de remplir ses fonctions.
Strasbourg se défendait; on se battait autour de Metz. De temps en temps, j'envoyais Merlin prendre les avis des supérieurs, et toujours la réponse était : « Rien n'est désespéré.... Nous pouvons avoir à rendre des services d'un moment à l'autre. . . . Que tout le monde reste ! »
Nous attendions donc; et l'automne, toujours si beau dans nos montagnes, avec ses feuilles couleur de rouille, ses grandes futaies silencieuses, où plus un oiseau ne chante, ses prairies nouvellement fauchées, unies comme un tapis à perte de vue, la rivière couverte de glaïeuls et de feuilles mortes, ce grand spectacle, si calme dans tous les temps, avait encore plus de grandeur et de tristesse, au milieu des événements terribles que nous traversions.
Combien de fois alors, écoutant le murmure sans fin des forêts, où passaient les premiers frissons de l'hiver, combien de fois je me suis dit:
« Pendant que tu regardes, Frédéric, ces vieux bois où tout dort, que se passe-t-il là-bas, en
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Champagne? Que sont devenues ces armées nombreuses, cette cavalerie, cette infanterie, ces canons, tous ces milliers d'êtres acharnés à leur perte, pour la gloire et l'intérêt de quelques-uns? Les verrons-nous repasser en déroute? Resteront-ils couchés dans les brouillards de la Meuse, ou reviendront-ils nous poser le talon sur la nuque? »
Je me représentais de grandes batailles.
Lagrand'mère aussi, tout inquiète, assise près de la fenêtre, disait :
« Ecoutez, Frédéric, n'entendez-vous rien? »
Et je prêtais l'oreille; ce n'était que le vent dans les feuilles desséchées.
Quelquefois, mais rarement, la ville semblait se réveiller; quelques coups de canon tonnaient dans les échos de Quatre- Vents à Mittelbronn, et puis tout se taisait de nouveau. L'idée de Metz nous soutenait; c'est de là surtout que nous espérions voir arriver du secours.
Mais il faut que je te raconte maintenant une chose qui nous surprit beaucoup, que nous ne pouvions comprendre, et qui malheureusement a fini par devenir trop claire pour nous, comme pour beaucoup d'autres.
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Environ quinze jours après rétablissement de Bismarck- Bohlen à Haguenau, un matin, nous vîmes arriver du fond de la vallée, une voiture semblable à celles de ces Allemands qui partaient pour l'Amérique, avant l'invention des chemins de fer, une longue voiture chargée de mille vieilleries : paillasses, dévidoirs, bois de lit, casseroles, lanternes, que saisje? avec le chien crotté, la femme mal peignée, la nichée d'enfants morveux et le monsieur conduisant lui-même sa haridelle par la bride.
Nous regardions tout étonnés, pensant :
« Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que ces gens viennent faire chez nous? »
Sous la bâche, près du timon, la femme déjà vieille, jaune et ridée, le bonnet de travers, épluchait la tignasse de ses enfants, qui fourmillaient dans la paille, des garçons et des filles, tous blond-filasse, joufflus et ventrus comme des mangeurs de pommes de terre.
« Wilhelm, veux-tu rester tranquille, disaitelle. Attends, que je regarde bien! attends, je vois quelque chose; c'est bon, je le tiens.... tu peux te rouler maintenant! Wilhelmine, mets ta
go Le brigadier Frédéric.
tète sur mes genoux.... à chacun son tour.... tu regarderas les sapins plus tard. »
Et le père, un gros homme en capote vertbouteille qui faisait mille plis dans le dos, les joues pendantes, le petit nez garni de lunettes, les pantalons dans les bottes, et sa grande pipe de porcelaine à la bouche, tirait la pauvre rosse par la bride, en disant à sa femme :
« Herminia, regarde ces forets, ces prairies, cette riche Alsace.... Nous sommes dans le paradis terrestre. »
C'était un spectacle dans le genre des Zigeiners; et Merlin étant venu nous voir ce jour-là, nous ne parlâmes que de cela durant la soirée.
Mais nous devions en voir bien d'autres, car le passage de ces étrangers, en vieux cabriolets, paniers à salade, chars à bancs, voitures à deux ou quatre roues réquisitionnées en route, allait continuer longtemps. Depuis celle-ci, dont le souvenir m'est resté, cela ne finit plus; il en passait journellement trois, quatre, cinq, encombrées d'enfants, de vieillards, de jeunes femmes et de jeunes filles fagotées d'une façon singulière, avec des robes qu'il me semblait avoir vues
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quinze ou vingt ans avant aux dames de Saverne, et de grands chapeaux garnis de roses en papier, sur leurs cheveux jaunes, nattés comme les queues de nos grands-pères.
Et ces gens parlaient toute espèce d'allemand difficile à comprendre. Ils avaient aussi des figures de toute sorte, les unes grosses et bouffies, la barbe vénérable; d'autres en lame de rasoir, la vieille polonaise boutonnée jusqu'au menton, pour cacher la chemise ; des êtres aux yeux gris-clair, les favoris roux, durs et hérissés-, d'autres petits-, ronds, vifs, allant, courant, se démenant; mais tous, à la vue de notre belle vallée, poussaient des cris d'admiration et levaient les mains, hommes, femmes, enfants, comme on raconte des Juifs à leur entrée dans Ja terre promise.
Ainsi venaient ces gens de toutes les parties de l'Allemagne ; ils avaient pris les chemins de ' fer jusqu'à la frontière; mais toutes nos lignes étant alors occupées par leurs troupes, leurs convois de vivres et de munitions, à partir de Wissembourg ou de Soultz, ils étaient forcés de se faire trimbaler en charrette, à la mode d'Al-
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Tantôt les uns, tantôt les autres nous demandaient la route pour Saverne, Metting, Lut/.elstein ; ils descendaient à la source en bas du pont et s'abreuvaient dans une de leurs écuelles ou dans le creux de la main.
Tous les jours ces passages recommençaient. Je me creusais la cervelle pour savoir ce que ces étrangers venaient faire chez nous dans un moment si difficile, où les vivres étaient si rares, où l'on ne savait ce qu'on mangerait le lendemain. Ils n'en soufflaient pas un mot et poursuivaient leur voyage, sous la protection des landwehr qui remplissaient le pays. Nous avons même su par la suite qu'ils participaient aux réquisitions, ce qui leur permettait de faire des économies et de se remonter l'estomac pendant la route.
Or, Georges, tous ces bohémiens d'une nouvelle espèce, dont l'air misérable nous faisait pitié, même au milieu de nos chagrins, étaient les fonctionnaires que l'Allemagne envoyait pour nous administrer et nous gouverner : percepteurs, contrôleurs, greffiers, maîtres d'école, gardes forestiers, qu'est-ce que je sais, moi ? Dos gens qui dès le mois de septembre et d'oc-
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tobre, bien avant le traité de paix, arrivaient tranquillement occuper la place des nôtres, en leur disant sans cérémonie :
« Ote-toi de là, que je m'y mette ! »
On aurait dit que c'était entendu d'avance, car il en arriva même avant la reddition de Strasbourg.
Combien de paniers percés, de sacs à bière, de buveurs de schnaps ', tirant le diable par la queue depuis des années et des années dans toutes les petites villes de la Poméranie, du Brandebourg et de plus loin, qui ne seraient jamais rien devenus chez eux et ne savaient plus à qui demander du crédit, combien de ces gens-là sont tombés alors sur la « riche Alsace, » ce paradis terrestre promis aux Allemands par leurs rois, leurs professeurs, et leurs maîtres d'école !
Au temps dont je te parle, ils étaient encore modestes, malgré les victoires singulières de leurs armées : ils n'étaient pas encore sûrs de conserver cette cnance extraordinaire jusqu'à la fin ; en comparant leurs vieux habits râpés et