I. Capitaine
Le brigadier Frédéric. 171
uniforme et le sabre au côté, entendant Ykel dire : « Voici le maître ! . . . c'est à lui que sont les vaches ! » tourna la tête comme sur un pivot, et me regarda par-dessus l'épaule ; il avait des lunettes sous son casque, les moustaches rousses et le nez crochu -, on aurait dit un hibou qui tourne la tête sans bouger le corps : mauvaise figure !
La foule encombrait la ruelle, et le sergent cria :
a En arrière! Faites évacuer les environs, caporal-, et vous autres, si Ton se révolet : Feu!... »
Le roulement des sabots dans la boue et les cris de la grand'mère pleurant et sanglotant, donnaient à ce spectacle quelque chose d'épouvantable.
« Ces vaches me conviennent, disait le cantonnier au sergent, je les prends, nous pouvons partir.
j — Sont-elles à vous ? lui dis-je indigné, en serrant mon bâton.
— Ça ne me r^garde pas, fit-il d'un ton de vrai bandit, sts cœur et sans honneur. J'ai le choix entre toutes les vaches du pays, pour rem«
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placer celles que les gueux de Phalsbourg m'ont enlevées à la dernière sortie.... Je choisis celleslà.... Ce sont des vaches suisses.... J'ai toujours aimé les vaches suisses.
— Et qui vous donne le choix? m'écriai-je. Qui peut vous donner le bien des autres?
— Le Hauptmann, mon ami le Hauptmann ! » fît-il en levant le bord de son chapeau d'un air cafard.
Alors plusieurs se mirent à rire dans la foule, en disant :
« Le Hauptmann est un homme généreux, il récompense bien ceux qui lui font plaisir. »
L'indignation me possédait; et le sergent ayant donné Tordre à son piquet de partir, au moment où le cantonnier criait : « Hue ! » traînant mes pauvres bêtes par les cornes, j'allais tomber sur lui comme un loup, quand Marie-Rose me prit les mains et me dit tout bas d'un air d'épouvante :
« Mon père, ne bouge pas, ils te tueraient.... Pense à la grand'mère.... »
Mes joues tremblaient, mes dents se serraient, des flammes rouges me passaient devant les yeux; mais l'idée de ma fille abandonnée, seule
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au monde, dans ces temps de malheur, et de la grand'mère mourant de faim, me donna la force de surmonter ma rage, et je criai seulement :
a Va, canaille!... Garde mon bien volé, mais tâche de ne jamais me rencontrer au coin d'un bois! »
Le sergent et ses hommes firent semblant de ne pas m'entendre ; et lui, le misérable, dit en riant :
« Celles-ci, sergent, valent les miennes; à force de chercher, nous avons pourtant fini par trouver deux belles bêtes. »
Il avaient couru tous les villages, visité toutes les écuries, et c'est sur nous que le malheur tombait.
Marie-Rose, voyant s'éloigner ces pauvres animaux élevés par nous-mêmes, à la maison forestière, ne pouvait retenir ses larmes, et la grand'mère, les mains jointes au-dessus de sa vieille tête grise, criait :
« Ah ! maintenant. . . . maintenant nous sommes perdus!... Maintenant c'est le dernier coup.... Mon Dieu, qu'avons-nous donc fait pour mériter toutes ces misères ! » ,
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Je la soutenais sous les bras, l'invitant à monter, mais elle disait :
! « Frédéric, laissez-moi seulement regarder encore une minute ces bons animaux.... Oh! pauvre Bellotte!... pauvre Blanchette.... je ne vous verrai plus!...»
C'était un spectacle à fendre Pâme-, les gens se sauvaient, détournant la tête, car la vue de pareilles iniquités est tout ce qu'il y a de plus abominable sur la terre.
Enfin, il fallut pourtant remonter dans nos pauvres petites chambres, et rêver seuls à notre désolation; il fallut songer aux moyens de vivre, maintennntque toutes les ressourcesnousétaient enlevées.
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Tu sais, Georges, ce que vaut une vache pour nous autres paysans-, avec une vache à retable, on a du lait, du beurre, du fromage, tout le né" cessaire de la vie; une vache c'est l'aisance, deux c'est presque la richesse. Jusqu'alors nous avions pu vendre et faire ainsi quelques sous-, maintenant il allait falloir tout acheter dans ces temps de disette, où l'ennemi s'engraissait de notre misère.
Ah! quel affreux passage!... Ceux qui viendront aqrès nous ne s'en feront pas même une idée.
Il ne nous restait que cinq ou six milliers de foin et des pommes de terre.
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Ykel, qui prenait part à tous nos chagrins, me dit le jour même :
« Écoutez, brigadier, ce que je vous avais prédit arrive. Ces Allemands vous en veulent à mort, parce que vous avez refusé d'accepter du service chez eux, et que votre gendre est allé rejoindre les républicains.... S'ils pouvaient vous chasser et même vous exterminer, ils le feraient-, mais ils veulent encore se donner des airs de justice, de grandeur; c'est pourquoi ils vous dépouilleront jusqu'à la chemise, pour vous forcer de partir, comme ils disent, de bonne volonté! Croyez-moi, débarrassez-vous bien vite de votre fourrage, car un de ces quatre matins ils viendront le réquisitionner, en disant que celui qui n'a pas de vaches n'a pas besoin de foin. Et surtout ne racontezpas que je vous ai donné ce conseil! »
Je compris qu'il avait raison; dès le lendemain mon fenil était vide : Gaspard Diederich, Hulot, Jean Adam, le grand Starck,tous les voisins étaient venus le soir enlever notre provision par bottes;de cette façon j'eus quelques francs en réserve. Starck me céda même une de ses chèvres, qui nous rendit les plus grands services;
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au moins la grand'mère eut un peu de lait matin et soir, cela lui prolongea l'existence-, mais après tant de secousses, la pauvre vieille était bien affaiblie \ elle tremblait comme une feuille et ne quittait plus le lit, rêvant toujours, murmurant des prières, parlant de Bruat, son mari, du grand-père Duchêne, de tous les anciens qui lui revenaient en mémoire. Marie-Rose filait auprès d'elle et veillait bien avant dans la nuit, écoutant sa respiration pénible et ses plaintes.
Moi, seul dans la chambre à côté, près des petites fenêtres où s'entassait la neige, les jambes croisées, la pipe éteinte entre les dents, songeant à toutes ces injustices, à tous ces vols, à ces abominations qui se suivaient de semaine en semaine, je commençais à perdre ma confiance dans l'Éternel! Oui, c'est triste à penser-, mais à force de souffrir, je me disais que parmi les hommes beaucoup représentent les moutons, les oies, les dindons, destinés à nourrir les loups, les renards et les éperviers, qui se gobergent à leurs dépens. Et je poussais l'indignation jusqu'à m'écrier en moi-même, que notre sainte religion avait été inventée par des malins,
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pour consoder les imbéciles d'être la proie des autres.
Voilà pourtant, Georges, à quels excès nous pousse l'injustice.
Mais le pire, c'est que les nouvelles de Y\\~..l rieur devenaient mauvaises.
Un piquet d'Allemands, venus de Wechem pour réquisitionner mon foin, trouva la place vide; cesgens en furent indignés*, ils me demandèrent ce que le fourrage était devenu, je leur répondis que les vaches du cantonnier les avaient mangé..
Ma chèvre se trouvait par bonheur ave: celles de Starck, sans cela les bandits n'auraient pas manqué de l'emmener.
Cette troupe de braillards, entrant alors à l'auberge, roconta que les républicains avaient été battus, qu'ils avaient laissé des milliers de morts sur les champs de batailles, qu'ils étaient repousses d'Orléans, et qu'on allait les poursuivre au loin-, ils riaient et se glorifiaient euxmêmes. Nous ne croyions pas le quart de ce qu'ils disaient, mais leur air (Jfi bonne humeur et leur insolence nous forçaient pourtant de penser que tout n'était pas mensonge.
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Quand à Jean, pas de lettres, pas de nouvelles!... Qu'était-il devenu ? Cette question, que je me posais souvent à moi-même, me troublait. Je me gardait bien d'en parler à Marie- Rose ; sa pâleur m'avertissait assez que la même pensée la suivait partout.
Nous étions alors en décembre. Depuis quelque temps le canon de Phalsbourg se taisait-, le bruit courait qu'on voyait des flammes s'élever brusquement la nuit des remparts; on se demandait ce que cela pouvait être. Nous avons appris depuis qu'on brûlait alors les poudres de la place qu'on brisait le matériel d'artillerie, et qu'on enclouait les pièces, parée que les vivres touchaient à leur fin et qu'on allait être forcé d'ouvrir les portes.
Ce malheur arriva le i3 décembre, après six bombardements et 120 jours de siège. La moitié de la ville était en décombres*, au seul bombardement du 14 août, huit mill cinq cents obus avaient abîmé des rues entières. Les pauvres garçons ramassés à la hâte aux environs et réunis dans la place au temps des grandes chaleurs* n'ayant que leur blouse sur le dos et leurs souliers aux pieds, après avoir passé ce rude hiver
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sur ics remparts, furent encore emmenés comme prisonniers de guerre, les uns à Rastadt, les autres en Prusse, au milieu des neiges.
A cette nouvelle, la consternation s'étendit partout. Tant que le canon de Phalsbourg avait tonné, notre espérance s'était soutenue; on se disait de temps en temps : « La France parle encore!... » Et cela vous faisait relever la tête-, mais alors le silence nous apprit que les Allemands étaient bien maîtres chez nous et qu'il fallait se faire petit, cour ne pas s'attirer leur colère.
Depuis se jour, Georges, notre tristesse n'eut plus de bornes.
Pour comble de malheur, la maladie de la grand'mère s'aggravait. Un matin, comme j'entrais dans sa chambre, Marie-Rose me dit à voix basse :
« Mon père, la grand'mère est bien malade.. .. elle ne dort plus.... elle étouffe!... Tu devrais aller chercher le médecin.
— Tu as raison, mon enfant, lui dis-je; nous avons déjà peut-être trop attendu. »
Et malgré la douleur de voir les vieux murs
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de notre forteresse au pouvoir de l'ennemi, je résolus d'aller à Phalsbourg chercher un médecin.
Ce jour-là, tout le pays n'était que boue et que nuages. J'allais devant moi, le dos courbé, marchant sur les talus au revers du chemin, l'esprit vide, à force d'avoir rêvé depuis des mois à notre abaissement, et tellement abattu, que j'aurais donné ma vie pour rien.
Sur le plateau de Biegelberg, au sortir de la forêt, voyant à trois kilomètres devant moi la petite ville comme écrasée sous le ciel sombre, ses maisons brûlées, son église affaissée, ses remparts écornés à fleur de terre, je m'arrêtai quelques instants, les reins appuyés à mon bâton, me rappelant les jours passés.
Que de fois, depuis vingt-cinq ans, j'étais allé là les dimanches et jours de fête, avec ma femme, la pauvre Catherine et ma fille, soit pour assister aux offices, soit pour regarder les baraques de la foire, ou serrer la main de quelques vieux camarades, riant, heureux, pensant que les choses iraient ainsi jusqu'à la fin de nos jours ! Et toutes les joies disparues, les vieux amis qui, dans leurs petits jardins au pied des glacis, nous ap-
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pelaient pour cueillir des groseilles ou faire un bouquet, semblaient revivre. Que de souvenirs me revenaient!... Je ne pouvais me les rappeler tous, et je m'écriais en moi-même :
« Oh! que ces choses sont loin!... Oh! qui jamais aurait cru que nous en arriverions à ce malheur, nous Français, nous Alsaciens, de courber le front sous des Prussiens!... »
Ma vue se troublait} je finis par me remettre en route, murmurant dans mon âme la consolation de tous les malheureux :
« Bah! la vie est courte.... Bientôt, Frédéric, tout sera oublié.... Ainsi, prends courage, tu n'as plus longtemps à souffrir. »
Il me semblait aussi entendre la trompette de nos joyeux soldats; mais à la porte, un piquet d'Allemands en grosses bottes, et leur sentinelle, la jambe tendue, le fusil penché sur l'épaule, le casque sur la nuque, se promenant de long en large devant le corps de garde, me rappelèrent notre position.
Mon vieux camarade Thomé, préposé de la ville aux perceptions de l'octroi, me fit signe d'entrer. Nous causâmes de nos malheurs; et voyant que je regardais défiler sur le pont une
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compagnie de Prussiens qui se redressaient, marquant le pas, il me dit :
« Ne les regardez pas, Frédéric, ils sont trop fiers qu'on les regarde \ ils se figurent qu'on les admire. »
Alors je détournai les yeux, et m'étant reposé quelques minutes, j'entrai en ville.
Ai-je besoin maintenant de te peindre la désolation de ce pauvre Phalsbourg, autrefois si propre, les maisonnettes si bien alignées, la grande place d'armes si riante les jours de revue ? Fautil te parler de ces maisons tombées les unes sur les autres, les pignons renversés, les cheminées dans les airs au milieu des ruines ; et de ces cabarets pleins d'Allemands mangeant, buvant, riant, tandis que nous autres, la mine longue, l'air effaré, misérables et déguenillés à la suite de tous ces désastres, nous voyions ces intrus se goberger avec leur haute paye prise dans nos poches ? Non, rien que d'y penser, mon cœur se lève ; c'est mille fois pire que tout ce qu'on raconte
Comme j'arrivais au coin de la place d'armes, en face de la tour de l'église encore debout, avec ses cloches fondues et sa vierge, les bras
en Pair, une voix rude criait de l'Hôtel de
ville :
Hérausse1. ■»
C'était le sergent du poste qui donnait l'ordre a ses hommes de sortir ; l'officier de ronde arrivait, les autres se précipitaient du corps de garde et se mettaient en rang : il était midi !
J'avais fait halte tout consterné, à la porte du café Yacheron. Une foule de pauvres gens sans asile, sans travail et sans pain, allaient et venaient, grelottant, les mains dans les poches jusqu'aux coudes :, et moi, sachant d'après ce que m'avait dit Thomé, qu'une foule de malades encombraient l'hôpital militaire et le collège, je me demandais s'il se trouverait un médecin pour visiter au Graufthal une pauvre vieille femme en danger de mort. La tristesse et le doute m'accablaient -, je ne savais à qui m'adresser ni quel parti prendre, quand un vieil ami de la maison forestière, Jacob Baure, le premier pécheur de truites de la vallée, se mit à crier derrière moi :
« Hé! c'est le père Frédéric! Vous êtes donc encore de ce monde? »
lion.
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Il me serrait la main, et paraissait si content de me revoir, que j'en fus attendri.
« Oui, lui répondis-je, nous en sommes réchappes, Dieu merci.... Quand on se rencontre maintenant, on se croirait ressuscites ! Malheureusement la grand'mère est bien mal, et je ne sais pas où trouver un médecin, au milieu de cette débâcle. »
Il me donna le conseil de monter chez le docteur Semperlin, qui demeurait au premier du café Vacheron, disant que c'était un homme savant, dévoué, bon Français, qui ne refuserait pas de m'accompagner, malgré la longueur duchemin et le travail qu'il avait en ville, dans ce moment de presse extraordinaire.
Je montai donc; et le docteur Simperlin, qui se mettait à table, me promit de venir aussitôt après dîner.
Alors je descendis un peu plus tranquille, dans la grande salle du café, casser une croûte de pain et prendre un verre de vin en l'attendant.
La salle était pleine de landwehr : gros bourgeois en uniforme, brasseurs, architectes, fermiers, banquiers, maîtres d'hôtel, venus pour occuper le pays, sous le commandement de chefs
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prussiens qui les faisaient marcher comme des marionnettes.
Tous ces gens avaient de l'argent plein leurs poches, et pour oublier les désagréments de la discipline, ils avalaient autant de saucisses à la choucroute, de jambons et de salades au cervelas, que nos vétérans prenaient autrefois de petits verres d'eau-de-vie. Les uns buvaient de la bière, d'autres du vin de Champagne ou de Bourgogne, chacun selon sa fortune, sans en offrir aux camarades, cela va sans dire-, ils mangeaient tous des deux mains, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles et le nez dans leur assiette; et tout ce que je peux te dire, c'est que par ce temps de boue et de pluie, qui vous empêchait d'ouvrir les fenêtres, on avait besoin quelquefois d'aller respirer dehors.
Je m'étais assis dans un coin, auprès de ma chopine, regardant la fumée de tabac tourbillonner au plafond, les servantes apporter ce qu'on leur demandait, rêvant à la grand'mère malade, aux ruines que je venais de voir, écoutant les Allemands, que je ne comprenais pas, car ils parlaient tous une autre langue que celle de l'Alsace; et à l'autre bout de la salle, quelques
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Phalsbourgeois s'entretenant d'un bureau de secours en train de se former à Y Hôtel de ville, d'un bouillon qu'on voulait établir dans l'ancienne caserne de cavalerie, pour les pauvres, des indemnités promises par les Prussiens et sur lesquelles on ne comptait guère.
Le temps se passait lentement. J'aurais fini par ne plus rien écouter du tout, songeant à mes propres misères, quand une voix plus haute, plus hardie, me tira de mes réflexions ^ je regardai, c'était Toubac, le cantonnier du Bockberg, qui se mêlait à la conversation des Phalsbourgeois, et s'écriait effrontément, son gros poing sur la table :
« Ça vous est bien commode, à vous autres gens de la ville, de parler maintenant des misères de la guerre. Vous étiez derrière vos remparts, et quand les obus arrivaient, vous couriez dans vos casemates. On ne pouvait rien vous prendre! Ceux dont les maisons sont brûlées vont recevoir des indemnités plus fortes qu'elles ne valaient-, les vieux meubles vermoulus seront remplacés par des neufs, et plus d'un qui tirait la langue avant la campagne, pourra se frotter les mains et s'arrondir le ventre en
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disant : « La guerre m'a fait bon boir paye mes dettes et je passe encore pour un fameux guerrier, parce que ma cave est à l'épreuve de la bombe. Je vais me dévouer à rester au pays, pour acheter à bon compte le bien de ceux qui s'en iront, avec l'argent de mes indemnités; je me sacrifierai jusqu'à la fin, comme je l'ai fait depuis le commencement! » Oui, la guerre de cette façon est agréable -, derrière de bons murs tout va bien.... Tandis que nous autres, pauvres paysans, nous avons été forcés de nourrir les ennemis, de les loger, de leur donner foin, paille, orge, avoine, froment, jusqu'à notre bétail, entendez-vous, notre dernière ressource.... Tenez, moi, on m'a pris mes deux vaches, et maintenant à qui réclamer?... »
C'était trop fort. Lorsqu'il dit cela, Peflronterie de ce coquin m'indigna tellement que je ne pus m'empècher de lui crier de ma place :
« Ah! mauvais gueux, glorifie-toi de tes souffrances et de ta belle conduite pendant nos malheurs.... Parle de tes sacrifices et du bel exemple qu'ont donné tesfilles.... Raconteà cesmessieurs comment après avoir couru tout le pays, avec un piquet d'Allemands qui te donnaient le choix
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dans tous les bestiaux de la plaine et de la montagne, pour remplacer tes misérables biques, après m'avoir volé par ce moyen mes deux belles vaches suisses, tu n'es pas encore content. Tu oses encore te plaindre, et rabaisser ces braves gens qui. ont fait leur devoir ? »
A mesure que je parlais, songeant que le gueux était cause de la maladie de la grand'mère, la colère me gagnait de plus en plus ; j'aurais voulu me retenir; mais c'était plus fort que moi, et tout à coup, empoignant mon bâton à deux mains, je courus sur lui pour l'assommer.
Par bonheur Fixari, le boulanger, assis à côté de ce vaurien, voyant ma trique se lever, para le coup avec sa chaise, en s'écriant :
« Père Frédéric, à quoi pensez-vous ? »
Cela produisit un effet terrible, toute la salle était en l'air et nous séparait. Lui , le bandit, se trouvant derrière les autres, levait le poing et criait :
« Vieux gueux! tu me payeras ça!... Les Allemands n'ont pas voulu de toi.... monsieur YOberfœrster t'a jeté dehors.... Tu aurais bien voulu prendre du service, mais on te connaissait j on t'a fermé la porte au liez»».. Cela te
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vexe... tu insultes les honnêtes gens; mais gare, gare, tu recevras de mes nouvelles! d
Ces indignes mensonges me rendaient encore plus furieux, il fallait me retenir à cinq ou six, pour m'empêcher d'arriver jusqu'à lui.
J'aurais fini par tout bousculer, si les landwehr n'avaient appelé un piquet de ronde qui passait sur la route. Alors, entendant les crosses de fusil à la porte, et découvrant les casques devant les fenêtres, je me rassis et tout s'apaisa.
Le caporal entra; Mme Vacheron lui fit prendre un verre de vin sur le comptoir, et comme le bruit avait cessé, après s'être essuyé les moustaches, il sortit en faisant le salut militaire. Mais Toubac et moi nous nous regardions de loin, les yeux étincelants, les joues frémissantes. Il comprenait bien maintenant, le misérable, que sa honte allait être découverte dans toute la ville, cela le mettait hors de lui.
Moi, je pensais : « Tâche seulement de venir sur mon chemin en allant au Bicchelbcrg, je réglerai ton compte pour longtemps, la pauvre grand'mère sera vengée. »
Il avait sans doute de son côté des idées semblables, car il m'observait en dessous, avec
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son mauvais sourire de gueusard. C'était tout ce que je souhaitais, lorsque le docteur Semperlin parut sur la porte de la salle a en me faisant signe de venir.
Je sortis aussitôt, après avoir payé ma chopine de vin, et nous nous mîmes en route pour le Graufthâl. Il tombait du grésil, les grosses ornières pleines d'eau frissonnaient. Le docteur Semperlin et moi nous marchâmes longtemps l'un derrière l'autre, en silence, ayant soin d'éviter les mares, où l'on pouvait s'enfoncer jusqu'aux genoux.
Plus loin, après avoir dépassé le Biechelberg, sur le terrain plus ferme de la Forêt, je me mis à raconter au docteur les offres que nous avait faites VOberfœrster, le refus de tous nos gardes, à l'exception de Jacob Hepp; notre déménagement de la maison forestière et notre établissement chez Ykel, dans un coin froid de la pauvre auberge, sous les roches, où la grand'mère n'avait pas cessé de tousser depuis six semaines.
Il m'écoutait la tête penchée et finit par me répondre que c'était bien dur de quitter sa baraque, son champ, son pré, les arbres qu'on a plantés ; mais qu'on ne doit jamais reculer
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devant un devoir; et qu'il allait aussi partir, avec sa femme et ses enfants, abandonnant sa clientèle, le fruit de son travail depuis des années, pour ne pas entrer dans le troupeau du roi Guillaume!
En causant ainsi, nous arrivâmes, vers trois heures, devant la pauvre auberge du Graufthâl. Nous montâmes le petit escalier. Marie- Rose nous avait entendus \ elle était sur la porte, et s'empressa de présenter une chaise à M. Semperlin.
Le docteur regardait les poutres noires du plafond, les petites fenêtres, le petit poêle et dit:
« C'est bien petit et bien sombre, pour des gens habitués au grand air. »
Il se rappelait notre jolie maison de la vallée, ses fenêtres si claires, ses murs si blancs. Ah ! les temps étaient bien changés.
Enfin ayant respiré deux minutes, il dit:
« Allons voir la malade. »
Nous entrâmes ensemble dans la petite chambre à côté. Le jour baissait, il fallut allumer la lampe; le docteur, se penchant SJT le lit, regarda la pauvre vieille en lui disant :
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« Eh bien! grand'mère Anne, je passais au Graufthâl, et le père Frédéric m'a fait signe d'entrer ; il m'a dit que vous n'étiez pas tout à fait bien. »
Alors la grand'mère, se réveillant tout à fait, le reconnut et répondit :
« Ah! c'est vous, monsieur Semperlin.... Oui.... oui.... j'ai souffert et je souffre encore.... Dieu veuille que ça finisse ! »
Elle était si jaune, si ridée, si maigre, qu'on pensait en la voyant :
« Mon Dieu, comment notre pauvre corps peut-il durer encore dans cet état ? »
Et ses cheveux, autrefois gris, maintenant blancs comme du lin, ses joues creuses, ses yeux brillants sous le front tout ratatiné à force de rides, la rendaient pour ainsi dire méconnaissable.
Le docteur l'interrogea; elle répondit trèsbien à toutes les questions. Il écouta, l'oreille sur la poitrine et puis appuyée sur le dos, pendant que je la soutenais. Enfin, il dit en souriant :
« Allons.... allons.... grand'mère, nous ne sommes pas encore en danger.... Hé! hé ! hé ! ce gros rhume passera avec l'hiver -, seulement
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il faut vous tenir au chaud, et puis n'avoir pas des pensées tristes.... Vous retournerez bientôt à la maison forestière, tout ça ne peut pas durer.
— Oui, oui, faisait-elle en nous regardant, j'espère que tout se remettra, mais je suis bien vieille.
— Bah! quand on s'est maintenue comme vous, est-ce qu'on est vieille ? Tout ceci vient d'un courant d'air; il faudra éviter les courants d'air, mademoiselle Marie-Rose. Allons, bon courage, grand'mère. »
Ainsi parlait le docteur*, la grand'mère semblait un peu rassurée.
Nous sortîmes de la chambre-, et dehors, comme je l'interrogeais et que ma fille écoutait, M. Semperlin me demanda:
« Faut-il parler devant mademoiselle Marie- Rose?
— Oui, lui répondis-je, — car ma pauvre fille, chargée de soigner la malade, devait tout savoir; si le mal était grave, si nous devions perdre le dernier être qui nous aimait et que nous aimions, cli bien, il valait encore mieux rapprendre d'avance, que d'être frappés par le malheur, sans avoir été prévenus.
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— Eh bien ! fit-il, la pauvre femme est malade, non-seulement à cause de la grande vieillesse, mais principalement à cause des chagrins qui la minent. Elle a quelque chose au cœur, c'est ce qui la fait tousser. Prenez garde de la chagriner, cachez-lui vos misères.... Faites-lui bonne mine.... Dites-lui que vous avez bonne espérance.... Quand elle vous regarde, souriez-lui.... Si elle est inquiète, dites-lui que ce n'est rien.... Ne laissez entrer personne, de crainte qu'on ne lui apprenne de mauvaises nouvelles, c'est le meilleur remède que je puisse indiquer. »
Pendant qu'il parlait, Marie-Rose, tout épouvantée, toussait dans sa main d'une petite toux sèche; il s'interrompit en la regardant, et lui demanda:
« Vous toussez ainsi depuis longtemps, mademoiselle Marie- Rose?
— Depuis quelque temps, » fit-elle en rougissant.
Alors il lui prit le bras et lui tâta le pouls, pu: il dit:
« Il faut prendre garde et vous soigner aussi, ce logement n'est pas sain. N'avez-vous pas la fièvre le soir ?
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— Non, monsieur.
— Allons, tant mieux ; mais il faut vous ménager, il faut autant que possible écarter les tristes pensées de votre esprit. »
Ayant dit cela, il prit son chapeau sur mon lit, sa canne dans un coin, et me dit en descendant les marches de l'escalier :
« Vous viendrez demain en ville, et vous trouverez chez Rêeb, le pharmacien, une petite bouteille dont vous ferez prendre trois gouttes matin et soir à la grand'mère, dans un verre d'eau : c'est pour calmer ses étouffements -, et prenez aussi garde à votre fille, elle est bien changée \ quand on a vu Marie- Rose si fraîche, si bien portante il y a six mois, cela vous inquiète. Ménagez-la.
— Mon Dieu, me disais-je en moi-même, désolé, la ménager!.., Oui.... oui.... sijepouvais lui donner ma propre existence ; mais comment ménager des êtres que la crainte, le regret, la douleur accablent ? »
Et songeant à cela, j'aurais voulu pleurer comme un enfant. M. Semperlin le vit, et sur la porte, me serrant la main, il me dit tout attendri :
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« Nous aussi, n'est-ce pas, père Frédéric, nous sommes bien malades?... Oui, terriblement malades. Notre cœur se déchire, chaque pensée nous tue ; mais nous sommes des hommes, nous devons avoir du courage pour tout le monde. »
J'aurais voulu l'accompagner au moins jusqu'au bout de la vallée, car la nuit était venue, mais il s'y opposa en disant :
« Je sais mon chemin. Remontez, père Frédéric. Montrez du calme à votre mère et à votre fille, c'est nécessaire. »
Il partit alors et je remontai chez nous.
igS Le brigadier Frédéric.
Deux ou trois jours se passèrent.
J'étais allé prendre en ville, chez Rêeb, la potion ordonnée par M. Semperliiv, la grand'mère se calmait; elle toussait moins, on ne lui parlait que de paix, de tranquillité, du retour de Jean Merlin, et la pauvre femme se remettait tout doucement, quand un matin deux gendarmes prussiens firent halte à l'auberge; comme ces gens passaient d'ordinaire sans s'arrêter, cela me surprit, et quelques instants après, la fille du père Ykel monta me dire de descendre, qu'on me demandait.
Étant donc descendu, je trouvai ces deux grands gaillards en hautes bottes, au milieu de la salle; leurs casques touchaient presque le pla-
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fond. Ils me demandèrent s'ils parlaient au nommé Frédéric, autrefois brigadier forestier du Thomenthâl. Je leur répondis que oui -, et l'un d'eux, ôtant ses gros gants pour fouiller dans sa sacoche, me remit une lettre que je lus aussitôt.
C'était un ordre cru commandant de Phalsbourg d'évacuer le pays dans les vingt-quatre heures.
Tu comprends, Georges, quelle impression cela me fit \ je devins pâle et je demandai ce qui pouvait m'attirer une sommation aussi rerrible.
« Gela ne nous regarde pas, me répondit l'un des gendarmes. Tâchez d'obéir, ou l'on prendra d'autres mesures. »
Là-dessus ils remontèrent à cheval; et le père Ykel, seul avec moi, me voyant tout défait, tout saisi d'une pareille abomination, ne sachant lui-même quoi dire, ni quoi penser, s'écria :
a Au nom du ciel, Frédéric, qu'avez-vous fait ? Vous n'êtes pourtant pas un homme considérable, et dans notre pauvre village, on aurait dû vous oublier depuis longtemps. »
Je ne répondais rien, je ne me souvenais de
Le brigadier Frédéric.
rien-, je ne songeais qu'à la désolation de ma fille et de la pauvre vieille grancTmère, lorsqu'elles apprendraient ce nouveau malheur.
Pourtant à la fin je me rappelai mes paroles imprudentes à la brasserie Vacheron, le jour de ma dispute avec Toubac-, et le père Ykel, au premier mot, me dit que tout venait de là, que Toubac m'avait dénoncé pour sûr-, qu'il ne me restait plus qu'un moyen, c'était de courir tout de suite supplier le commandant de m'accorder un peu de temps, en considération de la grand'mère, âgée de quatre-vingts ans passés, gravement malade, et qui mourrait immanquablement en route. Il fit venir aussitôt le maître d'école, et me donna, comme maire de la commune, une attestation en règle, touchant mes bons antécédents, la position malheureuse de la famille; enfin il dit tout ce qu'on pouvait dire de plus touchant et de plus vrai dans une occasion pareille. 11 me recommanda surtout d'aller trouver aussi M. Semperlin, pour confirmer son attestation par un certificat de maladie, pensant qu'ainsi le commandant se laisserait attendrir et voudrait bien attendre que la pauvre vieille lût il de supporter le voyage.
Le brigadier Frédéric.
Dans mon trouble, ne voyant pas autre chose à faire, je partis.
Marie- Rose ne savait rien, ni la grand'mère non plus ; je n'aurais pas eu le courage de leur annoncer le coup qui nous menaçait. Partir seul, me sauver loin des barbares qui nous précipitaient, froidement dans toutes les misères, ne m'aurait rien fait; mais les autres!... Ah! \e n'osais pas y penser ! . . .
Avant midi, j'étais à Phalsbourg, dans un état de trouble épouvantable -, tous les malheurs qui nous ont écrasés depuis défilaient devant mes yeux.
Je vis le docteur, qui déclara simplement dans son certificat, que la malade vieille, faible, et du reste dépourvue de toutes ressources, ne supporterait pas seulement deux heures de route sans mourir.
« Voilà ! dit-il en me remettant le papier, c'est l'exacte vérité. Je pourrais ajouter que votre départ la tuerait aussi, mais cela ne ferait rien au commandant -, si ceci ne le touche pas, le reste serait également inutile. »
Je me rendis donc à la commandature, établie dans l'ancien hôtel du gouvernement, rue du
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Collège. L'humiliation de prier des gueux que je détestais n'était pas la moindre de mes douleurs : moi, un vieux forestier français, un vieux serviteur de TÉtat, la tête grise et sur le point d'avoir ma retraite, aller m'abaisser à supplier des ennemis aussi durs, aussi fiers de leurs victoires obtenues par le nombre!... Enfin, pour la grand'mère, pour la veuve du vieux Bruat, je pouvais tout supporter!...
Un grand pendard en uniforme et gros favoris roux me fit attendre longtemps dans le vestibule; on déjeunait à la commandature, et seulement vers une heure j'eus l'ordre de monter. En haut, un autre factionnaire me retarda encore, et puis, ayant eu la permission de passer dans une grande chambre sur le jardin de l'Arsenal, je frappai à la porte du commandant, qui me cria d'entrer. Je vis là un homme fort, la face pourpre, qui se promenait en passant les manches de son uniforme et souillant dans ses joues d'un air de mauvaise humeur. Je lui racontai humblement ma position, et je lui remis mes certificats, qu'il ne se donna même pas la peine de lire et qu'il jeta sur la table.
« Tout cela ne signifie rien, dit-il brusque-
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ment. Vous êtes signalé comme un être dangereux, ennemi acharné des Allemands. Vous avez détourné vos hommes de prendre du service chez nous; votre gendre est allé rejoindre les bandits de Gambetta. Vous vous êtes vanté dans une brasserie d'avoir refusé les offres de VOberfœrster de Zornstadt : en voilà quatre fois plus qu'il n'en faut pour mériter d'être mis à la porte. »
Je lui parlai de l'état de la grand'mère.
* Eh bien! laissez-la dans son lit, fit-il*, l'ordre du Kreissdirector n'est que pour vous. »
Puis, sans m'écouter davantage, il entra dans une chambre à côté, appelant un domestique, et rererma la porte derrière lui.
Je redescendis bouleversé; ma dernière espérance était perdue, il ne me restait aucune ressource, il fallait partir, il fallait annoncer ce malheur à ma fille,- à la grand'mère ! Je savais ce qui allait en résulter; et le front courbé, je passai la porte d'Allemagne, le pont, l'avancée, sans rien voir. Sur les glacis, au Biechelberg, tout le long du chemin sous bois et par la vallée, j'étais comme fou de désespoir; je parlais en moi-
2o.j. Le brigadier Frédéric.
môme, je criais, regardant les arbres et levant la main.
« Maintenant, la malédiction est sur nous!... Maintenant la pitié, la honte du crime, le remords de la conscience sont abolis!... Il ne reste plus que la force. Qu'on nous extermine, qu'on nous égorge! Que les scélérats étranglent la vieille femme dans son lit, qu'ils pendent la fille à la porte, et moi qu'ils me hachent en morceaux!... Cela vaudra mieux... Cela sera moins barbare que de nous arracher des bras l'un de l'autre; de forcer le fils d'abandonner la mère au lit de mort!... »
Et j'allais, je trébuchais. Les forêts, les ravins, les rochers me paraissaient pleins de ces vieux brigands, de ces Pandours dont j'avais entendu parler durant mon enfance ; je croyais les entendre chanter autour de leurs feux, en se partageant le pillage; toutes les vieilles misères d'avant la grande Révolution me revenaient. La trompette lointaine des Prussiens en ville, qui beuglait ses trois notes sauvages dans les échos, 2mblait réveiller ces anciens scélérats réduits en poussière depuis des siècles.
Tout à coup la vue des baraques du Graulth'il
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me réveilla de ces rêves-, j'eus comme un frisson en pensant que le moment était venu de parler, de dire à ma fille, à la grand'mère, que j'étais banni, chassé du pays. Cela me produisait l'effet d'une condamnation à mort, qu'il aurait fallu prononcer moi-même contre ceux que j'aimais le plus au monde. Je ralentissais le pas pour ne pas arriver trop vite , quand levant les yeux, après avoir dépassé les premières baraques, j'aperçus Marie-Rose dans la petite allée sombre de l'auberge*, sa vue seule m'avertit qu'elle savait tout.
« Eh bien, mon père ? fit-elle à voix basse, sur le seuil.
— Eh bien, lui répondis-je en tâchant de me raffermir, il faut que je parte.... Mais vous autres, vous pouvez rester.... on vous donne la permission de rester. »
En même temps j'entendis la grand'mère gémir en haut dans son lit. Kettel, le matin, au moment de mon départ, était montée bien vite raconter le malheur à ma fille; la pauvre vieille avait tout entendu.
La nouvelle courait déjà tout le hameau-, les gens autour de nous écoutaient ; et voyant que
206 Le brigadier Frédéric.
le grand coup était porté, je dis à tous ceux qui voulaient l'entendre comment le commandant prussien m'avait reçu.
La foule des voisins et des voisines prêtait l'oreille autour de moi, sans murmurer une parole; tous avaient peur d'éprouver le même sort.
La grand'mère, ayant reconnu ma voix, m'ap« pelait :
« Frédéric!... Frédéric!... »
Rien que de l'entendre, la sueur me couvrait la face. Je montai, répondant :
« Me voilà, grand'mère, me voilà!... Mon Dieu, pourquoi tant gémir! Ceci n'aura qu'un temps. ... Je reviendrai ! . . . Maintenant on se méfie de moi... on a tort, grand'mère... mais les autres sont les plus forts ! . . .
— Ah ! criait - elle , vous partez, Frédéric, vous partez comme le pauvre Jean.... Je savais bien qu'il était parti pour se battre.... Je savais tout.... Je né vous verrai plus ni l'un ni l'autre.
— Pourquoi, grand'mère, pourquoi? Dans quelques semaines j'aurai la permission de rentrer... et Jean aussi re\ tendra après la guerre!...
— Je ne vous verrai plus! » criait-elle.
Le brigadier Frédéric. 207
Et ses sanglots redoublaient.
Les gens, curieux et même cruels dans leur curiosité, étaient montés l'un après l'autre ; nos trois petites chambres en étaient pleines-, ils ne respiraient pas, ils avaient ôté leurs sabots au bas de l'escalier; ils voulaient tout voir, tout entendre; mais alors, découvrant cette pauvre vieille dans l'ombre de ses grands rideaux gris, qui sanglotait en me tendant les bras, presque tous se dépêchèrent de redescendre et de se' sauver chez eux. Il ne resta que le grand Starck, le père Ykel et sa fille Kettel.
« Grand'mère Anne, disait le père Ykel, ne vous faites donc pas des idées pareilles. Frédéric a raison... il faut être raisonnable.... La paix faite, tout rentrera dans l'ordre. Vous êtes arrivée à quatre-vingt-trois ans et moi j'en ai près de soixante-dix.... Qu'est-ce que cela fait? J'espère bien revoir Jean, le père Frédéric, et tous ceux qui sont partis .
— Ah! faisait-elle, j'ai trop souffert; maintenant c'est fini ! »
Et jusqu'au soir elle ne cessa point de gémir. ;
Marie-Rose, toujours courageuse, ouvrait les . armoires et préparait mon paquet, car je n'avais
Le brigadier Frédéric.
pas de temps à perdre; le lendemain, il fallait cire en route. Elle avait sorti mes habits et mes meilleures chemises sur la table, et me demandait à voix basse, pendant que la grand'mèrc continuait de pleurer :
« Tu prends ceci, mon père? Et cela ? »
Je lui répondais :
« Fais comme tu penseras, mon enfant. Moi, je n'ai plus l'esprit à rien. Mets seulement mon uniforme dans le paquet, c'est le principal. »
Ykel, sachant que le moment pressait, nous dit de ne pas nous inquiéter du souper, que nous souperions avec eux ; nous acceptâmes.
Ce soir-là, Georges, à table on parla peu. Kettel, en haut, veillait la grand'mère. Et la nuit étant venue, mon paquet étant prêt, on se coucha de bonne heure.
Je ne dormis guère, tu peux me croire. Les plaintes de la grand'mère, et puis mes réflexions, l'incertitude de savoir où me rendre, le peu d'argent que je voulais garder pour le voyage, car il fallait laisser de quoi vivre à la maison, tout me tenait éveillé, malgré la fatigue et le chagrin qui ■n'accablaient. Et durant cette longue nuit, en me demandant où aller, quoi taire, quel chemin pren-
Le brigadier Frédéric. 209
dre, à qui m'adresser pour gagner mon pain, en retournant ces idées cent fois dans ma tête, je finis par me rappeler mon ancien garde général, M. d'Arence, l'un des meilleurs hommes que j'aie connus, qui m'avait toujours aimé, et même protégé du temps que j'étais sous ses ordres, comme simple garde, bien des années avant. Je me rappelai qu'on le disait retiré à Saint-Dié, et j'espérai, si j'avais le bonheur de le trouver encore en vie, qu'il me recevrait bien et m'aiderait un peu dans le malheur. Cette idée me vint le matin \ je la trouvai bonne et je m'endormis alors une ou deux heures.
Mais au petit jour j'étais debout. Le moment terrible approchait ; à peine hors du lit, la grand'mère m'avait entendu et m'appelait.
Marie-Rose était aussi levée, elle avait préparé notre déjeuner pour le départ; Ykel avait fait monter une bouteille de vin.
M' étant donc habillé, j'entrai dans la chambre de la grand'mère, tâchant de raffermir mon cœur, mais sachant bien que je ne la verrais plus.
Elle semblait plus calme, et me dit d'abord de m'approcher, en m'entourant le cou de ses deux bras et me disant :
« Mon fils... car vous avez été mon fils... un bon fils pour moi.... Mon fils Frédéric, je vous bénis!... Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez!... Ah! les souhaits ne servent pas de grand'chose, et les bénédictions des pauvres gens non plus!... Sans cela, cher Frédéric, vous ne seriez pas si malheureux !... »
Elle pleurait; moi je ne pouvais plus retenir mes larmes. Marie-Rose, debout contre le lit, sanglotait tout bas.
Et comme la grand'mère me retenait toujours, je lui dis :
« Écoutez, grand'mêre, votre bénédiction et vos bonnes paroles me font autant de bien que si vous pouviez me combler de toutes les richesses du monde-, c'est ma consolation de penser que je vous reverrai bientôt.
— Peut-être nous reverrons-nous ailleurs, fitelle -, mais ici-bas, sur cette terre, je vous dis adieu.... Adieu, Frédéric... adieu! »
Elle me serrait, en m1 embrassant de ses lèvres tremblantes \ et puis, irfayant lâché et détournant la tete, elle me retint encore la main un instant, et, se remettant à sangloter, elle répéta tout bas :
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a Adieu ! »
Je sortis • les forces me manquaient.
Dans la chambre à côté, je pris un verre de vin et je mis une croûte de pain dans ma poche. Marie- Rose était près de moi ; je lui fis signe de descendre doucement, pour que la grand'mère ne pût pas entendre nos sanglots au moment du départ.
Nous descendîmes donc en silence dans la grande salle en bas, où le père Ykel nous attendait avec d'autres amis : Starck, qui nous avait aidés à déménager de la maison forestière, Hulot, et quelques autres braves gens.
On se dit adieu; puis dans l'allée j'embrassai Marie- Rose comme un père malheureux embrasse son enfant, et dans cet embrassement je lui souhaitai tout ce qu'un homme peut souhaiter à l'être qu'il aime plus que sa propre existence, et qu'il estime comme on estime la vertu, la bonté, le courage. Et tout aussitôt, mon paquet au bout du bâton, je partis sans retourner la tête.
Le chemin de l'exil est long, Georges, et les premiers pas que Ton fait sur ce chemin sont lourds. Celui qui disait qu'on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers, se connaissait en souffrances humaines.
Et quand on laisse derrière soi son enfant, quand on croit encore entendre en marchant la grand'mère vous dire adieu ! Quand du haut de la montagne qui vous abritait du vent et vous couvrait de son ombre, au dernier détour du sentier, avant la descente, on se retourne et qu'on regarde sa vallée, sa maisonnette, son verger, en pensant : « Tu ne les verras plus ! s alors, Georges, il vous semble que la terre VOUS retient, que les arbres vous tendent les
bras, que l'enfant pleure au loin, que la grand'mère vous rappelle au nom de Dieu !
Oui, j'ai senti tout cela sur la côte de Berlingen et j'en frémis encore.
Et dire que des vermisseaux comme nous osent imposer de pareilles souffrances à leurs semblables!... Que le Tout-Puissant ait pitié d'eux; l'heure de la justice viendra pourtant !
M'étant arrache de la, )e continuai ma route.
J'allais, je descendais les reins courbés, et le cher pays s'éloignait lentement. Oh ! que je souffrais, que de pensées lointaines me revenaient ! Les bois , les sapinières , les vieilles scieries s'en allaient !...
J'approchais de Schoenbourg et je commençais à redescendre la seconde côte, perdu dans mes rêveries et mon désespoir, quand tout à coup un homme à cinquante pas devant moi, le fusil en bandoulière, sortit de la forêt en me regardant. Cette vue me tira de mes tristes pensées, je levai les yeux : c'était Hepp, l'ancien brigadier, que les Prussiens avaient embauché et qui seul de nous tous avait pris du service chez eux.
2 1 i Le brigadier Frédéric
Frédéric ?
— Oui, lui répondis-je, c'est moi.
— Mais où donc allez-vous de si bon matin, un paquet sur l'épaule?
— Je vais où Dieu voudra.... Les Allemands me chassent.... Je vais gagner ma vie ailleurs. »
Il était devenu tout pâle. J'avais fait halte une seconde pour respirer.
« Comment! dit-il, on vous chasse à votre âge ! vous, un vieux forestier, un bon chef, un honnête homme qui n'a jamais fait de tort à personne !
— Oui ! on ne veut plus de moi dans ce pays. On m'accorde vingt-quatre heures pour quitter la vieille Alsace, et je suis en route....
— Et Marie-Rose... et la grand'mère?
— Elles sont au Graufthâl , chez Ykel. La grand'mère va mourir... les autres l'enterreront! »
Hepp, le front penché et les yeux à terre, leva la main en murmurant :
« Quel malheur!... quel malheur!...
Je ne répondais rien, je m'essuyais la figure couverte de sueur.
Le brigadier Frédéric. 2i5
Au bout d'un instant, sans me regarder, il dit en toussant tout bas :
« Ah! si j'avais été seul avec ma femme! Mais j'ai six enfants... je suis leur père... je ne pouvais pas les laisser mourir de faim!... Vous aviez quelques sous d'économie... moi, je n'avais pas un centime.... »
Alors, voyant cet homme en place, car il était brigadier forestier allemand, voyant cet homme qui s'excusait devant un malheureux banni comme moi, ne sachant non plus que lui répondre, je dis :
« Mon Dieu ! voilà ! ... A chacun son fardeau. . . . Allons... allons... au revoir....»
Il aurait bien voulu me donner la main, mais je détournai les yeux, et je continuai ma route, en pensant :
« Celui-ci, Frédéric, est encore plus malheureux que toi ; son chagrin est épouvantable -, il a vendu sa conscience aux Prussiens pour un morceau de pain noir! Au moins, toi, tu peux regarder tout le monde en face ; tu peux dire malgré ta misère : — Je suis un honnête homme !... — Et lui n'ose plus regarder un vieux camarade; il rougit, il baisse la tête!... Les autres
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ont profité de ce qu'il avait six enfants pour Tacheter. »
En songeant à cela, je repris un peu de courage, reconnaissant que j'avais bien fait, malgré tout, et qu'à la place de Hepp, je me serais sans doute déjà pendu quelque part au coin d'un bois. Cela me consolait un peu. Que veux-tu? on est toujours content d'avoir pris le meilleur parti, même lorsqu'on n'avait à choisir qu'entre "les plus grandes misères.
Puis ces idées s'effacèrent aussi, d'autres vinrent à leur place.
Il faut te dire que dans tous les villages et même dans les plus petits hameaux où je passais, les pauvres gens me voyant en route, à mon âge, le paquet sur l'épaule, me recevaient bien-, ils comprenaient que j'étais de ceux qu'on chassait parce qu'ils aimaient la France- les femmes, devant leurs portes, l'enfant sur les bras, me disaient avec attendrissement :
« Dieu vous conduise!... »
Dans les petites auberges où je faisais halte de temps en temps pour reprendre des forces, à Lutzelbourg, à Dabo, à Viche, on ne voulait rien recevoir pour ma dépense. Aussitôt que
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j'avais dit : « Je suis un vieux brigadier forestier; les Allemands me chassent parce que je n'ai pas voulu prendre de service chez eux !... » j'avais le respect de tout le monde.
Naturellement aussi je n'acceptais pas les Donnes offres qu'on me faisait, je payais, car, dans ce temps de contributions forcées, personne n'avait rien de trop.
Tout ce pays tenait avec la République; et plus j'avançais du côté des Hautes -Vosges, plus on parlait de Gambetta, de Chanzy, de Faidherbe ; mais plus aussi les réquisitions étaient fortes et les villages infestés de landwehr.
A Schirmeck, où j'arrivai le même jour vers huit heures du soir, je vis en entrant à l'auberge, un « Feldwèbel » , un percepteur, un commissaire qui buvaient et fumaient, au milieu d'une quantité de leurs gens attablés comme eux.
Tous retournèrent la tête et se mirent à m'inspecter, pendant que je demandais à loger pour une nuit.
Le commissaire m'ordonna de lui montrer mes papiers; il examina tout en détail, les signatures et les timbres; ensuite, il me dit :
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a Vous êtes en règle jusqu'à présent, mais demain , au petit jour, vous devez être en route. »
Après cela, l'aubergiste osa me servir à manger; et l'auberge étant occupée par les fonctionnaires prussiens, on me conduisit coucher à la grange, où je m'endormis sur une botte de paille. Il gelait dehors, mais la grange était près de l'étable, il y faisait chaud, je dormis bien à cause de la fatigue. Le sommeil, Georges, est la consolation des malheureux; si j'avais à parler de la bonté de Dieu, je dirais qu'il nous appelle tous les jours quelques heures auprès de lui, pour nous faire oublier nos misères.
Le lendemain, une sorte de calme avait remplacé mon abattement ; je partis plus ferme , allongeant le pas à travers la plaine, pour gagner Rothau. L'idée de Jean Merlin me revint. Peut-être avait-il suivi la même route, c'était la plus courte. Quel bonheur si j'allais trouver en chemin de ses nouvelles et les envoyer à Marie- Rose, quelle consolation dans notre malheur! Mais il ne fallait pas l'espérer, tant d'autres depuis trois mois avaient grimpé de Rothau à Provenchères, des Français et des Allemands,
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des étrangers dont personne ne voulait avoir gardé le souvenir !
J'y songeais pourtant! Et tout en marchant d'un bon pas, j'admirais les belles forêts de ce pays de montagnes, les immenses sapins qui bordent la route et qui me rappelaient ceux du Fâlberg, près de Saverne; leur vue me touchait : c'étaient comme de vieux camarades, qui vous reconduisent encore quelques heures, avant les derniers adieux.
Enfin le mouvement, l'air vif du haut pays, le bon accueil des braves gens, l'espérance de retrouver mon ancien garde général d'Arence, et surtout la volonté de ne pas me laisser abattre, quand ma pauvre enfant et la grand'mère avaient encore si besoin de moi, tout cela me réveillait \ je m'écriais à chaque pas :
« Frédéric, du courage.... tous les Français ne sont pas morts.... à la fin peut-être les beaux jours reviendront. . . . Ceux qui se désespèrent sont perdus-, les pauvres petits oiseaux que l'hiver chasse de leurs nids et qui s'en vont au loin chercher les graines et les insectes qui les font vivre, souffrent aussi, mais le printemps les ramène ! . . . Cela doit te servir d'exemple. . . . Encore
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un bon coup de collier et tu seras sur le plateau ; de Provcnchèrcs tu n'auras plus qua descendre. r>
Ainsi grimpant, m'encourageant et me cramponnant, tout fatigué que j'étais, j'atteignis Provenchères au milieu du jour et j'y fis halte.
Je bus un bon verre de vin à l'auberge des Deux-Clés, et là j'appris que M. d'Arence était toujours à Saint-Dié, inspecteur des eaux et forêts, qu'il avait même commandé la garde nationale dans les derniers événements.
Cette nouvelle me fit grand plaisir; je repartis de là plein d'espérance ; et le soir, ayant atteint Sainte-Marguerite, au fond de la vallée, je n'eus plus qu'à suivre la route nationale jusqu'à la ville, où j'arrivai tellement fatigué, qu'il me restait à peine la force de me tenir debout.
Je fis halte à la première petite auberge de la rue du Faubourg-Saint-Martin, et j'eus le bonheur d'y trouver un lit, où je dormis encore mieux que dans ma grange de Schirmeck.
La trompette des Prussiens m'éveilla de bon matin- un de leurs régiments occupait la ville; le colonel logeait à l'évêché, et les autres officiers
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et leurs soldats chez les habitants; les réquisitions en foin, paille, viande, farine, eau-de-vie, tabac, etc., allaient leur train àSaint-Dié comme ailleurs.
Je sortis de mon paquet une chemise propre, et je mis mon uniforme, me rappelant que M. d'Arence avait toujours fait grande attention à la tenue de ses hommes. Le caractère ne change pas, on est à cinquante ans ce qu'on était à vingt. Puis je descendis dans la salle d'auberge, et je m'informai du logement de M. l'inspecteur des forêts.
Une bonne vieille femme, la mère Ory, qui tenait cet établissement, me dit qu'il demeurait au coin du grand pont, à gauche, en arrivant à la gare. Je m'y rendis aussitôt.
Il faisait un temps clair et froid ; la grande rue, qui descend de la gare à la cathédrale, était toute blanche de neige et les montagnes autour de la vallée aussi. Quelques soldats allemands, dans leur longue capote couleur de terre et coiffés du bonnet plat, emmenaient au loin, devant la mairie, une charretée de vivres; deux ou trois servantes remplissaient leur cuveau à la jolie fontaine de la Meurthe. Du reste, on
Le brigadier Frédéric.
ne voyait rien, les gens se tenaient enfermés chez eux.
Sous la porte de M. l'inspecteur, nVétant arrêté deux minutes pour réfléchir, j'allais monter, quand un grand bel homme en pantalon à la hussarde, la taille serrée dans une redingote à brandebourgs, la casquette verte à galons d'argent un peu sur l'oreille, se mit à descendre l'escalier.
C'était M. d'Arence, toujours droit, les épaules effacées, la barbe brune et le teint frais comme à trente ans ; je le reconnus aussitôt. Sauf la tête grisonnante, il n'était pas changé; mais lui ne me reconnut pas d'abord; et seulement quand je lui rappelai son ancien garde Frédéric, il s'écria :
« Comment, c'est vous, mon pauvre Frédéric ! Décidément, nous ne sommes plus jeunes. »
Non, je n'étais plus jeune, et ces derniers mois m'avaient encore vieilli, je le savais bien.
Enfin il fut tout de même content de me voir.
a Montons, dit-il, nous causerons plus à l'aise. »
Et nous montâmes.
Le brigadier Frédéric.
Il me fit entrer dans un grand bureau sombre^ les persiennes fermées, puis dans son cabinet où pétillait un bon feu dans un grand poêle de faïence ; et m'ayant dit de prendre une chaise, nous causâmes longtemps du pays. Je lui racontai toutes nos misères depuis l'arrivée des Allemands; il m'écoutait les lèvres serrées, le coude au bord du secrétaire et finit par me dire :
« Oui, c'est terrible!... Tant d'honnêtes gens sacrifiés à l'égoïsme de quelques malheureux!... Nous expions durement nos fautes; mais les Allemands auront leur tour. En attendant, il ne s'agit pas de cela, vous devez être gêné ; vous êtes sans doute à bout de ressources? »
Naturellement, je lui dis la vérité; je lui dis qu'il avait fallu laisser de quoi vivre à la maison, et que je cherchais du travail.
Alors il ouvrit tranquillement un tiroir, en me disant que j'avais droit, comme les autres brigadiers d'Alsace, à mon dernier trimestre, qu'il allait m'en faire l'avance, et que je le rembourserais plus tard.
Je n'ai pas besoin de te peindre ma satisfac-
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tion de recevoir des pièces de cent sous dans un aussi pressant besoin; cela m'attendrissait tellement que j'en avais les larmes aux yeux et que je ne savais comment le remercier.
Il vit bien à ma figure ce que je pensais, et, comme j'essayais de lui tourner un petit remercîment, il dit :
« C'est bien.... c'est bien, Frédéric... Ne parlons pas de cela.... Vous êtes un brave homme.... un bon serviteur de l'État.... Je suis content de vous rendre service. »
Mais ce qui me fit encore plus de plaisir que le reste, c'est quand au moment de partir et déjà levé, il me demanda si plusieurs gardes de notre inspection n'avaient pas rejoint l'armée des Vosges.
Aussitôt l'idée de Jean me vint; je pensai qu'il en avait peut-être des nouvelles. Malgré cela je lui citai d'abord le grand Kern et Donadieu, puis seulement Jean Merlin, parti le dernier, et qui sans doute avait suivi le même chemin que moi, par Schirmeck et Rothau.
« Un grand et solide gaillard, fit-il, à moustaches brunes, ancien chasseur à cheval; n'est-ce pas cela ?
Le brigadier Frédéric. 22 5
— Oui, monsieur, lui répondis-je dans le plus grand trouble, c'est mon gendre.
— Eh bien, dit-il, ce brave garçon a passé par ici. Je lui ai donné les moyens et les indications nécessaires pour se rendre à Tours. Si vous êtes inquiet de lui, rassurez-vous, il a rejoint.... il est à son poste. » ■
Nous arrivions alors au bas de l'escalier ; sur la porte M. d'Arence me donna la main, puis il partit, traversant le pont, et moi je remontai vers la gare, plus heureux qu'il ne m'est possible de le dire.
Je voyais d'avance la joie de Marie-Rose, j'entendais lapauvre grand'mère remercier Dieu, en apprenant la bonne nouvelle ; il me semblait que nos plus grandes misères étaient passées, que le soleil se remettait à luire pour nous à travers les nuages. Je marchais la tête pleine de bonnes idées ; et comme j'entrais dans la salle du Lion-d'Or, la mère Ory en me regardant s'écria :
« Ah! mon brave homme, il vous est arrivé quelque chose d'heureux.
— Oui, lui répondis-je en riant, je ne suis plus le même homme qu'hier soir. Les gran-
des misères ne sont pas toujours pour les mêmes ! »
Et je lui racontai ce qui venait de se passer. Elle me regardait de bonne humeur-, mais quand je lui demandai du papier, pour écrire tout cela au Graufthâl, elle me dit en joignant les mains :
« A quoi pensez-vous ? Écrire que votre gendre est à l'armée, qu'il a reçu des secours de M. d'Arencepour faire sa route! mais M. l'inspecteur serait arrêté demain, et vous aussi, et votre fille ! Vous ne savez donc pas que les Allemands ouvrent toutes les lettres \ que c'est leur meilleur moyen d'espionnage, et qu'ils cherchent toutes les occasions de mettre des contributions sur la ville ? rien que pour une lettre pareille, on nous imposerait encore des réquisitions. Gardez -vous d'une si grande imprudence? »
Alors, reconnaissant qu'elle avait raison, je perdis d'un seul coup toute ma. joie; c'est à peine s'il me resta le courage d'écrire à Marie-Rose que j'étais arrivé en bonne santé et que j'avais reçu quelques petits secours de mon ancien gafdfi général. Tout me paraissait de trop; j'a-
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vais peur qu'un point, une virgule ne servît de prétexte aux gueux pour intercepter ma lettre et me chasser plus loin.
Ah ! quel malheur de ne pouvoir pas même envoyer un mot d'espérance et de consolation à ceux qu'on aime, surtout dans des moments aussi cruels. Et faut-il être barbare, pour faire un crime au père des paroles consolantes qu'il envoie à son enfant, d'une bonne nouvelle envoyée par le fils à sa mère mourante !
Voilà pourtant ce que nous avons vu.
Les lettres annonçant la mort de ses proches, les nouveaux désastres de la patrie, arrivaient seules, ou bien encore des mensonges, des nouvelles de victoires inventées par l'ennemi, et qu'il faisait suivre le lendemain de l'annonce de quelque défaite.
Le brigadier Frédéric
Depuis ce jour, n'osant pas écrire ce que je savais et ne recevant pas de nouvelles de la mai son je vécus dans la tristesse.
Représente-toi, Georges, un homme de mon âge, seul au milieu des étrangers, dans une petite chambre d'auberge, regardant des heures entières la neige voltiger contre ses vitres, écoutant les bruits du dehors, — une charrette qui passe, un peloton de Prussiens qui fait sa ronde, un chien qui aboie, des gens qui se disputent, — sans autre distraction que ses rêveries et ses souvenirs.
« Que fait-on là-bas? La grand'mère vit-elle encore? Et Marie-Rose, qu'est-elle devenue... et Jean.... et tous les autres? »
Le brigadier Frédéric. 229
Toujours ce poids sur le cœur!
« Il n'arrive pas de lettres, tant mieux..., dans un cas de malheur, Marie-Rose m'aurait écrit. Elle n'écrit pas.... tant pis!... Peut-être est-elle aussi malade ! »
Ainsi de suite du matin au soir.
Quelquefois, quand des voix bourdonnaient en bas dans la salle, je descendais pour apprendre des nouvelles de la guerre. L'espérance, — ce grand mensonge qui dure toute la vie, — est tellement enraciné dans notre âme, qu'on s'y cramponne jusqu'à la fin.
Je descendais donc, et là, le long des tables , autour du fourneau , des gens de toute sorte, marchands, paysans, rouliers, causaient de combats dans le Nord, dans l'Est, de pillages, de fusillades, d'incendies, de contributions forcées, d'otages..., qu'est-ce que je sais?
Paris se défendait toujours; mais du côté de la Loire, nos jeunes troupes avaient été forcées de reculer : les Allemands étaient trop ! Il en arrivait par tous les chemins de fer; et puis, les armes, les munitions nous manquaient. Cette jeune armée, rassemblée à la hâte, était forcée
2'3o Le brigadier Frédéric.
de soutenir cette rude guerre, et ce poids terrible devait l'écraser à la longue.
C'est ce que racontaient les journaux de la Belgique, de la Suisse, que des voyageurs laissaient quelquefois en passant.
Le bombardement de Belfort continuait. Le temps était affreux, la neige, les gelées les plus froides se suivaient. On aurait dit que l'Éternel se mettait contre nous.
Moi, Georges, il faut que je l'avoue, après tant de malheurs, j'étais abattu; la moindre rumeur m'inquiétait, j'avais toujours peur d'apprendre de nouveaux désastres ; quelquefois aussi l'indignation m'emportait jusqu'à vouloir partir malgré mes vieilles jambes, et me faire exterminer n'importe où, pour en finir.
L'ennui, le découragement avaient pris le dessus, quand enfin je reçus une lettre de ma fille.
La grand'mère était morte !
Marie-Rose allait venir me rejoindre à Saint- Dié. Elle me disait de louer un petit logement, voulant amener quelques-uns de nos meubles, du linge, de la literie, et vendre le reste au Graufthal, avant son départ.
Le brigadier Frédéric. 23 1
Elle me disait aussi que Starck s'était offert de la conduire sur sa charrette, par Sarrebourg, Lorquin, Raon-1'Étape ; que le voyage durerait bien trois jours, mais que nous pourrions nous embrasser vers la fin de la semaine.
Ainsi , la pauvre grand'mère avait cessé de souffrir; elle reposait à côté de Catherine, sa fille, et du père Bruat, que j'avais tant aimés ! Je me dis qu'ils avaient tous eu plus de chance que moi; qu'ils dormaient parmi les anciens, à l'ombre de nos montagnes.
L'idée de revoir ma fille me fit du bien. Je me représentai que nous ne serions plus seuls, que nous pourrions vivre sans grande dépense jusqu'à la fin de l'invasion ; et puis qu'au retour de Jean, lorsqu'il serait replacé quelque part, nous rebâtirions notre nid dans le fond d'un bois ; que j'aurais ma retraite *, et que malgré toutes nos misères, je finirais mes jours dans le calme et la paix, au milieu de mes petits- enfants.
Cela me paraissait naturel. Je me représentais que Dieu est juste, et que tout rentrerait bientôt dans l'ordre.
C'est le 5 janvier 1871 que Marie-Rose arriva.
2 3-2 Le brigadier Frédéric.
J'avais loué pour 12 francs par mois deux petites chambres et la cuisine au second étage de la maison voisine du Lion-d'Or,chez M. Michel, jardinier, un bien brave homme, qui nous a rendu par la suite de grands services.
Il faisait très-froid ce jour-là.
Marie-Rose m'avait bien écrit qu'elle viendrait, mais sans me dire si ce serait le matin ou le soir; j'étais donc forcé d'attendre.
Vers midi, la charrette de Starck parut enfin au bout de la rue, toute couverte de meubles et d'effets de literie.
Marie-Rose était sur la voiture, dans la grosse pèlerine de sa mère; le grand charbonnier, devant, conduisait ses chevaux par la bride.
Je descendis et je courus à leur rencontre. J'embrassai Starck, qui venait de faire halte, puis ma fille, en lui disant tout bas :
« J'ai des nouvelles de Jean.... Il a passé par Saint-Dié.... C'est M. d'Arence qui lui a donné les moyens de traverser les lignes prussiennes et de rejoindre l'armée de la Loire. »
Elle ne répondit pas; mais comme je parlais, je sentis sa poitrine se gonfler et ses bras me serrer avec une force extraordinaire.
Le brigadier Frédéric. 233
On se remit en route; cinquante pas plus loin nous étions devant notre logement. Starck mena ses chevaux à l'écurie du Lion-d'Or. Marie- Rose entra dans la grande salle de l'auberge; et la bonne mère Ory, qui nous attendait sur la porte, lui fit prendre tout de suite une tasse de bouillon pour la réchauffer, car elle avait bien froid.
Ce même jour, Starck et moi nous montâmes les meubles. A quatre heures, tout était en place. On fit du feu dans le poêle. Marie-Rose était si fatiguée, qu'il fallut presque l'aider à monter.
J'avais bien remarqué d'abord sa pâleur et ses yeux brillants, cela m'étonnait; mais j'attribuais ce changement aux longues veillées, au chagrin, à l'inquiétude et surtout aux fatigues de ce voyage de trois jours, dans une voiture découverte, par un froid terrible. Mon Dieu ! n'était-ce pas naturel après tant de souffrances ? Je la savais forte; depuis son enfance, elle n'avait jamais été malade; je me disais que cela se remettrait, et qu'avec un peu de soins et de tranquillité elle reprendrait bien vite ses belles Couleurs.
Une fois en haut, en face du petit feu quv
234 Le brigadier Frédéric.
flamboyait, voyant la chambre bien propre, la vieille armoire au fond, les vieux cadres de la maison forestière pendus au mur, et notre vieille horloge en train de marcher dans le coin à droite, derrière la porte, Marie-Rose parut contente et me dit :
« Nous serons bien ici, mon père; nous resterons tranquilles, et les Allemands ne nous chasseront pas plus loin. Pourvu que Jean arrive bientôt, nous vivrons en paix. »
Sa voix était enrouée.
Elle voulut aussi voir la petite cuisine sur la cour; le jour arrivant par-dessus les toits, rendait ce réduit un peu sombre, mais elle trouva tout bien.
Comme nous n'avions pas encore de provisions, j'avais fait apporter le diner de l'auberge, avec deux bouteilles de vin.
Starck ne voulut rien recevoir en dehors des frais de route. Il disait que dans cette saison on n'avait pas d'ouvrage au bois, et qu'il aimait autant être venu, que d'avoir laissé ses chevaux à l'écurie; mais il ne pouvait me refuser un bon dîner, et puis il aimait aussi un bon verre de vin.
Le brigadier Frédéric. 235
Alors à table Marie- Rose me raconta la mort de la pauvre grand'mère en détail ; comment elle s'était éteinte, après avoir crié trois jours et trois nuits de suite, dans ses rêves : « Bruat!... Frédéric!... Les Allemands !.. . Frédéric!... ne m'abandonnez pas. . . . Emmenez-moi avec vous! » Enfin le bon Dieu avait fini par la prendre; et la moitié du Graufthâl l'avait accompagnée par les neiges jusqu'à Dôsenheim, pour l'enterrer avec les nôtres.
En racontant ces choses tristes, Marie-Rose ne pouvait retenir ses larmes, et de temps en temps elle s'arrêtait pour tousser, c'est pourquoi je lui dis que c'était assez comme cela, que je ne voulais pas en apprendre davantage.
Et le dîner étant fini, je remerciai Starck des services qu'il nous avait rendus. Je lui dis que dans le malheur on apprend à connaître ses véritables amis, et d'autres choses justes qui lui firent plaisir, parce qu'il les méritait. Sur les six heures, il repartit, malgré tout ce que je pus lui dire pour l'engager à rester. Je l'accompagnai jusqu'au bout de la rue, le priant de remercier le père Ykel et sa fille de ce qu'ils avaient fait pour nous ; et, s'il allait du côté de Felsberg, de ra-
•i 3(3 Le brigadier Frédéric.
conter à la mère Margrédel dans quel état nous étions, et de rengager surtout à nous envoyer toutes les nouvelles de Jean qu'elle pourrait recevoir.
Il le promit, et nous nous séparâmes.
Je revins alors tout pensif, content d'avoir mon enfant près de moi, mais inquiet du gros rhume qui l'empêchait de parler. Pourtant, je n'avais aucune crainte sérieuse, comme je te l'ai dit, Georges. Quand on a toujours vu les personnes en bonne santé, on sait bien que de pareils accidents ne signifient pas grand1chose.
Il nous restait sept ou huit semaines d'hiver à passer. Au retour du mois de mars, le soleil est déjà beau, le printemps commence; en avril, abrités comme nous l'étions par la grande côte de Saint-Martin, nous allions bientôt voir les jardinets et les prairies reverdir à l'ombre des forêts.
Nous avions aussi , au bord de nos fenêtres, deux grosses caisses déplantes grimpantes, que je me figurais d'avance étendues sur nos vitres, et qui devaient un peu nous rappeler la maison forestière.
Le brigadier Frédéric. 2 3y
Toutes ces choses me paraissaient bonnes, et, dans mon attendrissement de revoir Marie- Rose, je me représentais l'avenir en beau; je voulais vivre pour nous seuls, en attendant le retour de Jean, et ne nous inquiéter que le moins possible de la guerre, quoique cela soit bien difficile, lorsque le sort de la patrie est en jeu, oui, bien difficile! Je me promettais de ne dire à ma fille que les choses agréables, les victoires, si nous avions le bonheur d'en remporter, et surtout de lui cacher mes inquiétudes au sujet de Jean, dont le long silence me donnait quelquefois des idées sombres.
Au milieu de ces pensées, je remontai chez nous. La nuit était venue. Marie-Rose m'attendait auprès de la lampe; elle se jeta dans mes bras, en murmurant :
« Ah ! mon père, quel bonheur d'être encore une fois ensemble !
— Oui, oui, mon enfant, lui répondis-je; et d'autres, éloignés maintenant, reviendront aussi! Il faut encore un peu de patience.... Nous avons trop souffert injustement, pour que cela dure toujours. Maintenant, tu es un peu malade.... ce voyage t'a fatiguée.... mais
2 38 Le brigadier Frédéric.
ça ne sera rien! Va dormir, mon enfant, repose-toi. »
Elle entra dans sa chambre, et je me couchai, remerciant Dieu de m'avoir rendu ma fille.
Le brigadier Frédéric. 23o,
Ainsi, Georges, après la perte de ma place et de mes biens, acquis par trente années de travail, d'économie et de bons services \ après la perte de notre cher pays, de nos vieux parents et de nos amis, j'avais encore une consolation : ma fille me restait, ma bonne et courageuse enfant, qui me souriait malgré ses inquiétudes, ses chagrins et sa souffrance, lorsqu'elle me voyait trop abattu.
Voilà ce qui m'accable quand j'y pense \ je me reprocherai toujours d'avoir laissé paraître ma désolation devant elle, de n'avoir pu surmonter ma colère contre ceux qui nous avaient réduits en cet état.
Ah ! c'est facile de faire bonne mine, quand
240 Le brigadier Frédéric.
rien ne vous manque; mais dans le besoin, en pays étranger, c'est autre chose.
Nous vivions avec la plus grande économie. Marie-Rose veillait à notre petit ménage, et moi, souvent assis des heures auprès de la fenêtre, rêvant à ce qui s'était passé depuis quelques mois, à l'ordre abominable qui m'avait chassé de mon pays, l'indignation me prenait tout à coup, je levais les deux bras en poussant un cri sauvage.
Marie-Rose , elle , avait plus de calme -, notre humiliation, notre misère et les malheurs de la patrie la touchaient autant et peut-être plus que moi, mais elle me le cachait. Seulement, ce qu'elle ne pouvait pas me cacher, c'était ce mauvais rhume qui me donnait de l'inquiétude. Bien loin de diminuer comme je l'espérais, il augmentait pour ainsi dire de jour en jour. La nuit surtout, quand j'entendais au milieu du grand silence cette toux sèche, âpre et profonde, il me semblait que sa poitrine se déchirait: je m'asse3rais sur mon lit et j'écoutais rempli d'épouvante.
Parfois, cependant, ce rhume horrible avait tau de se calmer, Marie-Rose dormait bien;
aussitôt je reprenais courage \ et songeant aux misères innombrables qui s'étendaient alors sur la France, à la grande famine de Paris, aux champs de bataille couverts de morts, aux ambulances encombrées de blessés, aux incendies, aux réquisitions,- aux pillages, je me disais que nous étions encore les moins à plaindre, qu'il nous restait un peu de feu pour nous réchauffer, un peu de pain pour nous soutenir.... Et puis, tant de choses incroyables arrivent à la guerre ! N'avions-nous pas autrefois vaincu toute l'Europe, ce qui ne nous avait pas empêchés d'être accablés à notre tour ! Les Allemands ne pourraient-ils pas éprouver le même sort?... Tous les joueurs finissent par perdre!
Ces idées et bien d'autres semblables me roulaient dans la tête •, et c'est aussi ce que me disait Marie-Rose :
« Tout n'est pas fini, mon père, tout n'est pas fini!... J'ai fait un rêve la nuit dernière.... J'ai vu Jean en uniforme de brigadier forestier ; nous aurons bientôt de bonnes nouvelles ! »
Hélas! de bonnes nouvelles.... Pauvre enfant!... Oui.... oui.... tu pouvais faire de beaux rêves \ tu pouvais voir Jean avec les galons de
242 Le brigadier Frédéri
brigadier, te sourire et t'eminener au bras, la couronne blanche sur la tête, à la petite chapelle du Graufthâl, où vous attendait le vieux curé pour vous marier!... Cela devait arriver ainsi, mais il aurait fallu moins de gueux sur la terre, pour détourner les choses justes établies par T Éternel.
Chaque fois que ce souvenir me revient, Georges, je crois sentir une main là, qui m'arrache le cœur. Je voudrais m'arrêter, mais puisque je te l'ai promis, j'irai jusqu'au bout.
Un jour, que le petit fourneau bourdonnait, que Marie- Rose, toute maigre et pensive, cousait, et que les vieux souvenirs de la maison forestière, — avec leurs printemps verdoyants, leurs automnes calmes et mélancoliques, leurs chants de grives et de merles, le murmure de la petite rivière dans les roseaux, la voix de la vieille grand'mère, celle du pauvre Calas, les aboiements joyeux de Ragot, e: les mugissements sourds de nos deux belles vaches à l'ombre des vieux hêtres, — nous rendaient tout doucement visite-, pendant que je m'oubliais à ces choses, et que le bruit monotone du rouet et le tic-tac de l'horloge remplissaient notre petite chambre,
Le brigadier Frédéric 243
tout à coup des cris et des chants retentirent au loin.
Marie-Rose écouta toute saisie-, moi, brusquement arrêté dans mes songes, je tressaillis comme un homme qu'on réveille : les Allemands se réjouissaient ! ! ! un nouveau malheur venait d'arriver. C'est l'idée qui me frappa d'abord et je ne me trompais pas.
Bientôt des bandes de soldats traversèrent la rue bras dessus bras dessous, criant comme des aveugles. « Paris est rendu !... Vive la patrie allemande ! »
Je regardai Marie- Rose, elle était pâle comme une morte et me regardait aussi avec ses grands yeux brillants. Nous détournâmes nos regards l'un de l'autre, pour ne pas nous laisser voir l'émotion terrible que nous éprouvions. Elle sortit dans la cuisine, où je l'entendis pleurer.
C'était le dernier coup, Georges -, la branche qui nous soutenait encore en l'air venait de se casser.
Jusqu'à la nuit sombre, de nouvelles bandes, chantant et braillant, ne firent que passer; moi, la tête penchée, j'entendais de temps en temps la toux de mon enfant éclater derrière la cloison
Le brigadier Frédéric.
de la cuisine, et je m'abandonnais au désespoir.
Vers sept heures, Marie- Rose entra avec la lampe. Elle voulut dresser la table.
« C'est inutile, lui dis-je; ne mets pas mon assiette.... Je n'ai pas faim.
— Ni moi non plus, fit-elle.
— Eh bien, allons nous coucher... tachons d'oublier nos misères... essayons de dormir! »
Je m'étais levé; nous nous embrassâmes en pleurant.
Cette nuit-là, Georges, fut horrible.
Malgré ses efforts pour étouffer le bruit de son rhume, j'entendis Marie-Rose tousser sans relâche jusqu'au matin, de sorte qu'il me fut impossible de fermer l'œil. Je résolus d'aller chercher un médecin ; mais je ne voulais pas effrayer ma fille, et songeant au moyen de lui parler de cela, vers le petit jour je m'endormis.
Il était bien huit heures lorsque je me réveillai; m'étant habillé, j'appelai Marie-Rose. Elle ne répondit pas. Alors j'entrai dans sa chambre et je vis des taches de sang sur son oreiller ; son mouchoir aussi, qu'elle avait laissé sur la table de nuit, était tout rouge.
Le brigadier Frédéric. 245
Cela me fit frémir!... Je retournai m'asseoir dans mon coin, pensant à ce que je venais de voir.
C'était jour de marché, Marie-Rose était allée faire nos petites provisions ; elle revint sur les neuf heures, tellement essoufflée, qu'il lui res tait à peine la force de tenir son panier.
En la voyant entrer, je me rappelai ces figures pâles de jeunes filles, dont les pauvres gens de nos vallées disent que Dieu les appelle, et qui s'endorment tout doucement aux premières neiges. Cette idée me frappa, j'en eus peur -, mais ensuite raffermissant ma voix, je dis d'un air assez tranquille :
« Écoute, Marie-Rose, toute la nuit dernière je t'ai entendue tousser ; cela m'inquiète.
- Oh! ce n'est rien, mon père, fit-elle en rougissant un peu, ce n'est rien, les beaux jours vont revenir, ce rhume passera.
- C'est égal, lui répondis-je, je ne serai pas tranquille tant qu'un médecin ne m'aura pas dit ce que c'est. Il faut absolument que je cherche un médecin »
Elle me regardait, les mains croisées sur son panier, au bord de la table -, et devinant peut-
2 4«3 Le brigadier Frédéric.
être à mon trouble que j'avais découvert les taches de sang, elle murmura :
« Eh bien, mon père, pour ta tranquillité....
— Oui, lui dis-je, il vaut mieux s'y prendre d'avance -, ce qui n'est rien au commencement, peut devenir très-dangereux quand on le néglige. »
Et je sortis.
En bas, M. Michel m'indiqua le docteur Carrière, qui demeurait dans la rue de l'Évèché.
J'allai le voir.
C'était un homme de soixante ans, sec, les yeux noirs et vifs, la tête grisonnante, qui m'écouta très-attentivement et me demanda si je n'étais pas le brigadier forestier dont il avait entendu parler par son ami M. d'Arence. Je lui dis que c'était moi, et tout aussitôt il m'accompagna.
Vingt minutes après nous arrivions dans ma chambre.
Marie-Rose étant venue, le docteur l'interrogea longtemps sur les commencements de son rhume; sur ce qu'elle éprouvait maintenant, si
Le brigadier Frédéric. 247
la nuit elle n'avait pas de la fièvre, des frissons, des étouffements.
Par sa manière de Tinterroger, elle était en quel ]ue sorte forcée de lui répondre, et le vieux médecin sut bientôt qu'elle crachait du sang depuis plus d'un mois -, elle l'avoua, toute pâle, en me regardant comme pour me demander pardon de m'avoir caché ce malheur.
Ah ! je le lui pardonnais de bon cœur, mais j'étais désespéré.
Après cela, M. Carrière voulut l'examiner*, il écouta sa respiration et finit par dire que c'était bien, qu'il allait écrire son ordonnance.
Mais dans la chambre voisine, étant seuls, il me demanda si personne de notre famille n'avait été malade de la poitrine ; et comme je l'assurais que jamais, ni de mon côté ni du côté de ma femme, nous n'avions connr <*e ces maladies, il me dit :
« Je vous crois ; votre fille est très-bien conformée, c'est une forte et belle créature ; mais . alors il faut qu'un accident, une chute ou quelque chose de semblable l'ait mise en cet état. Elle nous le cache peut-être, il faut absolument le savoir.
2 4'S Le brigadier Frédéric.
Aussitôt je rappelai Marie-Rose, et le docteur lui demanda si quelques semaines avant, elle ne se rappelait pas être tombée, ou bien s'ê re heurtée fortement, lui disant qu'il allait faire son ordonnance selon ce qu'elle répondrait et que la vie pouvait en dépendre.
Alors Marie-Rose avoua que le jour où les Allemands étaient venus enlever nos vaches, elle avait essayé de les retenir par la corde, et qu'un de ces Prussiens lui avait donné un coup de crosse entre les épaules, dont elle était tombée sur les mains, et que tout aussitôt elle avait eu la bouche pleine de sang ; mais que la crainte de ma colère en apprenant cette abomination, et la peur de me voir faire un mauvais coup , l'avaient empêchée de m'en rien dire.
Tout devenait clair !
Je ne pus m'empêcher de pleurer en regardant ma pauvre enfant, victime d'un si grand malheur.
Elle se retira.
Le docteur écrivit son ordonnance j comme nous descendions, il me dit :
« C'est grave.... Vous n'avez que cette tille ?
Le brigadier Frédéric. 249
— Je n'ai qu'elle » lui répondis-je.
Il était triste et pensif.
« Nous ferons notre possible, dit-il; la jeunesse a tant de ressources ! Mais évitez les émotions. »
En marchant dans la rue, il me répétait les conseils de M. Semperlin pour la grand'mère ; je ne répondais rien. Il me semblait que la terre s'ouvrait devant mes pas et me criait : « Des morts ! . . . des morts ! . . . Je veux des morts!... »
Et j'aurais voulu me coucher le premier, fermer les yeux et lui répondre : « Eh bien ! me voilà.... prends -moi, et laisse les jeunes!... Laisse-les respirer quelques jours encore.... Ils ne savent pas que vivre c'est un malheur horrible ; ils l'apprendront bientôt et partiront avec moins de regrets.... Tu les auras tout de même ! . . . »
Et, continuant à rêver ainsi, j'entrai chez le pharmacien, près du grand pont, qui me fit mon ordonnance.
Je retournai à la maison.
Marie-Rose prit deux cuillerées de la potion matin et soir, selon qu'il avait été prescrit. Cela
25o Le brigadier Frédéric.
lui fit du bien, je m'en aperçus dès les premiers jours \ sa voix était plus claire, ses mains étaient moins brûlantes *, elle me souriait, comme pour dire: « Tu vois, mon père, ce n'était qu'un rhume.... Ne te chagrine plus. »
Une douceur infinie brillait dans son regard, elle était heureuse de se ranimer ; et l'espérance de revoir bientôt Jean ajoutait encore à son bonheur. Naturellement je l'encourageais dans ces bonnes idées ; je lui disais :
« Nous recevrons des nouvelles un de ces jours..., le voisin un tel en attend aussi de son fils, cela ne peut plus tarder. Les postes étaient arrêtées pendant la guerre, les lettres restaient entassées dans les bureaux.... Les Allemands voulaient nous décourager.... Maintenant que l'armistice est accepté, les lettres vont revenir. »
La satisfaction d'entendre ces bonnes choses épanouissait sa figure.
Je ne la laissais plus descendre en ville \ je prenais moi-même le panier pour aller faire nos petites provisions ; les bonnes femmes me connaissaient.
« C'est le vieux brigadier, disaient-elles, dont
Le brigadier Frédéric. 25 1
la jolie fille est malade. Ils sont seuls. C'est lui qui vient maintenant. »
Jamais aucune d'elles ne me vendit ses légumes trop cher.
Je ne songeais plus alors aux affaires du pays, je ne voulais que sauver ma fille*, les bruits d'élections, d'Assemblée nationale à Bordeaux ne me faisaient plus rien; ma seule pensée était : « Pourvu que Marie-Rose vive!... »
Ainsi se passa la fin de janvier; puis arriva le traité de paix : nous étions abandonnés !
Et de jour en jour les voisins recevaient des nouvelles de leurs fils, de leurs frères, de leurs amis, les uns prisonniers en Allemagne, les autres cantonnés à l'intérieur ; mais nous, pas un mot !
J'allais tous les matins voir à la poste si rien n'était arrivé. Un jour le chef de bureau me dit :
« Ah! c'est vous.... Le facteur vient de partir. ... il vous remettra une lettre. »
Alors, plein d'espérance, je courus à la mai* son ; comme j'arrivais sur le seuil, le facteur sortait de l'allée et me criait en riant :
« Dépêchez- vous, père Ff^™ >tre fois
252 Le brigadier Frédéric.
vous avez votre affaire : une lettre qui vient de l'armée de la Loire ! a
Je montai quatre à quatre, le cœur battant. Qu'allions-nous apprendre? Depuis tant de semaines que s'était-il passé? Jean était-il en route pour venir nous voir? Arriverait-il le lendemain.... dans deux, trois ou quatre jours?
Tout agité par ces pensées , en haut ma main cherchait le loquet sans le trouver; enfin je poussai la porte, ma petite chambre était vide.
J'appelai :
« Marie-Rose! Marie- Rose! »
Pas de réponse.
J'ouvris l'autre chambre : mon enfant, ma pauvre enfant était étendue là, près de son lit, sur le plancher, blanche comme de la cire, ses grands yeux à demi ouverts, la lettre serrée dans sa main, un peu de sang sur les lèvres.
Je la crus morte, et la relevant avec un gémissement horrible, je la déposai sur le lit.
Puis, la tête égarée, appelant, criant, je pris la lettre, et d'un seul coup d'œil je la lus.
Tiens, la voilà! Lis, -Georges, lis haut; je la sais par cœur, mais c'est égal, j'aime à sentir se
Le brigadier Frédéric. 2 53
retourner le couteau; quand cela saigne, ça fait moins mal.
« Ma bonne Marie-Rose,
« Adieu!... Je ne te verrai plus..,, un e'clat d'obus m'a fra- « cassé la jambe droite.... les chirurgiens m'ont fait l'ampu-
« tation Je n'y survivrai pas.... J'étais resté trop longtemps
« à terre.... J'avais perdu trop de sang C'est fini.... il faut
« que je meure!... Ob! Marie-Rose, chère Marie-Rose, que « je voudrais te revoir un instant, une minute, que cela me « ferait de bien!... Pendant tout le temps que j'étais coucbé « dans la neige, avec ma blessure, je n'ai pensé qu'à toi.... « Ne m'oublie pas non plus.... pense quelquefois à Jean Mer-
« lin Pauvre mère Margrédel.... pauvre père Frédéric...
c pauvre oncle Daniel! Tu leur diras... Ah! que nous au- « rions tous été heureux sans cette guerre.... »
La lettre s'arrêtait en cet endroit. Au bas, comme tu le vois, une autre main avait écrit :
« Jean MERLIN, Alsacien.
« Détachement du 2 Ie corps, « Silly-le-Guillaume, 26 janvier 1870. »
Tout cela je le vis d'un regard, et puis je recommençai de crier, d'appeler, et je finis par tomber dans le fauteuil, sans forces, me disant que tout était perdu : ma fille, mon gendre, ma patrie.... tout!... et qu'il valait mieux aussi mourir.
■i?4 Le brigadier Frédéric.
On avait entendu mes cris, on montait : le père et la mère Michel, je crois. Oui, c'est eux qui firent venir le médecin. Moi, je n'étais plus qu'un être égaré, sans ombre de raison; mes ' oreilles bourdonnaient-, il me semblait dormir et faire un rêve épouvantable.
Longtemps après, la voix du docteur Carrière m'éveilla; il disait :
« Emmenez-le. . . . qu'il ne voie pas cela ! Qu'on l'emmène!... »
Des gens me prenaient par les bras ; alors l'indignation me saisit, et je criai :
« Mais non ! monsieur, je ne veux pas qu'on m'emmène.... Je veux rester..., c'est ma fille! Est-ce que vous avez des enfants, vous, pour dire qu'on m'emmène! Je veux la sauver, moi..., je veux la défendre.
— Qu'on le laisse, fit le docteur tristement; laissez ce malheureux. Mais il faut vous taire, me dit-il, vos cris peuvent l'achever. »
Je retombai en murmurant :
<: Je ne crierai plus, monsieur, je ne dirai plus rien. Qu'on me laisse seulement près d'elle, je serai tranquille. »
Et quelques instants après, M. Carrière
Le brigadier Frédéric. 2 55
sortait, faisant signe à l'assistance de se retirer.
; Beaucoup de gens le suivirent, un petit nombre restèrent. Je les voyais aller, venir, relever le lit, l'oreiller, parler bas entre eux. Le silence était grand.... Le temps se passait.... Un prêtre parut avec ses assistants..., on se mit à prier en latin..., c'étaient les derniers secours de la religion. Les bonnes femmes, à genoux, répondaient.
Tout disparut.
Il pouvait être alors cinq heures du soir. Une lampe s'alluma. Je me levai tout doucement et je m'approchai du lit.
Ma fille, belle comme un ange, les yeux à demi ouverts, respirait encore; je l'appelai tout bas : « Marie-Rose!... Marie-Rose!... » en pleurant.
Il me semblait à chaque seconde qu'elle allait me regarder et me répondre : « Mon père ! »
Mais ce n'était que la lumière qui clignotait sur sa figure. Elle ne bougeait plus. Et de minute en minute, d'heure en heure, j'écoutais sa respiration toujours plus faible^ je regardais ses joues, son front toujours plus pâles. A la fin,
256 Le brigadier Frédéric.
exhalant un soupir, sa tête un peu penchée se releva, et ses yeux d'un bleu pâle s'ouvrirent lentement.
Une brave femme, qui regardait près de moi, prit un petit miroir sur la table et l'approcha de la bouche ; aucun nuage ne s'étendit sur la glace; Marie-Rose était morte !...
Je ne dis rien, je ne fis entendre aucune plainte, et je suivis comme un enfant ceux qui m'emmenaient dans la chambre voisine. Je m'assis dans l'ombre, les mains sur les genoux ; mon courage était brisé.
Et maintenant c'est fini ! ... Je t'ai tout raconté, Georges.
Ai-je besoin de te parler encore des cierges, du cercueil, du cimetière!... et puis de mon retour dans la petite chambre, où Marie-Rose et moi nous avions vécu ; de mon désespoir, en me voyant là.... seul, sans parents, sans patrie, sans espérance, et de me dire : « Tu resteras ainsi toujours.... toujours..,, jusqu'à ce que les vers te mangent!... »
Non!... je ne peux pas te raconter ça; c'est trop horrible.... Je t'en ai dit assez!
Tu sauras seulement que j'étais devenu comme
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fou, que j'avais des idées mauvaises qui me suivaient, des idées de vengeance !
Ce n'est pas moi, Georges, qui nourrissais ces idées, c'était le pauvre être abandonné du ciel et de la terre, auquel on avait arraché son cœur morceau par morceau, et qui ne savait plus où reposer sa tête.
Je vaguais dans les rues, les bonnes gens me plaignaient, la mère Ory me donnait à manger. J'ai su cela plus tard ! Alors je ne pensais à rien-, les mauvaises idées ne me quittaient pas; j'en parlais seul, assis derrière le poêle de l'auberge, ma tête grise entre les mains, les coudes sur les genoux et les yeux à terre.
Dieu sait ce que je ruminais de haine ! La mère Ory entendait tout, et cette excellente femme, qui me voulait du bien, en prévint M. d'Arence.
Un matin que j'étais seul dans la salle, il arriva me parler de ces choses, me rappelant qu'il avait toujours eu de la considération pour moi, qu'il m'avait toujours recommandé comme un honnête homme, un bon serviteur, plein de zèle et de probité, sur lequel on pouvait se reposer entièrement, et qu'il espérait bien que cela dure-
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rait jusqu'à la fin, qu'il en était sûr! qu'un homme juste et brave, même au milieu des plus grands malheurs, se montre tel qu'il était dans la prospérité ; que le devoir et l'honneur marchent devant lui; que sa plus grande consolation et la plus belle, c'est de pouvoir se dire : « Je suis abattu, c'est vrai; mais mon courage me reste, ma bonne conscience me soutient; mes ennemk eux-mêmes sont forcés de reconnaître que le sort m'accable injustement. »
Il me parla longtemps de la sorte, brusquement, en se promenant de long en large ; et moi, qui n'avais pu pleurer à l'enterrement de ma fille, je fondis en larmes.
Puis il me dit que le moment était venu de partir; que la vue des Prussiens m'aigrissait le sang ; qu'il allait me donner une lettre de recommandation pour un de ses bons amis de Paris; que j'obtiendrais Là-bas une petite place, sait au chemin de fer, soit ailleurs; et qu'ainsi, ma retraite étant liquidée, je pourrais vivre en paix, non pas heureux, mais éloigné de tout ce qui me rappelait sans cesse le souvenir de mes malheurs.
J'étais prêt à faire tout ce qu'il aurait voulu,
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Georges \ mais il ne voulait rien que pour mon bien.
Je partis donc, et me voilà depuis trois ans surveillant à la gare de l'Est.
En arrivant au milieu de la grande confusion, après le siège, j'eus encore la douleur de voir une chose épouvantable, dont le souvenir ajoute à mes souffrances : des Français se battaient contre des Français.... La grande ville était en flammes.... et les Prussiens regardaient ce spectacle avec une joie de sauvages.
« Il n'y a plus de Paris!... disaient-ils. Plus de Paris! »
L'envie horrible qui ronge ces gens était satisfaite.
Oui, j'ai vu cela! J'ai cru que c'était fini de nous; j'en ai frémi. Je me suis écrié :
« L'Eternel a donc résolu que la France descendrait dans l'abîme ! »
j Mais cela, grâce au ciel, s'est aussi passé. Le souvenir en reste, espérons qu'il ne périra jamais!
Et ce n'était pas encore tout. A la suite de ces grandes calamités, il m'a fallu voir, en remplissant ma petite place, défiler jour par jour devant
mes yeux la grande émigration de nos frères Alsaciens et Lorrains; hommes, femmes, enfants, vieillards, par milliers, allant chercher /eur pain loin de la terre natale, en Algérie, en Amérique, partout !
Nos pauvres compatriotes me reconnaissent tous à ma figure-, ils disent :
« C'est un des nôtres! *>
Leur vue me soulage aussi, c'est comme un souffle du pays, un bon air qui passe. On se serre la main. Je leur enseigne l'hôtel où Ton est à bon marché \ je leur rends tous les petits services qu'on peut rendre à des amis d'un jour, qui garderont un bon souvenir de celui qui leur a tendu la main. Et le soir, dans ma petite chambre, sous les toits, rêvant à ces choses, je suis encore heureux de n'être pas tout à fait inutile en ce monde ; c'est mon unique consolation, Georges \ quelquefois elle me procure un bon sommeil.
D'autres jours, quand le temps est triste, quand il pleut, qu'il fait froid, ou que j'ai rencontré dans la rue un cercueil de jeune fille, avec la couronne blanche!... alors les idées sombres reprennent le dessus. Je mets mon vieux
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manteau après le service, je cours dans les rues au hasard, parmi ces gens tous occupés de leurs affaires, qui ne font attention à personne. Je vais au loin, tantôt vers l'Arc de Triomphe, tantôt vers le Jardin des Plantes, et je reviens accablé de fatigue. Je m'endors, évitant de songer aux beaux jours d'autrefois, car ces souvenirs me font battre le cœur, même en rêve, et tout à coup je m'éveille couvert de sueur, en m'écriant :
« C'est fini!... tu n'as plus de fille.... tu es seul au monde ! . . . »
Je suis forcé de me lever, d'allumer ma lampe et d'ouvrir la fenêtre pour me calmer un peu, m'apaiser et me faire une raison.
Quelquefois aussi je rêve que je suis à la maison forestière avec Jean et Marie-Rose. Je les vois. ... je leur parle. . . . nous sommes heureux ! . . . Mais quand je m'éveille....
Tiens, laissons cela, ce qui est fini ne peut plus revivre!...
Tout ira de la sorte tant que cela pourra. Je ne serai pas enterré parmi les anciens, ni près de ma fille. Nous serons tous dispersés ! Cette idée me fait aussi de la peine'.
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Je dois reconnaître, Georges, que nos frères de Paris nous ont bien reçus ; ils nous ont secourus, ils nous ont aidés de mille manières-, ils ont fait pour nous tout ce qu'ils ont pu. Mais dans un si grand désastre, eux-mêmes ayant été si fortement éprouvés, la misère fut encore grande; longtemps dans les greniers de la Villette, de la Chapelle et des autres faubourgs on souffrit du froid et de la faim.
Aujourd'hui, le plus grand flot de rémigration est écoulé, presque tous les ouvriers ont du travail, les femmes et les vieillards un asile, et les enfants reçoivent de l'instruction dans les écoles.
Il en vient toujours d'autres, l'émigration durera aussi longtemps que l'annexion, car des Français ne peuvent courber la tête comme des Allemands, sous le despotisme prussien ; et l'annexion sera longue, si nous continuons à nous disputer sur des intérêts de partis, au lieu de nous réunir dans l'amour de la patrie.
Mais ne parlons pas de ce qui nous divise, c'est trop triste !
La seule chose que je veuille encore te dire, pour finir cette lamentable histoire, c'est qu'au
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milieu de mes misères, je n'accuse pas l'Éternel; non, l'Éternel est juste, nous avons mérité de souffrir ! D'où viennent tous nos malheurs ? D'un seul homme qui avait prêté serment devant Dieu d'obéir aux lois, et qui les a mises sous ses pieds ; qui a fait tuer ceux qui les défendaient, et transporter au loin, dans les îles, des milliers de ses semblables, dont il craignait le courage et le bon sens. Eh bien, cet homme, nous l'avons approuvé, nous avons voté pour lui, non pas une fois, mais vingt fois ; nous avons pris de la sorte à notre compte ses mauvaises actions -, nous avons mis de côté la justice et l'honneur \ nous avons pensé : « L'intérêt fait tout.... cet homme est malin.... il a réussi.... il faut le soutenir! » Quand je me rappelle que j'ai voté pour ce malheureux, sachant bien que ce n'était pas juste, mais dans la crainte de perdre ma place, quand je me rappelle cela, je m'écrie : « Frédéric, que Dieu te pardonne ! Tu as tout perdu, amis, parents, patrie, tout.... avoue que tu l'as mérité. Tu n'as pas eu honte de soutenir l'homme qui faisait perdre les mêmes choses d'un coup à des milliers de Français aussi honnêtes que toi.... Tu as voté pour la force contre
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la justice, courbe-toi sous la loi que tu as acceptée!... Et comme des millions d'autres, tu as aussi donné le droit à cet homme de faire la guerre; il Ta faite!... Il t'a joué, toi, ton pays, la famille, ton bien, celui de tous les Français, dans Tintérêt de sa dynastie, sans s'inquiéter de rien, sans réfléchir ni prendre de précautions ; il a perdu.... Paye et tais-toi!... Ne reproche pas à TÉternel ta propre bêtise et ton injustice; frappe-toi la poitrine et supporte ton iniquité ! »
Voilà ce que je pense.
Que les autres profitent de mon exemple; qu'ils nomment toujours d'honnêtes gens pour les représenter; que l'honnêteté, le désintéressement et le patriotisme passent avant tout le reste ; les gens trop fins sont souvent malhonnêtes, et les gens trop hardis, qui ne craignent pas de crier contre les lois, sont aussi capables de les renverser et de mettre leur volonté à la place.
C'est le meilleur conseil qu'on puisse donner aux Français; s'ils en profitent, tout ira bien, nous reprendrons nos frontières; s'ils n'en profitent pas, ce qui est arrivé aux Alsaciens et aux Lorrains leur arrivera province par province ; ils s'en repentiront, mais il sera trop tard.
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Et quant aux Allemands, ils récolteront aussi ce qu'ils ont semé ! Maintenant ils sont au pinacle; ils font trembler l'Europe et ils ont la bêtise de s'en réjouir. C'est très- dangereux d^ faire peur à tout le monde \ nous l'avons appris à nos dépens, ils l'apprendront à leur tour ! — Parce que Bismarck a réussi dans ses entreprises, ils le considèrent comme une espèce de dieu -, ils ne veulent pas reconnaître que cet homme n'a employé que des moyens malhonnêtes : la ruse, le mensonge, l'espionnage, la corruption et la violence.... Ce qu'on bâtit là-dessus n'est jamais solide.
Mais tout ce qu'on pourrait dire aux Allemands, ou rien, ce serait la même chose \ ils sont grisés par leurs victoires, et ne se réveilleront que lorsque l'Europe, fatiguée de leur ambition et de leur insolence, se lèvera pour les remettre à la raison ; alors ils seront bien forcés de reconnaître, comme nous l'avons reconnu nous-mêmes, que « si la Force 'prime quelquefois le Droit, la Justice est éternelle!... »