‹ Le Brigadier FréderéricChapitre 4 sur 20 · Eau-de-vie · texte numérisé non relu

Eau-de-vie

leur air minable, à l'aisance des moindres fonctionnaires de r Alsace et de la Lorraine, ils se disaient sans doute intérieurement :

« Ça n'est pas possible que le seigneur Dieu ait choisi des gaillards de notre espèce, pour remplir d'aussi bonnes places. Quel mérite extraordinaire avons-nous donc, pour jouer le premier rôle dans un pays pareil, que les Français ont cultivé, planté, enrichi d'usines, de fabriques, d'exploitations de toute sorte.... Pourvu qu'ils ne viennent pas le reprendre et nous forcer de retourner à notre schnaps ! »

Oui, Georges, avec un peu de bon sens et de justice, ces intrus devaient se tenir ce raisonnement -, une sorte d'inquiétude se reconnaissait dans leurs yeux et dans leur sourire. Mais une fois Strasbourg rendu, Metz livré, eux commodément installés dans les grandes et belles maisons qu'ils n'avaient pas bâties, couchés dans les bons lits des préfets, des sous-préfets, des juges et d'autres personnages, dont ils ne s'étaient jamais fait même une idée ; après avoir levé les impôts sur les bonnes terres qu'ils n'avaient pas ensemencées, et mis la main sur les registres de toutes les administrations qu'ils

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n'avaient pas établies, voyant l'argent, le bon argent de « la riche Alsace » entrer dans leurs caisses, alors, Georges, ils se crurent réellement présidents de quelque chose, inspecteurs, receveurs, contrôleurs, et l'orgueil allemand, qu'ils savent si bien cacher sous la bassesse, quand ils ne sont pas les plus forts, cet orgueil brutal gonfla leurs joues.

Il leur resta toujours, du temps que j'étais encore là-bas, un vieux souvenir delà Loumpé- Strasse, qu'ils avaient habitée jusqu'alors. Ce souvenir les rendait très-économes ; ils buvaient une chope à deux et chacun payait sa part ; ils disputaient sur des liards avec le cordonnier et le tailleur ; ils trouvaient à redire sur toutes les notes, criant qu'on voulait les écorcher \ le dernier savetier chez nous aurait eu honte de montrer la ladrerie de ces nouveaux fonctionnaires, qui nous promettaient tant de bien au nom de la patrie allemande, en nous montrant tant d'avarice et même de crasse abominable. Cela dénotait à quelle race nous avions affaire»

Le brigadier Frédéric

Un jour, à la fin du mois d'octobre, un des gendarmes de Bismarck- Bohlen qui passaient chaque matin dans la vallée, fit halte à la porte de la maison forestière, en criant :

« Personne ? »

Je sortis.

« Vous êtes le brigadier Frédéric? me dit cet homme.

— Oui, lui répondis-je, je m'appelle Frédéric, et je suis brigadier forestier.

— Eh bien, fit-il en me tendant une lettre, voici pour vous. »

Puis, il s'en alla, rejoignant au petit trot son camarade qui l'attendait plus loin.

Je rentrai.

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Marie-Rose et la grand'mère étaient inquiètes, elles me regardaient en silence*, je dis en ouvrant la lettre:

« Qu'est-ce que ces Prussiens peuvent me vouloir? »

C'était un ordre de YOberfœrster *, établi à Zornstadt, de me rendre chez lui le lendemain, avec tous les gardes de ma brigade. Je lus haut cette lettre, les femmes en furent consternées.

« Que vas-tu faire, mon père ? me demanda Marie-Rose au bout d'un instant.

— C'est à quoi je pense, lui répondis-je. Ces Allemands n'ont pas d'ordres à me donner; mais ils sont maintenant les plus forts, ils peuvent nous mettre à la porte du jour au lendemain, cela demande réflexion. »

Je me promenais de long en large, terriblement ennuyé, quand tout à coup Jean Merlin, passant devant nos fenêtres à grands pas, enjamba les trois marches du seuil et entra.

« Bonjour Marie-Rose, dit-il, bonjour grand'mère. Vous avez reçu l'ordre de YOberfœrster^ brigadier ?

). Inspecteur forestier.

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— Oui.

— Ah ! tit-il, ces gens-là n'ont pas confiance en vous ; tous les gardes en ont reçu autant. Est-ce que nous irons ?

— Il faut voir, lui dis-je. Vous allez partir pour la Petite-Pierre et demander l'avis de notre inspecteur. »

L'horloge marquait huit heures, Jean partit tout de suite ; à midi juste, il revenait déjà nous dire que M. Laroche nous engageait à voir ce que ces Allemands nous voulaient, et de l'en prévenir aussitôt. Il fut donc résolu que nous irions.

Tu sauras, Georges, que depuis l'arrivée des Allemands, les forêts étaient pillées de fond en comble; tous les bois de vente encore en cordes et en stères dans les coupes, s'en allaient bûche par bûche ; les landwehr enlevaient tout ce qui se trouvait à leur portée, ils aimaient à se tenir près d'un bon feu, dans leurs retranchements couverts de terre du côté de la ville ; les paysans se faisaient aussi des provisions, on aurait dit que les biens de l'Etat étaient au premier venu.

Je répétais sans cesse à mes gardes de bien

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remarquer les délinquants, que les bois appartenaient toujours à la France, et qu'après la guerre il faudrait rendre des comptes. Mon triage avait moins souffert que les autres, parce que je continuais de faire mes tournées comme autrefois; les gens respectent toujours ceux qui remplissent leur devoir.

Enfin, j'envoyai Jean prévenir ses camarades d'être sans faute le lendemain, vers neuf heures, à la maison forestière, en uniforme, mais sans plaque, et que nous partirions ensemble pour Zornstadt.

Le lendemain, tous étant venus, on se mit en marche, et, vers midi, nous arrivions dans le vestibule de la grande maison où s'était installé monsieur YOberfœrster, avec toute sa famille.

C'était grande fête à Zornstadt pour les Prussiens. Ils venaient d'apprendre la capitulation de Bazaine, et chantaient dans tous les cabarets. UOberfœrster donnait aussi gala.

Naturellement, cette triste nouvelle nous rendait sombres.

Les autres brigades se trouvaient déjà réunies à la porte, les brigadiers Charles Werner, Balthazar Rœdig et Jacob Hepp en tête.

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Après nous être serre la main, il fut décidé que nous écouterions les observations de M. YOberfœrster en silence, et que moi, comme le plus ancien brigadier, je parlerais pour tous, s'il y avait quelque chose à répondre.

Nous attendîmes encore près d'une demiheure, car le festin ne finissait pas ; on se gobergeait, on riait, on trinquait, on tapait sur un piano, on chantait la Wacht am Rhein !

Malgré leur vanité singulière, ces gens ne s'étaient pas attendus à de si grandes victoires ; et je crois qu'avec d'autres chefs, malgré les préparatifs et la supériorité du nombre, ils n'auraient pas eu l'occasion de se goberger d'une telle manière.

Enfin sur les deux heures, un Allemand en chapeau de feutre vert garni de trois ou quatre plumes de coq, l'air joyeux et les joues rouges jusqu'aux oreilles, car il sortait de la cuisine, vint nous ouvrir la porte, en disant :

« Vous pouvez entrer. »

Et traversant une grande pièce, nous trouvâmes plus loin M. YObcrfœrstcr seul, assis dans un fauteuil au bout d'une longue table encore couverte de dessert et de bouteilles vides.

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la figure rouge, les mains croisées sur son ventre d'un air de satisfaction.

C'était un bel homme, dans sa camisole de drap vert bordée de peau de martre, oui, Georges, il faut le reconnaître, un très-bel homme, grand, bien bâti, la tête carrée, les cheveux courts, les mâchoires solides, avec de longues moustaches et de larges favoris roux qui lui couvraient pour ainsi dire les épaules. Seulement son gros nez rouge, recouvert de petites plaques farineuses, vous étonnait au premier abord, et vous forçait en quelque sorte de détourner les yeux, par respect pour son grade.

Il nous regardait entrer, ses petits yeux gris plissés jusqu'aux oreilles; et quand nous fûmes tous rangés autour de la table, la casquette à la main, après nous avoir bien observés, il tira son gilet par le bas, en toussant un peu, et nous dit d'un air d'attendrissement :

« Vous êtes de braves gens, vous avez tous de bonnes figures allemandes, cela me tait plaisir! Votre tenue est aussi très-bien; je suis content de vous ! »

Dans la salle à côté, les invités riaient; cela força M. VOberfœrster de s'interrompre :

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a Wilhclm, ferme donc la porte, » dit-il au garçon qui venait de nous faire entrer.

Le garçon obéit, et M. YOberfœrster recommença :

« Oui, vous avez de bonnes figures allemandes!... Quand je pense que vous avez été retenus tant d'années dans la servitude de cette race de fanfarons, j'en suis indigné. Mais grâce à l'Éternel et grâce aux armées de notre glorieux roi Guillaume, l'heure de la délivrance est arrivée, le règne deSodome et de Gomorrheest passé. On ne verra plus d'honnêtes pères de famille, de bons serviteurs remplissant avec exactitude et loyauté leurs devoirs, et conservant le bien de Sa Majesté, on ne verra plus de pareilles gens réduits à vivre avec cinq ou six cents francs d'appointements, tandis que des aventuriers, des violateurs de la loi, des joueurs, des êtres criblés de vices, s'adjugeaient à eux-mêmes des quarante millions par an, pour entretenir des danseuses, des cuisiniers, des flagorneurs, des mouchards, et pour déclarer la guerre à tort et à travers aux voisins pacifiques, sans raisons, sans prévoyance, sans armées, sans munitions et sans canons, comme de véritables im-

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béciles! Non, voilà ce qu'on ne verra plus jamais, la vieille Allemagne s'y oppose! »

Alors, M. VOberfœrster, content de ce qu'il venait de dire, remplit son verre pour se rafraîchir les idées-, il but gravement, les yeux à demi fermés et continua :

« Je vous ai fait venir pour vous confirmer tous dans vos postes; car j'ai visité les forêts, j'ai vu que tout était en ordre, j'ai reconnu que vous étiez de fidèles serviteurs ; il est donc juste que vous restiez.

« Et je vous annonce que vos appointements seront doublés; que les vieux serviteurs, au lieu d'être mis à la retraite, recevront encore de l'avancement; qu'ils jouiront d'une honnête aisance proportionnée à leurs grades, enfin que la munificence de Sa Majesté se répandra sur vous tous, et que vous bénirez dans votre vieillesse, l'heureuse annexion de ce noble pays d'Alsace à la mère-patrie. Vous raconterez un jour à vos enfants et à vos petits-enfants, cette longue captivité de Babylone, où vous avez tant souffert, et vous serez aussi les plus fidèles serviteurs de Sa Gracieuse Majesté.

« Voilà ce que je veux !

io4 Le brigadier Frédéric.

« D'anciens fonctionnaires comme vous, respectés et honorés dans le pays, à cause de la loyauté de leurs services, exercent toujours une grande influence sur les paysans. Vous exprimerez hautement votre attachement à notre glorieux roi Guillaume, cet attachement de cœur que tout homme allemand éprouve. Oui, vous allez prêter serment à Sa Majesté; et quant au reste, quant aux augmentations, je vous donne ma parole à'Oberfœrster, que tout s'accomplira selon la promesse que je viens de vous faire. »

Pendant qu'il parlait ainsi, il ne cessait de nous observer; derrière nous se trouvaient deux ou trois grands Allemands en uniforme, qui paraissaient émerveillés et même attendris de son discours. Mais nous autres, nous restions froids, la casquette à la main; et, comme j'étais chargé de répondre, tous me regardaient, pour découvrir ce que je pensais.

Tu conçois, Georges, quelle devait être mon indignation intérieure, de voir qu'on nous appelait honnêtes gens, bons serviteurs, pour faire de nous des traîtres. Je sentais la rougeur me couvrir les joues; j'aurais souhaité de pouvoir

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répondre que la canaille seule accepte le titre de brave homme, en manquant à l'honneur; mais je retenais ma langue, ne voulant pas engager les camarades, dont plusieurs étaient surchargés d'enfants-, la responsabilité me paraissait trop forte.

M. VOberfcerster, ayant fini, nous observad'un œil plus fixe, moi particulièrement, en disant :

« Eh bien ! vous pouvez parler-, je vous autorise à parler. »

Alors je répondis :

« Monsieur VOberfœrster , comme le plus vieux forestier des trois brigades, mes camarades m'ont chargé de parler pour tous; mais la proposition que vous venez de nous faire est grave; je crois que chacun demandera du temps pour réfléchir. »

Tous inclinèrent la tête; et lui, vraiment étonné, car il avait cru sans doute que l'augmentation des appointements déciderait de tout, resta plus d'une minute les yeux écarquillés, me regardant comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire; puis il en fît autant pour les autres, et, fronçant les sourcils, il dit d'un ton rude :

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« Je vous accorde vingt-quatre heures ! Demain, à cette heure-ci, je veux avoir la réponse écrite et signée de chacun de vous : oui ou non ! Ne croyez pas que les hommes nous manquent, il en existe beaucoup en Allemagne, et de braves gens, de vieux forestiers, connaissant le service aussi bien que le plus fin d'entre vous, qui ne demanderaient pas mieux que de venir dans cette riche Alsace, où tout pousse en abondance, se loger dans de bons nids, au milieu de magnifiques forêts en plein rapport, faire un petit tour aux environs matin et soir, dresser un procès-verbal, et recevoir pour cela quinze cents francs par an, avec le jardin, le bout de prairie, le bois de chauffage, la pâture pour la vache, et le reste. Non, ne le croyez pas ! Des centaines attendent avec impatience qu'on leur fasse signe de venir. Et pesez bien votre réponse; songez à vos femmes et à vos enfants; craignez d'avoir à vous repentir amèrement, si vous dites non ! La France est ruinée de fond en comble, elle n'a plus le sou -, les pauvres forêts qui lui restent du côté des Landes et de la Bretagne sont des manches à balais-, les gardes de ces broussailles seront maintenus à leurs

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postes et vous ne serez jamais replacés. Vous êtes Allemands! Les Français vous exploitaient et vous méprisaient; ils vous appelaient têtes carrées ! Réfléchissez à tout cela ; c'est un conseil d'honnête homme que je vous donne, de frère allemand, de bon père de famille ! •»

Il me regardait, pensant que j'allais dire quelque chose; mais je serrais les lèvres et je sentais comme de petits coups de vent froid passer sur mon front.

Tous les camarades aussi gardaient le silence. A côté, derrière la porte, on touchait du piano, une femme chantait un petit air doux et mélancolique.

« Vingt-quatre heures, reprit-il en se levant, pas une minute de plus ! »

Et jetant sa serviette sur la table avec mau*vaise humeur, il ajouta :

« Notez bien aussi que ceux qui veulent répondre non peuvent faire leurs paquets tout de suite, la grande route est pour eux. Nous ne garderons jamais des ennemis parmi nous, des êtres dangereux... Ce serait trop bête... Nous ne sommes pas des Français !.,, »

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Là-dessus il entra dans la salle voisine, pendant que nous défilions par le vestibule.

Ce que VOberfcerster venait de nous déclarer à la fin, « que nous serions difficilement replacés en France, et que les Allemands nous torceraient de déguerpir sans miséricorde » était terrible, les plus courageux baissaient la tête.

Quelques-uns, tout pâles, eurent l'idée d'entrer au cabaret du Sapin, pour délibérer; ils tenaient surtout à savoir mon opinion, mais je leur dis, en nVarrêtant devant la porte de Tauberge :

« A cette heure, camarades, économisons tous le peu d'argent que nous pouvons avoir; cinq sous pour une chopine de vin sont toujours cinq sous ! Il va falloir déménager, et dans ces temps de malheur tout est cher; les voyages coûtent, quand on emmène des femmes, des enfants et des vieillards. »

Le grand Kern voulait absolument savoir ce que je pensais; plusieurs s'étant réunis autour Je moi, je finis par leur dire :

« Écoutez!... Pour ce qui me regarde, je sais bien ce qu'il me convient de faire; mais, dans des moments pareils, chacun doit rester libre,

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chacun a sa conscience; je ne donnerai de conseils à personne. »

Et voyant le pauvre Jacob Hepp, père de six petits enfants, les épaules courbées, les bras tombants et les yeux à terre, je m'écriai :

« Allons!... donnons-nous encore une bonne poignée de main, ce sera peut-être la dernière ! . . . Que les vieux souvenirs d'amitié nous suivent partout où le ciel nous conduira ! »

Plusieurs s'embrassèrent, et dans cet endroit nous nous séparâmes.

Jean Merlin et moi nous prîmes le chemin du Fâlberg; je ne sais pas ce que firent les autres, s'ils entrèrent au cabaret ou s'ils retournèrent chez eux.

Quant à nous, tant d'idées nous traversaient l'esprit, que nous marchâmes longtemps sans dire un mot.

Au sortir de Zornstadt, nous remontâmes la côte des Bruyères, jusque sur le plateau du Graufthâl, et tout à coup le soleil perça les nuages, il se mit à briller sur les bois. C'était un coup de soleil magnifique, qui nous fit découvrir à travers les taillis dépouillés, tout au fond de la vallée, la jolie maisonnette où j'avais passé

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tant de jours heureux, depuis que le père Bruat m'avait donné sa fille en mariage.

Je m'arrêtai tout court. Jean, qui me suivait dans le sentier, fit aussi halte auprès de moi, et, les mains appuyées sur nos bâtons, nous regardâmes longtemps comme en rêve.

Tous les jours d'autrefois défilaient devant mes yeux.

La petite maisonnette, dans ce jour clair et froid, se voyait comme peinte sur la côte, au milieu des hauts sapins ; son toit de bardeaux gris, sa cheminée où montait un filet de fumée, ses fenêtres, où Marie-Rose posait au printemps ses pots d'œillets et de réséda, le treillage où grimpait le lierre, le hangar et ses piliers vermoulus, tout était là devant nous, on aurait cru pouvoir les toucher.

En voyant cela, je me disais :

« Regarde bien, Frédéric, regarde ce coin du monde si paisible, où s'est passée ta jeunesse, et qu'il faut quitter, la tête grise, sans savoir où aller: cette pauvre baraque, où ta chère femme Catherine t'a donné plusieurs enfant-, dort quelques-uns reposent près d'elle sous la terre, à Dôsenheim. Regarde!... et rappelle-toi les

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instants si calmes, où ta vie s'est écoulée au milieu de braves gens qui t'appelaient bon fils, bon père, honnête homme et priaient Dieu de te combler de bénédictions. A quoi te sert maintenant d'avoir été bon père et bon fils, d'avoir toujours rempli tes devoirs avec honnêteté, puisqu'on te chasse et que pas une âme au monde ne peut réclamer pour toi ! Les Allemands sont les plus forts, et la force vaut mieux que le droit établi par Dieu même. »

Je frémissais d'oser élever mon reproche jusqu'à l'Éternel, mais ma douleur était trop profonde, l'iniquité me paraissait trop forte... Que le ciel me pardonne d'avoir douté de lui !

Quant au reste , ma résolution était inébranlable, j'aurais mieux aimé périr, que de commettre une bassesse. Et regardant Merlin, appuyé contre un bouleau, près de moi, l'œil sombre, je lui dis :

« C'est la dernière fois que je regarde ma vieille baraque; demain, VOberfœrster recevra ma réponse, et après-demain les meubles seront sur la charrette. Dites-^moi maintenant ce que Vous pensez faire. »

Alors il devint tout rouge et murmura :

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« Oh! père Frédéric, pouvez-vous me demander cela? Vous me faites de la peine. Ne savez-vous donc pas ce que je ferai? Je ferai comme vous', il n'y a pas deux manières d'être honnête homme.

— C'est bon! Je le savais, lui dis-je, mais je suis pourtant content de vous l'avoir entendu dire. Il faut que tout soit clair entre nous. Nous ne sommes pas des Allemands, nous autres, qui vont par trente-six chemins, et qui trouvent que tout est bien, pourvu que cela réussisse. Allons, en route, Jean, et bon courage ! »

Nous commençâmes à descendre la côte, et je t'avoue, Georges, qu'en approchant de la maison, et. pensant qu'il allait falloir annoncer la terrible nouvelle à ma fille et à la grand'mère, mon cœur en frémissait.

Enfin, nous arrivâmes tout de même sur le seuil. Jean entra le premier } je le suivis en refermant la porte.

Il pouvait être quatre heures. Marie-Rose pelait des pommes de terre pour le souper, et La grand'mère, assise dans son fauteuil, près du poêle, écoutait bourdonner le feu comme à l'ordinaire, depuis des années.

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Figure-toi notre position; comment nous y prendre pour leur dire que les Allemands nous mettaient à la porte? Mais les pauvres femmes n'eurent qu'à nous regarder, pour comprendre qu'il se passait quelque chose de grave.

Après avoir posé mon bâton au coin de l'horloge et pendu ma casquette à son clou, je fis quelques tours dans la chambre; puis, comme il fallait bien commencer d'une manière ou d'une autre, je me mis à raconter en détail les propositions que nous avait faites VOberfœrster, d'entrer au service du roi de Prusse. Je ne me pressais pas, je disais les choses clairement, sans rien cacher ni rien ajouter, voulant que ces pauvres êtres eussent aussi la liberté de choisir entre la misère et la honte.

Marie-Rose, toute pâle, levait à chaque instant les mains au ciel, en murmurant :

« Est-ce possible, mon Dieu ? Existe-t-il de pareils gueux dans le monde ? Ah ! plutôt mourir, que de s'engager dans cette bande de coquins! »

Cela me faisait plaisir de voir que ma fille avait du cœur; Jean Merlin en était tellement touché, que je voyais trembloter ses moustaches.

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La grand-mère, elle, se réveillait comme un escargot dans sa coquille, ses yeux éteints brillaient de colère-} j'en étais surpris moi-même. Et quand je me mis à dire que VOberfœrster, si nous refusions de servir la Prusse, nous accordait vingt-quatre heures pour quitter la baraque, son indignation éclata d'un coup :

« Quitter la maison! dit-elle, en se levant toute courbée, mais cette maison est à moi ! Je suis venue au monde dans cette maison, voilà plus de quatre-vingts ans, et je ne l'ai jamais quittée. C'est mon grand-père Laurent Duchêne qui vint y demeurer le premier, voilà plus de cent trente ans, et qui planta tous las arbres fruitiers de la côte; c'est mon père Jacquemin, qui, le premier, traça le chemin de Dôsenheim et les sentiers de Tommenthal; c'est mon mari Georges Bruat et mon gendre Frédéric, ici présent, qui firent les premiers semis de hêtres et de sapins, dont les forets s'étendent maintenant sur les deux vallées*, et tous, de père en fils, nous avons vécu honnêtement dans cette maison ; nous l'avons gagnée : nous avons entouré le jardin de haies vives; chaque arbre du verger est de nous; nous avons économisé pour ache-

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ter la prairie, élever la grange et rétable... Nous chasser de cette maison! Ah! les misérables... En voilà des idées d'Allemand !... Eh bien, qu'ils viennent! C'est moi, Anne Bruat, qui veux leur parler ! »

Je ne pouvais pas calmer cette pauvre vieille grandmère; tout ce qu'elle disait était juste; mais, avec des gens qui soutiennent que la force est tout, et que la honte et l'injustice ne sont rien, à quoi bon tant parler?

Comme elle venait de se rasseoir tout essoufflée, je lui demandai d'un ton bien triste, mais ferme :

« Grand'mère, voulez-vous que j'accepte du service chez les Allemands ?

— Non, fit-elle.

- Eh bien, dans quarante-huit heures il faudra quitter tous ensemble cette vieille maison.

— Jamais ! cria-t-elle. Je ne veux pas !

— Et moi, lui dis-je, le cœur brisé, je vous dis qu'il le faut! Je le veux!... C'est le premier ordre que je vous donne depuis mon arrivée ici. ,. Vous le savez, j'ai toujours eu pour vous le plus grand respect. Que ces Allemands soient maudits mille fois, pour m'avoir forcé de vous

manquer de respect, je les en e\ècre encore plus, si c'est possible!... Mais ne comprenezvous pas, grancTmère, que ces brutes, sans pitié même pour la vieillesse, s'ils éprouvaient de votre part la moindre résistance, vous traîneraient dehors par vos cheveux gris; vous n'êtes pas forte, vous*, ils sont forts, eux, et cela leur suffit!... Ne comprenez -vous pas que moi, voyant un tel spectacle, je me précipiterais sur eux, quand ils seraient un régiment, et qu'ils me massacreraient!.. Alors que deviendriezvous, vous et ma fille? Voilà ce qu'il faut voir, grand'mère. Pardonnez-moi de vous parler si durement, mais je ne veux pas une minute de grâce, ni vous non plus, j'en suis sûr; et d'abord ils ne nous raccorderaient pas, ce sont des gens sans entrailles ! »

Elle fondait en larmes et bégayait :

« Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! quitter cette maison, où j'espérais voir ma petite-fille heureuse et bercer encore mes arrière-petits-enfants!... Mon Dieu, pourquoi ne m'ave/.-vous pas appelée plus tôt? »

Mlle pleurait si amèrement, que tous ensemble, nous sentions les larmes descendre une à

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une sur nos joues. Que de souvenirs nous revenaient ! Mais la pauvre grand'mère en avait encore bien plus, n'ayant jamais quitté le vallon durant tant d'années, que pour aller deux ou trois fois l'an au marché de Saverne ou de Phalsbourg-, c'étaient ses plus longs voyages.

Enfin, le grand coup était porté. La nécessité, Georges, la terrible nécessité venait de parler par ma bouche-, les femmes avaient compris qu'il fallait partir, peut-être pour toujours, que rien ne pouvait empêcher cet épouvantable malheur.

C'était déjà quelque chose ; mais un autre devoir aussi pénible me restait à remplir. Comme les gémissements avaient cessé, comme nous rêvions tous dans l'abattement, élevant de nouveau la voix, je dis :

« Jean Merlin, vous m'avez demandé, l'été dernier, ma fille en mariage, et je vous avais accepté pour être mon fils, parce que je vous connaissais, que je vous aimais, et que je vous estimais autant que n'importe qui dans le pays. C'était donc entendu, nos paroles avaient été données, il ne nous en fallait pas plus!.., Mais alors j'étais

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brigadier forestier, j'allais avoir droit à ma retraite, et mon poste vous était promis. Sans être riche, j'avais un peu de bien, ma fille pouvait être considérée comme un bon parti. Maintenant je ne suis plus rien -, à dire la vérité, je suis même un homme pauvre. Les vieux meubles qui me restent convenaient à cette maison, quand il faudra les emmener, ils seront un embarras ; et la prairie, que j'ai payée de mes économies, quinze cents francs, aussi par convenance pour la maison forestière, ne vaudra guère plus de moitié, quand il faudra la revendre. Encore les Allemands déclareront peut-être que les biens-immeubles doivent aussi leur revenir. Cela ne dépend que d'eux, puisque le plus fort a toujours raison! Vous-même, vous allez vous trouver sans place; votre vieille mère reste à votre charge. L'entretien d'une femme, au milieu de toutes ces misères, peut vous paraître bien pénible... C'est pourquoi, Jean, mon honneur et celui de ma fille m'obligent à vous rendre votre parole. Les choses ne sont plus les mêmes, Marie-Rose n'a plus rien, et je comprendrais qu'un honnête homme, dans une occasion aussi grave, put changer d'idée.

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Merlin était devenu pâle en m'écoutant, et d'une voix enrouée, il me répondit :

a Je vous ai demandé Marie- Rose pour elle, père Frédéric, parce que je l'aimais et qu'elle m'aimait aussi, Je ne vous l'ai pas demandée, ni pour votre place, ni pour le bien qu'elle pouvait avoir-, si j'avais eu cette idée, j'aurais été un gueux. Et maintenant j'y tiens encore plus qu'avant, j'ai vu qu'elle avait du cœur, cela passe avant tout! »

Et se levant, les bras étendus, il s'écria :

« Marie-Rose! »

A peine l'avait-il appelée, qu'elle se retournait, la figure baignée de larmes, et se jetait dans ses bras; ils s'embrassèrent longtemps et je pensai :

a Tou est bien, ma fille est entre les mains d'un honnête homme, c'est ma plus grande consolation dans tous ces malheurs abominables. »

Après cela, Georges, malgré notre désolation, le calme se rétablit. Merlin et moi, nous convînmes qu'il irait le lendemain porter notre réponse à Zornstadt : « Non, monsieur VOberfœrster, nous ne servirons pas le roi de Prusse ! »

Le brigadier Frédéric.

J'écrivis ma lettre tout de suite, il la mit dans sa poche.

11 fut également arrêté que j'irais de bonne heure au Graufthâl, tâcher de découvrir un endroit pour nous loger, avec nos meubles. Les trois chambres au premier du père Ykel, aubergiste de la Coupe, devaient être toujours libres depuis l'invasion, pas un voyageur ne venant au pays; la place ne devait pas manquer non plus dans son écurie; j'espérais les louer à bon marché.

Quant à Merlin, il avait encore à prévenir sa mère, et nous dit qu'elle partirait pour Felsberg, où l'oncle Daniel serait bien heureux de la recevoir. Le vieux maître d'école et sa sœur avaient longtemps fait leur ménage ensemble; et seulement après son installation cà la maison forestière du Tomenthâl, Jean Merlin avait pris sa mère avec lui. La bonne vieille Margrédel n'avait donc qu'à retourner au hameau, où sa petite maison l'attendait.

Ainsi furent prises nos dernières résolutions.

Jean se chargea aussi d'aller prévenir M. Laroche de ce qui venait de se passer, et de lui dire que j'irais le voir après notre déménage-

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ment. Puis il embrassa Marie-Rose, dit encore quelques paroles d'encouragement à la grand'mère et sortit. Je l'accompagnai sur le seuil, , en lui serrant la main. La nuit était venue, il gelait à pierres fendre, le ciel étincelait d'étoiles. Quel temps pour quitter la baraque et chercher un autre asile !

En rentrant, je vis le pauvre Calas vider la marmite aux pommes de terre sur la table et poser les deux pots de lait caillé près du saladier, en nous regardant d'un air étonné; personne ne bougeait.

« Assieds-toi, Calas, lui dis-je, mange seul ; personne de nous n'a faim, ce soir. »

Il s'assit donc et se mit à peler ses pommes de terre-, ayant tiré le fumier de l'écurie et donné le fourrage au bétail, sa tâche était remplie et sa conscience tranquille.

Heureux ceux qui ne prévoient pas le lendemain, et que l'Éternel gouverne seul, sans rois, sans empereurs et sans ministres.... Ils n'ont pas le quart de nos chagrins!... L'écureuil, le lièvre, le renard, tous les animaux des bois et de la plaine reçoivent leur fourrure nouvelle à l'entrée de l'hiver \ les oiseaux du ciel reçoivent

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un plus fin duvet ; ceux qui ne pourraient pas vivre dans la neige, faute d'insectes pour les nourrir, ont reçu de grandes ailes qui leur permettent d'aller chercher un plus beau soleil. L'homme seul ne reçoit rien? Ni son travail, ni sa prévoyance, ni son courage ne peuvent le préserver du malheur; ses semblables sont ses pires ennemis, et sa vieillesse est souvent le comble de la misère. Voilà notre partage.

Quelques-uns voudraient changer ces choses, mais c'est difficile; il faudrait du cœur et du bon sens qui nous manquent.

Enfin, à la nuit close, nous allâmes rêver seuls, chacun dans son coin, au coup terrible qui nous accablait.

Le brigadier Frédéric. 123

Le lendemain, ier novembre, au petit jour, je partis pour le Graufthâl. J'avais mis ma blouse, mes gros souliers et mon feutre. Les arbres au bord du chemin, se courbaient sous le givre • de loin en loin, un merle, une grive s'élevaient sous les broussailles blanches, poussant leur cri, comme pour me dire adieu. Depuis, j'y ai rêvé bien des fois ; j'étais sur le chemin de l'exil, Georges, il commençait seulement et devait aller bien loin. *

Vers sept heures, j'arrivais sous les grosses roches, où se cachent les plus pauvres maisonnettes du hameau; d'autres suivent la rivière, et je m'arrêtai devant celle du père Ykel. J'entrai par la cuisine, dans la salle d'auberge tout enfu-

1^4 Le brigadier Frédéric.

mée. Rien ne bougeait; je croyais être seul et j'allais appeler, quand j'aperçus Ykel, assis derrière le poêle, son bout de pipe noire à couvercle de cuivre entre les dents, et le gros bonnet de coton sur l'oreille; il ne remuait pas, ayant eu quelques semaines avant une attaque de rhumatisme, qui lui venait de ses longues pêches à la main aux sources vives de la montagne et de ses pêches de nuit dans les brouillards, au flambeau.

Jamais la vallée n'avait eu de pêcheur pareil; il vendait des écrevisses et des truites jusqu'aux grands hôtels de Strasbourg. Malheureusement tout se paye tôt ou tard, les rhumatismes étaient venus, et maintenant il pouvait songer aux bons endroits de la rivière , aux beaux coups de filet.

Dans le moment où je le découvris, ses petits yeux verts étaient déjà fixés sur moi.

« C'est vous, père Frédéric, dit-il? Que venezvous faire ici parmi les gueux qui nous dépouillent? A votre place, moi, je resterais tranquille sous bois-, les loups ne sont pas d'aussi mauvais voisins.

— On ne fait pas ce qu'on veut, lui répondis* je. Kst-ce que vos trois chambres en haut sont

Le brigadier Frédéric, is5

toujours libres, et avez-vous de la place à l'écurie pour deux vaches?

— Si j'en ai ! s'écria-t-il. Les Prussiens en ont fait de la place ! Ils ont tout pris, foin, paille, avoine, farine, avec le bétail.... Ah! la place.... la place. ... Je crois bien. . . . depuis le grenier jusqu'à la cave, nous en avons, elle ne nous manquera pas de longtemps!... »

En même temps, il fit entendre un éclat de rire sec, en grinçant ses vieilles dents et murmurant :

« Oh! scélérats!... Dieu veuille que nous ayons un jour le dessus, j'irai là-bas sur des béquilles, malgré mes rhumatismes, reprendre tout ce qu'ils m'ont volé.

— Alors, lui dis-je, les chambres sont vides?

— Oui, et l'écurie aussi, avec le grenier à foin. Mais pourquoi me demandez- vous ça?

— C'est que je viens pour louer.

— Vous ! sTécria-t-il stupéfait. Vous ne restez donc plus à la maison forestière?

Non, les Prussiens me chassent.

— Ils vous chassent ! . . . Et pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas accepter de service chez les Allemands. »

i2b Le brigadier Frédéric.

Alors Ykel parut attendri; son nez crochu se recourba jusque sur ses lèvres, et d'une voix grave, il me dit :

« J'ai toujours pensé que vous étiez un honnête homme.. Vous étiez un peu sévère dans le service, mais vous étiez juste; on n'a jamais pu dire le contraire. »

Puis il appela :

« Katel!... Katel.... »

Et sa fille, qui venait d'allumer du feu sur Pâtre, entra.

« Tiens, Ratet; dit-il en me montrant, voilà le père Frédéric, que les Prussiens chassent avec sa fille et la grand'mère, parce qu'il ne veut pas entrer dans leur bande. Ça, c'est encore mille fois pire que les réquisitions \ c'est quelque chose qui vous fait dresser les cheveux. »

Sa fille alors prit aussi notre parti, criant que le ciel devrait tomber, pour écraser des gueux de cette espèce. Elle me conduisit en haut, grimpant l'escalier en échelle de meunier, pour me faire visiter les trois chambres que je désirais louer.

Tu ne peux rien te représenter de plus misérable; on touchait les poutres du plafond de la

Le brigadier Frédéric. 12 7

main ; les fenêtres basses, à vitraux de plomb, dans l'ombre des rochers, donnaient à peine un rayon de jour.

Quelle différence avec notre jolie maisonnette, si bien éclairée au versant de la côte! Oui, c'était bien triste, mais nous n'avions pas de choix, il fallait se loger quelque part.

Je dis à Katel de faire un peu de feu dans la grande chambre, pour en dissiper l'humidité; puis étant descendu, le père Ykel et moi nous convînmes que j'aurais le premier de sa maison, deux places à l'écurie pour mes vaches, le petit fenil au-dessus, avec un réduit à porcs, un coin de la cave pour mes pommes de terre, et la moitié du hangar, où je comptais laisser les meubles qui ne pourraient pas entrer dans les chambres, le tout à raison de huit francs par mois, somme assez forte dans un temps ou personne ne trouvait à gagner un centime. !

Deux ou trois voisins, le grand charbonnier Starck et sa femme Sophie, le vannier Koffel, et Hulot, l'ancien contrebandier, arrivaient alors à l'auberge prendre leur chopine d'eau-de-vie, selon Thabitude. Ykel leur raconta les nouvelles abominations des Allemands, ils en furent ré-

i2<S Le brigadier Frédéric.

voltés. Starck m'offrit de venir avec ses chevaux, et sa voiture m'aider à déménager, ce que j'acceptai de bon cœur.

Les choses étant entendues âe la sorte, Starck me promit encore de venir sans faute avant midi; après quoi je repris le chemin de la maison. Il commençait à neiger; pas une âme, ni devant ni derrière moi, ne suivait le sentier, et, sur les neuf heures, je frappais des pieds dans l'allée, pour en détacher la neige.

Marie-Rose était là. Je lui dis en quatre mots que j'avais retenu notre logement, qu'il fallait préparer la grand'mère à partir bientôt, vider nos armoires dans nos paniers et défaire les meubles. J'appelai Calas pour m'aider, et tout de suite ce travail commença ; nous primes à peine le temps de déjeuner. Le marteau retentissait dans la baraque ; nous entendions la grand'mère sangloter dans sa petite chambre et Marie- Rose l'encourager.

C'est tout ce qui me revient.

C'était épouvantable d'entendre gémir cette pauvre vieille, de l'entendre se plaindre du sort qui l'accablait dans sa vieillesse, et puis appeler au secours son mari, le brave père lîruat,

Le brigadier Frédéric. 129

mort depuis dix ans, et tous les anciens dont les os reposaient au cimetière de Dôsenheim. Cela me fait encore frémir quand j'y pense; et les bonnes paroles de ma fille me reviennent avec attendrissement.

Le marteau allait son train ; les meubles, la petite glace près du lit de Catherine, — ma pauvre femme défunte, — les portraits du grandpère et de la grand'mère, peints par Ricard, le même qui faisait les belles enseignes de la ville du temps de Charles X, les deux bénitiers et le vieux crucifix au fond de l'alcôve, la commode de Marie- Rose, et la grande armoire de noyer qui nous venait de l'arrière-grand-père Duchêne; toutes ces vieilles choses, qui nous rappelaient les anciens, la bonne vie paisible, et qui depuis des années avaient leur place qu'on retrouvait à tâtons dans la nuit noire, tout se détachait; c'était en quelque sorte notre existence qu'il fallait défaire de nos propres mains !

Et Ragot qui va et vient, tout étonné de ce remue-ménage; Calas qui demande : «Qu'est-ce que nous avons donc fait, pour nous sauver comme des voleurs*1... » Et le reste... car je ne me souviens pas de tout, Georges ! Je voudrais

1 3o Le brigadier Frédéric.

même avoir tout oublie, et n'avoir jamais commencé cette histoire, la honte du genre humain et Thumiliation de cette espèce de chrétiens, qui réduisent leurs semblables à la dernière misère, parce qu'ils ne veulent pas s'agenouiller devant leur orgueil.

Enfin, puisque nous y sommes, allons toujours.

Tout cela n'était encore rien!

C'est quand le grand Starck arriva, et que les meubles étant chargés sur sa voiture, il fallut dire enfin à la grand'mère de sortir de sa petite chambre, et que voyant dans l'allée cette désolation, elle tomba la face contre terre, en s'écriant :

« Frédéric!... Frédéric!... tuez-moi!... laites-moi mourir. . . . mais ne m'emmenez pas ! . . . Qu'on me laisse au moins dormir sous la neige, dans notre petit jardin ! »

C'est alors, Georges, que je souhaitai moimême d'être mort.... Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. .Et maintenant, après quatre ans, je serais bien embarrassé de te dire comment la grand'mère se trouva placée dans la voiture, au milieu des paillasses et des mate-

Le brigadier Frédéric. i3i

las, sous les milliers de flocons qui tombaient du ciel.

La neige, n'ayant pas cessé de tomber depuis le matin, était déjà haute. La grande voiture s'en allait lentement; Starck, devant, tirait ses biques par la bride, en jurant et les forçant d'avancer à coups de fouet ; Calas plus loin, chassait le bétail, Ragot l'aidait; Marie-Rose et moi, nous suivions, la tête penchée ; et derrière nous la maisonnette s'éloignait toute blanche, au milieu des sapins.

Il nous restait à prendre le lendemain notre bois, notre fourrage et nos pommes de terre; aussi j'avais fermé la porte et mis la clef dans ma poche avant de partir.

A la nuit close, nous arrivâmes devant la maison d'Ykel. Je pris la grand'mère dans mes bras, comme un enfant, et je la portai en haut dans sa chambre, où Katel avait fait un bon feu. Marie- Rose et Katel s'embrassèrent; elles avaient été à l'école et fait leur première communion ensemble, à Dôsenheim. Katel pleurait. Marie- Rose, toute pâle, ne disait rien. Elles montèrent; et pendant que Starck, avec Calas et deux ou trois voisins déchargeaient les meubles

Le brigadier Frédéric.

sous le hangar, j'entrai dans la salle nVasseoir un instant derrière le fourneau et prendre un verre de vin, car je n'en pouvais plus, j'étais à bout de forces.

Le brigadier Frédéric. 1 33

Notre première nuit au Graufthâl, dans cette soupente où passaient les courants cTair du grenier, est la plus triste dont je me souvienne; le fourneau fumait ; la grand'mère toussait dans son lit-, Marie-Rose se levait, malgré le froid, pour lui donner à boire ; les petites vitres grelottaient à chaque coup de vent, qui nous amenait la poussière de neige jusque sur le plancher.

Ah ! oui, nous avons bien souffert cette première nuit ! Et ne pouvant fermer l'œil, je me disais :

« Impossible de vivre ici!... Nous péririons tous avant quinze jours ; il faut absolument nous en aller plus loin.... Mais où aller?... Quel chemin prendre? »

1 34 Le brigadier Frédéric .

Tous les villages d'Alsace et de Lorraine étaient encombrés d'Allemands, les routes couvertes de canons et de convois ; pas une baraque, pas même une écurie ne restait libre.

Ces idées me faisaient des cheveux gris; j'aurais voulu m'être cassé le cou tout de suite en descendant les marches de la maison forestière, et j'en souhaitais autant pour la grand'mère et pour ma fille.

Heureusement, Jean Merlin arriva le lendemain de bonne heure. Il avait porté notre réponse à YOberfœrster; il avait déménagé ses meubles à Felsberg, et la vieille Margrédel, sa mère, était déjà tranquillement assise près du feu, chez l'oncle Daniel.

C'est ce qu'il nous dit d'un air de bonne humeur, après avoir embrassé Marie-Rose et souhaité le bonjour à la grand'mère.

Rien que de voir sa confiance, cela m'avait déjà remonté le cœur; et, comme je me plaignais du froid, de la fumée, de notre mauvaise nuit, il s'écria :

« Oui!... je comprends tout ça, brigadier; je m'en doutais bien; aussi je me suis dépêché de

nir. C'est dur de quitter ses habitudes et de

Le brigadier Frédéric. 1 35

se mettre à vivre chez les étrangers à votre âge*, cela vous casse les bras. Dans des occasions pareilles, il faut se changer les idées. Voici la clef de ma baraque et le cahier des estimations; vous avez aussi votre registre et le marteau de marque, eh bien, savez-vous ce que je ferais à votre place? J'irais tout porter à notre inspecteur ; d'autant plus que YOberfœrster de Zornstadt pourrait vous les réclamer et vous forcer de les donner. Une fois qu'ils seront chez M. Laroche, personne n'aura plus rien à vous dire. Pendant que vous serez là-bas, Marie-Rose lavera les fenêtres et le plancher -, Calas ira chercher le bois, le fourrage, les pommes de terre avec Starck, et moi je me charge d'arranger les meubles, de tout mettre en place. »

Il parlait avec tant de bon sens, que je suivis son conseil. Nous descendîmes dans la grande salle, et quoique ce ne soit pas mon habitude, nous prîmes ensemble un bon verre d'eau-devie -, après quoi je partis, le registre sous ma blouse, le marteau dans ma poche, et le bâton à la main. i

C'est mon dernier voyage au pays, pour affaires de service.

1 3b Le brigadier Frédéric.

L'étang de la Fromiilhe était couvert de glace;

le moulin et la scierie plus bas ne marchaient plus. Personne, depuis la veille, n'avait suivi mon sentier, tout semblait désolé-, durant trois heures je ne vis pas une âme.

Alors me rappelant la fumée des charbonnières, le tic-toc des bûcherons travaillant dans les coupes, ébranchant les arbres, entassant les bûches le long des chemins forestiers, même en plein hiver, toute cette vie joyeuse d'autrefois, ce gain qui donne la nourriture et le bonheur aux moindres hameaux, je me disais que les bandits capables de troubler un pareil ordre, pour s'attirer indûment le fruit du travail des autres, méritaient la corde.

Et de loin en loin, au milieu du silence, voyant passer un épervier sur ses larges ailes, les grilles repliées sous le ventre, et poussant son cri de guerre, je pensais :

« Voilà les Prussiens!... Aujourd'hui ils dévorent tout. Ils ont planté leurs grilles sur les Allemands ; ils leur ont donné des officiers qui les triquenf, au lieu de travailler, ces gens seront forcés de manger leur dernier liard à la guerre, et les autres auront toujours le bec et les ongles

Le brigadier Frédéric. i3y

dans leur graisse; ils les plumeront à plaisir, sans qu'ils puissent se défendre. Malheur à nous tous ! Les nobles Prussiens vont nous manger ; et les Badois, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Hessois avec nous ! »

Ces idées mélancoliques et beaucoup d'autres semblables me passaient par la tête.

Sur les dix heures, je montais la rampe du vieux fort, abandonné depuis le commencement de la guerre; puis, descendant la rue du Faubourg, j'entrai dans la maison de M. l'inspecteur. Mais la porte du bureau dans le vestibule à gauche était fermée; j'eus beau sonner, essayer d'ouvrir, personne ne répondit. J'allais sortir pour m'informer chez un voisin de ce qu'était devenu M. Laroche, s'il avait été forcé de partir, lorsqu'une porte en haut s'ouvrit, et M. l'inspecteur lui-même, en robe de chambre, parut sur l'escalier.

« Qui est là? fit-il, ne me reconnaissant pas d'abord sous mon grand feutre.

— C'est moi, monsieur l'inspecteur, lui dis- je.

— Ah! c'est vous, père Frédéric, dit-il tout réjoui. Eh bien, montez, montez. Toute ma mai-

i38 Le brigadier Frédéric.

son est partie, je reste seul; on m'apporte mes repas de l'auberge de la Grappe. Entrez!... entrez ! . . . »

Nous entrâmes alors dans une petite chambre bien propre au premier; un bon feu bourdonnait dans le fourneau. Et m'avançant un fauteuil :

« Prenez place, père Frédéric, dit-il, en s'asseyant près d'une petite table couverte de livres. »

Je m'assis donc, et nous nous mîmes à causer de nos affaires. Je lui racontai notre visite à YOberfœrster ; il savait tout et bien d'autres choses encore.

« Je suis content de voir, disait-il, que nos gardes, sauf le pauvre Hepp, père de six enfants, ont tous fait leur devoir; c'est une grande satisfaction pour moi. En ce qui vous regarde, père Frédéric, vous et Jean Merlin, votre gendre, je n'ai jamais eu le moindre doute. »

Puis il s'informa de notre position; et recevant le registre et le marteau, il les mit dans une armoire, disant que ses papiers étaient déjà partis, que ceux-ci iraient les rejoindre. Il me demanda si nous n'avions pas des besoins près-

Le brigadier Frédéric. i'3g

sants. Je lui répondis qu'il me restait bien encore 3oo francs, que j'économisais pour acheterun bout de prairie, à côté du verger, que cela me suffirait sans doute.

« Allons, tant mieux! dit-il. Vous savez, père Frédéric, que ma bourse est à votre service-, elle n'est pas forte aujourd'hui; chacun est obligé de ménager ses ressources, car Dieu sait combien de temps cette campagne peut durer -, mais s'il vous fallait quelques fonds.... »

Je le remerciai de nouveau.

Nous causions comme de véritables amis. Il m'engagea même à prendre un cigare dans sa boîte, mais je le remereiai. Alors il me demanda si j'avais une pipe, et me dit de l'allumer. C'est pour te faire comprendre quel brave homme c'était que notre inspecteur.

Je me rappelle qu'il me dit ensuite que tout n'était pas fini ; que sans doute nos armées régulières s'étaient rendues en masse-, que tous nos officiers, maréchaux, généraux, jusqu'aux simples caporaux, étaient tombés par ce moyen au pouvoir de l'ennemi, chose qui ne s'était jamais vue depuis le commencement de l'histoire de France et de n'importe quelle autre nation ;

140 Le brigadier Frédéric,

cela le peinait, et même, si j'ose le dire, l'indignait. Il en avait les larmes aux yeux comme moi.

Mais après cela, il disait que Paris tenait bien, que ce grand peuple de Paris n'avait jamais tant montré son courage et son amour de la patrie; il ajoutait qu'une grande et solide armée, quoique jeune, s'était déjà formée du côté d'Orléans, et qu'on attendait beaucoup d'elle*, que la République avait été proclamée après Sedan, comme les paysans vont chercher le médecin, quand le malade est à l'agonie, et que pourtant cette République avait eu le courage de prendre le fardeau de tous les dangers dont elle n'était pas cause, pendant que ceux qui nous avaient jetés dans la guerre, se retiraient à l'étranger. Qu'un homme très-énergique, Gambetta, membre du gouvernement provisoire, se trouvait à la tète de ce grand mouvement; qu'il appelait à lui tous les Français en état de porter les armes, sans distinction d'opinions, et que si la campagne se prolongeait quelques mois, les Allemands ne pourraient y tenir-, que tous les chefs do lamille étant enrégimentés, leurs terres, leurs usines, leurs exploitations restaient abandonnées;

Le brigadier Frédéric. 141

que le labour et les semailles n'auraient pas lieu, et que les femmes, les enfants, la population en masse périrait dans une horrible famine.

Nous avons vu depuis, Georges, que ces choses étaient vraies ; toutes les lettres qu'on a trouvées sur les landwehr, annonçaient la plus grande misère en Allemagne.

Enfin, ce que me dit M. Laroche réveilla mes espérances. Il promit aussi de faire liquider ma retraite dès que cela serait possible, et vers une heure je le quittai plein de confiance. Il me serra la main et me cria sur la porte :

« Bon espoir, père Frédéric ; nous aurons encore des jours heureux ! »

En le quittant, j'étais un autre homme, et j'arrivai sans me presser au Graufthâl, où m'attendait la plus agréable surprise.

Jean Merlin avait tout mis en ordre. Les fentes de la soupente, des portes et des fenêtres étaient fermées, le plancher lavé, les meubles en place, les cadres pendus aux murs, autant que possible comme ils se trouvaient à la maison forestière. Le froid était très- vif dehors; notre fourneau, que Jean avait monté et nettoyé à la mine de plomb, tirait comme un soumet de forge-,

i42 Le brigadier Frédéric.

et la grand'mèrc, assise derrière, dans son vieux fauteuil, écoutait ce bourdonnement, en regardant la flamme briller jusqu'au fond de la chambre. Marie-Rose, les manches retroussées, semblait contente de voir ma satisfaction; Jean Merlin, son bout de pipe entre les moustaches et les yeux plissés, me regardait comme pour dire :

« T\ bien, papa Frédéric, qu'est-ce que vous pensez de cela ? Est-ce qu'il fait encore froid dans cette chambre ? Est-ce que tout n'est pas propre, reluisant et bien en place ? C'est Marie- Rose et moi qui avons arrangé cela ?

Et moi, voyant ces choses, je leur dis :

« Tout est bien... la grand'mère a chaud... Maintenant je vois que nous pourrons rester ici.. . Vous êtes de braves enfants ! »

On dressa la table. Marie-Rose avait fait une bonne soupe aux choux et au lard, car les Allemands prenant toute la viande fraîche pour eux, on était encore bien content d'avoir de la viande fumée; heureusement les pommes de terre, les choux, les navets ne manquaient pas, cela formait notre principale ressource.

Ce soir-là, nous mangeâmes en famille; et pendant le souper je racontai dans tous les dé-

Le brigadier Frédéric. . 143

tails ce que m'avait appris M. l'inspecteur tou-' chant les affaires de la République. C'étaient les premières nouvelles positives que nous avions de la France depuis longtemps ; aussi tu penses si l'on m'écoutait. Les yeux de Jean brillaient, quand je parlais de batailles prochaines du côté de la Loire.

a Ah! faisait-il, on appelle les Français, les anciens soldats. Tiens ! tiens ! on se défend ! »

Et je m'écriais plein d'enthousiasme :

« Si on se défend !... je crois bien! M. l'inspecteur dit que si ça continue quelques mois, les autres en auront assez. »

Alors il retroussait ses moustaches et semblait vouloir parler; mais ensuite regardant Marie-Rose qui nous écoutait, l'air grave comme d'habitude, il se remettait à manger en disant :

« C'est égal, vous me faites joliment plaisir de me raconter çà, père Frédéric; oui, c'est une fameuse nouvelle. »

Enfin, sur les huit heures, il partit en nous annonçant son retour pour le lendemain ou le surlendemain, et nous nous couchâmes dans la plus grande tranquillité.

Autant la nuit d'avant avait été triste et froide,

144 Le brigadier Frédéric,

autant celle-là fut bonne-, nous dormîmes comme des bienheureux, malgré la bise qui se démenait dehors.

J'étais revenu de ma désolation; je pensais que nous pourrions vivre au Graufthâl jusqu'à la fin des événements.

Le brigadier Frédéric. 14;

Une fois retirés sous les roches du Graufthâl, j'espérais que les Allemands nous laisseraient tranquilles. Que pouvaient-ils nous demander encore? Nous avions tout abandonné, nous vivions dans le plus pauvre hameau du pays, au milieu des bois ; bien rarement leurs escouades venaient dans ce coin, si pauvre qu'on y trouvait à peine de quoi réquisitionner quelques bottes de foin ou de paille. Tout me paraissait donc pour le mieux, et nous pensions n'avoir plus rien à démêler avec cette mauvaise race.

Malheureusement on se trompe souvent, les choses ne vont pas toujours comme on pense.

Bientôt Je bruit courut que Donadieu, le grand

i4<3 Le brigadier Frédéric,

Kern et d'autres gardes avaient passé les Vosges, qu'ils se battaient contre les Allemands du côté de Belfort, et tout de suite l'idée me vint que Jean voudrait aussi partir. J'espérais que Marie- Rose le retiendrait, mais je n'en étais pas sûr. Cette crainte ne me quitta plus.

Chaque matin, pendant que ma fille faisait le ménage et que la grand'mère dévidait son chapelet, je descendais fumer une pipe dans la grande salle, avec le père Ykel. Koffel, Starck et les autres arrivaient prendre leur verre d'eaude-vie-, on parlait des visites domiciliaires, de la défense de sonner les cloches, de l'arrivée des maîtres d'école allemands, pour remplacer les nôtres, des réquisitions de toute sorte qui augmentaient chaque jour, des malheureux paysans réduits à labourer pour nourrir les Prussiens, et de mille autres abominations, qui vous indignaient contre ces imbéciles de Badois, de Bavarois, de Wurtembergeois en train de se faire massacrer pour le roi Guillaume, et de se battre contre leurs propres intérêts. Le grand Starck, fofl dévot et qui ne manquait jamais d'assister à la messe les dimanches, criait qu'ils étaient tOUS damnés sans miséricorde et que leurs âmes

brûleraient jusqu'à la consommation des siècles.

Cela nous aidait à passer le temps.

Un jour, Hulot nous amena son petit-fils Jean- Baptiste, un grand garçon de seize ans, en pantalon et veste de toile, les pieds nus, hiver comme été, dans ses gros souliers, les cheveux pendants en longues mèches jaunes sur la figure, et le sac de contrebande sur sa maigre échine. Ce garçon-là s'étant assis près de feu, nous rrconta que du côté de Sarrebrùck et de Lanuda les landwehr étiaent furieux, qu'on les entendait crier dans tous les cabarets contre la République, cause de la continuation de la guerre depuis Sedan*, qu'on venait d'apprendre qu'une bataille près de Coulmiers, vers Orléans, avait été livrée*, que les Allemands se sauvaient en déroute, et que l'armée de Frédéric-Charles courait à leur secours; mais que nos jeunes gens .allaient aussi rejoindre l'armée de la nation -, et que les hauptmann avaient établi 5o francs d'amende par jour, contre les parents de ceux qui s'échappaient du pays, ce qui ne l'empêcherait pas, lui, Jean-Baptiste, d'aller au secours de la patrie comme les camarades.

i (.8 Le brigadier Frédéric.

A peine avait-il fini de parler, que je montais quatre à quatre, pour raconter ces bonnes nouvelles à Marie-Rose. Je la trouvai sur le palier; elle descendait à la buanderie, et ne parut pas étonnée du tout :

« Oui... oui... mon père, dit-elle, je pensais bien que cela finirait de cette manière 5 il faut que tout le monde s'en mêle, il faut que tous les hommes partent. Ces Allemands sont des voleurs, ils reviendront en déroute. »

Sa tranquillité mitonnait, car l'idée devait aussi lui venir que Jean, un homme hardi, ne resterait pas au pays dans un moment pareil, et qu'il pouvait tout à coup s'en aller là-bas, malgré toutes les promesses de mariage.

Enfin, songeant à cela, )e rentrai dans ma chambre, pendant qu'elle descendait l'escalier, et deux minutes après le pas de Jean Merlin retentit sur les marches.

11 entra tranquillement, son large feutre rabattu sur les épaules, et dit de bonne humeur :

« Bonjour, père Frédéric. Vous êtes seul ?

— Oui, Jean, Marie-Rose vient de des-

Le brigadier Frédéric. 149

cendre à la buanderie, et la grand'mère est encore au lit.

— Ah ! bon.... bon.... » fît-il en posant son bâton derrière la porte.

Je devinais quelque chose à sa mine. Il se promenait de long en large, et tout à coup s'arrêtant, il me dit :

« Vous savez ce qui se passe du côté d'Orléans? Vous savez que la débâcle des Allemands commence et qu'on appelle tous les hommes de bonne volonté. Qu'est-ce que vous pensez de ça ? »

J'étais devenu tout rouge, et je répondis un peu embarrassé :

« Oui, pour ceux qui sont là-bas, de l'autre côté de la Loire, c'est bon -, mais nous autres nous aurions du chemin à faire, et puis les Prussiens nous arrêteraient en route; ils gardent tous les chemins, tous les sentiers.

— Bah ! dit-il, on les croit plus malins qu'ils ne le sont. Je parierais bien de passer les Vosges à leur barbe. Le grand Kern et Donadieu ont bien passé avec beaucoup d'autres ! »

Aussitôt je compris qu'il voulait partir, que c'était en quelque sorte décidé dans son esprit;

1 5 ■> Le brigadier Frédéric.

cela me donna un coup, car une fois en route, Dieu seul savait quand le mariage se ferait \ Tidée de Marie-Rose me troublait.

« Sans doute, lui dis-je ; mais il faut aussi penser aux vieux, Jean ! Que dirait votre mère, cette bonne vieille Margrédel, si vous l'abandonniez dans un moment pareil ?

— Ma mère est une bonne Française, dit-il. Nous avons causé de ça, brigadier \ elle consent ! »

Alors les bras me tombèrent, je n.> savais plus quoi répondre, et seulement au bout d'une minute je dis:

« Et Marie- Rose !... Vous ne pensez pas à Marie-Rose! Vous êtes pourtant fiancés.... c'est votre femme devant Dieu ! . . .

■ — Marie-Rose consent aussi, dit-il. Nous l'avons plus besoin que de votre consentement ; dites oui! tout sera bien. La dernière fois que je suis venu, pendant que vous étiez en bas à fumer votre pipe, j'ai raconté la chose simplement à Marie-Rose, je lui ai dit qu'un garde forestier sans place, un vieux soldat comme moi devait être au feu -, elle a compris, elle consent. »

Ce qu'il me racontait là, Georges, était trop

Le brigadier Frédéric. i5r

fort-, je criai: « Ce n'est pas passible! » Et ouvrant la fenêtre, j'appelai :

« Marie- Rose.... Marie- Rose.... Monte.... Jean est ici. »

Elle étendait le linge sous le hangar, et tout de suite, laissant son ouvrage, elle monta.

« Marie-Rose, lui dis-je, est-ce vrai que tu consens à ce que Jean Merlin aille se battre contre les Allemands, du côté d'Orléans, derrière Paris ? Est-ce vrai? Parle sans gêne. »

Alors elle, toute pâle et les yeux brillants, dit:

« Oui!... C'est son devoir... Il doit partir! Nous ne voulons pas être Prussiens, et les autres ne doivent pas se battre seuls pour nous sauver. .j.. Il faut être des hommes.... il faut défendre son pays ! »

Elle dit d'autres choses pareilles, qui me bouleversaient le sang et me faisaient penser :

« Quelle brave enfant j'ai là!... Non je ne la connaissais pas encore.... C'est la fille des anciens Bruat !. . . Voilà maintenant que les vieux ressuscitent et qu'ils parlent par la bouche des enfants ! Ils veulent qu'on défende la terre du vieux cimetière où reposent leurs os ! »

Le brigadier Frédéric.

Je me levai, les bras étendus.

« Embrassons-nous, leur dis-je, embrassonsnous! Vous avez raison. Oui, c'est le devoir de tous les Français d'aller se battre. Ah ! si j'avais seulement dix ans de moins, j'irais avec vous, Jean, nous serions deux frères d'armes. »

Et nous nous embrassâmes tous les trois.

Je pleurais; j'étais fier d'avoir une fille si brave, si honnête. La résolution de Jean et de Marie-Rose me paraissait donc naturelle. Mais comme nous entendions la grand'mère venir à tâtons de la chambre voisine, en s'appuyant au mur, je leur fis signe de se taire; et la pauvre femme étant entrée, je lui dis :

« Grand'mère, voici Jean, que monsieur l'inspecteur envoie du côté de Nancy; il restera là-bas quelque temps.

— Ah! fit-elle. Il n'y a pas de danger?

— Non, grand'mère, c'est une commission pour les registres forestiers ; ça ne regarde pas la guerre.

— Allons, tant mieux! dit-elle. Combien d'autres sont en danger!... On doit être bien heureux de se tenir dehors! »

Le brigadier Frédéric. 1 53

Puis, s'étant assise, elle commença, selon l'habitude, à prier.

Maintenant, Georges, qu'est-ce que je puis encore te dire sur ces choses, qui me déchirent le cœur quand j'y pense ?

Jean Merlin passa toute la journée avec nous. Marie-Rose fit un aussi bon dîner que possible, dans notre position ; elle mit son beau bonnet et son fichu de soie bleue, pour être agréable aux yeux de celui qu'elle aimait.

Il me semble encore la voir assise à table près de la grand'mère, en face de son fiancé, lui souriant comme en un jour de fête. Il me semble entendre Jean parler des nouvelles d'Orléans, des chances heureuses de la guerre, qui ne sont pas toujours pour les mêmes.

Ensuite, après le dîner, pendant que la grand'mère rêve dans son fauteil, je vois les enfants assis l'un à côté de l'autre, près de la petite fenêtre, se regardant, se tenant par la main, et causant à voix basse, tantôt tristes, tantôt gais, comme il arrive aux amoureux.

Moi, je vais, je viens, je fume des pipes, songeant à l'avenir. J'écoute le bourdonnement du cabaret^ et me rappelant le danger de partir, les

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peines établies par les Allemands contre ceyx qui veulent rejoindre nos armées, il me semble entendre en bas marcher de grosses bottes et traîner des sabres. Je descends, je jette un coup d'ceil, en entr'ouvrant la porte de la salle pleine de fumée, et puis je remonte, un peu rassuré, me disant qu'il ne faut pas trembler, qu'on traverse des lignes ennemies plus difficiles, que des hommes énergiques se tirent toujours d'affaire.

Ainsi se passa toute cette après-midi.

Puis au souper, à mesure que le moment du départ approchait, une tristesse plus terrible et des craintes inconnues, étranges, me gagnaient.

« Allez dormir, disais-je à la grand'mère, la nuit est venue. »

Mais elle ne m'écoutait pas, étant un peu sourde; elle murmurait ses litanies, et nous nous regardions les uns les autres, échangeant nos pensées d'un signe. A la fin pourtant, la pauvre vieille se leva, les deux mains appuyées aux bras de son fauteuil, en murmurant :

« Bonsoir, mes enfants. Venez, Jean, que je

Le brigadier Frédéric. 1 55

vous embrasse. Méfiez- vous des Prussiens... ce sont des traîtres!... Ne vous hasardez pas... et que le Seigneur vous conduise ! »

! Ils s'embrassèrent. Jean semblait attendri \ et la porte s'étant refermée, comme l'église sonnait huit heures et que les petites vitres étaient obscures, il dit :

« Marie-Rose, voici le moment.... La lune se lève; elle éclaire déjà le sentier par où je vais gagner le Donon. »

Ils s'embrassèrent longtemps , se tenant serrés dans le plus grand silence, car en bas on parlait , on criait encore ; des étrangers pouvaient nous épier, il fallait de la prudence.

Tu ne sais pas, Georges, et je souhaite que tu ne saches jamais ce qu'un père éprouve dans des instants pareils.

Enfin ils se séparèrent. Jean prit son bâton ; Marie-Rose, toute blanche, mais ferme, dit: « Adieu, Jean ! » Et lui, sans répondre, sortit brusquement, en respirant comme si quelque chose l'étouffait.

Je le suivis.

Nous descendîmes le petit escalier sombre, et

sur la porte, où la lune couverte de nuages jetait à peine un pâle rayon, nous nous embrassâmes aussi.

« Tu n'as besoin de rien ? lui dis-je , car j'avais mis quelque cinquante francs dans ma poche.

— Non, dit-il, j'ai ce qu'il me faut ! »

Nous nous serrions les mains, sans pouvoir nous lâcher, et nous nous regardions jusqu'au fond de l'âme.

Et comme je sentais mes joues trembler :

a Allons, mon père, dit-il d'une voix frémissante, du courage .. nous sommes des hommes! »

Puis il partit à grands pas.

Je le regardai s'enfoncer dans la nuit noire, en le bénissant du cœur. Il me semble l'avoir vu se retourner au coin du sentier des roches, agitant son chapeau, mais je n'en suis pas sûr.

Quand je rentrai, Marie-Rose, assise sur une chaise près de la fenêtre ouverte, pleurait la tète dans ses mains. La pauvre enfant avait eu du courage jusqu'à la dernière minute, mais alors son cœur fondait en larmes.

Le brigadier Frédéric. ib-j

Je ne lui dis rien, et laissant la petite lampe sur la table, j'entrai dans ma chambre.

Ces choses se passaient en novembre 1870. Nous devions avoir de plus grandes douleurs.

r 58 Le brigadier Frédéric

Après cela, durant quelques jours tout resta paisible.

On n'entendait plus parler d'Orléans. De temps en temps le canon de la ville tonnait, celui de l'ennemi lui répondait de Quatre-Vents et de Wechem, puis tout se taisait de nouveau.

Le temps s'était mis à la pluie; il tombait de grandes ondées froides, la neige fondante suivait par bancs le cours de la rivière débordée. On se tenait blotti au coin du feu; on rêvait aux absents, à la guerre, aux marches, aux contre-marches. Les gendarmes de Bismarck-Bohlen continuaient leur service; on les voyait passer, le

Le brigadier Frédéric. i5o,

manteau ruisselant de pluie. Le silence, l'incertitude vous accablaient. Marie-Rose allait et venait sans rien dire-, elle prenait même un air souriant, lorsque ma tristesse était trop grande, mais je voyais bien à sa pâleur ce qu'elle devait souffrir.

Quelquefois aussi la grand'mère, quand on y pensait le moins, se mettait à parler de Jean, demandant de ses nouvelles. On lui répondait par des choses insignifiantes; les idées courtes de la vieillesse, sa mémoire affaiblie l'empêchaient d'aller plus loin ; elle se contentait de ce qu'on pouvait lui dire, et murmurait en rêvant :

« C'est bon ! . . . c'est bon ! »

Et puis, les soucis de l'existence, le travail journalier, les soins du bétail, du ménage, nous aidaient à vivre.

Le pauvre Galas n'ayant plus d'ouvrage chez nous, s'était mis à faire la contrebande entre Phalsbourg et les environs, risquant sa vie tous les jours, pour porter quelques livres de tabac ou d'autres menus objets sur les glacis-, le bruit courut en ce temps qu'il avait été tué par une sentinelle allemande-, Ragot l'avait suivi, nous n'entendîmes plus parler d'eux. Ils dorment

r6o Le brigadier Frédéric*

sans doute depuis longtemps au coin d'un bois, OU dans un sillon quelque part \ ils sont bien heureux.

\Sn matin, dans la grande salle en bas, étant seuls, le père Ykel me dit :

« Frédéric, on sait que Jean Merlin, votre gendre, est parti pour rejoindre l'armée nationale. Menez-vous, les Prussiens pourraient vous faire de la peine! »

J'étais tout saisi, et je lui répondis au bout d'un instant :

« Mais non, père Ykel ! Jean a des affaires du côté de Dôsenheim; il court pour faire rentrer de vieilles créances ; dans ce moment on a besoin d'argent.

— Bah! bah! dit-il, vous n'avez pas besoin de me cacher la chose ; je suis un vieil ami des Bruat et le vôtre. Merlin n'est pas venu depuis quelques jours; il a passé la montagne et il a bien fait, c'est un brave garçon-, mais les traîtres ne manquent pas, vous êtes dénoncé, ainsi soyez sur vos gardes. »

Cet avertissement me donna l'éveil; et. pensant qu'il était bon de prévenir aussi la mère Margrédelet l'oncle Daniel, après déjeuner, sani

Le brigadier Frédéric. 161

rien dire à Marie-Rose, je pris mon bâton et je partis pour Felsberg.

Il ne pleuvait plus. Le soleil d'hiver brillait sur les bois; et ce spectacle, en sortant de notre sombre recoin, me ranima. Comme le sentier au pied de la côte passait près de la maison forestière, découvrant le vieux, toit au loin, j'en fus attendri. Tous mes souvenirs se réveillèrent; Tidée me vint d'aller voir la maisonnette, de regarder à l'intérieur, en me dressant sur le banc du mur. Il me semblait que cela me ferait du bien, de revoir la vieille salle où les anciens étaient morts, où mes enfants étaient venus au monde ! Mes entrailles en frémissaient et j'allais d'un bon pas, quand, arrivant au petit pont en d'os d'âne, entre les saules couverts de givre, je restai tout saisi

Un garde forestier allemand, son chapeau de feutre vert à plumes de coq sur l'oreille, la pipe de porcelaine à long tuyau dans ses grosses moustaches blondes, et les bras croisés au bord de la fenêtre ouverte, fumait tranquillement, l'air calme, heureux comme dans son propre nid. Il regardait, en souriant, deux enfants joufflus à tête blonde qui s'amusaient sur la porte ; et

[62 Le brigadier Frédéric.

derrière lui, dans L'ombre de la salle, se penchait une femme grasse, les joues rouges, criant d'un ton joyeux :

• Wilhelm, Karl, arrivez, voici vos tartines!»

Tout mon sang ne fit qu'un tour.

Quel malheur de voir des étrangers dans la maison des anciens, où Ton a vécu jusqu'à la vieillesse, et d'où l'on est chassé sans avoir commis de crime, seulement parce que les autres sont maîtres et qu'ils vous jettent dehors ! C'est épouvantable.

Le garde alors ayant levé la tête, j'eus peur qu'il ne me vît, je me cachai. Oui, je me cachai derrière les saules, me dépêchant de gagner le sentier plus loin, en me courbant comme un malfaiteur. J'aurais eu honte que cet homme ne s'aperçût que l'ancien maître l'avait trouvé dans sa maison, dans sa chambre, à son foyer \ j'en rougissais ! Je me cachais, car il aurait pu rire de l'Alsacien mis à la porte; il aurait pu se faire du bon sang. Mais depuis ce jour la haine, que je n'avais jamais connue, est entrée dans mon cœur : je hais ces Allemands, qui jouissent en paix du fruit de notre travail, et se considèrent comme d'honnêtes i^ens, je les abhorre !

Le brigadier Frédéric. i63

Enfin, de là je remontai vers les bruyères jusqu'à Felsberg, bien triste et le front courbé.

Le pauvre village, dans ses tas de boue et de fumier, était aussi triste que moi; pas une figure ne paraissait dans la rue, où les réquisitions de toute sorte avaient passé plus d'une fois. Devant la vieille maison d'école, posant le doigt sur le loquet, je trouvai la porte fermée. J'écoutai... aucun bruit, aucun murmure d'enfants ne se faisait entendre. Je regardai par les petites vitres , les exemples pendaient toujours à leurs ficelles, mais les bancs étaient vides.

J'appelai : « Père Daniel! » regardant en l'air les petites fenêtres du premier, car la porte de l'allée était aussi fermée. Quelques instants après, une autre porte, celle de la maison de Margrédel, bâtie contre le pignon, s'ouvrit; l'oncle Daniel, un petit homme vif, en gros tricot de laine, et le bonnet de coton noir sur la ' nuque, parut en disant :

« Qui est là?»

Je me retournai.

« Hé ! c'est le brigadier Frédéric, fit-il. Entrez.

— Vous ne demeurez donc plus là ? lui dis-je.

[6 i Le brigadier Frédéric.

— Non \ depuis avant-hier L'école est fermée,»» fit-il tristement.

Et dans la salle basse de la vieille baraque, près du petit fourneau de fonte, où les pommes de terre cuisaient dans la marmite, répandant leur vapeur au plafond, j'aperçus Margrédcl assise sur un escabeau.

Elle avait sa figure de brave femme et même son sourire ordinaire.

« Ah! fit-elle, on n'a plus la belle chambre d'en haut pour les amis.... Les Allemands nous chassent de partout.... on ne saura bientôt plus où se mettre!... C'est égal, asseyez-vous toujours là, sur le banc, père Frédéric, et, si le cœur vous en dit, nous mangerons des pommes de terre ensemble. »

Sa bonne humeur dans un endroit si misérable et son courage m'indignaient encore plus contre ceux qui nous précipitaient tous dans le malheur-, la consternation m'empêchait de parler.

« Marie-Rose et la grand'mère se portent bien: me demanda MargrédeL

— Oui, Dieu merci, lui répondis-je -, mais n ius sommes tous inquiets pour Jean. Les

Le brigadier Frédéric. i65

Prussiens savent qu'il est parti ; le père Ykel ma prévenu d'être sur nos gardes, et j'arrive vous avertir.

— Je me moque pas mal des Prussiens ! ditelle alors, en levant les épaules d'un air de mépris : Jean a passé la montagne depuis longtemps; s'ils avaient pu l'arrêter, nous le saurions déjà ; ils n'auraient pas manqué de venir nous le dire, en se frottant les mains-, mais il a passé.... c'est un gaillard !... »

Elle riait de sa bouche édentée.

« Ceux qui lui tomberont sous la main ne riront pas.... Il est bien sûr avec nos volontaires!... les coups de fusil et de canon roulent làbas! »

La pauvre femme voyait tout en beau, comme d'habitude, et je pensais :

« Quelle chance d'avoir un aussi bon caractère, quel bonheur ! »

L'oncle Daniel, lui, se promenait de long en large, en disant :

« C'est parce que Jean est parti que les bandits ont fermé mon école. Ils n'avaient rien à me reprocher ; ils ne m'ont pas donné d'explications -, ils ont fermé, voilà tout, et nous ont

i66 Le brigadier Frédéric.

accorde juste le temps de porter nos meubles dehors; ils nous regardaient d'un œil louche, en criant : Schwint!... Schwint*!...

— Oui, criait Margrédel, ce sont des sournois, des hypocrites -, ils font leurs mauvais coups sans vous prévenir. Le matin, ils vous sourient, ils s'assoient comme de bons apôtres au coin de votre feu-, ils caressent vos enfanta, les larmes aux yeux-, et puis tout d'un coup leur mine change, ils vous empoignent au collet et vous mettent à la porte, sans pitié. Ah ! les bon; Allemands, nous connaissons maintenant ces braves gens!... Mais ils ne seront pas toujours si fiers.... Attendez... attendez un peu... le ciel est juste!... Les nôtres reviendront.... Jean sera là.... Voua verrez, père Frédéric!... nous rentrerons à la maison forestière, nous ferons les noces !... Je ne vous dis que cela. Voyez-vous, il faut avoir confiance en Dieu.... Maintenant nous souffrons à cause de nos péchés.... Mais le bon Dieu remettra tout en ordre, quand nous aurons fini d'expier nos fautes. Ça ne peut pas être autrement.... 11 se sert des Prussiens pour

l. Vit,!" Vite!

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nous punir. Mais leur tour viendra, nous irons aussi chez eux.... Ils verront comme c'est agréable d'être envahis, volés, pillés. Gare ! . . . gare ! . . . A chacun son tour !... »

Elle parlait avec tant de confiance, que j'en prenais aussi*, je me disais :

« C'est bien possible ce qu'elle raconte là.... Oui, la justice arrive tôt ou tard ! A la fin du compte nous pourrions bien reprendre l'Alsace. . . Tous ces Allemands ne s'aiment pas entre eux. . . ,11 ne faudrait qu'une grande bataille gagnée, la débâcle commencerait tout de suite... les Bavarois , les Hessois , les Wurtembergeois , les Saxons, les Hanovriens, chacun tirerait de son côté..., cela marcherait tout seul. »

Mais en attendant, nous étions dans une bien triste position.

Margrédel disait qu'ils avaient assez de seigle et de pommes de terre pour aller jusqu'à la fin de la guerre, et qu'avec quelques sous de sel, cela leur suffirait.

Maître Daniel serrait les lèvres et restait pensif.

Enfin, ayant vu l'état des choses à Felsberg,

pris congé de ces vieux amis vers onze heu-

[68 Le brigadier Frédéric.

res, en leur souhaitant toutes les bonnes choses du monde.

J'évitai de passer auprès de la maison forestière et je descendis la côte du Graufthàl, par la sapinière des roches, m "appuyant sur mon bâton dans les endroits trop escarpés.

Je me rappelle avoir rencontré aux deux tiers du chemin, le vieux Roupp, un délinquant incorrigible, avec sa petite blouse déteinte, la cravate de coton roulée en corde autour de son cou maigre et la hachette à la main.

Il taillait et abattait à tort et à travers tout ce qui se trouvait à sa convenance; grosses branches, petits sapins, tout y passait-, son fagot magnifique s'étendait en travers du sentier -, et comme je lui criais :

«Vous n'avez donc pas peur des gardes allemands, père Roupp ? »

Il se mit à rire, le menton en galoche, et' son morceau de feutre sur la nuque, en se passant la manche sous le nez.

« Ah! brigadier, fit-il ensuite tout réjoui, ces gens-là ne se hasardent pas seuls au bois!... A moins d'être des régiments, et d'avoir des canons devant eux, vies uhlans de tous les cotés et

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d'être dix contre un, ils suivent toujours les grandes routes.... Ce sont des braves qui tiennent à leur peau.... Hé!... Hé !... Hé!... »

Je riais moi-même , parce qu'il disait la vérité.

Mais une terrible surprise m'attendait plus loin, à la descente des roches.

Dans le moment où je sortais du bois et que les petits toits de chaume se découvraient au pied de la côte, sous les bruyères, je vis d'abord des casques briller dans la ruelle, devant le hangar du père Ykel; puis regardant mieux, j'aperçus la foule en guenilles, hommes et femmes, qui stationnait autour d'eux -, Ykel, sur la porte de l'auberge, qui parlait-, Marie-Rose derrière, devant l'écurie sombre, et la grand'mère à sa petite fenêtre, levant les mains comme pour maudire.

Naturellement je me mis à galoper par-dessus les broussailles, comprenant qu'il se passait quelque chose de grave; et descendant la ruelle du vieux cloître, pour couper au court, je débouchai derrière l'écurie, au moment où quelqu'un en sortait, traînant nos deux vaches attachées par les cornes.

Le brigadier Frédéric.

C'était le cantonnier du Bockberg, le nommé Toubac, un homme court, trapu, à barbe noire dont les deux belles et grandes filles pas pour être les servantes du hautpmann ' pi qui vivait chez lui depuis le commencement du sigée.

En voyant ce gueux emmener mon bétail, je lui criai :

«Qu'est-ce que vous faites là, voleur? Voulezvous bien lâcher mes bêtes, ou je vais vous rouer de coups. »

Alors, à mes cris, le sergent, son piquet d'hommes la baïonnette au bout du fusil, Ykel, Marie-Rose, et la grand'mère elle-même, se traînant et s'appuyant au mur, entrèrent dans ta ruelle.

.Marie- Rose se mit à crier :

« Mon père, on veut prendre nos vaches. »

Et la grand'mère, d'une voix lamentable dit : 1 «Mon Dieu! de quoi vivrons-nous? ces vaches sont notre seul bien, c'est tout ce qui nous reste ! »

Le sergent, grand, sec, la tai lie serrée dans son

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