Le brigand de la Loire
n'est pas un seulobscrvnieur qui, rencontrant le soir un des mille vagabonds qui fourmillent dans la grande ville, en voyant sa figure pâle, son regard incertain et méfiant, son corps grelottant au plus fort do l'hiver sous Jes trous béans de ses sales guenilles, ne se soit adressé celle question pleine d un triste intérêt : Cet homme qui semble mort de froid, de faim et de misère, al-il au moins un gîte pour la nuit, un abri pour reposer sa tête, un grabat pour étendre et récliauflcr ses membres épuisés? Cette question, deux sortes de gens, à Paris, peuvent seuls la résoudre. Ce sont d'abord les limiers adroits, audacieux de la police, dont les yeux toujours ouverts, suivent, sans jamais les perdre do vue, à travers leurs déguisemens les plus subtils, leurs pérégrinations les plus vagabondes, ces bohémiens de la société qui, mis
hors la loi par elle, vivent à son égnrd dans un état de guerre perpétuel. Les autres sont les étranges spéculateurs qui logent et hébergenlcette population proscrite.
Deux ou trois quartiers possèdent presque exclusivement le privilège de réunir dans leur sein, chaque nuit, la nuée de bandits qui s'abat tous les malins sur Paris, comme une meule de chiens affamés, à la recherche d'une curée quelconque; et dans ces mêmes quartiers, quohjues rues, (juelques maisons accaparent ce monopole. Au premier rang de ces quartiers, il fout placer l'île de la Cité. Ln rue aux Fèves, la rue Gervais-Laureni, la rue Sainl-Éloi, sont les repaires habituels de cette race maudite qui, par un caprice singulier, choisit sa résidence au seul même du Palais de Justice. Après la Ciié, viennent la Peiite-Polo|;ne, le Gros-Caillou, et 1« cfuar*
lier Moiiffetard. C'est l;"i sedlement que l'on rencontre ces immenses maisons noires, à la façade criblée de fenêtres étroiies, aux murs sninlans et lézardés, ayant une allée d'une profondeur, incalculable au milieu de la nuit qui y règne, un escalier aux marches humides et glissantes, un toît dépourvu de tuiles, et des haillons déchiquetés sortant de toutes ses ouvertures.
C'est dans un de ces antres fétides que nous fdlons conduire le lecteur; il est situé k l'extrémité de la s ue Mouffetard, du côté de !a barrière. La maison a quatre étages. Un escalier, raide comme une échelle, conduit du bout d'une allée profonde jusqu'aux combles , en montant presque perpendiculairement au milieu du bâtiment. A chaque étage se trouve un palier de quatre à cinq pieds carrés, de chaque côté duquel s'éten-
dent, comme deux longs bras, deux corridors d'une largeur à peine suffisante pour permettre à un homme d'y passer de front. Ces corridors de droite et de gauche sont tapissés de portes, el, sur le jilein de chacune de ces portes, est tracé à la craie un gros numéro d'ordre.
Toutes les cellules de ce bouge, décoré du nom de garni, étant, à peu de différence près, exactement semblables, la description de celle où nous allons entrer suffira pour donner une idée générale de toutes.
Auquatricme étage, l'avant-dernièro porte numérotée C9, donnait accès dans une chambre de huit pieds carrés. La pièce principale de l'ameublement était un lit formé de deux morceaux de charpente, qui supportaient à six pouces environ du sol une claie d'osier pourrie, sur laquelle était étendue une mau-
vaîse paillasse évcnir(^e en poils de lapin, un drap de grosse toile, dont la noirceur attestait la durée non interrompue des services, et une couverture de laine, dont tout ce (|ni n'était pas trous, était tellement [»e!é et râpé, que la crasse noirâtre du drap se voyait liltéraienienl au travers. A la lêlede ce grabat inlormn était une chaise en bois blanc, ayant le dossier cassé, et, eu guise de fond, deux planches clouées sur les traverses. Sur cette chaise posait un rond de ferblanc, large comme la main, traversé à son centre par un clou pointu, cl qui servait de chandelier. Cette chambre prenait jour par une étroite fenêtre à guillotine donnant sur une cour voisine; trois carreaux, cassés depuis des années, avaient été remplacés d'une manière économique par quelques chiffons de papier tachés de graisse, sorte de vitres arli-
ficieiles, bien dignes de ces ignobles croisées. Les murs, à l'exception de la cloison du corridor, hjxiieusement garnie de plâtre gris, sur lequel on voyait, écrits au charbon, une foule de noms et de réflexions hétérogènes, étaient construits en planches de bateaux, nues et grossièrement équarries.
Quelques jours après la scène (|ui termine le chapitre précédent, comme neuf heures du malin sonnaient à rhor'oge des Gobelins, un homme, couché sur le lit dont nous venons de parler. Ht entendre un grognement inarticulé, secoua la tête, étira les bras, et réveillé bientôt entièrement, se plaçi sur son séant «t regarda lentement autour de lui. Il allongea la main, et fouilla dans la poche d'une mauvaise redingote déchirée qu'il avait prudemment étendue sur son lit pour augmenter autant (jue possible la chaleur problé-
matique de son lambeau de couverture. 11 eu tira une courte pipe de terre et un paquet de tabac. Après avoir bourré et allumé son hrûle-gueule, il tourna et retourna dans tous les sens la loque sans couleur et presque sans forme, qui lui servait de redingote.
— Nom d'un chien ! dit-il, en passant sa main tout entière dans un nouveau trou qui s'était formé sous l'aisselle, v'ia la pelure qui déménage crânement. S'il ne m'arrive pas d'ici qu'à peu un coU{> à faire, qui me donne le moyen de m'renipper à neuf, j'suis dans le cas de me faire agr affer pour attentat à la pudeur. Un peu plus, et je vas montrer à nu le bas de mon dos.
La porte s'ouvrit, cl une voix enrouée résonna dans la chambre, chantant d'un tonde canaille le premier couplet d'une chanson de barrière :
L'dimanche matin, A la barrière du Maiue, Pour boire du bon vin On s'dirige soudain;
De ce jus divin, Quand on a la têle pleine, On chante plus gaiment, On 8'noie dans l'agrément.
Puis quand vient du bal...
— Eh ben! dis donc, Déiu, est-ce que tu blagues? s'écria le nouveau venu en s'arrêtant court dans ses exercices de chant ; encore sur le flanc à l'heure qu'il est! en v'Ia un qui se mijolle ! dis donc, t'as pas une pipe de tabac à me donner, que je fasse une chique? y a rien comme un pruneau le matin pour se rincer le bec; ça purge.
— Tiens, v'ia mon reste, dit Jérôme Déru en lui montrant de l'œil son pa quct do lala
qu'il avait rejeté sur son lit ; t'es bien joyeux ce malin, la Pince j est-ce que t'as un poupard à nourrir ( 1 ) ?
La Pince pétrit tranquillement entre ses doigts une éflorme pincée de tabac. Quand il en eut fait une boule de la grosseur d'une noix, il se la glissa délicatement sur sa langue, lui lit l'aire deux ou trois tours dans la bouche, et dès qu'il l'eut soigneusement placée dans un coin de sa joue, il se fit un devoir de répondre à son ami.
— J'ai pas de poupard à nourrir, Déru , lui dit-il; pour le moment actuel y a mieux qu'un nourrisson à faire ; le poupard est élevé, il a mis hier sa dernière dent, et il mange tout seul comme père et mère.
(i) Un vol à préparer.
Déru fit un saut dans son lit et se retourna vivement vers la Pince.
— De quoi qu'il y a ?
— V'ià des planches qu'ont des oreilles, dit le bateleur à voix basse en frappant sur la
oison , c'est pas si solide qu'à la Souricière,
is c'est pas plus sûr. Habille-toi en deux
ps et viens jus(ju'à la barrière chez la
re Boudin ; nous pilancherons un verre
eau-d'af et je le dirai de quel côté vient le
vent.
Déru prit sa redingole, l'élala devant les yeux de son compagnon, et lui montrant les trous (]ui la défiguraienl d'une telle façon qu'elle était réellement hors de tout service :
— Y a pas plan, dit-il avec humeur; j'ai pas le sou et pas d'hardes.
— T'es melon comme un pante (1), aussi, répondît la Pince en haussant les épaules; pourquoi que tu fais pas comme moi et que tu n'as pas une largue (2). Regarde si j'ai pas toujours le dos couvert par des pelures un peu chouettes, et si j'ai pas toujours aussi quelques roues de derrière dans ma poche? Une femnie, vois-tu, on dira ce qu'on voudra, c'est un animal utile; moi, c'est mon opinion ; seulement faut savoir s'en servir. Y a pas d'doute qu'un serin qui se laisse plumer par une gironde (3) n'est toujours ni plus ni moins qu'un serin. Mais qu'que ça prouve? ça prouve rien. Via ma particulière, Pamélala-Rousse, c'est une bonne fille, pas vrai? Mais
(1) Bourgeois.
(2) Femme.
(3) Jeune fille.
ça n'empeclie pas que si j'écoutais ses gîrics, elle m'en ferait voir d'un peu épaisses, des couleurs. Au lieu de ça, quand j'y dis file , elle file; et quand j'y dis j'ai pas d'os, m'en faut ; n'aies pas peur, elle m'en procure ben \ite : ces femmes, ça gagne des pions si aisément?
— C'est égal, grommela Déru, c'est pas régalant d'avoir toujours un chameau à ses trousses. Dire qu'il n'y a pas seulement moyen de faire un pas sans qu'elle vous dise d'où que tu deviens? où que tu vas? eh! zutl
— Tu m'affliges ! parce que t'as évu des
peines de cœur avec la grande Norine mais
après tout, ça te regarde; les opinions sont libres, et comme dit c'iautre, tous les goûts sont dans la nature; mais c'est pas le tout^ attends un peu , n'teffarouche pas ; je te vas chercher des nippes.
La Pince sorlit, resta quelques minutes absent et rentra bientôt après, portant deux ou trois vêlemens (|u'il jeta sur le lit de Jérôme Déru. Celui-ci s'habilla leslement et au bout d'un moment les deux amis, arrivés sur le palier, s'apprêtaient à descendre, lorsqu'ils entendirent les pas d'un homme qui montait résonner sur l'escalier à l'étage au-dessous, lis attendirent un peu, et bientôt la figure placide et sournoise de Joseph Larouilie , le valet de chambre du marquis de Garnerac , leur apparut a travers l'obscurité. Les deux hommes firent un mouvement en reconnaissant le nouveau-venu , et descendirent deux ou trois marches.
— Monsieur Déru, monsieur la Pince, dit le valet de chambre en saluant par habitude, j'ai bien l'honneur d'être le vôtre. Je désirerais vous entretenir quelque peu.
— Est-ce qu'il y a du nouveau ? demanda Déru.
— Du nouveau pas précisément ; on
pourrait môme dire que c'est de l'ancien qu'il s'agit ; mais cet escalier est un lieu peu commode pour parler d'affaires sérieuses. Si vous voulez ; nous allons entrer dans votre appartement.
— Un instant, dit la Pince en arrêlant Déru, qui se dirigeait vers son cabinet : la sûreté est la mère de la prudence, comme dit c'i'autre; ton local est malsain, Déru, vu qu'il a dos oreilles des deux côtés, qui peut entendre des choses qu'on n'a pas besoin qu'il sache. Allons dans le mien ; j'ai pas de voisins pour le quart-d'heure, et j'enverrai Paméla à la porle battre son quart. Elle a l'œil bon comme une chatte; ça sera plus sûr.
Et sans attendre qu'on approuvât sa proposition, la Pince enfila le corridor, ouvrit une porte et fit signe à Larouille et à Déru d'approcher. Son cabinet ressemblait de point en point à celui de ce dernier ; la seule chose qu'il y eut en plus était Paméla-la-Rousse, les épaules nues, seulement vêtue de sa chemise, dont la coulisse était cassée, et d'un mauvais jupon de laine, serré sur ses hanches avec un ruban rose fané; la tête couverte d'un mouchoir noué en marmotte, duquel s'échappaient de nombreuses mèches de ses cheveux d'un jaune filasse , et les pieds nus enfoncés dans de vieux souliers d'homme éculés. Elle était courbée devant la chaise, et savonnait ses bas dans un pot à confiture cassé.
— Paméia , détale , lui dit la Pince , colle-
toi le long de la porte et bats l'antif (i) soigneusement. Si quelqu'un vient, siffle.
Paméla fit un signe «le \èle à Déru , jeta un regard effronté sur J;>seph Larouilie, et, sans se faire répéter l'ordre qu'elle venait de recevoir , elle renfonça ses b:iS à demi-lavés dans le pot à confiture, essuya ses mains à sa chemise en soulevant le coin de son jupon, et sortit du cabinet.
— Voilà ce que c'est, dit I.arouille à voix basse, M. le marcjuis est |)!us amoureux que jam;jis.' il veut renfaiU, c't'St son idée.
— Il l'aurait, son enfant, interrompit la Pince avec colère, si j'avais eu tant seulement pour deux liards de chance l'autre soir en sortant du Bal des Chiens. Mais ouin ! y a pas eu plan î
— Cependant , toutes vos mesures parais-
(1) EspioBfl*.
saiéhi bien prises , dit M. Lai'Oiiille avec oncliori.
— Nom d'un ferlampierl y a pas d'affaire qui se soit jamais présentée si bien ! figurezvous : la voiture à quatre pas, six lapins soignés comme moi en embuscade le long des arbres de l'avenue, une nuit noire comme un four, et pas un chat aux environs ; je les vois arriver, les deux vieux et la gironde. Bon ! attention, que je dis! v'ià les pantes; ils approchaient, ils passent , et au moment où je me lançais pour empaumer la largue, qu'estce que je vois ! un homme qui file doucement derrière eux ; je me recache et je regarde : paf ! en v'ià un autre, puis encore un autre, et encore un autre; ils étaient cotnme ça ni plus ni moins qu'une douzaine. Je suis la bande ; les deux vieux et la fille tournent le boulevarl Mont-Parnasse, les autres tournent
aussi ; c'élait comme une procession , quoi ! Je les suis dans leurs talons comme ça de
porte en porte jusqu'au moment où votre
serviteur, merci ! la fille entre, les deux vieux entrent, et ils me fichent la porte au nez. Et ce qu'il y a de pins cocasse , monsieur Larouille, c'est que tous ces sacrés muffles qui les suivaient , et qui m'avaient fait manquer le coup, une fois les autres rentrés, demi-tour à droite ! les v'Ià qui s'en retournent par le môme chemin, et v'Ià que sous un réverbère, au milieu de la troupe , je reconnais, monsieur Larouille, le moutard qu'a épaté votre maniuis au Bal des Chiens, par un coup de chausson flambant; tu sais, Déru ?
Déru répondit par un signe de tête, et le valet poussa un profond soupir.
— Ce qui est fait est fait, dit-il tristement ; c'est un grand malheur que vous
ayez manqué celte occasion, car de longtemps [leul-êUe il ne s'en [»réscnlera une aussi l)e!!e. Du reste , lâchez d'en trouver une; M. le marquis vous fait toujours les mêmes offres. Nous aurons six mille francs aussitôt que cette petite aura franchi le seuil de la maison de Passy.
— Je connais c't'affaire-là comme pas un, dit Déru avec brusquerie; et je dis que tant que ce vieux chameau de chiffonnier sera autour d'elle, y aura pas moyen de moyenner sans faire un bousin qui nous mettrait aux arpions toute la rue de Jérusalem.
— Si ce n'est que ça, dit la Pince en faisant un signe d'une atroce éloquence, c'est pas la m( r à boire: on refroidira le vieux; avec (,'a, c'est facile comme bonjour; rapport à son métier, il est toujours à rôder la nuit,
cet homme. Il n'y a qu'à l'attendre dans un coin.
Monsieur Larouille en entendant ces dernières paroles devint d'une pâleur cadavéreuse.
— Arrêtez ! messieurs, arrêtez! ceci, je ne dois pas l'entendre. Cette seule circonstance pourrait me compromettre très gravement.
Savez-vous bien, messieurs, qu'aux termes de la loi , je serais regardé comme complice. On connaît son code , messieurs. Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer; faites ce que vous voudrez, je m'en lave les mains ; mais, pour l'amour de Dieu, ne me mêlez pas dans vos affaires ; je suis un homme paisible , de mœurs douces. Monsieur Déru, monsieur la Pince, je vous salue de nouveau; vous vous rappelez bien l'adresse à i*assy, rue Basse, 62, et vous savez, trois mille francs
pour moi, trois mille francs pour vous , c'es' convenu.
Le valet de chambre sortit à reculons. Dés que Jérôme Déru et la Pince lurent seuls, ce dernier s'écria :
— En v'Ià un cataplasme! cré coquin ! si n'y avait sous la calotte du ciel que des dromadaires de cette espèce-là! C'est égal,
Taffaire est belle; faut laisser "tout de côté. Nous ferons la mienne plus tard ; pas vrai, Déru?
— C'est ce vieux qui m'embête, dit Déru en réflécliissant.
T'es grjolle! y ne s'agit que d'un coup de poing cette nuit ; nous l'attendrons du côté du Gros-Caillou, et en deux temps, tout sera dit. Maintenant fdons à la barrière; et puisque ça va bien, je paie à déjeûner chez la mère Boudin.
La Pince prit le bras de Déru, et après avoir relevé Paméla-la-Rousse de sa garde à la porte et lui avoir promis de la mener, le soir, danser à la Courlille, les deux dignes amis descendirent l'escalier quatre à quatre et se dirigèrent, la tcte haute et le cœur gai, vers la barrière Saint-Jacques.
La Bonrs* on 1» Tle.
Le lendemain , yen les quatre heures du malin, deux hommes débouchèrent sur le boulevart Montparnasse par la rue du Cherche-Midi. Là, ils s'arrêtèrent, échangèrent (Quelques mots à voix basse; puis, chacun
d'eux prit un côté du houlevart, et ils le descendirent ainsi ^ marchant d'un pas lent, mesuré et circonspect, et se glissant comme deux ombres aussi près des murs que possible. Quand ils arrivèrent l'un au pied, l'autre en face de la maison qu'habitaient Héliopolis et sa fdle adoplive, ils s'arrêtèrent de nouveau, et comme si leurs actions eussent été convenues d'avance, l'un se tapit derrière un arbre, et l'autre se cacha dans les décomcombres d'une maison &n vdie (Je construction.
La nuit était encore complètement noire. Un voile funèbre couvrait le ciel, une pluie glacée, poussée par un vent aigu, tombait à t orrent.
Upe demi-heure environ s'écoula Je la sorte sans qu'aucun des deux hommes fit un seul mouvement, prononçât une seule parole. Ce-
pendant au bout de ce temps, celui qui s'était collé contre un arbre, quitta son abri, et traversant !a chaus>^ée, marcha droit à son compagnon.
— Hé! Déru, lui dil-il à voix basse; faut délaler. V'ià les blanchisseurs qui commencent à défder, et maintenant y a plus rien à faire par ici. M'est avis que si nous voulons pincer le vieux, faut aller l'attendre au pont d'Iéna ; avec ça qu'il fait un temps à ne pas mettre un raille à la porte.
— Un vrai temps de chien, répondit Déru en soufflant dans ses doigts. Oui j mais c'est que si nous n'avons plus l'œil sur le bazar du vieux, il pourra bien tourner à droite pendant que nous filerons à gauche, et nous irons battre notre quart au pont d'Iéna pour le roj de Prusse.
— Y a pas de danger, répondit l'autre
dans qui le lecteur a sans doute déjà reconnu le bateleur Meunier, dit la Pince; il y a par là^ près du pont , une fabrique qui tous les matins y fait cadeau de ses vieux papiers; il ..j. ira sûrement , et comme l'endroit est bon, que n'y a jamais un chat , nous lui collerons son sac en douceur. S'il joue des pattes, la rivière est pas loin j une tête, et il fera sa coupe chez les goujons.
Déru réfléchit un moment.
— Si tu crois qu'il vienne au pont d'Iéna, dit-il, liions , ça m'est égal; mais ça serait embêtant d' manquer l'coupc'maiin, vuqu'l'affaire est majeure et qu'j'ai besoin d'pions. Après ça s'y avait moyen d's'arranger sans saigner l'vieux, j'I'aimerais autant, y a rien qui m'éceure comme dCescarper (1) quand on peut s'en passer.
(1) Assassiner.
La Pince leva les épaules, regarda son compagnon entre les deux yeux, et partit d'un éclat de rire que la prudence étouffa.
— Tu blagues! dit-il d'un ton goguenard, y a rien qui m'amuse comme quand t'es dans tes jours d'attendrissement; on dirait d'une vache qui pleure son veau. Allons, pas de frime, fdons et doucement.
— Passe devant, à gauche, le long du mur, dit Déru ; et tâche que les blanchisseurs n'te voient pas , j'te suis à dix pas par derrière.
— Dis donc, parce qu'on fait ses affaires c'est pas une raison pour négliger son bec. Un coup d'sacré chien , l'matin, n'gâte pas l'haleine, ça lue le ver, pas vrai ?
— Oui, mais c'est pas l'momentd'nous humecter le canal au pain.
— T'enj porte pas, Déru, et suis mon Fai-
sohrtement. Nous passons, pour aller d'ici au pont d'iénn , dcvanl Tmanzingite à Cerbère, l'établissement du Grand Saladbi, y a pas d'raîson pour qu'nous n'entrions pas licher un poisson d'eau d'af sur l'pouce; hein ?
— Pas d'bêlise! répondit Déru d'un ton de maître, file ton nœud et ne t'arrête pas d'vant V Grand Salaàin si tu tiens à ta peaii, anima! ! Tu ne comprends pas qu'si l'vieux rejimbe et qli'on l'ostourbisse, ça fera du train et qu'pendant six mois nous aurons aux orpions tous les railles d'ia rue d'Jérusaiem t Eh bien , m'ion ! si tu fais voir ton muffle à Cerbère, à trente pas d'I'endroit, une heure ou deux avant l'coup , po>tr(]uoi qu'il n'irait pas nous manger (2). Quand ça ne s'rait que pour mettre bien dans les papiers d'ia pré- Ci) Dénoncer.
fedlul^e son établissement d'empoisonneur. Vois-tu clair dans la chose maintenant?
— T'es fin comme un renard, t^étu ; répondit la Piiicè avec adnlir^alion, t'es rusé comme père et mère. Crënôm ! le celui qui t'pincera sera «n mâle à poil, j'en réponds.
— Et j'espère bieii qu'ça sera pas de sitôt, répondit Déru. Allons, file, l'iomps s'p;\sse et faut arrlvef d'avance poui choisir notre endroit.
Meunier ne se fit pas répéter ^injonction impéralive dé Déru ; sortant des décombres, il se mit en roUle vers les invalides en rasant avec précaution les maisons du boulevart. Un moment après Déru l'imita, et le suivît à quelqueé pas eh arrière.
Quand ilâ arrîvèi'ent au pont d'îéna, la nuit était encore aussi noire et la pluie tombait avec la mêitïe violence j seulement le vent
avait cessé, et le ciel, dégagé peu à peu des nuages épais qui le couvraient une heure auparavant, montrait de loin en loin une étroite éclaircie. La livière, d'une hauteur énorme, battait de ses vagues furieuses les murs du quai et les piliers du pont, et ses mugissemens sourds, se mêlant aux derniers cris de la bise, donnaient à la nuit un aspect terrible, un caractère sinistre , parfaitement d'accord avec les sombres projets et les pensées secrètes des deux bohémiens.
Après avoir un moment prêté l'oreille, et s'être communiqué leurs remarques respectives, Déru et Meunier se glissèrent derrière un pan de mur d'où l'on apercevait, sur la droite, dans la direction du pont de Grenelle, à cinquante pas environ , la haute cheminée ronde et niince d'une fabrique se dessiner sur un coin moins obscur du ciel. .^
— VMà l'endroit , dit la Pince à voix basse, c' l'espèce d'mât de cocagne, c'est la machine à la fabrique d'blanr d'cériise qu'a prisVvieiix d'amitié et qui y communique ses restans d'papïer et ses loqnes. Tous les matins, il vient remplir son carquois d'osier, une, deux ou trois fois. S'il vient à c'matin, faut qu'il . passe ici, entre ces deux arbres, et alors...
Meunier acheva sa pensée en sortant de sa blouse le manche d'un conte ui, et certain d'avoir été compris il reprit sa place le long de son tronc d'arbre. Tout rentra d«;s lors dans l'ombre, et le silence ne fut plus de nouveau interrompu que par les branches mortes craquant sous les efforts du vent et le clapotement continu de la rivière.
Une longue heure se passa de la sorte, au bout de laquelle un iéger bruit retentit du côté du Gros-Caillou. Les deux hommé^,'en
i'iïOlPQtlvint, r^r^nl un )[\iôi^iç[3iîûy\en(>cnt cl se to|U)BUlcplu„s i^rèsH l'arljri'où ÎU s!fippu)^ipnt lous doux tendirent le cou, drossèrent les oreilles et fixèrent ^vec avjdité leurs regards perçons dans h direction du brui^. Auprès une xwinuie d'attente, Meunier se hjisarda à murmurer ù voix basse à son compagnon :
— Ce. n'est cependant pas par là qu'il doij yçnir,...^ pourvu qu'ça soit pas un railU
— Tais ton bec^ dit Déru du même ton, et surtout fais altenlion, n'va pas saigner un dindo,n qu'çà n' serait pas l'bon, ça f'rait du bruit pour rien.
— A pas peur.
— Cbut! Via Tmême bruit.
En effet, un coup de sifflet prolongé retentit plus rapproché des deu^^ hommes. I! était évident que cçlui qui arrivait se dirigeait vers
— C'est un coup d»; langue donnô 0:1 ferlampier{\)^ murmura de nouveau Meunier; y a peut-être par ici des amis qui rôdent et cherchent un coup.
— Quand ça s'rait l'pape, si c'est pas noire hoiiinie, bougeons pas, dit Déru d'un ton ferme; un ferlqnipier nous mangerait (2} tout comme un pante (3), et j'ai pj^s pour deyx liards envie d'aller prendre un logement à la Lorceffe{\), qui que ce soit qui m'y mène.
-- T'^s raispn, niai§ f'sons l'niQrt, v'Ià l'individu ; on entend ses arpions qui pataugent.
Une minutes après, on vit, çpmme venait de l'annojîcer Meunier, un individu passer
(1) Vagaboud.
(2) Dénoncerait.
(3jl Bourgeois.
(4) La Force.
~ ne —
à vingt pas des deux rôdeurs de nuit. Il por-
■ -M ■ • ' : '.■:-.{' -.U ;;-!'i('n!!ii' .' ; , , ■ . .-■.-■■S
laîf sur son épaule ujie canne à pêche en rnseau, dont un des Iionts était passé dans l'anse d'un panier. Une espèce de veste en peau de chèvre, le j.oil tourné en dehors, comme en portent les hommes du porl, couvrait ses épaules et sa poitrine, él laissait voir en dessous le bas d'une blouse bleue. Une méchante calotte grecque' étaît' deslinée à lui servir de coiffure; mais par le fait, elle ne garantissait de -la pluie qu'un coin rétréci de sa tête, au-dessus de son oreille droite, sur laquelle cette calotte était penchée à un tel point, qu'elle seniblait ne pbKwir conserver sa position que pir un miracle d'équilibre. Cet individu s'avançait tranquillenicnt, sans s'occuper du vent ni"' de la pluie, et sifïlait mélodieusement le refrain d'une chanson pojiulaire. Quand il passa devant
les deux bohémiens, il cessa (!e silïler et se mit à chanter d'une voix cîaire et presqu'enfanliuo, ia fameuse barcarole de Zantpa :
Que la vague écumaule Me lance vers les cieux !..
Il s'ari'i^la lout-à-coup dans sa marche et clans son eiiânt, et son altenlion, attirée par un jtiron à demi étouffé du bateleur Meunier, il fixa un regard ardent de son côté, en murmurant assez haut pour être entendu :
— Il paraît que la promenade est agréable k c'matin, et qu'Ies arbres o.it une langue aussi bien qu'Ies homnies, pour s'coinmuniquer leurs senlimens; c'est égal, pourvu que l'goujon morde, j'm'en ndtecomme del'an IV de la république française, une et indivisible, nom d'une pipe! en \'là des uiols cpii ron-
fient ni plus ni moins qu'une toupie d'Allemagne. Heureusement que rvenl s'éteint, et que j'ai (les asticots un peu chouettes, sans c'a j'pourrais bien m'passer d'friture
A moitié de sa phrase il avait repris sa marche, en se dirigeant vers le quai, et sa voix ne larda pas à se confondre avec le bruit de la rivière. Quand il fut assez éloigné pour (jue le danger d'êire encore entendu de lui eût entièrement disparu, Déru quitta précipitamment l'arbre qui lui servait d'abri, et s'approchant de son compagnon :
— Tonnerre de Dieu de chameau ! lui d'til, en lui mettant le poing sous le nez; tu veux donc nous faire pincer ? Pourquoi qu't'as parlé quand c'i'animal a passé. S'il n'avait pas été seul, en fallait pas davantage pour nous faire manquer notre coup.
— Eh ! j'ai pas pu me r'tenir, répondit Meunier avec colère , quand j'I'ai vu arriver par ici ; et pis d'ailleurs, est-ce que t'aurais l'air d'm'embêter aussi, toif
-- Avec ça qu'il m'paraît manqué finalement pour aujourd'hui, ton coup, reprit Déru d'un ton bourru, avec les idées de v'nir par ici croquer l'marmoi et manger d'I'herbe,
au lieu d'attendre l' vieux à sa porte V'Ià
l'jour qui montre son nez, et le ciel qui va mettre ses lunettes; si l'pigeon n'est pas ici d'ici qu'à une heure, tout est flambé, et nous aurons reçu la pluie, rincés comme des carpes, pour des prunes; c'est régalant.
— Allons, c'est bon, tu m'esquintes; couche toi là encore une heure, et n'gueule pas comme une femme qu'accouche; ça m'agace les nerfles.
Déru reprit sa place en grognant , et le
silence se rétablit. Un nouveau laps de temps s'écoula, pendant lequel la nuit fil peu à peu place à la douce obscurité qui précède le jour. Les deux hommes purent bientôt distinguer' assis au bas de la berge, presque sous le pont, le pécheur qui les avait un moment effrayés. Cependant les prévisions de Déru semblaient devoir se réaliser, [/aube commençait à noindre, et personne ne paraissait aux alentours. Le quai, a demi inondé par la pluie <|ui n'avait cessé de tomber toute la nuit, était dans toute sa longueur, lan! (jue les regards pouvaient s'étendre, désert et silencieux. Il devenait de minute en minute plus évident qu'avant peu les deux rôdeurs seraient contrains à renoncer po!ir ce jour-là à leur projet homicide , et â en remettre l'exécution à un autre moment. L'abri précaire (pi'ils avaient trouvé jusque-là derrière les deux
arbres, le long desquels ils se cachaient, leur manquait à chaque instant davantage à mesure que le jour grandissait, et menaçait même de leur échapper bientôt. En effet, ils commençjient déjà à être en vue; et si le pécheur s'était relourné, il eût piî, à travers la brume, les apercevoir à demi. Dans celte position, les deux hommes écliangèrent un signe et un coup-d'œil , et usant des p!us grandes précautions, pour ne pits éveiller l'attention de ce dernier, ils quittèrent leurs arbres protecteurs , et s'avançant ^!avantRge dans l'avenue, en s'éloignant du quai, ils se mirent hors de vue du bord de l'eau et s'accroupirent encore au pi((l de deux auties ormes.
Il y avait à peine une minute qu'ils avaient changé de place, lorsqu'un bruit de pas, venant dans la direction des Invalides, leur
prouva la sagesse de cette détermination.
Cette fois, ce ne fut pas Meunier seul qui rompit le silence, comme il l'avait fait en voyant arriver le pécheur. Déru, lui-même, malgré toute sa prudence, ne put retenir une exclamation de joie, quand il entrevit, à la faible lueur d'une aube de février, la victime qu'ils attendaient.
Héliopolis, car c'était bien lui en effet, s'avançait d'un pas rapide; ayant à la main un court bâton, terminé par un crochet de fer, et sur le dos, sa balle d'osier vide. Il marchait la tête basse, comme un homme enfoncé dans de tristes réflexions; et, se dirigeant en ligne directe vers la fabrique du blanc de céruse, qui se trouvait de l'autre côté du pont, il devait nécessairement passer près de l'un des deux bandits, et peut-être même entr'eux.
La Pince, en le voyant s'approcher, sortit son couleaii et l'ouvrit. Déru, pâle comme un mort, les yeux hagards , tremblait malgré lui de tous ses membres.
Pen(iant les quelques minutes riéceSsaires au vieillard pour arriver à l'endroit falal où l'allendaient les deux misérables , il y eut un moment de silence terrible. Meunier, calme, iiripassible comme un homme depuis longtemps habitué au crime, essayait lentement sur le bout de son pouce la pointe de son long couteau, et jetait de temps à autre sur son compagnon elTaré d'ironiques regards de mépris.
Héliopolis approchait peu à peu. Sa mâle et noble figure commençait à s'apercevoir; un nuage couvrait son front chauve et ridé ; sa vieille moustache blanche Trissonnait légèl'ement sous le coup d'une importune pen-
sée : on eût dit qu'un pressentiment sinistre accablait le cœur du vieux soldat. Cependant il approchait à cliaque instant davantage, et le moment arriva bientôt où quelques pas seulement séparèrent la victime de ses assassins.
Meunier s'élança pour le frapper derrière; mais Jérôme Déru t'avait précé<lé. Soit (|u'un sentiment de pitié généreuse, S()it qu'un de ces remords anticipés qui, comme un don du ciel, comme une lueur passagère, surgissent quelquefois au fond des cœurs les plus infâmes, soit enfin qu'enVayé, égaré pai l'atrocité du crime qu'il allait commettre, il eût réellement perdu la têle, il se jeta au devant du vieillard en lui criant d'une voix tremblante :
— La bourse ou la vie.
Iléliopolis surpris recula d'un pas, et leva bravement son crochet pour se défendre ,
comme iféût làit autrefois deson bancal pour attaquer un ennemi; mais la férocité du bateleur la Pince ne lui laissa pas le temps d'achever son mouvement. Le saisissant par derrière avec une force terrible, il lui porta par dessus l'épaule un coup dé couteau vigoureux, et le bon vioillard qui, pondant trente ans, avait exposé son corps devant leis canons de toutes les puissances de l'Europe, tomba lourdement, en poussant un cri de rage et de douleur. I
Dès qu'ils le virent étendu sans mouvi?vement, par un môme sentiment instinctif, les deux scélérats firent un bond de côté pour s'enfuira tontes jambes. Au bout de quelques pas, Mèimier iil volte face.
— L'affaire est faite, dit-il, son pain est
cnii'fmaîn tenant faudrait* êire bête comme
'des Oies pour ne pas cnercher dans sa poche,
et voir s'y |i'a jjas quelques pioqs dç trop : à quoi que ça lui servirait?
Et joignant l'effet à la parole, en un tour de main il retourna toutes les poches du vieux chiffonnier. Toutes étaient vides. Le pauvre homn^e , sobre et rangé conime une jeune fdle, n'ayait jamais (l'argent : ses qiielques sous étaient si vite employés à procurer à ^a chère enfant une surprise nouvelle.
En voyant ses espérances déçues, la Pince, par un mouvement de colère, écarta violemmenl le gilet et la chemise du vieillard, et il fil entendre un cri de joie sauvage en apercevant, eqtreson dernier vêtement et ga poitrine, suspendu à son cou par un cordon de laine, un petit sac en peau jaune. Il l'ouvrit avec avidité, et en sortit une croix d'honneur, un parchemin et un papier . C'était la croix que l'Empereur lui-même avait donné à Héliopolis,
son brevet de légionnaire el laletlre qu'Emma deRicheville, la fille de son colonel, la mère de sa petite Blanche, adressait au père de son enfant, et qu'elle avait remise au vieux dragon ; c'était le seul litre, le seul renseignement qui resta à Blanche pour retrouver son père et sa famille.
Meunier prit la croix, et tendit les papiers à son compagnon, en lui disant :
— En v'Ià un vieux ladre, ça n'a pas seulement deux sous dans sa profonde (4) pour payer un canon de vin blanc. Ça m'est égal j'ai fait mes frais, v'Ià une croix qui vaut bien six francs comme un liard. Toi qui sais lire, je te repasse lés papiers, arrange loi de ça.
Déru prit la lettre et le parchemin. Il les déploya, en lut quelques lignes,^et poussa un cri d'étonnement.
(1) Sa poche.
— De quoi ? qu'esl-ce qu'il y a? demanda la Pince,
— Rien,' rien, filons, répondit Déni avec embarras.
Meunier le regarda d'un air soupçonneux.
— Il y a quelque chose là-dessotrs, dil-il, rends-moi ces papiers.
— Je te dis qu'il n'y a rien, filons. Toute cette conversation entre les deux
bandits avait à peine dure quelques secondes.
Comme Déru prononçait son dernier mot,
une voix perçante lança un cri à quelques n.M<! ,j! ^ iif.ii ■€'■■
pas derrière eux.
— Au secours! à l'assassin! cria-t-elle.
Ils se retournèrent et virent le pécheur s'élancer de leur côté. En un-clin d'œil, les deux bandits se jetèrent à toutes jambes dans l'avenue, et furent bientôt hors de toute poursuite. .6.boqB8(l}
— Cré nom ! s'écria le pêcheur, qui n'était autre que notre ancienne connaissance, Paul Chardin, dit Sapajou, quand il arriva près de son vieil ami toujours sans mouvement; c'est le père Héliopolis! et moi qui l'ai entendu crier, et (|ui ne bougeait pas plus qu'une borne, canaille que je suis' grand sans cœur !
Le gamin, en proie à un désespoir violent, se joto à genoux près du corps du vieillard, et !;">, tout en écartant sa chemise, en lui frappant dans les mains, en employant en un mol les moyens qu'il croyait propres à lui faire recouvrer connaissance, il s'écriait du lie voix entrecoupée de sanglots, tandis que de grosses larmes roulaient silencieusement le long de ses joues :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! il n'est pas mort,
ça n'est pas possible! hé! père Héliopolis! 11. 4
mon \îeux papa Héliopolis, répondez-moi donc! c'est moi, vous savez, voire ami Sapajou; allons, voyons, pas de bêtises; c'est bêle comme tout d'effrayer ceux qui vous ainient. en faisant comme si on était mort.
En prononçant ce dernier mot une pensée affreuse traversa l'esprit du gamin : il croyait en eftet ne tenir dans ses bras qu'un cadavre. Il poussa un cri déchirant; et, comme s'il se fîit senti mourir aussi, ses genoux s'affaissèrent sous iui , et il tomba sur le vieux chilîonnier. Ce choc imprévu eut un effet providentiel. L'ancien grognard se secoua comme un sanglier blessé , et, faisant un effort, se mit sur son séant . L'enfant, revenant aussitôt à lui, poussa un long cri de joie, et, sautant au cou du vieillard, l'embrassa en pleurant à chaudes larmes.
Quelques mots suifirent pour tout expli-
quer. Héliopolis n'était que blessé. La lame du couteau, portant à faux, avait glissé sur la bretelle en cuir de sa banne d'osier, et lui avait seulement entamé le dessous de l'aisselle. La violence du coup seule l'avait renversé et lui avait fait perdre connaissance.
— Je crois que je suis piqué, dit-il; mais j'ai la peau et la vie dures, et les chiens qui m'ont attaqué n'avaient pas encore le poignet assez raide pour envoyer dans l'autre monde un vieux de la vieille.
Le veillard s'interrompit lout-à-coup , et portant sa main à sa poitrine , il saisit avec vivacité le petit sac maintenant vide.
— Ma croix! mon brevet! s'écria-t-il avec désespoir, ils m'ont tout volé, les gueux! jusqu'à la lettre de la fille de raon colonel! j'aimerais mieux qu'ils m'aient cassé la tête!
— Allons, allons, père Héliopolis, inter-
rompit Sa[)aiou en voyant que son ami n'était que légèrement blessé, faut pas conjmo ça être injuste; la tête, voyez-vous, ça vaut mieux que tout. Mettez-vous sur vos jambes, appuyez-vous sur moi, et allons grand train à la maison. Maman Chardin, qu'est une bonne femme, va vous arranger voire blessure un peu bien : dans huit jours d'ici vous n'y penserez plus; elle va vous appliquer là-dessus une compresse.. C'est elle qui sait les l'aire, les compresses, mauian Chardin; elle a l'habitude de la chose, voyez -vous, père Héliopolis, parce que quand je me bats et qu'on me poche un œil, je mets mon mouchoir dessus, et je m'en retourne voir la mère, qui me fait une compresse. Cré nom d'un petit bonhomme , je suis t'y content qu'ces canailles-là vous aient manqué !
Pendant ce discours de Sapajou, Iléiiopolis
s'était relevé j et, quand l'enfant eut fini de parler, le brave homme, plus attristé par la perte de ses papiers que par sa blessure , s'appuya d'un côté sur son crochet, de l'autre sur le bras du gamin, et les deux amis, le vieillard et l'enfanl, se dirigèrent à petits pas vers la rue de Babylone, où demeurait la famille Cliardin.
Le Nniuéro 7.
La demeure de la famille Chardin était, comme nous l'avons dit, assez proche du lieu où le vieillard avait été assailli et blessé, à quelques pas de l'imprimerie, dans laquelle André, l'aîné des Chardin, était prote, et Sapajou, son jeune frère, apprenti composi-
teur ; elle faisait partie d'une de ces maisons exclusivement habitées par les ouvriers, et qui ont toutes la même physionomie triste et pauvre. L'appartement qu'occupait madame Chardin et ses enfans était au troisième étage, et la vue s'étendait sur un jardin de maraicher. Tout y avait un doux aspect d'aisance, d'ordre et de propreté. La pièce principale, celle où dans la journée la vieille mère tricotait son bas, assise auprès de la fenêtre, dans un grand fauteuil de noyer à \\)ui' de paille, était a la fois, dans le petit n.< n.'ge, ia .salît à uianger er le sulon. Les çt« 'Âj.i'ortues et d'usages di'ferens , at-
rn:Hîière ; ,' . pciiUii't en bois,
jouaiU 1 cJjènc, à cj .onntes, à cadran de cuivre doré, deux flambeaux en métal d'alger, brillans comme de l'argent et recouverts
soigneusement d'un fourreau de percaline grise, et deux fauteuils en velours d'Ulreclh jaune indiquaient le salon, tandis qu'une table ronde en noyer, un bas de buffet en merisier, sur lequel étaient placées quelques piles d'assiettes et un panier à verre, trahissaient franchement la modeste salle à manger.
C'est dans celle salle ou ce salon, com:ne il vous conviendra de l'appeler, que Sapajou introduisit Héliopolis. Madame Chardin y était déjà installée, à côté de sa fille Zizi. Actives ménagères, les deux femmes nvaient dès le matin terminé leur ménage; le plancher était scrupuleusement balayé, les meubles épousselés avec soin el symétriquement rangés à leur place habituelle. Sur la table ronde se voyaient les apprêts du déjeûner matinal de la famille : les bols de terre de pipe, les petits pains à café et le sucrier, représenté par
un bol plus grand que les autres et plein de morceaux de sucre élevés en pyramide. Pour ne pas perdre un instant , et en attendant André qui s'habillait et le retour de Sapajou, a qui la fantaisie subite de pêcher une friture était venue par hasard, la mère et la fille, une fois les travaux du ménage terminés, avaient repris, l'une son bas interrompu et sa maille inachevée, l'autre son aiguille diligente, et toutes deux causaient joyeusement, quand Sopajou, ouvrant brusquement la porte, entra suivi du vieux chiftonni«r blessé, en criant :
— Ho! maman Chardin, ho! va y avoir de la besogne pour vous c'matin ! attrapez votre chairpie, votre onguent pour les brûlures et vos cataplasscs de farine de graine de lin ; faut des compresses au numéro 7!
La mère et la fille se précipitèrent au-de-
vant d'Héiiopolis, et en le voyant pâle et couvert de sang, elles comprirent qu'un malheur venait de frapper le pauvre homme. Quelques minutes et quelques mots d'explication suflirent pour leur apprendre ce qui s'était passé. Pendant ce temps, André, que les exclamations de Sapajou avaient décidé à sortir de sa chambre, s'était approché du vieillard que madame Chardin avait lait asseoir au milieu de la salle, et dont elle visitait la blessure avec un soin et un sang-froid qui prouvaient qu'elle n'était rien ujoins que novice en pareille matière, et qu'elle avait déjà pansé et guéri plus d'un horion. liéliopolis se défendait de son mieux contre la sollicitude bienveillante de la bonne femme.
— C'est rien du tout, disait-il, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, et si les Prussiens et les Anglais ne m'avaient jamais adminis-
Iré d'atouts mieux api)li(jués . je ne serais pas maintenant comme un thermomètre ambulant qui sent venir la pluie et le beau temps, par rapport à ses blessures qui démangent toujoursau changement. Tiens, André^ ajouta le grognard en posant le doigt du jeune homme sur une cicatrice profonde qu'il avait à la poitrine, ça, vois- lu , c'est un coup de lance qu'un sacré cosaque m'a envoyé sans me crier gare. Polissonne de lance, en avaitelle une longueur! mais c'est égal, mon bancal était un tranche-lard qui coupait un peu bien ; d'un coup de manchette, j'y raccourcis sa lance, au cosaque, et quand il n'eut plus a la main qu'un manche à balai, son affaire fut bientôt faite; j'y comptai son prêt sans que le fourrier ait eu besoin d'y passer. C'était en Russie, çà !
— Taisez -vous, taisez vous, père Héliopolis j
lui dit Zizi en faisant mine de lui fermer la bouche avec sa main, çà ne vaut rien déparier ; vous vous faites empirer votre état.
— Il est bavard comme une pie borgne qu'appelle son mâle, mon brave numéro 7 ; s'écria Sapajou. Tous ces vieux de la vieille, quand y se melt'nt à parler de leurs campagnes, y a plus de raison pour que ça finisse. C'est comme qui dirait, sans comparaison, maman Chardin, quand elle a l'air de se souvenir de son jeune temps.
— Ne serait-il pas nécessaire de faire appeler un médecin? demanda André, en faisant signe au gamin de se taire.
Madame Chardin, en entendant celte question de vson fils aîné, fit un saut en arrière et poussa un cri d'étonnement, de colère, et de mépris tout à la fois.
— Des médecins ! des médecins ! s'écria-
t-elle ; et pourquoi donc faire ? Où donc voyez-vous qu'il y a besoin de médecin ici? c'est-y pour charcuter ce pauvre homme, et y faire voir des chandelies en plein midi, avec leurs grands mots en rum et en rus! Des bêtises ! Les médecins et les apothicaires, voyez -vous, c'est bon qu'à vivre aux dépens du pauvre monde. Laissez-les où ils sont, comme disait mon pauvre défunt en ^818, quand il fit sa fameuse ïnaladie, (juej'y guéris moi toute seule, avec une potion que m'avait enseignée la mère Gibraltar, notre voisine ; une fière femme, quand j'y pense ! — Allons, allons, c'est bon, petite mère, ne vous emportez pas, dit le gamin, pour couper court à l'énumération indéfinie des souvenirs de la bonne femme ; on sait que vous avez le fil pour les emplâtres et les compresses , c'est connu ; mais dans le cas
actuel du père Iléliopolis, supposons, ce n'est qu'une supposition, petite mère, supposons que sa blessure soit pas de votre compétence, faudrait cependant bien se décider à voir un carabin.
Madame Chardin secoua la tête j mais malgré son mécontentement visible, elle sourit tendrement à son chérubin et l'embrassa.
— Çà ne regarde pas les enlnns, mon chéri, lui dit-elle, cl lu es encore Irop jeune pour pouvoir raisonner sur un sujet aussi grave qne celui des médecins et des blessurei. Cependant, il n'y a pas de doute que si la chose du père Héliopolis devenait conséquente, et que son opinion à cet homme . soit qu'il lui faut des visites à trois francs le cachet, c'est pas moi, madame Chardin, qui voudrait l'empêcher de faire à son idée. Les opinions sont libres, et il y a un proverbe
qui dit qu'il ne faut jamais contrarier les malades. Ainsi, père Héliopolis, voyez vous même votre afïaire ; voulez-vous d'un médecin?
— Allons donc ! est-ce que vous riez ? s'écria le vieillard ; lavez-moi çà avec un ver^e d'eau fraîche; collez dessus un morceau d'amadou, et vl'à le médecin enfoncé; on s'en passe.
Madame Chardin jeta sur ses enfans un superbe regard de fierté et sourit avec orgueil, en voyant son malade partager son antipathie pour les docteurs de la Faculté, et préférer à toute leur science ses soins et ses remèdes de bonne femme.
— Vous êtes un amour «l'homme, vieux numéro 7 ; dit-elle au chilfonnier, tout en s'occupant à iaver la plaie, et à la débarrasser du sang caillé qui l'obstruait j je vais vous
arranger ça un peu bien. Zizi, fais-moi de la charpie, ma fille; prends un morceau de celle vieille chemise de loile que j'ai coupée l'aulre jour pour en cas que quelqu'un se
blesse On aurait dit que je sentais qu'il
arriverait d'ici qu'à peu un malheur dans les miens ou dans mes amis ; n'est-ce pas, père
Héliopolis ? Sapajou, mon bonhomme,
coupe-moi des bandes que j'y enveloppe l'épaule à ce pauvre vieux. Ça vous fail-y bien mal , père Hcliopolis?
— Ah ! oui, c'est rien; répondit le grognard ; j'en ai bien vu d'aulres, et si les coquins ne m'avaient fait que ça, je me ficherais pas mal de mon aventure; mais les brigands m'ont volé tout ce que j'avais de plus précieux au monde. Ma croix ! maman Chardin, ma croix que l'empereur lui-même
Le vieux soldat porta le revers de sa main II. . 5
droite à son front, comme pour sî^Itier la mémoire du grand homme. — La croix que Tempereur lui-même nVa donné à la fameuse bataille de Wagram ! Je la pleurerai toute ma vie.
— Les canailles! s'écria madanne Chardin.
— Encore ça, çà ne regarde que moi, dit Héliopolis 5 mais ce qui me fait bien plus de peine , c'est qu'il m'ont enlevé du mêrpe coup tous les papiers de famille de mon enfant, la lettre qui seule pouvait me faire retrouver le père de ma petite comtesse ; cré nom d'un tonnerre!
— Silence au poulailler! s'écria Sapajou, père Iléliopolis, tâchez de ne pas vous emporter, et ne gigotez pas comme une carpe qui a avalé une épingle; ça n'arrange pas votre blessure, et v'ià maman Chardin qu'a- \ait déjà emmailloté votre épaule ^et qui va
être obligée de recommencer. Vous faites pas de mal, tout ce qu'est égaré î^'est pas perdu, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'on retrouve vos affaires, vos papiers et voire croix. Qu'est-ce qu'ils feront de ça vos assassins? ça peut pas leur servir.
Sapajou s'arrêta tout-à-coup, se frappa le front, et sortit comme un trait de la chambre en faisant signe à son frère de le suivre :
— J'ai une idée! lui dit-il quand ils furent seuls dans la petite cliambrelle d'André ; et celte ide'e en vaut bien une aulre qui ne vaudrait pas autant. Voilà : je suis sûr, comme deux ei deux font quatre, que si le père Héliopolis a manqué ce malin d'élre assassiné, c'est mamzelle Blanche qui en est la cause.
— Hein? comment? s'écria lejeune homme.
— Tu vas voir, reprit l'enfant; .suis bien mon raj^opnement. Supposons que tu fasses
la cour à une jeunesse, comme qui dirait raamzelle Blanche, par exemple, pour le bon motif ou pour n'importe quoi, et supposons qu'y ait à l'entour d'elle un chrétien qui y fasse la cour aussi , et qui soit toujours sur ses talons comme la lune sur ceux du soleil, queuque tu ferais, André? voyons, dis-moiz-un peu ça.
— Explique-toi, dit le jeune homme, explique-toi vite.
— J'te vas le dire, moi, ce que tu ferais. T'irais trouver le paroissien et tu lui dirais comme ça : tu me gênes, ôte toi de là ; et si finalement y ne voulait pas filer d'amitié, tu y dirais encore comme il convient à un homme : quitte ta veste et aligne-toi. Pour lors, vous vous mettriez en garde, t'y tremperais un potage soigné, pour dessert t'y ferais prendre un bain dans le ruisseau, et pour
dénoûment ion individu déménagerait sans demander des cure-dens , et lu resterais possesseur complet et unique de la jeunesse en question ; comprends-tu?
— Non, et ma patience est à bout; répondit sourdement le jeune homme.
Sapajou le regarda un moment de l'air supérieur d'un homme qui en domine un autre de toute la hauteur de son intelligence.
— Pour un quelqu'un qui lit parfois en première les romans de mossieu Paul deKock et de mossieu Auguste Ricard, dit-il enfin , tu peux te vanter d'avoir pas plus d'esprit qu'un rhinocéros qu'a jamais quitté sa famille. Comment, tu comprends pas i'apologe? Tu ne te rappelles donc pas le marquis du Bal des Chiens, que j'ai couché sur son malséant d'un coup de chausson?
— Eh l bien ?
— Eh bcn ! ce marquis de deux sous voulait faire enlever mamzelle IManche, pas vrai? et ce sôir-là c'est nous qu*avons fait manquer son plan, en la reconduisant jusqu'à chez elle sans que sans doute ; car j'ai pas les yeux dans ma poche, et j'ai ben vu, le long de nous, dèlix ou trois hommes qui se coulaient dans Pômbre des arbres. Maintenant, parce qu'on manque un conp, c'est pas une raison pour y renoncer. Si le marquis y tient à mamzelle Blanche, el nom d'un petit bonhomme! elle en vaut bien la peine, pourquoi qu'y ne chercherait pas une autre occasion d'y reposer la ihain dessus? comprends-tu ça?
— Oui, après, après?
^^'— . Après; c'est facile à deviner comme liônjour. Si mamzelle Blanche était toute seule, en moins de huit jours on l'attraperait; mais comme le vieux numéro 7 est toujours
après elle, et que quand elle sort il ne manque pas d'être derrière son dos , ni plus ni moins qu'un chien bien éduqué qui suit son maîlrCj ça rend la chose plus périlleuse, parce que si un quéqu'un voulait y parler de trop près, le vieux de la vieille se mettrait en travers, et comme il a les os durs, on aurait du mal à l'avaler.
— Oh ! je comprends, je comprends î s'ccrîa André en pâlissant d'horreur.
— Allons donc! l'es dur à la détente comme un fusil Gisquet. Eh ben ! vois-tu, c'est mon idée, et je suis sûr qu'elle est bonne. Le numéro 7 gênait le marquis, et le marquis s'est dit en lui-même, parce qu'il n'aurait pas osé lui dire en face : Toi, tu m'offusques, on se débarrassera de toi ! Alors il a été trouver deux canailles, leurs a mis à chacun cent sous dans la main, et leurs a dît :
fais le coup, et à part ça t'auras pour boire.
— C'est possible, c'est possible, murmura André, qui réfléchissail profondément; tout cela doit être ainsi. On n'attaque pas un vieillard, un chiffonnier, pour lui voler sa bourse; il y a au fond de tout cela un complot j quelque chose d'horrible et d'infâme qui ni'elfraie malgré moi.
— Maintenant qu'ils croient avoir eslourhi le vieux, reprit le gamin, y a pas de doute qu'ils vont s'occuper de tendre un piège a mamzellc Blanche, mais heureusement cette fois-ci, comme l'autre, ils ont manqué leur coup.
— Mais une semblable attaque peut se renouveller, dit André avec désespoir, et lot ou tard elle finira par réussir. La vie de ce pauvre homme est incessamment menacée j il ne pourra plus faire un pas sans risquer
de tomber sous le couteau de misérables assassins. C'est affreux ! c'est affreux !
— 11 n'y a qu'un moyen de le tirer de là , dit le gamin avec le plus grand sang-froid.
— Et ce moyen ?
— C'est un mariage, pardi!
— Un mariage ! pour mamzelle Blanche!
— Non, p>our le père Héliopolis, n'est-ce pas? Faut avouer que tu n'as pas pour deux liards d'idée ce matin, André. Oui, un mariage pour mamzelle Blanche, et comme pour qu'un mariage soit bon, faut qu'il y ait un homme et une femme, c'est toi qui sera l'homme: y es-tu maintenant?
André, après cette parole de son jeune frère, fit deux ou trois tours dans la chambre sans répondre, en proie à une émotion yiolente.
" '— Cîeîa ne se peut pas, dit-il enfin comme se parlant à lui-même, cela ne se pourra jamais!
— Tiens, pourquoi donc pas? s'écria le gamin ; on a bien vu des rois épouser des bergères; faut pas jeter comme ça le manche après la cognée. Si maman Chardin était ici à ma place, elle, qui aime les proverbes, dirait qu'à quelque chose malheuf est bon; c'est-à-dire que si c'est un malheur que le père Héiiopoiis ait reçu ce matin un coup de couteau, c'est peut-être un bonheur aussi qu'on y ait volé la lettre qui prouve que mamzelle Blanche est comtesse, et qui pouvait y donner aussi l'espoir de retrouver un jour son papa le comte. A partir d'aujourd'hui, la v'ià indéfiniment la fille du père Héliopolis, numéro 7 de son métier; or comme mamzelle Blanche est pas fière, et
que j'ai quelque part dans l'idée qu'elle ne te regarde pas d'un trop mauvais œil, je suis sûr qu'il y aura moyen d'arranger l'afiairc, et que d'ici qu'à peu nous ferons une noce flambante. Seulement, faut pas brusquer les événemens; allons maintenant retrouver le père ttéliopolis et voir comment va sa blessure.
André secoua la l^te comme un homme qui sort d'un rêve et arrêta le gamin par le bras.
'"i- Pas un mot sur tout ceci, lui dit-il ; laissons ignorer à Héliopolia nos craintes et nos espérances : les unes l'effrayeraient pour celle qu'il appelle sa chère fille, et les autres, divulguées trop tôt , pourraient peut-être le fâcher.
Sapajou mit un doigt sur ses lèvres.
— Sufficit, dit-il , on connaît la consigne ; silencieux comme un goujon frit.
Quand les deux frères rentrèrent dans la petite salle où ils avaient laissé leur raère et leur sœur auprès du vieillard blessé, un tableau délicieux s'offrit à leur vue et fit bondir dans sa poitrine le cœur d'André Chardin.
Héliopolis était couché dans le grand fauteuil de leur mère , ayant cette dernière à sa droite et Zizi à sa gauche. A genoux, près de lui, la tête courbée sur une de ses mains, était Blanche , pleurant à grosses larmes ; ses beaux cheveux blonds , détachés dans son trouble, couvraient à demi sa figure penchée, et leur teinte délicatement cendrée donnait a ses traits suaves un reflet d'une douceur inexprimable.
André et son jeune frère entrèrent dans la
saDe sans que dans sa douleur elle les entendit. Au bout d'un moment de silence, un mouvement de madame Chardin lui fit relever la tête, et elle aperçut André debout devant elle et la regardant avec adoration.
— Bonjour, raamzelle Blanche, lui dit Sapajou.
— Oh! mon ami! mon ami! s'écria la jeune fille avec une expression profonde, en saisissant la main de l'enfant pour le rapprocher d'elle et en l'embrassant chastement sur le front, mon cher Paul, que ne vous doisje pas? Vous avez sauvé mon père!
— On vous a donc dit balbutia le gamin, tout rougissant de plaisir et d'embarras, je suis sûr que c'est cette bavarde de Zizi j et dire qu'à force d'aimer à parler elle fait des mensonges; car c'est pas moi qui l'ai sauvé du tout, le père Héliopolis ; seulement
quand les canailles m'oni vu, ils ont joué des jambes.
^ — Pauvre père ! dit la jeune fille en serrant la main du vieillard.
— C'est rien, c'est rien du tout, ma chère enfant, dit le bonhomme; demain matin je n'y penserai plus. Demande plutôt à cette bonne madame Chardin qui m'a soigné comme si j'avais été son frère.
— Ça, c'est vrai, mamzelle Blanche, dit madame Chardin, en secret un peu flattée de cet appel fait à ses connaissances chirurgicales, c'est une méchante coupure comme en pourrait faire un eustache de deux sous; dans huit jours il n'y paraîtra plus.
~ Ah ça! mais, dites donc, c'est pas le tout, observa Zizi, je ne vois pas pourquoi maintenant que nous sommes tous au grand complet et que nous n'avons plus l'estomac
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serré par la peur que la blessure du père Héliopolis ne soit grave, je ne vois pas pourquoi...
, -r- Moi. je te vois venir, tgi;, Zhi, s'écria Sapajou; qji^i xçjjxpavjeçjeuj^çqus. qu'elle a
Zizi le regarda d'un air narquois et lui fit
■wi>e grimace : , ..>. -
,,,... • ir. .,t...M.i;'
— Tiens, c*te bêtise l dit-elle , me semble
t\i}ri\ est temps ! avec ça que j'ai gagné de l'appétit à aller cliercher mamzelle Blanche.
— Gourmande, va! murmura Sapajou; c'est égal, si c'est toi qui a eu l'esprit d'aller chercher mamzelle Blanche, je te pardonne, et je te pajerai deux sous de galette^ quand nous passerons au Gymnase, chez le père Coupe-Toujours. Maman Chardin nous allons i^çjcùner, pas vrai ? iubxo a
— Et mamzelle Blanche restera avec nous toute la journée, dit Anasthasie.
— Ah ben ! alors, moi je fais le lundi! cria Sapajou; l'imprimerie se privera de ma personne. Et toi, André, restes-tu?
André hésita un moment, puis prenant son parti :
— Je reste, dit-il ; la présence de mamzelle Blanche et de notre vieil ami Héliopolis est une bonne fortune trop rare pour qu'on s'en prive volontairement , d'ailleurs l'ouvrage ne presse pas.
Héliopolis et madame Chardin échangèrent un coup-d'œil expressif, qui, s'il l'eût remarqué, eût fait violemment battre le cœur du jeune homme. Mais heureusement ou malheureusement pour lui, ses yeux ne quittaient pas la personne de Blanche ; et tout ce qui n'était pas exclusivement elle, n'éveillait seu-
leroent pas son alteniîon. Toutefois le regard des deux bonnes gens n'avait pas été perdu pour tout le monde. Sapajou l'avait saisi au vol, et sa satisfaction intime se trahit par une exclamation qui lui échappa involontairement, mais qui ne fut comprise de personne.
— Tra, la, laî tra, la, la! ça chauffe! bon! bon! s'écria-t-il en lançant au plafond sa calotte grecque, et en la recevant adroitement à sa place habituelle, sur le coin de son oreille droite.
— Qu'est-ce donc qui chauffe? lui demanda sa sœur.
— L'appétit } lui répondit-il froidement.
Quelques momens après la famille Chardin, Blanche et le père Héliopolis étaient à table, et tous convenaient à l'unanimité que l'on passerait la journée ensemble et que l'on ne se séparerait que le soir, aussi tar l qu'il
serait possible, n. 6
Le* première» amoar».
Une fois le repas de la famille Chardin terminé, il fallut songer à la retraite, et quoi*! que rexcellentt Héliopolis, grâce à sa santé de fer et à la fermeté de son- caractère, eût pU' pcutr-être rentrer immédiatement dans se6>
habitudes quotidiennes, et reprendre possession de son grabat du boulevarl Mont-Parnasse, chacun , excepté lui, prétendit avec raison qu'il devait rester encore un jour dans le repos le plus absolu, et une nuit toute entière dans un bon lit. Blanciie, du reste, entièrement rassurée sur l'étai de son pèreadoplif, tout en parlant de retourner chez elle, laissa volontiers se prolonger une soirée dont les amusemens naïfs et les conversations franches et simples lui donnaien^ une idée exacte des mœurs, des manières, de l'esprit de ceux avec lesquels la petite-fille du colonel de Richeville devait vivre désormais. La charmante enfant avait pris complètement et courageusement son parti j la dernière épreuve par laquelle elle avait passé chez la duchesse de Garnerac, chez la grande dame du faubourg Saint-Germain , lui avait,
d'ailleurs, prouvé quels dangers l'attendaient dans un monde insouciant et perverti, au milieu d'une société pour laquelle l'iionneur des filles qui ne sont pas reconnues nobles est un mot vide de sens, et qui ne compte pour rien les souffrances de sa victime. Parmi le peuple, au contraire, elle rencontrait loyauté, dévoùment, respect pour sa pudeur; car autant la jeunesse élégante, riche, titrée a peu de foi en la vertu , où qu'elle se produise, de. quelque façon qu'elle se manifeste , autant les jeunes gens de ce que l'on nomme la dernière classe de l'ordre social, paysans comme ouvriers, ont un sentiment de déférence pour la pureté des jeunes fdles , surtout lorsque celles-ci, comme la digne descendante d'un des héros de l'empire, n'affectent aucun air de raideur , ne montrent aucune susceptibilité exagérée.
Blanche se plut donc \olontiers à tout ce qui plaisait aux braves gens chez lesquels elle se trouvait; elle écoula avec l'attention la plus scrupuleuse les histoires de la vieille mère Chardin, avec intérêt les confidences d'Ânastasie, avec un sourire les bouffonneries de Sapajou, avec un encouragement les-projels d'avepir de Pierre Grandet , i'honnéte ouvrier tapissier, i& fiancé avoué de h sœur d'André. Ce dernier seui > grave sans être triste pourtant, préoccupé saij* être sombre, ne disait presque rien à la jeune amie de sa famille : il se bornait à la contempler avec ravissenif'nt , à suivre des yeux ses moindres» gestes, du cœur ses moindres paroles. Bland che s'aperçut de la retenue d'André; mais, loin d'en être blessée , celte retenue luih permettait de croire que, tout en vivant: dans ce monde loyal mais simple, BaïF daa*
— sises id^es mais sans élévalioii dans l'esprit, 1$ jeune proie, qui s'était imposé des élude* supérieures à son état , possédât ce qui manquait à ces braves gens en distinction de l'ame , en délicatesse du cœur. Afin d'espérer aussi pour elle un avenir tel qu'elle l'avait rêvé, elle dotait ce beau jeune homme, à la figure ouverte et mâle, à l'œil plein de feu, aux traits nobles et expressifs, de toutes les grandeurs , de tous les charmes, de toutes les grâces, de toute la poésie qu'elle sentait en elle-même. Singulière prétention de l'amour qui ne peut être satisfait qu'à la condition d'outrer toutes les qualités humaines, d'agrandir la vertu, de hausser le génie, de se former un idéal impossible, et d'anticiper à toutes forces sur les attributs de Dieu et sur les fins de la création !
Onze heures sonnèrent à une horloge voi-
sine, etjchacun écouta en silence le timbre argenté qui donnait le signal de la séparation. Le vieux Héliopolis, le psemier , après les quelques instans dé calme durant lesquels les jeux et les conversations cessèrent comme par enchantement , prit la parole en ces termes :
,..1-- Allons,, mes enfans, assez causé! v'ià la retraite définitive qui vient de battre; puisque ma petite comtesse veut s'en retourner, qu'elle se liâte, qu'elle prenne ses socres , qu'elle se couvre bien de son manteau, et surtout qu'elle ne s'attarde pas encore^ car voilà bientôt une heure qu'il ne fait plus bon du tout dans ce quartier ci.
— Ah bah! interrompit Sapajou, la nuit est superbe, elle a sa tenture des dimanches, à clous dorésj et avec çà que la lune, pour sûr, a donné ce soir rendez-vous ;i Endy-
mîon, son amant; voyez plutôt comme elle brille, comme elle est bette, le lustre de l'Ambigu n'est pas plus clair ! Qu'eu que voulezvous donc qui arrive à mamzelle Blanche, père Héliopolis, par un pareil temps de promenade sentimentale , et avec ça qu'elle aura deux cavaliers pour un, André et moi, pas vrai André?
Le jeune prote, à cette interpellation di-recte, répondit par un signe d'assentiment;' mais il ne put ajouter un seul mot à son mouvement d'approbation, tant il était heureux de penser qu'il allait se trouver en t'ète à tête avec- la délicieuse jeune fille qu'il aimait sans oser se l'avouer à lui-même, qu'il poserait son bras adoré sur le sien, qu'il la sentirait près de Son cœur, et que son haleine embaumée viendrait, par instans peutêtre, frôler sa joue et enivrer tous ses sens.
— Eh biep ? nous ne sommes pas encore en route, reprit le gamin qui, s'étant douté du trouble de son frère , voulut y faire diversion à sa manière. Allons, mamzelle Blanche, embrassez-moi papa numéro 7, maman Chardin el Zizi , et confiez-vous sans crainte à vos deux cavaliers qui vont vous faire une conduite dans le soigné. André, prends donc une chandelle pour éclairer dans Tescalier, tu sais bien que marne Mitou, la portière, éteint son bec de gaz à dix heures en été , et à huit heures en hiver. Fautes s'épater en sortant de chez soi, les Romains prétendaient que c'était mauvais signe....
Et en continuant ainsi, en débitant ses balivernes , le gamin , afin d'empêcher toute explication et tout retard, poussait son frère dehors, et entraînait Blanche par la main, sans à peine lui laisser le temps de faire S69
adieux. Quand ils furent dans la rue, Sapajou se rangea par derrière, de façon à forcer André, pour ainsi dire, de donner le bras à la jeune fille, et aussi de façon à leur offrir les moyens de converser tout à leur aise.
La nuit éiail admirable : le ciel, sans nuages et sans vapeur , présentait au loin une teinte de bleu foncé relevé d'or, pleine de douceur et de majesté; les étoiles scintillaient en si grand nombre qu'il semblait qu'un fleuve écumant roulât au milieu de la voûte éthérée ses eaux blanclies comme des perles, ëlincellantes commodes diamans; l'air était pur et vifsansêlre froid ; eniin les arbres du boulevart, les vieux ormes de la roule et les jeunes marronniers des jardins, entièrement couverts de givre, refléchissaient toutes les lumières du ciel dans les facettes sans nombre de leurs brauf-hes. C'étaient de loiUes parts des clar-
tés fantastiques ; c'étaient des horizons prestigieux de colonnes d'albâtre ; c'étaient des dômes tout brillans où se jouaient les rayons de la lune; c'étaient comme les palais enchantés d'un autre monde : partout du cristal éblouissant, partout des aigrettes impériales, partout des reflets argentés.
— Quelle belle nuit, exclama Blanche, quand, après avoir pris le bras d'André, ilsfurent parvenus tous deux aux larges trottoirs du boulevart.
— Oui, celte nuit est belle, mais la saison est encore bien rigoureuse, et je crains que vous n'ayez froid , répondit le jeune homme en hâtant quelque peu le pas, et en pressant, comme malgré lui, contre son cœur la main mignonne de sa compagne.
— Oh! non, je n'ai pas froid I j'éprouve, au contraire, un bien-être délicieux; la na
ture me plaît dans toutes ses transformations, dans toutes ses iariétés ; je la trouve sublime aussi bien durant les frimats que durant les beaux jours!
— La verdure, pourtant, est bien plus agréable à l'œil que cette triste et monotone blancheur qui nous fatigue en nous éblouissant, reprilfAndpé sans s'apercevoir que cfetle contradiction répétée courait le risque sinon de déplaire à Blanche, au moins de refroidir son enthousiasme si naïf et si ardent.
En ce moment Sapajou , qui n'avait pu rester plus de quelques minutes derrière les deux jeunes gens , et qiu , tout en glissant sur la terre gelée de la chaussée, avait pris lés devans, se mit à chanter à tue léte ce refrain si connu d'une chanson populaire :
J'j (loiaog iiok ;. yr.ibilJO. uo
Qi
Ç«»t l'amoav, l'amour, Tâmoar Qui fait le monde
A la ronde, Et chaque jour A son tour Le monde fait l'amour....
Ces paroles s'appliquaient si naturellement à la position actuelle de Blanche et d'André, que tous les deux se turent immédiatement ; la jeune fille sembla réfléchir quelques instans, le jeune homme resta silencieux et rêveur 5 enfin ce fut ce dernier qui, pour dire quelque chose , s'adressa à son frère en ces termes *
— Ne crie pas si fort, Paul, tu nous étourdis.
— C'est bon, c'est bon, répondit le gamin, on va mettre une sourdine à son gosier, et
dorénavant on chantera amoroso^ sauf votr« respect, mon aîné.
— Laissez-le donc chanter , monsieur André, remarqua Blanche, afin de se donner une contenance, et peut-être aussi afin de renouer à peu de frais la conversation si mal à propos interrompue.
— Tu vois bien, André, reprit le malin enfant, que marazelle Blanche est moins difficile que toi ; «lie trouve sans doute que je serine pas trop mal pour mon âge, et que, faute de rossignols, qui sont rares par la dure qu'il fait , on peut encore m 'écouter sans &« faire de tort au tympan.
£t en disant ces derniers mots le gamin fit une gambade et s'en alla, en fredonnant tout bas et sentimentalement :
Que ne suis-jela fougère
Que vous foulez sous vos pas....
André, celte fois, n'osa rien lui dire, et relotirnant la tête vers sa charmante compagne, il lui montra du doigt Sapajou, qui avait repris son allure joyeuse et vive:
— Quelle insouciance ! quel bonheur facile ! s'écria le grave jeune homme.
..' ^T— Et aussi quel bon cœur! quelle ame ouverte et franche ! répondit la jeune (ilie en s'arrêtant un inslant comme pour reprendre lialeine ; il n'y a que les enfans du peuplé pour être aussi gais, aussi excellens! Habitués tout d'abord à exprimer sans crainte leurs idées, ils n'ont jamais cette honte ridicule, cette retenue forcée des fds de famille; ils ne montrent jamais aussi leur dissimulation injîée. Face à face avec la misère, dès leur ber-
ceau, ils comprennent mieux que tout autre le bonheur d'alléger les souffrances do leurs semblables ; aussi dès que l'occasion se présente de faire quelque bien, ils sont toujours prêts, toute ame, tout cœur, tout dévouement.
— Vous êtes bien indulgente et bien bonne, mademoiselle: perfection vous-même, vous croyez voir partout dos pcrfeclions à votre image. Ah ! ne vous illusionner pas plus longtemps : le peuple est aussi mêlé que la haute société. Si le peuple a ses vertus, il a aussi ses vices : il est brutal, querelleur, vindicatif. Il n'a aucune idée approfondie du but de notre existence : il vit an jour le jour, faisant le bien comme le mal sans en avoir la conscience. Un rayon de soleil le rend heureux, un quart-d'heure de chance le rend charitable; mais.aussi, viennent la pluie et le froid, il souf-
fre et devient égoïste; vienne le noalheur , il devient méchant.
— Ne parlez pas ainsi, monsieur André, ne regardez pas le spectacle du monde sous ce vilain aspect. Le mal, chez le peuple, est un accident, le bien est une habitude ; le cœur, v6}'ez-vons, dirige bien mieux les hommes que la raison ia plus épurée, que l'intelligence la plus étendue, que le génie le plus élevé même ; or, c'est le cœur qui mène le peuple, c'est le cœur qui l'inspire, c<3 sont les impulsions du cœur qu'il suit presque toujours !
— Puissiez-vous être dans le vrai; nous aurions alors bien moins de basses ou coupables actions à reprocher à nos frères ! Mais , hélas ! . . .
Ici encore, et fort à propos sans doute, Sapajou, qui peu à peu avait repris le ton élevé et tant soit peu criard de sa voix, fit tout-à-
eoup diversion à l'entretien des deux jeunes gens, en entonnant à tue-tête les premiers vers de cette bizarre romance :
C'est dans la rue aux Oars Que le Dieu des amours....
— Encore ! dit André en s'adressant à son frère.
Mais cette fois, au lieu de lui répondre tout haut, ce dernier passa au côté droit d'André, et s'éievant à la hauteur de sa figure, il lui coula ces mots dans le tuyau de l'oreille:
— Nous v'ià déjà à la rue de Sèvres, et t'as encore rien dit ; c'est pas comme çà qu'on le file, le parfait amour ! Faudra-t'y pas que je te donne des leçons! allons, hardi, pousse ta botte; autrement je t'y forcerai bien, moi!
— Tu es un fou, tu es un gamin, reprit
André à voix basse el fort embarrassé; je t'ordonne de le taire.
— Àli ! tu te fâches; que ne le disais-tu plutôt; alors je ne nri'en vas plus chanter (jue des chansons à boire:
Vive le vin, viv» l'amour !
Amant et buveur tour à (our...,
continua Sapajou en ricanr.nt, et de cet accent malicieux qui caractérise le gamin de Paris, sorte de chat humain, moitié griffes, moitié patte de velours.
La conversation, de nouveau interrompue par le fait d'André, fut reprise courageusement par lui en ces termes :
— Tenez, mademoiselle Blanche, il me semble que vous avez beau faire, il me semble que vous avez beau dire, vous ne pou-
— -loi —
vez pas avoir autant de penchant que vous en exprimez pour le peuple. \ous êtes trop délicate pour supporler ses manières brutales ; vous êtes trop bien élevée pour goûter ses plaisirs grossiers; votre esprit est trop fin pour se plaire à son langage trivial.
— Vous vous trompez, monsieur André, je n'ai jamais dissimulé mes senti mens. Ce que je dis du peuple, je l'ai toujours pensé. Que suis-je donc, d'ailleurs, moi? La petite fdled'un homme du peuple qui, par sa seule valeur, par son seul dévoûment à la patrie, a mérité d'être placé au-dessus de ses anciens égaux
— C'est vrai, mademoiselle, interrompit André, lecoloneldeRichevillea fait lui tout seul sa destinée si belle et si glorieuse. Mais depuis sa mort, les temps sont bien changés. Aujourd'hui plus de grandes guerres pour s'y dis-
linguer, plus d'enthousiasme clans les esprits, plus de chaleur dans les cœurs! Un froid égoïsnie, au contraire, nous a parqué,, nous aulres, plus que jamais, dans la position infime où le sort nous a fait naître!
En ce moment, les deux jeunes gens étaient parvenus à la rue du Cherche-Midi, et ils n'avaient plus que quelques pas à faire pour atteindre le but vers lequel ils tendaient, lorsque, soit préoccupation, soit volonté tacite, au lieu de suivre leboulevart du MontParnasse, ils prirent, comme par distraction, la chausséedu Maine. En les vo}'ant se tromper ainsi de route, Sapajou, (jui les précédait tout en les observant, se mit à courir pour reprendrç^^sa place d'éclaireur; seulement, il ne put pas faire autrement que de fredonner les vers suivansd'un vaudeville bien connu :
Nos amours ont duré toute une semaine ; Mais que du bonheur les instans sont courts,..
— On peut avoir les mêmes vertus que mon illustre grand-père, disait Blanche en répondant aux dernières paroles d'André, quoiqu'on n'en soit encore qu'au point d'où il est parti, quoiqu'on n'ait pas encore trouvé l'occasion de manifester les vertus dont je parle.
— Oh ! oui ; mais pour cela il faut un intérêt à la rie; il faut en ce monde une compagne qui puisse comprendre i;otre cœur, encourager votre esprit, remonter votre moral
Ici André, malgré toute son envie de continuer, sentit sa langue se glacer dans son palais, ses pieds s'arrêter d'eux-mêmes, ses jarrets se raidir, ses bras se tendre, et une
de ses mains cherclier instinclivenient une arme dans sa poitrine. C'est qu'il avait aperçu, à quelques pas devant lui, et grâce au clair de lune, plusieurs hommes cachés, chacun derrière le vaste ironc d'un des ormes de la chaussée. Blanclie restait stupéfaite et effrayée, lorsque la voix glapissante du gamin qui criait; Méfie-toi, André; vintôterà la jeune fille tous ses doutes, et l'avertir du danger grave (jui la menaçait.
Une partie de Siani au rlair de lune.
Il nous faut maintenant retourner de deux chapitres en arrière et revenir au moment où le cri poussé par Sapajou et son arrivée subite sur le lieu de la scène avaient fait fuir les meurtriers d'Héliopolis. Pendant longtemps
leur course ne se ralentit pas, et aucune parole ne fut échangée entre eux. Ce ne fut qu'en tournant le coin du pont d'Iéna que la Pince osa s'arrêter et jeter un regard derrière lui pour s'assurer s'ils n'étaient poursuivis par personne. En voyant le chemin qu'ils venaient de parcourir entièrement désert, les deux hommes se rassurèrent et s'avancèrent à grands pas , mais sans précipitation, vers là barrière de Passy.
— Il ne s'agit pas maintenant de s'amuser à la moutarde, dit enfin Jérôme Déru quand ils eurent dépassé le corps-de- garde de la barrière; faut dépister les mouchards qui pourraient se mettre à nos trousses , et ne pas laisser la trace de nos arpions snr le pavé. Pour ça, tu vas filer jusqu'au pont de Grenelle ; tu feras le tour par le boulevart exté-
rieur et tu rentreras dans Paris par la barrière Saint-Jacques. Comprends-tu ?
Meunier s'arrêta, regarda quelques inslans son compagnon d'un air singulièrement méfiant , et lui frappant sur l'épaule :
— Et toi, ousquetu vas? dit-il.
Déru tressaillit; mais il se remit aussitôt, et de l'air le plus innocent du monde :
— Moi, j'enfile Passy , je traverse le bois de Boulogne et je passe la barrière a lionceaux ou à Courcelles.
— C'est un chemin qui me va mieux que l'autre.
— Si tu le veux, prends-le ; je vas prendre le tien.
— C'est pas la peine, puisque je vas avec toi.
— Pas du tout, dit Déru avec impatience, faut nous séparer et rondement.
— Nous séparer, possible, mais pas pour l'instant.
— Comment ça ?
. — Faut auparavant que nous réglions nos comptes; et d'ici que ça soit fini, je ne te quitte j)as plus qu'une \ache son veau. C'est comme ça , ajouta Meunier en regardant fixement et d'un air grossièrement goguenard la figure étonnée et un peu inquiète de son compagnon.
— T'as donc peidu la boule? lui demanda Déru avec un sourire conlraint.
— J'ai rien perdu du tout ; mais quand j'ai une idée, j'ai une idée, voilà!
— Elle est propre, ton idée ; si elle fait des petits, je retiens un mâle, reprit Déru du même ton. Mais tu ne vois donc pas , grand serin, (ju'si quéqu'un nous voit ensemble el
qu'on ait des soupçons sur nous , n'en faut pas davantage pour nous faire pincer.
— Y a pas de danger; le vieux est refroidi proprement, personne n'a couru après nous, et tout le long de l'eau nous n'avons pas rencontré un [chat maigre. Par ainsi , y a rien à craindre de ce coié là , et que t'ailles à droite et moi à gauche , ou {|ue nous allions tous deux en face de nous, ça ne fait ni chaud ni froid à la chose.
— J'ai affaire, moi.
— J'ai affaire aussi, moi, et au même endroit que toi; c'est cocasse, hein?
— Que que ça veut dire? s'écria Déru.
■— Ça veut dire, pisque tu veux le savoir, que je me méfie de loi, suffit. Je te connais, Déru, comme si je t'avi^is fait, vois-tu; et j'ai vu dans ton œil, quand l'as lu les papiers