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que j'ai pris sur Testomac du vieux, que t'avais l'idée de m'monter un coup.
— T'es béte! dit Dëru.
— Possible ; mais comme pas pu tard que ce soir nous empaumeronsia petite en question , pisque son vieux ne sera plus là pour nous embêter dans nos mouvemens, nous allons passer la journée ensemble.
— Enlever la petite, ce soir! impossible, s'écria Déru; pendant plus de huit jours elle ne sortira pas de chez elle, c'te fille !
— On la fera sortir, je m'en charge , dit la Pince; la Ficelle , la largue à Rossignol, qu'est une fine mouche, ira y dire n'importe quoi , et y fera ben quitter son local ; ça m'embarrasse pas pour deux liards. Mais comme t'es le chef de l'affaire, toi, Déru, et que je veux pas qu'il y ait d'obstacles au coup, nous nous attachons ensemble l'un à
l'autre d'ici qu'à demain malin ; en attendant, filons déjeuner à Boulogne ; j'y connais un endroit un peu chouette, et ousqu'y a du sirop de chasselas un peu soigné.
Déru réfléchit un instant ; puis prenant son parti avec une vivacité qui semblait cjacher une arrière-pensée , il prit le bras de la Pince en répétant d'un air joyeux :
— Ça va; allons déjeûner.
La Pince sourit dans sa barbe, et les deux hommes, doublant le pas, entrèrent dans l'avenue d'Auteuil. Au bout d'un instant la Pince s'arrêta :
— Après ça , si t'as affaire, dit-il à Déru, il y a moyen de moyenner ; donne-moi les papiers du vieux, et file.
— Quoique t'en veux faire? tu sais pas lire.
— Aboule toujours.
— Oh! si c'est que ça qui le gêne, dil Déru, les v'Ià.
II tira de sa poche le brevet de légionnaire d'Héliopolis, et le donna a Meunier. Celui-ci le prit et le regarda à l'envers, à l'endroit, audessus, au-dessous :
— Bon, dit-il en l'enfonçant dans sa redingote, en v'ià toujours un, et l'autre ?
~ Quel autre?
— Connu; dans ce cas-là, en route, j'te quitte pas.
— A ça! tu m'embêtes à la fin des fins, s'écria Déru ; en v'ià un chameau à sept bosses !
— Tais ton bec et allons déjeuner, réponditla Pince d'un ton péremploire en lui reprenant le bras.
Une heure après, les deux dignes compagnons entraient bras dessus bras dessous chez
un marchand de vin de Boulogne avec l'apparence de la plus cordiale intimité, mais, au fond, dans un état d'irritation et de colère mutuelles. En arrivant dans la salle du cabaret. Meunier marcha droit aux casseroles et commanda le déjeûner. Quand il se rapprocha de Déru , il trouva ce dernier la figure décomposée par d'horribles grimaces, le corps en proie aux contorsions les plus violentes.
— Qu'est-ce qui te prend donc ? lui de-
manda-t-il.
— Oh! là, là! cré nom! tonnerre!... oh là... murmura Déru pour toute réponse.
— Qu'est-ce qu'il a donc, votre ami,? demanda l'aubergiste à Meunier , on dirait des convulsions.
J'y suis sujet , dil Déru entre deux crises j c'est des douleurs d'estomac , mais ça
s'en va comme ça vient.. . oh ! là Ih !... quand ça me dure trop... tonnerre! quelle douleur î... Quand ça me dure trop, j'avale un peu d'huile d'olive, oh là!... Ah! v'ià que ça s'en va... oh là! là, là ! s'écria Déru avec plus de force , comme s'il avait ressenti un accroissement de souffrance, de l'huile ! nom d'un chien! donnez moi une cuillerée d'huile! Tout le monde s'empressa, et l'aubergiste apporta au fond d'un verre le breuvage demandé. Déru le prit, hésita un moment; puis faisant un effort pour vaincre son dégoût, il avala l'épaisse liqueur d'un trait.
— Pouah ! c'est-y mauvais ! dit-il au bout d'un instant; ah! mais, ça fait du bien, ça m'a enlevé ma crampe comme qui dirait avec la main.
— Ça va-t-y mieux? lui demanda la Pince avec une espèce d'intérêt.
— Oh ! ça va mieux.
— Et tu pourras bien déjeûner tout de même?
— Tiens, pardi! s'écria le malade, je le crois fichtre bien ! j'ai l'estomac creux comme un tambour de basque.
— Je parie que ta colique ne venait que parce que t'avais rien pris à ce matin.
— T'as peut-être ben raison; mais je vas -merevcncher, et, nom d'un petit bonhomme,
si le vin est bon, j'y dirai un mot de longueur qui ne sera pas piqué des-z-hannetons.
— J'i'en réponds qu'il est bon, dit la Pince qui ne put réprimer un sourire de joie en entendant celte assurance de Déru.
Quelques minutes après les deux hommes étaient à table et Déru , parfaitement remis de son indisposition, fêtait dignement le vin
(lu cru, el vidait u chaque instant son verre que la Pince remplissait avec soin .
— Tu ne bois pas, dit-il entre deux rasades à ce dernier (jui, avec une sobriété lout-àfait en dehors de ses habitudes, portail seulement son verre à ses lèvres cha(|ue fois que Déru vidait le sien. Esl-ce que tu voudrais me faire pocharder tout seul ? allons, voyons, un coup depiclon.
Meunier, ainsi pressé, n'aurait pu, sans laisser; devinerson projet, refuser de lui faire raison; il avala son verre de vin, et accepta de nouveau à boire de la main de Déru qui semblait vouloir le remplacer dans ses fonctions d'échanson, mais qui, beaucoup moins sobre, lui tenait franchement tête. La partie continua longtemps ainsi. Les bouteilles se succédèrent, et peu à peu les fumées du vin , montant au cerveau des ignobles cbnvives, tous
deux, après uïïq heure de celle luUo de rasades, laissèrent presque en môme lenipslomber leur lêle sur la table, et se mirent à ronfler à l'unisson. Au bout d'un instant cependant, Déru releva doucement là sienne, jeta sur son compagnon, en apparence profondément endormi, un regard attentif, et hasarda de dégager sans bruit une de ses jambes du banc sur lequel il était assis. Alors, voyant à l'immobililé complète de son ami la Pince, que son sommeil était bien le sommeil lourd et accablant d'un homme ivre , l'adroit bandit , dont loulcs les ruses avaient réussi et qui n'avait feint une colique violente que pour, grâce à l'huile (ju'il avait pris comme remède, rendre sa tête invulnérable aux effets narcotiques du vin, le roué compère, disons nous , opéra heureusement sa retraite, et sortit lestement du cabaret.
Une heure après la Pince s'éveilla. Il serait impossible de rendre la colère terrible dont il fut saisi, quand il se vil seul et qu'il fut bien assuré de la fuite de son ami. A la erainle dont il ne pouvait se défendre d'être dénoncé par Déru, dont il se méfiait depuis longtemps , se joignait la rage de voir manquer le projet qu'il avait formé de lui voler, en le grisant, le reste des papiers d'Héliopolis. Cependant les cris et les jurons n'avançaient à rien, il fallait prendre un parti. Après avoir payé la dépense, ce que Déru avait oublié de faire, la Pince monta dans une voiture, et se fil conduire à Paris. Toute la journée fut employée par lui à parcourir les lieux où il espérait rencontrer son déloyal compagnon , et où il pouvait trouver des amis dont la coopération lui était nécesaire pour mener à bonne fin l'enlèvement de
Blanche , auquel la disparition de Déru ne l'avait pas fait renoncer. Après avoir couru de bouge en bouge , de cabaret en cabaret, il lui fallut enfin renoncer à la poursuite de Déru. Personne ne l'avait vu.
Les courses- du bateleur n'avaient cependant pas été entièrement infructueuses, il avait trouvé la moitié de ce qu'il cherchait, c'est-à-dire la plupart des bandits que nous connnaissons déjà, Monseigneur, Chausson, Lagrivo et Rossignol. Sans les mettre au fait du projet qu'il méditait pour le soir même, la Pince leur donna rendez-vous pour nçuf heures à l'estaminet du Grand-Saladin, derrière les Invalides, et convint avec eux tous d'un mot de passe. Le petit jeune homme, que l'on appelait Rossignol, eut seul le privilège d'une confiance à peu prés complète. Le bateleur lui communiqua ses craintes d'une
trahison de la part de Déru, mit en avant les six mille francs promis par le marquis de Garnerac pour l'enlèvement de Blanche, et lui fit comprendre que, grâce à une absence momentanée du, vieux chiffonnier , la jeune fdle, se trouvant seule, il devenait facile de l'attirer dans un piège où elle ne pouvait manquer de tomber ; il termina en lui demandant la coopération de sa maîtresse, la Ficelle, que sa qualité de femme et sa finesse rendaient plus propre que personne à remplir auprès de la lille adoptive d'Hèliopolis le rôle de leur émissaire. En très peu de temps Rossignol comprit tout, et accepta, sans hésiter, tant pour lui que pour la Ficelle. Sans tarder davantage , les deux hommes prirent le chemin du domicile de cette dernière, et bientôt Rossignol, s'arrêtant devant la porte d'allée noire d'une maison de la rue MouflFetard , fit
signe à Meunier de passer devant lui. A. deux pas dans l'allée , une femme qui s'y promenait, reconnut Rossignol et le prit par le bras.
— La Ficelle est occupée, mon bijou , lui dit-elle, faut qu't'attendes un moment.
— Cré nom d'un sort I c'est un fait exprès, murmura la Pince.
— Faut l'attendre, y a pas à tortiller, dit Rossignol ; si j'ia dérangeais, elle m'arracherait les quinquets.
Il s'assit sur la dernière marche d'un escalier humide, bourra sa pipe, ralluma, et faisant tomber la femme qui l'avait arrêté sur ses genoux , il commença avec elle une conversation intime que nous ne croyons pas devoir ni pouvoir rapporter. La Pince se promena dans l'allée en proie à une impatience fébrile. Un quart-d'heure après , une voix perçante cria du faite de la maison :
-^ Ohé! Titine, ohé!
— Bon , vous allez monter, la v'Ia h'bre , dit la femme que Rossignol tenait sur ses genoux.
De gros pas lourds retentirent, descendant l'escalier , et bientôt un homme, en costume d'ouvrier maçon, passa devant les trois personnages qui occupaient l'allée et sortit de la maison.
— En route, dit Rossignol; ohé! la Pince, montons.
Les deux hommes grimpèrent jusqu'au second étage, et trouvèrent la Ficelle assise sur une espèce de grabat dans un galetas ignoble. En voyant sonjeune amant, la vieille et horrible femme lui sauta au cou et Pembrassa.
— Te v'Ià donc , mon bibi , mon bichon , s'écria la Ficelle; cré p'tit dindon, pourquo* qu't'as resté si longtemps sans v'nir.
Meunier épargna à Rossignol l'embarras d'une réponse en coupant court au discours de la Ficelle.
— C'est pas tout ça, dit il, vous ferez l'amour après, commençons par les affaires, y a pas de temps à perdre, v'ià quatre heures qui sonnent à rHôtel-de-\ille; encore une heure de perdue à batifoler, et il ne s'ra plus temps, faudra remettre le coup.
11 expliqua alors à la femme le rôle qu'elle avait à jouer. Le bandit croyait Blanche chez elle , et ne la soupçonnait pas instruite du malheur arrivé à son père adoptif. Il savait que le vieillard, parlant le matin avant le jour, ne rentrait ordinairement que le soir pour dîner , et il redoutait avec raison que les inquiétudes qui devaient assaillir la jeune fdle, quand elle verrait se passer l'heure où le vieux soldat avait coutume de revenir, ne
la fissent sortir ello-mêine avant qu'il n'ait eu le temps île lui tendre une embuscade. En quatre mots h Ficelle fut au fait. Il s'agissait simplement d'aller trouver Blanche à la nuit tombante, de lui dire qu'Héiiopolis blessé l'envoyait chercher, de la faire monter dans un fiacre et de la conduire, en faisant quelques détours, à Passy , à la maison du marquis. Une fois là, si elle faisait des difficultés pour entrer, ce qui n'était nullement probable. Meunier, Rossignol et quelques autres emploieraient la force au besoin. Le plan, ainsi combiné, était adroit et devait réussir. Une fois que tout fut convenu , la Ficelle jeta un châle sur ses épaules sèches , se donna, autant qu'il lui fut possible, un air digne et convenable; et, comme le jour commençait à tomber , les deux hommes et la vieille femme descendirent dans la rue , en-
trèrenl chez un marchand de vin et avalèrent chacun une mesure d'eau-de-vie et un demi-litre de vin ; après (juoi ils se dirigèrent à grands pas, en passant par la Croix-Rouge, vers le boulevart Mont-Parnasse. Quand ils arrivèrent à quelque dislance de la demeure de Blanche, la nuîi était tout-à-fait venue. Là ils se séparèrent ; Rossignol et la Pince se cachèrent dans la maison en construction, où, le matin du même jour , ce dernier et Jérôme Déru s'étaient mis à l'abri pour attendre Héliopolis , et la Fi(>elle partit en avant.
Dix minutes après , les deux hommes la virent sortir de chez la jeune fille, et leur consternation fut grande en reconnaissant qu'elle était seule.
— Eh ben? demanda la Pince.
— L'oiseau est déniché depuis c'matin ;
c'est une voisine qui me l'a raconté j elle est chez un individu qui s'appelle Chardin. Dès c'matin la fille de c' te famille est v'nue la chercher en lui disant que l'chiffonnier avait été refroidi , et qu'on l'avait porté chez eux, chez les Chardin. Pour lors elle a filé en pleurant, et elle n'est pas rev'nue .
— Cré nom d'un sort ! s'écria la Pince en frappant du pied avec rage.
— Tout est manqué, dit Rossignol.
— Y a rien de manqué, dit la Ficelle, puisqu'elle est chez les Chardin : faudra ben qu'elle en sorte, et quand elle en sortira, pourquoi qu'on n'y tomberait pas sur la coupe à c'te gironde?
— La Ficelle a raison , dit La Pince après quelques inslans de réflexion , rien n'est encore désespéré ; mais les Chardin, ous ce que ça perche, voilà c'qu'il faudrait savoir.
■— On l'sail , mon homme, on l'sait, dit la Ficelle en relevant la tête avec fierté, pour qui qu'tu m'prends, s'rin? pour une canne ? les Chardin, ça perche rue de Bab^^lone.
— Cré nom ! faut que j't'embrasse , la Ficelle, s'écria Meunier, t'as trop d'esprit.
— ^ ton aise, fistou , dit la vieille femme en lui tendant sa figure pointue.
La Pince usa de la permission, et, se tournant vers Rossignol. v
— Ta largue est une fine mouche, lui ditil, y a d'I'agrément à faire des affaires ensemble.
— Une femme d'or, mon vieux.
— Maintenant, liions au Grand Saladin^ dit Meunier la Pince, nous y r'trouverons les amis, et c'est encore heureux que j'aie eu l'idée de leurs y donner rendez-vous , car y a cent à parier contre un que la fille n'sor-
lira pas seule , et qu'on la reconduira ; alors faudra jouer des pouces, et vaut mieux , en c'eas, être quatre que deux.
Quand ces trois personnages pénétrèrent dans l'estaminet du Grand Saladin,\A salle d'entrée que nous connaissons déjà était, comme à l'ordinaire , encombrée de buveurs. En apercevant La Pince et Rossignol , Jacques Cerbère, le cabaretier, s'avança vers eux , et les tirant à part :
— Y a plus d'place, La Pince, tout est pris, c'est la Gouape qu'arrange un grand coup; mais j'ai queuqu'part dans l'idée qu'y aura d'ia grêle, y a des railles avec eux, c'est sûr, des mangeurs encore plus ; filez si vous n* voulez pas boire vot' part du bouillon.
Cet avis parut frapper La Pince , et lui lit regarder la porte; mais Rossignol haussa les
épaules et siffla dans ses dénis ; c'était le signe de son plu^grand mépris.
— Ils ont toujours peur, ces s'rins-là, ditil; et ils n'ont rien de plus pressé que d'faire partngcr leur peur aux autres , médians tas d'galapias! Ayedonc, La Pince, avance donc, pisque nous avons rendez-vous avec les autres, y n'y a pas moyen de r'culer.
— Alors, allez dans i'jcu d'siam, dit Cerbère, et faites pas d'train , j\as vous porter à boire. Queuqu'vous voulez? du dur ou du doux ?
— L'n bichofl^ dit La Pince, et lu n'iaisseras entrer personne dans le siam que ceux qui te diront le mot de passe :
c. ^.- Gare hCarline-j (1), v'ià Chariot (2). »
(1) La Mort.
(2) Le Bourreau.
Ces arrangemens terminés, La Pince, Rossignol et La Ficelle passèrent derrière restaminet dans un jeu de siam dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage , et qui n'était séparé de plusieurs grands jardins que par un mur assez bas , surmonté de quelques planches pourries. Us s'assirent à une table, au milieu d'une nuit froide, et causèrent à voix basse. Un moment après Cerbère arriva, portant un bichoff et une chandelle, et suivi d'un homme qui n'était autre que Monseigneur.
— Éteins ton lumignon, lui dit la Pince ^ nous n'avons pas besoin d'y voir clair, et c'est pas la peine d'attirer les quinquels des voisins par unenopce faite au tr.ilieu d'une cour par une nuit d'hiver. Te v'ià , Monseigneur, ajouta-t-il en £.e tournant vers le nouveau \enu j bon , ça s'arrange bien , nous avions
besoin de toi. Tu vas aller en deux, tenaps chercher la Mattouze qui demeure pas loin d'ici, t'y diras d'atteler son fiacre et d'aller nous attendre au bout du boulevard Mont- Parnasse autant d'iemps qu'il faudra. Tu y diras qu'y aura des pions en masse. Quand ses rosses s'ront attelées , tu monteras dans l'sapin et tu resteras avec lui jusqu'à c' qu'on vienne t'chercher; l'entends bien? Au bout du boulevard, par ici. Tiens, siffle un coup d'sirop, ça t'iiendra chaud.
Monseigneur avala un verre de vin, et reprit le chemin qu*il venait de parcourir.
— Maintenant, toi, la Ficelle, continua la Pince, faut qu't'ailies battre l'antif » l'entour d'ia maison des Chardin. Quand tu verras la fille sortir, si c'est avant dix heures, t'accouras ici et lu nous avertiras. Si d'ici qu'à dix heures on n't'a pas vu, n'te dérange plus,
j'irons le r'troiîvoî ions, car y s'ra assez lard pour qn'v ait p!us d'danger d'êlre vu dans rijout d'Ia rue , et nous resterons l'iong des arbres. Comprends-tu?
— Tiens, si j'comprends? c'te bêtise; décidément, il m'prend pour un dindon, c'cadet là! s'écria la Ficelle. On voit bien qu'tu n' Die connais pas; demande à Rossignol si j'ai l'air d'un panle.
La Ficelle, comjïie Monseigneur, but son \in chaud, avec celle diiîérence qu'elle doubla la dose, et, qu'au lieu d'un verre, elle en but deux, et sorlit du jardin. Restés seuls, la Pince et Rossignol firent silence , et vidèrent tranquillement leur pipe et leur bol de bichoff. Au bout d'une demi-heure de cet exereice agréable, un rayon de lune tomba sur le jardin et leur montra , à leurs pieds , les
quilles et la roulette composant le jeu de siam.
— Cré nom d'un chien ! j'crève de froid, moi, dit Rossignol en secouant sa pipe éteinte sur le bout de son pouce ; dis donc, la Pince, si pour nous réchauffer nous nous fendions d'une partie, hein?
— Çam'valdit la Pince, avec ça quev'làla tarte à la crème qu'éclaire l'endroit coav'nablemenl ; j'ie joue cinq sous à consommer.
— Ça y est, mais auparavant faut d'niander un autre bol.
Rossignol poussa un coup de sifflet aigu, et , quelques momens après, Cerbère, répondant à cet appel, arriva portant ce que, dans son intelligence mercantile, il avait deviné devoir lui être demandé, un bol de vin chaud.
Les deux hommes se mirent à jouer. Un«
heure se passa de la sorte. Au bout de ce temps, la Ficelle se précipita dans le jardin.
— Ho! les autres! cria-l-elle; rondement, v'ià lagiroîide(l)qui file; elle n'a qu'un mâle avec elle et un méchant moutard , l'mâle y dpn-ne l'bras, et Tgamin galope à droite, à gauche. Ils prennent l'boulevart Montparnasse et s'en vont tout doucement; galopons, et aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu, j'parie, foi d'fcmme, que l'coup est fait.
En entendant ces paroles , la Pince lança sa roulette au hasard vers un bouquet de lilas. L'n cri élcuffé retentit aussitôt.
— Hein ? s'écrie la Pince, y a un raille (2) ici! tonnerre!
(1) Jolie mie.
2) Mouchard.
Il lira son couteau el se précipita vers l'endroit d'oîi était parti le cri. L© bandit fit le tour du jardin plusieurs fois infructueusement.
— T'es bêle, lui dit Rossignol en riant, t'as pris une vessie pour une lanterne, c'est une erreur de tes sens; j'ai rien entendu, moi; et toi, la Ficeile?
— Moi , j'ai bon cru entendre quelque chose, mais si l'a rien entendu, toi, c'est que j'm'aurais trompé.
— En route, dit la pince d'une voix sourde, et n'Iaissons pas dormir nos arpions, si nous tenons à noire peau. J'sais ce que j'sais; dans quéqu'minules il n'f'ra plus bon ici.
En pi'ononçanl ces dernières paroles, la Pince sortit du jardin en courant, et fut suivi par Rossignol et la Ficelle.
Un instant après, un homme se débarras-
sant lentement et avec précaution d'un tas de feuilles sous lequel il s'était caché , fit quelques pas en boitant avec douleur, et secoua vigoureusement sa jambe. H jeta autour de lui un long regard 5 puis, s'assurant sur ses genoux engourdis , il sortit doucement sur les talons de la Pince et de ses deux aecolytes.
xvni.
Un uianvai* «oiip au conp de uiiuiilt.
La Ficelle avait dit vrai. Quand la Pince et Rossignol arrivèrent an coin delà rue de Babylone, ils virent à vingt pas devant eux Blanche et \ndré marchant lentement , douce-
ment appuyés sur les bras l'un de l'autre. Sapajou, galopant en avant, écliappa à leur atlenlion.
La Pince fit un signe à Rossignol qui partit comme un trait, et la Ficelle et lui, se glissant dans l'ombre comme deux reptiles, suivirent pas à pas les deux jeunes gens. Rossignol fit un détour et courut jusqu'au bout du boulevart Mont- Parnasse. A l'endroit indiqué, il trouva un fiacre sans numéro, attelé de deux forts chevaux. Un homme, couvert d'un ample carrick à plusieurs collets, était sur le siège, et se redressa au bruit que fit en arrivant le nouveau venu.
— Gare la catiine^ v'ià chariot; dit Rossignol à voix basse.
— C'est toi , Rossignol ? dit le cocher qui
reconnut le mol de passe, Vpoupard est^il élevé{i)?
— Il n's'agil pas d'un poupard ; c'est pas pour des objets qu'on a besoin d'ton sapin , c'est pour une lar-gue j ous qu'est Monseigneur?
— 11 est dedans.
Rossignol ouvrit la portière, et vit Monseigneur couché sur une banquette et ronflant comme un sourd. H le réveilla d'un coup de poing, s'assit près de lui et dit au cocher de suivre le boulevard au pas en se tenant toujours à dislance du couple qui marchait au milieu. Cela fait, il leva tous les stores à l'exception d'un seul sur le devant; la voitu' re s'ébranla et les chevaux partirent doucement. Quelques momens après, ils se Irou-
(4) Lt vol est-il préparé?
— îiO ~
valent derrière André et Blanche à peu près sur la même ligne que la Pince et la Ficelle, qui longeaient les murs et louvoyaient de tronc d'arbre en tronc d'arbre.
Cette promenade dura longtemps ainsi.
Comme nous Tavons dit, les deux jeunes gensy heureux de se trouver ensemble, de s'entendre parler, de deviner mutuellement leurs chastes pensées, de sentir leurs bras enirelacés, oubliant tout ce qui n'était pas eux, et se complaisant à prolonger autant que possible leur bonheur du moment, avançaient comme à regret , et s'arrêtaient souvent pour regarder un effet de lune ou pour admirer l'éclat scintillant d'une aigreile de givre suspendue à la branche d'un orme. Par une subite variation de l'atmosphère, la nuit, noire vers les dix heures comme l'antre d'un four,
était devenue tout à coup d'une clarté limpide; le ciel, chargé de nuages pesans, s'était débarrassé comme par enchantement et regardait la terre avec ses mille yeux de feu , tandis qu'à son milieu, une belle pleine lune nageait avec mollesse, jetant splendidement dans l'ospace des flots de lumière argentés. La beauté sublime de cette nuit tant admirée par les deux enfans arracha un juron terrible au bateleur la Pince, et fit plisser de colère le front déprimé de Rossignol. Cette clarté transparente, qui permettait à l'œil de distinguer les objets à une très grande distance, pouvait suffire en effet pour faire mani qucr encore une fois l'exécution de leur complot. Il ne fallait qu'un coup pour les perdre. Cependant le boulevart était si complètement djîsert et l'heure si avancée, qu'un moment arriva où la Pince s'arrêta brusquement, et
fit un signe expressif à la Ficelle qui marchait derrière lui.
Celle-ci le comprit aussitôt ; mais posant un doigt sur ses lèvres, elle lui montra d'un autre André et Blanche qui, au lieu de suivre directement le boulevart, prenaient à droite la chaussée du Maine, et tournaient dans le terrain vague qui s'étend jusqu'à la barrière Montparnasse.
— Ils s'mellent eux-mêmes dans l'pétrin, dit -elle à voix basse, maintenant ils sont rincés.
La Pince ne put réprimer un mouvement de joie en voyant en effet les deux jeunes gens entrer imprudemment dans ce lieu si écarté, qu'en plein jour même il est presque dangereux d'y passer.
— L'affaire est dans le sac, dit-il ; nous tenons la girondeal les six mille balles. La Fi-
celle, va dire à ton homme et à Monseigneur d'arriver ici, et au sapin d'aller par la chaussée du Maine, jusqu'au milieu du terrain, derrière la petite maison; j'vous attends; marche.
La Ficelle ne se fit pas répéter cet ordre; elle courut jusqu'au fiacre, qui s'était arrêté en même temps que la Pince, et revint bientôt suivie de Rossignol et de Monseigneur. Ces quatre personnages entrèrent alors dans le terrain .
Un moment après, comme Blanche et André passaient à deux pas environ de la rangée d'arbres qui le borde, Sapajou, qui courait en avant pour ne pas les. gêner, et qui vit trois hommes sortir de l'ombre projetée par les arbres et s'élancer vers son frère et la jeune fille, Sapajou, comme nous l'avons dit, poussa UQ cri perçant et se précipita pour porter se-
cours à André. Mais quelqu'ardenlê que fut sa course, il arriva trop tard; Le jeune homme, frappé d'un violent coup à la tête par l'herculéen La Pince, était tombé sans prononcer une parole, et restait sans mouvement. Blanche, saisie par la Ficelle et Rossignol, avait laissé échapper un cri, aussitôt étouffé par le châle de l'horrible femmequilui servit de bâillon, et, vaincue par une terreur affreuse, s'était évanouie dans les bras clés brigands en appelant mentalement son père. Quand Sapajou arriva, la jeune fille , portée par la Pince, était déjà dans la voiture et les cheyaux, fouettés vigoureusement, partaient au grand trot. En voyant son frère, qu'il crut mort, étendu de tout son long sur l'herbe, la douleur de l'enfant fut si vive que rien au-dehors de lui ne la trahit. Ses yeux restèrent secs , sa respiration haletante, et la sueur qui mouillait
— us —
«on front se sécha tout-à-coup. 11 se jeta sur le corps d'André, lui souleva la tête et l'embrassa. Alors spulemont ses pleurs se frayèrcnl un passage, sa poitrine oppressée se dégonfla, et (Tabonciantes larmes, entrecoupées de sanglots, conlrr iif lentement sur ses joues. Tonl-à-cou|) le jeune homme se releva \iNCMionl, el Sapajou poussa un cri de joie. André regarda autour de lui d'un air égaré, puis se dressant sur ses pieds, il saisit le gamin par le bras, et lui cria avec désespoir :
— Blanche ! Blanche ! suis-la. . . . ♦
suis-la.
— IMais toi, André, loi!,., viens, donnemoi le bras, allons chez nous.
— J'irai seul, j'irai seul, te dis-je, s'écria Anilré; mais toi, qui lopoux, cours, rattrappeles^ suis-les.
«-. Oui, mon amij suivez-lés, dit uno voix derrière eux.
Les deux frères se relournèrent, et virent un homme grand et vigoureusement constitué, portant une capote bleue et le ruban rouge à sa boutonnière.
— Suivez-les, vous dis-je, répcla-t-il sans tenir compte de l'étonnement de ses auditeurs, je conduirai votre frère où il voudra aller.
Sapajou hésita; mais sur un signe d'André, qui saisit le bras de l'inconnu en s'appuyant sur lui, il sauta au cou de son frèro chéri, l'embrassa vivement, et s'élança en courant de toutes ses forces dansla direction qu'avait suivi la voilure. Pondant un grand quartd'heure sa course ne se ralentit pas, et rien ne saura'.t rendre les ii!fL;oi.sïes qi. 'éprouva l'enfant en n'apercevant, dans toute la partie
du boulevart que la clarté blafarde delà lune lui permettait d'emfcrasser, rien qui ressemblât au fiacre qu'il poursuivait. Il n'en continua pas moins à courir avec une espèce do rage jusqu'au bout du boulevart -Montparnasse, à l'endroit où la rue de Sèvres, le coupant transversalement, forme un point de bifurcation. Là seulement il s'arrêta avec désespoir. Lequel des trois chemins qui s'éten- ;daient devant lui et se perdaient dans l'ombre, avaient suivi les ravisseurs? avaient-ils pris le boulevard des Invalides ou la rue de Sèvres? L'enfant sentit que toute son intelligence était impuissante à le guider. Par un mouvement instantané, presqu'instinctif, il se jeta à genoux et joignit les mains. Tout-àcoup une lueur subite traversa son esprit. Il 5e coucha sur la chaussée, colla son oreille sur la terre et poussa un cri de joie, puis
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prenant son élan sans hésilatiun, sans douU aucun, il enfila à toutes jambes la rue de Sèvres dans la direciion de la barrière. Au coin de l'avcîîne de Saxe, il se coucha de nouveau h terre, cl guidé par le bruit assourdi des roues, il suivit l'avenue. Quand il arriva rue Pérîgnon, ses craintes, son chagrin et sa fatigue, tout disparut devant son bonheur. Il avait devant lui, à cent pas au plus, le fiacre qui emportait Blanche. Alors redoublant de vitesse^ il parvint à le rejoindre, et avec l'agilité d'un chat, il se hissa sur le marchepied de derrière, s'y accroupit avec précaution, el se laissa tranquillement rouler.
La Pince, guidé par une prudence extrême, avait tracé à son cocher un itinéraire qui lui répondait du succès plein et entier de son audacieuse entreprise. La voiture, sortit de Paris par la petite barrière des Paillas-
sons, suivit le boulevarl extérieur, longea la Seine jusqu'au pont de Grenelle, et là, tournant à droite, enfila la rue Basse, au milieu de laquelle se trouvait la petite maison du marquis; en un mot, elle parcourut les lieux les plus déserts, évita tous les corps-degardes, et l'allure des chevaux , sans cesse excitée par le fouet du bandit qui jouait le rôle du cocher de fiacre, fut toujours d'une vitesse telle, qu'une poursuite, en supposant qu'elle fut à craindre, devait être certainement infructueuse. Il avail fallu l'agililc du gamin, son courage cl la finesse de son oreille pour réussir dans une tentative aussi désespérée que celle de rejoindre un fiacre ayant sur lui près de cinq minutes d'avance.
Dès que Sapajou sentit le pas des chevaux se ralentir un peu, il comprit que la voilure ne tarderait pas à s'arrêter, et qu'il pourrait
être dangereux pour lui de se laisser apercevoir. Il sauta donc lestement à terre, se coula dans l'ombre d'un mur et suivit la voilure au petit trot. L'événement prouva bientôt la sagesse de son raisonnement. Le fiacre s'arrêta devant une grille, etla Pince, qui descendit le premier, jeta autour de lui, avant de sonner, un long regard scrutateur. Sapajou s'était blotti dans le coin d'une borne. La sonnette retentit dans la cour, un dogue aboya, et presqu'aussilôt la perle s'ouvrit. Alors le gamin vil deux liommcset une femme descendre Blancbe de la voilure et la porter dans la maison » Lq porte se referma.
Un long quart- d'heure s'écoula pendant lequel le cocher descendit de son siège, se battit les mains sur ses épaules en jurant contre le froiu, et alluma sa pipe. Au bout de ce temps, la porte se rouvrit, les deux hom-
mçç et la femme reparurent, et remontèrent (.la IIS lo liucro cri riLint. Après avoir échangé qne!.|iics njols, le cocher reprit son fouet, et la voilure parlii en remontant la rue Basse.
— Bon ! se dit le gamin, j'sais où elle est, et d'ici qu'à peu nous verrons du nouveau; la police a pas été inventée pour les canichesj on s'en servira d'ia police. Maintenant faut qu'j'aiîle trouver André, et dire tout au père Uéliopolis.
11 montra le poing à la maison où la jeune filLe était renfermée.
-- Ils n'ont qu'à ben tenir leur bonnet , là d'dans; on va leur servir qu'euqu'chose avant qu'il soit peu; mais c'est pas l'tout, pisque c'ie canaille de voiture m'a amené ici, c'est juste (ju'elle me remporte; une... deux... en avant.
^ g?irain repjrit sa course, rejoignit la voi-;
lure et retrouva sur !e siège de derrière la place qu'il occupait un quart-d'heure auparavant Au môme instant il entendit rouvrir la grillade la maison, le pas d'un cheval retentit et un cavalier passa au galop près du fiacre.
— Bonne chance, monsieur Larouille ! cria une voix partant de l'inlérieur; dites à monsieur le nfarquis de s'presser, faut pas faire attendre les femmes...
A la grande surprise ,6 la grande joie de Sapajou, qui était mort de faligue, il rcmnrqua que le cocher prenait le chemin le j)!us direct pour le ramener chez lui. En elTel , après être rentré dans Paris par la barrière de Passy et avoir subi la visite des commis de l'octroi, la voiture tournant adroite, enfila le pont d'Iéna'et suivit le bord de la Seine jusqu'à l'esplanade des Invalides. Là, elle entra
dansTnvcnuc el s'arrêta enfin clevanl la porte de Tcstaminel du Grand-Saladin. La Pince, Rossignol, Monseigneur (l Lr> ricellc dcscendirenl, cl le premier frap|.a deux coups à un coin du volet. Quant au coclicr, après avoir dcciiargc ses voyageurs, il dit à la Pince qu'il allait reconduire sa voilure, el qu'il reviendrait aussitôt qu'elle serait sous la remise et ses chevaux au ralelier. Un moment après, la porte de l'cslamincl s'entrouvrit doucement, la figure abrutie de Jnccjues Cerbère se montra, el les quatre personnages disparurent dans la salle. Il est inutile de dire (|ue le yamin, (omnieil l'iivail d('j;'i précédemment fait, était descendu de la place (|u'il occupait sur le siège de derrière dès qu'il s'était aperçu que le fiacre allait s'arrêter. Comme la première fois il s'était tapi derrière un arbre, et ne perdait de l'œil ni de l'oreille aucun des
mouvemens, ancuno des paroles des brignnds. Quand lu (lacre se fui éloigné, et (jue la porte de resiaminet fut refermée, il se remit en marche et courut jusqu'à la rue de Babylone. En entrant dans l'apparlcment de sa |i)cre, son premier coup-d'œil lui apprit que IpiU le monde déjà était au fait des événemens qui venaient de se passer, et que l'on n'attendait que lui.
La salle où la famille Chardin se réunissait d'ordinaire était encombrée. Dans un coin étaient assises l'une près de l'autre madame Chardin et sa fdleAnastasie; elles pleuraient. Auprès d'elles était André et deux ou trois de ses amis, au milieu desquels on remarquait Grandet, le tapissier, le futur mari d'Anaslasie. Héliopo!is était assis dans un autre coin. Une résolution farouche se Usait sur tous les traits. Son front ridé était çalm^^
mais ses épais sourcils blancs, froncés d'une façon terrible , ses yeux fixes et hagards, sa respiration brève et saccadée, et les mouvevemens nerveux qui lui échappaient à chaque instant attestaient de la colère sourde, du désespoir violent du vieux troupier. Dans un coin opposé étaient réunis cinq ou six hommes que Sapajou ne connaissait point, mais dans l'un desquels il lui sembla reconnaître l'inconnu qui s'était joint à son frère pour l'cngngcr à suivre les ravisseurs de Blanche, celui (jui avait promis de conduire André chez lui dans le terrain de la chaussée du Maine.
Quand Sapajou poussa la porte, il fut salué par un cri parti de toutes les bouches, liéliopolis ne ûl qu'un bond de sa place jusqu'à lui.
— Ouest ma fille? s*ccria-l-il d*une voix alicrée.
— Je le sais, père Ilêliopolis, répondît le gnmin en lui prenant la main, et il est encore temps d'aller la chercher, l'marquis n'est pas encore arrivé.
— Où?... où?... demanda le grognard.
— - Rue Basse, a Passy, 75.
Héliopolis s'élança vers la porte. André,
Grandet et ses amis rimilèrenl. L'homme que Sapajou croyait reconnaître dans lo groupe qui garnissait un côté de la salle lui toucha le bras.
— Et ceux qui l'ont enlevée? demanda-
— A l'estaminet du Grand-Saladin , ils y sont tous; il y a une femme.
L'inconnu tira de sa poche une plaque d'officier -de'paix, la passa à son bras, et fai-
tant UQ signe expressif à ses hommes, il sortit h leur tête.
Il ne resta plus dans rapparlement que madame Chardin, sa fiile cl Sapajou. La bonne nièreallira le gamin sur ses genoux, et l'embrassa en pleurant.
— Tu dois être bien fatigue, lui dit-elle, couche toi.
=— Plus souvent! s'écria-t-il , plus souvent que j'irai dormir comme un faignanl quand il y a quelijue chose à faire pour niamselle Blanche !... *Ah ! mais non, faut que j'fde et que j'rattrappe André et l'pôre Hcliopolis. Bonsoir, bonne mère; bonsoir Zizi ; dites donc, ajou(a-l-il en revenant sur ses pas; avrz-vous vu l'air du père lléliopolis? Si Tmarquis s'trouve Ih-has (juand nous arriverons, il est capable d'y faire un mauvais parti.
-— Il lé tuera, dit madame Chardin ëa tremblant.
— 'Çan'm'étonnerait pas; au fait, il nTaura pas volé.
Le gamin embrassa de nouveau sa mère et sa sœur, et descendit l'escalier quatre à quatre.
Quelques momens après les deux troupes se dirigeaient, l'une composée d'Héliopolis, calme et silencieux, d'André, de Grandet, de Sapajou et de quelques amis de l'aîné des Chardin, vers la maison de Passy, et l'autre, formée de six hommes de la police, ayant i leur tête rofïîcier de paix, versTcslarainet de Jacques Cerbère, où étaient réunis, faisant orgie complète, la Pince, Rossignol, Monsei» gneur et la Ficelle.
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L'antre da lion.
L'hôtel qu'avait loué le marquis Eugène do Garncrac était une véritable pelile maison. Située à l'une des extrémités de la rue Basse, à Passy, vers le chemin (jui mène à Auleuil, placée entre une vaste cour remplie d'arbres
teris et un jardin d'agrément bordé de hauts peupliers, entourée de murs élevés et garnis de tronçons de verre à leur sommet, n'ayant qu'un élaj^c surnioiilé d'une lcrr;«s.se à l'ilaliiMineavcc un kios.iuo à rorienlai au milieu, cette demeure recherchée ét:iii à l'nbri de tout regard elde lonle oreille d'indiscre.ls. Eu entrant dans la cour d'honneur, dont les ujassifs nombreux donnaient tout d'abord l'idée du mystère et de la solitude, à peine apercevait-on les quatre petites colonnes corynthienncs qui formaient le péristyle de la façade.
L'intérieur n'c.ail pas moins si{jni(icatif que l'extérieur : la salle à manger, Tolfice et la cuisine élaicnt situés au-dessous du sol de la cour et de plaiii-pied avec le jardin, de façon que le péristyle à colonnes donnait entrée dans une espèce de salon formant un carré long , et qui avait une fenêtre à un de
ses bouts et une porte de couimunication à chacun de ses côtés. Ce fut dans ce salon , tendu en velours bleu, et couvert diun tapis épais qui amortissait le bruit des pas , que fut placée, sur un sopha , dans l'évanouissement le plus complet, la pauvre Blanche de Richeville.
La jeune fille resta quelque ten)ps étendue sans mouvement à l'endroit où elle avait été déposée. Joseph la Rouille, le digne ministre du jeune roué, s'était borné à lui ôter son bâillon; et, après cette première opération , il ne s'était nullement occupé de lui faire reprendre ses sens. Quoique la maison fût isolée, quoique les murs fussent élevés, quoique la tapisserie fût épaisse, quoique les fenêtres fussent hermétiquement closes , le valet méfiant redoutait encore les cris de la
jeune fille , et l'ayant reçue sans connais- II. 11
sance, il avait profilé immédiatement de cette chance favorable pour lui.
L'appartement où se trouvait la jeune fille n'avait rien du reste qui put aggraver sa position. Des calorifères, ingénieusement distribués , entretenaient l'atmosphère à un degré de douce température ; des fleurs , remplissant plusieurs jardinières , embaumaient l'air sans l'alourdir. Ces fleurs avaient été choisies avec beaucoup de goût et de prudence à la fois; elles étaient brillantes, gracieuses et admirablement mariées, quoique pourtant on eut évité de prendre toutes celles dont le parfum trop vif aurait pu affecter le cerveau tout en satisfaisant l'odorat : c'étaient des dahlias de toutes les espèces et de ces tulipes merveilleuses qui le disputaient , en douceur de ton et en délicatesse de dessin , aux couleurs éclatantes de leurs
magnifiques voisines ; puis des bruyères variées, des roses inodores, du myrthe , des myosotis «t des pensées.
Lorsque les yeux, fatigués du détail de ces bouquets charraans , se reportaient sur la tenture ou sur le plafond, ils n'étaient pas moins ravis de l'harmonie des étoffes et de l'élégance de l'aspect général. Dans la tenture, la couleur bleue du velours était tempérée par des mousselines légères et festonnées, qui formaient par places des nœuds rattachés par des ganses d'or. Le plafond qui figurait un ciel pur et sans nuage, était peint avec tant de finesse que, grâce à un >effet d'optique parfaitement ménagé, il ressemblait à une voûte profonde semée çà et là d'étoiles élincelantes j enfin, les deux fenêtres - portes , formées de deux grandes glaces d'une seule pièce, donnaient sur les
côlés la iiiérne idée crélendue (jue le plafond donnait d'en haut. Quant à la lumière, distribuée dans quatre candélabres placés aux quatre coins de ce luxueux salon, elle était si douce et si vive à la fois, elle se réfléchissait avec tant de régularité dans les portes à glaces, elle était si bien ménagée et si parfaitement tempérée, qu'elle semblait emprunter quelque chose de la pureté et de la limpidité du jour.
Les deux portes qui de ce salon donnaient dans les deux appartemens que nous avons déjà mentionnés, soit par le fait du hasard, soit plutôt par une volonté préméditée, étaient restées toute grandes ouvertes. Or, les deux salles, qu'on pouvait apercevoir du salon bleu, avaient un caractère bien différent. Celle de droite, peinte à fres(|ue du liant en bas, avait par son ameublement, comme par
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le sujet et rexéculion de ses peintures, un aspect tout à fait Louis XV. Les peintures représentaient les amours d'Ulysse et de Galipso, mais traités avec celte moiesse, cette afféterie, cet abandon pour lesquels on a inventé avec juste raison le mot de l'ococo. Les meubles contournés, à dossiers renversés, à coussins larges et moelleux, avaient le môme caractère que les fresques, et s'harmoniaient à merveille avec les demi-nudités et la nature fiirdée des peintures murales. Au milieu de ce salon-boudoir apparaissait une table ronde en ébène, ornée tout autour d'incrustation en porcelaine peinte, et, au milieu, d'un sujet à la Walleau qui représentait un berger en bleu ciel nonclialameni couché aux pieds d'une bergère en rose tendre. Dans cette salle, moitié splendide et moitié grotesque^ vous eussiez en vain (.lierclié nue liur-
loge. En ces lieux il semblait qu'on ne devait s'inquiéter ni des heures, ni des jours; à quoi bon en effet diviser le temps, lorsqu'on le dépense sans compter. Pour tout ornement, autre que les fresques à la Boucher, il n'y avait, comme dans le premier salon, que des fleurs; mais celles-ci, an lieu d'être distribuéesdans desjardinières modernes, étaient entassées dans des vases de porcelaine de Saxe placés sur des sortes de trépieds dorés. Au lieu do sopha, il n'y avait là que des causeuses Pompadour et les fauteuils dits à la paresseuse dont nous avons déjà parlé. Si le premier salon était du confortable le plus exquis, le second était certainement de la mollesse la plus recherchée. Lafemme d'un bourgeois, en entrant dans une pareille salle, aurait demandé, à coup sûr, à quoi elle pouvailser- V.r, tant la paresse étudiée, tant le bonheur
de tous les instans, tant la vie qui s'écoule calme et joyeuse comme un ruisseau limpide sur un lit de cailloux, tant les idées de repos continu, de farniente absolu sont choses incomprises au milieu des agitations perpétuelles de notre époque !
La salle qui faisait face é celle-ci était bien autre chose encore : c'était un boudoir de la plus idéale recherche. On eût cru, à le voir, qu'un des poètes les plus féconds de l'Orient avait épuisé toutes les ressources de son imagination pour en composer l'ameublement, pour en harmonier les différentes parties , pour lui donner enfin cet aspect volupteux et décent à la fois, qui le caractérisait. Nulle part, je crois, ni dans les ruines si imposantes de l'Asie , ni dans le sérail de Constantinople, ni dans le plus éblouissant palais d'Ispahan, vous ne trouveriez une cellule de
sultane réunissant , en même temps , autant de pudeur et de mysticisme à autant de grâce intelligenie, de sensualité délicate et raffinée .
Figurez-vous une pièce presque ronde, sans angles apparens , sans portes visibles, sans saillies extérieures; une rotonde unie et couverte, en son entier, d'un vêtement de cachemire blanc. Ni tableaux, ni pendule , ni cheminée; partout une blancheur égale que rien n'interrompt, que rien n'altère. Çà et là seulement des filets d'argent courant capricieusement sur la tapisserie, et décrivant de gracieuses et fantastiques arabesques. Figurez-vous encore une fois un .sopha blanc, des fauteuils blancs, et sur le parquet, un de ces admirables lapis de laine pure et sans tache, et comme on en étendait jadis sous les pieds des califes, lorsqu'ils faisaient leurs prières
dans la grande mosquée de Bagdad. A peine si le bois de citronnier des fauteuils se détachait sur ce fond uniforme; et on eût dit qu'on l'avait choisi exprès pâle, pour que ses teintes ne pussent nuire, en aucun façon, à l'harmonie générale. Du haut des croisées pendaient, en draperies ondoyantes, et se déroulaient avec grâce, des rideaux doubles en soie moire , qui mariaient leur reflet chatoyant aux reflets des filets d'argent que nous avons décrits.
Mais entre tous ces objets singuliers et remarquables par l'unité de leur aspect, il y en avait un plus singulier et plus remarquable encore que les autres, c'était le lit qui se trouvait, comme on Je plaçait autrefois, du temps de Louis XIV, sur une estrade, au milieu de la pièce. Tout ce que la soie a de plus délié, le satin de plus brillant , l'argent de
plus pur, on l'avait prodigué là. Tantôt c'était la moire qui s'arrondissait en plis majestueux, semblables à ces tuniques grecques qui dessinaient si bien la poitrine des femmes; tantôt c'était la mousseline mêlant aux franges d'argent les mille détours de son tissu diaphane. Ici un rempart épais comme pour proléger une divinité invisible contre les regards curieux; là une barrière simple et à jour, que le moindre souffle fait trembler, de même que ces frêles écharpes que les bayadères de l'Indostan jettent négligemment sur leurs épaules, et qui prêtent tant de charmes à leurs jeux hardis, à leurs danses légères. Et des fleurs qui, de toutes parts, entouraient, dans des vases d'albâtre, cette rose mystique, ce tabernacle si plein de promesses idéales, comment vous en donner une idée? C'étaient de blanches marguerites montrant les péta-
les doubles de leur calice; de peliles pâquerettes mignonneseï modestes comme on nous réprésente les bergères du temps où M. de Florian faisait de si coquettes bergeries. C'étaient des dahlias blancs et de blancs narcisses ; c'étaient des immortelles enfin , fleurs d'amour et de mort à la fois, symbole étrange de l'union éternelle. Et de toutes ces fleurs s'élevait un parfum doux, suave, sans trop de vivacité , sans trop de langueur, moins éni. vrant que l'odeur quintessenciée de la rose, moins pernicieux que les émanations étouffantes de la fleur d'oranger.
Au spectacle merveilleux de cette chambre à coucher de fée, doucement éclairée par des globes diaphanes qui pendaient du plafond, la lune, cette nuit là, prêtait encore sa mélancolique lumière; et tamisés à travers la soie des rideaux , ses pâles rayons, tantôt
immobiles, se posaient sur un sopna, sur un fauteuil, sur une fleur , cl tantôt mobiles et divisés, jouaient en courant et au hasard, pareils à des étincelles réfléchies et multipliées à l'infini dans une glace à facettes.
Au bout d'une heure environ , Blanche détendit les bras , entrouvrit les yeux , se plaça sur son séant et reprit bientôt possession d'elle-même. Elle \oulut d'abord se rendre compte de ce qu'elle avait éprouvé depuis l'instant où elle avait quitté Héliopolis, son pèreadoptif; mais durant cette nuit funeste ses émotions avaient été si rapides et si vives, qu'elle put à peine Recueillir ses souvenirs. Ce qu'elle comprit le plus vite en reprenant ses sens, c'est qu'elle n'était pas chez elle, dans sa petite chambrelte, si gracieuse mais si modeste. Mais où donc était-elle alors?
Que voulait dire celte solitude, celle nuit si bien vaincue par la plus douce et la plus mystérieuse des lumières j que voulait dire ce luxe qu'elle commençait à apercevoir? Après un premier moment de stupéfaction, la jeune fille se leva et voulut se diriger dans ces lieux qu'elle ignorait, afin de pouvoir en sortir ou . au moins afin de trouver quelqu'un à qui parler, quelque ame honnête à qui elle put se confier. Le cœur lui battait; le silence vint à l'effrayer; elle osait à peine porter les yeux autour d'elle, car, plus le temps s'écoulait, plus sa solitude se prolongeait, plus elle redoutait de voir surgir tout à coup quelque ombre menaçante au lieu de l'appui qu'elle cherchait. Elle avait des tintemens dans les oreilles, et croyait entendre des voix mystérieuses, des bruits étranges et surhumains; jamais elle n'avait marché sur des tapis aussi
épais, et elle s'effrayait de ne pas entendre le retentissement de ses pas.
Pourtant elle résolut d'analyser autant que possible l'endroit où elle se trouvait : la portefenêtre du salon bleu était hermétiquement fermée; la sortie devenait impossible de ce côté. Elle passa dans la salle Pompadour, et malgré sa volonté bien arrêtée, malgré sa méfiance si naturelle, elle ne put faire autrement que de se laisser impressionner par ce luxe étrange, par cette élégance si gracieuse et si coquette. Mais ce fut bien autre chose lorsqu'elle parvint dans la chambre à coucher tendue en cachemire. La blancheur de tous les objets lui causa une sorte d'éblouissemenl, et elle porta là main à ses yeux comme pour les garantir. Bientôt, cet ensemble si pur, si délicat, si virginal, la séduisit njaigré elle. Elle examina la
tenture, les rideaux, et trouva que les reflets d'argent, semés sur ce tapis de neige, avaient d'irrésistibles attraits ; elle les compara aux rayons de la lune tremblottant à la surface d'une eau limpide. Elle alla vers les fleurs disséminées dans cette délicieuse chambre, et regarda avec bonheur les feuilles admirables des camélias. Et en portant les yeux vers le lit, elle s'arrêta auprès d'une psyché en bois d'érable , et son œil s'y fixa avec un certain sentiment de fierté et de plaisir; devant cette glace splendide, elle ne put s'empêcher de penser à l'étroit miroir dont son père adoplif lui avait fait cadeau. Oh! si elle possédait une glace semblable, et où elle pourrait tous les matins se voir ainsi toute entière, depuis les rubans de son bonnet jusqu'au dernier pli de sa robe! Un moment l'idée lui vint de prendre un des camélias blancs, dont elle avait admiré la beauté,
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pour éprouver quel effet une pareille fleur ferait dans les boucles soyeuses de ses cheveux; mais elle repoussa aussitôt ce mouvement instinctif comme une mauvaise pensée, et se sentit rougir d'avoir pu s'y abandonner.
Peu à peu, cependant, ses craintes s'étaient dissipées; le luxe lui montait à la tête; elle éprouvait une espèce de bien-être inconnu, que, jusque-là, elle n'avait pas soupçonné. Peut-être, par une de ces corrélations secrètes, dont personne ne connaît l'origine, découvrait-elle un rapport évident, quoique mystérieux, entre son origine élevée et cette blanche parure de fête, que les objets, dont elle était environnée lui montraient à l'envi. Peut-être enfin ne se trouvait elle pas déplacée au milieu d'un pareil reposoir : le tableau ne lui paraissait pas indigne de l'encadrement.
Un instant elle s'arrêta auprès du sopha qui faisait face au lit, et y posa la main pour juger par elle-même de sa douceur et de son moelleux, elle, qui ne s'élail jamais assise que sur une chaise de paille! Elle prit dans ses doigts les glands d'argent qui pendaient à chaque coussin, et s'en amusa comnie un enfant de ses jouets. Jamais un pareil spectacle n'avait frappé sa vue; jamais elle n'avait rêvé de pareils cnchanlemens! vivre dans un semblable paradis, au milieu de l'argent et de la soie; sentir à chaque instant le parfum des fleurs; se mirer dans une grando glace; n'entendre de bruit que juste ce qu'il en faut pour s'apercevoir qu'il y a dans le monde d'autres créatures (jui vivent : oh î quel bonheur ce devait êlio! l'^l d.ms l'élé, qnaii 1 il (ail s* (l.aii;', (Hiaii 1 i<; -olcil ii uio
tout,àfemmeset ileurs^ quand toutes les poiu. <2
trines haletantes cherclient la fraîcheur et le silence^ s'asseoir seule, à l'ombre des rideaux de satin, sur ce magnifique sopha!...
Elle s'y assit.
D'abord elle se tint raide, pesant à peine sur les coussins, tant elle craignait de les trop fouler; puis le sentiment du bien-être qui la gagnait augmentant de plus en plus, elle s'y posa plus à son aise ; puis bientôt elle s'y coucha à demi, la tête appuyée sur son bras; et, ainsi inclinée, il y avait tant d'orgueil et de bonheur à la fois dans sa physionomie, tant d'harmonie et de grâce dans son attitude, tant de pudeur et de charme dans la courbure de son corps, qu'un peintre des grâces n'eut pas voulu un plus attrayant sujet de tableau.
— Qu'on est bien ainsi, peusa-t-elle, en
relevant un peu sa lête pour se regarder dans Ja psyché,
La solitude et le silence ne lui faisaient plus peur : elle avait tout oublié.
Mais tout-à-coup un mouvement d'effroi contracta ses traits; elle se leva subitement : elle avait entendu une porte glisser sur ses gonds, et un bruit de pas amorti et sourd w En effet, la portière en damas blanc du boudoir s'entr'ouvrit. Blanche baissa les yeux.
Vac bonue action moi'enaftnt flnftnce.
Aussitôt que Déru, profitant de l'ivresse et du sommeil de la Pince, eut recouvré sa liberté, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner autant et aussi vite que possible du cabaret de Boulogne, où il abandonnait
traîtreusement son compagnon, et de se mettre ainsi à l'abri de sa poursuite. Il gagna donc le bois au pas de course, enfila l'avenue qu'il trouva devant lui, et arriva promplement à la Porte-Maillot. Une fois là, sa marche prit une allure plus modérée, et, tout en suivant le chemin qui le conduisait à la barrière de l'Étoile, il sortit de sa poche la lettre d'Emma de Richeville, volée le malin au chiffonnier, et la lut avec plus d'attention qu'il n'avait jusque-là pu le faire. Cette lecture le réjouit d'une façon telle, qu'oubliant les habitudes de prudence dont son existence à part lui faisait une loi sévère, il laissa éclater un rire épanoui et se frotta énergigement les mains.
Quand il arriva à la barrière il était environ deux heures. Apres a\oir consulté l'état présent de ses finances, dont le total s'élevait
à quarante et quelques sous, il monta (lan« un fiacre avec l'aplomb superbe d'un joueur qui vient de faire sauter la banque, et enjoignit au cocher, d'une voix sonore et pleine, l'ordre de le conduire au galop rue Saint- Denis, cour Batave. La course était bonne, mais sur l'assurance que lui donna Déru qu'il serait bien payé, le cocher fouetta ses rosses, et l'équipage partit d'un train qui promenait une vitesse d'une lieue par trois heures. Enfin l'on arriva rue Saint-Denis, devant
la cour Batave. Déru descendit et paya son cocher. Il lui restait alors huit sous pour toute fortune. Une fois dans la cour, il avisa une petite maison étroite et haute dont la vue, lui rappelant sans doute d'anciens souvenirs, le fit sourire malgré lui. 11 enfila une allée noire, monta (juatre étages, tourna à droite
sur le pallier, et fit mouvoir le bouton d'une
pofff», â(» Tnir 'Vim hommo p^rrnîtompnt au
!),ius ij:H' |idilo ci.aiiil)rc yyaul vue sur les murs lézardés el viTilàtres d'une cour, devant un bureau peint en acajou, élail assis un pelil homme qui lisait, ou semblait lire, avec une extrême attention, un journal déployé sur le bureau. L'arrivée subite de Déru, annoncée par les tintemens aigres d'une sonnette que la porte en s'ouvrant mettait en mouvement, interrompit sa lecture; il regarda le nouveau venu par dessus les verres d'une énorme paire de lunettes vertes et, en le reconnaissant, fit un bond sur sa chaise et poussa une exclamation qui tenait à peu près le milieu entre l'étonnement et la terreur.
Déru, sans s'intimider le moins du monde de la froideur de cet accueil, ferma tranquil-
lement la porte derrière lui, poussa les deux verroux (jui la garnissaient en Iiaut et en bas, et se tournant vers son hôte, dont le visage était devenu couleur de vert-de-gris et dont les dents claquaient :
— N'ayez pas peur, père Pincé, lui dil-il en s'asseyant , je vous apporte mille francs.
En entendant celte parole, le petit vieillard laissa ses poumons reprendre leur jeu et respira fortement.
— Sur les dix mille que vous me devez? dit-il avec empressement, c'est un bien faible à-compte, et il vient bien tard, j'ose le dire ; depuis bientôt trois ans que je n'ai eu le plaisir de vous voir... enfin, mieux vaut tard que jamais , comme dit un proverbe... Et ces mille francs...
— Vous ne les tenez qu'à moitié, père
Pincé, interrompit Déru ; il faut les gagner.
— Hein ? s'écria l'usurier.
— Je dis: il faut les gagner; heureusement pour vous, ça ne sera pas difficile. Vous allez m'avancer cinq cents francs.
Le vieillard fit un nouveau bond qui faillit renverser son bureau.
— Cinq cents francs !
— Et ce soir, je vous en rends mille.
Le père Pincé fit entendre un gémissement plaintif.
— Comment ça, dcmanda-t-il après un long moment de silence.
— Voilà, car je n'ai pas de temps à perdre et il commence à se faire lard. Je vais vous mettre au courant de l'alîaire. Si ça vous va, tope, vous me donnez cinq cents francs , et comme je vous le dis, ce soir je
vous en rends mille; si elle ne vous va pas, j'irai voir votre confrère Gripou, de la rue aux Ours; il est moins juif que vous, et je suis certain que je m'arrangerai avec lui.
— 0ui, oui; mais celte affaire?
— Cette affaire est la plus simple du monde. J'ai une visite A faire au duc de Garnerac^ qui doit me compter dix mille francs... une vieille dette, père Pincé; mais comme , pour le, moment, je suis à sec, et que mes habits sont aussi secs que ma bourse et tombent en amadou, il me faut cinq cents francs pour me rendre présentable. Comprenez- vous, père Pincé? avec vos cinq cents francs j'achète redingote, pantalon, chapeau , tout; je vais chercher mes dix mille francs chez le duc do Garnerac , et je vous en rapporte mille. Vous placez votre argent à trente pour cent : qu'en dites-vous?
— Et qui me prouvera qu'une fois parti d'ici avec mes cinq cents francs, vous voudrea bien y revenir avec la somme?
— Ma parole, père Pincé.
Le père Pincé pinça les lèvres avec l'intention visible de sourire, et fit une grimace horrible .
— Je ne prête pas sur cette hypolbéque-là, dit-il sèchement; d'ailleurs je n'ai pas d'argent,
— N'en parlons plus, père Pincé, ditDéru en se levant et tirant un verrou, je vais chez Gripou, c'est à deux pas.
— Attendez donc, que diable! un instant. Vous dites deux mille francs ce soir?
— Mille.
— Impossible.
— Adieu, père Pincé.
Déru tira le second verrou.
— Quinze cents, cria le vieux.
— Mille,
Déru mit la main à la serrure.
— Monsieur Déru , cria le père Pincé , mettez douze cents.
-— Mille et pas un liard de plus.
— Mais, au-moins, \ous me paierez vos lettres dechange. Savez-vousquejen'ai qu'un mot à dire pour vous envoyer à Clicliy?
— Et les frais, qui les paierait? demanda Déru d'un air goguenard. Voyons, je perds mon temps ; voulez-vous, oui ou non ?
— Ecoutez , monsieur Déru, j'e ne dis pas oui.
— Alors
— Attendez donc : je ne dis pas oui, mai."? je ne dis pas non .
— H faut dire oui ou non.
— Mais cependant
— Que le diable vous emporte! je vais voir Gripou.
Déru ouvrit la porte, le vieillard lui sauta sur le bras.
— C'est une affaire faite; dit-il en poussant un profond soupir.
— Allons donc! et les cinq cents francs?
— - Un instant. L'affaire est faite, mais à une condition sans laquelle vous pouvez aller voir Gripou, Hirlch , Salomon et tous ceux que vous voudrez.
— Et cette condition ? demanda Déru avec quelque inquiétude.
— Nous allons sortir ensemble, nous achèterons tout ce que vous voudrez ; une fois que vous aurez votre costume, vous vous habillerez, je m'habillerai aussi, et nous irons chez Votre duc : nous pourrons même prendre une
voiture. Ne craignez rien, je paierai tout... avec vos cinq cenls francs.
Déru réfléchit un moment, puis prenant son parti :
— Allons , ce n'est pas le moment de s'amuser, dit-il ; s'il n'y a que ce moyen de voir •vos écus , j'accepte : prenez vos espèces et partons.
Les deux hommes sortirent et se rendirent au Temple. En moins d'une heure Déru se composa un costume convenable, presqu'élégant : redingote noire, gilet noir, pantalon, cravate de satin , bottes vernies , chapeau bien lustre , rien , jusqu'à la chemise inclusivement, ne fut oublié par le bandit pour se donner un extérieur avantageux. Quand tous ces achats furent terminés et payés par le père Pincé, ce dernier ramena Déru chez lui ; un perruquier fut appelé , et, sous ses doigts
habiles , la chevelure inculte et sale de Déru prit une tournure et un lustre depuis longtemps oubliés.
A six heures la transformation extraordinaire du bandit en élégant était accomplie , et, grâce à la sotie vulgarité de noire costume moderne, il pouvait tout aussi bien passer pour le fds d'un duc et pair que pour un tailleur en toilette. Cependant il est vrai de dire qu'en dehors de l'habit il s'élait opéré, dans toute la personne de Déru, depuis qu'il avait quitté la livrée d'une misère sordide pour prendre celle d'une élégance de bon goût, un changement bien plus étrange encore : ce n'était plus le même homme. Sa voix n'avait plus ces inflexions gutturales , particulières aux classes les plus infimes du peuple; les locutions triviales, qui donnaient un cachet ignoble à toutes ses paroles, avaient entière-
ment disparu pour faire place à des termes choisis et d'un ton parfait. En un mot, le bandit était tout-à-conp devenu honnne du monde.
Comme huit heures sonnaient à la pendule rocaille qui ornait la cheminée d'une chambre de Thôlel dcGarnerac, un domestique en grande livrée ouvrit la porte toute grande, et annonça d'une voix haute :
~ Monsieur Déru de Villergé !
En entendant ce nom, un homme de cinquante-cinq à soixante ans, qui était assis devant la cheminée et tisonnait d'un air absorbé, se retourna à demi et se leva en saluant. C'était le duc de Garnerac.
Déru s'avança vers lui d'un air qui ne manquait pas de dignité, et remercia du gesCe M. de Garnerac, qui lui désignait un
iauteuil.
— - Yous me pardonnerex , monsieur, lui dit -il après un court moment de silence, l'inopporlunité de ma visite en faveur du motif qui me procure l'honneur de vous voir.
Le duc de Garnerac approuva de la tôte et se contenta de répondre à cet exorde de Déru:
— Parlez, monsieur], je suis tout a vous.
— Avant de commencer, monsieur, reprit Déru en hésitant un peu, j'ai besoin d'implorer votre indulgence ; c'est presque une hisloire qu'il me faut vous raconter, et le peu que j'en sais m'obligera peut-être quelquefois à laisser quelques points vagues ou obscurs... mais vos souvenirs alors, monsieur le duc, vos souvenirs que j'invoquerai,
combleront, je l'espère, les lacunes de mon récit. Je n*abuserai pas longtemps de votre attention, monsieur, s'empressa d'ajouter Déru en réponse à un léger signe d'impatience de son auditeur ; les nécessités d'une position exceptionnelle me forcent à être bref. 11 faut que je sois ce^^soir à vingt lieues de Paris, et que demain au plus tard j'aie passé la frontière.
— Parlez donc, monsieur, dit le duc.
— C'est d'Emma de Richeville, monsieur le duc, que j'ai à vous entretenir.
En entendant Déru prononcer ce nom ,' le duc de Garnerac se dressa d'un bond devant lui, comme s'il eût été soudain frappé par le choc d'une machine électrique.
— Emma! s'écria-l-il ; Emma! vous venez œe parler d'Emma !
Elle est morte , monsieur , morte en 1815, le lendemain de la bataille de Wa« lerloo , en donnant le jour à un enfant que sa dernière pensée recommandait à son père.
— Et et cet enfant mon enfant.. #.
mort> lui aussi; est-il mort, monsieur? demanda le vieillard d'une voix entrecoupée et brisée par l'émotion.
Déru s'inclina.
— Cet enfant vit, monsieur le duc , dit-il, cet enfant est aujourd'hui un ange de beauté, de grâce, de bonté; il porte aujourd'hui le second nom de sa mère; votre fille, monsieur le duc, s'appelle Dlanche.
Le duc de Garnerac resta un moment suffoqué à ces paroles de Déru. Ses genoux tremblèrent sous lui , son corps faiblit , on
eût (lit qu'il allait tomber; mais celte fai- Llcsse apparente ne dura qu'un instant. [| se redressa en saisissant vivement lu main du jeune homme :
— Ma fille! monsieur, s'écria-t-il , ma fille!... où est-elle? où est ma fiile?... Vous le savez, monsieur, n'est-ce pas?...
^ Elle habite avec un vieux serviteur de son grand-père, un soldat du 3« dragon, brave et digne homme qui iui a tenu lieu de toute la famille qu'elle avait perdue; allez, monsieur le duc, boulevard Mont-Parnasse, n°52j maintenant elle doit être chez elle, seule peut-être...
— Et ce brave| homme qui a veillé sur elle?.,.
Déru hésita. En entendant cette question
du duc de Garnerac , un frisson parcourut ses veines, el la pâleur du coupable couvrit son front. Il pensail à l'assassinat d'Héliopolis, commis le matin môme par lui et par Meunier.
— 11 sera sans doute avec elle, monsieur, répondit-il enfin d'une voix sourde.
Le duc sauta sur un cordon de sonnette.
Un domestique parut.
-— Ma voiture, tout de suite; vous m'avertirez dès que le cocher sera prêt.
Déru sortit de sa poche la lettre d'Emma de Richeville.
— Voici, monsieur le duc, dit-il en la remettant à M. de Garnerac, la lettre que vous écrivait la fille du colonel de Richeville à Theure de sa mort.
Le vîeiix duc saisît avec nvîdîtcî îo pafwer qui conlciiail les (k'ruic.'e.s ^oil)n;('^s de la mère de Blanche, et resta longtemps les jeux fixés sur les caractères qu'y avait tracés la main de la mourante, sans pouvoir parvenir à en lire une phrase; de grosses larmes, roulant silencieusement sons ses paupières , obscurcissaient sa vue et voilaient ses idées.
— Maintenant, monsieur, dit Jérôme Déru, après avoir, pendant un long moment, gardé un respectueux silence par égard pour la douleur du duc, il me reste à vous demander une grâce.
M. de Garnerac secoua vivement la tête.
— Une grâce! vous avez une grâce à me demander? s'écria-t-il avec joie, dites, ditesmoi vite ce que je puis faire pour vous, que je vous prouve ma reconnaissance.
— Il faut qnc je quilte Paris et la France, monsieur le duc; so}'ez assez généreux pour ne pas me demander le motif d'une semblable détermination; croyez seulement qu'elle est immuable , et que tant que je serai sur le sol français ma vie ne m'appartient qu'à demi. Votre position vous donne toute facilité pour m'obtenir un passeport sous un nom supposé...
— Votre détermination est grave, mon ami, dit le vieillard, après avoir réfléchi quelques instans , mais il ne m'appartient pas de la juger. Quelques soient vos motifs, c'est votre secret et je ne vous le demande pas. Dans une heure vous aurez un passeport qui vous conduira en toute sûreté à la frontière. Maintenant, à mon tour, j'ai un service à vous demander.
— A moi, raonsieur U duc?
— A vous. J'ai le double de voire âge, je pourrais êlre voire père; regardez-moi donc comme un père, et laissez-moi vous parler comme je parlerais à mon fils. JNe vous fâchez donc pas de ce qui pourra vous paraître inconvenant dans mes paroles...
— Monsieur le d«c...
— Eh bien! dites-moi; vous partez, vous quittez votre pays, votre famille, vos amis, pour aller snr un sol lointain vivre au milieu d*étrangers ; naturellement plutôt vos ennemis que vos amis... permettez-moi une question; avez-vous eu la prévoyance de bien assurer votre vie future contre...,, ^oyons , ne vous fâchez pas , pensez que c'est un
père qui vous parle; contre l'adversité,
les revers de fortune Vous me comprenez?...
— Oh! monsieur le duc...
— C'est bien ; laissez-moi maintenant libre d'agir comme je l'entendrai.
Un domestique entra •
— La voiture de monsieur le duc, dit-il.
— Je vais voir ma fille, voulez -vous m'accompagner? quand nous reviendrons ici votre passeport sera prêt ; je vais donner des ordres en conséquence.
Un moment après le duc de Garnerac et Déru, assis au fond d'un riche coupé, sortaient de la cour de l'hôtel, et passaient devant le fiacre qui avait amené ce dernier et dans lequel se morfondait le père Pincé, l'usurier. Déru, en y jetant un coup-d'œil, aperçut son créancier écrivant sur ses genoux et additionnant un compte. Il se renfonça dans le coupé, et les vigoureux chevarx laissèrent bientôt derrière eux l'usurier et son modeste fiacre, montant poliment la garde à
la porte de l'hôtel, vide désormais de celui qu'ils attendaient.
11 serait impossible de dire de quelle impatience nerveuse fut dévoré le vieux duc durant le court trajet de la rue de Varennes au boulevarl Mont-Parnasse. Elle eut un tel effet sur lui qu'en arrivant à la porte de la maison habitée par Héliopolis, il ne se sentit pas la force de descendre de voiture, et qu'il pria Déru d'aller lui-même chercher sa fille.
Déru obéit, sauta lestement du marchepied et entra dans la maison. Par un hasard singulier, il s'adressa, pour demander la demeure de Blanche, à la femme qui, deux heures plutôt avait donné à la Ficelle le même renseignement.
Comme cette dernière, il apprit que la jeune fdie, partie dès le matin avec Anastasie Chardin, n'était pas revenue, et qu'elle était
probablement cliPz madame Chardin, rue de Bab}'lone. L'obligeanle voisine lui raconta aussi que quelqu'un déj;'i,dans la soirée, était venu s'informer de la jeune fille. Au] portrait qu'elle fit de la maîtresse de Rossignol, Déru, l'adroit bandit, reconnut aussitôt la Ficelle, et, ce point de départ trouvé, il comprit, ou plutôt devina, tout le plan de Meunier et de ses accolâtes. Alors, par un de ces subits retours aux bons sentimens comme en éprouvent les hommes les plus pervers, une révolution soudaine s'opéra dans l'esprit de Déru. Sans demander de plus amples explications, il remercia brièvement la voisine, et redescendit l'escalier quatre marches à la fois.
— Monsieur^leduc, dit-ilkM. deGarnerac, en se penchant à la portière, votre fille n'est pas chez elle. Veuillez retourner à votre hô-
tel, avant deux heures tous embrasserez votre enfant, je vons en donne ma parole.
H serra la main du duc de Garnerac, et sans attendre de réponse, il donna au cocher l'ordre de fouetter, et s'éloigna d'un pas rapide dans la direction du Gros-Caillou.
l«e péché véniel.
Surprise dans un de ces momens d'oubli , et pour ainsi dire d'enivrement, auquel les âmes les plus fermes se laissent par fois aller, Blanche avait éprouvé comme un mouvemeot âe honte à Tarrivéô subite de Tin-
connu. Mais ee sentiment n'eut que la durée de l'éclair, el fui suivi presque immédialen)ont des cmolions les plus diverses et les plus confuses. Toute troublée, toute inquiète, elle n'eut d'abord la force ni d'agir, ni de parler. Il y a certains instans de stupeur où l'esprit demeure paralysé et incapable de quoi que ce soit : la réflexion, détournée de son cours naturel, se produit plus lentement, la raison, affaiblie par les actes instinctifs qui la dominent, arrive plus difficilement à se faire jour; on subit les faits sans les avoir prévus, et on se trouve tout étonné de les avoir pu subir.
Lorsque Blancbe se vit seule, en face d'un jeune homme inconnu, sans appui, sans défense, à la merci du hasard, une émotion \ioIente linit par éclater dans tout son être. Seulement , comme il advient dans les
cas désespérés, au lieu de s'abattre, toutes ses facultés se roidirent; une surexcitation fièvicusc lui tint lieu de courage, et après quel- <incs c'IÏ'oris sur cllc-mémc, et sans trop de conscimcc de ce qu'elle disait, elle se décida à parler la première,
— ^fonsieur, dit-elle: avant de vous écouter, j'ai une question à vous adresser : Savezvous ce qui m'est arrivé et comment je me trouve ici ?
Le marquis Eugène de Garnerac était un de ces jeunes gens au caractère mixte: roué par genre , mauvais sujet par occasion , flottant entre le bien cl le mal, selon le vent qui soufflait, selon la dernière impression qui l'avait poussé. Esprit perverti plutôt que cœur corrouîpu , il faisait chorus dans les
touvoiâuLiuiis sceptiques d'une orgie, aussi 11. <4
bîéti (jûMI écoutait avec respect, et même avec une sorte de componction, les longues périphrases d'une morale sévère que le directeur spirituel de sa mère lui débitait avec emphase. C'était un homme tout instinct; écho banal qui répétait, sans le comprendre souvent, sans même parfois le sentir, tout ce qu'on avait dit à ses oreilles; roseau humain qui se pliait sous tous les souffles, se trempait dans la boue ou s'abreuvait de rosée, selon l'heure et selon les accidens. Hardi, grossier, presque cynique avec les fdles de mauvaise vie , il était plein de déférence pour les femmes du monde , et son langage changeait avec sa physionomie et son costume.
En face de la pureté virginale de Blanche, il fut donc troublé malgré lui ; personne n'était là pour lui donner le ton , personne
pour lui inspirer de mauvais sentimens , personne pour lui faire répéter des injures; il fut naïf, vrai, embarrassé; et ce fut avec un air d'étonnement réel et d'un regret non dissimulé, qu'il répondit à la question si précise de la jeune fille par ce mot de doute qui caractérisait à la fois son esprit et son cœur, sa pensée et son intention :
— Je l'ignore.
— Vous ne connaissez donc pas, ajouta Blanche, ceux qui m'ont amenée ici, ceux qui m'ont traînée dans ces lieux? Mon Dieu! c'est donc un odieux complot , une machination infernale ! Et ce complot, vous le saviez, puisque vous êtes ici ! vous en êtes coupable, ou du moins complice! et dans quel but ni'a-t-on fait venir ; que voulait-on de moi ? oh ! je ne resterai pas plus longtemps ici! je veux re-
tourner auprès de tnon père adoplif ; j'y relournerai celte nuit môme! Mais encore une fois que vouîait-on de moi?
En pariant ainsi , Blanche avait fait un pas vers la porte; sa Ogure, si douce et si calme d'ordinaire, exprimaient à celte heure une agitation convuisive.
— Je \ous déclare, dit Eugène de Gamerac, que j'ignore les détails de ce qui s'est passé ; s'il y a eu complot , j'en suis innocent ; s'il y a eu guel-apens, j'en suis indigné comme vous.
Le marquis mentait évidemment; mais, par une falalilé singulière, sa honte actuelle était si forte, son repentir si profond, son embarras si grand , que ses protestations paraissaient sincères, et que Blanche, si sincère elle-aîême et si ignorante des perfidies du
monde, ne put s'empêcher de croire aux paroles qu'elle entendait.
— Mais alors , observa-t-elle pourtant , comment expliquez -vous voire présence, monsieur? Saviez-vous que j'étais ici? Celte maison est-elle la vôtre ? Comment, sans votre aveu, aurait-on osé m'y introduire?
— Je vais vous répondre franchement, dit Eugène de Garnerac, avec l'intention, celte fois, de dissimuler sa pensée, et comme pour justifier, à ses yeux, le mal qu'il avait ordonné. Je savais que vous éliez ici; mais j'ignorais que vous le fussiez par le fait d'un rapt; j'avais espéré que vous y seriez venue librement : je déplore maintenant ma faute, je condamne les violences qu'on a pu vous faire; mais je dois vous avouer que vous êtes réellement chez moi. Maintenant , je n'ai plus
rien à dire : libre à vous , mademoiselle, de partir et de me mépriser, si vous ne croyez pas à mes paroles ; mais je vous affirme, sur l'honneur, que je suis innocent de toute mauvaise intention. J'ai voulu vous voir, vous parler, cela est vrai, et voilà tout ; quand au reste, d'autres ont tout fait sans ma participalion. Et maintenant, un seul mol : me croyezvous?
— Je veux bien vous croire, répondit Blanche; mais faites, monsieur, qneje parte à l'instant.
Elle fit encore un pas vers la porte, et s'arrêta pourtant. Eugène de Garnerac la regar^ dail d'un air de véritable émotion. Celte pudeur de jeune lille qui éclatait en toute sa personne, celle rougeur de l'honnêteté qui couvrait son front, ses yeux humides qui re-
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tenaient des larmes prêtes à s'échapper, tout cela avait pour le marquis un charme nouveau dont il ne pouvait se défendre. En contemplant Blanche debout, émue et tremblante, au milieu de ce boudoir qui heureusement n'avait pas encore été souillé par la présence d'une femme impure, il crut un instant que les rêves de sa première jeunesse allaient se réaliser, qu'un amour chaste, dévoué, platonique, lui était réservé, et qu'il avait enfin trouvé la formule définitive de son bonheur. Le roué disparut donc en lui comme par enchantement, et il retrouva ses vingt ans, ses espérances naïves, ses aspirations célestes, ses bonnes pensées , et ce fut avec un air étrange de candeur qu'il reprit ainsi la parole :
— Partez donc, mademoiselle , je ne vcuf
rnî^ns pos. Ma's, p.m nom du cî;! , proin((tez-iiioi de ne me garder ni colère, ni mépris ! promeltez-moi de songer à moi sans amertume, car je n'ai pas voulu abuser de votre ingénuité, et la sincérité de mes déclarations garantit la Io}'auté de mon cœur. Parlez, car je n'espère plus vous retenir ; mais, en quittant ces lieux, n'emportez qu'un sentiment d'indulgence et de pitié.
Blanche restait debout sans avancer. L'accent calme du jeune homme, son langage mesuré lui semblait quelque chose de bizarre, qui confusionnait ses esprits et lui enlevait un à un ses soupçons. Si son ton eût été plus déclamatoire, sa phrase plus ampoulée, son altitude moins rcspcclueuse, sans tloule elle eût conçu plus d'inijuiéluclc cl cùl montré plus de méiiance; mais, tel que le marquis se montrait, tel que l'impression qu'à-
vrit produit sur lui In nurelc é\î:lcnle delà jeune filic l'avait fait , il n'avait en réalité rien de redoutable pour elle. Aussi , après quelques minutes d'iicsilalion , reprit-elle ainsi la conversation brisée :
— Monsieur, vous désiriez me parler : mo connaissiez-vous donc?
— Bien peu, répondit Eugène de Garnerac; mais assez, mademoiselle, pour souhaiter de mieux vous connaître.
Blanche se hasarda alors à lever les yeux sur celuiqui lui parlail, pour s'assurera ellemême si elle n'avait pas vu quelque part son partner actuel. Mais elle eut beau chercher à recuiiSlir ses souvenirs, cet élégant jeune homme lui sonibLu't couij)lélemL'nl inconnu. Le silence dura donc encore quelques inslans *, mais la jeune fille reslait toujours. A la
fin , et avec une certaine résolution dans la voix el dans !e geste, Blanche reprit encore ;
— Eh bien ? monsieur , pourquoi vouliez-vous me parler? qu'aviez-vous à me dire?
Pour Eugène de Garnerac , c'était le moment du danger. Les sentimens lui venaient bien, mais les expressions lui manquaient. Déshabitué de parler amour, quoiqu'il sentît dans son cœur une émotion véritable et puissante, le langage de la passion pure lui faisait tout-à-coup défaut. 11 craignait de blesser la susceptibilité de la jeune fille, de réveiller ses soupçons à peine endormis. Cette position , qu'il subissait , il n'en avait pas prévu les conséquences. Au fait, qu'avait-il à dire? il était heureux de voir Blanche, d'entendre sa
voix, de suivre dans toutes leurs phases les mouvemens de ce cœur franc et généreux ; mais il ne s'était pas tracé d'avance un plan d'attaque ; il n'avait pas préparé un langage pour toutes les circonstances ; il avait été surpris tout d'abord , vivement impressionné , profondément ému : il paraissait donc maintenant plus embarrassé que Blanche.
— Eh bien ! monsieur, reprit celle-ci , si vos intentions sont honnêtes , devez - vous hésiter ainsi à vous expliquer?
Le silence devenait impossible; il fallait parler, il fallait répondre. Par où commencer? Blanche ne l'arrétail-elle pas dès le premier mol !
— 11 est vrai, dit enfin Eugène de Garnerac, que je désirais vous voir et vous parler; mais à présent que je suis devant vous et que vous
m'interrogez, il me semble que mieux vaut me taire. Peulôlre mes paroles \ous paraîtront-elles blessantes.
— Pourquoi ? répondit Blanche que l'embarras du marquis rassurait de plus en plus ; comment vos paroles me blcsseraienl-elles si vos senlimens sont vcrilablement purs?
Eugène de Garnerac se décida.
— J'ai fait, un jour, j'ai fait naguère un rêve bien doux et bien invraisemblable : J'ai imaginé que celle chambre où vous clés, et qui, jus(|u'ici, a toujours élé vide, élail habitée par une jeune fille belle, chaste , gracieuse. Elle y régnait eu souveraine : tous les objets qui s'y trouvent , elle en disposait à son gré : pour ses petits pieds, ce lapis épais et moelleux j pour elle celte solitude ornée ; pour elle ces fleurs, qui, hier encore,
se fanaient solitaires; pour elle tout , luxe, richesse, repos, bonheur, et, ce qui vaut mieux que tout cela, un cœur soumis et fidèle, un amour sans borne et sans Cin. Ci'lle jcnnc fiîle, j'ai rêvé (jiie je la voyais devani celle glace, sourianlc et parée; elle avait une rose blanche à la ceinture et une chaîne d'or au cou ; sa main caressait doucement une boucle rebelle de ses cheveux. Puis elle s'asseyait sur ce divan; elle travaillait ou lisait à celle table ; et moi , je m'approchais sans bruit; je la conlemplais avec ivresse, je suivais avec ravissement tous les mouvemens de son corps, tous les éclairs de ses yeux , mes pensées lui appartenaient , et j'élais de moitié dans les siennes; j'obéissais à ses ordres, je volais au-devani de ses désirs, j'adorais loul en elle, jnscju'à ses moindres fantaisies. Nous étions heureux tous
deux l'un pour l'autre , et nous nous promettions de vivre toujours ainsi, toujours?... N'est-ce pas là un beau rêve, dites?
Blanche avait écoulé les paroles du jeune homme sans en comprendre toute la portée. La première partie de son discours l'avait vaguement intéressée, dans la seconde partie la vivacité du débit l'avait étourdie.
— Quel rapport trouvez -vous, dit -elle froidement, entre ce rêve dont vous parlez et moi?
— La jeune fille de mon rêve vous ressemblait : elle avait vos traits si purs, vos yeux si doux, votre air de candeur et de fierté.
— Comment se nommait-elle ?
— • Comment vous nommez-vous?
— Blanche, répondit ingénument la jeune
fille encore sous le coup qui l'avait saisie.
— Elle se nommait Blanche, reprit Eugène de Garnerac après un moment d'iiésilalion , puis il ajouta : Ne me répondez pas encore, mademoiselle, réfléchissez, et dans une heure je viendrai savoir mon sort, mon arrêt.
— Monsieur ! interrompit Blanche
comme éveillée en sursaut.
Elle regarda autour d'elle : Eugène de Garnerac n'était plus là.
Figurez-vous une paysanne bretonne entrant à Paris par la barrière de l'Étoile , et apercevant au bout d'une magnifique avenue d*arbres le palais des Tuileries resplendissant au soleil. Habituée aux terres presque incultes de sa patrie, aux grèves désertes, aux arides bruyères, elle porte son regard autour d'elle, à droite et à gauche, partout à la fois, <i*un air d'ébahissement €t de stupeur. Au
bout de i'avenue, on l'introduit dans ie jardin ; après le jardin, elle entre sous un superbe vestibule, et se trouve enfin en plein < iiàlcau , dons une grande salle toute ruisselante de velours et de dorures. La pauvre paysanne se croit folle : elle rêve tout éveillée; elle touche les meubles pour s'assurer de leur réalité; elle se dresse sur ses pieds afin de voir de plus près les pendentifs des lustres, les peintures du plafond. On lui parle, et elle n'entend pas; il ne lui vient pas même à l'esprit un souvenir de son Morbihan ; elle a tout oublié, parens, famille, amis; il lui faut de l'air pour la rappeler au sentiment de son existence.
Telle était à peu près la situation d'esprit de Blanche, (jui , elle aussi, n'avait jamais arrêté î-a pensée sur ics douceurs du luxe, qui n'en avait jamais déluiiic les charmes
amollissans. Toutes les images, que les paroles du marquis avaient évoquées devant elle, se reproduisaient donc fantastiquement à son esprit. Elle se vit grande dame avec des diamans aux doigts, une couronne au Iront, un bouquet à la ceinture. Toutes les parcelles de luxe qu'elle avait aperçues dans sa vie se résumèrent tout d'un coup pour elle, et elle s'en composa un Inépuisable trésor, pêlemêle élincelant de splendeurs diverses et de ravissantes bagatelles. Dans sa vision étrange et fatale, tous les instincts orgueilleux de sa nature prirent à ses yeux une forme matérielle : elle se souvint qu'elle était petite-fille d'un des plus brillans officiers de l'Empire, que couvent on l'avait appelée comtesse 5 sa pensée flottait dans une mer de délices; son ame se laissait aller malgré elle à des idées
contraires à sa pureté jusqu'aloifs inaltérable; n. 15
mais aussi elle n'était plus maîtresse d'elle-^ même, elle était ivre , elle n'avait pas mêmQ la conscience dp péché véniel qu'elle commettait.
Ce premier moment d'ivresse dissipé , Blanche retomba, pour quelques secondes, dans son inquiétude première ; le souvenir d'Héliopolis lui revint à l'esprit, elle voulut fuir. Mais il lui semblait qu'une puissance magique la retenaij^ invinciblement : elle resta, et ses visions recommencèrent à s'agitçr (levant elle.
Machinalemeht, elle s'approcha d'une corbeille de fleurs , détacha un camélia , et le plaça dans ses cheveux. Puis^ se posant devant la psyché, elle s'y contempla en souriant, heureuse et lière.
Elle demeura ainsi quelque temps, oubliant tout dans cette contemplation , et son père
adoplif , et sa mansarde modeste, et son enfance si pure, et sa jeunesse si laborieuse; mais bientôt elle recula d'un pas en poussant xin petit cri d'effroi : elle avait aperçu dans la glace la figure de Paul Chardin, de l'espiègle apprenti d'imprimerie.
Une ««calade nocturne.
Il était deux heures du malin quand Héliopolis, qui ne sentait plus sa blessure , André, Grandet et leurs amis, précédés par Sapajou, sortirent de la maison habitée par la famille Chardin.
— Quel chemin prenons-nous? demanda André.
— Le plus court, répondit sourdement Héliopolis , en enfilant à grands pas l'avenue qui conduisait à la rivière.
— Yous ne me Comprenez pas , reprit le jeune homme qui régla sa marche sur celle du vieux grognard , je demande si nous devons nous présenter directement à la porte de la maison du marquis , ou si , gagnant les derrières, il ne vaut pas mieux entrer sans nous faire annoncer, par la première ouverture que nous rencontrerons.
— Ce qu'il y a de sûr, dit Sapajou , c'est que si nous allons tout bêtement, comme des conscrits de Gorbeil, sonner à la grille, il y a cent à parier contre un que le portier nous dira : repassez.
— Allons chercher un commissaire de police, hasarda un jeune homme.
— De quoi! criaSnpajou, un commissaire!
merci, j'so^s d'en prendre. C'est l'bon moyen pour ari*iver à rien. L'commîssaire , qui s'ra couché, va faire des giries pour pas sMever; on les connait, ces pékins-Ià. Il s' fera raconter la chose de fil eii aiguille, il en écrira un procès-verbal long comme ça ; en v'ia pour une heure; un quart-d'heure pour s'éveiller, urie heure pour s'habiller, une demi-heure pour chercher son écharpe, dont sa femme s'est fait une marmotte , une autre pour s la coller sur l'nombril ; total , quatre heures un quart ; nous arriverions demain soir, merci !
— L'enfant a raison, dit Héliopolis; d'ailleurs , est-ce qu'on a besoin de la justice quand on va arracher sa lillé aux mains d'un
infâme comme... Oh! tonnerre de Dieu! s'il m' tombe sous la patte! Marchons.
— Un instant , reprit Sapajou , faut pas s'embrouiller dans les feux dTiIe; moi , v'Ià mon avis; la maison du marquis , ousqu'est mamzelle Blanche , Grandet la connaît ; pas vrai, Grandet? même qu'il y a travaillé plus d'trois mois pour les meubles ; eh ben! elle a une sortie sur l'bord de l'eau par une porte, après la porte, y a un jardin, après l'jardin la maison, c'est clair , ça ; faut ouvrir la porte du bord de l'eau, si on peut, si on n'peut pas, faut faire la courte échelle et escalader le mur. On est dans l'jardin ; et du jardin à la maison il n'y a qu'un pas; pas vrai, Grandet? Une fois là, j'm'en charge; l'premier soupirail de cave qui montre son nez , j'm'y enfile, et avant qu'vous ayez eu l'iemps d'é-
ternuer, j'vous fais entrer; craignez rien > Ça y est-il?
— Marche , répondit Héliopolis à l'enfaut; lu as plus d'esprit à toi tout seul qu'un conseil de guerre tout entier.
Toute la bande se mit alors en route , Héliopolis en tête, l'œil brillant, la figure pâle, sa vieille moustacheblanche frissonnant d'impatience et de sourde fureur; André, le cœur plein de sinistres pensées, s'avançant à quelques pas derrière lui, à côté de son ami Grandet, et Sapajou , brisé de fatigue , mais la surmontant à force de courage, fermant dignement le peloton.
Quelques instans après , ils arrivèrent devant ^estaminet du Grand Saladin. La porte en élait gardée par cinq ou six hommes. Une vive lumière perçait à travers les ais mal joints du volet, et des cris de rage, des blas-
phêmes et des jurons furieux attestaient qu'à l'intérieur se passait une scène violente. L'agent de police que le gamin avait trouvé chez lui n'avait pas perdu de temps pour profiter des renseignemens qu'il avait reçus.
Presque aussitôt , la porte de l'estaminet s'ouvrit, et l'on vit en sortir un par un, solidement garrottés, les mains garnies de menottes , le bateleur Meunier, dit la Pince, Rossignol, Monseigneur, et la Ficelle, l'horrîbïe maîtresse de Rossignol. Derrière eux venaient ensuite l'agent de police qui avait conduit l'arrestation , et le reste de ses hommes.
— Bon! v'ià le commencement de la danse, dit Sapajou à voix basse à l'un de ses amis qui marchait près de lui ; c'est la queue du chat, gare le galop. Quand nous arriverons, si le père Héliopolis pose la patte sur l'mar-
quis, je l'plains , T marquis, il va danser une drôle de gigue.
La bande s'arrôta quelques inslans pour regarder, à la lueur blafarde d'une lanterne portée par un agent de policé, le défilé des brigands arrêtés dans la souricière de Jdcques Cerbère. Au inomerit où le bateleur lileunier passa près de Sapajou, il fit entendre un rugissement de rage en apercevant les traits du gamin.
— Tonnerre d'un sort! s'écria-t-il, v'ià le înôme qui nous a mangés (I), faut que jTestourbisse (2).
Il fit un effort violent, s*arracha des mains d'un agent qui le tenait au collet , et s'élança ■vers l'enfant qui, malgré lui, laissa échapper
(i) Dénoncés.
(2) Tue.
un cri d'effroi; mais la Pince n'avait pas fait un pas, qu'un vigoureux coup de canne plombée , lancé par une espèce d'Hercule , haut Je six pieds, qui figurait au nombre des agens de police, le frappa à la tête et l'étendit au milieu de l'allée.
— Bon ! dit celui qui paraissait diriger l'arreslalion, il sera plus facile à brider. Pelard, charge-le sur ton dos jusqu'au poste des Invalides. On te relayera là.
Après cet incident, les ouvriers se remirent en route, et marchèrent quelque temps presqu'cn silence, se communiquant de loin en loin , les uns aux autres , à voix basse , leurs remarques sur la scène dont ils venaient d'être témoins. En arrivant au bout de l'avenue, André poussa une exclamation d'étonnement :
— Et le père Héliopolis! dit-il.
Ces quelques mots excitèrent ratteniion générale, et seulement alors les jeunes gens remarquèrent qu'Héliopolis n'était plus avec eux.
La nuit, jusqu'alors claire et limpide, était tout d'un coup, comme il arrive toujours quelques heures avant que l'aube ne paraisse, devenue noire à ne pouvoir distinguer les objets à deux pas de soi. Une vapeur épaisse tournoyait au-dessus de la rivière , dont la proximité ne se trahissait que par le fracas sourd et continu des vagues se brisant avec furie contre les berges et les piliers du pont.
Après avoir tenté vainement de promener autour de lui un regard investigateur, André appela plusieurs fois le vieux grognard de toute la puissance de sa voix. Mais rien ne répondit à cet appel, si ce n'est l'écho sonore des bords de la rivière qui lui reporta en
sourdine le nom d'IIéliopolis qu'îl avait pro* nonce.
— Que peut-il être devenu ? dit-il ; quand nous nous sommes arrêtés devant le Grand Sa- /at/m, je l'ai vu tout près de moi. Il était sombre, mais tranquille, et je ne comprends pas pourquoi il nous a quittes.
— Il était pressé d'arriver, vois-tu, frère, lui dit Sapajou , et pour sûr il a pris le de- \ant. Ça ne lui allait pas, à c't'homme, déposer comme une borne à regarder ces canailles qu'on empoignait , pendant que peut-être mamzelle Blanche avait besoin de lui. Il a joué des quilles, et maintenant il est loin .
— C'est possible, murmura André en réfléchissant.
— C'est si tellement possible que je parierais deux sous contre un liard que ça est comme je l'dis. Au fait, nous avons tous été
bêtes comme lies pies grasses d'nous arrêter et d' perdre notre temps à la moutarde.
— Il a raison , Sapajou , dirent plusieurs voix.
-^ Et ce (ju'il y a de mieux à faire maintenant, reprit le gamin, c'est de fdernot' nœud rondement , d'martière à rattraper l'vieux, parce que si nous n'arrivions pas à dès quand itii pour l'empêcher de faire queuque bêtise, il est capable dedémolirl' marquis comme une vieille chaise. J'sais bien qu'il y en a d'aucuns qui diraient qu'il ne l'aurait pas volé j mais, c'est égal, faudrait pas qu'Héliopolis l'éreinte par trop, ça serait bête. Qu'il y fiche une pâtée, bon, j'y donne ma voix , mais pas plus qu'une pâtée,
— C'est vrai , dit André, il faut rejoindre Héliopolis. Allons^ en route, mes amis, et allongeons le pas.
La petite iroupe ne se fit pas répéter cette invitation , et elle enfila rapidement le chemin qui borde la rivière dans la direction du pont d'Iéna. Cependant , malgré toute la vigueur de leur course, ils arrivèrent de l'autre côté du pont, au bout du quai de Billy , sans avoir rien aperçu qui pût leur faire supposer qu'Héliopolis les avait devancés. L'opinion générale fut alors que le vieux soldat Livait suivi une autre roule, car il était bien évident que , malgré toute la vitesse de son allure, il aurait dû être rejoint par les jeunes gens depuis longtemps déjà.
— Héliopolis aura pris le pont des Invalides, dit André. Comme nous sommes restés très peu de temps arrêtés à la porte du Grand Sakid'm, et que nous avons marché certainement plus vite qu'il n'a pu le faire, il est presque certain que le brave homme n'est pas en-
core passé ici. Je suis (l'avis que nous l'attendions quelques instans.
— Ça va encore nous faire perdre du temps, dit Sapajou; et si par hasard le vieux est déjà par devant, il aura celui d'arriver et de mettre la maison sens dessus dessous avant que nous 3} ons pris celui de souffler. Moi, m'est avis qu'il faut nous séparer en deux bandes ; les uns vont attendre ici , pour le cas où le père Héliopolis serait en arrière , et André , l'ami Grandet et moi , nous allons filer à Passy.
Les choses se firent comme le gamin venait de le décider dans sa sagesse. Quatre des jeunes gens s'arrêtèrent à quelques pas de la barrière, et Sapajou, André et Grandet s'avancèrent à grands pas vers les derrières de la petite maison du marquis de Garnerac.
Comme nous l'avons dit précédemment,
Grandet, le fiancé de la sœur des Chardin, ouvrier tapissier en meubles de son état, connaissait la petite maison du jeuneélégantpour y avoir travaillé pendant plusieurs mois. Quand les deux jeunes gens et le gamin eurent dépassé les quelques cabarets qui se trouvent sur le quai immédiatement après la barrière, ils s'arrêtèrent sur l'invitation de Grandet au pied d'un mur noir et assez élevé, dans l'épaisseur duquel était cachée une petite porte bâtarde qui servait pour le jardin de dégagement sur la rivière.
— C'est ici, dit le jeune homme. Voilà la porte.
— Bon, dit le gamin j maintenant en deux temps, faites iiioi la courte échelle. V'ià justement derrière le mur un arbre qu'on dirait placé tout juste pour servir d'escalier j ceux qui l'y ont planté s'doutaient qu'un jour j'en
aurais besoin pour aller faire à ceux de là^ dedans une petite yisite: Allons, une, (Jeux! André, toi qyi est le plus grand, tends-moi tes majns. Sj j'accroches seulement 1§ ç|^,aperon du mur, j 'serai l^ientpt dans Je jardin.
— Attends un peu, dit Grandet au gamin en le retenant par un coin de sa blouse, Il faut que je t'explique les êtres.
— Ça va, mais dépêche-t,oi.
— Une fois que tu seras dans le jardin, reprit Grandet , l^ nous ouvriras cette petite porte .
— Et la clé...
— Minute. Le long ^u mur, derrière lu tronc de ce gros arbre qui v^ te servir d'escarlier, comme tu disais Iput à l'iieure, tu tâtjSr rasj il y â ^^ cl0,u, et ^près ce clou-j^ tu trouveras ui>(e cl.ef, G'^st la clef d& |^ pQf |,e.
On la laisse toujours à celte place. Je m'en sou- \iens bien, parce que c'est ici que nous passions tous les jours à deux heures pour aller déjeûner chez le marchand de vin au coin de la barrière. Tu comprends bien?
— Pardi ! est-ce que tu me prends pour un serin? dit Sapajou ; le long du n^ur, derrière Tarbre, un clou et une clé, c'est connu comme père et mère. André, fais-moi la courte échelle que je pique une tête dans le jardin.
André croisa ses deux mains, le gamin posa son pied droit sur cet échelon improvisé, sauta delà, comme un vrai singe, surlesépaues de son frère, plaça sans façon ses deux pieds sur la tête de celui-ci pour s'exhausser encoredavantage, et, de la, faisant un effort, il s'élança sur le chaperon du mur. Une seconde après, les deux jeunes gens le virent
s'enfoncer dans les branches de l'arbre dont nous avons parlé plus haut, les feuilles s'agitèrent bruyamment, et bientôt après ils entendirent derrière la porte la voix de Sapajou qui leur disait :
— Le clou y est, le long du tronc d'arbre, nom d'une pipe ! mais la clef n'est pas après le clou.
André étouffa un juron vigoureux en entendant la nouvelle de ce fâcheux contretemps.
— Comment faire? dit Grandet.
— Il n'y a pas à tortiller, répondit André ; il faut faire comme lui ; je ne peux pas laisser cet enfant seul dans ce jardin; on n'aurait qu'à l'apercevoir et à lui envoyer nn coup de fusil. Allons, fais comme moi, prête-moi tes^'mains que je monte.
La VOIX (îii gamin retentît de nouveau derï l'ère là porte.
^-Oh hé! André! dit-il; vive la charte! j'alla clé!.<ïi.
En effet , une seconde après , les deti^ jeunes gens entendirent glisser lepèiie, et la porte, roulant doucement sur ses gondSj s'ou- \rit toute grande devant eux.
— Chut ! fit Sapajou ; pas de train maintenant, si on nous entendait on pourrait bien nous envoyer du sel... quéque part, et peutêtre même une prune. J'aime autant celles a l'eau-de-vie ou dans les taries.
— Ôii était-elle donc la clef Itii demanda son frère.
— F^ai' terre. L'idée m'en est venue, j'ai promené mes mains dans l'allée et j'ai trouvé mon affaire.
Us refermèrent la porte avec prudence et
- Hi —
s'avancèrent à pas de loup dans Uïie .allée sombre et touffue, bordée des deui côtés paf une rangée de magnifiques sycomôfes.
— Je me reconnais maintenant, dit Grandet au bout d'un instant. Nous pouvons marcher franchement, il n'y a pas de danger d'ici à !a terrasse qui est au pied de la maison ; mais là, faudra faire attention, car il n'y a plus d'arbres et toutes les fenêtres donnent dessus.
Rassurés par ces paroles, les jeunes gens hâtèrent leur marche, et arrivèrent bientôt au bout de l'allée de sycomores, au pied de la terrasse dont venait de parler Grandet. Là, ils s'arrêtèrent et tinrent conseil à voix basse. 11 fut décidé que Sapajou, le plus adroit et le plus agile, pénétrerait seul dans la maison; qu'André, parfaitement à l'abri derrière les premiers arbres de l'allée, attendrait (jue le
gamîn^ayant trouvé une issue, vienne Ten avertir; et que Grandet irait au bout du jardin, à la petite porte, guèter l'arrivée des amis qu'ils avaient laissés au pont d'iéna attendant Héliopolis. En conséquence de cette résolution, Grandet redescendit le jardin, André se tapit derrière un arbre, et Sapajou, se glissant comme une couleuvre le long du mur, s'avança vers la maison.
Dès qu'il fut arrivé à en loucher les murs, le gamin s'en alla toujours en rampant avec les précautions les plus grandes, lâlant toutes les persiennes, toutes les portes du rezde-chaussée dans l'espérance que l'une d'elles serait restée ouverte, mais tout était hermétiquement fermé. Aucun bruit ne s'échappait de cettemaison qui eût, au premier abord, semblé inhabitée, si, à travers l'épaisseur des rideaux, entre les feuilles des persiennes, un
reflet de lumière tellement doux, tellement léger, qu'à peine s'il était visible, ne s'en était échappé comme un indice d'animation et de vie. Après avoir longé toute la façade du midi sans avoir trouvé la moindre ouverture qui pût lui donner accès, le gamin tourna a gauche et suivit le pignon. Il avait à peine fait un pas dans cette nouvelle direction que son souffle s'arrêta et que ses yeux brillèrent de joie; une vive lumière venait de frapper sa vue, et cette lumière partait d'une espèce de lucarne placée environ à cinq pieds du sol et dont l'entrée était seulement défendue par un barreau de fer qui la coupait dans sa largeur.
En un clind'œil Sapajou eut fait son plan de campagne. Il s'agissait tout simplement d'arriver à cette lucarne, de manière à y jeter un coup-d'œil pour s'assurer si quelqu'un no
se trouvait pas dans la pièce qu'elle e(itaît*aît, et si celle pièce était vidé, de passer lestement entre le mur et le barreau, et d'eiitrêr ainsi de vive force dans la placé assiégée. Mais pour atteindre à la hauteur delà lueai-ne sans secours étranger, il eût fallu posséder une taille incompatible avec la jéuiiessè de Sapajou.
L'enfant, devant cette difficulté tnatérîellé, eut Uti instant là pensée d'aller chercher ÉOh frère, puis il se ravisa. Il calcula d'abord la perle de temps que cette déinardhè lui occasionnerait, le danger d'être vu âUquelil avait échappé, et au(juel il s'exposerait en faisant deux fois et en compagnie de son frère le trajet qu'il avait déjà fait de la maison aU bout de la terrasse, et se décida à venir seul à bout de son entreprise audacieuse.
Âpre* avoir au préalable ôté Ses souliers,
cjuî potivaiêfil ïùi nuire en revêtant sa présence par le bruit qu'ils pourraient faire, il s'ettipârd d'une tïes caisses de fleurs qui bordaient la iTiaison, la transporta, en employant a ce travail toutes ses forces, jusqu'au pied dli tnùr au bas dé la lucarne, et montant sur ses coins avec la plus grande précaution, il parvînt à embrasser du regard la pièce d*oii paftait là llimière.
C'était une espèce d'office. Sur une tablé était posée une bougie dans un flambeau de cristal, et tout au tour de la bougie se voyait le dessert d'u» dîrier îuxueux : un pâté à péihè entamé, des volailles froides intactes, dés corbeilles de fruits rares dans cette saison, des bassins de confitures dorées, des bouteilles de différentes formes, mais toutes uniformément couvertes d'une poussière vénérable et de bon augure; en un mot tout ce
que comportent les restes d'une riche et somptueuse table.
Au reste l'office était vide de tout espèce d'habitant, et c'était là pour le gamin le point le plus intéressant. Aussi son parti fut -il bientôt pris. S'élancer de sa caisse sur le rebord de la lucarne, se glisser entre le mur et le barreau, se laisser doucement tomber à terre et souffler la bougie, furent pour Sapajou l'affeire d'un instant. 11 mit alors la main sur le bouton d'une porte qu'il avait remar= marquée à côté de la table, puis il changea d'idée, allongea le bras jusque sur le pâté, et, se rappelant que depuis quinze heures il n'avait ni bu ni mangé , il en arracha une tranche convenable, la tordît et l'avala en huit bouchées, but au goulot de la première bouteille qu'il rencontra quelques gorgées d'une liqueur (jui lui sembla délicieuse, mais à la-
quelle il ne sut quel nom donner, ei, ce petit repas terminé, toutes ses forces lui étant revenues, il ouvrit doucement la porte et s'avança à tâtons dans un long corridor noir. Quelques momens après il sentit sous ses mains les moulures cannelées d'une porte à deux battans, et, sans hésiter, après avoir cherché et trouvé le bouton de cristal qui servait à l'ouvrir, il le tourna et se vit tout d'un coup au milieu d'un appartement dont l'élégance et la richesse féeriques le frappèrent de stupéfaction.
Cependant, après être resté quelques minutes ébahi devant les candélabres ruisselans de lumières, les meubles contournés, les peintures à fresque, les jardinières couvertes de fleurs, les draperies chatoyantes, les flots d'argent, de soie, de cachemire, qui ruisselaient à ses yeux éblouis, il se rappela Blan-
che, le vieil Héliopolis et sofl frère, ejl ^-r couant la tête, il s'enfonça dans l'enfilade cIq pièces magnifiques qui s'ouvr;aiit devant lui. Tout à coup, coinwe il dépassait une nouv.elle porte, il aperçut Blanche, debout devant une psyché , attachant dans ses beaux cheveux la queue verte d'un camélia blanc, jCt «e contemplant dans [^ glace limpide avec uflie coquetterie ingénue et candide.
jLe duc ci la coiiit«9«is.
La présence si soudaine, si inattendue du gamin, dans la maison de son ravisseur, au miiieu de cette nuit terrible, eut pour Blanche l'effet de la foudre. Réveillée en sursaut au plus beau moment de s,es révgs, de sqs
souvenirs vagues de grandeur el de fortune, elle resta d'abord sans parole, sans voix, sans mouvement à la place et dans la position où l'avait surprise le regard étonné de Sapajou. Le trouble et la confusion de ses pensées lui firent voir, dans l'arrivée subite de l'enfant, comme une apparition surnaturelle, comme une évocation mystérieuse faite involontairement par elle, dans un des songes dotés et mensongers qu'elle venait d'aveir. Pâle, égarée, tremblante, elle recula avec effroi devant cotte image de Sapajou que reflétait la glace; elle recula de pas en pas, les yeux fixés sur elle, sans comprendre seulement que chacun de ses pas, au lieu de l'en éloigner, la rapprochait toujours de Sapajou.
Enfin les forces de la jeune fille, depuis si peu de temps mises tant de fois et à de si rudes épreuves, l'abandonnèrent tout-à-fait.
Elle poussa un cri, couvrit sa figure de ses deux mains comme pour dérober à son regard la terrifiante fantasmagorie qui l'oppressait, et s'affaissa dans les bras du gamin, qui, revenant enfin de sa stupéfaction et de sa joie, s'élança pour la soutenir.
En la voyant pâle, froide, inerte. Sapajou, que son sang-froid n'abandonnait jamais, et qui comprit aussitôt l'effet violent que sa vue avilit pu produire sur Blanche; Sapajou, après l'avoir doucement couchée tout de son long sur un divan moelleux, chercha des yeux un cordon de sonnette; mais, au moment de l'agiter avec vivacité, il se ravisa, murmura dans ses dents le mot imbécile; et, jetant un regard de douce sollicitude sur la jeune fille, il s'avança d'un pas prudent, mais délibéré, vers une des pièces qu'il avait déjà
traversées. Un moment après, comme s'il il. 17
eM e« le secret des habitudes de la maison , il reparut portant une carafe et un verre. Avec la précaution la plus attentive, les ménagemens les plus tendres, il mouilla légèrement un coin du petit mouchoir de Blanche et lui bassina le front, les tempes et les mains.
La jeune fdie tressaillit sous l'impression du froid, et balbutia quelques paroles inintelligibles.
— Ah! la v'Ià qui revient, dit Sapajou en laissant échapper un long soupir de soulagement.
Blanche se souleva à demi, entr'ouvrit les yeux, regarda quelques secondes la figure expressive et joyeuse de l'enfant ; et, reprenant subitement toute sa connaissance, elle jeta ses deux bras autour de son cou en s'écriant avec explosion :
— Sapajou! c'est toi; ah! mon Dieu!
merci ! maintenant je suis sauvée!
— Hé oui ! \ous l'êtes, sauvée; hé oui! il n'y a pas maintenant pour deux liards de doute; l'affaire est dans le sac, et un peu bien que je dis! André est en bas.
— André, murmura Blanche en rougissant d'une façon charmante, et en baissant ses grands yeux bleus devant le regard animé de l'enfant.
— Oui, André qui vous aime, mamzelle Blanche, continua Sapajou qui ne comprit pas la nature pudique et chaste de cette subite rougeur, André qui vous aime comme un imbécile ; André qui serait mort s'il ne vous avait pas retrouvée, ou s'il n'avait pu "VOUS arracher des griiTes des particuliers qui Yous ont enlevée. Ah ! c'est que, voyez-vous, vous ne pouvez pas vous figurer comme il
Yons aime , André; il en est bêle, quoi ! toute la journée, à l'imprimerie, il me fait travailler auprès de lui pour pouvoir, sans s'arrêter, me parler de vous, fet encore de vous, et toujours de vous. 11 rabâche comme une vieille femme, mon frère, depuis qu'il vous connaît.
Pendant cette tirade du gamin, l^lancbe s'était soulevée et appuyée contre un des coussins du divan ; elle resta ainsi tant que Sapajou parla, les yeux à demi-fermés, les mains croisées sur ses genoux, en apparence entièrement immobile ; seulement les mouvemens précipités de son corsage attestaient du bonheur qu'elle éprouvait à savourer l'émotion profonde et délicieuse que faisaient naître en elle les paroles franches et naïves de l'enfant. Quand il s'arrêta, elle souleva doucement ses paupières appesanties, et le
regarda avec une expression d'amitié reconnaissante. Tont-à-coup une idée subite l'arracha au charme suave de ses pensées.
— Mon père! et mon père! s'écria-
t-elle.
— Il vient, il va arriver, répondit Sapajou.
— Partons, partons vite, dit la jeune (ille; viens, mon ami, quittons cette maison, allons
La voix de Blanche s'arrêta subitement dans sa poitrine; elle jeta un cri d'effroi, et, saisissant le bras de Sapajou avant que ce dernier ait pût soupçonner la cause de sa peur, elle s'écria :
— Défends-moi!... ah! défends- moi; c'est lui!
Le gamin se retourna vivement et aperçut debout, a l'entrée du salon, dans l'altitude du plus naïf et du plus grand étonncment,
un beau jeune homme qui fixait sur Blanche et sur lui des regards d'une expression étrange et inqualifiable.
— Nom d'un petit bonhomme! c'est le marquis! s'écria-t-il en se dégageant vivement de l'étreinte effrayée de Blanche, et en s'élançant d'un bond entre elle et le jeune marquis de Garnerac. Cré coquin, quelle chance! c'est mon croque-mort du bal des Chiens, qu'avait une si longue robe noire, et un pif que
'y ai escamoté d'une façon un peu soignée!
— Sapajou, murmura Blanche d'un ton de reproche.
— Vous avez raison, mamzelle Blanche, dit le gamin en changeant subitement de ton ; je suis bête comme trente-six huîtres! c'est pas le cas ni le lieu de blaguer, faut s'expliquer proprement.
Mais déjà l'étonnement momentané du mar-
quis avait fait place à la colère. Les paroles du gamin, son verbe criard et décidé, l'allusion qu'il venait de faire à son aventure ridicule , à sa chute lionteuse au milieu du bal des Acacias quelques jours auparavant, tout lui avait fait promptement reconnaître, dans Sapajou, le hardi et courageux champion de la jeune iîlle, celui qui, par un savant croc-en-jamhes, l'avait si lesleaient terrassé. Si l'on ajoute à ces torts principaux de l'enfant, celui non moins grand de sa présence intempestive et incompréhensible, qui se dressait tout-à-coup comme une barrière vivante entre Blanche et les projets que le marquis avait certainement sur elle, on comprendra aisément de quelle rage le jeune dandy fut saisi quand il vit et entendit tout à la fois le gamin le provoquer du geste et de )â parole.
— Misérable! s'écria-t-il, tu vas tout payer à la fois.
1! fit un pas pour s'élancer sur Sapajou ; mais le regard qu'il jeta sur lui et une réflexion secrète l'arrêtèrent.
Rien n'appaise plus promptement la fureur querelleuse des gens qui ne sont pas réellement braves, comme l'apparence calme et froide d'un courage déterminé. 11 en fut ainsi de la colère du marquis qu'une première lutte avec Sapajou avait plus que rassasié de ce genre d'exercice. En entendant la menace du jeune homme, Sapajou n'avait ni tremblé, ni pâli. Relevant avec dextérité les manches de sa blouse bleue, il avait écarté les jambes et les bras, s'était bien posé sur la hanche gauche et avait froidement attendu le choc dont le menaçait le dandy, parfaitement disposé du reste à lui faire acheter chèrement la victoire.
A la vue de ces préparatifs, nous l'avons dit, le courage du marquis s'évanouit comme une fumée. Il jeta sur Sapajou un regard de menace et étendit la main vers le cordon d'une sonnette, en lui disant avec mépris.
— C'est assez d'une fois, galopin ; mon valet de chambre est tout ce qu'il convient pour te casser bras et jambes.
— Oh ! monsieur , s'écria Blanche , vous oseriez!... contre un enfant!.. .
Mais Sapajou ne laissa pas le temps au marquis de saisir le cordon de sonnette. D'un bond , il s'élança sur son bras qu'il étreignit.
— Pas de train, monsieur, lui dit-il; si vous sonnez, j'appelle mon frère et les amis qui sont là, en bas, dans le jardin. Il a la poigne plus solide que moi, mon frère, voyez-vous, et s'il vous tenait un de chaque
main, vous et voire valet, it vous ferait manger le nez l'un à l'autre, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu. Méfiez-vous.
— Ton frère, ici! murmura le marquis attéré.
— Un peu. Or, donc, si vous voulez, nous nous arrangerons ensemble; vous laisserez votre domestique ous qu'il est, et j'appellerai pas mon frère. Parlons peu, parlons bien, ajouta le gamin qui vil le marquis sur le point de l'interrompre ; vous avez fait enlever mamselle Blanchepar force ; c'est lâche , oui, c'est lâche!... C'est moi qui vous le dis, et si ça vous interloque, vous n'avez qu'à venir me souffler à six pouces du nez quand une fois nous serons sortis d'ici, et que mamselle Blanche s'ra en sûreté, j'veux pas m'appeler Sa* pajou si j'vous casse pas quelque chose , voilà .
— Sapajou, tais-toi^ dit la jeune fille au gamin, et partons.
— Un instant, faut qu'j'y dise son fait ; reprit Sapajou.
— Morbleu ! noisérable, te tairas-tu ! cria le marquis en levant son poing sur la tête de l'enfant. /
— Monsieur!... s'écria Blanche avec effroi.
Elle se jeta au-devant du marquis et joignit les mains.
— Vous êtes un ange, mademoiselle! s'écria le marquis en contemplant avec admiration la belle figure, la pose pleine de grâce et de dignité de Blanche ; et Dieu m'est témoin que j'aurais donné tout au monde pour vous éviter !a vue d'une scène désagréable, mais ce polisson est d'une insolence telle ..
— Polisson, polisson... murmura Sapajou,
c'est bon, mais gare à ta bosse si je te repigG.
— C'est vous qui le provoquez, monsieur, dit la jeune fille ; ainsi le ton de ses paroles ne serait pas encore une excuse valable à l'emploi brutal de votre force contre un enfant. Au reste, monsieur, ajouta Blanche d'un ton froid et plein de noblesse, tonte nouvelle explication serait inutile, puisqu'à partir de cet instant tous rapports vont cesser entre nous. Je suis maintenant éclairée sur votre conduite, et je la qualifierai hautement indigne d'un homme d'honneur [et du nom que vous portez.
— Bravo ! cria Sapajou.
— Viens, lui dit Blanche en lui prenant la main, conduis-moi vers ton frère.
— Arrêlez! s'écria le dand}, vous ne sortirez pas.
— Ah ! c'est comme ça ! dit Sapajou qui s'élança vers la fenêtre ; André, cria-t-il de toute sa force ; ohé André , au secours !...
La main du marquis tomba sur sa bouche et étouffa sa voix.
— C'est une horrible infamie, monsieur ; dit Blanche au jeune homme avec exaltation, vous agissez comme un misérable.
— Mademoiselle! cria le marquis dont la colère ne connaissait plus de bornes.
Au même instant un homme hors d'haleine, les yeux égarés, les cheveux en désordre, se précipita dans l'appartement.
— Monsieur le marquis, dit-il, monsieur le marquis... votre père... monsieur le duc... il est ici dans la rue I. . . il ordonne d'ouvrir ou menace de faire enfoncer la porte... que faire, monsieur?... que faire?
— Mon père! s'écria \e jeune homme anéanti par celte nouvelle.
Deux hommes parurent à la porte; c'étaient le duc de Garnerac et Jérôme Déra»
A la vue de ces deux personnages, tous, left , acteurs de celte scène restèrent frappés de ' stupéfaction. Le gamin, planté aunailieu du salon, ôla machinalement sa casquette etsalua le vieillard. Le marquis, les yeux baissés, la contenance embarrassée, s'appuya contre une console et n'osa plus faire un mouvement. Quant à Blanche, à demi-couchéesur un divan, elle se redressa en apercevant le d uc de Garnerac, et instinctivement elle joignit ses deux mains et les tourna vers lui avec une expression de fervente prière.
Le vieux duc s'était arrêté à la porte, pâle, tremblant, en proie à une émotion violente. Son regard, tour à tour tendre et sévère, se pro-
menait de la jeune fille à son fils, de son fils au gamin.
Il y eut un moment de pénible silence que le vieillard rompit bientôt.
— Sortez, dit-il à Joseph Larouille, le valet de chambre du marquis.
Le valet ploya son corps en deux et quitta l'appartement à reculons.
— Sortez aussi vous, monsieur, dit-il à son fils d'une voix impérieuse , votre conduite vous met au niveau d'un laquais.
— Mon père ! balbutia le jeune homme.
— Sortez, répéta le vieillard ; et allez dans un autre appartement attendre les ordres que j'ai à vous donner.
Le marquis s'inclina et sortit sans lever les yeux.
— Maintenant, monsieur le duc, dit Jérôme Déru en désignant Blanche du regard,
je vous avais juré que je vous rendrais votre fille, la voici.
— Ma fille! mon enfant! s'écria le vieillard en tendant ses bras à la jeune fille, mais sans trouver la force nécessaire pour avancer d'un pas.
— Sa fille ! exclamèrent d'une seule voix Blanche et le gamin.
— ■ Ma fille! mon enfant !... répéta le vieux duc; viens! oh ! viens embrasser ton père.
Il fit un effort; mais sa faiblesse était trop t^rande, il chancela et tomba sur un fauteuil.
Quand il revint à lui, une seconde après, Blanche était à genoux devant lui, et pleurait de bonheur sur ses mains qu'elle tenait renfermées dans les siennes. Jérôme Déru lui avait tout appris.
— Mon père! dit-elle.
Le vieux duc laissa tomber ses bras autour du cou de Blanche, et la serrant sur sa poitrine par une étreinte passionnée.
— Mon enfant chérie, s'écria-t-il, la fille d'Emma!... oh! comme tu lui ressembles!
comme tu es belle!... et j'ai pu vivre vingt ans sans te connaître !
Sapajou était dans un coin, assis par terre et pleurait.
— Quel est cet enfant? demanda le vieux duc à la jeune fille après les premiers momens d'effusion , je ne l'avais point encore vu... je ne voyais que toi, ma fille.
Blanche se releva, alla chercher le gamin qui fit, pour approcher vieillard, des difficultés sans nombre, et parvint enfin à l'amener près de lui.
— Cet enfant, lui dit-elle , c'est le meilleur, le plus noble cœur que je connaisse.
iï. 4S
C'est le fils d'une famille qui n'a cessé de me donner des preuves de dévoûmentel d'amitié. Cette nuit. .. c'est lui (jui m'a sauvée.
— S'il existe au monde une récompense digne d'un tel service, dit le vieillard d'une \oix profonde, dussé-je la payer de tout ce que je possède, il l'aura.
Cependant l'enfant, au lieu de répondre aux caresses dont l'accablait le vieux duc, ne cessait de pleurer
— Mais qu'as-tu donc, lui demanda Blanche , n'es-tu pas content de me voir si heureuse? Toi (jui m'aimait tant hier, ne m'aimes-tu plus aujourd'hui?
— Moi, je vous aime toujours la même chose, répondit Sapajou, et je suis bien content de votre bonheur, mais c'est égal...
— Que désires-tu, mon ami? lui demanda M. de Garnerac en l'attirant sur ses genouxj
qu*est-ce qui te tourmente ainsi ? Pourquoi pleures-tu lorsque tu vois heureux ceux que tu aimes?...
— Parce que. .. balbutia le gamin; ça ne sera plus la même chose... Yoilà!... moi, voyez-vous, je voudrais bien... mais c'est impossible , vous ne pourriez pas... ça ne dépend pas de vous.
— J'ai plus de pouvoir que lu ne penses, dit le vieux duc en souriant; parle sans crainte; d'avance ^je te promets tout.
— Non... c'est que voyez -vous, reprit Sapajou rassuré par le ton de bonté doux et affectueux du vieillard, en levant pour la première fois sur lui ses yeux encore humides ; ça va changer... Mamselle Blanche nous aimera toujours bien, parce qu'elle est bonne comme le bon pain, mais. . . mais... enfin je ne peux pas dire ça. Toujours ça va faire de
la peine à mon frère, c'est sûr. Il n'osera plus Taimer, lui, maintenant que c'est/me demoiselle de la haute.
Blanche rougit et leva vers son père un regard timide et troublé. Le duc comprit une partie de sa pensée et la pressa sur son cœur avec amour, en lui disant :
— Tout ce que tu penses est bien à mes yeux, tout ce que tu feras sera toujours beau et bien fait; agis selon ton cœur, cher ange; sois libre de tes impressions, de tes fantaisies, de tes volontés, de tout ce qui est à toi ou à moi. Crois-tu queje veuille te faire payer mon bonheur par ton esclavage?
Blanche, pour toute réponse posa ses lèvres pures et fraîches sur le front du vieillard et prit la main de Sapajou.
—Tu viens d'entendre les paroles démon... mon père, lui dit-elle d'une voix grave et
sentie, eh bien ! sèche tes larmes et redeviens joyeux, car ce que j'étais hier pour toi, pour ton frère, pour vous tous, je le suis encore aujourd'hui, je le serai demain, je le serai toujours; mes affections sont trop sincères pour que je puisse, en eussé-je la volonté, les modifier ou les nier jamais. C'est devant mon père, à l'heure la plus belle de mon existence que je le dis hautement et sans arrière-pensée.
— Oh! j'suis t'y content! s'écria le gamin en essuyant ses yeux mouillés d'un tour de main et en lançant au plafond sa calotte grecque, cré nom d'une pipe!... Oh I pardon, monsieur, dit-il avec confusion au duc de Garnerac, je faisais pas attention... pardon... c'est que quand je pense au plaisir que j'vas faire à mon frère en lui répétant c'que mamzelle Blanche viens de dire... il m'prend des
envies de faire l'grand écart... des envies effrayantes! il m'semble que j'sauterais pard'ssus la porte Saint-Denis, tant j'suis léger et content!...
— Quel excellent cœur! s'écria le vieux duc en regardant paternellement le gamin, qui gambadait et pirouettait de joie au milieu du salon.
-— Il tient de famille, répondit doucement Blanche.
Tout à coup une idée subite traversa l'esprit de Sapajou; il s'arrêta court, se frappa le front et s'élança vers la porte en s'écriant :
— Et mon frère! et André que j'oubliais! il ne m'a pas entendu tout à l'heure quand je l'ai appelé. Attendez un peu !
11 traversa tous les appartemensd'un trait et arriva à Tantichambre où Joseph Larouille
siégeait dans un grand fauteuil. En apercevant l'enfant, le valet se leva.
— Où allez-vous? lui dit-il d'un ton rogue.
—Qu'est-ce que ça te fait à toi, grand escogriffe? lui répondit le gamin sans le regarder. Au fait, ajouta-t-il en se ravisant subitement, je vais te le dire parce qu'il faut que
tu me conduises, monsieur l'videur de
n'importe quoi.
— Petit malheureux! s'écria M. La-
rouille.
— C'est de la part de M. le duc de Garnerac, mon vieux, reprit le gamin en faisant un pied de nez au valet; ça te la coupe, fiston I Vous n'avez qu'à te bien tenir, va; il vous en prépare une belle pour avoir voulu enlever rnlÉïzélle Blanche, . . Allons, marche devant et éclaire-moi.
— Où allez-vous ? demanda Larouille considérablement adouci.
— Sous un sycomore, dans le jardin.
— Sous un sycomore!...
— Allons, pas de réflexions; ouvrez-mo seulement la porte, et allez au mail; vous savez, monsieur, ousqu'on vend des pommes vertes... Tiens, tiens, tiens, liens!... s'écria Sapajou en regardant plus attentivement la figure de Joseph Larouille qu'éclairait alors en plein la vive lumière d'une carcel ; mais je ne m'abuse pas... c'est bien vous!... Ah! c'est vous que j'ai vu un malin dans le cabinet de Cerbère, au grand Saladin^ avec Déru et Meunier, deux forçats, deux assassins... Bon!., .vous montiez un coup là, j'vous ai entendu.
— Oh! ne me perdez pas, s'écria Larouille dont la pâleur devint cadavéreuse.
— Pour qui que tu me prends? fit le fi[amin avec un geste expressif.
Joseph Larouille ouvrit une porte-fenêtre donnant sur la terrasse, et Sapajou s'élança dans le jardin en se disant à lui-même :
— C'est égal, si j'faisais tant qu'd'avoir des grooms, j'en voudrais d'autres.
Sapajou trouva son frère au bout de l'allée des sycomores, réuni aux amis qu'ils avaient laissés au pont d'Iéna pour attendre Héliopolis. Après une atlenie d'une heure, ces derniers s'étaient décidés à partir sans lui, et à rejoindre André et Grandet. En quatre mots le gamin leur fit comprendre à tous que l'affaire qui les avait rassemblés était maintenant terminée, et que ce qu'ils avaient de mieux à faire, pour se réchauffer un peu, était d'aller réveiller un marchand de vin à la
barrière, et de s*ailab!er devant quelques bols de vin chaud.
Dès qu'il fut seul avec André, il lui expliqua lout ce qui s'était passé dans la petite maison du marquis, depuis le moment où il avait trouvé Blanche seule, dans la chambre du fond, jusqu'à celui où il l'avait quittée, la laissant avec son père, le duc de Garnerac. Il n'omît pas un fait, pas une parole, pas un mot.
André, comme l'avait prévu Sapajou, fut épouvanté et douloureusement attristé à la nouvelle du changement immense qui venait de s'opérer dans le sort et dans la position de celle qu'il aimait. Mais, à sa première plainte, le gamin lui ferma la bouche en lui répétant les douces paroles qu'avait prononcées Blanche, et en lui peignant le vieux duc de Garnerac comme l'homme le meilleur, fc plus affec-
tionnément bon. Cependant, malgré toutes les assurances de l'enfant, André n'était pas convaincu.
— Mais que veux-tu que je sois pour elle, maintenant? di(-il en secouant la tête avec amertume ; je suppose qu'elle ail encore pour nous, pour moi, la môme amitié qu'autrefois, mais que puis-je espérer à présent? Consentira-t elle jamais à quitter le beau monde où elle va vivre pour partager la vie laborieuse et obscure d'un ouvrier?... Non, mon ami, non; c'est fini, il n'y faut plus penser.
— Tiens, André, s'écria le gamin, tu as plus d'esprit que moi; mais ça n'empêche pas que, dans ce moment-ci, t'es bête comme une oie. Puisque je te dis que mamzelle Blanche sera toujours pour toi la même chose qu'avant!... Puisque je le dis que son père, son vraî père, le duc, est bon comme tout, qu'il
lui a dit devant moi qu'il voulait qu'elle soit libre, comme père et mère, de ses opinions et de ses sentimens! Et puis, d'ailleurs, voistu, moi, j'suis pas si serin qu'j'en ai l'air, et
j'ai vu pardi, oui, j'ai bien vu que mam-
zelle Blanche t'aime un tantinet de son côté.
— Qu'est-ce que ça prouve maintenant qu'elle est dans une position si supérieure? dit André avec découragement.
— Ça prouve, reprit le gamin vivement; ça prouve que mamzelle Blanche n'est pas une fille à tourner du nord au midi dans une nuit, comme un moulin à vent; ça prouve qu'elle a du cœur, et que c'est pas pour un peu plus ou un peu moins d'argent qu'elle changerait comme ça de sentiment , voilà.
— Tu es trop jeune, tu ne comprends pas le monde, dit André.
— Eh! tu m'embêtes à la fin des fins! s'é-
cria le gamin; viens toujours , lu vas voir.
— Qui, moi !. . . tu veux que j'aille ?. . .
— Eh ben! ça s'rait joli si tu n'voulais pas maintenant ! faut-il pas que ce soit elle qui vienne te dire qu'elle t'adore ! ... Allons donc! allons donc!... Ah! si j'étais amoureux d'une quelqu'une, moi, fit le gamin, je n*serais pas si cornichon !
André résista encore longtemps; mais enfin, vaincu par les instances pressantes de Sapajou, il se décida, et les deux frères, le plus jeune tirant l'aîné par sa manche, se dirigèrent vers le salon où le vieux duc était resté seul avec Blanche. Quand ils arrivèrent dans la chambre qui le précédait, l'oreille déliée de Sapajou entendit une voix bien connue.
— Héliopolis I cria«t-il.
Héliopolis tenait Blanche, sa petite com-
lesse dans ses bras et pleurait. On voyait suv ses épaisses moustaches blanches de grosses larmes de joie glisser comme des perles, et venir tomber sur sa large poitrine. Le pau-^ vre homme n'avait pu résister à son bonheur.
Après un long moment de silence, le vieux grognard essuya ses yeux, tordit le coin de ses moustaches et sourit doucement.
— Pardon , excuse , monsieur, dit-il au vieux duc, mais c'est que voyez-vous, c'est aussi mon enfant, à moi j je l'ai eu au sortir des bras de sa mère, et depuis elle ne m'a pas plus quittée que mon ombre. Je l'aime tant, tonnerre!. . • C'est pour ça qu'en la voyant, j'ai pas plus fait attention à vous qu'au grand Turc, j'ai sauté sur elle et je l'ai embrassée j mais je vous en demande excuse. Maintenant, continua Héiiopolis avec prière, en s'adres-
sant à Blanche, promettez-moi , mamzeîle la comtesse, de ne pas oublier tout à fait votre vieux Héliopolis, et de lui permettre de vous voir quelquefois, tous les jours, hein ?. . . . un moment, rien qu'un.
— Oh! mon pauvre père! s'écria Blanche en se jetant dans les bras du vieux soldat, si vous ne voulez pas me l'aire une peine profonde, vous resterez pour moi tout ce que vous avez été jusqu'à présent. Je suis et serai toujours votre fille, votre Blanche ; vous n'aurez rien perdu du tout, et moi j'aurai gagné un bon père de plus.
— El moi, un digne ami, dit M. de Garnerac en tendant ses deux mains au grognard.
— Oh! monsieur le duc! oh! Blanche !....oh! je deviendrai fou! s'écria Héliopolis.
— Est-elle bonne! hein? l'est-eile ? A-telle changé ?.... voyons, grande mauvaise langue? dit Sapajou à son frère, arrêtés tous deux près de la porte , et restés spectateurs attendris de cette scène.
— C'est un ange du ciel, murmura André d'une voix étouffée.
— Je viens de causer longuement avec mon père , reprit Blanche avec une grâce charmante, nos projets sont faits. Je reste avec vous, mon bon Héliopolis, seulement vous ne
travaillerez plus Ah! je le veux! fit-elle
en levant contre le vieux soldat, qui venait de faire un geste de dénégation , un petit doigt menaçant , vous vous promènerez et vous jouirez de votre bon temps... Avec vous aussi, mes bons amis, ajouta Blanche en regardant André et son jeune frère , comme autrefois, absolument comme autrefois.
•— Tu ne dis pas là tous les projets que nous venons de faire , ma chère fille , dît le %ieux duc avec quelque malice ; il me semblt que tu oublies un point principal qui doit changer. . .
— Mon père ! murmura Blanche toute rougissante.
— C'est vrai, reprit M. de Garnerac, ce n*esl pas à moi à annoncer celle nouvelle ; elle paraîtra bien meilleure, bien plus douce, prononcée par ta jolie bouche; comme tu voudras.
Une demi-heure après , comme tous nos personnages traversaient les appartemens pour monter en voiture, ces quelques paroles furent échangées entre quatre d'entre eux:
— Mon père, dit Blanche au duc de Garnerac, je ne serai heureuse qu'à demi, si vous
ne pardonnez pas entièrement au marquis..; à mon frère. ^^^^^ ^
, — Tu le veux?... dit le vieillard en souriant, eh bien ! soit, je lui pardonne, il pourra rentrer dans la maison de son père; mais, avant huit jours, il aara une place dans une ambassade; je veux qu'il ne rentre à Paris que sage et corrigé.
— As-tu compris ? demanda Sapajou a son frère, à voix basse.
— Quoi? fit André avec étonnement.
— Ce que voulait dire le vieux duc quand il parlait d'un projet que mamselle Blanche
ne disait pas, qui changerait Tu n'as pas
vu mamselle Blanche rougir en entendant
— Non, mon ami, non ; j'ai tremblé comme un imbécille tout le temps que je suis resté devant elle. ^ , .
— ^tu viens de l'appeler par ton nom, dit le gamin en levant les épaules ; cré nom ! ajouta-l-il à part lui , faut-il être homme et avoir si peu de fil ! On a bien raison de dire :
Ah! qv!on est bête, quand on est amoU' reuxf
tO'f
La chaine,
Huit jours environ après la scène qui termine le chapitre précédent, un beau vieillard, à l'air martial;' vêtu d'une longue redingotte bleue, la croix de la Légion-d'Honneur à la boutonnière, se présenta à la porte d'une
imprimerie située au coin de la rue deBabylone et demanda le proie, André Chardin. Il était alors deux heures; les ouvriers imprimeurs, leur morceau de pain sous le bras, sortaient en foule des ateliers et traversaient la cour. On indiqua au vieillard un petit cabinet au bout de la plus grande salle, et, une minute après, ce dernier ouvrait la porte et se trouvait en face d'André et de son frère Sapajou, qui roulait des paquets d'épreuves*
En apercevant le vieillard, les deux frères poussèrent une même exclamation de surprise.
— Héliopolis ! dirent-ils.
— Un peu, dit Héliopolis; c'est lui. Il faut bien qu'il vienne vous wouver, puisque vous ne voulez pas venir le voir vous-même. Vous êtes de jolis garçons! loi, André, surtout. Comment, depuis huit jours que je suis
heureux, depuis huit jours que ma petùecomtesse a retrouvé sa famille, sa position pour laquelle elle était née, on n'a pas plus vu le bout de voire nez que si vous n'aviez jamais existé ! ça n'est pas bien ça. On ne doit pas plus abandonner ses amis dans le bonheur que dans la peine, tonnerre! c'est mon principe.
— Pardonnez-moi, père Héliopolis, répondit André un peu confus, mais., .j'ai craint... de vous déranger.
— Ne l'croyez pas, père Héliopolis, dit Sapajou d'un ton décidé, c'est une blague. Oui, c'est une blague, ajouia-i-il en se tournant vers son frère qui s'apprêtait à l'interrompre, nie-le si t'en as le toupet. Il l'sait bien qu'il n'vous aurait pas dérangé, allez, père Héliopolis j c'est une frime de sa part.
— Ça n'est pas bien, voilà tout ce que j'ai
à dire, répondit Héliopolis en tortillant sa moustache; mais pourquoi n'es-tu pas venu, toi, Sapajou? ajoula-t-il en sadressant au gamin.
— . Oh ! c'est pas l'envie qui m'a manqué! nom d'un petit bonhomme! j'en grillais, parôle. Mais c'est encore lui qu'a pas voulu. II m'a dit comme ça, ceci, cela , des bêtises , quoi! qu' maintenant qu' vous étiez riches, qu' mamselle Blanche allait voir du beau monde, ça n' lui plairait peut-être pas beaucoup de s' trouver avec des ouvriers... Moi , j* savais bien qu' c'était pas vrai, qu' mamselle Blanche et pis vous , père Héliopolis , vous resteriez ben la même chose qu'auparavant au vis-à-vis d' nous; j'y ai ben dit qu'il radotait; mais, après tout , c'est mon aîné , André, voyez- vous; et comme il ne voulait pas' qu' j'aille chez vous, j''y ai pas été.
— André est un fou, dit Héliopolis, et la preuve c'est que j' viens 1* chercher, moi , et pas de ma part seulement , c'est encore d' la part de ma petite comtesse, de Blanche.
— De mamselle Blanche! répéta André.
— Quand je 1' disais qu'elle était bonne comme pas une ! s'écria Sapajou , et pas fière pour deux liards !
— C'est la fin du monde, reprit le vieillard, on ne s'y reconnaît plus. Quand ou pense que les jeunes filles maintenant doivent aller demander les garçons. Cré nom!... on m'aurait dit ça dans un temps, du temps de l'autre , l'Empereur, j'aurais dit : C'est une carotte et une carotte plus dure à avaler qu'une pyramide du Caire. C'est cependant vrai. Ëcoule-moi bien , André , ajouta le KÎeux grognard après cette espèce d'aparté , moi, vois-tu, je ne connais pas de détours ,
je vais droit et raide comme un boulet do quatre en belle portée. Ainsi donc voilà la chose. Blanche est furieuse après toi : elle l'aime, cette enfant.
— Elle m'aime! Blanche m'aime!
s'écria André à demi fou de joie.
— Je peux bien en être sûr, continua Héliopolis , c'est elle qui me l'a dit. D'abord , c'est clair comme le jour, ça. Si elle ne t'avait pas aimé, pourquoi aurait-elle voulu rester pauvre et obscure comme auparavant qu'elle aie retrouvé son père? pourquoi n'aurait-elle pas voulu aller dans le beau monde, dans des voitures magnifiques comme celles du duc , toutes dorées, mon vieux? Pourquoi m'aurail-clle dit : Mon père Héliopolis, elle m'appelle toujours son père, cette chère ange, mon père Héliopolis , mon changement de fortune n'a rien changé à mes sentimens ;
j'ai passé ma vie parmi les ouvriers, je veux la finir parmi eux; je serai la femme d'un ouvrier, s'il me trouve digne d'être sa femme. C'est un peu clair, ça, hein?
— Tiens, si c'est clair! s'écria Sapajou, clair comme du vieux bourgogne! pas vrai, père Héliopolis? Mais j'y avais dit, moi, à mon grand..... n'importe pas, de frère; j'y avais ditqu' mamselle Blanche... vous savez, père Héliopolis.^ Eh ben ! il m' disait que j' m'étais trompé! comme si ça ne s' voit pas dans les yeux d'une femme!
Pendant tout le temps qu'avait parlé le \ieux soldat, André n'avait pas eu la force, au milieu de son bonheur, de trouver une parole à l'unisson avec ses pensées.
— Eh bien! lui dit Sapajou en lui poussant le coude, tu ne dis rien?
-— Il me semble que c'est un rêve, mur-
mura le jeune homme, j'ai peur de m'éveiller. Sapajou fit un geste de colère, et Héliopolis reprit :
— Que non que ce n'est pas un rêve; c'est si peu un rêve que ce soir lu viendras souper avec nous, toi, ta mère, la sœur et Sapajou, et que dans un mois au plus lard... je ne te dis que ça.
— Oh! père Héliopolis! s'écria André hors de lui, si vous saviez que de joie!... de bonheur!... oh! pardonnez-moi si je ne vous dis pas.... mais c'est que voyez-vous, ça m'étouffe.... je n'ai pas une parole.
— C'est pas dangereux, dit le grognard en riant, on en revient. Tâche seulement de ne pas être étouffé comme ça ce soir, vis-àvis de Blanche ; ça serait bête. Au revoir, je vais pousser jusque chez ta mère, lui apprendre tout. Adieu les enfans.
— Adiou, pèro Héliopolis, s'écria Saj^ajôu; vous êtes la crème des hommes , parole. E(i ben ! ajouta-t-il quand le vieux soldat fut sorti, et qu'il fut seul avec son frère, eh ben! qu'est-ce qui a raison d'nous deux, hein?.... c'était-il vrai c'que j'te disais?...
— Oh! mon ami, s'écria André en se jetant dans les bras du gamin, je suis le plus heureux des hommes !
— Vive la charte! nom d'une pipe! é... cria Sapajou en sautant par dessus les tables et les chaises ; j'vas avoir des petits neveux !... ou nièces!...
Deux mois après cette conversation entre Héliopolis et le jeune imprimeur , par une belle journée de printemps , une troupe joyeuse s'ébattait dans une des grandes prairies qui bordent la route , au bout du joli petit village de Maison-Blanche. Au premier
coup-d'œil , on reconnaissait facilement , au costume , au maintien , à ia composition même de cette troupe sautillante , les per-; sonnages obligés d'un lendemain de noce.
En avant , à cinquante pas environ du groupe principal, galopait une foule déjeunes gens el de jeunes filles, au milieu de laquelle on distinguait, à son bouquet et à sa ceinture, la première demoiselle d'honneur, Anastasie Chardin; et à son air fou, tapageur et déter-? miné, le malin singe d'imprimerie, Sapajou.
De là partaient incessamment les éclats de rire les plus francs, les crisles plus animés. On se poussait, on se poursuivait , on dansait, on chantait; c'était le tableau le plus gai, la mêlée la plus folle. Sapajou, bout-en-train s'il en fut jamais, proposait tous les jeux, organisait toutes les parties , et mettait tout le
monde en mouvement par sa joie surabondante et contagieuse, riant, criant et sautant à lui seul plus que tous les autres ensemble.
. Derrière eux s'avançaient, d'un pas plus grave et plus posé, les grands parens et les amis que l'âge proscrivait de la première troupe. Ceux-ci, deux par deux ou trois par trois, à leur gré, bras- dessus, bras-dessous, marchaient lentement et causaient. Au premier rang étaient nos deux plus vieilles connaissances , Héliopolis et son ami Jean-de- Dieu second , l'invalide. La belle et noble figure des deux vétérans étincelait de bonheur.; Ces vieux amis de quarante ans, après avoir, durant toute leur vie guerrière, partagé en frères, dangers, privations, peines et plaisirs, après avoir ensemble bu l'eau saumâtre et moisie des déserts de l'Egypte, mangé du
clieval cru, salé avec de la poiuipe i canon, dans les glaces de la Russie, se sentaient mutuellement le cœur rajeuni par la joie, en se voyant ainsi, dans un jour de fête, réunis par une de ces douces cérémonies de famille, où l'on semble, au moins pour le moment, avoir fait un pacte de paix avec le sort. Héliopolis surtout, intéressé de plus près encore que son vieux camarade dans la fête qui se célébrait, paraissait avoir retrouvé toute Tardeur de sa jeunesse , et rappelait, par sa haute mille, sa carrure solide, sa tournure martiale, ses épaisses moustaches, cette race d'hommes de fer que Napoléon avait évoquée de son souffle, et qui, maintenant qu'il n'est plus, a complètement disparu.
Vêtu de sa longue redingotte bleue , sa croix d'honneur à sa boutonnière, le grognard, son chapeau à la main, son crâne chauve et
sillonûé d'une profonde balafre à découvert, marchait le jarret tendu, la tête haute, les yeux brillans de joie, donnant le bras à madame Chardin, la mère d'André , et causant tour à tour avec elle et avec Jean -de-Dieu second, qui, clopin-clopant sur sa jambe de bois, s'avançait à côié de lui, en s'aidant vigoureusement de sa béquille. Derrière eux venaient quelques bonnes et calmes figures d'ouvriers, ayant au bras leurs femmes, à la main leurs enfans, iropjeunes encore pour se mêler à la troupe turbulente qui tourbillonnaient devant eux au milieu des chants, des rires et des cris.
Mais ce n'était là qu'un coin, le moins in« téressant, le moins joli du tableau.
A vingt pas environ de ce dernier groupe marchaient deux autres personnages qui,
— 3oa —
bien qu'ils fussent par le fait l^s hérof d^ la fête, semblaient s'en occuper fort peu.
C'étaient Blanche et André;
Blanche, toute rougissante, toute émue, doucement appuyée sur le bras de son mari, qui pressait à cha(|ue instant sur sa poitrine ce petit bras rond, délicat et flexible; Blanche qui écoulait avec délices, sa main renfermée dans celle d'André, les projets, les rêves, les souhaits, leschâleaux en Espagne de celui qu'elle aimait; Blanche, heureuse comme si elle eût entrevu le ciel, plus souple, plus gra cieuse, plus jolie que jamais;
Et André, l'ame inondée d'amour, d'ivresse, de reconnaissance ; André, à demifou de joie et se demandant, à chaque instant, s'il n'était pas, depuis vingt-quatre heures, le jouet d'un songe mensonger; André ne pensant qu'à Blanche, ne vivant que par elle,
n'entendant, ne voyant qu'elle, lisant par ses yeux, au fond de son cœur, ses impressions les plus légères; André, en un mot, amoureux autant qu'homme le fût ou le sera jamais.
Elle était si admirablement jolie aussi ce jour-là, la petite comtesse du brave Héliopoiis; il y avait dans tous ses mouvemens une langueur si délicieuse, un nonchaloir si vrai, si moelleux; dans le timbre argentin de sa voix des inflexions si pures; dans ses moindres paroles tant de délicatesse et de douceur, qu'André, n'eût-il pas eu depuis longtemps le cœur plein d'amour, serait inévitablement, en la voyant ainsi, tombé à ses genoux pour l'adorer comme on adore Dieu.
Mise avec une extrême simplicité, la jeune femme, mariée de la veille, au contraire de la plupart des femmes, embellissait sa toilette
au lieu d'être embellie par elle. Rien, au reste, n'était changé dans sa personne depuis le jour où nous l'avons vue pour la dernière fois. Sa nouvelle fortune l'avait trouvée d'une inébranlable fidélité à ses principes modestes, sobres et réservés, et n'avait pu lui faire envier la vie luxueuse et brillante du grand monde où son père, le duc de Garnerac, aurait désiré la voir. Elle était restée par goût, par raison, et, pourquoi ne le dirions-nous pas, par amour, la fille économe et rangée d'Héliopolis, le vieux soldat; l'ouvrière habile et obscure du boulevard Mont-Parnasse ; l'amante candide et dévouée d'André, l'ouvrier imprimeur.
Ce jour-là, bien que ce fut son lendemain de noce, Blanche avait une simple robe de laine à petites fleurs bleu-clair sur un fond blanc, avec une pèlerine de même étoffe
garnie d'effilés légers, sous laquelle sa taille élancée, souple et ronde, se dessinait dans toute sa beauté; une blanche capote de soie encadrait ses traits doux, fins et délicats, et s'alliait merveilleusement de ton avec les deux rouleaux de cheveux blonds dorés qui descendaient sur ses joues; et ses pieds, délicieusement modelés, étaient serrés dans d'étroits brodequins noirs qui les faisaient paraître d'une petitesse enfantine.
Une seule transformation s'était opérée en Blanche, la transformation naturelle de la jeune fille en jeune femme; un plus grand abandon dans les gestes, plus de moelleux dans les mouvemens, quelque chose de langoureux, de vague dans le regard et dans les poses, un certain je ne sais quoi enfin d'une nature presqu'indescriplible, mais que le regard perçoit, devine et comprend.
Ce dernier groupe , seulement formé de deux personnes, était plus silencieux et plus heureux cependant que tous les autres. Les jeunes époux marchaient lentement , en silence 5 recueillis dans leur bonheur, échangeant de loin en loin quelques paroles qui ne s'achevaient jamais : la sympathie, ce don de seconde vue que nous donne l'amour, leur faisant mutuellement deviner, au premier mot , leurs pensées. Ils parlaient entre eux ce langage muet et plein de charmes pour lequel il n'est besoin ni de la voix , ni des lèvres , ce langage, mille fois plus expressif que notre langage banal, qui échappe à l'œil et à roreille, et que le cœur traduit et comprend si bien. Un regard , une pression de main , un soupir, un sourire , tous ces riens, tous ces enfantillages de l'amour, si puérils pour un indifférent, si doux pouf
■ ' '■( un amant, leur suffisaient pour se tout dire.
Le cercle de leurs pensées était, il faut l'avouer , bien restreint ; ils n'en avaient plus qu'une, qu'une seule expression eût suffi pour peindre : — Je l'aime.
Quelquefois, de temps en temps, après de longs silences , André serrait contre son cœur le bras de sa compagne, s'arrêtait pour la regarder, et lui disait en souriant :
— Tu n'es pas fatiguée?...
— Non, mon ami, répondait Blanche en lui rendant sa pression , son regard et son sourire.
Puis, au bout d'un long moment, c'était Blanche qui faisait le même manège et qui demandait à son mari d'une voix vibrante et douce :
— A quoi penses-tu, André?
— A loi , répondait le jeune homme en
laissant échapper de sa poitrine, que le bonheur oppressait, un long soupir.
A l'un de ces nombreux temps d'arrôt , André dit à la jeune femme d'une voix profonde :
— Je ne croyais pas que le cœur pouvait contenir tant de bonheur sans se briser. C'est à vous, Blanche, que je dois tout celui que j'éprouve. Oh! comment pourrai-je jamais vous rendre une partie de ce que vous me donnez.
— Croyez-vous que je ne sois pas heureuse, moi, monsieur? dit la jeune femme, en cherchant à faire une pelile moue de reproche, et en ne trouvant qu'un sourire d'amour.
— Oh ! chère Blanche ! s'écria le jeune homme avec une ardeur qui avait quelque ehose de frénétique.
La voix perçante de Sapajou , qui retentit d'assez prés à leur oreille, troubla subitement le tendre tête-à-tête des deux époux et les arracha à l'expansion passionnée de leur amour. Ils levèrent les yeux et virent le gamin qui courait à leur rencontre, en criant et gesticulant.
— Ouf!... dit-il en s'arrêiant court devant les jeunes gens ; en v'iâ une de course !... Chemin d'fer n** 1 , vous n'allez pas si
\ite, vous autres, ça s'comprend quand
on est deux !...
Et le malicieux gamin se mit à chanter, en regardant à la dérobée son frère et sa nouvelle bel!e-sœur, ce vieux refrain de vaudeville :
Quand on est deax, On peut tout oublier sur terre Quand on est deux,
— Allons, lais-loi, lui dit André en l'in-
terroropant, et conte-nous un peu le molif de celle course qui l'a si bien essoufflé.
— Comme il a chaud ! dit Blanche en passant doucement le coin de son mouchoir sur le front de Sapajou.
— Merci, ma sœur. Mais, pour en revenir à la chose en question , vous n'avez pas vu ça , vous deux ; vous étiez si tellement occupés de vous dire Voilà ce que c'est. Or
donc, j'ai pris ma course pour vous avertir que si vous vouliez voir une chose un peu curieuse, vous n'aviez qu'à venir sur la roule.
— Qu'y a-t-il donc? demanda André, qui regarda dans la direction que lui indiquait l'enfant.
— Tu ne vois pas ces hommes, ces voitures, ces gendarmes?... c'est la chaîne des forçats qu'on mène au vert, à Toulon.
— La chaîne! murmura Blanche eii fris*
sonnant involontairement et en serrant avec plus de force le bras de son mari.
— Veux-tu les voir? lui demanda André.
— C'est un tableau bien triste, réponditelle; mais si tu le veux, nous irons.
— Ça y est, venez ! cria Sapajou.
Et , sans attendre de réponse , il prit Blanche par la main et se mit à courir de toutes ses forces , l'entraînant après lui et riant comme un fou.
Quand la jeune femme et son gai conducteur, suivis de près par André, arrivèrent sur le bord de la route, de l'autre côté du fossé qui la longeait, les forçats défilaient au pas au milieu de la chaussée. Il y en avait une vingtaine environ. Un nombre à peu près double de garde-chiourmes , reconnaissables à leur uniforme bleu sale, à leurs épaulettes rouge foncé , et à leurs bandoulières jaunes.
disposés de distance en distance sur les flancs de la chaussée, marchaient droits et raides , le fusil chargé au bras , l'œil foujours fixé sur les figures sinistres des forçats. Une brigade de gendarmerie à cheval ouvrait et fermait la marche. Derrière venaient quatre longues charrettes destinées aux galériens.
Tous étaient vêtus d'une chemise , d'une veste et d'un pantalon de toile. Le collier de fer au cou, ils étaient accolés deux à deux par une forte chaîne, coupant transversalement la chaîne principale; et le plus grand nombre, pour diminuer la fatigue, portait son cordon de fer rejeté sur l'épaule.
11 eut été difficile de se figurer un coupd'œil plus horrible que celui présenté par ce long serpent, moitié fer, moitié homme, déroulant sur la route ses anneaux doubles et hideux. Ces faces plombées, caves et lui-
sautes, ces regards sombres et menaçans, ces bouches contractées par la rage, ces membres amaigris , grelottans , ces chaînes qui s'entrechoquaient à chaque pas et rendaient un son mat et trisle, ces argousins à la mine rébarbative et dure, ces charrettes sordides , tout ce tableau, dans ses détails comme dans son ensemble, serrait le cœur et le glaçait.
Blanche pâlit en voyant approcher l'affreux détachement, et Sapajou lui-même, malgré son insouciante effronterie, sentit les plaisanteries joyeuses expirer sur ses lèvres et les larmes lui venir aux yeux.
Tout-à-coup il poussa uncrîd'étonneraent.
— Nom d'une pipe! dit-il, faut que j* voie ça de plus près.
H prit son élan, franchit le fossé, sans écouler les prières de Blanche et les reproches de son frère aîné, et se mit à courir
jusqu'aux premiers rangs de la chaîne. Là , il s'arrêta devant un forçat, qui, la tête basse, le menton dans sa poitrine, les poings fermés, semblait concentré dans ses pensées de désespoir.
— Jele savais ben qu'c'étaitlui! dit Sapajou.
Le forçat releva la lêle et regarda le gamin.
— Oui, c'est vous qu'avez voulu m'étrangler , la nuit où \ous aviez enlevé mamselle Blanche, d'vant la porte du Grand -Saladin , dit Sapajou au bateleur Meunier la Pince , car c'était lui ; je ne vous en veux pas. Tenez, si vous voulez me faire plaisir, vous prendrez ça , ajouta-t-il en lui présentant une pièce de cinq francs, ça vous servira à acheter du tabac ; voulez-vous *?
— Merci , dit le misérable , derai-étonné, demi-atlendri. Nom de Dieu ! c'est pas pour les cent sous , c'est pour la chose j merci «:
pQtil : ça me fait du bien ç^ de votrç part. Sapajou lui glissa la pièce d'argent dans la main et reprit sa course vers son frère, sans remarquer que le forçat , tournant la tète autant que le lui permettait la tension de sa chaîne, le suivait attentivement des yeux.
— André, Blanche, dit-il aux deux jeunes gens dès qu'il fut à portée de se faire entendre, en v'ià une histoire j tous, ils y sont tous, tous ceux du Grand Saladin qu'ont "voulu vous enlever : Meunier, l'pître du Gros-Caillou, Monseigneur, Rossignol, tousj il n'y a que l'chef, celui qu'ils appelaient Déru^ qui n'y est pas, il Tméritait cependant bien.
— Ah! quelle horrible rencontre! dit Blanche à son mari.
— Tu as peur?
— Â ec toi, non, mais la vue de c^s mal*
heureux rae fait de la peine; eoman* ils doivent souffrir!...
— Pourquoi Tas-tu approché de si près, demanda André à Sapajou, d'ici nous avons cru un moment que lu lui donnais une poignée de main.
— Non, j'y ai donné quèque chose. . . d'ià monnaie pour avoir du tabac, répondit Sapajou avec embarras ; ça m'a attendri comme une béte de r'voir, un carcan au cou , c't homme qui faisait, tous les jours, ses tours de passe-passe devant l'imprimerie, sur l'esplanade; c'est drôle ça, hein?
— Victor, dit Blanche à l'enfant, veux-tu me faire un plaisir ?
— Mille! s'écria Sapajou avec feu.
— Tu ne me démentiras pas, dit la jeuno femme à son mari d'un ton de prière.
André ne répondit rien, mais son regard plein d'amour parla pour lui.
,— Eh bien , reprit Blanche en vidant sa petite bourse dans la main de Sapajou, cours encore après ces hommes, et donne-leur ça de ma part.
i— Oh ! Blanche , ma sœur, faut que je vous embrasse! s'ccria le gamin.
Et tout aussitôt il sauta au cou de la jeune femme et l'embrassa vivement.
— Maintenant, cours, lui dit-elle.
— J'y vole, et je r'viens.
Quelques momens après , quand Sapajou, sa charitable commission faite, fut de nouveau de retour près des deux jeunes gens, André regarda sa femme avec une tendresse inquiète :
— Celte rencontre l'a rendue bien triste, lui dit-il.
— Un peu, répondit-elle doucement; maïs
cela se dissi|)ëra , mon ami, ce n'est qu'uQ nuage dans un beau ciel.
— El un nuage ne suffît pas pour gâter un beau leu)p> , répliqua joyeusement Héliopolis, qui s'était rapproché des époux, suivi du reste de leurs amis ; allons dignement célébrer votre lendemain de noce, mes enfans : l'heure du dîiicr sonne le rappel^ et nos estomacs battent la charnade. A la gamelle!
— A la gamelle! cria Sapajou en battant des mains. Et vive la joie et mamselle Blanche, qui n'est plus mamselle, puisqu'elle est ma sœur.
s, Jfy.,
ËPILOGU£. 1840.
L'empcrcar aux ItiTalide*.
Le 15 décembre 1840, le jour se leva froid et irisle ; une bise violente , chassant devant elle de légers tourbillons de grésil et de givre, couvrit en peu d'inslans tous les toits des maisons, toutes les branches d'arbres,
toutes les avenues d'un manteau brillant et glacé.
Cependant, malgré la rigueur de la température, qui marquait neuf degrés centigrades, dès le matin la grande cité fut sur pied. De la banlieue , des communes environnantes , dans un rayon de cinq à six lieues, arrivèrent à grands flots dans Paris une population calme, recueillie, mais au fond du cœur de laquelle tressaillait un enthousiasme endormi pendant vingt ans et tout-à-coup réveillé par cette grande nouvelle : — Voici les cendres de T Empereur ! !
Oui, le plus illustre, le plus grand dé tous les hommes des temps modernes , le vainqueur de cinquante batailles, le hardi conquérant de l'Europe, le législateur de l'empire trançais, Napoléon , revenait enfin au milieu
de nous, et nous pouvions encore au n<voin$ une fois lionorer sa niémoire.
Napoléon ! ce nom résume pour nous , génération nouvelle, tout ce que nous pouvons imaginer de gloire. C'est lui qui doubla les possessions de la France; lui qui, d'un royaume, sut faire un empire puissant; lui qui, nous menant au combat , vit reculer devant nos armées, vaincus à chaque bataille, déshonorés à chaque défaite, nos plus acharnés ennemis. Et quels ennemis? L'Europe tout entière, l'Europe que, pendant quinze ans, grâce à lui, grâce à Napoléon, nous avons tenue sous nos pieds la poitrine palpitante, le front couvert de honte, le cœur tremblant; l'Europe qui , depuis qu'il est mort seulement , ose nous regarder en face^
Le i^ décembre 1840 aussi, le jour où ses restes mortels devaient enfin toucher le
sol de la France, l'enthousiasme et la joie se disputaient avec le recueillement et la tristesse le cœur de tous ses admirateurs. Dès le matin , une foule immense s'écoulait, à flots pressés , calme et silencieuse , dans les grandes rues, sur les quais, le long des boulevarts, se dirigeant vers le lieu fixé pour le départ du cortège funèbre.
C'est à Courbevoie que s'était arrêtée la flottille conduisant le cercueil impérial. Sur le débarcadère avait élé construit un Icmple grec, à jour, de quatorze mètres d'élévîition, décoré de pahnelles à ses angles, entouré d'un triple cordon de guirlandes soutenant d'innonjbrnbles couronnes d'iminortcllos , et garni à ses frontons d'aigles dorés et brillans.
En [tête du pont , du côté de Courbevoie , s'élevait une colonne rostrale, d'une grande hauteur, et dédiée à la patronne des marinS;,
Notre-Dame-de-Grâce. Cette colonne, de forme octogone , était assise sur trois soiibassemens superposés, dont le premier, celui qui reposait sur la culée du pont, était orné d^un grand bas-relief représentant le voyage de la Belle-Poule. Trois trophées maritimes décoraient le se< ond ; ces trophées étaient formés par quatre proues en croix, groupées autour d'une pièce de canon, dressée debout et surmontée d'un aigle; le tout entouré de drapeaux aux insignes impériaux, plantés comme au hasard au milieu d'un amas de bombes et d'obusiers couchés à lerre. Enfin, sur le troisième soubassement, se tenait assise la statue de la patronne des marins. Autour de cette figure, d'une grande proportion, étaient disposés trois énormes trépieds jetant des flammes dejcouieur. Chacun des angles supérieurs de ce dernier socle
était , en outre , surmonté de quatre aigles aux ailes déployées et tenant la foudre dans leurs serres. Le fùl de la colonne, d'un effet grandiose, était orné, d étage en étage, par trois rostres supportant des guirlandes et des couronnes. Enfin, le chapiteau était couronné par un globe colossal , sur lequel était tracé ce seul mot, en lettres d'or : France, et que dominait un aigle d'une large envergure.
C'est de là que le cortège se mit en marche, à dix heures sonnant.
Los marins de la Belle-Poule débarquèrent d'abord le cercueil impérial, et le placèrent sur le char funèbre , traîné par seize chevaux ; puis, au premier coup de canon tiré par l'artillerie en batterie au pont de Neuilly, le convoi se mit en mouvement dans l'ordre suivant :
La gendarmerie de la Seine, la garde municipale à cheval , deux escadrons de lanciers , le commandant de la place de Paris avec son état-major, un bataillon d'infanterie de ligne, la garde municipale à pied, les sapeurs-pompiers, deux escadrons de lanciers , deux escadrons de cuirassiers, le lieutenantgénéral commandant la première division militaire et son élat-major, les officiers de toutes les armes employés à Paris, au ministère et au dépôt delà guerre, l'écoledeSaint- Cyr et l'école Polytechnique, l'école d'Etat- Major, un bataillon d'infanterie légère , deux batteries d'artillerie, un délachement du premier balailîon de ciiasseurs à pied , sept compagnies du génie formant bataillon, quatre comjjagnies do sous-officiers vétérans , deux escadrons de cuirassiers , quatre escadrons de garde nationale à cheval, avec éten*
dard et musique, colonel en tète, le commandant supérieur de la garde nationale du département de la Seine et son état- major;
La deuxième légion de la garde nationale de la banlieue , la première légion de la garde nationale de Paris , deux escadrons de garde nationale à cheval , lieutenant-colonel en tôle;
Un carosse dans lequel était M. l'aumônier venant de Sainte-Hélène;
Les officiers-généraux de l'armée de terre et de mer, du cadre de réserve ou en retraite, les officiers-généraux et autres de la marine royale, le corps de musique funèbre;
Le cheval de bataille de l'empereur;
Un peloton de vingt-quatre sous-officiers décorés pris dans la garde nationale à cheval, dans les corps de cavalerie et d'artillerie, de la ligne et de la garde municipale, sous les
ordres d'un capitaine de l'état-inajor de la garde nationale;
Un carrosse, attelé de quatre chevaux, dans lequel était la commission de Sainte-Hélène;
Un peloton de trente-quatre sous- officiers décorés, pris dans l'infanterie de la garde nationale, dans l'infanterie de ligne et de la garde municipale , sous les ordres d'un capitaine de l'état-major de la garde nationale à pied;
Les maréchaux de France;
Les quatre-vingt-six sous-officiers portant chacun le drapeau particulier d'un des départemens du royaume, sous les ordres d'un chef d'escadron de la division;
Le prince de Joinville, en tête de son étatf? major;
Les cinq cents marins de l'escadrille, arn
vés avec le corps de l'empereur , et portant sur l'épaule leurs haches d'abordage-,
Le char funèbre, traîné par seize chevaux magnifiquement empanaches, couverts de riches caparaçons, et conduits au mors par des laquais à pied, à la livrée delà maison impériale;
Quatre maréchaux de France tenaient chacun un cordon d'honneur fixé au poêle impérial;
Les anciens aides-de-camp et officiers civils et militaires de la maison de l'empereur;
Les préfets de la Seine et de police , les membres du conseil général , les maires et adjoints de Paris et des communes rurales , ainsi que les membres des conseils municipaux;
Les anciens militaires de la garde impé-
riale, en uniforme , la députalion d'Ajaccio , et les militaires en retraite;
La marche du cortège était fermée depuis le pont de Neuilly jusqu'aux Invalides , par un escadron de dragons , le commandant de la division hors Paris et son état-major , le commandant de la quatrième brigade d'infanterie hors Paris , un bataillon de ligne , deux batteries d'artillerie et un bataillon de ligne;
Tout ce cortège imposant défila sans être un seul instant troublé ni dérangé jusqu'à l'arc detriomphe de l'Étoile, gigantesque monument dont Napoléon lui-même avait , en 1810, posé la première pierre , et qui avait été décoré pour recevoir sous sa voûte son illustre parrain , avec la magnificence la plus grande. Arrivé là, le convoi s'arrêta.
Après une station de quelques minutes , il reprit sa marche.
Quand il approcha de l'hôtel des Invalides, le banon retentit. Le char funèbre s'avança lentement au son de cette éclatante voix des batailles que le grand capitaine aimait tant entendre, le long des immenses estrades toutes chargées de spectateurs , jusqu'à la grille principale.
Le cercueil alors fut descendu et port à bras par trente-six marins, jusqu'au porche élevé dans la cour royale, où M. l'archevêque de Paris l'attendait , assisté par tout son clergé.
Les prières de l'eau bénite ayant été dites, trente-six sous -officiers de la garde nationale et de la ligne prirent le cercueil impérial et. le portèrent à l'entrée de l'église, sur une estrade élevée à cet effet.
A deux heures et demie, le clergé, velu de violet comme pour roffîce des martyrs , alla recevoir le corps sous le porche drapé. En ce moment, du haut de l'estrade placée en avant des orgues, retentit une marche d'un double caractère, funèbre et triomphal; le canon gronda, la garde nationale présenta les armes, les invalides levèrent leurs sabres, et le cercueil entra dans l'église, porté sur les épaules des soldats et des marins.
Ce fut un instant d'une admirable solennité! Tous les assistans étaient debout, en grand deuil, la tête découverte, les yeux et les bras tendus vers ce cercueil dans lequel reposait tant de gloire, tant de grandeur. PlusieuTS des invalides qui faisaient la haie sur le passage du corps s'étaient agenouillés,
malgré la consigne, d'autres essuyaient fur- 11. 22
livement d« grosses larmes roulant sous Itur paupière.
Le service funèbre commença.
L'église des Invalides présentait en ce moment un imposant spectacle.
Dans la nef, d'immenses tentures noires, à bordures argentées et relevées en rideaux, étaient garnies de trois magnifiques cordons, composés, le premier, de guirlandes de lauriers placées au-dessous des nombreux drapeaux des nations conquises ; le deuxième , d'écussons aux insignes impériaux, placés sur le milieu de chaque pilier ; enfin , le troisième , d'une draperie représentant la couronne impériale , sur laquelle étaient croisés deux bâtons, le sceptre et l'aigle.
Tout le dôme , depuis le sol jusqu'au premier ordre d'architecture , était tendu d'une draperie en velours violet et or ,
et parseaiée de lous les insigne» impé« riaux.
Au milieu s'élevait un immense catafalque orné de plumes, d'aigles et des armes de l'empereur, rehaussé de quatre rideaux de velours noir bordé d'hermine , se relevant et soutenus par une couronne octogone. Aux quatre angles du catafalque s'élevaient quatre figures de victoires dorées et adossées à des trophées d'armes ; au sommet du monument, l'aigle impériable déployait fièrement ses aîles.
Au fond de l'église , on avait construit un autel, au-dessus duquel étaient placées trois bannières portant le chiffre de Napoléon.
L'église était transformée , dans toute sa longueur, en chapelle ardente. Plusieurs miniers de bougies suspendues à des lustres
étincelans, ou régnant en cordon lumineux le long des frises, répandaient une clarté éblouissante dans toutes les parties de l'édifice.
Chaque colonne de la nef supportait un trophée en forme d'obélisque. Au pied de chaque obélisque, une pierre funéraire, un nom sur cette pierre , avec le blason de ces illustres anoblis de la victoire, et, au-dessous, des combats inscrits, qui sont tous des victoires .
Au devant des colonnes s'étendait une tribune étroite, toujours drapée de noir ; derrière les colonnes , d'autres estrades encore , qui ont jour sur la nef par des rideaux ouverts, violets, à franges d'argent.
Sur le devant des tentures supérieures desceiitiail une tenture noire et argentée j
sur la tenture , des couronnes vertes encadraient les inscriptions suivantes :
Campo-Formio. — Code Napoléon. — Création de la Légion-d'Honneur. — - Concordat. — Rétablissement du culte. — Création de la Cour des comptes. — Lunéville et Amiens. — Industrie , commerce , agriculture. — Lettres , sciences et arts. — Création de la Banque de France. — Création du Gonseil-d'État. — Organisation de l'administration publique. — Travaux d'utilité publique.
Partout des lustres, partout des candélabres, partout des drapeaux et des trophées ; longue galerie pleine d'émotions, pleine de souvenirs, pleine de regrets.
Au-delà de la nef, des degrés tapissés de noir conduisaient au rond-point qui précédait le tombeau. De longues et majestueuses
tentures de drap violet pendaient du haut de la voûte, et nul jour n'y pénétrait que celui des lustres suspendus. Le drap violet portait pour armoiries l'aigle impériale sur le manteau héraldique de pourpre et d'hermine , avec des N parmi des abeilles d'or.
Tout le dôme était drapé de violet ; colonnes revêtues de drap violet, décoré d'arabesques d'or ; estrades tapissées do violet; loges tendues de violet avec des écussons, des N et des abeilles; franges d'or, lustres en feuillages ; partout profusion de lumières, de guirlandes, de festons et de travaux.
Le service funèbre dura deux heures.
Après l'absoute, les canons, comme ils en avaient annonce le commencement, annoncèrent la fin de cette cérémonie sublime. La foule s'écoula silencieuse, émue et recueillie, el bientôt l'immense église des Invalides resta
calme et tranquille comme toujours , riche d'un cercueil de plus.
Deux hommes seuls, deux invalides, demeurèrent au pied de ce cercueil, la pointe de leur sabre, garni de crêpe à la poignée, tristement abaissée vers la terre.
L'un, fièrement campé sur sa jambe de bois, était Jean Larive, dit Jean-de-Dieu second.
L'autre, vieillard de soixante-quinze à quatre-vingts ans , était Jean Dunand, dit Héliopolis.
Tous deux avaient demandé, comme une grâce, de garder, la première nuit de leur séjour dans l'hôtel de ses vieux soldais, les restes de leur empereur-, et tous deux, heureux et fiers de la sainte mission qui leur avait été confiée, étaient sortis des rangs et avaient pris place au bas du catafalque.
., Héliopolis, depuis lo jour où nous l'avons laissé présidant, au pelit village de Maison- Blanche, la noce de son enfant chéri, Blanche de Bicheville avec André Chardin, l'imprimeur, avait vu passer cinq années sur sa lêle, et ces cinq années avaient laissé sur la personne du grognard des traces profondes. Il était entièrement chauve; sa haute taille, cassée par l'âge, semblait avoir diminuée, et ses yeux avaient perdu leur éclat, pour prendre la fixité vague, l'impression terne de la vieillesse.
Cependant jamais, dans tout le cours de sa longue vie, le brave Iléliopolis n'avait été aussi heureux que pendant ces cinq dernières années. Une fois sa Blanche mariée, à son premier désir, sur un mot du puissant duc de Garnerac, les portesdesinvalides lui avaient été ouvertes, et il était venu prendre sa place au
milieu de ses vieux compagnons des armées de l'empire. Les prières, les supplications de Blanche et de tous ceux qui l'entouraient, n'avaient pu lui faire changer une résolution inébranlable.
— Je veux mourir avec les amis, avail-il dit à sa chère ■petite comtesse^ je veux passer auprès d'eux le peu de temps que le bon Dieu m'accorde encore. D'ailleurs j'ai besoin de me sentir sur le dos l'ancien habit du régiment, ça me rajeunira. Te voilà heureuse, mon enfant, mariée à un honnête homme qui l'aime, lu n'as plus besoin de moi ; laisse moi faire à ma tête, et aller retrouver le camarade Jean-de-Dieu second.
Blanche n'avait pas insisté, et le vieillard était entré aux Invalides.
Il serait inutile de parler de sa joie, qui tenait du délire, quand il sut que Ton allait
en fin rapporter en France les restes exilés de son empereur. Le vétéran en eut le cœur serré et se sentit faiblir sous l'excès du bonheur. Mais ce fut bien autre chose encore, le jour de la cérémonie, quand il se vit au milieu du peloton des anciens militaires de la garde impériale qui escortait le cercueil, avec son uniforme de dragon de la garde, le même qu'il portait en 4815, à Waterloo. La crise fut si forte que le pauvre vieillard, pleurant comme un enfant, tomba en faiblesse dans les bras de ses camarades, et fut reconduit séparément aux Invalides par deux d'entr'eux. Là, les instances les plus pressantes lui furent faites pour qu'il consentît à prendre du repos, et à céder àquelqu'autre la glorieuse mission, qu'il avait briguée, de veiller la nuit suivante auprès du cercueil de l'empereur ; mais Héliopolis repoussa toutes les prières, sauta du lit sur le-
quel on l'avait déposé ; et, ressaisissant son uniforme, courut reprendre son rang dans son peloton.
Quand la foule immense, qui remplissait l'église, se fut doucement écoulée; quand les deux invalides furent seuls, Jean-de-Dieu, tournant la tôle vers Héliopolis, lui dit d'une voix étouffée par le respect et Téraotion :
— Eh bien , mon vieux, comment ça va?
— Mieux, répondit Héliopolis faiblement.
— En voilà une belle journée! reprit Jean-de-Dieu après un assez long moment de silence.
— N'en parle pas , répondit Héliopolis avec peine; la joie m'étouffe, j'ai le cœur plein, ne parle pas.
Le grognard se lut, comme le lui deman-
dait son ami, et l'église rentra dans le calme solennel du tombeau.
La nuit s'écoula ainsi pour les deux hommes dans un recueillement religieux. A minuit environ, Héliopolis, vaincu par la fatigue, s'assit au pied du catafalque, sur un des derniers gradins, et Jean-de-Dieu le voyant bientôt après laisser tomber sa tête dans ses mains, le crut doucement endormi.
Quand le jour parut, quand on vint relever les deux invalides de leur plus glorieuse garde, Héliopolis était toujours dans la même position. Jean-de-Dieu second s'approcha de lui, lui toucha le bras et lui dit quelques mots.
Le vieillard ne répondit pas.
Jean de-Dieu, saisi d'une crainte sinistre, souleva la tête du vieux soldat, et ne put re-
tenir un cri de douleur profonde eu voyant celte tête blanche, inerte, pâle, en la sentant sous ses doigts d'un froid humide et glacé. Héliopolis était mort.
FIN DU DEUXIÈME ET DERNIErTvOLUME.
Fontainebleau.— htip. de E. Jac<^vin.
Tv.